jeudi, 12 juillet 2012

Charly 9 - Jean Teulé - 2011

jean teule, jean teulé, litterature francaise, romans historiques, charly 9, charles IXCharles IX, roi de France au XVIe siècle, n’aurait guère laissé de trace dans l’Hisotoire s’il n’avait ordonné en août 1572 la nuit de la Saint-Barthélemy, un massacre sans précédent de protestants à Paris. Mais comment cet homme faible, peu déterminé avec guère de convictions a-t-il pu prendre une telle décision ? Bien sûr en étant poussé par son entourage, d’abord par sa mère Catherine de Médicis, puis par une bonne partie de la noblesse de France, catholique, et certains dirigeants militaires. Ce crime, un véritable génocide sera condamné par quasi toute l’Europe, sauf l’Espagne et le Vatican qui y voient la bienheureuse volonté de Dieu.
Mais cet acte va surtout pousser ce roi dans la folie, la maladie et une mort bien rapide.
Guère d’histiriens ou de romanciers ne se sont attardés au sujet de ce roi qui tour à tour est passé pour cruel, sot ou fou, surtout qu’il a vite été compris qu’il ne possédait même aucun pouvoir réel.

L’auteur français Jean Teulé va pourtant s’y attacher en écrivant en 2011 le roman Charly 9 où il nous raconte depuis la planification des massacres de la Saint-Barthélemy la rapide et terrifiante descente aux enfers que connaîtra ce malheureux monarque. Il en décrit les extravagances et bêtises qui marqueront depuis son règne : comment il massacrait le bétail, la basse-cour et tous les animaux des fermes ou le hasard de ses errances le conduisaient, comment il empoisonna une partie de la population en lui offrant du muguet le 1er mai, ce qui, en ces temps de famine, poussait ses sujets à manger cette fleur vénéneuse qu'il croyait être une sorte de salade ; comment il provoqua l'invention du poisson d'avril en officialisant le changement de date du début de l'année du 1er avril au premier janvier ; comment il crut remplir les coffres vides du royaume en fabriquant de la fausse monnaie... et bien d'autres folies encore, aussi saugrenues que sanglantes.
Non, c’est sûr ! Charly 9 n’était pas un grand homme, cela malgré son titre, et c’est peut-être bien pour cela que l’on s’y attache autant dans le récit de Jean Teulé, un récit historique bref et concis, qui sans cesse en vient à l’essentiel, avec les incomparables verve et humour dont l’auteur a déjà fait preuve dans ses romans précédents.
Et le point fort de ce texte est peut-être justement que l’Histoire peut  à la fois être simple, triste, horrible et drôle à la fois.

Pour mieux sans convaincre, je reproduis ici le premier chapitre du livre qui donne bien le ton de l’ensemble.

Charly 9 de Jean Teulé est certainement un roman à lire ! Facile à lire et divertissant, il plaira au plus grand nombre de lecteurs.

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Extrait : premières pages

Un mort ?

Un gentil garçon semblant à peine sorti de l'adolescence - il vient d'avoir vingt-deux ans - écarquille ses grands yeux :

- Quoi ? Vouloir que j'ordonne, pour cette nuit, l'assassinat d'un convalescent surpris en plein sommeil ? Mais vous n'y pensez pas, ma mère ! Et puis quel homme, l'amiral de Coligny que j'appelle "mon père". Jamais je ne scellerai cet édit !

Tout loyal, franc, ouvert du coeur et de la bouche, le garçon, à haute fraise blanche entourant sa gorge jusqu'au menton, s'étonne :

- Comment pouvez-vous venir me réclamer la mort de mon principal conseiller qui déjà hier matin, sortant du Louvre, fut arquebusé dans la rue par un tueur caché derrière du linge séchant à une fenêtre ?.. Il n'est que blessé. Ambroise Paré dit qu'il s'en tirera et je m'en réjouis.

- Pas nous, répond une voix de matrone au fort accent italien. D'autant que c'est ton jeune frère et moi qui avions commandité l'attentat.

- Quoi ? !

Le garçon, d'un naturel aimable et ayant de bonnes dispositions, n'en revient pas. Sous un bouquet de duvet de cygne à sa toque, il tourne lentement la tête vers les six personnages assis côte à côte devant lui. L'un d'eux, vieux gentilhomme vêtu d'une jupe de damas cramoisi, regrette :

- Sire, le seigneur de Maurevert, tueur professionnel mais mal habitué aux armes à feu, voulait faire ça à l'arbalète. Pour plus de sûreté, nous lui avons imposé l'arquebuse. Mal nous en a pris. Au moment du tir, Coligny s'est penché pour réajuster sa mule. Maurevert a manqué sa cible.

Le jeune roi aux joues arrondies hoche la tête d'un air consterné :

- Quand je pense que cet après-midi je suis allé rue de Béthisy, au chevet de l'amiral, lui promettre de faire rechercher et punir les coupables... C'étaient ma mère et mon frère !.. Mais pourquoi avez-vous décidé ça, tous les deux, mamma ?

Mamma, assise juste en face de son rejeton royal, porte autour du cou une immense collerette tuyautée en façon de roue de carrosse. Couverte d'une poudre de riz parfumée, celle-ci enfarine le haut des manches bouillonnées d'une robe noire de veuve. Yeux globuleux et joues molles, les lèvres lippues de la reine mère remuent :

- Charles, écoute-moi... Gaspard Coligny de Châtillon, certes grand amiral de France mais aussi chef du parti protestant, a maintenant trop d'emprise sur toi. Et depuis des semaines, il te presse en secret d'intervenir aux Pays-Bas espagnols sous prétexte que Philippe II y opprime les huguenots.

- Comment le savez-vous puisque c'est en secret ?

- Je le sais. Je sais tout ce qui se dit au Louvre.

- Encore l'escadron volant de vos espionnes, magicienne florentine ?.. sourit le doux roi indulgent.

Catherine de Médicis reprend : "Ton jeune frère Henri - Mes Chers Yeux -..." Charles a un tic à la mâchoire tandis que sa mère poursuit : "... ainsi que ton Conseil qui est ici, les Guise à la tête du parti catholique et moi, ne voulons pas de cette guerre."

- Mère, si des protestants sont maltraités quelque part, il faut sans doute aller les défendre.

- Eh bien non, il ne faut pas !

Elle s'explique :

- Lutter en Flandre contre la très dévote Espagne reviendrait à engager la France du côté des huguenots et à s'attirer la colère du pape.

L'imposante Italienne secoue un éventail à girouette - bâton au bout duquel est collé un petit drapeau fixe décoré de fleurs de lys et qui fait du vent :

- Ma ! Quelle chaleur encore à bientôt dix heures du soir... En tout cas, avant-hier jeudi, au chef protestant, tu as chuchoté que tu prendrais ta décision d'ici lundi.

- Vos espionnes ont l'ouïe fine... reconnaît le roi Charles.

- Tu allais céder à ce Coligny. J'en suis certaine. Alors oui, on a tenté de l'abattre afin qu'il ne te soit plus de mauvais conseil. Mais ça a raté alors on vient te demander l'autorisation de recommencer cette nuit même.

- En voilà bien, tout d'un coup, des scrupules, mamma ! s'amuse le monarque. Vous étiez moins embarrassée, hier vendredi, quand Maurevert avait le doigt sur la gâchette.

- C'est-à-dire que... hésite mamma, pour ce qu'on veut dorénavant accomplir, il nous faut obligatoirement ton autorisation qui a force de loi. Quand Coligny, cette fois-ci, sera exterminé à la hache, il faudrait ensuite aller égorger La Rochefoucauld.

- Foucauld, mon ami ? Lui aussi ?

- Deux morts ?

- Enfin, deux... balance en l'air, du plat de la main, un maréchal en uniforme. Un peu plus, Majesté... car on devra également cogner à l'huis de chez Andelot afin de l'éventrer comme on le fera dans la foulée, pendant qu'on y est, pour quelques autres... Disons les grands chefs protestants. En tout, on devrait arriver à six.

- Six morts ?

Près d'une petite table dans ce cabinet aux poutres dorées et murs alourdis d'allégories alambiquées, le monarque dilate ses pupilles naïves vers le maréchal :

- Mais, sieur de Tavannes, je croyais que, lundi, on avait marié ma catholique soeur Marguerite avec le protestant Henri de Navarre en signe de réconciliation entre les deux religions... Et en fait, ce samedi soir, vous voudriez faire tuer les chefs huguenots venus de la France entière pour assister à la noce ?

- Ben justement, réagit à la gauche du maréchal un gros duc empoudré et encombré de dentelles aux noeuds savants. On s'est dit que, puisque toute l'aristocratie protestante se retrouve providentiellement réunie à Paris, ce serait quand même dommage de ne pas en profiter...

Le garde des Sceaux, écharpe brodée en travers du buste, partage cet avis :

- Nevers a bien raison, Sire. Si vous voulez, c'est comme une opportunité... poursuit-il d'un air léger. Pouvoir en une nuit couper toutes les têtes du dragon de l'hérésie est une chance qu'on ne retrouvera pas de sitôt. Ils sont là. On en tue dix et c'est réglé.

- Dix, René de Birague ? J'avais entendu six.

- Oui, oh, six, dix... Vous chipotez, Majesté ! commente le capitaine de la première compagnie des gentilshommes de la Maison du roi. En tout cas, Sire, pas plus de cent.

- Cent morts ?

Charles, bouche bée, balaie du regard son Conseil aligné. Il en arrive à sa mère qui ne dit rien.
Bras droit accoudé à sa table envahie d'une arbalète et d'un cor de chasse sur des recueils de poésies, d'un filet pour attraper les oiseaux près d'une sonnette à rapace, le jeune roi ne comprend plus rien. Tout l'étonne. Alors que, près du mur, le capitaine s'adresse malignement à lui en termes de chasseur : "Nous tenons la bête dans les toiles. Hâtez-moi d'envoyer les piquiers", Charles contemple derrière le soldat une tapisserie où l'on voit un cerf qui a un oeil bleu. Le roi ne l'avait jamais remarqué. Encore un drôle de truc, ça ! Le souverain se lève.

Grand, mince et étroit d'épaules, ses longues jambes moulées dans des bas blancs vont sur les carreaux de faïence fleurdelisés du sol qui résonne du choc de ses éperons en forme de col de cygne avec une étoile roulante au bout. Descendant à mi-cuisse, sa "trousse" bouffante ressemble à une couche-culotte alors qu'il s'approche de l'intrigante tapisserie.

On peut y admirer un dix-cors bousculé par cinq chiens et même une chienne sautés ensemble sur lui. Un limier lui mord une oreille. D'autres le prennent à la gorge, fouillent vers son ventre, son coeur. Et le cervidé, cinq andouillers sur chacun des bois - à sept ans, c'est jeune pour vivre ça -, lève, de profil, sa tête aux abois vers les nuages. Il a un oeil bleu.

A hauteur de visage du monarque, l'iris tissé est gratté. Charles observe ensuite les particules de laine bleue restées sous son ongle : "Bizarre, ça. Un cerf a toujours l'oeil noir..."

Le roi de France pivote :

- Jamais, je n'ordonnerai ce que vous me réclamez. J'aimerais mieux que mon corps soit traîné dans la boue des rues de Paris !

Cette déclaration solennelle se retrouve suivie d'un ricanement dans le cabinet du souverain :

- Je vous l'avais dit qu'il n'oserait pas. C'est un chapon-maubec !

Celui qui vient de s'exprimer est debout derrière la mère et les membres du Conseil alors ils se retournent tous et lèvent la tête pour voir le roi venir postillonner dans la figure de l'insolent :

- Moi, poltron ? Henri, tu oses me dire ça, toi, le fot-en-cul !

C'est vrai que Henri a un genre... Menton ras, face pâle, geste efféminé, l'oeil d'un Sardanapale, voilà tel qu'il paraît en ce bal. Garni bas et haut de roses et de noeuds, visage de blanc et de rouge empâté, une coiffe en forme de coquillage comme un gros bulot rose sur sa tête, font voir l'idée : en la place d'un prince, une putain fardée. La reine Catherine intervient en mère de famille :

- Charles, laisse donc ton jeune frère à ses goûts et cesse tes jeux réservés à l'enfance !

Mais le roi n'en démord pas contre Henri :

- Cadet, n'oublie pas que tu n'es que duc d'Anjou !

L'autre, se hissant sur la pointe des pieds, car de plus petite taille, et rondelles d'os en boucles d'oreilles, rétorque :

- Qu'à Dieu plaise, si c'est moi qui avais eu un an de plus que toi et non le contraire, le Conseil royal n'aurait pas perdu autant de temps à me convaincre...

Catherine de Médicis - venin florentin - abonde en ce sens :

- Il est vrai, Charles, que Mes Chers Yeux aurait, sans hésiter, eu ce courage. Le connaissant, il aurait déjà deux fois fait passer par le fer les huguenots. Mais lui, c'est Mes Chers Yeux... Son ennemi, il ne l'appelle pas "Mon père".

Le monarque sensible, grosses larmes gonflant ses paupières, réplique : "Je me demande parfois si ce n'est pas celle que j'appelle "Ma mère", mon ennemie..." puis, alors que des chiens se mettent à grogner sous la table, Charles s'encolère après sa génitrice en la tutoyant : "Tu n'aimes que Henri ! Je passe mes jours à te l'entendre louer, à l'admirer. Je règne et c'est lui seul que tu chéris." On sent qu'il souffre beaucoup de cette préférence en faveur d'un frère tellement plus italien, plus Médicis que lui : "Sur l'échiquier politique, je suis le roi mais Anjou et toi ne me considérez que comme un pion ! Tuer les chefs protestants invités à la noce... quelle félonie ! Qui de vous deux a conçu ce plan machiavélique ?"

Sur la table, il s'empare de l'arbalète qu'il lève :

- Et si je vous tirais à tous deux un carreau dans la tête ?

Henri se marre :

- Avec ton courage de brebis ?

Face à l'air hautain et dédaigneux du duc d'Anjou, le roi piteux dépose l'arme et retourne s'asseoir en son royal fauteuil trop large pour lui.

Quoique derrière son dos la fenêtre du cabinet soit grande ouverte sur Paris, oppressé par la moiteur étouffante de cet été - l'air est chaud et lourd, ça sent l'orage -, Charles déboutonne sa fraise et les boutons de nacre du col de sa chemise. Il respire longuement :

- Capitaine Gondi, vous dites cent morts... mais dans les rues où logent des Coligny, Foucauld, Andelot et autres, vivent des voisins, souvent protestants, qui entendraient des cris et accourraient au secours des victimes. Que feriez-vous à ces huguenots-là ?

- On les tuera.

- Certains ont des épouses que vous assassineriez également j'imagine.

- Ah ben oui, quelques femmes aussi peut-être. On ne peut pas savoir.

- Il y aurait des vieillards...

- Ah ça, les vieillards, vous savez, Majesté, dans le noir, on ne voit pas trop l'âge non plus !

-... Et des enfants.

- Des enfants aussi, c'est possible. S'ils sont un peu trop à brailler, accrochés à la chemise de nuit de leur mère, je ne dis pas qu'il est inenvisageable que plusieurs reçoivent pareillement du fer.

Le roi blêmit et tandis que le garde des Sceaux minimise : "Il s'agira quand même de pêcher surtout les gros saumons sans trop s'amuser aux grenouilles...", Charles poursuit ses comptes :

- Ah, mais ça ne ferait pas cent mais mille morts peut-être...

"Peut-être", reconnaît avec désinvolture le duc de Nevers. Tavannes acquiesce.

- Mille morts ?

Le monarque lance mille injures à tous ceux présents dans son cabinet, les appelle assassins.

- Nous ne ferons qu'appliquer vos ordres, Altesse... plaisante le duc d'Anjou dans une profonde révérence de princesse.

Un lévrier s'approche de Charles, pose deux pattes sur ses genoux et lève la tête. Il ouvre sa large gueule et baille tandis que le roi lui gratte gentiment la gorge en regrettant :

- Pourquoi luthériens et papistes ne parviennent-ils pas à danser ensemble ?

- Les réformés ne prient pas Dieu comme les catholiques, rappelle Nevers.

- Et alors ? Ne sont-ils point aussi des chrétiens ?

- Leur façon de s'habiller et de manger est étrange, souligne Birague. Ils ne font pas maigre le vendredi.

- Si c'est leur choix...

Gondi s'enflamme en se signant :

- Que périssent ces choix d'hérétiques ! Et que cette nuit, un roi béni du ciel ose enfin commander d'abattre sa foudre sur les ennemis.

- Oui, mais qui sont ces ennemis ? s'agace Charles. Des Mongols, des Chinois... ? Nous sommes tous du même royaume que je sache. Par des mains de Français, des Français immolés ?

- Dieu attend que vous fassiez la grande lessive, plaide le garde des Sceaux, et qu'à coups de dagues vous...

- Arrêtez ! le coupe Charles. Loin de moi cet avenir horrible. Votre Dieu m'échauffe, me presse, il accable mes sens. J'en ai assez de ce XVIe siècle aux guerres de religion continuelles...

- C'est le malheur des temps qu'il faut en accuser, glousse Anjou. Alors, je sais bien, tu me diras : "La guerre c'est pas beau, la pluie ça mouille et les hommes pourraient être tous des frères..." Ils sont très jolis tes rêves mais il y a aussi la réalité, ricane le cadet.

- De là à détruire tant d'humains... soupire l'aîné.

- Ce ne sont quand même que des protestants, relativise Nevers.

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Présente édition : éditions Pocket, 1 mars 2012, 221 pages
ISBN-10: 2266220152 / ISBN-13: 978-2266220156