mardi, 14 décembre 2010

Les Cinq Rubans d’or (The Space Pirate/The Five Gold Bands) - Jack Vance - 1950

bibliotheca les cinq rubans d'or.jpg"Je creuse comme un fou, des siècles durant, pour entrer dans l'endroit le mieux gardé des Univers et deux minutes après mon arrivée je fais tout sauter. On m'arrête, on me condamne a mort : normal. Je me retrouve enchaîné à la surface d'un asteroïde de la forme de votre pied et à peine plus grand, je débranche une toute petite prise de rien du tout, et vous voyez le résultat : les cinq Fils de Langtry, qui règnent sur les Univers, morts. Il ne m'arrive que des ennuis.

Tout ça parce que je voulais mettre la main sur le secret de l'ultrapropulsion. Evidemment, tout ce qui grouille, parle et respire dans le cosmos se lance à ma poursuite.

Et moi, qu'est-ce que je fais ? Je prends la fuite avec une espèce d'agent secret femelle au postérieur osseux. Même pas belle. Comment vouliez-vous que je ne me retrouve pas dans le Grand Horripilateur ?

Ah là là, j'aurais jamais du quitter l'Irlande..."

C’est ainsi que peut se résumer en quelques mots l’histoire et le ton donné ce court roman Les Cinq Rubans d'or, l’un des premiers de Jack Vance. Ecrit en 1950 pour le magazine Startling Stories, ce space-opera est publié sous forme de livre en 1953, cette oeuvre première, très classique de cet âge d’or de la science-fiction, sert avant tout à divertir le lecteur par des aventures spatiales aux très multiples rebondissements. Mais au-delà on reconnaît déjà les éléments qui vont marquer toute l’oeuvre à venir de Jack Vance : un héros haut en couleurs réussissant le bien en voulant se sauver lui-même, des endroits exotiques aux cultures bien différentes, une chasse au trésor, la perte identitaire par l’immigration et biensûr une analyse du pouvoir dans toutes ses formes. Ici le pouvoir est détenu par cinq familles, les descendants de l’inventeur de l’ultrapropulsion qui se sont éparpillés sur cinq planètes différentes. Eux seuls détiennent le secret de ce procédé permettant le voyage interplanétaire, et donc ils en contrôlent tous les aspects. Afin de se défaire de ce monopole les Terriens tentent de voler ce secret et c'est l'un d'eux (le héros de l'histoire) qui va mettre véritablement le feu aux poudres en tuant, pour échapper lui-même à la mort, les cinq possesseurs du secret. Ceci pour découvrir que chacun d'entre eux n'en possédait qu'une partie rédigée sous forme de rébus galactique... Une longue quête débute alors pour enfin découvrir la clé de l’énigme, quelque part entre roman d’aventures et enquête policière. A ce moment l’on reconnaît aussi les nombreux défauts de cette première oeuvre, parfois naïve et simpliste, mais rappelons-le ce roman est paru d’abord dans un magazine dans le seul but de divertir rapidement en faisant voyager le lecteur de planète en planète, tout en respectant un nombre de pages limité.


Les Cinq Rubans d’or est l’une des premières oeuvres du désormais grand auteur qu’est devenu Jack Vance. Donc intéressant pour les amateurs de science-fiction.


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Présente édition : traduit de l’américain par Dominique Haas, éditions Pocket, juin 1991, 160 pages

Voir également :
Un monde magique (The Dying Earth) - Jack Vance (1950), présentation
Les Maîtres des Dragons (The Dragon Masters) - Jack Vance (1962), présentation
- Emphyrio - Jack Vance (1969), présentation et extrait 
Les mondes d'Alastor - Jack Vance (1973, 1975, 1978), présentation

mardi, 19 octobre 2010

Les mondes d’Alastor - Jack Vance - 1973, 1975, 1978

bibliotheca les mondes d alastor.jpgA la frange de la galaxie se trouve l'Amas d'Alastor, un volume spatial de vingt années-lumière de diamètre où vivent cinq trillions de personnes. Toutes sont soumises à l'autorité du Connatic, qui fait régner la justice, parfois même en personne, sur une des trois mille planètes habités qu'il gouverne. Bienvenue dans un univers d'une infinie richesse de coutumes, civilisations et systèmes politiques! Mais si toutes ces planètes sont différentes, l'être humain, lui, ne change pas. Que ce soit sur Trullion la pacifique, Marune la corrompue, Wyste l'utopiste ou Numénès la planète capitale, siège du pouvoir suprême, il est toujours prêt à toutes les bassesses et aux complots les plus sordides pour arriver à ses fins. 


Trullion : Alastor 2262 (1973)

Trullion est un monde paisible et tranquille, en grande partie aquatique, où les Trills mènent une vie facile et paisible. Leurs seuls soucis proviennent de la cohabitation avec les Merlings, des créatures marines qui ne répugnent pas à croquer un humain de temps en temps, et d'occasionnels raids d'étoiliers, des pirates de l'espace. Après dix ans dans l'armée d’Alastor, la Whelm, Glinnes Hulden aspire à retrouver cette vie simple, mais tout conspire contre lui : son frère jumeau Glay, embrigadé dans une secte, a dilapidé l'héritage familial ; Glinnes a besoin de beaucoup d'argent, rapidement, mais se fait justement dépouiller par des Trevanys, des nomades qui ont le vol et le mensonge dans le sang. La solution ? Devenir champion de hussade, un sport d'équipe en vogue dans tout l'Amas.

Marune : Alastor 933 (1975)

Un homme est retrouvé assis dans le spatioport de Bruse-Tansel, la mémoire vide et les yeux tristes. Il ne se souvient de rien. D’où vient-il ? Qui est-il ? Et comment a-t-il fait pour perdre ainsi la mémoire. L’homme est envoyé à l’hôpital de Nuiménès pour retrouver ses souvenirs, mais rien n’y fait. Les médecins cependant réussissent à découvrir son origine. C’est un Rhune, originaire de la planète de Marune. Et pour l’amnésique, plus de doute possible : il doit retourner sur Marune et découvrir qui il est en réalité, et pourquoi il a perdu sa mémoire, ou plutôt pourquoi quelqu’un a effacé ses mémoires. Effectivement, une fois revenu sur sa planète natale Marune, il est reconnu comme étant le seigneur Efraïm de Scharrode. Le voilà bien décidé à démasquer celui qui, parmi les nombreux adversaires qu'il se découvre, l'a écarté si impitoyablement !

Wyst : Alastor 1716 (1978)

Wyst est le triomphe de l'égalisme : et cela depuis plus de cent ans, il abrite une société parfaite où chacun est logé et nourri à la même enseigne, où le reliquat de travail non effectué par les machines est équitablement réparti, où tous profitent de nombreux loisirs. Utopie... ou dystopie ? Jantiff Ravensroke, jeune artiste étranger qui cherche sa voie, curieux de cet endroit merveilleux, va en effet en découvrir les aspects les plus sombres. Il va également être amené à déjouer un complot visant rien de moins que le Connatic en personne.



L’écrivain américain de science-fiction Jack Vance est certainement celui aux écrits les plus impressionnants du genre, tant ils nous emportent loin de chez nous à la découverte de mondes totalement nouveaux. Le meilleur exemple en est peut-être les trois romans qui composent le cycle des Mondes d’Alastor, réunis pour en français en un seul volume en 2010 par les éditions J’ai Lu. Jack Vance y invente carrément trois sociétés totalement différentes, aux fonctionnements et aux mentalités si distinctes des nôtres, et cela de façon très crédible. Mais si les mondes changent, les cultures diffèrent, la nature humaine, quant à elle, reste semblable. L’univers d’Alastor, ce vaste amas de planètes sert plus de prétexte aux différentes histoires tout en apportant une singulière réflexion sur la notion de pouvoir autour du personnage central du Connatic, maître d’Alastor. A part cela, pas de liens entre les histoires qui peuvent donc se lire indépendamment les unes des autres.
Trullion : Alastor 2262, paru en 1973, est peut-être la moins passionnante des trois et vaut surtout par les longues descriptions du jeu de la hussade, un jeu à la fois physique et subtil, inventé par un Jack Vance au meilleur de sa forme. Les aventures, ou plutôt les mésaventures, de Glinnes, son héros, rappellent les déboires que tout un chacun peut connaître au quotidien. La science-fiction ne se préoccupe que rarement des petites gens, ici c’est le cas, et dans une société bien autre que la notre.
Marune : Alastor 933, paru en 1975, est une histoire de science-fiction un peu plus classique, mais aussi bien plus efficace. Un amnésique tente de recouvrer sa mémoire dans une société particulièrement rigide et aux mœurs insolites. L’histoire bien construite, plus sous la forme d’un polar, capte le lecteur d’un bout à l’autre au travers des yeux d’un héros très réussi et fort attachant.
Wyst : Alastor 1716, paru en 1978, concerne un monde utopique qui, comme souvent en science-fiction, tourne très vite à la dystopie. Autre sujet certes classique, mais écrit avec beaucoup d’originalité.

En bref, Les mondes d’Alastor, représentent une vision unique d’autres mondes, décrits parfois de façon excessive, mais toujours de façon très crédible et avec une grande richesse, que ce soit dans les principes mais aussi dans de nombreux détails.

Les mondes d’Alastor de Jack Vance, excellente série de science-fiction de la part d’un auteur à l’imagination démesurée.

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Présente édition : traduit de l’anglais (américain) par Bruno Martin, Editions J’ai Lu, 25 août 2010, 764 pages

 

Voir également :
- Les Cinq Rubans d'or (The Space Pirate/The Five Gold Bands) - Jack Vance (1950), présentation
Un monde magique (The Dying Earth) - Jack Vance (1950), présentation
Les Maîtres des Dragons (The Dragon Masters) - Jack Vance (1962), présentation
- Emphyrio - Jack Vance (1969), présentation et extrait 

jeudi, 04 septembre 2008

Emphyrio - Jack Vance - 1969

bibliotheca emphyrio

Dans un futur lointain sur la planète Halma vivent des artisans talentueux, tel l'ébéniste Amiante Tarvoke et son fils Ghyl. Mais cette société est fort rigide et respecte un code déontologique inamovible qui perdure depuis des siècles. Chaque individu y possède sa place, élément hiérarchique d’un système pyramidal fondé sur un principe de guildes que personne n’a jamais osé remettre en cause. Et les artisans comme Amiante se trouvent tout en bas de l'échelle sociale, alors qu'ils sont la classe la plus active de Halma. Les journées d'Amiante consistent donc en de longues journées de travail, durant lesquelles il sculpte le bois pour donner des objets tout à faits authentiques, aucun procédé de duplication n'étant permis sur Halma.Et Amiante est un grand maître dans dans son domaine. Ses produits de fabrication s'exportent à travers toute la galaxie. Mais lui vit dans une continuelle misère, et d'ailleurs son succès lui est caché par sa hiérarchie. Au-dessus de lui, contrôlant son activité, les sévères agents du Service de Protection Sociale. Et siégeant en maîtres sur le parterre des artisans, les seigneurs vivant dans leurs tours inaccessibles, dominant le monde, exploitant la production de la masse, en prélevant un pourcentage exorbitant sur leurs bénéfices tout en exhibant aux regards envieux l’indécence de leur opulence sans limite. Tout ce système, même s'il semble injuste, permet depuis des millénaires à garder la société en paix et fonctionne parfaitement.
C'est dans cette société figée que grandit Ghyl, le fils d'Amiante qui l'élève de façon fort laxiste tout en avouant volontiers ses penchants pour la libre pensée et toute idée de changement dans cette société. Comme tous les enfants de son âge, Ghyl entretient de nombreux rêves de grandeur qui pourtant semblent ne jamais pouvoir se réaliser. En effet pour traverser les galaxies et vivre mille aventures mieux vaut être seigneur, un simple artisan ne trouvera jamais les moyens de quitter Halma, d'ailleurs en a-t-il le droit? Certains écarts de conduite de Ghyl seront bien vite redressés par les agents de sécurité afin qu'il rejoigne la masse bien conditionnée. Cependant Ghyl ne cesse de penser à une légende entendue lorsqu'il était plus jeune, celle d'Emphyrio, un héros ayant libéré son peuple du joug tyrannique d'infâmes envahisseurs. Du moins c'est ce qu'il croit, car personne n'a jamais su lui raconter la fin de la légende. D'ailleurs s'agît-il réellement d'une légende, certains pensent qu'Emhpyrio ait réellement existé.
Un beau jour, devenu jeune homme, Ghyl va tenter de s'évader d'Halma en compagnie de quelques amis, en volant un vaisseau spatial appartenant à une famille de seigneurs. Si ses compagnons n'ont pour but que le gain matériel, Ghyl va tenter par tous les moyens de retrouver les traces d'Emphyrio. Il pressent que cela l'éclairera enfin sur la société dans laquelle il vit et permettra d'en percer ses mystères. Mais sa quête sera longue et il devra survivre de multiples dangers.

Emphyrio de l'écrivain américain Jack Vance est un roman de science-fiction paru en 1969. Et comme souvent Jack Vance fait preuve ici d'un immense talent pour créer un environnement extra-terrestre au système social si différent et qui prend réellement forme sous les yeux du personnage de Ghyl, dont la personnalité, ses envies, ses ambitions, sont parfaitmeent retracés. Au fil de ses aventures, celle d'un petit enfant d'abord puis celles d'un adulte, Ghyl va peu à peu s'émanciper de cette société oppressante et la défier. Au fil de ses pérégrinations, il va rejoindre, par ses actes, par son cheminement, la bravoure ayant pérennisé cet Emphyrio qu’il admire tant, et qu’il porte en lui de manière inconsciente. On y retrouve tous les éléments chers à Jack Vance : une société extraterrestre de type féodale et figée à la fois archaïque et moderne; et un héros poussé par une immense volonté de justice et sans épaisseur au départ, mais qui va peu à peu se forger au fil de ses rencontres et aventures dans le but de réaliser sa destinée. Jack Vance se prend ici beaucoup de temps pour bien placer son histoire, en nous racontant par exemple de multiples aventures de Ghyl encore enfant et en décrivant parfaitement le monde d'Halma et son fonctionnement. Le début peut paraître même trop long comparé à la dernière partie du roman, beaucoup plus rapide et bien moins approfondie. Jack Vance aurait-il été pressé de terminer à un moment doné? Ces légèretés toutefois ne dérangent pas trop. Le dénouement final est surprenant, et même s'il paraît un peu sorti de nul part, il réussit parfaitement son effet.

Emphyrio estun beau roman de Jack Vance, certes pas le meilleur, mais il constitue de plus une parfaite introduction à l'univers de Jack Vance.

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Extrait : premières pages du deuxième chapitre

Ghyl Tarvoke eut une première vision de la  nature du destin lors de son septième anniversaire, lorsqu'il alla voir un spectacle itinérant. Son père, généralement oublieux et détaché, s'était cependant souvenu de l'occasion ; ensemble ils étaient partis à pied à travers la ville. Ghyl aurait préféré prendre la Surligne, mais Amiante, pour des raisons encore obscures à Ghyl, s'y était opposé, et ils marchaient d'un pas tranquille vers le nord, à travers le vieux Lotissement de Vashmont, passant devant les squelettes d'une douzaine de tours en ruine, chacune d'elles supportant à son sommet l'aire d'un seigneur. Le moment vint où ils arrivèrent au Communal Nord de la Ville Est, où les joyeuses tentes des Amusateurs Péripatéziciens de Framtree avaient été érigées. Sur une rotonde on pouvait lire: Les Merveilles de l'Univers: Un voyage fantastique et économique, sans dangers ni inconvénients, dépeignant seize mondes captivants, présentés dans des séquences édifantes et de bon goût. II y avait un spectacle de .marionnettes, donné par une troupe de pantins vivants de Damar ; un diorama illustrant des événements importants de l'histoire d'Halma ; des exhibitions de créatures d'autres mondes, vivantes, mortes, ou en simulacres ; un ballet intitulé Niaiserie; un télépathe présentant Pagoul, le mystérieux Terrien ; des comptoirs de jeux, des buvettes, des étals de colporteurs vendant des colifichets et d'autres babioles sans valeur. Ghyl était impatient de voir ceci, et cela, tandis qu'Amiante se frayait un chemin dans la foule avec une patience indifférente. Il y avait beaucoup de bénéficiaires d'Ambroy, mais ceux venus de l'arrière-pays de Fortinone étaient également nombreux ; et l'on pouvait aussi voir un certain nombre d'étrangers venus de Bauredel, Sauge, Closte, que l'on remarquait aux cocardes leur donnant droit à des crédits complémentaires du Service de Protection Sociale. Les Garrions étaient rares, ces étranges animaux attifés de vêtements humains dont la présence signifiait toujours qu'un seigneur se trouvait parmi les gens du peuple.

Amiante et Ghyl visitèrent tout d'abord la rotonde, pour y voyager par procuration dans les mondes des étoiles. Ils virent la Bataille des Oiseaux à Sloe sur Madura; les tornades d'ammoniaque de Fajane ; de brèves visions tentatrices des Cinq Mondes. Ghyl observait les scènes étranges sans comprendre; elles étaient trop différentes, trop grandioses, parfois trop sauvages, pour qu'il pût les assimiler. Amiante les regardait avec un léger sourire aigre-doux à peine esquissé. Amiante ne voyagerait jamais, il n'entasserait jamais les crédits nécessaires ne serait-ce que pour une excursion de trois jours vers Damar et, le sachant, il semblait avoir laissé de côté toute ambition en ce domaine.

Quittant la rotonde, ils visitèrent une salle dans laquelle on pouvait voir en diorama les amants célèbres de la mythologie: Le Seigneur Guthmore et la Bête Sauvage des Montagnes ; Médié et Estase ; Jeruun et Jeran ; Hurs Gorgonja et Ladati le Métaphore ; et encore une douzaine d'autres couples, vêtus de costumes pittoresques de l'antiquité. Ghyl posa de nombreuses questions qu'Amiante éluda, ou auxquelles il répondit de façon détournée. " L'histoire d'Halma est trop longue, trop confuse ; il est suffisant de dire que tous ces jolis personnages sont des créatures mythiques. "

Après avoir quitté la salle, ils passèrent dans le théâtre de marionnettes et regardèrent les petites créatures masquées sautiller, folâtrer, jacasser, chanter avec difficulté " La Fidélité Vertueuse à un Idéal est le Moyen le Plus Sûr de Parvenir à l'Indépendance Financière ". Fasciné, Ghyl observait Marelvie, la fille d'un simple tréfileur qui, à l'occasion d'une danse de rue dans le Lotissement de Foelgher, attirait l'attention du Seigneur Bodbozzle le Chaluz, un vieillard lubrique, magnat de l'énergie sur vingt-six fiefs. Le Seigneur Bodbozzle lui faisait la cour, en effectuant d'agiles cabrioles; c'était un épanchement comique d'effets brillants et de déclamations, mais Marelvie refusait de se joindre à son entourage, sauf en qualité d'épouse légitime, avec pleine reconnaissance, et la donation de quatre fiefs choisis. Le Seigneur Bodbozzle acceptait, mais à condition que Marelvie se ren dit d'abord en son aire pour y apprendre la distinction et l'indépendance financière. Ensuite, Marelvie, confiante, était conduite en glisseur aérien dans sa demeure, nichée sur une tour, au-dessus d'Ambroy, où le Seigneur Bodbozzle tentait immédiatement de la séduire. Il y eut maintes péripéties mais, à l'instant critique, Rudel, l'amoureux de Marelvie, sauta à l'intérieur, passant par la fenêtre après avoir escaladé les poutrelles nues de la vieille tour. Il rossa une douzaine de Garrions, et cloua contre le mur le Seigneur Bodbozzle qui pleurnichait tandis que Marelvie effectuait une danse Sautillante d'allégresse. Pour conserver la vie, le Seigneur Bodbozzle abandonna six fiefs au coeur d'Ambroy ainsi qu'un yacht spatial. Le couple heureux, financièrement indépendant et hors des listes, bondit joyeusement au loin pour voyager, pendant que le Seigneur Bodbozzle pansait ses blessures.

L'éclairage de la salle répandit une lumière inégale, signalant l'entracte ; Ghyl se tourna vers son père, espérant mais n'attendant pas de commentaire. Amiante avait tendance à garder ses opinions secrètes. Même à l'âge de sept ans, Ghyl sentait quelque chose de non-orthodoxe, presque d'illicite dans les jugements de son père. Amiante était un homme fort, aux mouvements lents suggérant l'économie et le contrôle plutôt que de la lourdeur. Sa tête était volumineuse et sombre, son visage aux pommettes larges était pâle, avec un petit menton, une bouche sensible tordue de façon caractéristique en un demi-sourire rêveur. Amiante parlait très peu, et d'une voix douce, bien que Ghyl eût pu le voir, lorsqu'il était stimulé par quelque incident insignifiant, cracher des mots, les vomissant comme s'il s'était trouvé sous une pression physique, pour s'arrêter tout aussi soudainement, peut-être au milieu d'une phrase. Mais à présent Amiante n'avait rien à dire ; Ghyl pouvait seulement essayer de deviner quels étaient ses sentiments au sujet de l'infortune du Seigneur Bodbozzle.

Observant l'assistance, Ghyl remarqua deux Garrions dans une splendide livrée de cuir lavande, écarlate et noir. Ils se tenaient au fond de la salle, semblables à des hommes, mais non-humains cependant - hybrides d'insectes, de gargouilles et de singes immobiles mais sur leurs gardes, leurs yeux protubérants ne regardant rien, mais observant tout. Ghyl poussa du coude son père.

" Il y a des Garrions ! Des seigneurs assistent au spectacle de marionnettes ! "

Amiante jeta un bref coup d'oeil par-dessus son épaule. " Des seigneurs, ou leurs enfants. "

Ghyl chercha dans l'assistance. Personne ne ressemblait au Seigneur Bodbozzle ; personne ne rayonnait de cette effluve d'autorité et d'indépendance financière, presque visible qui, s'imaginait-il, devait entourer tous les seigneurs.  Il alla pour demander à son père qui était selon lui le seigneur, puis s'arrêta, sachant que la seule réponse d'Amiante serait un haussement d'épaules désintéressé. Ghyl suivit les rangées du regard, visage après visage. Comment un seigneur, ou son enfant, pouvait-il ne pas se sentir offensé par la grossière caricature du Seigneur Bodbozzle ? Mais personne ne semblait troublé... L'intérêt de Ghyl disparut bientôt ; les Garrions étaient peut-être venus au spectacle par inclination personnelle.
L'entracte devait durer dix minutes ; Ghyl se glissa hors de son siège, et s'avança pour examiner la scène de plus près. Sur un côté pendait un abattant de toile ; Ghyl le tira, plongea son regard dans une pièce latérale où un petit homme vêtu de velours brun était assis, sirotant lentement une tasse de thé. Le jeune garçon jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule ; Amiante, préoccupé par ses propres visions internes, ne lui prêtait pas la moindre attention. Ghyl se baissa sous la toile, s'immobilisa, hésitant, prêt à sauter en arrière si l'homme vêtu de velours brun tentait de s'emparer de lui. Pour une raison ou pour une autre, Ghyl avait fini par penser que les pantins n'étaient autre que des enfants enlevés, fouettés et battus jusqu'à ce qu'ils jouent la comédie et dansent avec précision et exactitude ; une idée qui revêtait le spectacle d'une fascination morbide. Mais l'homme, à l'exception d'un hochement poli de la tête, ne semblait pas intéressé par sa capture. Rendu plus hardi, Ghyl fit quelques pas en avant. " Vous êtes le maître des marionnettes ? "

- " C'est bien ce que je suis, mon garçon: Holkerwoyd, le maître des marionnettes, profitant d'une brève pause dans mon travail. "

L'homme était plutôt âgé et noueux.

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Les Cinq Rubans d'or (The Space Pirate/The Five Gold Bands) - Jack Vance (1950), présentation
- Un monde magique (The Dying Earth) - Jack Vance (1950), présentation
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Les mondes d'Alastor - Jack Vance (1973, 1975, 1978), présentation

14:22 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Vance, Jack | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : science-fiction, space-opera, litterature americaine, jack vance | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 27 avril 2007

Un monde magique (The Dying Earth) - Jack Vance - 1950

bibliotheca un monde magique

La Terre se meurt lentement, le soleil rouge terne se faiblit de plus en plus et ses habitants ont perdu peu à peu la grande partie de l’héritage laissé par leurs prédécesseurs, fatigués par le fait que tout finira bientôt. La magie et la sorcellerie ont remplacé les sciences disparues dans la mémoire des rares survivants. Pour survivre tant bien que mal dans ce monde désespéré, des héros de tous horizons vont entamer une longue quête. Turjan de Mir, le magicien qui veut créer la vie à partir de ses cuves de synthèse part à la recherche de runes et d’incantations auprès de maître Pandelume dur Embelyon; Liane le ménestrel, toujours en quête d'un nouvel amour ; Ulan Dhor, à la poursuite de tablettes magiques au cœur d'une ville déchirée par la guerre civile ; ou encore Guyal de Sfere, jeune homme curieux de tout cherchant le détenteur de tous les savoirs.

Un monde magique est un grand classique du fantasy faisant partie de l’immense cycle The Dying Earth de l’auteur américain de science-fiction Jack Vance dans lequel se suivent les romans Cugel l’astucieux (The Eyes of  The Overworld, 1965), Cugel Saga (Cugel’s Saga, 1983) et Rhialto le merveilleux (Rhialto the Marvelous, 1984).

Jack Vance donne à cet excellent roman, devenu depuis un grand classique, la forme d’un recueil de nouvelles qui se déroulent toutes dans le même contexte, celui d’un monde qui se meurt dans un futur très éloigné. Plusieurs personnages reviennent dans plus d’une nouvelle, et d’ailleurs il vaut peut-être mieux les lire dans l’ordre de publication. Chaque nouvelle nous raconte la quête désespérée d’un personnage dans ce monde qui s’éteint, une quête qui finalement ne mènera à pas grand chose. L’ambiance installée par l’auteur est particulièrement réussie et représente d’ailleurs le point fort de ce livre. Une nostalgie désespérée surplombe tout cet univers dans lequel tant de savoirs ont été perdus. Jack Vance crée dans ce monde une culture très crédible.
Toutes les nouvelles sont écrites avec un style très poétique qui rappelle celui de contes de fées. Toutes sont assez poignantes surtout dû à l’utilisation par Jack Vance d’images fortes pour mettre en place ses histoires, par exemple les cités abandonnées, un musée de l’homme, …

Les nouvelles reprises dans ce recueil sont: Mazirian le magicien (Mazirian the magician), Turjan de Mir (Turjan of Mir), T'sais (T'sais), Liane le voyageur (The loom of darkness / Liane the wayfarer), Ulan Dhor (Ulan Dhor ends a dream) et Guyal de Sfere (Guyal of Sfere).

Un monde magique représente aussi l’un des premières essais dans la littérature à allier de façon aussi réussie les genres de la science-fiction et du fantasy, un mélange de genres qui fleurit bien depuis. Un monde magique, grâce à certains éléments repris dans le récit, a fortement inspiré les fonctionnements des jeux de rôles, inspiration très forte notamment dans le plus classique de tous: Dungeons & Dragons.

Un monde magique est un des immenses classiques de Jack Vance.

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Voir également:
Les Cinq Rubans d'or (The Space Pirate/The Five Gold Bands) - Jack Vance (1950), présentation
- Les Maîtres des Dragons (The Dragon Masters) - Jack Vance (1962), présentation

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Les mondes d'Alastor - Jack Vance (1973, 1975, 1978), présentation

mardi, 21 novembre 2006

Les Maîtres des Dragons (The Dragon Masters) - Jack Vance - 1962

bibliotheca les maitres des dragons

Aerlith est une planète reculée du système dans laquelle les hommes vivent selon un antique système féodal médiéval. La Vallée Heureuse et le Val Banbeck, deux contrées de ce monde, luttent l'une contre l'autre à l'aide d'une armée de dragons génétiquement modifiés suite à de multiples croisements. Mais de temps à autre les Basiques, de monstrueux batraciens en provenance de l'étoile Coralyne, attaquent la planète Aerlith en vue d'y capturer des humains qu'ils asservissent. L'avancée technologique des Basiques est de plus telle qu'elle les rend quasiment invulnérables. Cependant Joaz, seigneur du Val Banbeck croit pouvoir prédire les attaques des Basiques et fait tout pour se préparer à les combattre. De plus nulle il ne peux espérer l'aide de quiconque. En effet les Sakriotes, secte humaine dotée d'une immense savoir, lui fait comprendre que Aerlith serait la dernière planète sur laquelle vivent encore des hommes libres. Le reste a déjà été éradiqué par les Basiques depuis bien longtemps. Face à cet affrontement qui s'annonce sans merci, il faut pourtant que Joaz trouve une solution pour battre les Basiques, et cela malgré les nombreuses attaques que subit son domaine de la part de La Vallée Heureuse , car de lui dépend désormais le sort d'Aerlith et de l'humanité.

Les Maîtres des Dragons est un magnifique exemple de mélange entre science-fiction et fantasy et plus de quarante ans après son écriture et première publication ce roman n'a quasiment pas pris de rides. Ce roman n'est peut-être pas aussi rigoureux que de la science-fiction contemporaine, ou aussi détaillé que de la fantasy d'aujourd'hui, mais Les Maîtres des Dragons reste cependant un must des deux genres. Dans ce grand classique Jack Vance nous décrit un monde fascinant au contexte bien élaboré, malgré que ce roman soit finalement assez court. On nous explique les origines de ces colonies humaines sur ce monde reculé, ainsi que leurs affrontements, et leur science dans les croisements des dragons et autres (certians aspects plus terre à terre sr le fonctionnement de cette société restent cependant obscures). On nous décrit également une humanité à bout de souffle se perdant en guerres fratricides et ne sait s'unir face à une menace qui risque de tous les détruire. Joaz Banbeck est un héros typique de Vance: sombre, misogyne, très intelligent mais résigné face à la gravité de la menace qui pèse sur lui et les siens. Mais ce qui impressionne avant tout ce sont les batailles occupant vraisemblablement plus de la moitié du livre. Toutes ces scènes sont décrites d'un point de vue distant, quasi scientifique, mais jamais de la perspective d'un des personnages. D'ailleurs Jack Vance ne prend jamais parti dans ce roman. Il n'y a ni bons ni méchants, même les terribles aliens venant de l'espace n'apparaissent pas si antipathiques que cela, surtout comparé à une humanité qui ne cesse de se battre et de s'entre-tuer pour trois fois rien.

Le roman Les Maîtres des Dragons a été récompensé en 1962 par le Prix Hugo.

A lire!

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Extrait: premier chapitre

Les appartements de Joaz Banbeck, creusés au coeur d'une montagne calcaire, se composaient de cinq pièces principales distribuées sur plusieurs niveaux. Tout en haut, se trouvaient le Reliquarium et une salle d'apparat réservée aux débats du Conseil : dans la sévère splendeur du premier, les archives, les trophées et les souvenirs des Banbeck étaient conservés : quant à la salle du Conseil - un hall étroit et tout en longueur, aux parois recouvertes jusqu'à mi-hauteur de boiseries sombres et dont la voûte était de plâtre blanc - elle s'étirait sur toute la largeur de la montagne, de sorte que ses balcons donnaient d'un côté sur le Val Banbeck et, de l'autre, sur le Défilé de Kergan.

L'étage inférieur était réservé aux quartiers personnels de Joaz Banbeck. Ceux-ci se composaient d'un salon, d'une chambre à coucher et d'un bureau attenant à cette dernière ; enfin, en bas, était installé l'atelier dont l'accès était interdit à quiconque.

Pour entrer, il fallait passer par le bureau. Il affectait la forme d'un L. Quatre lustres incrustés de grenats pendaient au plafond à arceaux taillé de nervures délicates. Pour le moment, ils étaient éteints ; la pièce était simplement éclairée par quatre écrans de verre poli qui diffusaient une lumière liquide et grise, découpant à la manière de tableaux traités en clair-obscur le panorama du Val Banbeck. Les murs étaient lambrissés de roseaux lignifiés. Une natte décorée de figures géométriques - angles, cercles et carrés marrons, bistres et noirs - était posée sur le sol.

Un homme nu était allongé au milieu du bureau.

Il avait pour toute vêture une longue et fine chevelure châtain qui lui retombait derrière le dos et l'anneau d'or qui lui enserrait le cou. Son visage était mince et aigu, son corps svelte. Il paraissait écouter quelque chose - ou, peut-être, méditer. De temps en temps, il jetait un coup d'oeil sur la sphère de marbre jaune posée sur une étagère ; alors, il remuait les lèvres comme pour fixer dans sa mémoire une phrase ou un enchainement d'idées.

Une lourde porte s'entrouvrit sans bruit à l'autre extrémité de la pièce et un visage de femme à l'expression espiègle se glissa par l'entrebâillement. A la vue de l'homme nu, la femme porta la main devant sa bouche pour réprimer un cri de surprise. L'homme se retourna - mais la porte s'était déjà refermée.
Il resta un moment immobile, le sourcil froncé, perdu dans ses réflexions; puis il se leva et s'approcha du mur, fit basculer une section de la bibliothèque et disparut par cet orifice. Le panneau reprit sa place primitive. L'homme nu descendit un escalier en colimaçon et déboucha dans une autre pièce creusée à méme la roche : l'atelier privé de Joaz Banbeck. Sur la table de travail étaient disposés des outils, des blocs de métal, une batterie de cellules électromotrices, des éléments de circuits dépareillés, tout un attirail qui symbolisait la curiosité du maïtre des lieux.

L'homme nu se pencha sur la table, souleva l'un des accessoires épars et l'examina avec une sorte de condescendance. Pourtant, son regard était aussi limpide, aussi émerveillé que celui d'un enfant.

Des voix étouffées, venant du bureau, retentirent. L'homme nu tendit l'oreille, puis il se baissa et, s'accroupissant sous la table, il souleva une dalle et s'enfonça dans le puits d'ombre ainsi révélé. Quand il eut remis la pierre en place, il s'empara d'une baguette lumineuse et s'engagea dans un boyau en pente qui débouchait sur une grotte naturelle. Ici et là, des tubes luminescents irradiaient une lueur pâle qui perçait difficilement les ténèbres.

L'homme nu avançait d'un pas alerte et ses cheveux soyeux faisaient comme une auréole derrière lui.

Dans le bureau, Phadée la ménestrelle et un vieux sénéchal étaient en train de vider une querelle.

" C'est vrai! Je l'ai vu! " insistait Phadée.

" Je l'ai vu de mes yeux. C'était un sacerdote. Il se tenait là. Comme je vous l'ai décrit. " Elle secoua rageusement le bras de son interlocuteur. " Croyez-vous donc que j'aie perdu la tête et ou que je sois hystérique ? "

Rife le sénéchal se contenta de hausser les épaules sans se compromettre. " Toujours est-il que je ne vois rien... " grommela-t-il.

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Voir également:
Les Cinq Rubans d'or (The Space Pirate/The Five Gold Bands) - Jack Vance (1950), présentation
- Un monde magique (The Dying Earth) - Jack Vance (1950), présentation

- Emphyrio - Jack Vance (1969), présentation et extrait
- Les mondes d'Alastor - Jack Vance (1973, 1975, 1978), présentation

23:12 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Vance, Jack | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jack vance, litterature americaine, science-fiction, fantasy | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!