mercredi, 14 mars 2012

Un soupçon légitime (War er es ?) - Stefan Zweig - 1987

stefan zweig,un soupcon legitime,nouvelle,litterature autrichienneUn couple de retraités passe des jours paisibles à la campagne, lorsqu’ils voient débarquer de nouveaux voisins, les Limpley, avec lesquels ils nouent rapidement des liens. John Limpley est un homme à la passion excessive. Il adore tout et tout le monde… et surtout il ne cesse de l’exprimer. Cela au point d’épuiser son épouse et ses voisins. Ainsi un jour il acquiert un chien dans l’espoir de canaliser son dévolu. Mais c’est la que le drame s’enclenche, alors que l’épouse de Limpley tombe enceinte et que le chien, habitué à toutes sortes de cajoleries se voit peu à peu délaissé…

Un soupçon légitime est une nouvelle de l’auteur autrichien Stefan Zweig dont les origines sont inconnues. Difficile à dire quand elle a été écrite, d’ailleurs elle ne sera publiée pour la première fois qu’à titre posthume en 1987.
Les textes publiés à titre posthume laissent toujours un soupçon légitime, justement, quant à la raison de leur non-parution lors du vivant de l’auteur. Un manuscrit sur lequel l’auteur a travaillé des heures durant ne peut simplement s’oublier au fond d’un tiroir. Stefan Zweig ne jugeait-il ce texte pas assez bonne pour être publiée, ou alors est-ce l’éditeur qui n’en a pas voulu ?
Evidemment Stefan Zweig est l’un des tous grands auteurs du vingtième siècle, et cette nouvelle, Un soupçon légitime, en a bien les qualités littéraires. L’écriture est comme toujours magnifique et les portraits dressés des personnages et de ce petit monde de campagne intéresse et capte immédiatement. L’intrigue a un côté angoissant, le dénouement glaçant, surtout que ce soupçon qu’évoque le narrateur, ainsi que le titre de la nouvelle, n’est jamais levé.
Pourtant cette nouvelle souffre d’une certaine légèreté, simplicité et caricature de faits et personnages dans laquelle on ne reconnaît pas le grand Stefan Zweig, auteur entre autres de La peur (Angst, 1920), Lettre d’une inconnue (Brief einer Unbekannten, 1927) ou du Joueur d’échecs (Schachnovelle, 1942). D’où peut-être la raison pour laquelle elle n’a pas été publiée plus tôt.
A noter la bonne initiative de l’éditeur français à faire suivre ce texte par sa version originale allemande.

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Présente édition : traduit de l’allemand par Baptiste Touveray, suivi du texte original en allemand, editions Grasset et Fasquelle, 14 octobre 2009, 140 pages

Voir également :
- La peur (Angst) - Stefan Zweig (1920), présentation
- Amok, ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer) - Stefan Zweig (1922), présentation
- Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle) - Stefan Zweig (1926), présentation
- Lettre d'une inconnue (Brief einer Unbekannten) - Stefan Zweig (1927), présentation

- Le joueur d'échecs (Schachnovelle) - Stefan Zweig (1942), présentation et extrait

lundi, 14 mai 2007

Le joueur d'échecs (Schachnovelle) - Stefan Zweig - 1942

bibliotheca le joueur d echecs

Sur un paquebot reliant New York à Buenos Aires, le champion du monde d’échecs Mirko Czentovic profite de ce voyage pour se donner en spectacle à tous les joueurs amateurs voyageant avec lui. Czentovic est un être froid et arrogant dont la vie semble se résumer aux mouvements des pièces sur son échiquier. Et bien évidemment il remporte toutes les parties avec une facilité déconcertante. Lors d’une partie dont la victoire comme toujours semble acquise d’avance au champion, un certain Monsieur B., un exilé autrichien, intervient et fait perdre Czentovic grâce à un coup magistral. Cependant cet énigmatique passager va prétendre ne plus avoir joué aux échecs depuis vingt ans, et de plus, il n’en a jamais été un expert. Comment un homme sachant à peine jouer aux échecs peut-il battre un champion du monde de la discipline. Le narrateur est étonné de cela et va tout faire pour pousser Monsieur B. à raconter son histoire, mais encore il ne se doute pas une seconde de ce qu’il va entendre. Monsieur B. raconte alors sa sombre histoire au narrateur, dévoilant comment les tortures psychologiques de la Gestapo ont annihilé son être tout entier, et comment, en dérobant un manuel d’échecs, ce jeu lui a permis de survivre, à moins que justement il ne l’ait fait basculer dans la folie.

Stefan Zweig, écrivain autrichien de confession juive a dû fuir l’Europe lors de la montée du nazisme pour se réfugier aux Etats-Unis, puis au Brésil, où il se suicidera en 1942 ne pouvant plus supporter la catastrophe en cours dans le monde et aussi, y liée, la négation de tout son travail. Tel Monsieur B. Stefan Zweig vivra dans sa « cage dorée », mais lui ne trouvera pas d’échappatoire, l’écriture ne réussira plus à lui fournir de remède à ces déchirements qu’il subit. Le joueur d’échecs sera publié à titre posthume en 1943 et paraît comme une confession de cette désespérance. Ce roman sera d’abord publié à Buenos Aires le 7 décembre 1942 dans une édition limitée de 300 exemplaires avant d’être publié en 1943 à Stockholm par un éditeur allemand en exil.

Dans Le joueur d’échecs, qui est devenu le roman le plus célèbre de son œuvre, Stefan Zweig aborde le sujet du nazisme pour illustrer avant tout la torture psychologique dont sera victime son personnage principal. Une torture qui durera des années. Monsieur B. réussira à se sauver de cette torture, mais ce ne sera que pour tomber dans une autre folie. Lors de son emprisonnement il trouvera une échappatoire dans le jeu d’échecs, un jeu tout à fait, où il n’aura pour seul adversaire que lui-même. Durant des années il va jouer des parties mentalement. Bien plus tard sur un paquebot, un lieu hors du monde et des conflits de celui-ci, il sera confronté à un vrai joueur d’échecs, de plus un homme inculte, arrogant et froid, pour donner un face à face tendu entre un esprit brillant et rapide à l'intelligence abstraite et un cerveau au pragmatisme brutal, incapable de projection véritable. On y reconnaît une métaphore à peine déguisée, dans laquelle Zweig avoue son impuissance d'homme cultivé et humaniste à combattre efficacement la brutalité nazie. Et la défaite finale de Monsieur B. est de plus ressentie comme l’écroulement final de toutes les valeurs auxquelles Stefan Zweig croyait.
Le portrait de Monsieur B. et son parcours sont tout à fait saisissants. Stefan Zweig nous décrit comme nul autre, les cheminements psychologiques de son personnage, une force d’auteur que l’on retrouve à travers toute son œuvre. Les descriptions de cette folie montante chez Monsieur B. sont tout à fait impressionnantes. De plus le lecteur sera secoué par la monstruosité nazie et de cette partie d’échecs qui se résume finalement au combat d’un homme contre les nazis.

Le joueur d’échecs est une oeuvre impressionnante de Stefan Zweig, un véritable chef-d’œuvre du vingtième siècle, qui ne laissera personne indifférent.

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Extrait :

« Une chambre particulière dans un hôtel - peut-on rêver traitement plus humain, n’est-ce pas ? Et pourtant, croyez-moi, c’était pour nous appliquer une méthode plus raffinée, mais non pas plus humaine, qu’on nous logeait en « personnalités importantes » dans des chambres d’hôtel particulières et convenablement chauffées, plutôt que dans des baraques glacées et avec vingt personnes. Car la pression qu’on voulait exercer sur nous pour nous arracher les renseignements recherchés était d’une espèce plus subtile que celle des coups de bâton et des tortures corporelles : c’était l’isolement le plus raffiné qui se puisse imaginer. On ne nous faisait rien - on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de chacun de nous un vide complet, en nous confinant dans une chambre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. Au premier abord, la chambre qu’on m’assigna n’avait rien d’inconfortable. Elle possédait une porte, un lit, une chaise, une cuvette, une fenêtre grillagée. Mais la porte demeurait verrouillée nuit et jour, il m’était interdit d’avoir un livre, un journal, du papier ou un crayon. Et la fenêtre s’ouvrait sur un mur coupe-feu. Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines : on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais jamais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. On n’avait rien à faire, rien à entendre, rien à voir, autour de soi régnait le néant vertigineux, un vide sans dimensions dans l’espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouvement. Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. On attendait quelque chose du matin au soir, mais il n’arrivait rien. On attendait, recommençait à attendre. Il n’arrivait rien. À attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu’à ce que les tempes vous fassent mal. Il n’arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul.

« Cela dura quinze jours, pendant lesquels je vécus hors du temps, hors du monde. La guerre eût éclaté que je n’en aurais rien su. Le monde ne se composait plus pour moi que d’une table, d’une porte, d’un lit, d’une chaise, d’une cuvette, d’une fenêtre et de quatre murs sur lesquels je regardais fixement le même papier. Chaque ligne de son dessin mouvementé s’est gravée comme au burin dans les replis de mon cerveau, tant je l’ai regardé. Enfin commencèrent les interrogatoires. On était appelé brusquement, sans bien savoir si c’était la nuit ou le jour. On vous conduisait à travers des corridors, on ne savait pas où. On attendait ensuite quelque part, sans savoir où on était, puis on se trouvait tout à coup devant une table autour de laquelle étaient assis quelques personnages en uniforme. Sur la table, il y avait une liasse de papiers, un dossier dont on ne savait ce qu’il contenait, et aussitôt commençaient les questions, les franches et les perfides, celles qui en cachent d’autres, celles qui cherchent à vous prendre au piège. Pendant que vous répondiez, des mains étrangères et hostiles feuilletaient ces papiers dont vous ne saviez ce qu’ils contenaient, des doigts étrangers et hostiles griffonnaient un procès-verbal sans que vous sachiez ce qu’ils écrivaient. Mais le plus redoutable pour moi dans ces interrogatoires, c’était de ne jamais pouvoir deviner ce que, grâce à son espionnage, la Gestapo connaissait réellement de la marche de mes affaires, et ce qu’elle voulait apprendre de moi. Comme je vous l’ai dit, j’avais expédié à mon oncle, à la dernière minute et par l’intermédiaire de ma gouvernante, les documents les plus compromettants. Mais les avait-il reçus ? Ne les avait-il pas reçus ? Et jusqu’à quel point mon employé m’avait-il trahi ? Qu’avait-on pu saisir de mes lettres, qu’avait-on tiré, peut-être déjà, d’un pauvre prêtre, habilement interrogé dans l’un des couvents que nous représentions ? On me questionnait, on me questionnait : « Quels titres avais-je achetés pour ce couvent ? Avec quelle banque étais-je en correspondance ? Connaissais-je Monsieur Un tel ? Recevais-je des lettres de Suisse et de Steenockerzeel ? » Et comme je ne pouvais me faire une idée exacte de ce qu’on savait déjà, chacune de mes réponses comportait une écrasante responsabilité. Si je reconnaissais quelque chose qu’on ne savait pas, j’envoyais peut-être quelqu’un à la mort : si j’en taisais trop, je me nuisais à moi-même.

« L’interrogatoire n’était pourtant pas le pire. Le pire c’était le retour à ce néant, juste après, dans cette même chambre, devant cette même table, ce même lit, cette même cuvette, ce même papier au mur. Car à peine étais-je seul avec mes pensées, que je me mettais à refaire l’interrogatoire, à songer à ce que j’aurais dû répondre de plus habile, à ce que je devrais dire la prochaine fois pour écarter le soupçon que j’avais peut-être éveillé par une remarque inconsidérée. J’examinais, je creusais, je sondais, je contrôlais chacune de mes dépositions, je repassais chaque question posée, chaque réponse donnée, j’essayais d’apprécier ce que leur procès-verbal pouvait avoir enregistré, tout en sachant bien que je n’y parviendrais jamais. Mais ces pensées une fois mises en branle dans cet espace vide, elles tournaient, tournaient dans ma tête, faisant sans cesse entre elles de nouvelles combinaisons et me poursuivant jusque dans mon sommeil. Ainsi, une fois fini l’interrogatoire de la Gestapo, mon propre esprit prolongeait inexorablement son tourment avec autant ou peut-être même plus de cruauté que les juges, qui levaient l’audience au bout d’une heure, tandis que dans ma chambre cette affreuse solitude rendait ma torture interminable. Autour de moi, jamais rien d’autre que la table, l’armoire, le lit, le papier peint, la fenêtre. Aucune distraction, pas de livre, pas de journal, pas d’autre visage que le mien, pas de crayon qui m’eût permis de prendre des notes, pas une allumette pour jouer, rien, rien, rien. Oui, il fallait un génie diabolique, un tueur d’âme pour inventer ce système de la chambre d’hôtel. Dans un camp de concentration, il m’eût fallu sans doute charrier des cailloux, jusqu’à ce que mes mains saignent et que mes pieds gèlent dans mes chaussures, j’eusse été parqué avec vingt-cinq autres dans le froid et la puanteur. Mais du moins, j’aurais vu des visages, j’aurais pu regarder un champ, une brouette, un arbre, une étoile, quelque chose enfin qui change, au lieu de cette chambre immuable, si horriblement semblable à elle-même dans son immobile fixité. Là, rien qui puisse me distraire de mes pensées, de mes folles imaginations, de mes récapitulations maladives. Et c’était justement ce qu’ils voulaient - me faire ressasser mes pensées jusqu’à ce qu’elles m’étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher, pour ainsi dire, d’avouer, d’avouer tout ce qu’ils voulaient, livrant ainsi mes amis et les renseignements désirés. Je sentais que mes nerfs, peu à peu, commençaient à se relâcher sous cette atroce pression du néant, et je me raidissais jusqu’à la limite de mes forces pour trouver, ou pour inventer une diversion. En guise d’occupation, je récitais ou reconstituais tant bien que mal tout ce que j’avais appris par cœur autrefois, chants populaires et rimes enfantines, passages d’Homère appris au lycée, paragraphes du Code civil. Puis j’essayais de faire des calculs, d’additionner, de diviser des nombres quelconques. Mais dans ce vide, ma mémoire ne retenait rien. Je ne pouvais me concentrer sur rien. La même pensée se glissait partout : que savent-ils ? Qu’ai-je dit hier, que dois-je dire la prochaine fois ?

« Je vécus quatre mois dans ces conditions indescriptibles. Quatre mois, c’est vite écrit et c’est vite dit. Un quart de seconde suffit à articuler ces trois syllabes : quatre mois. Quelques caractères suffisent à les noter. Mais comment peindre, comment exprimer, fût-ce pour soi-même, une vie qui s’écoule hors de l’espace et du temps ? Personne ne dira jamais comment vous ronge et vous détruit ce vide inexorable, de quelle manière agit sur vous la vue de cette perpétuelle table et de ce lit, de cette perpétuelle cuvette et de ce papier au mur, ce silence auquel on vous réduit, l’attitude de ce gardien, toujours le même, et qui pose la nourriture devant son prisonnier sans lui jeter un regard. Des pensées, toujours les mêmes, tournent dans le vide autour de ce solitaire jusqu’à ce qu’il devienne fou. À de petits signes inquiétants, je connus que mon cerveau se détraquait. Au début, j’avais la tête claire durant les audiences, et je faisais des dépositions calmes et réfléchies : je triais parfaitement dans mon esprit ce qu’il fallait dire et ce qu’il ne fallait pas dire. Maintenant, je n’articulais plus même une phrase toute simple sans bégayer, car tout en la prononçant, je fixais, hypnotisé, la plume du greffier qui courait sur le papier, comme si je voulais courir après mes propres paroles. Je sentais que mes forces diminuaient et qu’approchait le moment où, dans l’espoir de me sauver, je dirais tout ce que je savais et peut-être davantage encore, où pour échapper à l’emprise mortelle de ce néant, je trahirais douze hommes et leurs secrets, dussé-je n’y gagner qu’un instant de répit. J’en étais là, un certain soir. Le gardien m’apporta justement alors à manger, et je lui criai, en suffoquant, au moment où il s’en allait : « Conduisez-moi à l’interrogatoire ! Je dirai tout ! Je dirai où sont les papiers, où est l’argent ! Je dirai tout, tout ! » Par bonheur, il n’entendit pas. Peut-être aussi ne voulut-il pas entendre.

« J’en étais réduit à cette extrémité, quand se produisit un événement inattendu, qui devait être mon salut, du moins pour un certain temps. C’était un jour sombre et maussade de la fin de juillet. Je me souviens très bien de ce détail parce que la pluie tambourinait sur les vitres, le long du couloir par lequel on m’emmenait à l’interrogatoire. On me fit attendre dans l’antichambre du juge d’instruction. Il fallait toujours attendre avant de comparaître, cela faisait partie de la méthode. On commençait par ébranler les nerfs de l’inculpé en l’envoyant chercher brusquement au milieu de la nuit, puis lorsqu’il s’était ressaisi, bandant toutes ses énergies en vue de l’audience, on le faisait attendre : attendre absurdement une heure, deux heures, trois heures avant de l’interroger, pour le mater corps et âme. Je restai debout dans cette salle d’attente deux bonnes heures durant, ce jeudi 27 juillet : et voici pourquoi je me rappelle si précisément cette date : il y avait un calendrier suspendu au mur, et tandis que les jambes me rentraient dans le corps, à force d’être debout - il était, bien entendu, interdit de s’asseoir - je dévorais des yeux, dans une soif de lecture que je ne peux pas vous décrire, ce chiffre et ce petit mot, « 27 juillet », qui se détachaient contre la paroi, car je les incorporais quasiment à ma matière grise.

« Puis je me remis à attendre, à regarder la porte, à me demander quand elle s’ouvrirait enfin, à réfléchir à ce que les inquisiteurs me demanderaient cette fois, tout en sachant bien qu’ils ne me poseraient pas les questions auxquelles je me préparais. Malgré l’anxiété de cette attente, malgré la fatigue qu’elle me causait, c’était encore un soulagement d’être ainsi dans une autre chambre que la mienne, une chambre un peu plus grande, éclairée de deux fenêtres au lieu d’une, sans lit et sans cuvette, où l’appui de fenêtre ne présentait pas certaine fente que j’avais remarquée des millions de fois dans la mienne. La porte avait un vernis différent, la chaise aussi devant le mur était autre : à gauche, il y avait une armoire pleine de dossiers, et un vestiaire avec des patères auxquelles pendaient trois ou quatre manteaux militaires mouillés, les manteaux de mes bourreaux. Ainsi, j’avais des objets nouveaux à regarder, à examiner - enfin du nouveau - et mes yeux frustrés se cramponnaient avidement au moindre détail. Je considérais chaque pli de ces manteaux, et je remarquai, par exemple, une goutte de pluie au bord d’un col mouillé. J’attendis avec une émotion insensée (cela va vous paraître ridicule) de voir si elle allait couler le long du pli ou se défendre encore contre la pesanteur et s’accrocher plus longtemps - oui, je fixai, haletant, cette goutte pendant plusieurs minutes, comme si ma vie en dépendait. Et lorsqu’elle fut enfin tombée, je me mis à compter les boutons sur chaque manteau, huit au premier, huit au second et dix au troisième : puis je comparai les parements entre eux. Mes yeux buvaient tous ces détails stupides et insignifiants, ils s’en repaissaient et s’en délectaient avec une passion que je ne puis exprimer par des mots. Et soudain, ils s’arrêtèrent net. J’avais découvert quelque chose qui gonflait sur le côté la poche de l’un des manteaux. Je m’approchai et crus reconnaître, à travers l’étoffe tendue, le format rectangulaire d’un livre. Un livre !Mes genoux se mirent à trembler : un livre ! Il y avait quatre mois que je n’en avais pas tenu dans ma main, et sa simple représentation m’éblouissait. Un livre dans lequel je verrais des mots alignés les uns à côté des autres, des lignes, des pages, des feuillets que je pourrais tourner. Un livre où je pourrais suivre d’autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois ! Mes regards se fixaient, hypnotisés, sur cette poche gonflée où se dessinait la forme du livre, ils étaient aussi brûlants en regardant cet endroit banal, que s’ils voulaient faire un trou dans le manteau. Je n’y tins plus, et sans le vouloir, je m’approchai encore. À la seule idée de palper un livre, fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu’au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage. Le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite. Peut-être trouvait-il simplement naturel qu’un homme veuille s’appuyer un peu à la paroi, après être resté deux heures debout. Je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. Je tâtai l’étoffe et y sentis en effet un objet rectangulaire, qui était souple et craquait un peu - un livre ! C’était bien un livre ! comme l’éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau : essaie de le voler ! Peut-être réussiras-tu, et alors tu pourras le cacher dans ta cellule et lire, lire, lire enfin, lire de nouveau ! À peine cette pensée m’était-elle venue qu’elle agit sur moi comme un violent poison : mes oreilles se mirent à bourdonner, le cœur me battit, mes mains glacées ne m’obéirent plus. Cependant, la première stupeur passée, je me serrai astucieusement contre le manteau et, tout en gardant les yeux fixés sur le gardien, je fis peu à peu remonter le livre hors de la poche.

Hop ! Je le saisis avec adresse et précaution et je tins soudain dans ma main un petit volume assez mince. Alors seulement, je fus effrayé de ce que je venais de faire. Mais je ne pouvais plus reculer. Où le mettre maintenant ? Toujours derrière mon dos, je glissai le livre dans mon pantalon, sous la ceinture, et de là tout doucement jusque sur la hanche, de manière à pouvoir le tenir en marchant, la main sur la couture du pantalon comme il se doit militairement. Il s’agissait, à présent, de mettre ma ruse à l’épreuve. Je m’écartai du vestiaire, je fis un pas, deux pas, trois pas. Cela allait. Je parvenais à maintenir le livre à sa place en marchant, si je gardais le bras bien collé au corps, à l’endroit de la ceinture.

« Vint alors l’interrogatoire. Il exigea de moi un plus gros effort que jamais, car toute mon attention se concentrait sur le livre et sur la façon dont je le tenais, plutôt que sur ma déposition. Par bonheur, l’audience fut courte ce jour-là et je rapportai le livre sain et sauf dans ma chambre. Je vous fais grâce des détails, il glissa bien une fois fort dangereusement à l’intérieur de mon pantalon pendant que je longeais le couloir, et il me fallut simuler un violent accès de toux pour me courber en deux et le repousser discrètement sous ma ceinture. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul, et cependant en cette précieuse compagnie.

« Vous vous imaginez sans doute que j’ai immédiatement tiré le livre de sa cachette pour le contempler et le lire. Je n’en fis rien. Je voulus d’abord savourer toute la joie que me donnait la seule présence de ce livre, et je retardai à dessein le moment de le voir, pour le plaisir excitant de rêver en me demandant quelle sorte de livre je voulais que ce fût : surtout, imprimé très serré, avec le plus de texte possible, des feuillets très, très fins, afin que j’aie plus longtemps à lire. J’espérais aussi que ce serait une œuvre difficile, qui demanderait un gros effort intellectuel, rien de médiocre, quelque chose qui puisse s’apprendre, qui se puisse apprendre par cœur, de la poésie, et de préférence - quel rêve téméraire ! - Goethe ou Homère. Enfin, je ne contins plus mon désir et ma curiosité. Étendu sur mon lit, de façon que le gardien, s’il entrait tout à coup, ne puisse me surprendre, je tirai en tremblant le livre de sous ma ceinture.

« Au premier coup d’œil, je fus dépité et amèrement déçu : ce livre que j’avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n’était qu’un manuel d’échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N’eussé-je pas été enfermé et verrouillé, j’aurais, dans ma colère, jeté le livre par la fenêtre, car au nom du ciel, que pouvais-je tirer de cette absurdité ? Au temps où j’étais au lycée, j’avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de déplacer des pions sur un échiquier, les jours où je m’ennuyais. Mais comment me servir de cet ouvrage théorique ? On ne peut jouer aux échecs sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces. Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l’espoir d’y découvrir tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions. Mais il ne contenait que les diagrammes tout secs, dans des encadrés, de parties célèbres, avec au-dessous, des signes qui me furent d’abord incompréhensibles : a2-a3, f1-g3, et ainsi de suite. C’était, me semblait-il, une sorte d’algèbre, dont je n’avais pas la clé. Mais peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que ces coordonnées permettaient d’établir la position de chaque pièce au cours de la partie : ces représentations purement graphiques étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être, me dis-je, fabriquer ici, dans ma cellule, une espèce d’échiquier et essayer ensuite de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m’avisai que mon drap de lit était grossièrement quadrillé. Plié avec soin, il finit par faire un damier de soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après en avoir arraché la première page. Puis je prélevai un peu de mie sur ma ration de pain et j’y modelai des pièces, un roi, une reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé les positions que présentait le manuel. Néanmoins, lorsque je tentai de jouer une partie entière, j’échouai d’abord les premiers jours, à cause de mes ridicules pièces en mie de pain que j’embrouillais continuellement, parce que je n’avais pu mettre sur les « noires » que de la poussière en guise de peinture. Cinq fois, dix fois, vingt fois, je dus recommencer cette première partie. Mais qui au monde disposait de plus de temps que moi, dans cet esclavage où me tenait le néant, qui donc aurait pu être plus avide et plus patient ? Au bout de six jours, je jouais déjà correctement cette partie : huit jours après, je n’avais plus besoin des pièces en mie de pain pour me représenter les positions respectives des adversaires sur l’échiquier. Huit jours encore, et je supprimais le drap quadrillé. Les signes a1, a2, c7, c8 qui m’avaient paru si abstraits au début se concrétisaient à présent automatiquement dans ma tête en images visuelles. La transposition était complète : l’échiquier et ses pièces se projetaient dans mon esprit et les formules du livre y figuraient immédiatement des positions. J’étais comme un musicien exercé qui n’a qu’un coup d’œil à jeter sur une partition pour entendre aussitôt les thèmes et les harmonies qu’elle contient. Il me fallut encore quinze jours pour être en état de jouer de mémoire - ou, selon la formule consacrée, à l’aveugle - toutes les parties d’échecs exposées dans le traité : je compris alors quel inappréciable bienfait ce vol audacieux m’avait valu. Car j’avais maintenant une activité, absurde ou stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l’empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d’échecs, une arme merveilleuse contre l’étouffante monotonie de l’espace et du temps. Pour conserver son charme à ma nouvelle occupation, je partageai désormais méthodiquement ma journée : deux parties le matin, deux parties l’après-midi, et le soir une brève révision des quatre. Ainsi, mon temps était rempli, au lieu de se traîner avec l’inconsistance de la gélatine, et j’étais occupé sans excès, car le jeu d’échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l’esprit et d’augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité. Cela vient de ce qu’en y jouant, on concentre toutes ses énergies intellectuelles sur un champ très étroit, même quand les problèmes sont ardus. J’avais d’abord suivi mécaniquement les indications du livre en reproduisant les parties célèbres, mais peu à peu cela devint pour moi un jeu de l’intelligence auquel je me plaisais beaucoup. J’appris les finesses, les ruses subtiles de l’attaque et de la défense, je saisis la technique de l’anticipation, de la combinaison et de la riposte. Bientôt, je fus capable de reconnaître la manière caractéristique de chacun des joueurs célèbres, aussi sûrement qu’on reconnaît un poète à quelques vers d’une de ses œuvres. Ce qui n’avait été d’abord qu’une manière de tuer le temps devint un véritable amusement, et les figures des grands joueurs d’échecs, Aljechin, Lasker, Bogoljubow, Tartakower, vinrent, tels de chers camarades, peupler ma solitude. La variété anima désormais ma cellule muette, et la régularité de ces exercices rendit leur assurance à mes facultés intellectuelles. Cette discipline d’esprit très exacte leur donna même une acuité nouvelle, dont les interrogatoires bénéficièrent les premiers : sans le savoir, j’avais sur l’échiquier amélioré ma défense contre les menaces feintes et les détours perfides. Dès lors, je n’eus plus aucune défaillance devant mes juges et il me sembla que les hommes de la Gestapo commençaient à me regarder avec un certain respect. Peut-être se demandaient-ils par devers eux où je puisais la force de résister si fermement, quand ils voyaient tous les autres s’effondrer.

« Ce temps heureux où je refis systématiquement les cent cinquante parties du manuel dura environ trois mois. Là parvenu au point mort, je me retrouvai brusquement à nouveau devant le néant. Car une partie jouée vingt ou trente fois n’avait plus l’attrait de la nouveauté : sa vertu était épuisée pour moi. Quel sens cela avait-il de répéter sans cesse les parties, quand je savais chaque coup par cœur ? L’ouverture déclenchait automatiquement les suivants, il n’y avait plus de surprise, plus d’émotion, plus de problème. Pour m’occuper, pour me rendre cet effort et ce divertissement dont je ne pouvais plus me passer, il eût fallu un second volume, avec d’autres modèles. Comme c’était tout à fait exclu, il ne restait qu’une issue dans cette direction aberrante - je devais inventer d’autres parties que j’essayerais de jouer avec moi-même ou plutôt contre moi-même.

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Voir également :
- La peur (Angst) - Stefan Zweig (1920), présentation
- Amok, ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer) - Stefan Zweig (1922), présentation
- Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle) - Stefan Zweig (1926), présentation
- Lettre d'une inconnue (Brief einer Unbekannten) - Stefan Zweig (1927), présentation
- Un soupçon légitime (War er es ?) - Stefan Zweig (1987), présentation

samedi, 06 mai 2006

La peur (Angst) - Stefan Zweig - 1920

Irène est une femme mariée à un célèbre juge d'instruction, elle a deux enfants et un grand ennui qui enlobe toute cette petite vie bourgeoise. Irène va prendre un amant, mais l'adultère ne va rien arranger, au contraire tout va en s'empirer, car l'ennui a été remplacé par la peur, une peur qui ne la lâchera pas avant qu'elle n'avoues tout à son mari. Un beau jour en quittant son amant, juste à l'extérieur de son appartement, elle rencontre une autre femme. Cette dernière va tout de suite comprendre de quoi il s'agît et n'hésites pas à faire chanter Irène, en lui promettant de garder le secret contre de l'argent. Irène aura de plus en plus de mal à toutsupporter tout en faisant semblant de rien face à son mari. Mais au fil des jours l'autre femme demande de plus en plus d'argent, poussant Irène à bout et qui n'aura plu qu'un seul choix devant elle: soit tout avouer à son mari, ou alors se suicider...

La peur est une excellente nouvelle de Stefan Zweig qui explore la psychologie de la femme adultère. L'auteur autrichien y démontre à nouveau son génie de l'observation et de la description des personnages et de leur comportements. Tout en nuances et sur un rythme efficace Stefan Zweig arrive même à y introduire un certain suspense qui conduit à un dénouement totalement inattendu. La peur est omniprésente tout au long du texte, et puis il y a le chantage, et la peur se transforme en angoisse qui va crescendo jusqu'à la fin. Une nouvelle grandiose!

La peur a été adapté deux fois au cinéma: une fois en 1954 par Roberto Rosselini et en 1992 par Daniel Vigne.

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Voir également:
- Amok, ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer) - Stefan Zweig (1922), présentation
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- Lettre d'une inconnue (Brief einer Unbekannten) - Stefan Zweig (1927), présentation
- Le joueur d'échecs (Schachnovelle) - Stefan Zweig (1942), présentation et extrait

- Un soupçon légitime (War er es ?) - Stefan Zweig (1987), présentation

mercredi, 22 mars 2006

Amok, ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer) - Stefan Zweig - 1922

"L'amok est un comportement spécifique à la culture malaisienne, par lequel le sujet, pour venger la mort de l'un des siens ou simplement une insulte, « court l'amok » et tue autant de personnes qu'il le peut jusqu'à ce que lui-même soit mis à mort. Par extension, le terme désigne un forcené et une maladie mentale dont le symptôme est la grande propension du sujet à injurier ceux qui l'entourent."

Le narrateur, de retour des Indes, rencontre lors du voyage sur le paquebot un mystérieux personnage qui semble se cacher des autres passagers. Cet homme va lui raconter son histoire, une bien terrible histoire. Quelques temps plus tôt, alors qu'il pratiquait au fin fond de la campagne malaise, sa vie allait être chamboulée à jamais par la visite d'une femme mystérieuse, anglaise at appartenant à la haute société. Cette femme lui demande, sûre d'elle et pleine d'orgueil et de fierté, de la faire avorter, lui proposant même de l'acheter. Voulant mettre à l'épreuve le mépris qu'elle lui montre, et se sachant le seul médecin suffisamment doué pour mener à bien une telle opération, interdite par la loi, il dit ne vouloir accepter que si elle veut bien se donner à lui. Elle refuse et le quitte. Honteux, le médecin change rapidement d'avis et essaie de la rattraper pour s'excuser et accepter de faire l'opération. Mais elle le rejette sans égard. Le médecin devient alors fou, victime de l'amok, cette maladie frénétique et sanguinaire des Indes, qui va le faire courir devant lui sans égards pour rien et détruisant tout, pour un seul but, celui d'être accépté par cette femme. Cette femme va connaître une fin fatale, elle va mourir peu de temps après pour avoir tenté de se faire avorter par une vieille indienne, ce qui finira d'achever le médecin.

Amok ou Le Fou de Malaisie, roman écrit en 1922 par le jeune Stefan Zweig, reprend déjà tous les thèmes qui lui sont chers, dont principalement le thème de la passion. Le tout est savamment mené, et ne cessera de surprendre le lecteur. Premièrement par son titre, qui n'indique en rien le contenu du roman. Puis par sa structure, faite d'emboîtements successifs. Un premier narrateur est pris en otage par le second, le médecin, qui lui devient l’otage de cette frénésie , l'amok. Mais cet "amok" n’est-il pas aussi la métaphore de la passion amoureuse, qui ne peut d'ailleurs être mieux illustrée. Mais le tout reste sur une base terriblement pessimiste. La confession du fou échouera à délivrer le fou de sa folie. Et à la fin du roman, la presse locale sera impuissante à rendre compte des faits survenus.

En bref, un roman passionant sur la passion et la folie qu'elle entraîne.

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mardi, 17 janvier 2006

Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle) - Stefan Zweig - 1926

Pour son soixantième anniversaire, le professeur de philologie R. reçoit un grand hommage de la part des collègues et étudiants sous la forme d'un recueil de toutes ses publications. Deux cents pages d'articles, de détails minutieux sur sa vie, sa carrière, sa passion pour les lettres... D'abord touché par ce geste, il se rend compte rapidement que ce cadeau ne représente en rien sa vie, son histoire. Ils ont oublié le point essentiel de sa vie, celui d'ailleurs que personne ne peut connaître. Et il va revenir en arrière et conter les événements qui ont réellement compté pour lui.


Il se rémémore son adolescence, fils de professeur il s'était appliqué à détester les études. Se servant des cours comme prétexte, il séche et mène une vie de libertinage, entre ses nombreuses conquêtes d'un soir et ses sorties en ville. Jusqu'au jour où son père lui rend visite, et s'aperçoit de la fourberie. Honteux, il se consacre alors entièrement à son travail, change d'université, et, sans relâche, étudie. Lors de cette période, il va rencontrer quelqu'un qui va bouleverser sa vie et changer son destin à jamais.: un professeur de philologie qui réussira à lui transmettre la soif de savoir. Très vite R. va lui vouer une soumission et un amour sans fin, à l'idolâtrer et à tout faire pour lui plaire. Il ira même jusqu'à s'installer chez ce professeur, ce qui lui fera découvrir que cet homme mène une vie bien mystérieuse.


La confusion des sentiments de Stefan Zweig, l'un des majeurs écrivains du XXe siècle, est un magnifique livre avec une écriture très travaillée, rythmée, passionée. Il peind le portrait de ce jeune homme à l'esprit perturbé par des sentiments qu il ne comprend que vaguement. Sa fascination pour son professeur va l'amener à exploiter ses talents, mais aussi a comprendre l'ambiguité de ses sentiments à l égard de celui-ci et des autres en général, pour mettre en scène, avec beaucoup de brio la complexité de l'adolescence.


Un livre poignant, plein de passion, à découvrir absolument!

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mardi, 10 janvier 2006

Lettre d'une inconnue (Brief einer Unbekannten) - Stefan Zweig - 1927

Un écrivain à succès reçoit un jour une lettre bien mystérieuse. Pas de destinataire, aucune indication de sa provence. Il ouvre l'enveloppe et commence à lire et découvre qu'il s'agît d'une lettre dont il ne se souvient pas. Il s'agît d'une révélation d'un secret. Celui d'un amour fou d'une femme qui a aimé l'écrivain depuis ses treize ans, l'a aimé toujours en silence. Elle l'a connu alors qu'elle n'était encore qu'adolescente, et n'a immédiatement vécu que par lui, qui ne s'est jamais rendu compte d'elle. Bien plus tard, devenue une femme séduisante, elle rencontrera l'écrivain, mais deviendra pour lui q'une de ses aventures de passage. D'ailleurs elle n'osera jamais lui déclarer son amour. Mais elle tombera enceinte. Lui, ne sera jamais au courant. Elle idôlatrera son enfant, telle l'image de son amour. Ils se rencontreront des années plus tard, lui ne se souviendra toujours pas d'elle. Elle l'aimera avant tous les autres, lui ne se souviendra jamais d'elle. Mais le garçon venant de succomber à une pneumonie, elle décide de le suivre dans la mort, ayant perdu tout ce qui lui était cher et n'ayant plus l'espoir de jamais se faire aimer de cet écrivain. Cependant avant d'en finir elle se doit d'écrire à son éternel aimé, pour enfin lui avouer ce qu'il n'a jamais su voir.

Lettre d’une inconnue est la révélation d’un secret : l’amour fou qu’une jeune fille de treize ans a voué jadis à un écrivain de vingt-cinq ans, sans jamais le lui dévoiler, et que la femme adulte continue d’entretenir. C’est surtout l'histoire d’une jeune fille, puis d’une mère, qui choisira la voie d’un destin tragique, plutôt que celle d’un amour consensuel. La lecture de ce texte est un enchantement éclatant entre mélancolie et sérénité lorsque l’amour et la mort, après s’être taquinés, se côtoient dans une fusion fatale. Une oeuvre déchirante et passionnante de l'un des plus importants écrivains de la première moitié du XXe siècle.

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Extrait:

"Et cependant, à vrai dire, je passais mes journées à t'attendre et à te guetter. Il y avait à notre porte une petite lunette de cuivre jaune par le trou rond de laquelle on pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté, devant chez toi. Cette lunette - non, ne souris pas, mon bien aimé ; aujourd'hui encore je n'ai pas honte de ces heures là ! - cette lunette était pour moi l'œil avec lequel j'explorais l'univers ; là, pendant des mois et des années, dans le vestibule glacial, craignant la méfiance de ma mère, j'étais assise un livre à la main, passant des après-midi entiers à guetter, tendue comme une corde de violon, et vibrante comme elle quand ta présence la touchait. J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension du ressort de la montre que tu portes dans ta poche, et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures et accompagne tes pas d'un battement de cœur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac toujours en éveil. Je savais tout de toi, je connaissais chacune de tes habitudes, chacune de tes cravates, chacun de tes costumes, je repérai et je distinguai bientôt chacun de tes visiteurs, et je les répartis en deux catégories : ceux qui m'étaient sympathiques et ceux qui m'étaient antipathiques; de ma treizième à ma seizième année , il ne s'est pas écoulé une heure que je n'aie vécue pour toi. Ah ! quelles folies n'ai-je pas commises alors ! Je baisais le bouton, de la porte que ta main avait touché, je dérobais furtivement le mégot de cigarette que tu avais jeté avant d'entrer, et il était sacré pour moi parce que tes lèvres l'avaient effleuré. Cent fois le soir, sous n'importe quel prétexte, je descendais dans la rue, pour voir dans laquelle de tes chambres il y avait de la lumière et ainsi sentir d'une manière plus concrète ta présence, ton invisible présence. Et, pendant les semaines où tu étais en voyage - mon cœur s'arrêtait toujours de crainte, quand je voyais le brave Johann descendre ton sac de voyage jaune - pendant ces semaines là ma vie était morte, sans objet. J'allais et venais, de mauvaise humeur, avec ennui et méchanceté, et il fallait toujours veiller pour que ma mère ne remarquât pas mon désespoir à mes yeux rougis de larmes."

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