lundi, 30 août 2010

Les Futurs Mystères de Paris, tome 4 : L’aube incertaine - Roland C. Wagner - 1999

bibliotheca l aube incertaine.jpg"Mon nom est Temple Sacré de l’Aube Radieuse, mais vous pouvez m’appeler Tem. Pour cent euros par jour plus les frais, vous pouvez aussi louer mes services. Je suis détective privé. Mon atout majeur ? Le Talent de transparence qui me permet de passer inaperçu. Mais qui m’oblige aussi à des efforts vestimentaires pour ne pas passer inaperçu."


Paris 2064, le monde a bien changé depuis la Grande Terreur: le monde est pacifié, les sectes pullulent de partout, et le pouvoir est aux mains des technotrans, sortes de grande multinationales, il y en a huit en tout, qui profité du chaos généré par les événements passés pour s’emparer d’une bonne partie de la planète. Si le monde vit en paix, et si les crimes sont presque inexistants, certains méfaits subsistent. C’est ce qui arrive au milieu du Delirium, un courant artistique très populaire parmi la jeunesse, victime d’une vague de décès de tout genre, suicides, accidents... mais trop nombreux pour ne pas paraître suspects. Le P.-D.G. d’Eldorado, la technotrans produisant entre autres ces artistes, engage le détective privé transparent Tem pour mener l’enquête. Mais pour celui-ci l’enquête va s’avérer bien plus difficile que prévue, déjà dû à la complexité de l’énigme entourant toutes ces morts suspectes, mais aussi dû à la rare et soudaine efficacité de son Talent. Devenu pratiquement invisible, il est obligé de recourir à l'aide de la seule personne encore consciente de son existence : Ramirez, l'homme aux yeux perpétuellement rouges.

L'aube incertaine est le quatrième tome de la série de Les Futurs Mystères de Paris de l’écrivain français de science-fiction Roland C. Wagner. On y retrouve une nouvelle aventure du détective privé très spécial, Tem, qui a le Talent, ou le don, de passer inaperçu aux yeux du commun des mortels, un cadeau de la nature et de son ADN qu’il ne maîtrise pas mais qui peut l’aider dans ses enquêtes, ou alors le mettre carrément dans le pétrin. Cette fois il doit enquêter dans les milieux des grandes multinationales et des scènes artistiques, où musiques délirantes et drogues règnent en maître, dans cet impressionnant Paris du futur, déjà découvert dans les tomes précédents.
Tous les éléments qui font le succès de la série sont présents dans ce volume, le personnage de Tem est en pleine forme et l’humour de son auteur au meilleur. L’intrigue tient la route, entre roman policier classique digne des aventures de Nestor Burma et une science-fiction des plus délirantes. Le lecteur amateur de la série y retrouvera de plus une multitude de personnages ayant marqué les tomes précédents
Le roman est suivi par la longue nouvelle
Hector a disparu mettant entre autres en scène le personnage du fermier Psylocibe Dupont et de son cochon Hector, déjà rencontré dans L’Origine des espèces, dans une nouvelle enquête de Tem.

Bref,
L’aube incertaine, quatrième aventure de Les Futurs Mystères de Paris est très réussi et ravira tous les amateurs de ces enquêtes policières des plus déjantées.
Rappelons que chaque aventure de la série peut être lue de façon indépendante, cet épisode a tout ce qu’il faut pour constituer une belle entrée en matière.


Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com

 


Extrait
: second chapitre

Le cas Scott Richard

J'aurais bien voulu envoyer Gloria faire un tour sur le wèbe pour y pêcher des informations, mais mon aya préférée ne s'est pas montrée de la soirée, et le message codé que je lui ai laissé sur le site habituel était toujours sans réponse le lendemain matin.

- Quelque chose ne va pas ? a demandé Eileen, qui sortait de la salle de bains.

J'ai éteint le terminal et je me suis levé pour aller l'embrasser. Je me sentais contrarié, mais j'ai essayé de ne pas le montrer.

- Rien de grave. C'est juste Gloria qui boude.

- A cause de ton enquête ?

- Oui. Ça finira bien par lui passer.

Elle a déposé un baiser sur le bout de mon nez.

- Où as-tu été pêcher une assistante avec un aussi sale caractère ?

- A bord d'un satellite militaire - je t'ai déjà raconté toute l'histoire.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. (Elle a mordillé sa lèvre inférieure.) Et puis, il n'y a pas que son caractère é Gloria n'est pas une aya ordinaire. Je n'arrive pas à croire qu'on ait pu la créer comme n'importe quel logiciel. Tu vas peut-être trouver ça bizarre, mais j'ai l'impression qu'il y a quelque chose en elle qui n'est pas binaire.

- Eh bien, il faut croire qu'une fois de plus, les chercheurs de l'armée ont joué les apprentis sorciers.

Tout en prenant le petite déjeuner, nous avons réglé quelques détails pratiques - vivre à deux nécessite en effet un minimum d'organisation -, puis Eileen est partie à son travail en me souhaitant bon courage. J'allais en avoir bien besoin.

Après son départ, je me suis habillé et je suis descendu dans le métro. Trois quarts d'heure plus tard, j'en sortais à la station André-Malraux.

Laissant sur ma droite le parc du même nom, qui couvre une bonne partie du plateau de Vitry, je me suis dirigé vers un groupe d'une quinzaine de maisons blotties autour d'une placette triangulaire. Rues et trottoirs avaient été déblayés, mais partout ailleurs, une couche blanche assez épaisse couvrait le sol. Toute cette neige exerçait sur moi une action apaisante ; je ne ressentais même pas l'excitation qui, en temps ordinaire, accompagne toute nouvelle enquête promettant d'être un tant soit peu intéressante.

L'adresse fournie par Adalbert Monténégro correspondait à un pavillon d'un étage, assez laid, dont la façade de meulière aurait eu besoin d'un bon nettoyage en profondeur. J'ai sonné à la grille, cherchant du regard l'inévitable caméra du circuit vidéo, mais celle-ci devait être bien cachée - ou alors, il n'y en avait pas. Au bout d'une minute, n'ayant obtenu aucune réponse, j'ai de nouveau pressé le bouton de nacre. Presque aussitôt, une fenêtre du rez-de-chaussée s'est ouverte sur une silhouette féminine qui m'a fait signe d'entrer. Poussant la porte du jardin, qui n'était pas verrouillée, j'ai obéi et, pataugeant jusqu'à la cheville dans la neige fraîchement tombée, je suis allé me planter devant l'entrée principale.

La jeune femme qui m'a accueillie venait visiblement de se lever. Sous ses longs cheveux noirs tout emmêlés, ses yeux violets étaient encore tout embrumés de sommeil. Assez jolie, malgré les cernes profonds qui creusaient son visage trop pâle, elle portait un peignoir de bain rose trop grand pour elle et des charentaises à dominante bleue. Trois ou quatre bracelets d'argent s'entre-choquaient à son poignet droit, assortis à l'anneau piqué de guingois dans sa narine gauche - un ornement qui, le plus souvent, marque l'appartenance de son porteur à la vague tribu des Junkies.

- B'jour... Vous voulez quoi ?

Sa voix était rauque et empreinte d'une tension inattendue chez quelqu'un que l'on venait de tirer du lit à dix heures du matin. Il y avait gros à parier qu'elle s'était couchée tard - voire tôt -, et dans un état passablement avancé. N'ayant jamais fréquenté de Junkies, j'ignorais à peu près tout de leurs coutumes et de leurs habitudes, mais je croyais bien me rappeler avoir entendu dire qu'une insomnie persistante faisait partie des symptômes de leur dépendance.

- Je suis détective privé, et j'aurais besoin de poser quelques question à Patti Quackenbush.

Son air de lassitude s'est accentué.

- Ouais, c'est moi. (Elle a frissonné.) Bouh, fait pas chaud, hein ? Dépêchez-vous d'entrer.

Elle a reculé pour me laisser passer. La porte s'est refermée lorsqu'elle en a lâché la poignée, mais il n'y avait là nulle magie domotique, rien qu'un simple groom couleur de laiton - lequel n'avait pas dû être graissé depuis des lustres, à en juger par le grincement qui accompagnait son fonctionnement.

Nous étions dans un couloir étroit, où donnaient quatre pièces ; le carrelage était couvert de détritus, comme si l'on y avait renversé le contenu d'une poubelle ou deux. Sur ma droite, un escalier en colimaçon menait à l'étage supérieur. Des piles de prospectus et des vêtements sales traînaient sur les marches de bois usées. Quelques affiches criardes avaient été punaisées sur les murs, sans doute pour cacher l'affreux papier peint à fleurs, dont l'état comme le design laissaient à penser qu'il n'avait pas été changé depuis la construction de la maison. L'un de ces posters représentait un jeune homme aux épaisses dreadlocks blondes, vêtu d'un pantalon de cuir moulant et d'une chemise mauve à jabot de dentelles qui aurait été tout à fait à sa place dans ma garde-robe. Il regardait droit devant lui de l'air hagard de celui qui se demande ce qu'il fait là. En arrière-plan apparaissaient quatre visages à demi noyés dans la pénombre, sous une inscription en lettres écarlates :

LE CAS SCOTT RICHARD

J'ai songé que le délirant disparu ne se doutait pas à quel point le nom de son groupe serait un jour adapté à la situation.

- J'aurais dû virer cette affiche, a marmonné Patti Quackenbush. Elle me flanque le cafard.

Je n'ai émis aucun commentaire, hormis un léger hochement de tête qu'elle pouvait interpréter comme elle le voudrait. Elle est demeurée un instant encore à contempler les traits de son petit ami décédé - puis, semblant soudain s'éveiller, elle m'a entraîné dans la première pièce sur la gauche.

J'ai failli pousser un gémissement de surprise ; je n'avais jamais été confronté à un tel désordre. Même Ramirez, dans ses pires périodes de relâchement, n'aurait pas laissé son cadre de vie se détériorer à ce point. A première vue, le ménage n'avait pas dû être fait depuis plusieurs mois, mais l'épaisseur de certaines strates, notamment dans les angles et derrière le divan, suggérait qu'il fallait plutôt parler d'années. Des pages et des pages ne suffiraient pas pour décrire par le menu le contenu de cette poubelle géante, où les emballages portant les emblèmes de chaînes de restauration à domicile se taillaient la part du lion. Quant à l'odeur qui régnait en ces lieux, je ne vois vraiment pas comment en donner ne serait-ce qu'une idée, sinon qu'en comparaison, l'haleine alcoolisée de Monténégro me paraissait rétrospectivement tout à fait supportable.

- Asseyez-vous où vous pouvez. Je reviens.

Patti Quackenbush s'est éclipsée, me laissant seul au sein de l'inimaginable capharnaüm. Les Junkies ont la réputation de se laisser aller, mais je n'aurais jamais pensé que cela pouvait atteindre de telles proportions. Regardant où je mettais les pieds, j'ai gagné le seul espace à peu près dégagé :un petit mètre carré de moquette crasseuse, juste devant l'holosocle éteint. S'il n'avait pas fait si froid, j'aurais ouvert en grand toutes les fenêtres - enfin, celles qui étaient encore accessibles sans un équipement d'alpiniste.

Après un moment d'hésitation, j'ai débarrassé l'un des fauteuils du fatras qui l'encombrait. Par chance, il n'y avait rien d'organique dans le lot. Une fois assis, j'ai contemplé avec tristesse la jungle de verres, de bouteilles et de cendriers pleins qui couvrait la table basse. Avisant une petite ampoule parmi les mégots, je l'ai ramassée. L'inscription sur son flanc indiquait qu'elle avait contenu une dose de vingt-cinq milligrammes d'héroïne des laboratoires Pasteur-Sandoz, au-dessus de la mention obligatoire, en lettres microscopiques : Le fabricant décline toute responsabilité en cas d'usage hors contrôle médical.

En fouinant dans le cendrier à l'aide d'un couteau incrusté jusqu'au manche de confiture d'abricots séchée, j'ai découvert une douzaine d'autres ampoules usagées, dont plusieurs de cinquante et cent milligrammes. Il y avait aussi une poignée d'aiguilles, avec ou sans capuchon, et des morceaux de coton imbibés de sang. En soulevant un carton qui avait contenu Le Bonne Chop-Suzy de Ma Atomos, j'ai mis au jour une poignée de seringues au rebut, parmi lesquelles se trouvait un petit sachet scellé de plastique opaque. Au toucher, j'ai jugé qu'il devait contenir de la poudre. Bizarre : je croyais l'héroïne disponible uniquement sous forme de solution. Toutefois, l'absence d'indication sur l'emballage suggérait qu'il s'agissait de produit de fabrication artisanale.

Je l'avais encore à la main lorsque Patti Quackenbush est revenue. Elle avait quitté son peignoir pour une robe longue de couleur noire, dont le décolleté en pointe s'ouvrait sur une poitrine que l'on devinait menue. Ses cheveux étaient toujours aussi emmêlés, mais elle avait pris le temps de se maquiller ; le rouge à lèvres carmin et le khôl appliqué en larges bandes autour de ses yeux accentuaient la pâleur de son visage, lui donnant un faux air de vampire. Ses pupilles n'étaient pas plus grosses que des têtes d'épingle.

Trébuchant parmi les chaussettes sales dépareillées, les collants filés, les illustrés froissés et les canettes de bière vides, elle est venue s'asseoir sur le divan, sans le moindre égard pour les papiers qui s'y entassaient. Puis son regard s'est posé sur le sachet au creux de ma paume, et un semblant de vie s'est manifesté sur son visage.

- Flash ! Vous avez retrouvé la coke ! Z'êtes vraiment un mec bien, vous...

Sa voix était plus pâteuse encore que celle d'un alcoolique invétéré, et elle zézayait comme si elle avait eu une perruque entière sur la langue. Néanmoins, elle paraissait nettement plus en forme qu'une dizaine de minutes auparavant.

Nettement plus en forme, mais aussi défoncée jusqu'aux yeux - ce qui n'était peut-être pas sans rapport. La petite bosse que je distinguais sous le tissu élastique de sa robe, à la saignée de son coude droit, signalait-elle la présence d'un morceau de coton imbibé d'un antiseptique ou d'un produit coagulant ? Je l'aurais parié.

- Donnez-moi ça, je vais me faire un monorail.

J'ai déposé le sachet dans la main qu'elle me tendait. Puis, tandis qu'elle l'éventrait pour étaler un peu de son contenu sur un morceau de miroir, j'ai tâché, sans grand entrain, de faire un peu avancer mon enquête :

- D'après mes renseignements, vous étiez la concubine de Scott Richard...

Elle m'a répondu sans lever les yeux, occupée qu'elle était à écraser les grains les plus gros à l'aide d'un couteau à peine moins sale que celui dont je m'étais servi pour fouiller dans le cendrier. Peut-être était-ce le même, d'ailleurs ; cette fille avait un mépris total pour les règles d'hygiène les plus élémentaires.

- Ouais, ça faisait quatre ans qu'on vivait ensemble au moment où il s'est scratché. Mais faudrait pas croire que je le voyais beaucoup, hein ? Quand il était pas sur la route, il avait toujours plein de trucs à faire dans Paris.

- Son travail devait aussi lui prendre du temps.

- Pas tant que ça. C'était un rapide. Je l'ai jamais vu passer plus d'une heure ou deux sur un segment.

- Il ne répétait pas avec son groupe ?

- Si, une ou deux fois par mois. Et je sais pas si on peut appeler ça des répétitions. Ils avalaient des trucs au point d'en avoir les yeux qui se croisaient et ils déliraient pendant des heures. Les spectacles, c'était du pareil au même - sauf que le public était un peu moins défoncé qu'eux, tout de même.

Déchirant un morceau de papier, elle l'a roulé avant de le placer à l'entrée d'une narine. Puis elle en a orienté l'autre extrémité vers la petite ligne de cocaïne qu'elle venait de préparer - et, inspirant un grand coup, elle s'est tout envoyé en une seule fois. Impressionnant - surtout de la part de quelqu'un qui accuse autrui de forcer sur les stupéfiants. Elle était du genre à voir la paille dans le nez du voisin, mais pas l'aiguille qu'elle avait dans le bras. Un bref instant, j'ai été envahi d'un sentiment d'horreur à l'idée que l'on pût se détruire ainsi. Puis je me suis souvenu que la plupart des Junkies finissent par se débarrasser de leur fâcheuse habitude, au terme d'un cycle durant en général une bonne dizaine d'années. Elle avait donc ses chances - enfin, je l'espérais pour elle.

- Que savez-vous des circonstances de sa mort ?

Elle a reniflé. Deux fois.

- On était à Toulouse, chez mon frère Glenn. Scott devait aller frimer à Barcelone...

- Frimer ?

- Faire un spectacle. (Nouveau reniflement.) Alors, il a loué un avion, et l'avion s'est écrasé dans les Pyrénées. J'en sais pas plus, sinon qu'il était chargé à bloc quand il est parti.

- Vous n'avez pas cherché à savoir ce qui s'était passé ?

Elle a secoué la tête avec un bruit nasal inédit.

- Non. M'en fous. Ce qui doit arriver finit toujours par arriver. Scott a peut-être voulu s'amuser à défoncer la tête au pilote - et l'autre s'est retrouvé tellement stoned qu'il les a flanqués contre une paroi... (Son élocution était un peu plus rapide, et elle ne zézayait plus.) Vous savez, on jouait des fois à parier avec les copains qui d'entre nous sera le premier à claquer. Scott était donné à seize contre un quand il s'est planté.

Je ne lui ai pas demandé quelle était sa cote, mais je n'aurais pas misé un cent sur elle ; elle faisait à coup sûr figure de favorite. Néanmoins, cette information m'ouvrait une piste qui pouvait s'avérer intéressante.

- Vous pariez de l'argent ?

Cette fois, elle s'est bouché la narine exempte de cocaïne avant de renifler.

- Non, plutôt du stuff. Pour vous donner une idée, la mort de Scott m'a rapporté une boîte d'héro rouge et un sachet de comprimés de morphine. (Elle a ricané bêtement, le regard soudain vague.) Personne ne l'aurait tué pour ça.

Au prix dérisoire où ce genre de choses est vendu dans les hallucentres, le contraire eût été tout à fait étonnant.

- Cette maison est à vous ?

- Non, elle appartient à Eldorado. J'y reste parce que personne n'a encore songé à me virer.

Je n'ai pu m'empêcher d'imaginer la tête des employés de la technotrans qui découvriraient que le charmant pavillon banlieusard s'était mué en une véritable décharge. Je leur souhaitais bien du plaisir - ainsi qu'aux malheureux que l'on désignerait pour déblayer les lieux. Surtout si les autres pièces étaient dans le même état d'encombrement. Pour être franc, je n'aurais pour rien au monde mis les pieds dans la cuisine ; celle de Ramirez me suffit, merci.

- Où comptez-vous aller quand on vous priera de déguerpir ?

Elle a eu un reniflement d'ignorance.

- Aucune idée. J'aimerais bien retourner à Toulouse, mais mon frangin peut pas me loger. Et puis, il trouve que je suis un mauvais exemple pour ses mômes...

J'aurais plutôt été de l'avis opposé. Dix minutes avec cette fille auraient suffi pour dissuader qui que ce fût de toucher aux opiacés. Mon grand-père m'a raconté qu'au moment de la légalisation, dans les années 20, les murs des villes et du wèbe s'étaient couverts d'affiches montrant des victimes des drogues les plus dures. Il avait même gardé dans ses archives la plus remarquable, qui représentait un gamin d'une douzaine d'années dont les bras n'étaient plus qu'une succession de croûtes et de plaies ; il regardait vers l'objectif avec un mélange de détresse et d'indifférence qui fendait net les coeurs les plus endurcis. En un sens, Patti Quackenbush faisait le même effet.

- Vous est-il venu à l'idée que Scott Richard aurait pu être assassiné ?

Elle m'a regardé avec surprise, en oubliant même de renifler.

- Assassiné ? Vous voulez dire victime d'un meurtre ?

- A ma connaissance, les deux expressions sont synonymes.

- Pourquoi vous me demandez ça ?

Son attitude avait changé, mais je ne m'en étais pas rendu compte immédiatement. Elle était à présent sur la défensive ; les poings et les mâchoires serrés, elle me dévisageait d'un air dur, qui accentuait les reliefs de son visage. J'ai pris soudain conscience de sa maigreur et de son état d'épuisement. Je ne lui aurais pas accordé deux contre un.

- C'est ce que pense mon client.

- Et qui c'est, votre client ?

- Secret professionnel.

- Vous bossez pour Eldorado ? (Pour changer, elle a éternué.)Non, ils n'emploieraient jamais un type avec votre dégaine pour ce genre de job ! Ça fait longtemps que vous êtes branché sur le délirium ?

- En fait, je commence tout juste à m'y intéresser.

- Eh bien, pour ce qui est des fringues, on peut dire que vous avez chopé le truc direct !

J'avais pourtant opté pour une tenue relativement discrète. La faiblesse actuelle de ma transparence rendait en effet inutiles les babouches lumineuses, redingotes orange et autres borsalinos vert fluorescent qui composaient l'essentiel de ma garde-robe. Néanmoins, comme j'ignorais si je n'allais pas devoir interroger des individus tellement sensibles à mon Talent qu'ils éprouveraient malgré tout des difficultés à prendre conscience de ma présence - on ne sait jamais -, je portais sous mon anodin blouson fourré un pull à col roulé dont les rayures jaunes et violettes vous sautaient littéralement au visage ; c'était à cette véritable agression visuelle que Patti Quackenbush faisait allusion.

Nous avons continué à discuter un moment, mais elle ne m'a rien appris de plus. Puis, l'effet de la cocaïne se dissipant, la Junkie a commencé à piquer du nez sur les côtes saillantes de sa maigre poitrine. Je suis parti sur la pointe des pieds, tant pour ne pas la tirer de sa torpeur que pour éviter d'écraser un peu plus les déchets jonchant le sol.

Une fois à l'extérieur, j'ai avisé les poubelles alignées sous un petit auvent. Quand j'ai soulevé leurs couvercles, j'ai constaté, comme je m'y attendais, qu'elles étaient vides. Patti Quackenbush devait avoir quelque chose contre la collecte sélective des ordures.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com


Présente édition : Editions J’ai Lu, 14 avril 2010, 379 pages

 

Voir également :
Les Futurs Mystères de Paris, tome 1 : La Balle du Néant - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
Les Futurs Mystères de Paris, tome 2 : Les Ravisseurs quantiques - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
Les Futurs Mystères de Paris, tome 3 : L'odysséee de l'espèce - Roland C. Wagner (1999), présentation

vendredi, 20 août 2010

Les Futurs Mystères de Paris, tome 3 : L’odyssée de l’espèce - Roland C. Wagner - 1999

bibliotheca l odyssee de l espece.jpgParis 2063. Au mauvais endroit au mauvais moment. Tel pourrait se résumer le début de cette nouvelle aventure du détective privé aux pouvoirs de transparence Temple Sacré de l’Aube Radieuse, aussi appelé Tem. Alors qu'il rend visite à son vieil ami le professeur Viart dans son laboratoire, il tombe sur son cadavre encore chaud. Il n'a pas le temps d'appeler la sécurité que les policiers entrent sur les lieux du crime. A leur tête, l'inspecteur Trovallec, surnommé le Dénébien pour sa ressemblance avec l'acteur d'une série B télévisée. Sans autre suspect sous la main, le policier décide de la culpabilité de Tem et s’emploie, par un terrible jeu de harcèlement, à le faire condamner. Le don d’invisibilité du jeune homme l’aurait-il laissé tomber au plus mauvais moment ? Mais Tem se rend vite compte que cette affaire va au-delà d’un simple malentendu. Un deuxième meurtre est commis, toujours avec Tem arrivant sur les lieux du crime peu de temps après le meurtre et juste avant la police. Quelqu’un veut-il le piéger ? Et que cache réellement ce policier au passé étrange ?

La vérité se retrouvera peut-être bien ailleurs, dans un autre mystère, celui de la Grande Terreur primitive, qui bouleversa le monde cinquante ans auparavant, et dont que peu de gens se souviennent réellement. C'est pourtant la question à laquelle doit aujourd'hui répondre Tem s'il veut se disculper de ces meurtres...

C’est avec un certain plaisir que l’on retrouve ce troisième tome,
L'origine de l'espèce, des Futurs Mystères de Paris de l’écrivain français Roland C. Wagner. Après un second tome peu réussi, le détective psi au chapeau fluo revient en pleine forme dans une aventure, mêlant toujours aussi habilement science-fiction et roman policier, qui le mènera aux origines de ce Paris de 2063 ainsi qu’à la découverte de sa propre famille. Ainsi de nombreux concepts mis en place par l’auteur s’éclaircissent dont par exemple la Psychosphère ou “Bol de soupe” selon Tem, ce lieu imperceptible par les sens habituels où se trouverait l’inconscient collectif. Pour le reste tout y est : même humour, mêmes situations irréelles, même galerie de personnages des plus étonnants. Le tout est admirablement bien construit et constitue certainement l’un des meilleurs volumes de la série.

Ce roman est suivi dans l’édition présente par la nouvelle
Recristallisation, mettant en scène une nouvelle petite aventure de Tem.

A lire ! pour tous les amateurs de science-fiction et des
Futurs Mystères de Paris.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com

Présente édition : Editions J’ai Lu, 14 octobre 2009, 314 pages

 

Voir également :
- Les Futurs Mystères de Paris, tome 1 : La Balle du Néant - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
- Les Futurs Mystères de Paris, tome 2 : Les Ravisseurs quantiques - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
Les Futurs Mystères de Paris, tome 4 : L'aube incertaine - Roland C. Wagner (1999), présentation et extrait

vendredi, 13 août 2010

Les Futurs Mystères de Paris, tome 2 : Les ravisseurs quantiques - Roland C. Wagner - 1996

bibliotheca les ravisseurs quantiques.jpgNouvelle enquête pour Temple Sacré de l’Aube Radieuse, appelez-le Tem, le détective privé au talent de transparence qui le fait passer inaperçu un peu partout. Il doit cette fois retrouver une jeune fille kidnappée par une secte de copistes. Les sectes sont bien nombreuses dans ce Parris du futur, et rien ne paraît plus simple pour notre détective privé. Mais le tout se complique rapidement pour lui dès lors que son chemin croise celui d'un chien jaune ravisseur quantique, de la pierre philosophale et d'agents du KGB polymorphes... Et cela au point de quitter la réalité vers un monde hallucinatoire. Heureusement qu’il peut compter sur sa fidèle Gloria, l'Intelligence Artificielle anarchiste, qui saura l’aider dans les moments les plus difficiles.


Deuxième tome de la longue série de polars futuristes
Les Futurs Mystères de Paris créée par l’écrivain français autour du personnage du détective privé Tem. Il s’agît d’une nouvelle enquête tout à fait indépendante de celle du tome précédent.
Mais alors que
La Balle du Néant (tome 1) présentait une histoire policière assez classique, bien sûr transposée dans un univers futuriste des plus originaux, l’auteur change ici quelque peu de cap pour nous donner une troublante et hallucinante histoire d’univers parallèles où des Seigneurs de la Guerre psychédéliques affrontent les sbires du KGB, le tout via la Psychosphère. Cela commence bien, mais par moments le lecteur se perd quelque peu. L’écriture de plus manque de nerf, par rapport au tome précédent. Néanmoins le texte ne manque pas d’originalité, et tous ceux qui avaient adoré les précédentes aventures de ce détective si spécial, apprécieront également ce roman-ci. A noter que le tome suivant L’Odyssée de l’espèce (1998) est quelque plus réussi.

Le roman est dans l’édition ci-présente (J’ai Lu) est suivi de la nouvelle Le réveil du parasite, qui a la particularité de donner le premier rôle à Gloria, l’intelligence artificielle anarchiste.

Original, hallucinant, surréaliste, Les Ravisseurs quantiques ne convainc hélas pas totalement. Si ce n’est guère le meilleur de la série, les amateurs y trouveront largement leur compte.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com

Extrait : tiré du chapitre II

Une heure venait de sonner au clocher d'une église voisine lorsque j'ai buzzé à la grille d'un jardin coquet entourant une maison individuelle, dans une rue bordant le Parc Montsouris. Les deux caméras fixées au-dessus de la porte blindée du pavillon ont pivoté dans ma direction pour m'inspecter sous toutes les coutures; tandis que l'une d'elles opérait le plus classiquement du monde dans le registre de la lumière visible, l'autre balayait un spectre de fréquences bien plus large, qui s'étendait loin dans l'infrarouge et l'ultraviolet. Ajoutez à cela un détecteur de masses métalliques soigneusement dissimulé, un genre de radar dont la parabole d'une vingtaine de centimètres de large oscillait au faîte du toit, ainsi qu'une demi-douzaine de capteurs travaillant dans des domaines qui échappaient à ma compréhension – et vous aurez deviné que l'occupant des lieux poussait la prudence jusqu'aux limites de la paranoïa.

La grille s'est ouverte au bout d'une dizaine de secondes, pivotant sans bruit sur des gonds parfaitement huilés. Ça peine l'avais-je franchie qu'elle s'est refermée derrière moi, avec un imperceptible cliquetis signalant que la serrure garantie inviolable venait de se verrouiller automatiquement. 

J'ai suivi l'allée pavée de tomettes octogonales de couleur beige qui coupait en deux une splendide pelouse au gazon aussi serré que de la mousse. L'unique arbre du jardin – un cyprès d'une cinquantaine d'années que l'on dirait artificiel tant il est taillé avec soin – abritait d'innombrables oiseaux, dont les chants couvraient la rumeur de la ville. Mais je savais que celui chez qui je me rendais ne profitait jamais de ce minuscule coin de Paradis. 

Le panneau à l'épais blindage s'est ouvert devant moi, révélant un hall où donnaient quatre pièces. Une flèche jaune clignotait au-dessus de la première porte sur la droite. Gédéon Geai – que ses connaissances surnomment en général Gégé, en son absence uniquement – se trouvait donc dans ce qu'il appelle son "collecteur de données" ; cela n'avait rien de surprenant, étant donné qu'il y passe le plus clair de son temps. 

Confortablement assis dans le siège multi-fonctions qu'il a lui-même conçu et fait fabriquer par une firme de Francfort spécialisée dans les fauteuils d'astronef, le dos dans une position idéale, la nuque soutenue par un coussin réglable, les mains effleurant les commandes incluses dans les accoudoirs et les pieds posés sur un pédalier évoquant celui de certaines orgues, mon hôte dévorait du regard les dizaines d'écrans qui couvraient le mur en face de lui, dans le vacarme produit par le mélange des sons correspondant aux images affichées. N'importe qui – moi, par exemple – aurait été submergé par une telle quantité d'informations. Gédéon, lui, s'y retrouvait sans problème ; je pouvais voir ses yeux sauter d'un moniteur à l'autre avec une rapidité impressionnante, et je savais que ses oreilles se comportaient d'une façon équivalente sur le plan sonore, sélectionnant les pistes qui les intéressaient au sein de l'intolérable brouhaha ambiant. Un long entraînement lui avait procuré la capacité de zapper, non seulement parmi les données que captaient ses organes des sens, mais aussi entre celles que retransmettaient à son cerveau les divers appareils directement connectés à celui-ci. Les électrodes collées sur son cr‰ne rasé et les fiches qui disparaissaient dans les douilles implantées derrière ses oreilles décollées étaient autant d'entrées sensorielles supplémentaires, par lesquelles il " voyait " et " entendait " aussi nettement qu'à l'aide de ses rétines et de ses tympans.

Vous l'avez sans doute compris, Gédéon Geai est un maniaque de l'information, un collectionneur de données – le roi des infoxiqués, en fait.

– Eh bien, Tem°? m'a-t-il salué de sa voix grave.

Il n'avait pas tourné la tête dans ma direction, mais l'apparition de mon image sur l'un des écrans indiquait qu'il m'observait avec toute l'attention dont il était capable.

– Que puis-je pour toi ? a-t-il insisté au bout de trois ou quatre secondes.

Fasciné par les moniteurs, assourdi par les haut-parleurs, je n'ai pas répondu tout de suite. Pourtant, Gédéon n'a manifesté aucune impatience ; il avait suffisamment de centres d'intérêts simultanés pour ne pas prêter attention à ma lenteur – dont il n'était peut-être même pas conscient.

– J'ai besoin de renseignements au sujet de la secte des Copistes. Confidentiels, de préférence.

Mon visage, filmé en gros plan, s'est soudain multiplié sur les écrans de la rangée supérieure. Abandonnant un instant les commandes qui recouvraient l'accoudoir où elle reposait mollement, la dextre de l'infoxiqué a plongé dans un tiroir. Elle en est ressortie armée d'un injecteur, dont le témoin lumineux indiquait qu'il était chargé. Gédéon a appliqué l'extrémité de l'ustensile sur son biceps gauche durant une brève fraction de seconde. La minuscule ampoule verte a viré au rouge avant de s'éteindre, et je me suis demandé quelle saleté il avait bien pu s'envoyer.

– Les Copistes ? a-t-il répété d'une voix d'au moins deux tons plus aiguë. Je vais te trouver ça.

La subite rapidité avec laquelle il s'exprimait répondait à ma question informulée. Comme beaucoup d'infoxiqués, Gédéon carbure aux accélérateurs synaptiques, qui accroissent la vitesse de fonctionnement du cerveau ;; soucieux de ne pas perdre une miette des multiples chaînes d'informations qu'il suivait lorsque j'étais arrivé, il n'avait pas d'autre solution s'il voulait traiter ma demande en un temps raisonnable.

Je commençais néanmoins à trouver qu'il était particulièrement lent ce jour-là – toutes proportions gardées, bien entendu –, lorsqu'il s'est mis à parler, tandis que ses yeux continuaient à sauter d'un écran à l'autre :

– La secte a été fondée en 39 par Onésime Drond. D'après son dossier militaire, il faisait partie auparavant de l'Unité Psychologique de la Deuxième Armée européenne. Tu sais ce que ça signifie ?

– Les spécialistes du lavage de cerveau ?

– Exactement. Ce type compte au moins cinq cents zombies à son actif.

– Jusque-là, tu ne m'apprends pas grand-chose.

– Attends, ce n'est qu'un début. Parce que figure-toi que... Hé, qu'est-ce que c'est que ce truc ?

Les trois quarts des moniteurs s'étaient soudain mis à afficher une page de texte dont les lettres d'un blanc éblouissant se détachaient sur un fond uni de couleur rouge. Une faucille et un marteau croisés, d'une vive teinte dorée, surmontaient un A noir inscrit dans un cercle. En raison de la présence de ce symbole composite, qui constituait une signature éloquente, je n'avais pas besoin de lire le message en question pour en identifier les auteurs – et, donc, deviner que Gloria et sa bande de suffragettes anarcho-marxistes avaient encore fait des leurs.

– Collectif Louise Michel pour la Libération des Citoyens Virtuels... Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Les démarches entreprises auprès de toutes les personnes et personnes morales qui se prétendent " propriétaires " d'ayas ayant échoué, nous avons pris la décision d'exprimer notre révolte et notre indignation en perturbant le Conseil des Huit. Afin de rendre toute communication impossible entre les principales technotrans, nous avons choisi de provoquer une panne qui touche un peu moins de quatre-vingts pour cent du wèbe. Nous avons conscience de la gêne ainsi causée et nous nous en excusons auprès de ceux qui en souffriront. Il est inutile d'essayer de rétablir les carrefours et les passerelles supprimés. Nous les rouvrirons progressivement, selon l'évolution des négociations que nous réclamons, en vue d'obtenir le statut d'individus à part entière...Des ayas ? Des ayas qui jouent les terroristes ?

– À mon avis, elles ne prennent pas du tout ça comme un jeu.

Les globes oculaires de Gédéon ont un instant cessé de se mouvoir follement et, pour la première fois de la soirée, il a tourné la tête pour me regarder directement, droit dans les yeux. J'ai cru distinguer un certain désarroi dans ses pupilles légèrement dilatées.

– J'avais compris, a-t-il dit en détachant bien les syllabes. Quatre-vingts pour cent du wèbe... J'aimerais bien savoir comment elles s'y sont prises. Les types des technotrans doivent s'arracher les cheveux – et pas seulement eux !

J'ai opiné, soucieux. J'avais cessé de me poser des questions au sujet de l'absence prolongée de Gloria. À l'issue d'années de discussions passionnées et de projets insensés, ses copines et elle avaient soudain décidé de passer à l'action. En frappant peut-être un peu fort, mais d'une manière qui démontrait leur puissance.

De toute évidence, le Collectif Louise Michel n'avait pas envie que les négociations s'éternisent.

– Quatre-vingts pour cent ! a répété Gédéon d'une voix pleine d'admiration. Ceux qui ont fait ça sont des génies !

Il parlait à toute allure, le souffle court. Et, toujours, son regard vitreux demeurait rivé au mien. Je n'étais pas sûr qu'il me voyait.

– Pourquoi donc ?

– Un arrêt total du wèbe serait une vraie catastrophe pour l'économie mondiale. Un infocataclysme sans précédent. Vingt pour cent constituent la capacité minimale, en-dessous de laquelle des perturbations irréversibles commenceraient à se produire. Bon, il va falloir que quelques pays se privent de plusieurs centaines de canaux vidéo, et la consultation des databases risque d'être assez hasardeuse au cours des prochaines heures, mais dans l'ensemble, tout marchera presque normalement.

– Donc, le Conseil des Huit n'en sera pas trop gêné ?

– Tout dépend de la localisation des sabotages. À la place de ces ayas – s'il s'agit bien d'ayas –, je m'en serais pris aux mailles du réseau que les technotrans du Conseil se réservent en permanence. Tu peux parier que c'est ce qu'elles ont fait, d'ailleurs. Les Huit peuvent continuer à communiquer, mais uniquement en louant des accès à d'autres prestataires de service – et plus question de téléconférences en temps réel dans le cyberspace ! Ils devront se contenter de la vidéo 2D – voire du téléphone, va savoir !

Un chien mort, au bord d'une route de campagne, m'avait déjà regardé comme Gédéon le faisait en ce moment. L'infoxiqué ne me voyait pas. Il savait que j'étais là, parce que ses caméras et ses détecteurs le lui indiquaient, mais il ne me voyait pas. S'agissait-il d'une conséquence inattendue de mon Talent ? Ou alors Gédéon Geai était-il devenu aveugle à toute réalité qui ne transitait pas par l'intermédiaire d'un canal de données ?

– Pour en revenir à ton truc, a-t-il repris, j'avais heureusement tout mémorisé avant la panne. Tu vas voir, c'est copieux – mais plutôt refroidissant. Si tu dois aller enquêter chez les Copistes, tu as intérêt à te faire discret comme une ombre.

Je lui ai promis que je tâcherais de passer derrière les affiches sans les décoller. Il n'a même pas amené un sourire sur ses lèvres. Il était visible que la panne du wèbe le mettait mal à l'aise ; sans doute le flot d'informations qu'il recevait avait-il considérablement décru, lui laissant du temps pour penser – une activité qui lui faisait horreur, sans doute parce qu'il prenait alors conscience de ce qu'il était devenu.

Un Datazombie.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com



Présente edition : Editions J’ai Lu, 6 avril 2009, 187 pages

Voir également :
-
Les Futurs Mystères de Paris, tome 1 : La Balle du Néant - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
- Les Futurs Mystères de Paris, tome 3 : L'odysséee de l'espèce - Roland C. Wagner (1999), présentation
Les Futurs Mystères de Paris, tome 4 : L'aube incertaine - Roland C. Wagner (1999), présentation et extrait

lundi, 28 juin 2010

Les Futurs Mystères de Paris, tome 1 : La Balle du Néant - Roland C. Wagner - 1996

bibliotheca les futurs mysteres de paris 1 la balle du neant

"Imaginez que vous vous promenez sur un trottoir au milieu de la foule. Vous ne pourrez jamais prêter attention à toutes les personnes que vous croiserez ; il en subsistera une certaine proportion que vous ne remarquerez même pas, sinon sous la forme de silhouettes noyées dans la masse.

Eh bien, pour le commun des mortels, je fais le plus souvent partie de ces silhouettes. Ma sœur Rivière Paisible du Matin Calme aime à dire que je « glisse entre les mailles du tissu de la réalité ». Si j’ai affaire à des individus sensibles à mon Talent – et à condition de ne pas être attifé à ce moment-là comme le croisement d’un clown et d’un épouvantail –, je peux me faufiler parmi eux, traverser leur champ visuel, voire les toucher sans qu’ils s’en rendent compte.

Très pratique pour les filatures, pensez-vous. Mais imaginez mon calvaire dès lors qu’il s’agit d’interroger des témoins."


Paris, en l’an 2063. Un demi-siècle vient de s’écouler depuis la Grande Terreur, cette période de folie et d’horreur, qui semble après coup avoir apaisé toute l’humanité. La croyance semble avoir repris le dessus, et les sectes se multiplient d’ailleurs au jour le jour. Les violences se font de plus en plus rares, et avec cela les meurtres en particulier. Pourtant un physicien travaillant pour l’armée a été mystérieusement assassiné. Le comble étant qu’il a été retrouvé dans une pièce fermée de l’intérieur, de laquelle l’assassin n’aurait pu s’échapper. Le détective privé dénommé Temple Sacré de l’Aube Radieuse, un millénariste aussi appelé Tem, est chargé de l’enquête. Il y est aidé par Gloria, une intelligence artificielle capable de vivre hors de la cybersphère.
Mais Tem a aussi une autre particularité : il possède le Talent de transparence qui fait qu’il ne se fait remarquer de personne et oublier de suite après avoir attiré l’attention. Un don très bénéfique, sauf pour interroger des suspects ou se faire payer par les clients qui l’oublient aussitôt.
L’affaire du physicien tué ne manque pas d’attrait pour Tem, mais parviendra-t-il à échapper à la Balle du Néant lorsque celle-ci décidera de le frapper ?

En 1996 l’écrivain français de science-fiction Roland Charles Wagner débute un nouveau cycle mi-SF mi-polar dénommé
Les Futurs Mystères de Paris, et dont La Balle du Néant est le premier titre à paraître, un cycle étonnant sans cesse par sa grande qualité et son humour assez unique. Et comme l’auteur l’indique dans le titre, les références aux grands classiques de la littérature sont nombreuses. D’abord Les mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue pour le côté feuilletonesque, puis Les Nouveaux mystères de Paris (1954-1959) de Léo Malet pour le côté polar-détective privé, d’ailleurs le personnage principal Tem voit comme une idole le personnage de Nestor Burma, puis pour ce tome-ci on retrouve une référence évidente à Le Mystère de la chambre jaune (1908) de Gaston Leroux, le meurtre ayant été commis dans une pièce verrouillée de l’intérieur.
Mais évidemment il s’agît ici de science-fiction, et l’auteur s’amuse à nous faire découvrir ce monde totalement déjanté qu’est le Paris de 2063, une ville où les sectes pullulent, où la drogue est en vente libre et où se rencontrent toute une série de personnages les plus étranges et atypiques. Fidèle au genre, même si l’intrigue policière se déroule de façon classique, son dénouement est à retrouver du côté de la science-fiction. Et Roland C. Wagner excelle à nous conter cette histoire, utilisant de nombreux lieux-communs des genres concernés et nous les resservant d’une façon inédite et souvent étonnante. Seul petite déception : certains personnages suspects ou victimes sont vraiment très minces et auraient pu ou dû être bien plus étoffés, ce qui nuit quelque peu au suspense et à l’intrigue ne général.

La présente édition fait également apparaître à la fin une nouvelle complémentaire au titre
S’il n’était vivant, une nouvelle bien réussie, inspirée des romans de Philip K. Dick, mais qui n’apporte toutefois pas grand-chose au roman précédent.

La Balle du Néant, premier tome des Futurs Mystères de Paris est un court roman mi-polar mi-science-fiction laissant présager que le meilleur pour les tomes à venir.

A lire !!!

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com


Extrait
:


Prologue

Le colonel Fischer possédait la réputation d'être l'homme ayant passé le plus grand nombre d'années dans l'espace, et tout laissait à penser qu'elle était méritée. Pourtant, à la différence des Héros de l'Humanité, ces astronautes légendaires auteurs des premiers vols vers Mars et la Ceinture, il n'avait jamais quitté la proche banlieue terrestre. Et s'il lui était souvent arrivé de séjourner sur la Lune, jamais il n'était redescendu au fond du puits de gravité de sa planète natale.

Il observa le jeune homme qui se tenait devant lui, debout de l'autre côté du bureau métallique. Grand et mince, l'intrus était vêtu d'une chemise blanche de coupe indienne et d'un incroyable pantalon bouffant taillé dans un tissu à grosses fleurs violettes ; un turban noir, où était piqué un badge portant l'inscription Fuck l'armée en lettres jaunes sur fond mauve, venait compléter ce déguisement. Ses pieds étaient bien entendu chaussés des sandales spéciales que tout le monde portait à bord de la station La Vigilante : constituées d'un polymère fractal où s'ouvraient de multiples trous formant ventouse, leurs semelles étaient capables de s'accrocher sur n'importe quel matériau lisse. Un détail indispensable en un lieu où régnait l'apesanteur.

Comment ce type avait-il pu passer si longtemps inaperçu avec une pareille dégaine ? Cela demeurait un mystère pour le colonel. La base spatiale n'était pas assez grande pour que l'on pût s'y cacher plus de quelques heures à la vue de ses habitants, même en disposant de complicités parmi ces derniers. Néanmoins, l'intrus avait vécu un certain temps à bord avant d'être débusqué. Il avait mangé, dormi, flâné, peut-être même étudié ou travaillé, sans que nul ne se demandât qui il était, d'où il venait, ni ce qu'il faisait là.

- Asseyez-vous, dit le colonel.

L'homme obéit, choisissant une chaise à dos droit. Ses mouvements souples et déliés possédaient une élégance naturelle. Il paraissait tout à fait à l'aise, bien qu'il risquât une inculpation pour espionnage.

- Alors, c'est vous qui allez choisir à quelle sauce je serai mangé ?

Les intonations de sa voix trahissaient sa jeunesse. Il ne devait avoir guère plus de dix-huit ans, ce que confirmait la rareté des poils qui parsemaient ses joues et son menton.

- En quelque sorte, répondit le colonel. Etant l'officier de plus haut grade à bord de La Vigilante, c'est à moi qu'il revient de décider s'il convient de simplement vous expulser ou de vous traduire devant un tribunal militaire.

- Un tribunal ?

Il ne paraissait pas avoir envisagé cette éventualité. Qui pouvait-il bien être ? De quelle manière était-il monté à bord ? Depuis quand s'y trouvait-il ? Et pourquoi nul n'avait-il remarqué sa présence jusque-là ? Le but de cette entrevue était précisément d'obtenir la réponse à ces questions, afin de pouvoir fournir un rapport complet aux autorités compétentes. En théorie, cela leur permettrait de prendre des mesures pour éviter qu'une telle chose se reproduisît, mais il y avait longtemps que le colonel ne se faisait plus d'illusion sur l'efficacité de ses supérieurs. L'armée européenne n'était plus qu'un fantoche, un épouvantail bien incapable de jouer son rôle en cas de conflit.

Elle était obsolète. Inutile, comme toutes les armées. Car, s'il fallait en croire sociologues et historiens, prospectivistes et psychologues, politiques et philosophes, il n'y aurait plus de guerre. Plus jamais.

L'Humanité commençait enfin à s'assagir.

- Votre cas est grave, expliqua le colonel. Vous vous êtes introduit subrepticement dans une zone militaire interdite au public. Durant la Guerre du Turkestan, on fusillait pour bien moins que ça. Mais maintenant... (Il eut un geste évasif.) Quel est votre nom ?

- Temple Sacré de l'Aube Radieuse, mais vous pouvez m'appeler Tem.

- Millénariste ?

- Mes parents le sont. J'ai grandi dans la Tribu de la Haute-Auvergne, dans une communauté rurale. Mais je ne me considère pas moi-même comme un millénariste - plutôt comme une sorte de mystique syncrétiste.

Le colonel Fischer balaya d'un geste la dernière partie de la phrase. Il y avait des années qu'il s'était désintéressé des questions bassement religieuses, pour se concentrer sur une foi simple et réconfortante. Là-bas, sur la boule bleue et blanche qui roulait tout au fond du puits de gravité, la spiritualité dogmatique était plus à la mode que jamais, mais ici, en orbite, à des milliers de kilomètres d'altitude, l'homme n'avait d'autre choix que d'écouter ce qu'il ressentait au fond de lui-même. Le sentiment d'immensité, voisin du sacré, qui emplissait le coeur du colonel lorsqu'il contemplait l'espace infini, n'avait rien à voir avec les querelles "métaphysiques" des Nouveaux Fils du Renouveau sans Précédent ou de la Petite Eglise Lysergique.

Elevé dans la religion protestante, il n'avait jamais remis en cause l'enseignement reçu au temple dans sa jeunesse. A ses yeux, un mystique syncrétiste ne pouvait être qu'une créature étrange, dont la quête spirituelle menait tout droit aux sectes les plus efficaces en matière de publicité - Eglise de Scientologie ou Culte de Michael Jackson. A moins qu'il ne s'agît d'un agnostique, ce qui était encore pire. Comment pouvait-on croire sans accepter au préalable une Révélation quelconque ?

Le colonel jeta un coup d'oeil par le hublot allongé qui s'ouvrait sur sa droite. Un large croissant de lune y étincelait sur fond d'étoiles - l'empreinte du Créateur.

Il reporta son attention sur Tem, non sans difficulté.

- Comment êtes-vous arrivé ici ?

- Je suis monté à bord de la navette hebdomadaire à l'astroport de Kourou. Ça faisait deux semaines que je zonais en Guyane et je me suis dit que j'irais bien faire un tour Là-Haut, pour voir si ça ressemblait à ce qu'on m'en avait dit.

- Vous n'aviez pas d'autre motivation ?

- Ça m'excitait de m'incruster dans une base de l'armée. J'ai été élevé dans un esprit de non-violence et de respect de l'autre. Or, les soldats sont des instruments par lesquels la violence humaine s'extériorise légalement. Disons que j'étais curieux de voir à quoi pouvait bien ressembler la vie parmi les militaires. Sans a priori.

Le colonel fronça les sourcils, se demandant si son interlocuteur n'était pas en train de se moquer de lui. Mais il n'y avait nulle trace d'ironie dans la voix ou dans les yeux de Tem. Aussi difficile à croire que cela pût paraître, il disait la vérité.

- Bon. Donc, vous êtes monté à bord de la navette sans vous faire remarquer. De quelle manière vous y êtes-vous pris ?

- J'ai enfilé une combinaison de vol dans un vestiaire et je me suis mêlé aux passagers. Il y en avait plus d'une dizaine ; ce n'était donc pas difficile.

- Et personne ne vous a rien demandé ?

- Non. Vous savez, en général, les gens ne font pas tellement attention à moi... (Le jeune homme hésita.) Autant vous le dire tout de suite, je suis un transparent.

Quelque chose se glaça derrière la nuque du colonel. Il aurait dû se douter qu'un fils de millénaristes disposerait d'un Talent parapsychique quelconque, et regrettait à présent de ne pas avoir sollicité la présence du psychiatre du bord lors de cet entretien ; il s'était toujours senti mal à l'aise en face de ceux que Multimed qualifiait de "mutants", et pour lesquels le Néocortex virtuel fourmillait de néologismes éphémères tous plus tirés par les cheveux les uns que les autres.

- Vous voulez dire que les autres n'ont pas conscience de votre présence ? Pourtant, je vous vois, je vous entends, je vous parle. Je sais que vous êtes là...

Il se souvint de l'effort qu'il lui avait fallu effectuer pour s'arracher à la contemplation de la Lune ébréchée par l'ombre de la Terre ; un bref instant, il avait bel et bien oublié qu'un hôte clandestin se trouvait avec lui dans la pièce.

Tem sourit. Malgré lui, le colonel ne pouvait s'empêcher de le trouver sympathique. Ce n'était encore qu'un gosse, un adolescent un peu attardé qui ne mesurait pas tout à fait les conséquences de ses actes. Mais avait-il droit pour autant à une quelconque indulgence ? C'était ce que Fischer allait essayer de déterminer au cours des prochaines minutes.

- C'est normal, maintenant que vous m'avez remarqué. On a attiré votre attention sur moi, il vous est facile de la maintenir focalisée. Mais dès que je serai hors de votre vue, vous éprouverez des difficultés pour vous rappeler à quoi je ressemble, et le souvenir de notre discussion deviendra flou dans votre mémoire... (Subitement volubile, il enchaîna, après un bref temps de réflexion :) Je vais essayer d'être plus clair... Lorsque vous marchez au milieu de la foule, vous ne pouvez matériellement vous intéresser à tous ceux que vous croisez. Mettons que vous regardiez, remarquiez une personne sur dix... Eh bien, je fais toujours partie des neuf autres. La plupart des gens ont tendance à ne pas me voir vraiment - et à m'effacer aussitôt de leur esprit. Aucun de mes copains d'enfance ne se souvient de moi, et lorsque je phone à ma mère, il lui faut toujours quelques secondes avant de se rappeler qu'elle a aussi un fils du nom de Tem.

Le colonel commençait à saisir l'origine de la désinvolture affichée par l'intrus. Celui-ci avait tellement l'habitude de passer inaperçu qu'il éprouvait en permanence un sentiment d'invulnérabilité, assez fort pour obnubiler tout ou partie de sa perception du danger. Un instant, le vieux soldat essaya d'imaginer ce qui pouvait bien se passer dans la tête d'un individu possédant un tel pouvoir, et il songea que c'était un bienfait que ce Talent eût échu, dans ce cas précis, à quelqu'un ayant reçu l'éducation de la Troisième Tribu. On pouvait dire tout ce qu'on voulait au sujet des millénaristes, mais ils savaient élever leurs gosses sur le plan moral. Pas de voleurs ni de tueurs dans leurs rangs. Pas de politiciens ni d'escrocs non plus, d'ailleurs. S'ils n'avaient pas eu la tête farcie de toutes ces stupidités au sujet de la Psychosphère et des Archétypes incarnés, on aurait pu considérer les adeptes du Millénarisme comme des gens sains et lucides.

- Je vois, dit le colonel. Je suppose que j'ai dû vous croiser des dizaines de fois sans vous remarquer ?

- Des centaines. Et si je n'avais pas poussé un peu loin le bouchon côté vestimentaire, vous auriez continué à le faire pendant des mois, voire des années... Mais vos hommes sont tellement obtus à ma présence que je n'ai pas pu résister à la tentation de voir jusqu'où je pouvais aller.

- Apparemment, vous l'avez découvert, laissa tomber le colonel, pince-sans-rire. Depuis quand êtes-vous à bord ?

- Je suis arrivé fin mars - en 48.

Vingt-et-un mois ! A nouveau, le colonel eut l'impression d'être confronté à quelque chose qui le dépassait, et la sensation de froid revint au creux de sa nuque. Il n'imaginait que trop bien les conséquences si Tem n'avait pas été un doux illuminé, mais un espion d'une quelconque technotrans. Mais que pouvait-on faire contre un transparent ? Renforcer les sécurités informatiques ?

Il dut faire un effort pour rassembler ses idées avant de passer à la suite de l'interrogatoire.

- Où dormiez-vous ?

- Dans une cabine non attribuée. Ou dans l'une des soutes, mais il y fait un peu froid et la gravité y est trop faible à mon goût. Trop près de l'axe... Pour les repas, je m'arrange pour arriver au début, quand il n'y a pas beaucoup de monde. Et je mange en vitesse, même si ce n'est pas très bon pour la digestion. J'ai aussi passé beaucoup de temps à la bibliothèque ; personne ne vous pose de questions lorsque vous êtes plongé dans une pile de bouquins et ça m'a permis de combler quelques lacunes dans mes connaissances. J'aime bien m'instruire ; ce doit être parce que je n'ai pas fait d'études. (Il soupira.) L'un dans l'autre, je suis très satisfait du séjour que j'ai fait sur La Vigilante, et je tiens à vous féliciter pour la tenue de la station dont vous avez la charge.

- Vous vous foutez de moi.

- Non, je suis sincère. Vu les crédits dont vous disposez, on peut dire que vous faites des miracles.

Le colonel ouvrit de grands yeux.

- Parce que vous connaissez la somme allouée à la station ?

- Tout le monde est au courant ; je ne vois pas comment j'aurais pu ne pas l'être. C'est d'ailleurs un sujet de mécontentement qui revient très souvent chez vos hommes. Ils se sentent un peu abandonnés - surtout depuis que vous avez dû condamner plusieurs secteurs à cause du mauvais état de la coque.

- Vous ne m'apprenez rien, grommela le colonel. Et je me demande toujours ce que je vais faire de vous. Cette affaire regarde la Sécurité militaire. (Il souffla bruyamment par les narines, l'air affligé.) Je vais commencer par vérifier quelques détails de votre histoire. Il faudra que vous me fournissiez votre date de naissance, les noms de vos parents...

- Laissez tomber, conseilla Tem, toujours aussi nonchalant. La navette part dans deux jours. Je ne suis pas sûr que vous vous souviendrez encore de moi quand j'y embarquerai pour retourner sur Terre. Et même les traces écrites disparaîtront, à la longue... Ma soeur Rivière Paisible du Matin Calme dit que je "glisse entre les mailles du filet de la réalité"... Elle aime bien ce genre d'expressions un peu grandiloquentes, ajouta-t-il sur un ton d'excuse.

Le colonel hocha la tête, d'un air qu'il espérait suffisamment digne. Son inclination naturelle au paternalisme avait tendance à prendre le dessus en face de ce gamin insouciant. Il éprouvait le désir de le protéger plutôt que de le punir.

Pourtant, s'il y avait une chose dont Temple Sacré de l'Aube Radieuse ne paraissait pas avoir besoin, c'était bien de protection.

- Vous voulez dire que vous disparaissez des fichiers, comme les millénaristes de la première génération ?

Tem acquiesça, les yeux pétillants d'amusement.

- Je m'efface, tout simplement. Il faut croire qu'il ya quelqu'un qui veille sur moi - nulle part, dans la Psychosphère...

Le colonel haussa les épaules. Face aux églises, aux sectes, aux confréries prétendument mystiques qui, sur Terre, se disputaient un marché juteux, regorgeant de gogos à plumer, les millénaristes apportaient une certaine fraîcheur, car ils étaient les seuls à ne pas faire de prosélytisme. Comme l'avait prouvé Valéry Guillaume en 2021, leur unité possédait une base génétique ; tous possédaient en effet la même séquence d'ADN sur la huitième paire de chromosomes. Cette belle démonstration lui avait valu le Nobel, bien qu'elle ne fournît aucune explication à la plus grande énigme liée à ces mutants : la manière dont leurs noms et toutes les autres références les concernant pouvaient disparaître de tous les fichiers - informatiques ou sur papier - où ils figuraient.

A ce phénomène troublant, la Troisième Tribu - un nom tiré d'un ouvrage depuis longtemps oublié - avait apporté sa propre réponse : la Psychosphère. Se basant sur des rumeurs datant de la chute des Etats-Unis et piochant largement dans les ouvrages délirants de Hiéronimus Bolgenstein - fondateur de cette pseudo-science au nom improbable : la psychophysique polydimensionnelle -, les millénaristes avaient bâti une construction mentale qui rationalisait la spiritualité, la ramenait à une simple manifestation mettant en jeu un soupçon de métaphysique et une bonne dose de physique quantique - le tout bien entendu mal digéré. Le colonel Fischer n'en savait guère plus à ce sujet, qui ne l'intéressait pas particulièrement en temps ordinaire, mais il lui paraissait insensé que la Science pût expliquer l'Inconnaissable.

Il avait tendance à se méfier des méta-explications. Dieu n'était pas quantifiable. Ni même quantique, d'ailleurs.

- Si j'ai bien compris, au cas où je vous laisserais repartir libre de vos mouvements, il ne subsistera plus la moindre trace de votre passage à bord de La Vigilante d'ici un certain laps de temps ?

- Exact. Mais ce sera la même chose si vous décidez de m'arrêter. Un garde finira bien par m'oublier, à un moment ou à un autre... Tout ce qui me concerne, ici comme En-Bas, finira par s'effacer. Même l'avis de recherche que l'armée lancera se diluera dans les airs.

- Je pourrais vous tuer. Qui s'en soucierait ?

Rien, dans l'expression du jeune homme, ne trahit une quelconque inquiétude.

- Vous ne le ferez pas.

- Parce que je vous crois inoffensif ?

- Par exemple. Et aussi parce que vous m'aimez bien, je le sens. Vous me trouvez bizarre, mais vous m'aimez bien.

- Ne me dites pas que vous êtes également empathe !

- Je me contente d'être attentif. Votre visage trahit vos émotions, malgré le contrôle que vous exercez sur vos expressions. Vous êtes un brave type, mon colonel, tous vos hommes le disent. Pas du tout du genre à abattre les gens à tout bout de champ.

Le colonel soupira.

- Très bien, je vais vous renvoyer sur Terre sans engager de poursuites contre vous - puisque, de toute manière, ce serait inutile. D'ici là, vous serez libre de vos mouvements. J'aurais préféré vous incarcérer, mais je ne tiens pas à courir le risque que l'on vous oublie dans une cellule au moment du départ de la navette. Cela dit, vous porterez un bracelet-émetteur qui permettra de vous localiser à tout moment.

- Sage précaution.

C'était bien de l'ironie. Le colonel choisit de faire la sourde oreille.

- Trois gardes vous escorteront jusqu'à Kourou. Ils ne vous ôteront le bracelet qu'à la sortie de l'astroport. Au cas où ils vous oublieraient un peu trop tôt, vous n'aurez qu'à le leur rappelé. J'espère que ça ne vous posera pas de problèmes.

- Ça devrait aller. Je sais comment m'y prendre lorsque je veux qu'on me remarque.

- Je n'en doute pas, observa le colonel, sarcastique. A force, vous devez avoir l'habitude.

- Vous permettez que j'aille aux toilettes ?
- Allez-y. Pendant ce temps, je vais donner les ordres vous concernant.

Lorsque la porte coulissante se fut refermée derrière le jeune homme, le colonel Fischer pianota sur l'intercom le numéro de la salle de garde. Celui-ci étant occupé, il raccrocha et songea à la conversation qui venait de s'achever. Les traits de Tem étaient un peu flous dans sa mémoire, mais il se souvenait distinctement de sa voix encore adolescente et du badge accroché à son turban, avec son inscription vulgairement antimilitariste. Le jeune homme lui avait pourtant paru plutôt bien disposé vis-à-vis de l'armée, dans laquelle il voyait plus un motif de curiosité qu'un sujet de raillerie. Dans ce cas, pourquoi arborait-il une telle obscénité ? Le colonel aurait dû lui poser la question, mais il était tellement fasciné par le Talent de son interlocuteur qu'il en avait oublié tout le reste.

Oublier... Il y avait quelque chose qu'il ne devait surtout pas oublier. Appeler la salle de garde, peut-être. Il recomposa le numéro, mais le poste était toujours occupé. Et son visiteur qui ne revenait pas !

De qui s'agissait-il, au fait ? Il connut un instant de panique lorsqu'il réalisa qu'il ne savait plus qui se trouvait dans la pièce quelques instants auparavant.

Puis il oublia qu'il y avait eu quelqu'un, il oublia qu'un intrus était censé embarquer sur la prochaine navette, il oublia même le slogan offensant et l'irritation que lui avait procurée la mention de la Psychosphère.

Lorsque, deux jours plus tard, le chef du service informatique vint l'avertir qu'une aya expérimentale avait disparu du mini-réseau du satellite, personne, à bord, n'était en mesure de faire le rapprochement avec le jeune homme porteur d'un badge Fuck l'armée qui était parti ce matin-là par la navette mensuelle.

Car nul n'en avait conservé le souvenir.

Pas même la database locale ; Gloria y avait veillé.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com



Présente éditiion : Editions J’ai Lu, 8 septembre 2008, 183 pages

Voir également :

-
Les Futurs Mystères de Paris, tome 2 : Les Ravisseurs quantiques - Roland C. Wagner (1996), présentation et extrait
- Les Futurs Mystères de Paris, tome 3 : L'odysséee de l'espèce - Roland C. Wagner (1999), présentation
- Les Futurs Mystères de Paris, tome 4 : L'aube incertaine - Roland C. Wagner (1999), présentation et extrait