mercredi, 16 janvier 2013

Autour de la Lune - Jules Verne - 1869

jules verne, autour de la lune science-fiction les voyages extraordinaires,, lune, science-fiction, litterature francaiseTel que présenté dans De la Terre à la Lune (1865), ce 1er décembre, à bord d’un énorme projectile fait d’aluminium et lancé par un gigantesque canon de 900 pieds de long, s’embarquent en partance pour la Lune le président du Gun-Club de Baltimore Impey Barbicane, l’impétueux capitaine Nicholl et le fantaisiste aventurier français Michel Ardan.
Mais le tir de canon loupe sa cible, et voilà que ces trois audacieux voyageurs se retrouvent coincés à tourner en orbite autour de notre satellite. Cet état leur permet des observations uniques de nos astres, le développement d’hypothèses inédites, et malgré cet immobilisme, un certain nombre d’aventures.
Mais peut-être qu’ils trouveront un moyen de revenir sur Terre... ou alors la Terre leur viendra-t-elle peut-être en aide ?
En tout cas ce premier voyage dans l’espace ne sera certainement pas de tout repos.

Suite directe de De la Terre à la Lune (1865), ce second roman de Jules Verne, Autour de la Lune, paru en 1869 dans le Journal des Débats du 4 novembre au 8 décembre, avant de paraître en livre en 1872, se veut être du même genre que son prédécesseur, c’est-à-dire de la science illustrée ou romancée, et dont l’intrigue réelle ne tient que du mince prétexte. Jules Verne nous fait ainsi un relevé de nombreuses connaissances et hypothèses scientifiques concernant la Lune, complètement désuètes pour la plupart, et qui se voient ici discutées par ses trois protagonistes hauts en couleurs. Par moments c’est bien intéressant, par d’autres ce récit qui ne bouge que très peu devient très lassant. Mais rappelons qu’à l’époque le but de Jules Verne était plus d’informer et d’éduquer que de divertir.

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Texte intégral
:

Autour de La Lune - Jules Verne - 1869 by MarcM77



Présente édition : Le Livre de Poche, 15 octobre 2003, 255 pages
ISBN-10: 2253005878 / ISBN-13: 978-2253005872

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Voir également:
Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

mardi, 20 novembre 2012

De la Terre à la Lune, Trajet direct en 97 heures 20 minutes - Jules Verne - 1865

jules verne, litterature francaise, science-fiction, de la terre a la luneAu bout de quatre années de violences la Guerre de Sécession a enfin aboutie à une paix nationale dans les Etats-Unis d’Amérique. Cette paix est célébrée de par le pays, or pourtant à Baltimore certains s’en inquiètent. Il s’agît là des membres du Gun Club, une association rassemblant tous les hauts dignitaires de l’industrie de l’armement, qui voient en cette paix la fin de leurs activités. Ne manquant guère de ressources leur président, un dénommé Barbicane, leur soumet un nouveau projet, bien loin de leurs activités guerrières. Alors que le Gun Club assemble tous les experts en artillerie, pourquoi ne pas unir leurs forces afin de construire le plus grand et puissant canon de l’histoire afin d’envoyer un projectile sue la Lune.
Rapidement le monde entier qui s’emballe pour ce projet. Et rapidement le projectile à envoyer est replanifié pour permettre son habitation par des scientifiques.
Et c’est ainsi que débute la première conquête humaine de la Lune.

Après avoir fait découvrir de nombreuses contrées du monde à ses lecteurs de par ses Voyages Extraordinaires  Jules Verne se devait « d’organiser » un périple vers le Lune. C’est ainsi que paraît du 14 septembre au 14 octobre dans le Journal des débats ce roman De la Terre à la Lune, Trajet direct en 97 heures 20 minutes qui raconte et explique comment l’homme pourra se rendre sur la lune.
De la Terre à la Lune forme la première partie d'un diptyque, qui se clôt avec Autour de la Lune, paru quatre ans plus tard.
Il s’agît ici évidemmentde d’un roman d’anticipation, de science-fiction même, car l’homme ne marchera sur la Lune que plus d’un siècle plus tard. Et pourtant à la fin du XIXème siècle de nombreux scientifiques réfléchissaient déjà sur cette question. Et à Jules verne dont faire ici un résume, sous la forme narrative d’un roman de fiction. Et il est étonnant de lire aujourd’hui, comment à cette époque on pouvait s’imaginer ce genre de voyage spatial. Et par moments cela en devient même drôle, voire rigolo. C’est à se demander si nous-mêmes n’aurons pas l’air bien ridicules avec nos conceptions scientifiques actuelles. Certainement...
Toutefois, et contrairement à ce qui est souvent prétendu, Jules Verne n’est pas le premier à avoir imaginé un tel voyage, la littérature regorge de ce genre d’exemples, et puis l’auteur des Voyages Extraordinaires n’a hélas rien d’un grand visionnaire, tant la description de ces aventures semblent bien lointaines de toute crédibilité, cela toujours en comparaison d’autres récits de l’époque (p.ex pourquoi avoir privilégié le principe du canon à celui de la fusée, pourtant bien connu à l’époque).

Que reste-t-il donc aujourd’hui de ce roman d’une anticipation passée ? Finalement plus grand-chose. L’auteur se consacre principalement à l’émerveillement scientifique et technologique, au point de délaisser toute intrigue. Ce que les gens voulaient à l’époque, ils ne le veulent peut-être plus aujourd’hui, et ce roman a certainement perdu tout son intérêt.
Sauf peut-être celui, pourtant important qui m’a fait lire ce texte jusqu’au bout, de découvrir les réflexions scientifiques d’antan, datant d’une époque où l’on pouvait même imaginer le Lune habitée par une population extra-terrestre, celles qui vont amener à la construction du super canon et l’envoi de la première navette vers la Lune.
La suite que Jules Verne donnera à ce roman quatre ans plus tard avec Autour de la Lune fera découvrir au lecteur ce qu’il adviendra de ces premiers spationautes après ce premier lancement.

A découvrir, donc ! et cela malgré tout !

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Texte intégral :

De La Terre a La Lune - Jules Verne - 1865

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Voir également:
Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
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Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
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lundi, 16 juillet 2012

L'Étoile du sud - Jules Verne - 1884

jules verne, les voyages extraordinaires, l'étoile du sud, l etoile du sud, grikaland, afrique du sud, diamants, litterature francaiseXIXe siècle au Grikaland, Afrique du Sud. Le commerce des diamants fait la richesse du pays, dont surtout celle de quelques grands propriétaires terriens. L’ingénieur français Cyprien Méré, n’ayant aucune fortune personnelle, souhaite obtenir la main de la belle Alice Watkins, fille d’un riche propriétaire de mines diamantifères, main évidemment refusée pour une question d’argent.
Ne baissant pas les bras Cyprien décide de mériter l’objet de son désir en trouvant le plus gros diamant imaginable. Et il compte utiliser ses connaissances scientifiques pour réussir, c’est à dire fabriquer un diamant artificiel. Après plusieurs essais, il croit y être enfin arrivé en découvrant dans son appareil un énorme joyau qu’il baptisera l’Etoile du Sud. Mais une telle richesse attire les convoitises, d’autant plus que l’invention de du français risque de mettre à mal tous les propriétaires de mines. Car à quoi bon creuser dans des mines, si on peut fabriquer des diamants dans un laboratoire.
Et d’ailleurs l’Etoile du Sud ne tardera pas à disparaître, ce qui précipitera l’ingénieur dans une suite événements extraordinaires à travers ces magnifiques terres australes.

L’Étoile du sud de Jules Verne n’est en fait pas réellement un roman de cet illustre auteur. En effet il avait été écrit par Paschal Grousset qui l’a vendu à l’éditeur Hetzel, qui le remettre à Jules Verne qui le remaniera et le signera. Il parut ensuite du 1er janvier au 15 octobre 1884 sous forme de feuilleton Magasin d'éducation et de récréation avant d’être publié in octavo la même année.
Si ce n’est un vrai Jules Verne, cela y ressemble tout de même fortement. On y trouve tous les éléments propres à l’oeuvre de l’auteur : les voyages, la découverte de pays encore peu connus (surtout à l’époque), un fort aspect scientifique (ici la géologie et les diamants) et beaucoup d’aventures et de rebondissements.
Bref tout y est pour faire de L’Etolie du sud un roman bien divertissant qui plaira tout autant à un public plus jeune qu’adulte.


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Texte intégral :

L'Etoile du Sud - Jules Verne - 1884

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Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
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- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
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lundi, 11 juin 2012

Cinq semaines en ballon - Jules Verne - 1863

jules verne,cinq semaines en ballon,litterature francaise,romans d aventures,les voyages extraordinaires,afriqueXIXème siècle - Le vaste continent africain est toujours un mystère pour les savants du monde. Personne n’a encore pu explorer ces vastes terres dont les mystères s’accumulent au fur et à mesure des découvertes faites.
L'inventeur Samuel Fergusson, accompagné de son domestique Joe et de son ami Dick Kennedy, tente d’y remédier en entreprenant de traverser l’Afrique d’est en ouest au moyen d'un ballon gonflé à l'hydrogène. Il a en effet inventé un dispositif qui, en lui évitant de perdre du gaz ou de devoir jeter du lest pour régler son altitude, autorise de plus longs voyages. L'expédition est supposée faire la liaison entre les régions explorées par Burton et Speke en Afrique orientale et celles parcourues par Heinrich Barth dans les régions du Sahara et du Tchad. Partis de Zanzibar, les trois aéronautes effectuent la traversée au terme desquelles ils parviennent au Sénégal.
Mais un tel voyage à une telle époque ne se fera pas sans risque, et ce n’est que au prix de nombreuses aventures et périls que ces trois voyageurs atteindront leur but tant recherché.

Cinq semaines en ballon de Jules Verne fut publié en 1863 et fut le premier roman de l’auteur à être édité par Jules Hetzel et présenté sous la dénomination de Voyages Extraordinaires. Et on y trouve déjà tous les éléments qui feront le succès de cette série encore jusqu’à aujourd’hui : découvertes technologiques et géographiques, histoire, aventures multiples... La série des Voyages Extraordinaires se voulait à l’époque pédagogique, et cela marche encore aujourd’hui auprès d’un public plus jeune tout en attirant encore et toujours les plus âgés.
Jules Verne, ici, en profite pour faire découvrir à son lectorat le vaste et mystérieux continent africain, le parcourant d’est en ouest, tout en racontant toute l’histoire des grands explorateurs qui peu à peu l’ont fait découvrir à l’Europe. Evidemment le regard porté sur l’Afrique est celui du 19ème siècle, et on y retrouve donc certains poncifs et préjugés propres à l’époque, certains éléments pouvant même être assez dérangeants.

Mais en fin de compte l’aventure y est bel et bien, et le lecteur est vite porté par l’enthousiasme de l’auteur à nous faire découvrir l’Afrique.

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Présente édition : Le Livre de poche, 26 juin 1974, 372 pages


Texte en intégral :

Cinq Semaines en Ballon - Jules Verne - 1863

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Voir également :
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

mercredi, 04 janvier 2012

Les Tribulations d’un Chinois en Chine - Jules Verne - 1879

jules verne, litterature francaise, les tribulations d'un chinois en chine, chine romans d aventuresKin-Fo est un jeune chinois richissime. Tout lui sourit dans la vie : les affaires qui engendrent tant qu’il n’a guère besoin de travailler, et les amours sous les traits de la belle Lé-Ou qu’il s’apprête à épouser. Pourtant Kin-Fo n’est pas heureux. Il s’ennuie et tout l’indiffère.
Un jour, soudain, l’une des banques qui hébergeait les fortunes de Kin-Fo fait faillite, et voilà l’homme ruiné du jour au lendemain. Ne voulant pas imposer une vie de misère à sa future épouse, il décide de mettre un terme à ses jours après avoir souscrit une assurance-vie au bénéfice de sa fiancée. Ainsi aussi, espère-t-il, connaître au moins une fois dans sa vie une émotion, celle de sa propre disparition. Mais le suicide manque de piment à ses yeux. Il fait alors jurer à Wang, son ami et philosophe au passé trouble, de le tuer dans les deux mois. Wang accepte avec réticence, et disparaît laissant Kin-Fo seul dans l’attente de sa mort.
Quelques jours plus tard un revirement financier rend Kin-Fo à nouveau richissime. Il décide de profiter de cette aubaine pour profiter de la vie et épouser la belle Lé-Ou. Mais sa vie est sous contrat, il doit d’abord retrouver Wang pour tout annuler. C’est alors quer Kin-Fo comprend la valeur de la vie et s’ensuit une cavale de deux mois à travers la Chine toute entière pour mettre la main sur son futur assassin avant que celui-ci ne remplisse la promesse faite.

Il faut avoir connu le malheur, la peur et les soucis pour pouvoir connaître et apprécier le bonheur, tel peut se résumer facilement l’idée de base du roman Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Jules Verne, paru du 2 juillet au 7 août dans Le Temps  avant d’être publié en volume dès le 11 août, et qui s’avère être un véritable petit joyau des Voyages Extraordinaires. Evidemment Jules Verne n’a jamais mis les pieds en Chine et pourtant le récit marche à merveille, plein de rebondissements et haletant d’un bout à l’autre. Certaines considérations prêtent à énervement, mais en général c’est réussi.

Le roman a été très librement adapté en 1965 par Philippe de Broca avec l’acteur Jean-Paul Belmondo dans le rôle principal.


Les Tribulations d’un Chinois en Chine est un récit très divertissant emmenant son lecteur dans une Chine imaginée du XIXème siècle.

A découvrir !

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Extrait : premier chapitre

Où la personnalité et la nationalité des personnages se dégagent peu à peu.

« Il faut pourtant convenir que la vie a du bon ! s’écria un des convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en grignotant une racine de nénuphar au sucre.


- Et du mauvais aussi ! répondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant d’un délicat aileron de requin avait failli étrangler !

- Soyons philosophes ! dit alors un personnage plus âgé, dont le nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres, montées sur tiges de bois. Aujourd’hui, on risque de s’étrangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce nectar ! C’est la vie, après tout ! »

Et cela dit, cet épicurien, d’humeur accommodante, avala un verre d’un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s’échappait lentement d’une théière de métal.


« Quant à moi, reprit un quatrième convive, l’existence me paraît très acceptable, du moment qu’on ne fait rien et qu’on a le moyen de ne rien faire !


- Erreur ! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l’étude et le travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances, c’est chercher à se rendre heureux !…


- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien !


- N’est-ce pas le commencement de la sagesse ?


- Et quelle en est la fin ?


- La sagesse n’a pas de fin ! répondit philosophiquement l’homme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprême ! »


Ce fut alors que le premier convive s’adressa directement à l’amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c’est-à-dire la plus mauvaise place, ainsi que l’exigeaient les lois de la politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien dire toute cette dissertation inter pocula.


« Voyons ! Que pense notre hôte de ces divagations après boire ? Trouve-t-il aujourd’hui l’existence bonne ou mauvaise ? Est-il pour ou contre ? »


L’amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques ; il se contenta, pour toute réponse, d’avancer dédaigneusement les lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien.


« Peuh ! » fit-il.


C’est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C’est une « moue » articulée.


Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors d’arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son opinion. Il se défendit d’abord de répondre, et finit par affirmer que la vie n’avait ni bon ni mauvais. À son sens, c’était une « invention » assez insignifiante, peu réjouissante en somme !


« Voilà bien notre ami !

- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n’a encore troublé son repos !

- Et quand il est jeune !


- Jeune et bien portant !


- Bien portant et riche !


- Très riche !


- Plus que très riche !


- Trop riche peut-être ! »


Ces interpellations s’étaient croisées comme les pétards d’un feu d’artifice, sans même amener un sourire sur l’impassible physionomie de l’amphitryon. Il s’était contenté de hausser légèrement les épaules, en homme qui n’a jamais voulu feuilleter, fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n’en a pas même coupé les premières pages !


Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus, il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son esprit n’était pas sans culture, son intelligence s’élevait au-dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant d’autres pour être un des heureux de ce monde ! Pourquoi ne l’était-il pas ?


Pourquoi ?


La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un coryphée du chœur antique :


« Ami, dit-il, si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n’as jamais été malade… Je veux dire : tu n’as jamais été malheureux ! C’est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si le malheur ne l’a jamais touché, ne fût-ce qu’un instant ! »


Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein d’un champagne puisé aux meilleures marques :


« Je souhaite un peu d’ombre au soleil de notre hôte, dit-il, et quelques douleurs à sa vie ! »


Après quoi, il vida son verre tout d’un trait.


L’amphitryon fit un geste d’acquiescement, et retomba dans son apathie habituelle.


Où se tenait cette conversation ? Était-ce dans une salle à manger européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg ? Ces six convives devisaient-ils dans le salon d’un restaurant de l’ancien ou du nouveau monde ? Quels étaient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu d’un repas, sans avoir bu plus que de raison ?


En tout cas, ce n’étaient pas des Français, puisqu’ils ne parlaient pas politique !


Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement décoré. À travers le lacis des vitres bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête des baies s’enjolivait d’arabesques découpées, enrichies de sculptures variées, représentant des beautés célestes et terrestres, animaux ou végétaux d’une faune et d’une flore fantaisistes.


Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces à double biseau. Au plafond, une « punka » agitant ses ailes de percale peinte, rendait supportable la température ambiante.


La table, c’était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces d’argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier, ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux revers capitonnés de l’ameublement moderne.


Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs s’entremêlaient de lis et de chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d’or ou de jade, coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées, elles servaient ou desservaient d’une main, tandis que, de l’autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui ravivait les courants d’air déplacés par la punka du plafond.


Le repas n’avait rien laissé à désirer. Qu’imaginer de plus délicat que cette cuisine à la fois propre et savante ? Le Bignon de l’endroit, sachant qu’il s’adressait à des connaisseurs, s’était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dîner.


Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des œufs pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d’hirondelle aux œufs brouillés, des fricassées de « ging-seng », des ouïes d’esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des têtards d’eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de moineau et des yeux de mouton piqués d’une pointe d’ail, des ravioles au lait de noyaux d’abricots, des matelotes d’olothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines d’arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du « long-yen » à chair blanche, et du « li-chi » à pulpe pâle, châtaignes d’eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d’un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l’inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l’aide de petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance.


Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide parfumé, mais des serviettes imbibées d’eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction.


Ce n’était toutefois qu’un entr’acte dans le repas, une heure de far niente, dont la musique allait remplir les instants.


En effet, une troupe de chanteuses et d’instrumentistes entra dans le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste et décente. Mais quelle musique et quelle méthode ! Des miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité, s’élevant en notes aiguës jusqu’aux dernières limites de perception du sens auditif ! Quant aux instruments, violons dont les cordes s’enchevêtraient dans les fils de l’archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des chants et des chanteuses, qu’ils accompagnaient à grand fracas.


Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme de son répertoire. Sur un geste de l’amphitryon, qui lui laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau monde.


Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d’avance, se retira, non sans emporter force bravos dont elle alla faire encore une importante récolte dans les salons voisins.


Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour passer d’une table à une autre, - ce qu’ils firent non sans grandes cérémonies et compliments de toutes sortes.


Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre moine bouddhiste, debout sur son radeau légendaire. Chacun reçut aussi une pincée de thé, qu’il mit à infuser, sans sucre, dans l’eau bouillante que contenait sa tasse, et qu’il but presque aussitôt.


Quel thé ! Il n’était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui l’avait fourni, l’eût falsifié par le mélange malhonnête de feuilles étrangères, ni qu’il eût déjà subi une première infusion et ne fût plus bon qu’à balayer les tapis, ni qu’un préparateur indélicat l’eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse ! C’était le thé impérial dans toute sa pureté. C’étaient ces feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car l’arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir !


Un Européen n’aurait pas eu assez d’interjections laudatives pour célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites gorgées, sans s’extasier autrement, — en connaisseurs qui en avaient l’habitude.


C’est que ceux-ci, il faut le dire, n’en étaient plus à apprécier les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne société, richement vêtus de la « han-chaol » , légère chemisette, du « ma-coual », courte tunique, de la « haol », longue robe se boutonnant sur le côté ; ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brodé, l’éventail à la ceinture, ces aimables personnages étaient nés au pays même où l’arbre à thé donne une fois l’an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d’hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin, ils l’avaient savouré comme il le méritait pour la délicatesse de ses préparations ; mais son menu, qui eût étonné un étranger, n’était pas pour les surprendre.


En tout cas, ce à quoi ne s’attendaient ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur fit l’amphitryon, au moment où ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traités, ce jour-là, ils l’apprirent alors.


Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la dernière fois, l’indifférent, s’accoudant sur la table, les yeux perdus dans le vague, s’exprima en ces termes :


« Mes amis, écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être la monotonie ! Sera-ce un bien, sera-ce un mal ? l’avenir me l’apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner d’adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié, et…


- Et tu seras le plus heureux des hommes ! s’écria l’optimiste. Regarde ! Les pronostics sont pour toi ! »


En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant d’heureux présages qui ne pouvaient tromper !


Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne, destinée au rôle « d’élément nouveau », dont il avait fait choix, aucun n’eut l’indiscrétion de l’interroger à ce sujet.


Cependant, le philosophe n’avait pas mêlé sa voix au concert général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos, un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le complimenté.


Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l’épaule, et, d’une voix qui semblait moins calme que d’habitude :


« Suis-je donc trop vieux pour me marier ? lui demanda-t-il.


- Non.


- Trop jeune ?


- Pas davantage.


- Tu trouves que j’ai tort ?


- Peut-être !


- Celle que j’ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu’il faut pour me rendre heureux.


- Je le sais.


- Eh bien ?…


- C’est toi qui n’as pas tout ce qu’il faut pour l’être ! S’ennuyer seul dans la vie, c’est mauvais ! S’ennuyer à deux, c’est pire !


- Je ne serai donc jamais heureux ?…


- Non, tant que tu n’auras pas connu le malheur !


- Le malheur ne peut m’atteindre !


- Tant pis, car alors tu es incurable !


- Ah ! ces philosophes ! s’écria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories ! Ils en fabriquent de toute sorte ! Pure camelote, qui ne vaut rien à l’user ! Marie-toi, marie-toi, ami ! J’en ferais autant, si je n’avais fait vœu de ne jamais rien faire ! Marie-toi, et, comme disent nos poètes, puissent les deux phénix t’apparaître toujours tendrement unis ! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte !

- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l’épreuve du malheur ! »

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte ; puis, après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des autres.


À la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu exotique qui le composait, à l’habillement des convives, à leur manière de s’exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories, le lecteur a deviné qu’il s’agissait de Chinois, non de ces « Célestials » qui semblent avoir été décollés d’un paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du Céleste Empire, déjà « européennisés » par leurs études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les civilisés de l’Occident.


En effet, c’était dans le salon d’un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles, à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de l’inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci et Houal le lettré.


Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune, pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si poétiquement les heures de la nuit chinoise.

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Présente édition : Le Livre de Poche, 1 mars 1976, 340 pages

Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

vendredi, 21 octobre 2011

Une ville flottante - Jules Verne - 1871

jules verne, les voyages extraordinaires, le great eastern, litterature francaise, une ville flottanteUne ville flottante de Jules Verne, paru en 1871, nous conte la traversée mouvementée et riche en péripéties de l’Atlantique, reliant Liverpool à New York, sur un immense paquebot, le Great Eastern, un navire si immense que l’auteur le compare à une véritable ville. Le narrateur, émerveillé par la technologie en oeuvre va découvrir peu à peu une société éphémère et être impliqué dans une sombre intrigue de vengeance. Son voyage s’arrêtera au bord des chutes du Niagara au dénouement de l’intrigue.

Jules Verne s’inspira pour ce roman d’un voyage qu’il effectua lui-même avant de faire paraître ce texte dans le Journal des Débats du 9 août au 6 septembre 1870 sous forme de feuilleton, avant qu’un volume ne paraisse une année par après.

Pour Jules Verne l’intérêt du roman réside évidemment dans son admiration de la technologie de l’époque rêvant à un meilleur encore en lieu et forme d’un navire gigantesque. Le texte fortement descriptif se voit ajouté d’une intrigue passionnelle avec guère d’intérêt et ne semblant servir que de prétexte. Une fin, où l’on découvre le narrateur parcourir les Etats-Unis vers les chutes du Niagara est même carrément inutile. Mais bien sûr il faut replacer ce texte dans le contexte de son époque, un temps où les reportages télé n’existaient pas et que Jules Verne propose à vrai dire plus ce qui semble être un documentaire fantasmé qu’un roman accrochant son lecteur.

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Extrait : Premier chapitre

I


Le 18 mars 1867, j’arrivais à Liverpool. Le Great Eastern devait partir quelques jours après pour New York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage d’amateur, rien de plus. Une traversée de l’Atlantique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je comptais visiter le North-Amérique, mais accessoirement. Le Great Eastern d’abord. Le pays célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steamship est un chef-d’œuvre de construction navale. C’est plus qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais, qui, après avoir traversé la mer, va se souder au continent américain. Je me figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa lutte contre les vents qu’elle défie, son audace devant la mer impuissante, son indifférence à la lame, sa stabilité au milieu de cet élément qui secoue comme des chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon imagination s’était arrêtée en deçà. Toutes ces choses, je les vis pendant cette traversée, et bien d’autres encore qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le Great Eastern n’est pas seulement une machine nautique, si c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui, un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes.


En quittant la gare, je me rendis à l’hôtel Adelphi. Le départ du Great Eastern était annoncé pour le 20 mars. Désirant suivre les derniers préparatifs, je fis demander au capitaine Anderson, commandant du steamship, la permission de m’installer immédiatement à bord. Il m’y autorisa fort obligeamment.


Le lendemain, je descendis vers les bassins qui forment une double lisière de docks sur les rives de la Mersey. Les ponts tournants me permirent d’atteindre le quai de New-Prince, sorte de radeau mobile qui suit les mouvements de la marée. C’est une place d’embarquement pour les nombreux boats qui font le service de Birkenhead, annexe de Liverpool, située sur la rive gauche de la Mersey.


Cette Mersey, comme la Tamise, n’est qu’une insignifiante rivière, indigne du nom de fleuve, bien qu’elle se jette à la mer. C’est une vaste dépression du sol, remplie d’eau, un véritable trou que sa profondeur rend propre à recevoir des navires du plus fort tonnage. Tel le Great Eastern, auquel la plupart des autres ports du monde sont rigoureusement interdits. Grâce à cette disposition naturelle, ces ruisseaux de la Tamise et de la Mersey ont vu se fonder presque à leur embouchure, deux immenses villes de commerce, Londres et Liverpool; de même et à peu près pour des considérations identiques, Glasgow sur la rivière Clyde.


À la cale de New-Prince chauffait un tender, petit bateau à vapeur, affecté au service du Great Eastern. Je m’installai sur le pont, déjà encombré d’ouvriers et de manœuvres qui se rendaient à bord du steamship. Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour Victoria, le tender largua ses amarres et suivit à grande vitesse le flot montant de la Mersey.


À peine avait-il débordé que j’aperçus sur la cale un jeune homme de grande taille, ayant cette physionomie aristocratique qui distingue l’officier anglais. Je crus reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à l’armée des Indes, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. Je l’aurais su. D’ailleurs Mac Elwin était un garçon gai, insouciant, un joyeux camarade, et celui-ci, s’il offrait à mes yeux les traits de mon ami, semblait triste et comme accablé d’une secrète douleur. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le temps de l’observer avec plus d’attention, car le tender s’éloignait rapidement, et l’impression fondée sur cette ressemblance s’effaça bientôt dans mon esprit.


Le Great Eastern était mouillé à peu près à trois milles en amont, à la hauteur des premières maisons de Liverpool. Du quai de New-Prince, on ne pouvait l’apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière que j’entrevis sa masse imposante. On eût dit une sorte d’îlot à demi estompé dans les brumes. Il se présentait par l’avant, ayant évité au flot; mais bientôt le tender prit du tour et le steamship se montra dans toute sa longueur. Il me parut ce qu’il était énorme ! Trois ou quatre « charbonniers », accostés à ses flancs, lui versaient par ses sabords percés au-dessus de la ligne de flottaison leur chargement de houille. Près du Great Eastern, ces trois-mâts ressemblaient à des barques. Leurs cheminées n’atteignaient même pas la première ligne des hublots évidés dans sa coque; leurs barres de perroquet ne dépassaient pas ses pavois. Le géant aurait pu hisser ces navires sur son portemanteau en guise de chaloupes à vapeur.


Cependant le tender s’approchait; il passa sous l’étrave droite du Great Eastern, dont les chaînes se tendaient violemment sous la poussée du flot; puis, le rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui serpentait sur ses flancs. Dans cette position, le pont du tender affleurait seulement la ligne de flottaison du steamship, cette ligne qu’il devait atteindre en pleine charge, et qui émergeait encore de deux mètres.


Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et gravissaient ces nombreux étages de marches qui se terminaient à la coupée du navire. Moi, la tête renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste qui regarde un édifice élevé, je contemplais les roues du Great Eastern.


Vues de côté, ces roues paraissaient maigres, émaciées, bien que la longueur de leurs pales fût de quatre mètres; mais, de face, elles avaient un aspect monumental. Leur élégante armature, la disposition du solide moyeu, point d’appui de tout le système, les étrésillons entrecroisés, destinés à maintenir l’écartement de la triple jante, cette auréole de rayons rouges, ce mécanisme à demi perdu dans l’ombre des larges tambours qui coiffaient l’appareil, tout cet ensemble frappait l’esprit et évoquait l’idée de quelque puissance farouche et mystérieuse.


Avec quelle énergie ces pales de bois, si vigoureusement boulonnées, devaient battre les eaux que le flux brisait en ce moment contre elles ! Quels bouillonnements des nappes liquides, quand ce puissant engin les frappait coup sur coup ! Quels tonnerres engouffrés dans cette caverne des tambours, lorsque le Great Eastern marchait à toute vapeur sous la poussée de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de diamètre et cent soixante-six pieds de circonférence, pesant quatre-vingt-dix tonneaux et donnant onze tours à la minute !


Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le pied sur les marches de fer cannelées, et, quelques instants après, je franchissais la coupée du steamship.

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Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

 

lundi, 13 décembre 2010

L’île à hélice - Jules Verne - 1895

bibliotheca jules verne l ile a helice.jpgLe quatuor concertant, orchestre français composé par le violoncelliste Sébastien Zorn, les violons Frascolin et Yvernès et l’alto Pinchinat, alors qu’ils sont en route pour donner un concert à San Diego en Californie, se voient enlevés sur Standard Island, une immense île artificielle conçue afin que les riches milliardaires yankees puissent y vivre entre eux bien loin des tracas du Nouveau et l’Ancien Contient. Et afin de bénéficier continuellement du meilleur des climats l’île, propulsée par d’immenses hélices, ne cesse de traverser le Pacifique au plus grand bonheur de ses résidents. Standard Island ne manque de rien, tout le luxe imaginable y est, et le confort est apporté par des installations électriques futuristes. Pour se connecter au monde, une réseau d’immenses tuyaux a été installé au fond de l’océan, afin de rester continuellement connecté au monde extérieur. Hélas la seule chose qui leur manque est la musique jouée par un orchestre, d’où la présence forcée du quatuor français. Un contrat qu’ils ne peuvent refuser leur est proposé, et voici les quatre français embarqués pour un an sur l’ile à hélice.
Ainsi voyagent-ils au gré des pérégrinations de l’île, profitant de cette construction idyllique.
Mais une utopie ne peut subsister indéfiniment face aux dangers du monde, malgré les dollars de ses riches habitants, et l’île à hélice devra faire face à bien nombreux dangers. Des fauves l’abordent, des fauves l’envahissent… et des dissensions politiques finiront par y mettre une fin tragique.

L’île à hélice de Jules Verne est d’abord paru en 1895 dans le Magasin d'Éducation et de Récréation du 1er janvier au 15 décembre, puis en volume dès le 21 novembre avant d’être publié en tant que roman. Il y imagine la construction d’une utopie, une île à hélice, sur laquelle ne vivraient que des milliardaires. Dès le départ, à l’instar de ce modeste quatuor de musiciens victime des caprices de ces milliardaires, Jules Verne se lance dans une critique violente contre le capitalisme et son arrogance en décrivant comment un progrès technique, qui aurait pu intéresser le plus grand, est finalement détourné pour ne servir que le confort d’une certaine classe. Et cette critique se renforce, alors qu’au gré des pérégrinations de l’île à travers le Pacifique, sa population est mise en contraste avec le naturel des îles abordées et de leurs populations plus primitives. Mais aussi utopique que puisse être Standard Island celle-ci ne survivra pas face à la nature humaine, cherchant continuellement à se regrouper en clans adverses, ici en Babordais et Tribordais, pour se disputer sur tout et rien.Comme à son habitude Jules Verne en profite pour étaler tout son savoir sur les régions traversés par l’île, lui-même n’ayant pas été à l’Océan Pacifique mais informé par de nombreux récits de voyage de l’époque. Il nous fait ainsi découvrir ces îles paradisiaques que sont l’archipel hawaïien, les îles Fidji, les îles Sandwich et bien d’autres.
Ce roman, contrairement aux autres de l’auteur, manque hélas cruellement d’action et d’intrigue. Les descriptions sont longues et nombreuses, et ce n’est que vers la fin que l’action commence à réellement se mettre en place.

Il n’empêche que L’île à hélice séduit grâce à son humour bon enfant, ses personnages attachants… et nul autre que Jules Verne pour nous conter les magnificences de notre Terre.

 


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Extrait
:
premier chapitre

Le Quatuor Concertant

Lorsqu’un voyage commence mal, il est rare qu’il finisse bien. Tout au moins, est-ce une opinion qu’auraient le droit de soutenir quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En effet, le coach, dans lequel ils avaient dû prendre place à la dernière station du rail-road, vient de verser brusquement contre le talus de la route.


«Personne de blessé?… demande le premier, qui s’est lestement redressé sur ses jambes.

– J’en suis quitte pour une égratignure! répond le second, en essuyant sa joue zébrée par un éclat de verre.

– Moi pour une écorchure!» réplique le troisième, dont le mollet perd quelques gouttes de sang.

Tout cela peu grave, en somme.

«Et mon violoncelle?… s’écrie le quatrième. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à mon violoncelle!»

Par bonheur, les étuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les deux violons, ni l’alto, n’ont souffert du choc, et c’est à peine s’il sera nécessaire de les remettre au diapason. Des instruments de bonne marque, n’est-il pas vrai?

«Maudit chemin de fer qui nous a laissés en détresse à moitié route!… reprend l’un.

– Maudite voiture qui nous a chavirés en pleine campagne déserte!… riposte l’autre.

– Juste au moment où la nuit commence à se faire!… ajoute le troisième.

– Heureusement, notre concert n’est annoncé que pour après-demain!» observe le quatrième.

Puis, diverses réparties cocasses de s’échanger entre ces artistes, qui ont pris gaiement leur mésaventure. Et l’un d’eux, suivant une habitude invétérée, empruntant ses calembredaines aux locutions de la musique, de dire:

«En attendant, voilà notre coach mi sur le do!

– Pinchinat! crie l’un de ses compagnons.

– Et mon opinion, continue Pinchinat, c’est qu’il y a un peu tropd’accidents à la, clef!

– Te tairas-tu?…

– Et que nous ferons bien de transposer nos morceaux dans un autre coach!» ose ajouter Pinchinat.

Oui! un peu trop d’accidents, en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder à l’apprendre.

Tous ces propos ont été tenus en français. Mais ils auraient pu l’être en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott et de Cooper comme sa propre langue, grâce à de nombreuses pérégrinations au milieu des pays d’origine anglo-saxonne. Aussi est-ce en cette langue qu’ils viennent interpeller le conducteur du coach.

Le brave homme a le plus souffert, ayant été précipité de son siège à l’instant où s’est brisé l’essieu de l’avant-train. Toutefois, cela se réduit à diverses contusions moins graves que douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d’une foulure. De là, nécessité de lui trouver quelque mode de transport jusqu’au prochain village.

C’est miracle, en vérité, que l’accident n’ait provoqué mort d’homme. La route sinue à travers une contrée montagneuse, rasant des précipices profonds, bordée en maints endroits de torrents tumultueux, coupée de gués malaisément praticables Si l’avant-train se fût rompu quelques pas en aval, nul doute que le véhicule eût roulé sur les roches de ces abîmes, et peut-être personne n’aurait-il survécu à la catastrophe.

Quoi qu’il en soit, le coach est hors d’usage. Un des deux chevaux, dont la tête a heurté une pierre aiguë, râle sur le sol. L’autre est assez grièvement blessé à la hanche. Donc, plus de voiture et plus d’attelage.

En somme, la mauvaise chance ne les aura guère épargnés, ces quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux accident en vingt-quatre heures… et, à moins qu’on ne soit philosophe…

A cette époque, San-Francisco, la capitale de l’État, est en communication directe par voie ferrée avec San-Diégo, située presque à la frontière de la vieille province californienne. C’est vers cette importante ville, où ils doivent donner le surlendemain un concert très annoncé et très attendu, que se dirigeaient les quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train n’était guère qu’à une cinquantaine de milles de San-Diégo, lorsqu’un premier contretemps s’est produit.

Oui, contretemps! comme le dit le plus jovial de la troupe, et l’on voudra bien tolérer cette expression de la part d’un ancien lauréat de solfège.

Et s’il y a eu une halte forcée à la station de Paschal, c’est que la voie avait été emportée par une crue soudaine sur une longueur de trois à quatre milles. Impossible d’aller reprendre le rail-road à deux milles au delà, le transbordement n’ayant pas encore été organisé, car l’accident ne datait que de quelques heures.

Il a fallu choisir: ou attendre que la voie fût redevenue praticable, ou prendre, à la prochaine bourgade, une voiture quelconque pour San-Diégo.

C’est à cette dernière solution que s’est arrêté le quatuor. Dans un village voisin, on a découvert une sorte de vieux landau sonnant la ferraille, mangé des mites, pas du tout confortable. On a fait prix avec le louager, on a amorcé le conducteur par la promesse d’un bon pourboire, on est parti avec les instruments sans les bagages. Il était environ deux heures de l’après-midi, et, jusqu’à sept heures du soir, le voyage s’est accompli sans trop de difficultés ni trop de fatigues. Mais voici qu’un deuxième contretemps vient de se produire: versement du coach, et si malencontreux qu’il est impossible de se servir dudit coach pour continuer la route.

Et le quatuor se trouve à une bonne vingtaine de milles de San-Diégo!

Aussi, pourquoi quatre musiciens, Français de nationalité, et, qui plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurés à travers ces régions invraisemblables de la Basse-Californie?

Pourquoi?… Nous allons le dire sommairement, et peindre de quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste distributeur de rôles, allait introduire parmi les personnages de cette extraordinaire histoire.

Dans le cours de cette année-là, – nous ne saurions la préciser à trente ans près, – les États-Unis d’Amérique ont doublé le nombre des étoiles du pavillon fédératif. Ils sont dans l’entier épanouissement de leur puissance industrielle et commerciale, après s’être annexé le Dominion et Canada jusqu’aux dernières limites de la mer polaire, les provinces mexicaines, guatémaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes jusqu’au canal de Panama. En même temps, le sentiment de l’art s’est développé chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs productions se limitent à un chiffre restreint dans le domaine du beau, si leur génie national se montre encore un peu rebelle en matière de peinture, de sculpture et de musique, du moins le goût des belles œuvres s’est-il universellement répandu chez eux. A force d’acheter au poids de l’or les tableaux des maîtres anciens et modernes pour composer des galeries privées ou publiques, à force d’engager à des prix formidables les artistes lyriques ou dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils se sont infusé le sens des belles et nobles choses qui leur avait manqué si longtemps.

En ce qui concerne la musique, c’est à l’audition des Meyerbeer, des Halévy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des Massé, des Saint-Saëns, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle, que se sont d’abord passionnés les dilettanti du nouveau continent. Puis, peu à peu, ils sont venus à la compréhension de l’œuvre plus pénétrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers les sources de cet art sublime, qui s’épanchait à pleins bords au cours de XVIIIe siècle. Après les opéras, les drames lyriques, après les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites d’orchestre. Et, précisément, à l’heure où nous parlons, la sonate fait fureur chez les divers États de l’Union. On la paierait volontiers à tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars la noire, cinq dollars la croche.

C’est alors que, connaissant cet extrême engouement, quatre instrumentistes de grande valeur eurent l’idée d’aller demander le succès et la fortune aux États-Unis d’Amérique. Quatre bons camarades, anciens élèves du Conservatoire, très connus à Paris, très appréciés aux auditions de ce qu’on appelle «la musique de chambre», jusqu’alors peu répandue dans le Nord-Amérique. Avec quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment profond, ils interprétaient les œuvres de Mozart, de Beethoven, de Mendelsohn, d’Haydn, de Chopin, écrites pour quatre instruments à cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle! Rien de bruyant, n’est-il pas vrai, rien qui dénotât le métier, mais quelle exécution irréprochable, quelle incomparable virtuosité! Le succès de ce quatuor est d’autant plus explicable qu’à cette époque on commençait à sa fatiguer des formidables orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit qu’un ébranlement artistement combiné des ondes sonores, soit. Encore ne faut-il pas déchaîner ces ondes en tempêtes assourdissantes.

Bref, nos quatre instrumentistes résolurent d’initier les Américains aux douces et ineffables jouissances de la musique de chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et, pendant ces deux dernières années, les dilettanti yankees ne leur ménagèrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matinées ou soirées musicales furent extrêmement suivies. Le Quatuor Concertant – ainsi les désignait-on, – pouvait à peine suffire aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fête, pas de réunion, pas de raout, pas de five o’clock, pas de garden-partys même qui eussent mérité d’être signalés à l’attention publique. A cet engouement, ledit quatuor avait empoché de fortes sommes, lesquelles, si elles se fussent accumulées dans les coffres de la Banque de New-York, auraient constitué déjà un joli capital. Mais pourquoi ne point l’avouer? Ils dépensent largement, nos Parisiens américanisés! Ils ne songent guère à thésauriser, ces princes de l’archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris goût à cette existence d’aventures, assurés de rencontrer partout et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York à San-Francisco, de Québec à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Écosse au Texas, enfin quelque peu bohèmes, – de cette Bohême de la jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la plus enviable, la plus aimée province de notre vieille France!

Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les présenter individuellement et nommément à ceux de nos lecteurs qui n’ont jamais eu et n’auront même jamais le plaisir de les entendre.

Yvernès, – premier violon, – trente-deux ans, taille au-dessus de la moyenne, ayant eu l’esprit de rester maigre, cheveux blonds aux pointes bouclées, figure glabre, grands yeux noirs, mains longues, faites pour se développer démesurément sur la touche de son Guarnérius, attitude élégante, aimant à se draper dans un manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de soie à haute forme, un peu poseur peut-être, et, à coup sûr, le plus insoucieux de la bande, le moins préoccupé des questions d’intérêt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir.

Frascolin, – deuxième violon, – trente ans, petit avec une tendance à l’obésité, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de barbe, tête forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et marqué de rouge à l’endroit où portent les pinces de son lorgnon de myope à monture d’or dont il ne saurait se passer, bon garçon, obligeant, serviable, acceptant les corvées pour en décharger ses compagnons, tenant la comptabilité du quatuor, prêchant l’économie et n’étant jamais écouté, pas du tout envieux des succès de son camarade Yvernès, n’ayant point l’ambition de s’élever jusqu’au pupitre du violon solo, excellent milicien d’ailleurs, – et alors revêtu d’un ample cache-poussière par-dessus son costume de voyage.

Pinchinat, – alto, que l’on traite généralement de «Son Altesse», vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus folâtre aussi, un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entière, tête fine, yeux spirituels toujours en éveil, chevelure tirant sur le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents blanches et acérées, indécrottable amateur de calembredaines et calembours, prêt à l’attaque comme à la riposte, la cervelle en perpétuel emballement, ce qu’il attribue à la lecture des diverses clés d’utqu’exigé son instrument, – «un vrai trousseau de ménagère», disait-il, – d’une bonne humeur inaltérable, se plaisant aux farces sans s’arrêter aux désagréments qu’elles pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois réprimandé, morigéné, «attrapé» par le chef du Quatuor Concertant.

Car il y a un chef, le violoncelliste Sébastien Zorn, chef par son talent, chef aussi par son âge, – cinquante-cinq ans, petit, boulot, resté blond, les cheveux abondants et ramenés en accroche-cœurs sur les tempes, la moustache hérissée se perdant dans le fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique cuite, les yeux luisant à travers les lentilles de ses lunettes qu’il double d’un lorgnon lorsqu’il déchiffre, les mains potelées, la droite, accoutumée aux mouvements ondulatoires de l’archet, ornée de grosses bagues à l’annulaire et au petit doigt.

Nous pensons que ce léger crayon suffit à peindre l’homme et l’artiste. Mais ce n’est pas impunément que, pendant une quarantaine d’années, on a tenu une boîte sonore entre ses genoux. On s’en ressent toute sa vie, et le caractère en est influencé. La plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le verbe haut, la parole débordante, non sans esprit d’ailleurs. Et tel est bien Sébastien Zorn, auquel Yvernès, Frascolin, Pinchinat ont très volontiers abandonné la direction de leurs tournées musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s’y entend. Habitués à ses façons impérieuses, ils en rient lorsqu’elles «dépassent la mesure», – ce qui est regrettable chez un exécutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux Pinchinat. La composition des programmes, la direction des itinéraires, la correspondance avec les imprésarios, c’est à lui que sont dévolues ces occupations multiples qui permettent à son tempérament agressif de se manifester en mille circonstances. Où il n’intervenait pas, c’était dans la question des recettes, dans le maniement de la caisse sociale, confiée aux soins du deuxième violon et premier comptable, le minutieux et méticuleux Frascolin.

Le quatuor est maintenant présenté, comme il l’eût été sur le devant d’une estrade. On connaît les types, sinon très originaux, du moins très distincts qui le composent. Que le lecteur permette aux incidents de cette singulière histoire de se dérouler: il verra quelle figure sont appelés à y faire ces quatre Parisiens, lesquels, après avoir recueilli tant de bravos à travers les États de la Confédération américaine, allaient être transportés… Mais n’anticipons pas, «ne pressons pas le mouvement!» s’écrierait Son Altesse, et ayons patience.

Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir, sur une route déserte de la Basse-Californie, près des débris de leur «voiture versée» – musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si Frascolin, Yvernès et lui ont pris philosophiquement leur parti de l’aventure, si elle leur a même inspiré quelques plaisanteries de métier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l’occasion de se livrer à un accès de colère. Que voulez-vous? Le violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dît, du sang sous les ongles. Aussi Yvernès prétend-il qu’il descend de la lignée des Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l’antiquité.

Pour ne point l’oublier, mentionnons que si Sébastien Zorn est bilieux, Yvernès flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d’une surabondante jovialité, – tous, excellents camarades, éprouvent les uns pour les autres une amitié de frères. Ils se sentent réunis par un lien que nulle discussion d’intérêt ou d’amour-propre n’aurait pu rompre, par une communauté de goûts puisés à la même source. Leurs cœurs, comme ces instruments de bonne fabrication, tiennent toujours l’accord.

Tandis que Sébastien Zorn peste, en palpant l’étui de son violoncelle pour s’assurer qu’il est sain et sauf, Frascolin s’approche du conducteur:

«Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu’allons-nous faire, s’il vous plaît?

– Ce que l’on fait, répond l’homme, quand on n’a plus ni chevaux ni voiture… attendre…

– Attendre qu’il en vienne! s’écrie Pinchinat. Et s’il n’en doit pas venir…

– On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique n’abandonne jamais.


– Où?… rugit Sébastien Zorn, qui se démenait fiévreusement sur la route.

– Où il y en a! réplique le conducteur.

– Hé! dites donc, l’homme au coach, reprend le violoncelliste d’une voix qui monte peu à peu vers les hauts registres, est-ce que c’est répondre, cela! Comment… voilà un maladroit qui nous verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente de dire: «Tirez-vous delà comme vous pourrez!…»

Entraîné par sa loquacité naturelle, Sébastien Zorn commence à se répandre en une interminable série d’objurgations à tout le moins inutiles, lorsque Frascolin l’interrompt par ces mots:

«Laisse-moi faire, mon vieux Zorn.»

Puis, s’adressant de nouveau au conducteur:

«Où sommes-nous, mon ami?…

– A cinq milles de Freschal.

– Une station de railway?…

– Non… un village près de la côte.

– Et y trouverons-nous une voiture?…

– Une voiture… point… peut-être une charrette…

– Une charrette à bœufs, comme au temps des rois mérovingiens! s’écrie Pinchinat.

– Qu’importé! dit Frascolin.

– Eh! reprend Sébastien Zorn, demande-lui plutôt s’il existe une auberge dans ce trou de Freschal… J’en ai assez de courir la nuit…

– Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque à Freschal?…

– Oui… l’auberge où nous devions relayer.

– Et pour rencontrer ce village, il n’y a qu’à suivre la grande route?…

– Tout droit.

– Partons! clame le violoncelliste.

– Mais, ce brave homme, il serait cruel de l’abandonner là… en détresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez-vous pas… en vous aidant…

– Impossible! répond le conducteur. D’ailleurs, je préfère rester ici… avec mon coach… Quand le jour sera revenu, je verrai à me sortir de là…

– Une fois à Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous envoyer du secours…

– Oui… l’aubergiste me connaît bien, et il ne me laissera pas dans l’embarras…

– Partons-nous?… s’écrie le violoncelliste, qui vient de redresser l’étui de son instrument.

– A l’instant, réplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main pour déposer notre conducteur le long du talus…»

En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il ne peut se servir de ses jambes fort endommagées, Pinchinat et Frascolin le soulèvent, le transportent, l’adossent contre les racines d’un gros arbre dont les basses branches forment en retombant un berceau de verdure.

«Partons-nous?… hurle Sébastien Zorn une troisième fois, après avoir assujetti l’étui sur son dos, au moyen d’une double courroie disposée ad hoc.

– Voilà qui est fait,» dit Frascolin.

Puis, s’adressant à l’homme:

«Ainsi, c’est bien entendu… l’aubergiste de Freschal vous enverra du secours… Jusque là, vous n’avez besoin de rien, n’est-ce pas, mon ami?…

– Si… répond le conducteur, d’un bon coup de gin, s’il en reste dans vos gourdes.»

La gourde de Pinchinat est encore pleine, et Son Altesse en fait volontiers le sacrifice.

«Avec cela, mon bonhomme, dit-il, vous n’aurez pas froid cette nuit… à l’intérieur!»

Une dernière objurgation du violoncelliste décide ses compagnons à se mettre en route. Il est heureux que leurs bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d’avoir été chargés sur le coach. S’ils arrivent à San-Diégo avec quelque retard, du moins nos musiciens n’auront pas la peine de les transporter jusqu’au village de Freschal. C’est assez des boîtes à violon, et, surtout, c’est trop de l’étui à violoncelle. Il est vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se sépare jamais de son instrument, – pas plus qu’un soldat de ses armes ou un limaçon de sa coquille.

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Présente édition
: Editions Alphée, 17 mars 2005, 639 pages

Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

mardi, 05 mai 2009

Voyage au centre de la Terre - Jules Verne - 1864

bibliotheca voyage au centre de la terre

Le professeur Otto Lidenbrock, éminent géologue et naturaliste, vit paisiblement à Hambourg en compagnie de son neveu Axel et de sa nièce Graüben, où il partage son temps entre son laboratoire et ses cours à l'université. Tout va pour le mieux pour ce petit monde, jusqu'au jour où tout bascule. Amateur de vieux livres, le professeur s'achète un jour le manuscrit original d'une saga islandaise, l’Heims-Kringla, écrite par Snorre Turleson au XIIe siècle. Quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il y découvre, inséré entre deux pages, un vieux parechemin codé, rédigé en caractères runiques. Pris par la curiosité le professeur se passionne pour ce cryptogramme qu'il finit par déchiffrer et identifier : il s’agit d’un message d'un certain Arne Saknussemm, un alchimiste du XVIe siècle. Celui-ci affirme avoir découvert un passage vers le centre de la Terre, via le volcan Sneffels en Islande.
Sans un instant de répit, le professeur, accompagné de son neveu Axel, part pour l'Islande, en route pour le voyage le plus fabuleux que l'on puisse imaginer. Mais outre les innombrables merveilles se présentant à leurs yeux, les deux allemands devront également affronter une multitude de dangers afin d'atteindre leur but.

Voyage au centre de la Terre de l'écrivain français Jules Verne sort en 1864 et, comme à son habitude, livre un texte flamboyant, habile mélange de données scientifiques de l'époque (bien lointaines de celles généralement admises aujourd'hui), d'extrapolations osées et d'aventure. Et comme souvent chez Jules Verne qui voyait en ses textes, principalement dans les Voyages Extraordinaires, de véritables outils pédagogiques, ce roman se concentre principalement sur certaines sciences plus que d'autres, notamment ici la jeune science qu'est la cryptologie, encore très peu développée au XIXème siècle, et les deux sciences de la pléontologie et de la géologie, sciences en plein essor à l'époque. D'un point de vue scientifique il est étonnant de voir la correlation qui est faite entre le voyage vers le centre de la terre qui est faite par les héros du roman et le voyage dans le temps que ceux-ci rencontrent finalement, les descriptions de l'intérieur devenant peu à peu celles de l'époque de préhistorique et bien avant cela. Le roman est aujourd'hui devenu l'un des plus célèbres de l'écrivain, et il s'agit aussi de l'un de ses meilleurs. Il est toutefois à noter que Jules Verne s'y concentre principalement à la description du voyage, l'intrigue autour des personnages n'étant que bien peu développée.
Le roman a été adapté plusieurs fois au cinéma. On se souviendra principalement de l'adaptation américaine datant de 1957 et réalisée par Henry Levin avec l'acteur James Mason dans le rôle principal.

Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, grand classique de la littérature d'aventure, est un roman exceptionnel, qui n'a pas perdu de sa force aujourd'hui en laissant son lecteur toujours aussi rêveur.

Incontournable !

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Extrait : les deux premiers chapitres

Chapitre I


Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de König-strasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.

La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.

« Bon, me dis-je, s’il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.

- Déjà M. Lidenbrock ! s’écria la bonne Marthe stupéfaite, en entre-bâillant la porte de la salle à manger.

- Oui, Marthe ; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, car il n’est pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à Saint-Michel.

- Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il ?

- Il nous le dira vraisemblablement.

- Le voilà ! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison. »

Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.

Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des professeurs, c’est ce que mon caractère un peu indécis ne me permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds ; de grands pieds firent craquer l’escalier de bois, et le maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite aussitôt dans son cabinet de travail.

Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes :

« Axel, suis-moi ! »

Je n’avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait déjà avec un vif accent d’impatience :

« Eh bien ! tu n’es pas encore ici ? »

Je m’élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.

Otto Lidenbrock n’était pas un méchant homme, j’en conviens volontiers ; mais, à moins de changements improbables, il mourra dans la peau d’un terrible original.

Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère une fois ou deux. Non point qu’il se préoccupât d’avoir des élèves assidus à ses leçons, ni du degré d’attention qu’ils lui accordaient, ni du succès qu’ils pouvaient obtenir par la suite ; ces détails ne l’inquiétaient guère. Il professait « subjectivement », suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les autres. C’était un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.

Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.

Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d’une extrême facilité de prononciation, sinon dans l’intimité, au moins quand il parlait en public, et c’est un défaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses démonstrations au Johannæum, souvent le professeur s’arrêtait court ; il luttait contre un mot récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique d’un juron. De là, grande colère.

Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques, semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations qui écorcheraient les lèvres d’un poète. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu’on se trouve en présence des cristallisations rhomboédriques, des résines rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone, il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.

Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de mon oncle, et on, en abusait, et on l’attendait aux passages dangereux, et il se mettait en fureur, et l’on riait, ce qui n’est pas de bon goût, même pour des Allemands. S’il y avait donc toujours grande affluence d’auditeurs aux cours de Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout pour se dérider aux belles colères du professeur !

Quoi qu’il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était un véritable savant. Bien qu’il cassât parfois ses échantillons à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue l’œil du minéralogiste. Avec son marteau, sa pointe d’acier, son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d’acide nitrique, c’était un homme très fort. À la cassure, à l’aspect, à la dureté, à la fusibilité, au son, à l’odeur, au goût d’un minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six cents espèces que la science compte aujourd’hui.

Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette science lui devait d’assez belles découvertes, et, en 1853, il avait paru à Leipzig un Traité de Cristallographie transcendante, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.

Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée minéralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse collection d’une renommée européenne.

Voilà donc le personnage qui m’interpellait avec tant d’impatience. Représentez-vous un homme grand, maigre, d’une santé de fer, et d’un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes années de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse derrière des lunettes considérables ; son nez, long et mince, ressemblait à une lame affilée ; les méchants prétendaient même qu’il était aimanté et qu’il attirait la limaille de fer. Pure calomnie ; il n’attirait que le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir.

Quand j’aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées mathématiques d’une demi-toise, et si je dis qu’en marchant il tenait ses poings solidement fermés, signe d’un tempérament impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand de sa compagnie.

Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé ; elle donnait sur l’un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de Hambourg que l’incendie de 1842 a heureusement respecté.

La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux passants ; elle portait son toit incliné sur l’oreille, comme la casquette d’un étudiant de la Tugendbund ; l’aplomb de ses lignes laissait à désirer ; mais, en somme, elle se tenait bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré dans la façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à travers les vitraux des fenêtres.

Mon oncle ne laissait pas d’être riche pour un professeur allemand. La maison lui appartenait en toute propriété, contenant et contenu. Le contenu, c’était sa filleule Graüben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma double qualité de neveu et d’orphelin, je devins son aide-préparateur dans ses expériences.

J’avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques ; j’avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m’ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux.

En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car, tout en s’y prenant d’une façon un peu brutale, celui-ci ne m’en aimait pas moins. Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et il était plus pressé que nature.

Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur croissance.

Avec un pareil original, il n’y avait qu’à obéir. Je me précipitai donc dans son cabinet.

Chapitre II

Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du règne minéral s’y trouvaient étiquetés avec l’ordre le plus parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux inflammables, métalliques et lithoïdes.

Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique ! Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je m’étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces tourbes ! Et les bitumes, les résines, les sels organiques qu’il fallait préserver du moindre atome de poussière ! Et ces métaux, depuis le fer jusqu’à l’or, dont la valeur relative disparaissait devant l’égalité absolue des spécimens scientifiques ! Et toutes ces pierres qui eussent suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé !

Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui dans son large fauteuil garni de velours d’Utrecht, et tenait entre les mains un livre qu’il considérait avec la plus profonde admiration.

« Quel livre ! quel livre ! » s’écriait-il.

Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était aussi bibliomane à ses moments perdus ; mais un bouquin n’avait de prix à ses yeux qu’à la condition d’être introuvable, ou tout au moins illisible.

« Eh bien ! me dit-il, tu ne vois donc pas ? Mais c’est un trésor inestimable que j’ai rencontré ce matin en furetant dans la boutique du juif Hevelius.

- Magnifique ! » répondis-je avec un enthousiasme de commande.

En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les plats semblaient faits d’un veau grossier, un bouquin jaunâtre auquel pendait un signet décoloré ?

Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient pas.

« Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses ; est-ce assez beau ? Oui, c’est admirable ! Et quelle reliure ! Ce livre s’ouvre-t-il facilement ? Oui, car il reste ouvert à n’importe quelle page ! Mais se ferme-t-il bien ? Oui, car la couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n’offre pas une seule brisure après sept cents ans d’existence ! Ah ! voilà une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers ! »

En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l’interroger sur son contenu, bien que cela ne m’intéressât aucunement.

« Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume ? demandai-je avec un empressement trop enthousiaste pour n’être pas feint.

- Cet ouvrage ! répondit mon oncle en s’animant, c’est l’Heims-Kringla de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du douzième siècle ; c’est la Chronique des princes norvégiens qui régnèrent en Islande.

- Vraiment ! m’écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c’est une traduction en langue allemande ?

- Bon ! riposta vivement le professeur, une traduction ! Et qu’en ferais-je de ta traduction ! Qui se soucie de ta traduction ! Ceci est l’ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de mots !

- Comme l’allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

- Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules ; mais avec cette différence que la langue islandaise admet les trois genres comme le grec et décline les noms propres comme le latin !

- Ah ! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les caractères de ce livre sont-ils beaux ?

- Des caractères ! qui te parle de caractères, malheureux Axel ! Il s’agit bien de caractères ! Ah ! tu prends cela pour un imprimé ! Mais, ignorant, c’est un manuscrit, et un manuscrit runique !…

- Runique ?

- Oui ! Vas-tu me demander maintenant de t’expliquer ce mot ?

- Je m’en garderai bien, » répliquai-je avec l’accent d’un homme blessé dans son amour-propre.

Mais mon oncle continua de plus belle, et m’instruisit, malgré moi, de choses que je ne tenais guère à savoir.

« Les runes, reprit-il, étaient des caractères d’écriture usités autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent inventés par Odin lui-même ! Mais regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont sortis de l’imagination d’un dieu ! »

Ma foi, faute de réplique, j’allais me prosterner, genre de réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l’avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint détourner le cours de la conversation.

Ce fut l’apparition d’un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et tomba à terre.

Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile à comprendre. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d’avoir un haut prix à ses yeux.

« Qu’est-ce que cela ? » s’écria-t-il.

Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel s’allongeaient, en lignes transversales, des caractères de grimoire.

En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du dix-neuvième siècle :


Jules_verne_cryptogramme

Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de caractères ; puis il dit en relevant ses lunettes :

« C’est du runique ; ces types sont absolument identiques à ceux du manuscrit de Snorre Turleson ! Mais… qu’est-ce que cela peut signifier ? »

Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon oncle n’y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses doigts qui commençaient à s’agiter terriblement.

« C’est pourtant du vieil islandais ! » murmurait-il entre ses dents.

Et le professeur Lidenbrock devait bien s’y connaître, car il passait pour être un véritable polyglotte. Non pas qu’il parlât couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne part.

Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à toute l’impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la cheminée.

Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant :

« La soupe est servie.

- Au diable la soupe, s’écria mon oncle, et celle qui l’a faite, et ceux qui la mangeront ! »

Marthe s’enfuit ; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.

J’attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C’était la première fois, à ma connaissance, qu’il manquait à la solennité du dîner. Et quel dîner, cependant ! une soupe au persil, une omelette au jambon relevée d’oseille à la muscade, une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le tout arrosé d’un joli vin de la Moselle.

Voilà ce qu’un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi, en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui, et même pour moi. Ce que je fis en conscience.

« Je n’ai jamais vu chose pareille ! disait la bonne Marthe en servant. M. Lidenbrock qui n’est pas à table !

- C’est à ne pas le croire.

- Cela présage quelque événement grave ! » reprenait la vieille servante en hochant la tête.

Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.

J’en étais à ma dernière crevette, lorsqu’une voix retentissante m’arracha aux voluptés du dessert. Je ne fis qu’un bond de la salle dans le cabinet.

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Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

vendredi, 17 octobre 2008

Le Tour du monde en quatre-vingts jours - Jules Verne - 1872

bibliotheca le tour du monde en quatre-vingts jours

Londres, 2 octobre 1872, comme tous les jours le gentleman anglais Phileas Fogg se rend au Reform Club pour jouer au bridge et lire quelques journaux en compagnie d'autres personnes de la haute société britannique. En feuilletant un journal, il apprend qu'il est possible d'accomplir le tour du monde en 80 jours. En effet, un article du Morning-Chronicle affirme qu’avec l’ouverture d’une nouvelle section de chemin de fer en Inde, il est désormais possible de faire le tour de la Terre en 80 jours. Une vive discussion débute alors à ce sujet conduisant Phileas Fogg, pleinement confiant en les dires du journaliste, de parier 20.000 livres avec ses collègues s'il réussit lui-même à réaliser ce tour du monde en maximum 80 jours. Il quitte Londres directement en compagnie de son valet Jean Passepartout le 2 octobre à 20h45 et doit être revenu à son club au plus tard 80 jours après, soit le 21 décembre à 20h45 au plus tard.
Mais le voyage va être semé d’embûches et de contretemps. Surtout que le policier Fix croit que Phileas Fogg, utilisant son voyage comme prétexte, tente au fait de quitter la Grande-Bretagne avec un magot obtenu suite à un vol dans une banque. Fix demande l'envoi d'un mandat et se met à la poursuite de Fogg, et cela dans l'unique but de le retarder dans l'une des nombreuses colonnies britanniques traversées par le voyageur. Et outre les efforts de la police, Phileas Fogg sera également victime des nombreux imprévus qui se présentent à tout voyage.

Le Tour du monde en quatre-vingts jours est certainement le roman le plus célèbre et le plus emblématique de l'écrivain français Jules Verne. On y retrouve à la fois de nombreuses aventures à travers le monde, sujet de la série des Voyages Extraordinaires de l'éditeur Hetzel, les progrès scientifiques et technologiques, surtout au niveau des moyens de transport, qui vont permettre cet incroyable voyage. Les personnages sont, comme généralement chez Jules Verne, caricaturés en fonction de leur nationalité, opposant principalement le très british Phileas Fogg au débrouillard français Passepartout. Et comme souvent une belle leçon de géographie est donnée par l'intrigue et par son dénouement à la fin sur le principe et le fonctionnement des fuseaux horaires : en effet si finalement Phileas Fogg parvient à tenir son pari c'est qu'en voyageant vers l'est il gagne sans s'en apercevoir un jour sur le calendrier en traversant le Pacifique. Edgar Poe avait déjà tiré parti de cette situation dans une nouvelle intitulée La semaine des trois dimanches (A Succession of Sundays, 1841). Jules Verne la cite dans une communication sur le thème des méridiens et du calendrier, publiée en avril 1873 par la Société de géographie de Paris. La question était de savoir où se situait la ligne de changement de date, le méridien où d'un côté, nous sommmes aujourd'hui, et de l'autre, encore hier. Et au XXe siècle, l'écrivain italien Umberto Eco a également utilisé cette curiosité dans son roman L'Île du jour d'avant (L'isola del giorno prima, 1994) qui raconte l'histoire d'un homme qui fait naufrage sur une île du Pacifique située à la longitude exacte qui sépare hier d'aujourd'hui sur la Terre.
Le roman est une véritable réussite: c'est entraînant, fort divertissant, intéressant à de nombreux points de vue. Le style est efficace et toujours simple, ce qui rend la lecture idéale pour un public plus jeune. Certains éléments sont un peu naïfs, mais le lecteur se prend facilement à la lecture.

Le succès du roman au fil des années a été tel que de très nombreuses adaptations cinématiographiques ou théâtrales ont été réalisées. A noter notamment l'adaptation internationale au grand écran faite en 1956 de Michael Anderson avec l'acteur britannique David Niven dans le rôle de Phileas Fogg.

Le Tour du monde en quatre-vingts jours
est un incontournable classique de la littérature française.

A lire et à relire !

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Extrait : les quatre premiers chapitres

Chapitre I : Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s'acceptent réciproquement l'un comme maître, l'autre comme domestique

En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens - maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 -, était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron - par la tête, car il était irréprochable quant aux pieds -, mais un Byron à moustaches et à favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l'Institution royale de la Grande-Bretagne, ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution des Artisans, ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire de l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciences réunis, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la Société de l'Armonica jusqu'à la Société entomologique, fondée principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

A qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert. De là une certaine « surface », due à ce que ses chèques étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre. En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination, mécontente, cherchait au-delà.

Avait-il voyagé ? C'était probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parût avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les vraies probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout, - en esprit, tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années, Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur de le connaître un peu plus que les autres attestaient que - si ce n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club - personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, - ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes, - ni parents ni amis, - ce qui est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant, dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement, d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves ; c'étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et de cinnamome ; c'était enfin la glace du club - glace venue à grands frais des lacs d'Amérique - qui entretenait ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut convenir que l'excentricité a du bon !

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné son congé à James Forster - ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six -, et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille de la pendule, - appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

« Le nouveau domestique », dit-il,

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

« Vous êtes Français et vous vous nommez John ? lui demanda Phileas Fogg.

- Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon, monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...

- Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?

- Oui, monsieur.

- Bien. Quelle heure avez-vous ?

- Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

- Vous retardez, dit Mr. Fogg.

- Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

- Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service. »

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois : c'était son nouveau maître qui sortait ; puis une seconde fois : c'était son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

Chapitre II -
Où Passepartout est convaincu qu'il a enfin trouvé son maître idéal.

« Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître ! »

Il convient de dire ici que les « bonshommes » de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futur maître. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent « le repos dans l'action », faculté commune à tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupière immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg était l'exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement à « l'expression de ses pieds et de ses mains », car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne.

Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût s'attacher.

Passepartout n'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sont que d'impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules d'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il pût lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquité connaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était coiffé.

De dire si le caractère expansif de ce garçon s'accorderait avec celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il fallait à son maître ? On ne le verrait qu'à l'user. Après avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d'aventures ou coureur de pays, - ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans les « oysters-rooms » d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l'existence était si régulière, qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans les circonstances que l'on sait.

Passepartout - onze heures et demie étant sonnées - se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairée et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l'entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même instant, la même seconde.

« Cela me va, cela me va ! » se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la pendule. C'était le programme du service quotidien. Il comprenait - depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club - tous les détails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit - heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman -, tout était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer ce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.

Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée et de sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait être le temple du désordre à l'époque de l'illustre mais dissipé Sheridan -, ameublement confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l'une consacrée aux lettres, l'autre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction défendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques.

Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement :

«Cela me va ! voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique ! »

Chapître III - Où s'engage une conversation qui pourra coûter cher à Phileas Fogg.

Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bâtir.

Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par l'automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvert l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un poisson bouilli relevé d'une « reading sauce » de premier choix, d'un roastbeef écarlate agrémenté de condiments « mushroom », d'un gâteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester, le tout arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli pour l'office du Reform-Club.

A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit le Times non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq, et celle du Standard - qui lui succéda - dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplit dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de « royal british sauce ».

A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et s'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur entrée et s'approchaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille. C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés joueurs de whist : l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre, - personnages riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres les sommités de l'industrie et de la finance.

« Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ?

- Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.

- J'espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports d'embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de leur échapper.

- Mais on a donc le signalement du voleur ? demanda Andrew Stuart.

- D'abord, ce n'est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.

- Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs) ?

- Non, répondit Gauthier Ralph.

- C'est donc un industriel ? dit John Sullivan.

- Le Morning Chronicle assure que c'est un gentleman. »

Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps, Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.

Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre.

A qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment même, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.

Mais il convient de faire observer ici - ce qui rend le fait plus explicable - que cet admirable établissement de « Bank of England » paraît se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point d'invalides, point de grillages ! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci : Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot, l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement levé la tête.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du « drawing-office », sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.

Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des « détectives », choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.

Or, précisément, ainsi que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. quelques bons esprits - et Gauthier Ralph était du nombre - se croyaient donc fondés à espérer que le voleur n'échapperait pas.

Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et dans toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question, d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus belle.

« Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme !

- Allons donc ! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier.

- Par exemple !

- Où voulez-vous qu'il aille ?

- Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.

- Elle l'était autrefois... », dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis : « A vous de couper, monsieur », ajouta-t-il en présentant les cartes à Thomas Flanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant :

« Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué, par hasard ?

- Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides.

- Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur !

- A vous de jouer, monsieur Stuart ! » dit Phileas Fogg.

Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée :

« Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois...

- En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.

- En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le « Great-Indian peninsular railway », et voici le calcul établi par le Morning Chronicle :

 De Londres à Suez par le Mont-Cenis et
  Brindisi, railways et paquebots.................   7 jours
 De Suez à Bombay, paquebot...................  13 -
 De Bombay à Calcutta, railway..................   3 -
 De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot.13 -
 De Hong-Kong à Yokohama (Japon),
  paquebot...............................................   6 -
 De Yokohama à San Francisco, paquebot.  22 -
 De San Francisco New York, railroad........   7 -
 De New York à Londres, paquebot et
  railway..................................................   9 -
                                                              ---------
 Total......................................................  80 jours

- Oui, quatre-vingts jours ! s'écria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.

- Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.

- Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s'écria Andrew Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs !

- Tout compris », répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : « Deux atouts maîtres. »

Andrew Stuart, à qui c'était le tour de « faire », ramassa les cartes en disant :

« Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...

- Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.

- Je voudrais bien vous y voir.

- Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.

- Le Ciel m'en préserve ! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.

- Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.

- Eh bien, faites-le donc !

- Le tour du monde en quatre-vingts jours ?

- Oui.

- Je le veux bien.

- Quand ?

- Tout de suite.

- C'est de la folie ! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.

- Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne. »

Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table :

« Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres !...

- Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.

- Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.

- Soit ! » dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues :

« J'ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers...

- Vingt mille livres ! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre !

- L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.

- Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps !

- Un minimum bien employé suffit à tout.

- Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer !

- Je sauterai mathématiquement.

- C'est une plaisanterie !

- Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?

- Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être entendus.

- Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.

- Ce soir même ? demanda Stuart.

- Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. - Voici un chèque de pareille somme. »

Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille livres - la moitié de sa fortune - que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.

« Je suis toujours prêt ! » répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes :

« Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart. »


Chapitre IV - Dans lequel Phileas Fogg stupéfie Passepartout, son domestique.

A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis.

Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela :

« Passepartout. »

Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce n'était pas l'heure.

« Passepartout », reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.

Passepartout se montra.

« C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.

- Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.

- Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. »

Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il avait mal entendu.

« Monsieur se déplace ? demanda-t-il.

- Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »

Passepartout, l'oeil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.

« Le tour du monde ! murmura-t-il.

- En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.

- Mais les malles ?... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche

- Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez. »

Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays :

« Ah ! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille !... »

Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à un fou ? Non... C'était une plaisanterie ? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors !

A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître ; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.

Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw's continental railway steam transit and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.

« Vous n'avez rien oublié ? demanda-t-il.

- Rien, monsieur.

- Mon mackintosh et ma couverture ?

- Les voici.

- Bien, prenez ce sac. »

Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.

« Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). »

Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérablement.

Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double tour.

Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.

A huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante :

« Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée ! »

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club.

« Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un passeport que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.

- Oh ! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman !

- Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.

- Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu ?... fit observer Andrew Stuart.

- Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs. »

A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir !

« Qu'avez-vous ? demanda Mr. Fogg.

- Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai oublié...

- Quoi ?

- D'éteindre le bec de gaz de ma chambre !

- Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! »

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Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

mercredi, 11 juin 2008

Maître du monde - Jules Verne - 1904

bibliotheca a maitre du monde

Le volcan le Great-Eyry en Caroline du Nord donne tous les signes d'une éruption prochaine. L'agent de police John Strock se voit confier la mission de gravir et d'inspecter le volcan. D'ailleurs personne n'a encore mis les pieds sur ce mont, d'étranges accidents semblent vouloir empêcher l'homme d'en percer les mystères. Et Strock, comme ses prédécesseurs, va échouer dans sa tentative d'ascension. Il est très vite rappelé à Washington, sans même avoir pu percer le mystère du Great-Eyry. En effet une nouvelle mission l'attend, trois véhicules prodigieux sont aperçus à trois endroits différents: l'un volant comme un oiseau géant, l'autre sous-marin effrayant les navires et le dernier roulant à une vitesse bien supérieure à toutes les voitures existantes. Ces différents véhicules se ressemblent pourtant. Et la question se pose de qui en est le propriétaire et dans quel but celui-ci a construit ces mystérieux engins. Plus tard un message parvient de la part du propriétaire de ces véhicules: celui-ci, à l'aide de sa technologie si supérieure vient en effet de se proclamer le Maître du monde et compte définitivement soumettre les états du monde à sa volonté. Pour John Strock il n'y a plus de temps à perdre pour démasquer et arrêter cet homme, véritable danger pour le monde.

Maître du monde
sort en 1904 et fait suite au roman Robur le Conquérant (1885). En effet ce roman décrit la suite des aventures du savant et aventurier Robur, toutefois le roman garde parfaitement son indépendance et peut être lu sans avoir lu le premier. De plus avoir lu Robur le Conquérant (1885) peut même être gênant dans la mesure où le lecteur comprend dès les premières pages ce qui se passe à l'encontre du policier Strock qui reste dans le noir jusqu'à la fin.

Le roman de Jules Verne n'a eu que très peu de succès lors de sa sortie, et il faut le dire, il ne figure guère parmi les plus réussis de l'auteur. Tout commence pourtant bien, de nombreuses idées sont présentes, mais cela évolue assez mal vers la seconde moitié du roman en une enquête policière et course-poursuite très invraisemblable. Rien n'est réellement développé, tout est plat et ne présente pas la moindre originalité dans l'œuvre de cet auteur pourtant si imaginatif. D'ailleurs ce roman n'a jamais été réellement achevé, la fin étant totalement bâclée.

Maître du monde
est certes l'un des derniers romans de Jules Verne mais aussi l'un des moins réussis. Seuls les inconditionnels de l'auteur y trouveront un quelconque intérêt.

Extrait : premier chapitre

I. Ce qui se passe dans le pays.

Cette rangée de montagnes, parallèle au littoral américain de l’Atlantique, qui sillonne la Caroline du Nord, la Virginie, le Maryland, la Pennsylvanie, l’État de New York, porte le double nom de monts Alleghanys et de monts Appalaches. Elle est formée de deux chaînes distinctes : à l’ouest, les monts Cumberland, à l’est, les Montagnes Bleues.

Si ce système orographique, le plus considérable de cette partie de l’Amérique du Nord, se dresse sur une longueur d’environ neuf cents milles, soit seize cents kilomètres, il ne dépasse pas six mille pieds en moyenne altitude et son point culminant est marqué par le mont Washington1.

Cette sorte d’échine, dont les deux extrémités trempent, l’une dans les eaux de l’Alabama, l’autre dans les eaux du Saint-Laurent, ne sollicite que médiocrement la visite des alpinistes. Son arête supérieure ne se profilant pas à travers les hautes zones de l’atmosphère, elle ne saurait attirer comme les superbes sommités de l’ancien et du nouveau monde. Cependant il était un point de cette chaîne, le Great-Eyry, que les touristes n’auraient pu atteindre, et il semblait bien qu’il fût pour ainsi dire inaccessible.

D’ailleurs, bien qu’il eût été négligé jusqu’alors par les ascensionnistes, ce Great-Eyry n’allait pas tarder à provoquer l’attention et même l’inquiétude publique pour des raisons très particulières que je dois rapporter au début de cette histoire.

Si je mets en scène ma propre personne, cela tient à ce qu’elle a été très intimement mêlée – cela se verra – à l’un des événements les plus extraordinaires dont ce vingtième siècle doive sans doute être le témoin. Et j’en suis même à me demander parfois s’il s’est accompli, s’il s’est passé tel que me le rappelle ma mémoire, – peut-être serait-il plus juste de dire mon imagination. Mais, en ma qualité d’inspecteur principal de la police de Washington, poussé, d’ailleurs, par l’instinct de curiosité qui est développé en moi à un degré extrême, ayant depuis quinze ans pris part à tant d’affaires diverses, souvent chargé de missions secrètes pour lesquelles j’avais un goût prononcé, il n’est pas étonnant que mes chefs m’aient lancé dans cette invraisemblable aventure où je devais me trouver aux prises avec d’impénétrables mystères. Seulement, dès le début de ce récit, il est indispensable que l’on me croie sur parole. À propos de ces faits prodigieux, je ne puis apporter d’autre témoignage que le mien. Si l’on ne veut pas me croire, soit ! on ne me croira pas.

Le Great-Eyry est précisément situé en un point de cette chaîne pittoresque des Montagnes Bleues qui se profile sur la partie occidentale de la Caroline du Nord. On aperçoit assez distincte sa forme arrondie en sortant de la bourgade de Morganton, bâtie sur le bord de la Sarawba-river, et mieux encore du village de Pleasant-Garden, plus rapproché de quelques milles.

Qu’est-ce, en somme, ce Great-Eyry ?… Justifie-t-il cette appellation que lui ont donnée les habitants des districts voisins de cette région des Montagnes Bleues ?… Que celles-ci aient été ainsi dénommées en raison de leur silhouette qui se teinte d’azur dans certaines conditions atmosphériques, rien de plus naturel. Mais si du Great-Eyry on a fait une aire, est-ce donc que les oiseaux de proie s’y réfugient, aigles, vautours ou condors ?… Est-ce là un habitat particulièrement choisi par les grands volateurs de la contrée ?… Les voit-on planer en troupes criardes au-dessus de ce repaire qui n’est accessible que pour eux ?… Non, en vérité, et ils n’y sont pas plus nombreux que sur les autres sommets des Alleghanys. Au contraire même, et cette remarque a été faite qu’à de certains jours, lorsqu’ils s’approchent du Great-Eyry, ces oiseaux se montrent plutôt empressés à s’enfuir, et, après avoir décrit dans leur vol des cercles multiples, ils s’éloignent en toutes directions, non sans troubler l’espace de leurs assourdissantes clameurs.

Alors, pourquoi ce nom de Great-Eyry, et n’eût-il pas mieux valu l’appeler « cirque » tel qu’il s’en rencontre en tous pays dans les régions montagneuses ?… Là, en effet, entre les hautes parois qui l’entourent, doit se creuser une large et profonde cuvette… Qui sait même si elle ne contient pas un petit lac, un lagon, alimenté par les pluies et les neiges de l’hiver, ainsi qu’il en existe en maint endroit de la chaîne des Appalaches à des altitudes variables, comme en divers systèmes orographiques de l’ancien et du nouveau continent ?… Et ne devrait-il pas, dès à présent, figurer sous cette dénomination dans les nomenclatures géographiques ?…

Enfin, pour épuiser la série des hypothèses, n’y avait-il pas là le cratère d’un volcan, et ce volcan dormait-il d’un long sommeil dont les poussées intérieures le réveilleraient quelque jour ?… Fallait-il redouter en son voisinage les violences du Krakatoa ou les fureurs de la montagne Pelée ?… Dans l’hypothèse d’un lagon, n’était-il pas à craindre que ses eaux, pénétrant les entrailles de la terre, puis vaporisées par le feu central, ne vinssent à menacer les plaines de la Caroline d’une éruption équivalente à celle de 1902 de la Martinique ?…

Or, justement, à l’appui de cette dernière éventualité, certains symptômes récemment observés trahissaient par la production de vapeurs l’action d’un travail plutonique. Une fois même, les paysans, occupés dans la campagne, avaient entendu de sourdes et inexplicables rumeurs.

Des gerbes de flammes étaient apparues de nuit.

Des vapeurs sortaient de l’intérieur du Great-Eyry, et, lorsque le vent les eut rabattues vers l’est, elles laissèrent sur le sol des traînées de cendre ou de suie. Enfin, au milieu des ténèbres, ces flammes blafardes, réverbérées par les nuages des basses zones, avaient répandu sur le district une sinistre clarté.
En présence de ces étranges phénomènes, on ne s’étonnera pas que le pays se fût abandonné à de sérieuses inquiétudes. Et à ces inquiétudes se joignait l’impérieux besoin de savoir à quoi s’en tenir. Les journaux de la Caroline ne cessaient de signaler ce qu’ils appelaient « le Mystère du Great-Eyry ». Ils demandaient s’il n’était pas dangereux de séjourner dans un tel voisinage… Leurs articles provoquaient à la fois la curiosité et les appréhensions, – curiosité de ceux qui, sans courir aucun danger, s’intéressaient aux phénomènes de la nature, appréhensions de ceux qui risquaient d’en être les victimes, si ces phénomènes menaçaient la contrée environnante. Et, pour le plus grand nombre, c’étaient les habitants des bourgades de Pleasant-Garden, de Morganton et des villages ou simples fermes assez nombreuses au pied de la chaîne des Appalaches.

Assurément, il était regrettable que les ascensionnistes n’eussent pas cherché jusqu’alors à pénétrer dans le Great-Eyry. Jamais le cadre rocheux qui l’entourait n’avait été franchi, et peut-être même n’offrait-il aucune brèche qui eût donné accès à l’intérieur.
Toutefois, le Great-Eyry n’était-il donc pas dominé par quelque hauteur peu éloignée, cône ou pic, d’où le regard aurait pu parcourir toute son étendue ?… Non, et, sur un rayon de plusieurs kilomètres, son altitude n’était point dépassée. Le mont Wellington, l’un des plus hauts du système des Alleghanys, se dressait à trop longue distance.

Cependant une reconnaissance complète de ce Great-Eyry s’imposait maintenant. Dans l’intérêt de la région, il fallait savoir s’il ne renfermait pas un cratère, si une éruption volcanique menaçait ce district occidental de la Caroline. Il convenait donc qu’une tentative fût faite pour l’atteindre et déterminer la cause des phénomènes observés.

Or, avant cette tentative, dont on savait les sérieuses difficultés, une circonstance se présenta, qui permettrait sans doute de reconnaître la disposition intérieure du Great-Eyry, sans en faire l’ascension.

Vers les premiers jours de septembre de cette année, un aérostat, monté par l’aéronaute Wilker, allait partir de Morganton. En profitant d’une brise de l’est, le ballon serait poussé vers le Great-Eyry, et il y avait des chances pour qu’il passât au-dessus. Alors, quand il le dominerait de quelques centaines de pieds, Wilker l’examinerait avec une puissante lunette, il l’observerait jusque dans ses profondeurs ; il reconnaîtrait si une bouche de volcan s’ouvrait entre ses hautes roches. C’était, en somme, la principale question. Une fois résolue, on saurait si la contrée environnante devait craindre quelque poussée éruptive dans un avenir plus ou moins rapproché.

L’ascension s’effectua selon le programme indiqué. Un vent moyen et régulier, un ciel pur. Les vapeurs matinales venaient de se dissiper aux vifs rayons du soleil. À moins que l’intérieur du Great-Eyry ne fût empli de brumailles, l’aéronaute pourrait le fouiller du regard dans toute son étendue. Si des vapeurs s’en dégageaient, nul doute qu’il ne les aperçût. En ce cas, il faudrait bien admettre qu’un volcan, ayant le Great-Eyry pour cratère, existait en ce point des Montagnes Bleues.

Le ballon s’éleva tout d’abord à une altitude de quinze cents pieds et resta immobile pendant un quart d’heure. La brise ne se faisait plus sentir à cette hauteur, alors qu’elle courait à la surface du sol. Mais, grosse déception ! l’aérostat ne tarda pas à subir l’action d’un nouveau courant atmosphérique, et prit direction vers l’est. Il s’éloignait ainsi de la chaîne et nul espoir qu’il dû y être ramené. Les habitants de la bourgade le virent bientôt disparaître et apprirent plus tard qu’il avait atterri aux environs de Raleigh, dans la Caroline du Nord.

La tentative ayant échoué, il fut décidé qu’elle serait reprise en de meilleures conditions. En effet, d’autres rumeurs se produisirent encore, accompagnées de vapeurs fuligineuses, de lueurs vacillantes que réverbéraient les nuages. On comprendra donc que les inquiétudes ne pussent se calmer. Aussi, le pays demeurait-il sous la menace de phénomènes sismiques ou volcaniques.

Or, dans les premiers jours d’avril de cette année-là, voici que les appréhensions, plus ou moins vagues jusqu’alors, eurent des motifs sérieux de tourner à l’épouvante. Les journaux de la région firent promptement écho à la terreur publique. Tout le district compris entre la chaîne et la bourgade de Morganton dû redouter un bouleversement prochain.

La nuit du 4 au 5 avril, les habitants de Pleasant-Garden furent réveillés par une commotion qui fut suivie d’un bruit formidable. De là, irrésistible panique, à la pensée que cette partie de la chaîne venait de s’effondrer. Sortis des maisons, tous étaient prêts à s’enfuir, craignant de voir s’ouvrir quelque immense abîme où s’engloutiraient fermes et villages sur une étendue de dix à quinze milles.

La nuit était très obscure. Un plafond d’épais nuages s’appesantissait sur la plaine. Même en plein jour, l’arête des Montagnes Bleues n’eût pas été visible.

Au milieu de cette obscurité, impossible de rien distinguer, ni de répondre aux cris qui s’élevaient de toutes parts. Des groupes effarés, hommes, femmes, enfants, cherchaient à reconnaître les chemins praticables et se poussaient en grand tumulte. Deçà, delà, s’entendaient des voix effrayées :

« C’est un tremblement de terre !…

– C’est une éruption !…

– D’où vient-elle ?

– Du Great-Eyry… » Et jusqu’à Morganton courut la nouvelle que des pierres, des laves, des scories, pleuvaient sur la campagne. On aurait pu faire observer, tout au moins, que dans le cas d’une éruption, les fracas se fussent accentués. Des flammes auraient apparu sur la crête de la chaîne. Les coulées incandescentes n’auraient pu échapper aux regards à travers les ténèbres. Or, à personne ne venait cette réflexion, et ces épouvantés assuraient que leurs maisons avaient ressenti les secousses du sol. Il était possible, d’ailleurs, que ces secousses fussent causées par la chute d’un bloc rocheux qui se serait détaché des flancs de la chaîne. Tous attendaient, en proie à une mortelle inquiétude, prêts à s’enfuir vers Pleasant-Garden ou Morganton. Une heure s’écoula sans autre incident. À peine si une brise de l’ouest, en partie arrêtée contre le long écran des Appalaches, se faisait sentir à travers le rude feuillage des conifères, agglomérés dans les bas-fonds des marécages. Il n’y eut donc pas de nouvelle panique et chacun se disposa à réintégrer sa maison. Il semblait bien qu’il n’y eût plus rien à craindre, et, pourtant, il tardait à tous que le jour reparût. Qu’un éboulement se fût produit, tout d’abord, qu’un énorme bloc eût été précipité des hauteurs du Great-Eyry, cela ne paraissait pas douteux. Aux primes lueurs de l’aube, il serait facile de s’en assurer, en longeant la base de la chaîne sur une étendue de quelques milles. Mais voici que – vers trois heures du matin –, autre alerte, des flammes se dressèrent au-dessus de la bordure rocheuse. Reflétées par les nuages, elles illuminaient l’atmosphère sur un large espace. En même temps, des crépitements se faisaient entendre.

Était-ce un incendie qui s’était spontanément déclaré à cette place, et à quelle cause eût-il été dû ?… Le feu du ciel ne pouvait l’avoir allumé… Aucun éclat de foudre ne troublait les airs… Il est vrai, les aliments ne lui eussent pas manqué. À cette hauteur, la chaîne des Alleghanys est encore boisée, aussi bien sur le Cumberland que sur les Montagnes Bleues. Nombre d’arbres y poussent, cyprès, lataniers et autres essences à feuillage persistant.

« L’éruption !… l’éruption !… »

Ces cris retentirent de tous côtés. Une éruption !… Le Great-Eyry n’était donc que le cratère d’un volcan creusé dans les entrailles de la chaîne ! Éteint depuis tant d’années, tant de siècles même, venait-il donc de se rallumer ?… Aux flammes, une pluie de pierres embrasées, une averse de déjections éruptives allaient-elles se joindre ?… Est-ce que les laves ne tarderaient pas à descendre, avalanche ou torrent de feu, qui brûlerait tout sur son passage, anéantirait les bourgades, les villages, les fermes, en un mot cette vaste contrée, ses plaines, ses champs, ses forêts, jusqu’au-delà de Pleasant-Garden ou de Morganton ?…

Cette fois, la panique se déclara, et rien n’eût pu l’arrêter. Les femmes, entraînant leurs enfants, folles de terreur, se jetèrent sur les routes de l’est, pour s’éloigner au plus vite du théâtre de ces troubles telluriques. Nombre d’hommes, vidant leurs maisons, faisaient des paquets de ce qu’ils avaient de plus précieux, mettaient en liberté les animaux domestiques, chevaux, bestiaux, moutons, qui s’effaraient en toutes directions. Quel désordre devait résulter de cette agglomération humaine et animale, au milieu d’une nuit obscure, à travers ces forêts exposées aux feux du volcan, le long de ces marais dont les eaux risquaient de déborder !… Et la terre même ne menaçait-elle pas de manquer sous le pied des fuyards ?… Auraient-ils le temps de se sauver si un mascaret de laves incandescentes, se déroulant à la surface du sol, leur coupait la route et rendait toute fuite impossible ?…

Toutefois, quelques-uns, parmi les principaux propriétaires de fermes, plus réfléchis, ne s’étaient point mêlés à cette foule épouvantée que leurs efforts n’avaient pu retenir.

Partis en observation jusqu’à un mille de la chaîne, ils se rendirent compte que l’éclat des flammes diminuait, et peut-être celles-ci finiraient-elles par s’éteindre. Au vrai, il ne paraissait pas que la région fût menacée d’une éruption. Aucune pierre n’était lancée dans l’espace, aucun torrent de lave ne dévalait des talus de la montagne, aucune rumeur ne courait à travers les entrailles du sol… Nulle manifestation de ces troubles sismiques qui peuvent en un instant, bouleverser tout un pays.

Cette observation fut donc faite, et justement faite : c’est que l’intensité du feu devait décroître à l’intérieur du Great-Eyry. La réverbération des nuages s’affaiblissait peu à peu, la campagne serait bientôt plongée jusqu’au matin dans une profonde obscurité.

Cependant la cohue des fuyards s’était arrêtée à une distance qui la mettait à l’abri de tout danger. Puis, ils se rapprochèrent, et quelques villages, quelques fermes furent réintégrés avant les premières lueurs du matin.

Vers quatre heures, c’est à peine si les bords du Great-Eyry se teignaient de vagues reflets. L’incendie prenait fin, faute d’aliment sans doute, et, bien qu’il fût encore impossible d’en déterminer la cause, on put espérer qu’il ne se rallumerait pas.
En tout cas, ce qui parut probable, c’est que le Great-Eyry n’avait point été le théâtre de phénomènes volcaniques. Il ne semblait donc pas que, dans son voisinage, les habitants fussent à la merci soit d’une éruption, soit d’un tremblement de terre.

Mais voici que, vers cinq heures du matin, au-dessus des crêtes de la montagne, encore noyées de l’ombre nocturne, un bruit étrange se fit entendre à travers l’atmosphère, une sorte de halètement régulier, accompagné d’un puissant battement d’ailes. Et, s’il eût fait jour, peut-être les gens des fermes et des villages eussent-ils vu passer un gigantesque oiseau de proie, quelque monstre aérien, qui, après s’être enlevé du Great-Eyry, fuyait dans la direction de l’est!
 

Voir également :
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait

vendredi, 02 février 2007

Kéraban-le-Têtu – Jules Verne - 1883

bibliotheca keraban le tetu

Un riche burgeois et commerçant turc, fier et avare comme nul autre, rencontre à Istanbul son ami Van Mitten, un commerçant en tabac néerlandais, accompagné de son valet Bruno. Voulant les inviter chez lui à Scutari (Uçkudar aujourd’hui) de l’autre côté du Bosphore, on l’avertit que les autorités viennent d’instaurer une taxe destinée à toute personne voulant traverser ce détroit qui sépare le continent européen de l’Asie et qui relie la mer Noire à la mer de Marmara. Trop avare pour payer cette taxe valant 10 paras (soit quelques centimes) et trop fier pour se soumettre aux autorités Kéraban décide afin de rentrer chez lui de contourner toute la mer Noire. Ils devront traverser le delta du Danube, passer par Odessa, parcourir la Crimée, de par les monts Caucase (mont Elbrouz et Mont Kazbek) etc. et tout cela pour se retrouver au quasi moins point qu’à l’arrivée. Mais ce voyage connaîtra maintes péripéties, et nos trois voyageurs auront bien du mal à parvenir au bout de ce voyage semé d’embûches. De plus de nombreuses personnes ont intérêt à ce que ce voyage n’aboutisse jamais, surtout que certains aimeraient empêcher le mariage qui se prépare au retour de Kéraban entre son neveu, Ahmet, et la belle Amasia.
Et tout cela pour économiser quelques sous.

Jules Verne imagine ici dans ce roman paru le 6 septembre 1883 un formidable voyage autour de la mer Noire en utilisant la particularité géographique de la ville d’Istanbul qui s’étend sur deux continents aux bords d’une mer fermée. Kéraban-le-Têtu est un beau roman d’aventure plutôt classique de la part de Jules Verne et qui entre bien dans la série des Voyages Extraordinaires. Comme l’idée de départ, le récit se poursuit avec beaucoup d’humour et cela surtout dû au personnage très comique de Kéraban. On dénote cependant également certains éléments plus dérangeants, dont une certaine misogynie.

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Extrait :

IV

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.

Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.

Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de yéménis, jambes nues, bras nus.

Si le caïdji du seigneur Kéraban, - c'était celui qui le conduisait à Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin, - si ce caïdji fut mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à l'échelle.

Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.

Le seigneur Kéraban s'arrêta.

« Qu'y a-t-il donc ? » demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule, composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.

« Encore quelque proclamation inique, sans doute ! » murmura le seigneur Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant :

« Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impôt sera passible de prison et d'amende.

« Fait au palais, ce 16 présent mois

« Signé : LE MUCHIR. »

Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, équivalant environ à cinq centimes de France par tête.

« Bon ! un nouvel impôt ! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.

- Dix paras ! Le prix d'une demi-tasse de café ! » répondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kéraban s'avança vers lui.

« Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore ?

- Par arrêté du Muchir », répondit le chef de police.

Puis, il ajouta :

« Quoi ! C'est le riche Kéraban qui réclame ?…

- Oui, le riche Kéraban !

- Et vous allez bien, seigneur Kéraban !

- Très bien… aussi bien que les impôts ! - Ainsi, cet arrêté est exécutoire ?…

- Sans doute… depuis sa proclamation.

- Et si je veux me rendre ce soir… à Scutari… dans mon caïque, ainsi que j'ai l'habitude de le faire ?…

- Vous payerez dix paras.

- Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir ?…

- Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kéraban !

- Vraiment ?

- Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos ! murmura Nizib à Bruno.

- Il faudra bien qu'il cède !

- Lui ! Vous ne le connaissez guère ! »

Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, où l'irritation commençait à percer :

« Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien…

- Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète que vous avez le moyen de payer !

- Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de même !

- Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer !

- Il passera sans payer !

- Non !

- Si !

- Ami Kéraban… dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes.

- Laissez-moi tranquille, Van Mitten ! répondit Kéraban avec l'accent de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire ! On ne doit pas s'y soumettre ! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore !

- Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hésité à le faire ! répondit le chef de police.

- Nous allons voir ! s'écria Kéraban.


- Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.

- Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib !

- Ce sera quarante paras… dit le chef de police.

- Quarante coups de bâton ! » s'écria le seigneur Kéraban, dont l'irritation était au comble.

Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.

« Laissez-moi ! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me touche, même du bout du doigt ! Je passerai, par Allah ! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche !

- Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir !

- J'irai à Scutari !

- Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement….

- Vous croyez ? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez ?… Eh bien, j'irai à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas…

- Vraiment !

- Quand je devrais… oui !… quand je devrais faire le tour de la mer Noire.

- Sept cents lieues pour économiser dix paras ! s'écria le chef de police, en haussant les épaules.

- Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para !

- Mais, mon ami… dit Van Mitten.

- Encore une fois, laissez-moi tranquille !… répondit Kéraban, en repoussant son intervention.

- Bon ! Le voilà emballé ! se dit Bruno.

- Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt !

- Nous verrons bien ! riposta le chef de police.

- C'est tout vu ! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, et je partirai dès ce soir !

- Diable ! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui pourrait déranger notre plan !

- En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le mariage en passant !…

- Mais !… dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami Kéraban dû faire une telle folie.

- Laissez-moi, vous dis-je !

- Et le mariage de votre neveu Ahmet ?

- Il s'agit bien de mariage ! »

Scarpante, prenant alors Yarhud à part :

« Il n'y a pas une heure à perdre !

- En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople. »

Puis tous deux se retirèrent.

En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers son serviteur.

« Nizib ? dit-il.

- Mon maître ?

- Suis-moi au comptoir !

- Au comptoir ! répondit Nizib.

- Vous aussi, Van Mitten ! ajouta Kéraban.

- Moi ?

- Et vous également, Bruno.

- Que je…

- Nous partirons tous ensemble.

- Hein ! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

- Oui ! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à Van Mitten, et, par Allah ! vous dînerez à Scutari… à notre retour !

- Mais ce ne sera pas avant ?… répondit le Hollandais, tout interloqué de la proposition.

- Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans ! répliqua Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner !

- Il aura le temps de refroidir ! murmura Bruno.

- Permettez, ami Kéraban…

- Je ne permets rien, Van Mitten. Venez ! »

Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.

« Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme ! dit Van Mitten à Bruno.

- Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice ?

- Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à Rotterdam !

- Mais…

- Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre !

- Voilà une complication !

- Partons, » dit le seigneur Kéraban.

Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire narquois était bien fait pour l'exaspérer :

« Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore !

- Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si curieux voyage ! répondit le chef de police.

- Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour ! répondit le seigneur Kéraban.

- Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur…


- Eh bien ?…


- Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à Constantinople, à moins de dix paras par tête !


- Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche ! »


Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe à Bruno et à Nizib de les suivre ; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la défense de ses droits.


A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager des abstinences de cette longue journée.


Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. Rôtisseries de toute espèce, yaourt, de lait caillé, kaimak, sorte de crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées par la réverbération des eaux.


Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot turc et de deux mots arabes : « Allah, hoekk kébir ! » (Dieu, Dieu grand !)

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Voir également:
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation

- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation

- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait

- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait 

vendredi, 13 octobre 2006

Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne - 1879

500millions

Le Français, le Docteur Sarrasin hérite d'une fortune de 525 millions de francs. Mais cet héritage est vite contesté par l'Allemand le Professeur Schultze, qui voue une immense haine envers Sarrasin et tous ses compatriotes français. Il est en effet l'auteur d'un mémoire intitulé Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents de dégénérescence héréditaire ? . Le tribunal prend l'affaire en mains et décide de diviser l'héritage en deux. Mais que faire de tant d'argent, qui au dix-neuvième siècle représentait une inimaginable? Mais les deux scientifiques ont chacun leur idée derrière la tête. Ils vont utiliser leur fortune afin de créer chacun une ville nouvelle, utopique vivant sur des principes encore jamais connus. Les deux décident de construire leur cité idéale aux Etats-Unis, dans l'Oregon plus précisément. Les deux villes qui émergent des plaines américaines sont très différentes, celle de Schultze, baptisée Stahlstadt (la cité d'acier), étant davantage une vaste usine d'armement qu'une ville, tandis que la ville française du nom original de Franceville est un exemple de développement urbain et social. Mais une certaine rivalité va se créer entre les deux modèles, particulièrement alimentée par Schultze qui planifie même la construction d'un immense canon ayant pour but de raser Franceville. Conscient de ce danger, Marcel, le courageux fiancé de la fille de Sarrasin, part espionner à Stahlstadt en tant que simple ouvrier mais ses talents le feront gravir l'échelle sociale de la ville, jusqu'à devenir le confident de Schultze, qui lui expliquera son projet de détruire Franceville avec son gigantesque canon.

 

Les 500 millions de la Bégum avait été à l'origine écrit par André Laurie (Paschal Grousset). L'éditeur Hetzel en avait racheté le manuscrit pour le confier à Jules Verne, qui le reprend à sa manière pour le publier en 1879. En 1879 que quelques années ont passé depuis que Bismarck avait mené l'Allemagne à la victoire sur la France de Napoléon III lors de la guerre franco-prusse de 1870-1871. A la suite de cette défaite, la France fut amputée de l'Alsace et la Lorraine. Verne prit part à cette guerre en tant que garde-côte au Crotoy. Ceci explique pourquoi les Allemands ont tous un très mauvais rôle dans ce roman. Cette haine anti-germanique se retrouve d'ailleurs souvent dans l’œuvre de Jules Verne. Il est rare de trouver un personnage allemand positif dans les romans de Verne. Le héros de ce roman, Marcel Bruckmann le fiancé de la fille de Sarrasin est d'ailleurs Alsacien. A part ces propos plutôt nationalistes et d'antigermanisme primaire fort dérangeants de nos jours, le roman reste assez simpliste et l'histoire est un peu décousue. L'idée de base de l'histoire est cependant plutôt originale, et les descriptions de Stahlstadt sont fort impressionnantes. Le tout est assez naïf et n'a que peu d'intérêt.


Les 500 millions de la Bégum est l'un d'être le meilleur livre de Jules Verne.

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Extrait: Chapitre V: La cité de l'acier

Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse américaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau. Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître
d'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.

Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.


Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le « désert rouge », à cause de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier »

Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait; mais l'homme a déployé tout à coup une énergie et une vigueur sans égales.


Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population de rudes travailleurs.

C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes.

Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.

Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.
Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les délais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.

En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot.

Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.

Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la république des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée.

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Voir également:
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation

- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait

- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

vendredi, 07 juillet 2006

Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne - 1868

Lord et Lady Glenarvan, alors qu’ils naviguent avec leur équipage sur le voilier le Duncan, découvrent à l’intérieur de l’estomac d’un requin qu’ils viennent de pêcher une bouteille contenant un message de désespoir, écrit en trois langues, envoyé par un certain Capitaine Grant. Le message est hélas fort abîmé dû à l’humidité et certains mots sont illisibles. Il ressort cependant que la Capitaine Grant a fait naufrage quelque part sur le 37e parallèle. Après avoir retrouvé les enfants du disparu, les Glenarvan embarquent à bord de leur voilier pour retrouver le naufragé. Mais dû au manque d’informations, ils seront amenés à faire un tour du monde le long du 37e parallèle en passant par l’Amérique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, où après avoir échappé à des anthropophages ils retrouveront le Capitaine. En route ils feront la connaissance du professeur français Jacques Paganel (qui s’est embarqué par erreur et à l’insu de tous sur le mauvais navire) qui leur viendra en aide grâce à son immense savoir géographique et historique des pays visités.

 

Comme dans plusieurs autres romans de Jules Verne la géographie joue ici un rôle pédagogique prépondérant que Jules Verne voulait lui attribuer, ici principalement via le savoir du professeur Paganel face aux enfants qui partent découvrir le monde. Et c'est cette découverte qui joue ici le rôle principal, cette aventure de l'homme à travers le monde à la rencontre de contrées et de peuplades encore quasi inconnues.

Les enfants du Capitaine Grant est un magnifique roman d'aventures, parfois un peu long mais plein de rebondissements.

Il est à noter que plusieurs des personnages de ce roman, dont le méchant Ayrton, reviennent dans L’Ile mystérieuse (1874).

Le roman a été adapté plusieurs fois à l'écran, dont en 1962 par les studios Walt Disney : Les Enfants du capitaine Grant (In Search of the Castaways) de Robert Stevenson avec Maurice Chevalier et George Sanders.

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Voir également:
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation

- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

vendredi, 09 juin 2006

Robur le Conquérant - Jules Verne - 1885

Le Weldon-Institute de Philadelphie est un club rassemblant scientifiques et amateurs d'aérostatique, un club dont Uncle Prudent et Phil Evans sont respectivement président et secrétaire. Ces spécialistes de l'aérostatique en sont à se disputer la meilleure manière de diriger un aérostat, lorsqu'un homme mystérieux fait irruption dans l'assemblée du Weldon-Institute. Cet homme se dénomme Robur et il va provoquer la fureur de l'assemblée en prétendant que l'avenir n'appartient non pas aux ballons et autres dirigeables, mais aux machines volantes, plus lourdes que l'air. Les divers scientifiques ne tardent pas à chasser ce provocateur avant que celui-ci n'ait fini de s'expliquer. Mais Robur n'abandonne pas là. Afin de prouver ses dires, il enlève Prudent et Evans et les embarque à bord de l'Albatros, une impressionante machine volante avec laquelle il vont faire un périple autour du monde. Robur veut démontrer aux deux scientifiques qu'une machine volante électrique est bien plus efficace qu'un ballon aérostatique.

Pour Robur le Conquérant Jules Verne réutilise la même structure de roman que celle utilisée précédemment dans Vingt mille lieues sous les mers (1869). Un grand mystère plane dans les airs, mais dès le début le lecteur aura deviné qu'il va s'agir d'un phénomène scientifique ou technologique qu'il faudra élucider. Ici aussi, derrière ce mystère se cachera un mystérieux personnage, en avance sur son temps, à bord d'un vaisseau extraordinaire (la ressemblance au Capitaine Nemo et au Nautilus est évidente). Et toujours pareil, les héros seront menés contre leur gré dans un tour du monde, cette fois non pas au fond des mers, mais haut dans le ciel. Le personnage de Robur est plutôt un anti-héros, aucun lecteur ne s'identifiera réellement à lui. Pourtant Robur aura raison sur toute la ligne, et ce sera lui qui en quelque sorte l'emportera. Par cet anti-héros Jules Verne essaie de nous transmettre une inquiétude, celle du progrès scientifique et technique mis entre les mauvaises mains, càd. au service de la destruction et du profit personnel. Mais Jules Verne en profite également pour critiquer l'attitude de certains scientifiques à l'esprit pas si ouvert que cela.

Mais somme toute, Robur le Conquérant reste un roman plutôt classique des Voyages Extraordinaires et pas forcément le meilleur. Le personnage de Robur reviendra dans le roman Maître du Monde (1904) qui constitue en quelque sorte une suite à ce roman.

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- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
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- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
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vendredi, 26 mai 2006

Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne - 1869

En 1866, une chose mystérieuse hante les océans. De la taille d'une baleine mais bien plus rapide, cette chose apparaît et disparaît comme par enchantement. Le professeur français Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris, auteur entre autres des « Mystères des grands fonds sous-marins », et Conseil, son fidèle domestique, partent au bord de l'Abraham Lincoln, une frégate américaine, dans le but d'éclaircir le mystère de ce monstre. La chasse à travers les océans commence, mais sans succés. Arrivé aux environs des mers de Chine, l'équipage commence à désespérer et dès lors pense avoir à faire à une légende. Alors qu'ils s'apprêtent à rebrousser chemin pour retourner vers l'Europe, le monstre tant recherché apparaît soudainement et entre en combat avec la frégate américaine. S'engage une lutte sans merci suite à laquelle Aronnax, Conseil son domestique et le harponneur canadien Ned Land se retrouvent projetés hors du navire et prennent pied sur la bête. A leur effroi, ce monstre est fait de tôle et d'acier, et est en fait un sous-marin d'un genre tout à fait nouveau. Ils seront recueillis au bord de ce sous-marin, dénommé le Nautilus, en tant que prisonniers et devront suivre leur hôte, le capitaine Nemo, dans son tour du monde souterrain, un périple qui leur fera découvrir mille et uns trésors, dont l'Atlantide et bien d'autres merveilles. Mais ils devront également affronter de nombreux et mystérieux monstres marins.

Jules Verne nous propose ici un merveilleux voyage à travers les fonds sous-marins, un monde qui à l'époque était totalement inconnu de l'homme, malgré qu'il occupe plus de 70% de notre planète. Publié en 1869, Vingt mille lieues sous les mers constitue le roman de référence de l’œuvre de Jules Verne, et en particulier des Voyages Extraordinaires. Jules Verne nous décrit une aventure passionante pleine de rebondissements mais aussi d'émerveillements et très riche d'enseignements. On apprend à connaître à connaître le mystérieux et mythique capitaine Nemo et de son sous-marin le Nautilus, noms qui font toujours référence aujourd'hui. Mais Vingt mille lieues sous les mers est aussi une fable écologique, portant une réflexion sur les relations qu'entretient l'homme moderne avec son milieu. Ici l'homme moderne est plongé dans un univers qui lui totalement inconnu et il devra y survivre.
Le capitaine Nemo est un personnage savant, mais sombre et secret qui dit avoir renoncé à la société des hommes, et coupé tout lien avec la terre. On le voit toutefois aider les autonomistes grecs en leur livrant les trésors engloutis qu'il retrouve. Il montre également une haine implacable pour les navires portant un certain pavillon, qu'il coule systématiquement pour venger sa famille. Le Nautilus, son sous-marin se base sur une technologie encore peu connue à l'époque, l'électricité. Jules Verne développe peu l'équipage du Nautilus, ce qui ajoute encore plus de mystère à cet énigmatique vaisseau. On voit notamment le Nautilus passer sous le canal de Suez avant sa percée officielle, ainsi que passer sous l'Antarctique (dont on ignorait à l'époque qu'il s'agissait d'un continent et non de glace flottante comme l'Arctique).

Il est à noter que le capitaine Nemo à bord du Nautilus refera une dernière apparition dans l'oeuvre de Jules Verne dans le roman L'île mystérieuse (1874) où l'on assiste à sa fin.

Vingt mille lieues sous les mers
a été souvent porté au cinéma, que ce soit en tant que film ou dessin animé. L'adaptation la plus célèbre est certainement le film 20,000 Leagues Under the Sea réalisée par Richard Fleischer pour les studios Disney avec comme acteurs James Mason, Paul Lukas, Peter Lorre et Kirk Douglas.

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