jeudi, 17 février 2011

La Curée - Emile Zola - 1872

rougon-macquart, romans de societe, Emile Zola, litterature francaise, la cureeParis, Second Empire. Eugène Rougon a fait carrière en politique grâce à son soutien à Napoléon III. Son frère Aristide commence en bas de l’échelle, mais obsédé par le plaisir et l’argent, et cela malgré sa vie de débauche, il ne va pas tarder à faire fortune en spéculant sur les futurs terrains à bâtir à Paris. C’est en effet l’époque des grands travaux d’aménagement et d’urbanisation menés à Paris par le baron Haussmann. C’est la Curée, c’est-à-dire le dépeçage de Paris par les spéculateurs, des bourgeois véreux prêt à tout pour leur gain. Et Aristide Rougon, qui prendra le nom de Saccard en sera le meilleur exemple.


Pour ce second tome des Rougon-Macquart, La Curée, Emile Zola met en scène la bourgeoisie parisienne du 19e siècle, plus particulièrement lors des grands travaux de Napoléon III qui voulait faire de l’ancienne Lutèce la première capitale européenne. Et comment faire mieux que de tout détruire pour mieux reconstruire. Et évidemment ces travaux laisseront libre champs aux spéculateurs. Zola s’y attaque à cette classe de la société ne vivant que pour et par l’argent, en décrivant leur fascination du gain ainsi que leur vie scandaleuse. Et cela surtout autour du personnage de Aristide Saccard, ainsi que de sa compagne Renée, un personnage féminin très fort qui attache le lecteur d’un bout à l’autre du roman. D’ailleurs, comme à l’habitude chez Emile Zola, ce sont les personnages qui font le tout, sans compter cette incroyable reconstruction d’un Paris d’une époque durant laquelle le Paris moderne s’est forgé.

A lire, pour son ambiance de l’époque et ses personnages. Du grand Zola, dans un roman peut-être un peu moins connu.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.comABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com


Présente édition : Editions LGF/Le Livre de Poche, 13 octobre 1967, 416 pages

Voir également :
Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
La Fortune des Rougon (1871), présentation
Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

jeudi, 20 janvier 2011

La Fortune des Rougon - Emile Zola - 1871

bibliotheca la fortune des rougon.jpgTout commence dans la petite ville de Plassans, au lendemain du coup d’Etat de la Commune qui va faire naître le Second Empire. Deux adolescents, Miette et Silvère, s’aiment dans un pays en plein trouble et leur histoire d'amour comme le soulèvement des républicains traversent le roman, mais au-delà d'eux, c'est aussi la naissance d'une famille qui se trouve évoquée : les Rougon en même temps que les Macquart dont la double lignée, légitime et bâtarde, descend de la grand-mère de Silvère, Tante Dide. Et entre Pierre Rougon et son demi-frère Antoine Macquart, la lutte rapidement va s'ouvrir.

La Fortune des Rougon, publié en 1871, est le premier tome de la vaste saga familiale d’Emile Zola qu’est les Rougon-Macquart, un véritable chef-d’oeuvre de vingt tomes nous présentant à travers les membres d’une famille les différentes facettes de la société française de l’époque. Ce premier roman passa pourtant inaperçu et il faudra attendre la parution de L’assomoir, six années plus tard, pour que Zola connaisse le succès et la reconnaissance populaire pour son oeuvre.
Dans ce premier roman, l’un des plus intéressants sans pour autant faire parti des meilleurs, Zola nous conte les origines de cette famille et son évolution à travers le temps, se concentrant sur de multiples personnages, qui pour la plupart reviendront dans d’autres romans de la saga. Et cette famille sera victime de tous les torts de la société, par son ambition et son renoncement à ses idées, au point qu’ils auront raison de l’amour de deux enfants pourtant nés pour s’aimer. Et malgré leurs défauts, impossible de ne pas s’attacher à eux. Le lecteur est véritablement entraîné à la suite de ces multiples histoires. Certains passages impressionnent et émeuvent, mais dans l’ensemble il s’agît bien d’une introduction, une introduction digne du chef-d’oeuvre qui va suivre et qu’on a hâte de redécouvrir.

La Fortune des Rougon est un vaste roman, l’origine de l’un des plus grands cycles littéraires que sont Les Rougon-Macquart.

A lire !

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.comABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com


Présente édition : éditions Le Livre de poche, 25 février 2004, 475 pages

Voir également :
Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
- La Curée - Emile Zola (1872), présentation
Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

jeudi, 07 octobre 2010

Les mystères de Marseille - Emile Zola - 1867

bibliotheca les mysteres de marseille.jpgLorsque Philippe Cayol, jeune républicain marseillais, enlève pour épouser Blanche de Cazalis, fille d’un riche aristocrate de la région, il ne se doute pas de tous les malheurs qui vont s’abattre sur lui. Blanche était destinée à entrer au couvent, et sa famille n’aurait jamais toléré son mariage avec le plébéien qu’est Cayol. Une fois le mariage consommé Blanche croit en un pardon de son père, mais celui-ci ne cessera jamais de poursuivre les deux amoureux. Car au-delà de cette romance il s’agît avant tout d’une lutte de classes. Un De Cazalis ne peut s’unir à un Cayol. Seul Marius, le frère de Philippe, tentera tant bien que mal de venir en aide aux deux amoureux.


Les mystères de Marseille paraissent en 1867 sous forme de feuilleton dans un journal phocéen du nom de Messager de Provence. Emile Zola, alors qu’il était en cours d’écriture du roman de Thérèse Raquin, n’était encore que très peu connu lorsqu’il se vit proposer d’écrire ce feuilleton pour lancer les ventes du journal. L’éditeur avait évidemment en tête l’immense succès des Mystères de Paris d’Eugène Sue qui, quelques années auparavant en 1842 et 1843, avaient tant tenu en haleine les foules. Sans le sous, Emile Zola va accepter la commande de ce roman-feuilleton. Le texte ne sera publié sous forme de roman que bien des années plus tard.
En tant que véritable roman-feuilleton Les mystères de Marseille contient toutes les caractéristiques du genre : amours impossibles, complots, drames et rebondissements à n’en plus finir. Des personnages hauts en couleur sont présentés, qu’ils soient banquiers véreux, usuriers, grisettes, joueurs ou prêtres dévoyés. Le tout s’articulant autour d’une lutte de classe entre républicains et anciens aristocrates sur fond de révolution de 1848. Le côté social de l’écrivain engagé qu’est Zola ressort déjà dans ce texte. L’affrontement entre classes verra d’ailleurs son sommet lors d’une sanglante émeute ouvrière qui n’est pas sans rappeler celle qui sera décrite plus tard dans Germinal.
Hélas les romans-feuilleton avaient pour but avant tout de divertir, vite et facilement, et ce roman contrairement à l’oeuvre future de Zola manque ainsi cruellement de profondeur.

Les mystères de Marseille est un beau roman-feuilleton d’Emile Zola, l’une de ses premières oeuvres, un texte très divertissant mais guère des meilleurs de l’auteur.

Intéressant !
 

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com

Extrait : le premier chapitre

Comme quoi Blanche de Cazalis s’enfuit avec Philippe Cayol

Vers la fin du mois de mai 184., un homme, d’une trentaine d’années, marchait rapidement dans un sentier du quartier Saint-Joseph, près des Aygalades. Il avait confié son cheval au méger d’une campagne voisine, et il se dirigeait vers une grande maison carrée, solidement bâtie, sorte de château campagnard comme on en trouve beaucoup sur les coteaux de la Provence.


L’homme fit un détour pour éviter le château et alla s’asseoir au fond d’un bois de pins, qui s’étendait derrière l’habitation. Là, écartant les branches, inquiet et fiévreux, il interrogea les sentiers du regard, semblant attendre quelqu’un avec impatience. Par moments, il se levait, faisait quelques pas, puis s’asseyait de nouveau en frémissant.

Cet homme, haut de taille et de tournure étrange, portait de larges favoris noirs. Son visage allongé, creusé de traits énergiques, avait une sorte de beauté violente et emportée. Et, brusquement, ses yeux s’adoucirent, ses lèvres épaisses eurent un sourire tendre. Une jeune fille venait de sortir du château, et, se courbant comme pour se cacher, elle accourait vers le bois de pins.

Haletante, toute rose, elle arriva sous les arbres. Elle avait à peine seize ans. Au milieu des rubans bleus de son chapeau de paille, son jeune visage souriait d’un air joyeux et effarouché. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules ; ses petites mains, appuyées contre sa poitrine, tâchaient de calmer les bonds de son cœur.

« Comme vous vous faites attendre, Blanche ! dit le jeune homme Je n’espérais plus vous voir. »

Et il la fit asseoir à son côté, sur la mousse.

« Pardonnez-moi, Philippe, répondit la jeune fille. Mon oncle est allé à Aix pour acheter une propriété ; mais je ne pouvais me débarrasser de ma gouvernante. »

Elle s’abandonna à l’étreinte de celui qu’elle aimait, et les deux amoureux eurent une de ces longues causeries, si niaises et si douces. Blanche était une grande enfant qui jouait avec son amant comme elle aurait joué avec une poupée. Philippe, ardent et muet, serrait et regardait la jeune fille avec tous les emportements de l’ambition et de la passion.

Et, comme ils étaient là, oubliant le monde, ils aperçurent, en levant la tête, des paysans qui suivaient le sentier voisin et qui les regardaient en riant. Blanche, effrayée, s’écarta de son amant.

« Je suis perdue ! dit-elle toute pâle. Ces hommes vont avertir mon oncle. Ah ! par pitié, sauvez-moi, Philippe. »

À ce cri, le jeune homme se leva d’un mouvement brusque.

« Si vous voulez que je vous sauve, répondit-il avec feu, il faut que vous me suiviez. Venez, fuyons ensemble. Demain, votre oncle consentira à notre mariage... Nous contenterons éternellement nos tendresses.

– Fuir, fuir... répétait l’enfant. Ah ! je ne m’en sens pas le courage. Je suis trop faible, trop craintive...

– Je te soutiendrai, Blanche... Nous vivrons une vie d’amour. »

Blanche, sans entendre, sans répondre, laissa tomber sa tête sur l’épaule de Philippe.

« Oh ! j’ai peur, j’ai peur du couvent, reprit-elle à voix basse. Tu m’épouseras, tu m’aimeras toujours ?

– Je t’aime... Vois, je suis à genoux. »

Alors, fermant les yeux, s’abandonnant, Blanche descendit le coteau à grands pas, au bras de Philippe. Comme elle s’éloignait, elle regarda une dernière fois la maison qu’elle quittait, et une émotion poignante lui mit de grosses larmes dans les yeux.

Une minute d’égarement avait suffi pour la jeter dans les bras du jeune homme, brisée et confiante. Elle aimait Philippe de toutes les premières ardeurs de son jeune sang, de toutes les folies de son inexpérience. Elle s’échappait comme une pensionnaire, volontairement, sans réfléchir aux terribles conséquences de sa fuite. Et Philippe l’emmenait, ivre de sa victoire, frémissant de la sentir marcher et haleter à son côté.

D’abord, il voulut courir à Marseille, pour se procurer un fiacre. Mais il craignit de la laisser seule sur la grande route, et il préféra aller à pied avec elle jusqu’à la campagne de sa mère. Ils se trouvaient à une grande lieue de cette campagne, située au quartier de Saint-Just.

Philippe dut abandonner son cheval, et les deux amants se mirent bravement en marche. Ils traversèrent des prairies, des terres labourées, des bois de pins, coupant à travers champs, marchant vite. Il était environ quatre heures. Le soleil, d’un blond ardent, jetait devant eux de larges nappes de lumière. Et ils couraient dans l’air tiède poussés en avant par la folie qui les mordait au cœur. Lorsqu’ils passaient, les paysans levaient la tête et les regardaient fuir avec étonnement.

Ils ne mirent pas une heure pour arriver à la campagne de la mère de Philippe. Blanche, exténuée, s’assit sur un banc de pierre qui se trouvait à la porte, tandis que le jeune homme était allé écarter les importuns. Puis, il revint et la fit monter dans sa chambre. Il avait prié Ayasse, un jardinier que sa mère occupait ce jour-là, d’aller chercher un fiacre à Marseille.

Tous deux restaient dans la fièvre de leur fuite. En attendant le fiacre ils demeurèrent muets et anxieux. Philippe avait fait asseoir Blanche sur une petite chaise ; à genoux devant elle, il la regardait longuement, il la rassurait en baisant avec douceur la main qu’elle lui abandonnait.

« Tu ne peux garder cette robe légère, lui dit-il enfin. Veux-tu l’habiller en homme ? » Blanche sourit. Elle éprouvait une joie d’enfant à la pensée de se déguiser.

« Mon frère est de petite taille, continua Philippe. Tu vas mettre ses vêtements. »

Ce fut une fête. La jeune fille passa le pantalon en riant. Elle était d’une gaucherie charmante, et Philippe baisait avidement la rougeur de ses joues. Quand elle fut habillée, elle avait l’air d’un petit homme, d’un gamin de douze ans. Elle eut toutes les peines du monde à faire tenir le flot de ses cheveux dans le chapeau. Et les mains de son amant tremblaient, en ramenant les boucles rebelles.

Ayasse revint enfin avec le fiacre. Il consentit à recevoir les deux fugitifs dans son domicile, situé à Saint-Barnabé. Philippe prit l’argent qu’il possédait, et tous trois montèrent dans la voiture qu’ils quittèrent au pont du Jarret, pour gagner à pied la demeure du jardinier.

Le crépuscule était venu. Des ombres transparentes tombaient du ciel pâle, et d’âcres odeurs montaient de la terre, chaude encore des derniers rayons. Alors, une vague crainte s’empara de Blanche. Lorsque, à la nuit naissante, dans les voluptés du soir elle se trouva seule, entre les bras de son amant, toutes ses pudeurs effrayées de jeune fille s’éveillèrent, et elle frissonna, prise d’un malaise inconnu. Elle s’abandonnait, elle était heureuse et épouvantée de se trouver livrée ainsi à la passion de Philippe. Elle défaillait, elle voulait gagner du temps.

« Écoute, dit-elle, je vais écrire à l’abbé Chastanier, mon confesseur... Il ira voir mon oncle, pour obtenir de lui mon pardon et le décider à nous marier ensemble... Il me semble que je tremblerais moins si j’étais ta femme. »

Philippe sourit de la naïveté tendre de cette dernière phrase.

« Écris à l’abbé Chastanier, répondit-il. Moi, je vais faire connaître notre retraite à mon frère. Il viendra demain et portera ta lettre. »

Puis, la nuit se fit, chaude et voluptueuse. Et Blanche devint l’épouse de Philippe. Elle s’était livrée d’elle-même, elle n’avait pas eu un cri de révolte, elle péchait par ignorance, comme Philippe péchait par ambition et par passion. Ah ! la douce et terrible nuit ! Elle devait frapper les amants de misère et leur apporter toute une existence de souffrance et de regrets.

Ce fut ainsi que Blanche de Cazalis s’enfuit avec Philippe Cayol, par une claire soirée de mai.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com


Présente édition : Editions Jeanne Laffitte, 1 octobre 2010, 368 pages 


Voir également :
Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
- La Fortune des Rougon (1871), présentation
La Curée - Emile Zola (1872), présentation
Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

mercredi, 16 septembre 2009

Thérèse Raquin - Emile Zola - 1867

Bibliotheca Therese Raquin

Thérèse Raquin est la fille du capitaine français Degans posté en Algérie et d’une femme du pays. De retour en France le capitaine ne sait que faire de cette enfant et la confie à sa sœur qui habite à Vernon en métropole. Celle-ci dès le départ l’élève comme sa fille aux côtés de Camille, son fils du même âge. Thérèse partage ainsi l’enfance et l’adolescence de Camille au plus grand bonheur de Madame Raquin qui voit les deux mariés plus tard. En effet Thérèse serait un parfait support dans la vie pour son fils à la santé si fragile. Lorsque Thérèse a 21 ans, Madame Raquin marie les deux cousins et croit en leur bonheur éternel. Mais elle ignore les volontés réelles de Thérèse, qui depuis des ans se laisse aller aux décisions de sa tante sans jamais rouspéter. Les choses changent lorsque Camille décide d’aller travailler à Paris dans une grande administration. Toute la petite famille débarque alors dans la capitale, Madame Raquin y achetant une petite boutique et un appartement dans un coin obscur du Pont Neuf. Les femmes y ouvrent une mercerie tandis que Camille trouve un emploi dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Pour Thérèse commencent trois années de vie monotone, ponctuées tous les jeudis soir par la visite des mêmes invités : le vieux Michaud, commissaire de police retraité et ami de Madame Raquin, son fils Olivier, également dans la police, sa femme Suzanne et Grivet, collègue de Camille : on prend le thé en jouant aux dominos. Thérèse déteste ces soirées, d’ailleurs elle déteste tout le monde et toute sa vie. Mais elle a décidée de ne jamais rien dire et de se laisser vivre.
Un soir, Camille amène un nouvel invité, Laurent, qui s'est résigné à travailler dans les chemins de fer après avoir vainement essayé de vivre de sa peinture. Les deux hommes se sont connus quand ils étaient enfants puis se sont perdus de vue. Un jour, Laurent propose à la famille de faire le portrait de Camille, ce qui enchanta ce dernier et la vieille mercière.
Pendant qu'il peint, Thérèse ne le quitte pas des yeux. Laurent s’en aperçoit et décide de devenir l'amant de Thérèse et de l'embrasser à la première occasion. Quelques jours plus tard, il finit le portrait qui est terne et peu flatteur mais dont Camille est ravi. Seul dans la chambre avec Thérèse, Laurent l'embrasse. Au bout d'un instant, la jeune femme cède.
Pendant huit mois cette relation adultère va durer sans que Camille ou Madame Raquin ne s’en aperçoivent. Thérèse se croit enfin vivre dans cette passion, chose qu’elle n’a jamais connue auparavant. Alors qu’au début les deux amants réussissent à se voir tous les jours, au fil du temps, cela devient de plus en plus difficile. Thérèse propose alors à Laurent de se débarrasser de Camille. Ils pourraient ensuite se marier et vivre aux dépens de la vieille Madame Raquin qui les considère tous les deux comme ses enfants.
L’occasion se présente rapidement : lors d’une promenade en canot que font Camille, Thérèse et Laurent à Saint-Ouen sur la Seine, l’amant étrangle le mari et le balance à l’eau. Les deux amants sont enfin libérés. Mais le choc subi par cet acte violent va les changer à jamais. Les remords prennent peu à peu le dessus et la passion s’éteint rapidement. Les deux assassins croient même voir un peu partout le fantôme de Camille qui vient les hanter. Et ce qu’ils pensaient être une libération devient vite un nouvel emprisonnement, où attachés l’un à l’autre par leur affreux et terrible secret, les deux amants doivent affronter au quotidien leurs remords et leurs craintes.
Et la passion disparue cette nouvelle vie de couple devient vite un enfer, dont l’issue ne peut être que fatale.

Publié en 1867 Thérèse Raquin est le troisième roman du jeune Emile Zola, son premier écrit majeur qui le fait connaître auprès du public littéraire parisien. L’auteur n’a que 27 ans à l’époque et est encore loin de son œuvre magistrale qu’est le cycle des Rougon-Macquart. Il y développe toutefois déjà le naturalisme poignant qui sera présent tout au long de son œuvre future. Fort du succès de ce roman, Zola en tirera lui-même une pièce de théâtre en 1873.
Thérèse Raquin pour Emile Zola est une étude quasi scientifique de tempéraments, tel qu’il le décrit lui-même dans la préface de la deuxième édition de 1868. Il choisit pour cela d’y mettre ne scène des « personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. » En effet Thérèse, jeune femme nerveuse et introvertie est marié à un homme maladif qui ne peut la satisfaire. Et la rencontre de Laurent, au tempérament sanguin, la pousse à une passion criminelle qui se termine en tragédie. Evidemment l’auteur met le poids sur la description de ses personnages et de ses actes. Il s’agît presque d’un roman psychologique tant les désirs et volontés des personnages sont admirablement bien décrits, que ce soit dans l’amour ou dans la haine.
Cela devient particulièrement poignant après le meurtre où l’on voit Thérèse et Laurent, emmurés en eux-mêmes et pris par la folie, qui peu à peu entament une terrible descente aux enfers, perdant tout de leur âme et de leur humanité.
Pour forcer le côté noir du roman, Emile Zola n’épargne rien à ses personnages. On en voit que des aspects négatifs, dû à l’égoïsme de leurs volontés. A aucun moment ils ne regrettent la mort de Camille, seule la peur de se faire prendre les terrifie. Et voyant l’un dans l’autre un meurtrier et complice ils ne peuvent plus se supporter. D’ailleurs, dès le départ, entre Laurent et Thérèse, il n’a jamais été question d’amour réel, mais plutôt d’un assouvissement égoïste de désirs
Certaines scènes d’affrontements entre les deux amants sont assez dures, d’autres descriptions tout aussi terribles. L’écriture de Zola se veut percutante à tout moment percutante, voire choquante. Le lecteur accroche dès le départ dans ce drame qui s’annonce, où il s’immisce peu à peu dans l’horreur d’un couple en déchéance. L’ambiance est de plus alourdie en placant la quasi entièreté du roman dans la sombre et vétuste mercerie du Pont-Neuf, en faisant ainsi un huis-clos suffocant.
Certaines longueurs dans l’intrigue, ainsi qu’un style certes percutant mais quelque peu vieilli pourront cependant déplaire à certains lecteurs.

Thérèse Raquin, premier grand roman d’Emile Zola, est une œuvre sombre et magnifique.

Un grand classique à redécouvrir !

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr

Extrait : les premiers chapitres

Préface de la deuxième édition

J’avais naïvement cru que ce roman pouvait se passer de préface. Ayant l’habitude de dire tout haut ma pensée, d’appuyer même sur les moindres détails de ce que j’écris, j’espérais être compris et jugé sans explication préalable. Il paraît que je me suis trompé.

La critique a accueilli ce livre d’une voix brutale et indignée. Certaines gens vertueux, dans des journaux non moins vertueux, ont fait une grimace de dégoût, en le prenant avec des pincettes pour le jeter au feu. Les petites feuilles littéraires elles-mêmes, ces petites feuilles qui donnent chaque soir la gazette des alcôves et des cabinets particuliers, se sont bouché le nez en parlant d’ordure et de puanteur. Je ne me plains nullement de cet accueil ; au contraire, je suis charmé de constater que mes confrères ont des nerfs sensibles de jeune fille. Il est bien évident que mon œuvre appartient à mes juges, et qu’ils peuvent la trouver nauséabonde sans que j’aie le droit de réclamer. Ce dont je me plains, c’est que pas un des pudiques journalistes qui ont rougi en lisant Thérèse Raquin ne me paraît avoir compris ce roman. S’ils l’avaient compris, peut-être auraient-ils rougi davantage, mais au moins je goûterais à cette heure l’intime satisfaction de les voir écœurés à juste titre. Rien n’est plus irritant que d’entendre d’honnêtes écrivains crier à la dépravation, lorsqu’on est intimement persuadé qu’ils crient cela sans savoir à propos de quoi ils le crient.

Donc il faut que je présente moi-même mon œuvre à mes juges. Je le ferai en quelques lignes, uniquement pour éviter à l’avenir tout malentendu.

Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. J’ai cherché à suivre pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l’instinct, les détraquements cérébraux survenus à la suite d’une crise nerveuse. Les amours de mes deux héros sont le contentement d’un besoin ; le meurtre qu’ils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence qu’ils acceptent comme les loups acceptent l’assassinat des moutons ; enfin, ce que j’ai été obligé d’appeler leurs remords, consiste en un simple désordre organique, et une rébellion du système nerveux tendu à se rompre. L’âme est parfaitement absente, j’en conviens aisément, puisque je l’ai voulu ainsi.

On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout. Lorsque mes deux personnages, Thérèse et Laurent, ont été créés, je me suis plu à me poser et à résoudre certains problèmes : ainsi, j’ai tenté d’expliquer l’union étrange qui peut se produire entre deux tempéraments différents, j’ai montré les troubles profonds d’une nature sanguine au contact d’une nature nerveuse. Qu’on lise le roman avec soin, on verra que chaque chapitre est l’étude d’un cas curieux de physiologie. En un mot, je n’ai eu qu’un désir : étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres.

Avouez qu’il est dur, quand on sort d’un pareil travail, tout entier encore aux graves jouissances de la recherche du vrai, d’entendre des gens vous accuser d’avoir eu pour unique but la peinture de tableaux obscènes. Je me suis trouvé dans le cas de ces peintres qui copient des nudités, sans qu’un seul désir les effleure, et qui restent profondément surpris lorsqu’un critique se déclare scandalisé par les chairs vivantes de leur œuvre. Tant que j’ai écrit Thérèse Raquin, j’ai oublié le monde, je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me donnant tout entier à l’analyse du mécanisme humain, et je vous assure que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n’avaient pour moi rien d’immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. L’humanité des modèles disparaissait comme elle disparaît aux yeux de l’artiste qui a une femme nue vautrée devant lui, et qui songe uniquement à mettre cette femme sur sa toile dans la vérité de ses formes et de ses colorations. Aussi ma surprise a-t-elle été grande quand j’ai entendu traiter mon œuvre de flaque de boue et de sang, d’égout, d’immondice, que sais-je ? Je connais le joli jeu de la critique, je l’ai joué moi-même ; mais j’avoue que l’ensemble de l’attaque m’a un peu déconcerté. Quoi ! il ne s’est pas trouvé un seul de mes confrères pour expliquer mon livre, sinon pour le défendre ! Parmi le concert de voix qui criaient : « L’auteur de Thérèse Raquin est un misérable hystérique qui se plaît à étaler des pornographies », j’ai vainement attendu une voix qui répondît : « Eh ! non, cet écrivain est un simple analyste, qui a pu s’oublier dans la pourriture humaine, mais qui s’y est oublié comme un médecin s’oublie dans un amphithéâtre. »

Remarquez que je ne demande nullement la sympathie de la presse pour une œuvre qui répugne, dit-elle, à ses sens délicats. Je n’ai point tant d’ambition. Je m’étonne seulement que mes confrères aient fait de moi une sorte d’égoutier littéraire, eux dont les yeux exercés devraient reconnaître en dix pages les intentions d’un romancier, et je me contente de les supplier humblement de vouloir bien à l’avenir me voir tel que je suis et me discuter pour ce que je suis.

Il était facile, cependant, de comprendre Thérèse Raquin, de se placer sur le terrain de l’observation et de l’analyse, de me montrer mes fautes véritables, sans aller ramasser une poignée de boue et me la jeter à la face au nom de la morale. Cela demandait un peu d’intelligence et quelques idées d’ensemble en vraie critique. Le reproche d’immoralité, en matière de science, ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral, j’avoue que je ne me suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas songé un instant à y mettre les saletés qu’y découvrent les gens moraux ; c’est que j’en ai écrit chaque scène, même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant ; c’est que je défie mes juges d’y trouver une page réellement licencieuse, faite pour les lecteurs de ces petits livres roses, de ces indiscrétions de boudoir et de coulisses, qui se tirent à dix mille exemplaires et que recommandent chaudement les journaux auxquels les vérités de Thérèse Raquin ont donné la nausée.

Quelques injures, beaucoup de niaiseries, voilà donc tout ce que j’ai lu jusqu’à ce jour sur mon œuvre. Je le dis ici tranquillement, comme je le dirais à un ami qui me demanderait dans l’intimité ce que je pense de l’attitude de la critique à mon égard. Un écrivain de grand talent, auquel je me plaignais du peu de sympathie que je rencontre, m’a répondu cette parole profonde : « Vous avez un immense défaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbécile sans lui faire comprendre qu’il est un imbécile. » Cela doit être ; je sens le tort que je me fais auprès de la critique en l’accusant d’inintelligence, et je ne puis pourtant m’empêcher de témoigner le dédain que j’éprouve pour son horizon borné et pour les jugements qu’elle rend à l’aveuglette, sans aucun esprit de méthode. Je parle, bien entendu, de la critique courante, de celle qui juge avec tous les préjugés littéraires des sots, ne pouvant se mettre au point de vue largement humain que demande une œuvre humaine pour être comprise. Jamais je n’ai vu pareille maladresse. Les quelques coups de poing que la petite critique m’a adressés à l’occasion de Thérèse Raquin se sont perdus, comme toujours, dans le vide. Elle frappe essentiellement à faux, applaudissant les entrechats d’une actrice enfarinée et criant ensuite à l’immoralité à propos d’une étude physiologique, ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre et tapant toujours devant elle, si sa sottise prise de panique lui dit de taper. Il est exaspérant d’être battu pour une faute dont on n’est point coupable. Par moments, je regrette de n’avoir pas écrit des obscénités ; il me semble que je serais heureux de recevoir une bourrade méritée, au milieu de cette grêle de coups qui tombent bêtement sur ma tête, comme des tuiles, sans que je sache pourquoi.

Il n’y a guère, à notre époque, que deux ou trois hommes qui puissent lire, comprendre et juger un livre. De ceux-là je consens à recevoir des leçons, persuadé qu’ils ne parleront pas sans avoir pénétré mes intentions et apprécié les résultats de mes efforts. Ils se garderaient bien de prononcer les grands mots vides de moralité et de pudeur littéraire ; ils me reconnaîtraient le droit, en ces temps de liberté dans l’art, de choisir mes sujets où bon me semble, ne me demandant que des œuvres consciencieuses, sachant que la sottise seule nuit à la dignité des lettres. À coup sûr, l’analyse scientifique que j’ai tenté d’appliquer dans Thérèse Raquin ne les surprendrait pas ; ils y retrouveraient la méthode moderne, l’outil d’enquête universelle dont le siècle se sert avec tant de fièvre pour trouer l’avenir. Quelles que dussent être leurs conclusions, ils admettraient mon point de départ, l’étude du tempérament et des modifications profondes de l’organisme sous la pression des milieux et des circonstances. Je me trouverais en face de véritables juges, d’hommes cherchant de bonne foi la vérité, sans puérilité ni fausse honte, ne croyant pas devoir se montrer écœurés au spectacle de pièces d’anatomie nues et vivantes. L’étude sincère purifie tout, comme le feu. Certes, devant le tribunal que je me plais à rêver en ce moment, mon œuvre serait bien humble ; j’appellerais sur elle toute la sévérité des critiques, je voudrais qu’elle en sortît noire de ratures. Mais au moins j’aurais eu la joie profonde de me voir critiquer pour ce que j’ai tenté de faire, et non pour ce que je n’ai pas fait.

Il me semble que j’entends, dès maintenant, la sentence de la grande critique, de la critique méthodique et naturaliste qui a renouvelé les sciences, l’histoire et la littérature : « Thérèse Raquin est l’étude d’un cas trop exceptionnel ; le drame de la vie moderne est plus souple, moins enfermé dans l’horreur et la folie. De pareils cas se rejettent au second plan d’une œuvre. Le désir de ne rien perdre de ses observations a poussé l’auteur à mettre chaque détail en avant, ce qui a donné encore plus de tension et d’âpreté à l’ensemble. D’autre part, le style n’a pas la simplicité que demande un roman d’analyse. Il faudrait, en somme, pour que l’écrivain fît maintenant un bon roman, qu’il vît la société d’un coup d’œil plus large, qu’il la peignît sous ses aspects nombreux et variés, et surtout qu’il employât une langue nette et naturelle. »

Je voulais répondre en vingt lignes à des attaques irritantes par leur naïve mauvaise foi, et je m’aperçois que je me mets à causer avec moi-même, comme cela m’arrive toujours lorsque je garde trop longtemps une plume à la main. Je m’arrête, sachant que les lecteurs n’aiment pas cela. Si j’avais eu la volonté et le loisir d’écrire un manifeste, peut-être aurais-je essayé de défendre ce qu’un journaliste, en parlant de Thérèse Raquin, a nommé « la littérature putride ». D’ailleurs, à quoi bon ? Le groupe d’écrivains naturalistes auquel j’ai l’honneur d’appartenir a assez de courage et d’activité pour produire des œuvres fortes, portant en elles leur défense. Il faut tout le parti pris d’aveuglement d’une certaine critique pour forcer un romancier à faire une préface. Puisque, par amour de la clarté, j’ai commis la faute d’en écrire une, je réclame le pardon des gens d’intelligence, qui n’ont pas besoin, pour voir clair, qu’on leur allume une lanterne en plein jour.

Émile Zola.

15 avril 1868.


Chapitre 1


Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.

Par les beaux jours d’été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans le passage. Par les vilains jours d’hiver, par les matinées de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble.

À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres.

À droite, sur toute la longueur du passage, s’étend une muraille contre laquelle les boutiquiers d’en face ont plaqué d’étroites armoires ; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis vingt ans s’y étalent le long de minces planches peintes d’une horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s’est établie dans une des armoires ; elle y vend des bagues de quinze sous, délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d’une boîte en acajou.

Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices.

Le passage du Pont-Neuf n’est pas un lieu de promenade. On le prend pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé par un public de gens affairés dont l’unique souci est d’aller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras ; on y voit encore des vieillards se traînant dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent là, au sortir de l’école, pour faire du tapage en courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, c’est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une irrégularité irritante ; personne ne parle, personne ne stationne ; chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup d’œil. Les boutiquiers regardent d’un air inquiet les passants qui, par miracle, s’arrêtent devant leurs étalages.

Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus au vitrage sur lequel ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber autour d’eux des ronds d’une lueur pâle qui vacillent et semblent disparaître par instants. Le passage prend l’aspect sinistre d’un véritable coupe-gorge ; de grandes ombres s’allongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue ; on dirait une galerie souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient à leurs vitrines ; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie d’un abat-jour, qu’ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce qu’il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirâtre des devantures, les vitres d’un cartonnier flamboient : deux lampes à schiste trouent l’ombre de deux flammes jaunes. Et, de l’autre côté, une bougie, plantée au milieu d’un verre à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boîte de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous son châle.

Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes. L’enseigne, faite d’une planche étroite et longue, portait, en lettres noires, le mot : Mercerie, et sur une des vitres de la porte était écrit un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges. À droite et à gauche s’enfonçaient des vitrines profondes, tapissées de papier bleu.

Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l’étalage, dans un clair-obscur adouci.

D’un côté, il y avait un peu de lingerie : des bonnets de tulle tuyautés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de mousseline ; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l’obscurité transparente. Les bonnets neufs, d’un blanc plus éclatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. Et, accrochées le long d’une tringle, les chaussettes de couleur mettaient des notes sombres dans l’effacement blafard et vague de la mousseline.

De l’autre côté, dans une vitrine plus étroite, s’étageaient de gros pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les dimensions, des résilles à perles d’acier étalées sur des ronds de papier bleuâtre, des faisceaux d’aiguilles à tricoter, des modèles de tapisserie, des bobines de ruban, un entassement d’objets ternes et fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que la poussière et l’humidité pourrissaient.

Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l’autre vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s’attachait un nez long, étroit, effilé ; les lèvres étaient deux minces traits d’un rose pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l’ombre ; le profil seul apparaissait, d’une blancheur mate, troué d’un œil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laissé des bandes de rouille.

Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l’intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde ; à l’un des bouts, se trouvait un petit comptoir ; à l’autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts ; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. La pièce paraissait nue, glaciale ; les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas çà et là avec leur joyeux tapage de couleurs.

D’ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir : la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans ; son visage gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.

Plus bas, assis sur une chaise, un homme d’une trentaine d’années lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, chétif, d’allure languissante ; les cheveux d’un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et gâté.

Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre chaque barreau de la rampe.

En haut, le logement se composait de trois pièces. L’escalier donnait dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. À gauche était un poêle de faïence dans une niche ; en face se dressait un buffet ; puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, tout ouverte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.

La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se retirait chez elle. Le chat s’endormait sur une chaise de la cuisine. Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une allée obscure et étroite.

Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit ; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s’étend au-dessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence dédaigneuse.


Chapitre 2

Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs qu’elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde ; elle s’était fait une existence de paix et de bonheur tranquille.

Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le jardin descendait jusqu’au bord de la Seine. C’était une demeure close et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître ; un étroit sentier menait à cette retraite située au milieu de larges prairies ; les fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts de l’autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, s’enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.

Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit garçon. Elle l’adorait pour l’avoir disputé à la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L’enfant eut coup sur coup toutes les fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration.

Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa croissance, il resta petit et malingre.

Ses membres grêles eurent des mouvements lents et fatigués. Sa mère l’aimait davantage pour cette faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu’elle lui avait donné la vie plus de dix fois.

Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l’enfant suivit les cours d’une école de commerce de Vernon. Il y apprit l’orthographe et l’arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit des leçons d’écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à trembler lorsqu’on lui conseillait d’envoyer son fils au collège ; elle savait qu’il mourrait loin d’elle, elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une faiblesse de plus en lui.

À dix-huit ans, désœuvré, s’ennuyant à mourir dans la douceur dont sa mère l’entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d’un esprit inquiet qui lui rendait l’oisiveté insupportable. Il se trouvait plus calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail d’employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d’énormes additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l’hébétement qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le marchand de toile ; elle voulait le garder toujours auprès d’elle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en maître ; il réclama le travail comme d’autres enfants réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui avaient donné un égoïsme féroce ; il croyait aimer ceux qui le plaignaient et qui le caressaient ; mais, en réalité, il vivait à part, au fond de lui, n’aimant que son bien-être, cherchant par tous les moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l’affection attendrie de Mme Raquin l’écœura, il se jeta avec délices dans une occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thérèse.

Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d’Algérie.

« Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mère est morte… Moi je ne sais qu’en faire. Je te la donne. »

La mercière prit l’enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta huit jours à Vernon. Sa sœur l’interrogea à peine sur cette fille qu’il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était née à Oran et qu’elle avait pour mère une femme indigène d’une grande beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit, et on ne le revit plus ; quelques années plus tard, il se fit tuer en Afrique.

Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes tendresses de sa tante. Elle était d’une santé de fer, et elle fut soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que prenait son cousin, tenue dans l’air chaud de la chambre occupée par le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même ; elle prit l’habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts, et vides de regards. Et, lorsqu’elle levait un bras, lorsqu’elle avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, pris de faiblesse ; elle l’avait soulevé et transporté, d’un geste brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu’elle menait, le régime débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps maigre et robuste ; sa face prit seulement des teintes pâles, légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l’ombre. Parfois, elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d’en face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.

Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu’elle se retira dans la petite maison du bord de l’eau, Thérèse eut de secrets tressaillements de joie. Sa tante lui avait répété si souvent : « Ne fais pas de bruit, reste tranquille », qu’elle tenait soigneusement cachées, au fond d’elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, auprès d’un enfant moribond ; elle avait des mouvements adoucis, des silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui montaient à l’horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de crier ; elle sentit son cœur qui frappait à grands coups dans sa poitrine ; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait.

Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l’enfant élevée dans le lit d’un malade ; mais elle vécut intérieurement une existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l’herbe, au bord de l’eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le soleil, heureuse d’enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rêves fous ; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle s’imaginait que l’eau allait se jeter sur elle et l’attaquer ; alors elle se raidissait, elle se préparait à la défense, elle se questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les flots.

Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante ; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de l’abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d’un fauteuil, songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait seule par moments la paix de cet intérieur endormi.

Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond ; elle tremblait lorsqu’elle venait à songer qu’elle mourrait un jour et qu’elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle l’avait vue à l’œuvre, elle voulait la donner à son fils comme un ange gardien. Ce mariage était un dénouement prévu, arrêté.

Les enfants savaient depuis longtemps qu’ils devaient s’épouser un jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la famille, comme d’une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit : « Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient patiemment, sans fièvre, sans rougeur.

Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres désirs de l’adolescence. Il était resté petit garçon devant sa cousine, il l’embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui l’empêchait de trop s’ennuyer, et qui, à l’occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu’il la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon ; sa chair n’avait pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en riant d’un rire nerveux.

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant plusieurs minutes avec une fixité d’un calme souverain. Ses lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne pouvait rien lire sur ce visage fermé qu’une volonté implacable tenait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse devenait grave, se contentait d’approuver de la tête tout ce que disait Mme Raquin. Camille s’endormait.

Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l’eau. Camille s’irritait des soins incessants de sa mère ; il avait des révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la provoquait à lutter, à se vautrer sur l’herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber ; la jeune fille se releva d’un bond, avec une sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à terre. Il avait peur.

Les mois, les années s’écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa mère, lui conta l’histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa tante, puis l’embrassa sans répondre un mot.

Le soir, Thérèse, au lieu d’entrer dans sa chambre, qui était à gauche de l’escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce fut tout le changement qu’il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d’égoïste, Thérèse gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant de calme.


Chapitre 3

Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère qu’il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se récria : elle avait arrangé son existence, elle ne voulait point y changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.

« Je ne t’ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il ; j’ai épousé ma cousine, j’ai pris toutes les drogues que tu m’as données. C’est bien le moins, aujourd’hui, que j’aie une volonté, et que tu sois de mon avis… Nous partirons à la fin du mois. »

Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l’argent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. Le lendemain, elle s’était habituée à l’idée de départ, elle avait bâti le plan d’une vie nouvelle.

Au déjeuner, elle était toute gaie.

« Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J’irai à Paris demain ; je chercherai un petit fonds de mercerie, et nous nous remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras ; tu te promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.

– Je trouverai un emploi », répondit le jeune homme.

La vérité était qu’une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait être employé dans une grande administration ; il rougissait de plaisir, lorsqu’il se voyait en rêve au milieu d’un vaste bureau, avec des manches de lustrine, la plume sur l’oreille.

Thérèse ne fut pas consultée ; elle avait toujours montré une telle obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait ce qu’ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même paraître savoir qu’elle changeait de place.

Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l’avait adressée à une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se débarrasser. L’ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu noire ; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix modeste du fonds la décida ; on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier étage n’était que de douze cents francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d’économie, calcula qu’elle pourrait payer le fonds et le loyer de la première année sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices du commerce de la mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers ; de sorte qu’elle ne toucherait plus ses rentes et qu’elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.

Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu’elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un palais ; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages inappréciables.

« Ah ! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-là ! Il y a trois belles chambres en haut… Le passage est plein de monde… Nous ferons des étalages charmants… Va, nous ne nous ennuierons pas. »

Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d’ancienne marchande se réveillaient ; elle donnait à l’avance des conseils à Thérèse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine ; le soir du même jour, elle s’installait au passage du Pont-Neuf.

Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, il lui sembla qu’elle descendait dans la terre grasse d’une fosse. Une sorte d’écœurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce ; ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étant descendus, elle s’assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer.

Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait l’obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en affirmant qu’un coup de balai suffirait.

« Bah ! répondait Camille, tout cela est très convenable… D’ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures… Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. »

Jamais le jeune homme n’aurait consenti à habiter un pareil taudis, s’il n’avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se disait qu’il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure.

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en désordre. Dès le premier jour, Thérèse s’était assise derrière le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place. Mme Raquin s’étonna de cette attitude affaissée ; elle avait cru que la jeune femme allait chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu’elle proposait une réparation, un embellissement quelconque :

« À quoi bon ? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très bien, nous n’avons pas besoin de luxe. »

Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d’ordre dans la boutique. Thérèse finit par s’impatienter à la voir sans cesse tourner devant ses yeux ; elle prit une femme de ménage, elle força sa tante à venir s’asseoir auprès d’elle.

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L’ennui le prit à un tel point, qu’il parla de retourner à Vernon. Enfin, il entra dans l’administration du chemin de fer d’Orléans. Il gagnait cent francs par mois. Son rêve était exaucé.

Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l’Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course, qu’il faisait deux fois par jour, ne l’ennuyait jamais. Il regardait couler l’eau, il s’arrêtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les échafaudages dont l’église, alors en réparation, était entourée ; ces grosses pièces de charpente l’amusaient, sans qu’il sût pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d’œil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s’il n’était pas trop pressé. Il restait là une demi heure, penché au dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s’occupant des passants, des voitures, des magasins.

Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté les œuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de vingt, de trente pages, malgré l’ennui qu’une pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Thiers, et l’Histoire des Girondins, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il s’étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au fond, il s’avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d’ailleurs une humeur égale et facile ; toute sa volonté tendait à faire de son être un instrument passif, d’une complaisance et d’une abnégation suprêmes.

Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du quartier. À chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, à vrai dire, c’était elle qui attirait et retenait la clientèle.

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s’absenta pas une seule fois de son bureau ; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr

Voir également :
- Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
La Fortune des Rougon (1871), présentation
La Curée - Emile Zola (1872), présentation
- Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

samedi, 19 avril 2008

Le rêve - Emile Zola - 1888

bibliotheca le reve

Angélique Rougon, fille de Sidonie Rougon et d’un père inconnu, est dès sa naissance placée par la sage-femme à l’Assistance publique, puis confiée à une nourrice dans la Nièvre, à une fleuriste, et enfin aux Rabier, une famille de tanneurs qui la maltraitent. Une nuit de Noël, elle décide de fuir les Rabier, et est recueillie par un couple de brodeurs, les Hubert, qui l’ont découverte transie, adossée à un pilier de la cathédrale de Beaumont le jour de Noël 1860. Les Hubert sont une famille bien pieuse et qui vit dans une petite maison à côté de la cathédrale. Ils vivent de broderies qu’ils confectionnent pour les vêtements et ornements ecclésiastiques. Et de ce fait ils vont apprendre à Angélique le métier de broderie dans lequel elle montre beaucoup d’application. Malgré certaines difficultés qui résident dans l’éducation de la jeune fille, tout semble pourtant aller pour le mieux chez les Hubert. Angélique de plus en cas de soucis prend l’habitude de se plonger dans la lecture de livres trop rares dans ce milieu. Elle découvre la Légende dorée, un ouvrage qui va changer sa vie d’adolescente. Elle s’identifie aux martyres, rêve d’avoir le même destin glorieux qu’elles, guettant par la fenêtre l’apparition qui va changer sa vie.
Et cette apparition arrivera sous la forme de Félicien, un charmant jeune homme, peintre verrier, qu’Angélique identifie à saint Georges descendu de son vitrail. L’amour naît rapidement entre les deux, mais les parents de chacun s’opposent à un quelconque mariage basé sur l’unique passion. Cette interdiction est pour Angélique comme une mise à mort, et peu à peu elle se consume face à son immense désespoir.

Le rêve
d’Emile Zola, publié en 1888, est le seizième volume de la série des Rougon-Macquart, série aussi intitulée "Histoire Naturelle et Sociale d'une Famille Sous le Second Empire". Le roman a vite emporté un immense même s’il est paru sous de bien mauvais auspices. En effet l’œuvre a été fortement critiqué car elle donnait trop dans les beaux sentiments tel un vrai conte de fées qui débouche sur une banale histoire d’amour impossible. Mais cela est sans compter avec l’écriture d’Emile Zola, qui tout en abordant un sujet certes plutôt mièvre, réussit à rendre une réelle force et profondeur à cette œuvre qui trouve parfaitement sa place dans la série des Rougon-Macquart.

Comme dans La Conquête de Plassans (1874) ou La Faute de l’abbé Mouret (1875) Emile Zola fait de la religion le thème principal de Le rêve, mais cette fois-ci en s’intéressant plus particulièrement à la foi populaire et au renouveau du mysticisme dans la société française de l’époque. L’héroïne du roman, Angélique, est une fille très pieuse, hélas pas tant par conviction personnelle que par son entourage qui ne vite que pour l’église et par ses lectures de La Légende dorée, un livre du Moyen-Age qui raconte la vie des saints et surtout les atrocités qu’ils doivent subir pour le devenir. De plus que les livres et les références en tout genre étaient rares à l’époque, ce qui obligeait Angélique à se contenter de La Légende dorée qui prendra vite le dessus sur elle. Et Emile Zola décortique avec minutie les pensées, et surtout les rêves, d’Angélique et son évolution lente mais sûre vers sa perte.

Le rêve
est devenu au fil du temps un grand classique de la littérature, certes moins célèbre que certains autres romans d’Emile Zola, mais qui trouve parfaitement sa place parmi les meilleures œuvres de l’auteur.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait :

Chapitre I

Pendant le rude hiver de 1860, l’Oise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La neige, s’étant mise à tomber dès le matin, redoubla vers le soir, s’amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfèvres, au bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de la cathédrale, elle s’engouffrait, poussée par le vent, et allait battre la porte Sainte-Agnès, l’antique porte romane, presque déjà gothique, très ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, à l’aube, il y en eut là près de trois pieds. La rue dormait encore, emparessée par la fête de la veille.

Six heures sonnèrent. Dans les ténèbres, que bleuissait la chute lente et entêtée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, avait passé la nuit à grelotter, en s’abritant de son mieux. Elle était vêtue de loques, la tête enveloppée d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme.

Sans doute elle n’avait échoué là qu’après avoir longtemps battu la ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c’était le bout de la terre, plus personne ni plus rien, l’abandon dernier, l a faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids lourd de son cœur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, l’instinct de changer de place, de s’enfoncer dans ces vieilles pierres, lorsqu’une rafale faisait tourbillonner la neige Les heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des deux baies jumelles, elle s’était adossée au trumeau, dont le pilier porte une statue de sainte Agnès, la martyre de treize ans, une petite fille comme elle, avec la palme et un agneau à ses pieds. Et, dans le tympan, au-dessus du linteau, toute la légende de la vierge enfant, fiancée à Jésus, se déroule, en haut relief, d’une foi naïve : ses cheveux qui s’allongèrent et la vêtirent, lorsque le gouverneur, dont elle refusait le fils, l’envoya nue aux mauvais lieux ; les flammes du bûcher qui s’écartant de ses membres, brûlèrent les bourreaux, dès qu’ils eurent allumé le bois ; les miracles de ses ossements, Constance, fille de l’empereur, guérie de la lèpre, et les miracles d’une de ses figures peintes, le prêtre Paulin, tourmenté du besoin de prendre femme, présentant sur le conseil du pape l’anneau orné d’une émeraude à l’image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l’anneau qu’on y voit encore, ce qui délivra Paulin. Au sommet du tympan, dans une gloire, Agnès est enfin reçue au ciel, où son fiancé Jésus l’épouse, toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des éternelles délices. Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil ; et l’enfant, alors, se garait sur les côtés, contre les vierges posées au-dessus du stylobate de l’ébrasement. Ce sont les compagnes d’Agnès, les saintes qui lui servent d’escorte : trois à sa droite, Dorothée, nourrie en prison de pain miraculeux, Barbe, qui vécut dans une tour, Geneviève, dont la virginité sauva Paris ; et trois à sa gauche, Agathe, les mamelles tordues et arrachées, Christine, torturée par son père, et qui lui jeta de sa chair au visage, Cécile, qui fut aimée d’un ange. Au-dessus d’elles, des vierges encore, trois rangs serrés de vierges montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d’une floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisées, broyées dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chérubins, ravies d’extase au milieu de la cour céleste.

Et rien ne la protégeait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures sonnèrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l’eût foulée, lui serait allée aux épaules. L’antique porte, derrière elle, s’en trouvait tapissée, comme tendue d’hermine, toute blanche ainsi qu’un reposoir, au bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s’y accrochait. Les grandes saintes de l’ébrasement surtout en étaient vêtues, de leurs pieds blancs à leurs cheveux blancs, éclatantes de candeur. Plus haut, les scènes du tympan, les petites saintes des voussures s’enlevaient en arêtes vives, dessinées d’un trait de clarté sur le fond sombre ; et cela jusqu’au ravissement final, au mariage d’Agnès, que les archanges semblaient célébrer sous une pluie de roses blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau blanc, la statue de la vierge enfant avait la pureté blanche, le corps de neige immaculé, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait autour d’elle le mystique élancement de la virginité victorieuse. Et, à ses pieds, l’autre, l’enfant misérable, blanche de neige, elle aussi, raidie et blanche à croire qu’elle devenait de pierre, ne se distinguait plus des grandes vierges. Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit en claquant lui fit lever les yeux. C’était, à sa droite, au premier étage de la maison qui touchait à la cathédrale. Une femme, très belle, une brune forte, d’environ quarante ans, venait de se pencher là ; et, malgré la gelée terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors, ayant vu remuer l’enfant. Une surprise apitoyée attrista son calme visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenêtre. Elle emportait la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d’une gamine blonde, avec des yeux couleur de violette ; la face allongée, le col surtout très long, d’une élégance de lis, sur des épaules tombantes ; mais bleuie de froid, ses petites mains et ses petits pieds à moitié morts, n’ayant plus de vivant que la buée légère de son haleine.

L’enfant, machinale, était restée les yeux en l’air, regardant la maison, une étroite maison à un seul étage, très ancienne, bâtie vers la fin du quinzième siècle. Elle se trouvait scellée au flanc même de la cathédrale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussé entre les deux doigts de pied d’un colosse. Et, accotée ainsi, elle s’était admirablement conservée, avec son soubassement de pierre, son étage à pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la charpente avançait d’un mètre sur le pignon, sa tourelle d’escalier saillante, à l’angle de gauche, et où la mince fenêtre gardait encore la mise en plomb du temps. L’âge toutefois avait nécessité. des réparations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV.

On reconnaissait aisément les travaux faits vers cette époque :
une lucarne percée dans l’acrotère de la tourelle, dès châssis à petits bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies accolées du premier étage réduites à deux, celle du milieu bouchée avec des briques, ce qui donnait à la façade la symétrie des autres constructions de la rue, plus récentes. Au rez-de-chaussée, les modifications étaient tout aussi visibles, une porte de chêne moulurée à la place de la vieille porte à ferrures, sous l’escalier, et la grande arcature centrale dont on avait maçonné le bas, les côtés et la pointe, de façon à n’avoir plus qu’une ouverture rectangulaire, une sorte de large fenêtre, au lieu de la baie en ogive qui jadis débouchait sur le pavé.

Sans pensées, l’enfant regardait toujours ce logis vénérable de maître artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouée à gauche de la porte, une enseigne jaune, portant ces mots : Hubert chasublier, en vieilles lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d’un volet rabattu l’occupa. Cette fois, c’était le volet de la fenêtre carrée durez-de-chaussée : un homme à son tour se penchait, le visage tourmenté, au nez en bec d’aigle, au front bossu, couronné de cheveux épais et blancs déjà, malgré ses quarante-cinq ans à peine ; et lui aussi s’oublia une minute à l’examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche tendre.

Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derrière les petites vitres verdâtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, très belle. Tous les deux, côte à côte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du regard, l’air profondément triste. Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de père en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l’avait fait construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV ; et l’Hubert, actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans, il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d’une t’elle passion, que, sur le refus de la mère, veuve d’un magistrat, il l’avait enlevée, puis épousée.

Elle était d’une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mère, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que l’enfant, né le même soir, mourut. Et, depuis, au cimetière, dans son cercueil, l’entêtée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage n’avait plus eu d’enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre années, ils pleuraient encore celui qu’ils avaient perdu, ils désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte. Troublée de leurs regards, la petite s’était renfoncée derrière le pilier de sainte Agnès. Elle s’inquiétait aussi du réveil de la rue : les boutiques s’ouvraient, du monde commençait à sortir. Cette rue des Orfèvres, dont le bout vient buter contre la façade latérale de l’église, serait une vraie impasse, bouchée du côté de l’abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil, un étroit couloir, ne la dégageait, de l’autre côté, en filant le long du collatéral, jusqu’à la grande façade, place du Cloître ; et il passa deux dévotes, qui eurent un coup d’oeil étonné sur cette petite mendiante, qu’elles ne connaissaient pas, à Beaumont. La tombée lente et obstinée de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le jour blafard, on n’entendait qu’un lointain bruit de voix, dans la sourde épaisseur du gland linceul blanc qui couvrait la ville.

Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d’une faute, l’enfant se recula encore, lorsque, tout d’un coup, elle reconnut devant elle Hubertine, qui n’ayant pas de bonne, était sortie chercher son pain.

- Petite, que fais-tu là ? qui es-tu ?

Et elle ne répondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne sentait plus ses membres, son être s’évanouissait, comme si son cœur, devenu de glace, se fût arrêté. Quand la bonne dame eut tourné le dos, avec un geste de pitié discrète, elle s’affaissa sur les genoux, à bout de forces, glissa ainsi qu’une chiffe dans la neige, dont les flocons, silencieusement, l’ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain tout chaud, l’apercevant ainsi par terre, de nouveau s’approcha.

- Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.

Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :

- Prends-la donc, apporte-la !.

Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.

Et l’enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents serrées, les yeux fermés, toute froide, d’une légèreté de petit oiseau tombé de son nid.

On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu’Hubertine, chargée de son fardeau, traversait la pièce sur la rue, qui servait de salon et où quelques pans de broderie étaient en montre, devant la grande fenêtre carrée. Puis, elle passa dans la cuisine, l’ancienne salle commune, conservée presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage raccommodé en vingt endroits, sa vaste cheminée au manteau de pierre. Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient d’un ou deux siècles, de vieilles faïences, de vieux grés, de vieux étains. Mais, occupant l’âtre de la cheminée, il y avait un fourneau moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre luisaient. Il était rouge, on entendait bouillir l’eau du coquemar. Une casserole, pleine de café au lait, se tenait chaude, à l’un des bouts.

- Fichtre ! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pièce. Mets cette pauvre mignonne près du fourneau, elle va se dégeler.

Déjà Hubertine asseyait l’enfant ; et tous les deux la regardèrent revenir à elle. La neige de ses vêtements fondait, tombait en gouttes pesantes. Par les trous des gros souliers d’homme, on voyait ses petits pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidité de ses membres, ce pitoyable corps de misère et de douleur. Elle eut un long frisson, ouvrit des yeux éperdus, avec le sursaut d’un animal qui se réveille pris au piège. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille nouée à son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle le serrait immobile, sur sa poitrine.

- Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal… D’où viens-tu ? qui es-tu ? À mesure qu’on lui parlait, elle s’effarait davantage, tournant la tête, comme si quelqu’un était derrière elle, pour la battre. Elle examina la cuisine d’un coup d’oeil furtif, les dalles, les poutres, les ustensiles brillants ; puis, son regard, par les deux fenêtres irrégulières, laissées dans l’ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le jardin jusqu’aux arbres de l’évêché, dont les silhouettes blanches dominaient le mur du fond, parut s’étonner de retrouver là, à gauche, le long d’une allée, la cathédrale, avec les fenêtres romanes des chapelles de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur du fourneau qui commençait à la pénétrer ; et elle ramena son regard par terre, ne bougeant plus.

- Est-ce que tu es de Beaumont ?… Qui est ton père ?

Devant son silence, Hubert s’imagina qu’elle avait peut-être la gorge trop serrée pour répondre.

- Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir une bonne tasse de café au lait bien chaud.

C’était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre tasse. Pendant qu’elle lui coupait deux grosses tartines, l’enfant se défiait, reculait toujours ; mais le tourment de la faim fut le plus fort, elle mangea et but goulûment. Pour ne pas la gêner, le ménage se taisait, ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit demeurait obstinément collé à son corps. Quand elle eut finir elle faillit casser la tasse, qu’elle rattrapa du coude, maladroite, avec un geste d’estropiée.

- Tu es donc blessée au bras ? lui demanda Hubertine. N’aie pas peur, montre un peu, ma mignonne.

Mais, comme elle la touchait, l’enfant, violente, se leva, se débattit ; et, dans la lutte, elle écarta le bras. Un livret cartonné, qu’elle cachait sur sa peau même, glissa par une déchirure de son corsage. Elle voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colère, en voyant que ces inconnus l’ouvraient et le lisaient.

C’était un livret d’élève, délivré par l’Administration des Enfants assistés du département de la Seine. À la première page, au-dessous d’un médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules : nom de l’élève, et un simple trait à l’encre remplissait le blanc ; puis, aux prénoms, ceux d’Angélique, Marie ; aux dates, née le 22 janvier 1851, admise le 23 du même mois, sous le numéro matricule ! 634. Ainsi, père et mère inconnus, aucun papier, pas même un extrait de naissance, rien que ce livret d’une froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pâle. Personne au monde et un écrou, l’abandon numéroté et classé. — Oh ! une enfant trouvée ! s’écria Hubertine. Angélique, alors, parla, dans une crise folle d’emportement.

- Je vaux mieux que tous les autres, oui ! je suis meilleure, meilleure, meilleure… Jamais je n’ai rien volé aux autres, et ils me volent tout… Rendez-moi ce que vous m’avez volé.

Un tel orgueil impuissant, une telle passion d’être la plus forte soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurèrent saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur de violette, au long col d’une grâce de lis. Les yeux étaient devenus noirs dans la face méchante, le cou sensuel s’était gonflé d’un flot de sang. Maintenant qu’elle avait chaud, elle de dressait et sifflait, ainsi qu’une couleuvre ramassée sur la neige.

- Tu es donc mauvaise ? dit doucement le brodeur. C’est pour ton bien, si nous voulons savoir qui tu es.

Et, par-dessus l’épaule de sa femme, il parcourait le livret, que feuilletait celle-ci. A la page 2, se trouvait le nom de la nourrice. « L’enfant Angélique, Marie, a été confiée le 25 janvier ! 85 ! à la nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur, demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers ; laquelle nourrice a reçu, au moment du départ, le premier mois de nourriture, plus un trousseau. » Suivait un certificat de baptême, signé par l’aumônier de l’hospice des Enfants assistés ; puis, des certificats de médecins, au départ et à l’arrivée de l’enfant. Les paiements des mois, tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre pages, où revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.

- Comment, Nevers ! demanda Hubertine, c’est près de Nevers que tu as été élevée ?

Angélique, rouge de ne pouvoir les empêcher de lire, était retombée dans son silence farouche. Mais la colère lui desserra les lèvres, elle parla de sa nourrice.

- Ah ! bien sûr que maman Nini vous aurait battus. Elle me défendait, elle, quoique tout de même elle m’allongeât des claques.

- Ah ! bien sûr que je n’étais pas si malheureuse, là-bas, avec les bêtes… Sa voix s’étranglait, elle continuait, en phrases coupées, incohérentes, à parler des près où elle conduisait la Rousse, du grand chemin où l’on jouait, des galettes qu’on faisait cuire, d’un gros chien qui l’avait mordue.

Hubert l’interrompit, lisant tout haut :

- « En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur est autorisé à changer les enfants de nourrice. » Au-dessous, il y avait que l’enfant Angélique, Marie, avait été confiée, le 20 juin ! 860, à Thérèse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant à Paris.

- Bon ! je comprends, dit Hubertine. Tu as été malade, on t’a ramenée à Paris. Mais ce n’était pas encore ça, les Hubert ne surent toute l’histoire que lorsqu’ils l’eurent tirée d’Angélique, morceau à morceau. Louis Franchomme, qui était le cousin de maman Nini, avait dû retourner vivre un mois dans son village, afin de se remettre d’une fièvre ; et c’était alors que sa femme Thérèse, se prenant d’une grande tendresse pour l’enfant, avait obtenu de l’emmener à Paris, où elle s’engageait à lui apprendre l’état de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait, elle se trouvait obligée, très souffrante elle-même, de se retirer chez son frère, le tanneur Rabier, établi à Beaumont. Elle y était morte dans les premiers jours de décembre, en confiant à sa belle-sœur la petite, qui, depuis ce temps, injuriée, battue, souffrait le martyre.

- Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui ! des tanneurs, au bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une mauvaise conduite.

- Ils me traitaient d’enfant de la borne, poursuivit Angélique, révoltée, enragée de fierté souffrante. Ils disaient que le ruisseau était assez bon pour une bâtarde. Quand elle m’avait rouée de coups, la femme me mettait de la pâtée par terre, comme à son chat ; et encore je me couchais sans manger souvent…

Ah ! je me serais tuée à la fin !.

Elle eut un geste de furieux désespoir.

- Le matin de la Noël, hier, ils ont bu, ils se sont jetés sur moi, en menaçant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et puis, ça n’a pas marché, ils ont fini par se battre, à si grands coups de poing, que je les ai crus morts, tombés tous les deux en travers de la chambre… Depuis longtemps, j’avais résolu de me sauver. Mais je voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant : « Tu vois, c’est tout ce que tu possèdes, car, si tu n’avais pas ça, tu n’aurais rien. » Et je savais où ils le cachaient, depuis la mort de maman Thérèse, dans le tiroir du haut de la commode… Alors, je les ai enjambés, j’ai pris le livre, j’ai couru en le serrant sous mon bras, contre ma peau. Il était trop grand, je m’imaginais que tout le monde le voyait, qu’on allait me le voler. Oh ! j’ai couru, j’ai couru ! et, quand la nuit a été noire, j’ai eu froid sous cette porte, Oh ! j’ai eu froid, à croire que je n’étais plus en vie. Mais ça ne fait rien, je ne l’ai pas lâché, le voilà ! Et, d’un brusque élan, comme les Hubert le refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle s’abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la joue contre la couverture de toile rose. Une humilité affreuse abattait son orgueil, tout son être semblait se fondre, dans l’amertume de ces quelques pages aux coins usés, de cette pauvre chose, qui était son trésor, l’unique lien qui la rattachât à la vie du monde. Elle ne pouvait vider son cœur d’un si grand désespoir, ses larmes coulaient, coulaient sans fin ; et, sous cet écrasement, elle avait retrouvé sa jolie figure de gamine blonde, à l’ovale un peu allongé, très pur, ses yeux de violette que la tendresse pâlissait, l’élancement délicat de son col qui la faisait ressembler à une petite vierge de vitrail.

Tout d’un coup elle saisit la main d’Hubertine, elle y colla ses lèvres avides de caresses, elle la baisa passionnément.

Les Hubert en eurent l’âme retournée, bégayant, près de pleurer eux-mêmes.

- Chère, chère enfant !

Elle n’était donc pas encore tout à fait mauvaise ? Peut-être pourrait-on la corriger de cette violence qui les avait effrayés.

- Oh ! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres, balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres ! Le mari et la femme s’étaient regardés. Justement, depuis l’automne, ils faisaient le projet de prendre une apprentie à demeure, quelque fillette qui égaierait la maison, si attristée de leurs regrets d’époux stériles. Et ce fut décidé tout de suite.

- Veux-tu ? demanda Hubert. Hubertine répondit sans hâte, de sa voix calme :

- Je veux bien. Immédiatement, ils s’occupèrent des formalités. Le brodeur alla conter l’aventure au juge de paix du canton nord de Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu’elle eût revu ; et celui-ci se chargea de tout, écrivit à l’Assistance publique, où Angélique fut aisément reconnue, grâce au numéro matricule, obtint qu’elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un grand renom d’honnêteté. Le sous-inspecteur de l’arrondissement, en venant régulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat, par lequel ce dernier devait traiter l’enfant doucement, la tenir propre, lui faire fréquenter l’école et la paroisse, avoir un lit pour la coucher seule.

De son côté, l’Administration s’engageait à lui payer les indemnités et délivrer les vêtures, conformément à la règle.

En dix jours, ce fut fait. Angélique couchait en haut, près du grenier, dans la chambre du comble, sur le jardin : et elle avait déjà reçu ses premières leçons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire à la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l’atelier, où elle serrait l’or fin.

Elle tenait le livret, elle le mit au fond d’un tiroir, en disant :

- Regarde où je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as l’envie, et que tu te souviennes.

Ce matin-là, en entrant à l’église, Angélique se trouva de nouveau sous la porte Sainte-Agnès. Un faux dégel s’était produit dans la semaine, puis le froid avait recommencé, si rude, que la neige des sculptures, à demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et d’aiguilles. C’était maintenant toute une glace, des robes transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges. Dorothée tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des mains. Cécile portait une couronne d’argent d’où ruisselaient des perles vives. Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, était cuirassée d’une armure de cristal. Et les scènes du tympan, les petites vierges des voussures semblaient être ainsi, depuis des siècles, derrière les vitres et les gemmes d’une châsse géante. Agnès, elle, laissait traîner un manteau de cour, filé de lumière, brodé d’étoiles. Son agneau avait une toison de diamants, sa palme était devenue couleur de ciel.

Toute la porte resplendissait, dans la pureté du grand froid.

Angélique se souvint de la nuit qu’elle avait passée là, sous la protection des vierges. Elle leva la tête et leur sourit.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également :
Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
- Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
La Fortune des Rougon (1871), présentation
La Curée - Emile Zola (1872), présentation