mardi, 12 octobre 2010

Le cercle des cendres - Balthasar Thomass - 2010

bibliotheca le cercle des cendres.jpgQui est Friedhart Stahl, cet aventurier qui s'installe dans une famille de Munich pour devenir l'amant de la mère et le complice du fils de dix ans, sous le regard silencieux du père ? Pourquoi cet homme solitaire retourne-t-il sur l'île de Lanzarote, poursuivant un rêve qui pourtant avait déjà échoué ? Des années plus tard, le jeune garçon de Munich est devenu adulte. Parti sur les traces de Friedhart disparu, il essaie de renouer les fils de la vie de celui qui l'a sorti de l'enfance, mais aussi qui a brisé sa famille.

Le cercle des cendres de l’écrivain français Balthasar Thomass nous raconte la vie d’un homme, à travers le temps, et l’implication de celui-ci dans la vie d’une famille munichoise. Le juene garçon, témoin, revient sur le passé pour réussir à cerner cet homme, son histoire et son passé. Il s’agît d’un premier roman, puissant et porté par une écriture magnifique et très fluide, qui revient ainsi, au-delà du portrait personnel, sur celui d’une Allemagne qui se relève de la guerre, sa culpabilité de l’après-guerre, ses espoirs et désillusions des révoltes et libérations sexuelles et les doutes qui envahissent les générations à venir. Le portrait donné du personnage Friedhardt Stahl est saisissant de profondeur. Le narration nous en fait voir de multiples facettes, laissant de nombreuses part d’ombre (le narrateur étant le jeune garçon devenu adulte et n’a pas pu témoigner de tout). Par là le portrait plus familial du roman en devient encore plus fort avant de s’élargir même à toute la société. Ce premier roman a donc tout pour être une parfaite réussite, le lecteur hélas s’y perd de temps à autre, ne voyant pas toujours où l’auteur souhaite réellement le mener.

Le cercle des cendres est un magnifique premier roman de l’écrivain Balthasar Thomass, un roman bouleversant qui porte son lecteur à travers le passé récent de l’Europe.

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Extrait :

1999

Je n’ai jamais vu la maison de Friedhart Stahl. On disait que c’était la plus belle de toutes – ma mère me l’avait répété maintes fois. Il l’avait conçue et construite seul – ou plutôt il l’avait rénovée, mais ce goût, cette vision qui lui étaient propres en faisaient sa création. C’était l’œuvre de sa vie, son enfant et son testament. Il l’avait dénichée lui-même, accrochée à une pente rocheuse surplombant la mer, sur cette île désertique. Et elle était devenue sienne, juste parce qu’il l’avait trouvée au milieu de nulle part. Son palais, son sépulcre.

Je n’en ai pas vu de photos. Je l’ai à peine imaginée : sans doute blanche, spacieuse et lumineuse – car l’île était noire. L’île, c’était les cendres d’un volcan, un immense champ d’éboulis brûlés. La maison devait en être l’antithèse. Une seule fois, j’avais entendu les hauts plafonds résonner dans sa voix au téléphone, mais il était déjà trop tard, cette voix s’étranglait – s’étouffait, glapissait désespérément, raclait tout l’oxygène qu’elle pouvait encore absorber. Et moi, j’avais jeté le combiné, ou alors il était tombé de ma main, je ne sais plus, il pendouillait à côté du bureau, comme agité de spasmes, rebondissant sur sa corde en spirale, tandis que je courais en me tordant, hurlant, aspergeant les alentours de mes larmes. Je ne sais plus s’il avait continué de parler ou si sa voix s’était éteinte d’elle-même. C’était la première fois que j’entendais la voix d’un mort.

J’avais déjà fait preuve d’un don pour fuir les condamnés à mort, et me réserver des remords futurs. D’abord Barney, que j’avais entrevu une fois après des années d’absence, gonflé et jauni par la cortisone, échangeant avec moi quelques banalités, avant de découvrir son dessin au fusain sur la première page du Monde, dans la colonne de droite : la colonne des nécrologies. Puis Guy, qui avait eu droit lui aussi à son dessin. Plusieurs années plus tard, Pierre, rencontré par hasard, me confia que Guy et lui s’étaient souvent demandé ce que j’étais devenu, où j’avais disparu, ce que je tramais. Je me cachais, en effet, et ne faisais pas grand-chose. Mais est-ce que je me cachais de lui, de sa mort ou de moi-même ? Enfin, Jean-François, mon voisin, qui avait l’habitude de militer tracts en main devant le Monoprix à côté de la bouche de métro. Il habi- tait trois rues plus loin et je le savais atteint d’un cancer, pourtant je n’allais pas le voir. Avais-je honte de lui, de moi, de ce que j’avais été, de ce que j’allais devenir ? Quelques années plus tard, une jeune femme m’aborda lors d’un vernissage : je suis Mme Jenny Clark, me dit- elle. Madame : je ne savais pas, je ne la reconnaissais même pas, il avait une copine, oui, je m’en souvenais, mais qui, laquelle, comment s’appelait-elle ? Ils s’étaient mariés à l’hôpital, me répondit-elle, peu avant sa mort. Jean-François ne pouvait plus tenir debout, le cancer rongeait sa colonne vertébrale, ce fut allongés qu’ils célébrèrent alors la cérémonie. Tous ces gens, je les avais exclus de mon existence parce que je croyais ne pas exister pour eux. J’avais tort.

Je n’étais jamais allé sur l’île de Friedhart. Ni avant sa mort pour lui dire adieu, ni après. J’aurais pu me rattra- per et découvrir ce qui restait de sa maison, ou la villa qu’un millionnaire luxembourgeois aurait construite à sa place. J’aurais pu m’engouffrer dans un charter, au milieu de familles bruyantes et obèses. De mon hôtel-club for- mule tout compris, j’aurais pu partir en étoile, à mobylette ou en voiture de location, découvrir les villages de l’île et boire des bières dans des buvettes désertées. Peut-être y aurais-je senti le vide qui avait submergé Friedhart. Qui l’avait noyé. Oui, j’aurais pu remonter dans le temps, courtiser les fantômes, tenter de raviver les ombres pour, enfin, les effacer. Tous les ans, je consultais encore les pages Internet des voyagistes. Mais trouverais-je l’usine désaffectée qu’il avait transformée en maison de rêve, puis à son tour abandonnée depuis dix ans, au milieu des îles volcaniques ? Et comment, après l’avoir trouvée, rentre- rais-je dans mon club Eldorador, avec ses peaux cramées, ses buffets et ses animations ?

Je n’avais pas non plus écrit son histoire. Il aurait fallu que je visite l’île. Mais si je la visitais, me disait-on, je ne pourrais plus écrire l’histoire. Pris en tenaille, j’avais trouvé la solution : ne plus écrire du tout. Peut-être craignais-je, en m’y rendant, de subir moi aussi son attrac- tion fatale, et que ces amas de cailloux noirs, tels des aimants, m’immobilisent, moi aussi. C’est quand même ce qui m’arriva, sans que je sois allé sur l’île.

Était-ce le fait de ne pas écrire l’histoire de Friedhart qui me paralysait, ou ma paralysie qui m’empêchait de l’écrire ? Peu importe, Friedhart était revenu me hanter. Car je m’apprêtais à retourner là où tout avait échoué. Moi aussi, je me préparais à me retirer sur mon île à moi, où j’avais déjà habité, où déjà je m’étais effondré. Et la terreur de voir se dessiner devant moi la route des échecs passés se doublait de l’espoir délicieux de m’en sortir cette fois-ci. Que le même scénario, mille fois répété, ait enfin un nouveau dénouement, que l’impasse s’ouvre sur un carrefour, qu’un nouveau mot transforme la litanie.

C’était une erreur, je le savais, mais il le fallait : comment se prouver qu’on a changé, sinon en risquant les mêmes erreurs ?

Je n’avais pas écrit son histoire, j’avais arrêté d’écrire, arrêté tout. Comme Friedhart qui, sur son île, avait tout arrêté. Et cependant, alors que j’avais refusé de sentir la peau d’un mort sur la mienne, en ne me frottant pas à son histoire, cette dernière revint me toucher au plus près : je ne l’écrivais pas, je la vivais, dans mon appartement parisien, loin d’une île volcanique. Peut-être fallait- il plutôt que je pénètre dans ce vide, ce rêve stérile qui avait eu la peau de Friedhart Stahl.

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Présente édition : Editions Philippe Rey, 19 août 2010, 205 pages