dimanche, 31 mars 2013

SAS, tome 196 : Le beau Danube rouge - Gérard de Villiers - 2013

sas, malko linge, gerard de villiers, 196, vienne, le beau danube rouge, iran, israel, programme nucleaire, espionnage, romans d espionnage, litterature francaise, thrillersLes poignets et les chevilles attachés par des menottes au montant du grand lit de cuivre, Malko savourait la caresse de Maryam Nassiri, les yeux fermés.

Soudain il les rouvrit et aperçut, derrière la jeune femme agenouillée sur le lit, un homme debout dans l'encadrement de la porte de la chambre.

Des traits brutaux, les cheveux gris, vêtu d'un blouson de cuir et d'un jean. Un long pistolet dans sa main gantée de noir.

L'homme qui venait le tuer.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale Vienne a continuellement un nid d’espions. Tous les services y sont représentés et l’état autrichien semble tout faire pour leur faciliter la tâche. Vienne est bien sûr le siège de multiples organisations et institutions internationales telles l’OSCE, l’OPEP, l’AIEA, l’UNODC... en tout 16000 personnes ayant le statut de diplomates. Les Autrichiens ne discutent d’ailleurs jamais la liste des Seconds secrétaires ou conseillers. Et lorsqu’un de ces « diplomates » décédait de mort violente, la police conclue toujours à un suicide, sachant parfaitement qu’il s’agit d un meurtre dont elle ne connaîtra jamais les raisons.
Et c’est dans ce contexte que se prépare une vaste opération visant les intérêts nucléaires de l’Iran. En effet l’un de leurs ingénieurs est amené à Vienne pour être soigné. Américains et Israéliens vont tout faire pour lui mettre la main dessus, les premiers pour le kidnapper, les seconds pour l’assassiner. Les services iraniens sont sur leurs gardes, craignant le pire... qui d’ailleurs ne tardera pas d’arriver sous forme d’un immense bain de sang.
Seul l’agent de la CIA Malko Linge saura peut-être faire un peu d’ordre dans tout cela. Mais même s’il agit sur ses terres natales, sa survie ne tiendra qu’à un fil dans cette ruche à espions qu’est la capitale autrichienne.

SAS, tome 196 : Le beau Danube rouge est donc déjà le 196e tome de cette série à la recette bien huilée, de laquelle, tome après tome, jamais rien de réellement neuf n’apparaît. Son Altesse Sérénissime Malko Linge se bat cette fois à domicile, entre Vienne et Liezen, pour démêler une trouble affaire d’espionnage réunissant à la fois les services secrets Américains, Iraniens et Israéliens. Evidemment l’action ne manque pas, ni le suspense façon SAS, et bien sûr les multiples conquêtes du prince, ici personnifiées par une magnifique espionne iranienne. La qualité est peut-être légèrement supérieure bien d’autres, mais seulement à peine.

Bref, rien de neuf, et toujours le même plaisir ou mépris, que l’on aime ou que l’on n’aime pas cette série de l’auteur français Gérard de Villiers.

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Extrait : chapitre premier

– Je te hais, dit Maryam Nassiri. Elle ajouta aussitôt d’un ton gourmand : je vais t’envoyer en enfer.

Ses mots mirent quelques secondes à imprégner le cerveau d’Oswald Fisk. Il faut dire qu’il était dans un trip très éloigné de ce que la jeune femme évoquait. Allongé sur son grand lit bas de deux mètres sur deux au couvre-lit en fausse panthère, les chevilles et les poignets attachés solidement aux montants de cuivre du lit, maintenant ses jambes et ses bras écartés, entièrement nu, le sexe en érection, il savourait chaque seconde de ce jeu sado-maso imposé par sa maîtresse.

Celle-ci, maquillée soigneusement, était inclinée vers lui, son visage proche du sien. Parfois, elle se penchait un peu plus, leurs lèvres se touchaient et, à deux ou trois reprises, elle avait brièvement glissé une langue audacieuse dans sa bouche, sans jamais s’attarder, même lorsqu’Oswald Fisk soulevait la tête de toutes ses forces, pour prolonger le baiser.

Délicieuse frustration.

Maryam Nassiri était vêtue d’un ensemble blanc. Une veste blanche cintrée dont elle avait défait les boutons, révélant un soutien-gorge assorti qui dévoilait presque entièrement sa poitrine pleine. Depuis le début de leur séance, Oswald Fisk avait dû se contenter de s’user les yeux sur ces globes magnifiques. Immobilisé totalement, il était esclave du bon vouloir de Maryam.

Celle-ci, au début de leur « séance », avant qu’il ne soit attaché par ses soins, lui avait laissé promener ses mains sur les courbes de ses fesses, lui permettant même de glisser quelques doigts dans la fente verticale du dos de sa jupe ajustée qui remontait si haut qu’il pouvait effleurer sa culotte sans effort.

Il adorait qu’elle s’habille de cette façon : extraordinairement provocante et inaccessible, sauf si elle y mettait du sien.

Lors de leurs séances précédentes, lorsqu’elle avait poussé son excitation au rouge écarlate, Maryam Nassiri montait sur le lit, remontait sa jupe étroite sur ses hanches, juste assez pour pouvoir se placer à califourchon sur lui et enfouissait le sexe de son amant dans son ventre.

C’était elle qui se faisait l’amour, en se balançant doucement jusqu’à ce que son amant éjacule au fond d’elle.

Les derniers mots prononcés par Maryam Nassiri atteignirent enfin le cortex d’Oswald Fisk. Il la fixa. Il ne vit qu’un regard un peu trop brillant, montrant, qu’une fois de plus, elle avait abusé de la cocaïne avant de le retrouver. Le sourire, certes, était un peu crispé, mais toujours éblouissant.

Comme si elle n’avait pas menacé Oswald Fisk, Maryam Nassiri continuait à caresser son amant, sa main montait et descendait le long de son sexe dressé vers le plafond, pour une masturbation régulière et exquise, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Parfois, lorsqu’elle était d’humeur taquine, elle continuait jusqu’à ce que la sève jaillisse, en dépit des supplications d’Oswald Fisk réclamant sa bouche ou son sexe.

D’autres fois, elle lui faisait l’offrande de sa bouche, mais si rapidement qu’il avait à peine le temps d’éprouver quelques spasmes avant de s’y répandre.

Plus surpris qu’effrayé, Oswald Fisk fixa sa maîtresse avec plus d’attention, surprenant dans son regard une lueur sombre qu’il ne connaissait pas, glaciale et intense à la fois.

Il s’ébroua mentalement, encore plongé dans son jeu et demanda, voulant encore croire à un jeu de rôle.

– Qu’est-ce que tu veux dire, honey ?

– Que je vais te tuer, répliqua calmement Maryam Nassiri.

– Comment? insista Oswald Fisk, presque sur le ton de la plaisanterie.

– Avec ça, répliqua du même ton calme la jeune femme.

Sa main droite, qui pendait le long du lit, invisible pour Oswald Fisk, remonta et l’Américain découvrit un rasoir ouvert, tenu fermement dans la longue main aux ongles rouges. Sadiquement, Maryam Nassiri remua doucement le poignet pour faire étinceler l’acier de la lame effilée.

Alors, seulement, Oswald Fisk comprit, dépassé, que ce n’était plus un jeu.

Instinctivement, il tenta de se libérer, mais les cordelières qui immobilisaient ses quatre membres étaient trop serrées pour qu’il puisse se dégager.

Ce qui l’alerta encore plus fut la main gauche de Maryam Nassiri. Ses doigts venaient d’abandonner son sexe. Celui-ci était encore dur et gonflé mais l’Américain sentait déjà le sang qui s’était rué dans sa verge refluer dans son ventre.

– Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il. Si tu ne veux plus jouer, détache-moi.

Il ne comprenait pas. Maryam Nassiri avait toujours été douce et amoureuse, même si elle était un peu givrée.

La jeune femme, immobile, penchée sur lui, le rasoir toujours serré dans sa main droite :

– Est-ce que tu te souviens du vol Iran Air 655 ? demanda-t-elle soudain de la même voix douce. 

Oswald Fisk fit un effort de mémoire intense, mais ne parvint pas à répondre à sa question. Devant son silence, Maryam Nassiri enchaîna :

– C’était il y a longtemps. Le 3 juillet 1988. J’avais neuf ans. Le vol 655 reliait Bandar Abbas à Dubaï. Il a décollé de Bandar Abbas avec vingt-sept minutes de retard. Presque son temps de vol. D’ailleurs, en raison de son court trajet, il ne volait qu’à 14 000 pieds.

« Seulement, il n’a jamais atteint Dubaï.

Elle récitait son texte comme une leçon bien apprise, d’une voix égale et précise. Soudain, Oswald Fisk se souvint.

– My God ! fit-il d’une voix étranglée. C’est le vol Iran Air qui a été abattu par erreur par le croiseur Vincennes.

À cette époque, la situation était très instable dans le Golfe persique et la guerre Irak-Iran s’ éternisait depuis 1980. Il y avait eu plusieurs incidents entre les navires américains et les belligérants. La flotte US était chargée d’assurer la protection des pétroliers dans le détroit d’Ormouz. Le jour de l’accident, la frégate US Elmer Montgomerry se trouvait face à treize vedettes iraniennes et le croiseur Vincennes venait l’assister.

C’est alors que le radar du Vincennes détecta un avion en approche, potentiellement ennemi, à cause de son code de reconnaissance. Les Américains pensaient avoir affaire à un appareil militaire de combat iranien F. 14.

En réalité, il s’agissait d’un Airbus A 300 civil, qui avait décollé en même temps que le F.14. Il se trouvait alors à 20 miles du Vincennes. Or, deux ans plus tôt, en 1987, deux missiles Exocet tirés par un avion irakien avaient failli couler une frégate américaine, faisant 37 morts et 21 blessés.

Persuadé d’avoir affaire à une attaque similaire, le commandant de l’USS Vincennes avait alors décidé de tirer deux missiles surface-Air Rim-66.

– C’était une erreur, répéta Oswald Fisk, une terrible erreur…

– Dont vous ne vous êtes jamais excusés, vous les Américains, continua Maryam Nassiri. Il y a eu 290 morts, dont 60 enfants…

– Je sais, désolé, bredouilla Oswald Fisk. Mais pourquoi me parles-tu de cela? 

Elle esquissa un sourire teinté d’ironie.

– Tu ne sais pas qui était le commandant du Vincennes ? Celui qui a donné l’ordre de tirer sur cet avion civil iranien ?

Oswald Fisk comprit d’un coup.

– Si, dit-il, c’était mon père. Georges B. Fisk. Il est mort il y a trois ans.

Maryam Nassiri ne changea pas d’expression.

– Ma mère était à bord, dit-elle. Le retard à Bandar Abbas lui a accordé vingt-sept minutes supplémentaires de vie, mais je ne l’ai jamais revue.

Ici, dans cet intérieur cossu d’un quartier chic de Vienne, cela semblait complètement incongru d’évoquer ce drame lointain, dans l’espace et le temps. Oswald Fisk essaya de ne pas paniquer. Sans fuir le regard de sa maîtresse, il dit le plus calmement possible :

– C’est atroce et je comprends ton chagrin, mais pourquoi me parles-tu de cela maintenant ?

Comme si elle ne l’avait pas entendu, Maryam Nassiri continua.

– Remarque, c’est à cause du Vincennes que nous nous sommes rencontrés. La Cour Internationale de Justice a condamné ton pays en 1996 à verser à l’Iran une compensation de 131 millions de dollars. En tant qu’héritière de ma mère, j’ai reçu assez d’argent pour venir faire des études en Europe. Toute petite, je voulais déjà être décoratrice. Depuis, je suis restée à Vienne. Et je t’ai rencontré…

Elle corrigea aussitôt : 

– J’ai reçu l’ordre de te rencontrer… 

Oswald Fisk sentit son sang se glacer. 

– De qui ? réussit-il à demander. 

Le sourire de Maryam Nassiri s’accentua imperceptiblement. 

– De gens que tu connais bien. L’Etta’alat.

Les Services de Renseignement de la République Islamique d’Iran. Ceux contre qui Oswald Fisk et ses amis de la CIA luttaient avec acharnement… Comme si elle avait lu dans ses pensées, la jeune Iranienne continua :

– Quand tu m’as connue, tu as sûrement fait procéder à des vérifications sur moi. Les autorités autrichiennes t’ont assuré que je n’avais jamais eu d’activité politique à Vienne. Que j’étais une simple émigrée économique… Elles ne sont pas très regardantes et, d’ailleurs, c’est vrai, avant de te connaître, je ne m’occupais que de mon métier. « Ils » m’ont dit qui tu étais : un agent de la CIA et le fils du commandant du Vincennes… Dès cet instant, je n’ai eu qu’une idée : venger ma mère. J’y avais souvent pensé, mais je ne savais pas comment faire.

« Seulement, grâce à « eux », tu as eu un sursis. Je devais d’abord te séduire, afin d’obtenir des informations sur la CIA, sur tes activités. Après seulement, je pourrai exercer ma vengeance.

Oswald Fisk écoutait cette diatribe débitée d’un ton monocorde. Stupéfait.

– Tu travailles pour les Ayatollahs ! s’exclama-t-il. Des rétrogrades, des fanatiques religieux ! Tu n’es pas comme ça, quand même !

Maryam Nassiri secoua la tête.

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Présente édition : éditions Gérard de Villiers, 3 janvier 2013, 320 pages
ISBN-10: 2360532979 / ISBN-13: 978-2360532971

Voir également :

SAS, tome 83 : Coup d'état au Yémen - Gérard de Villiers (1985), présentation
SAS, tome 84 : Le plan Nasser - Gérard de Villiers (1986), présentation
SAS, tome 85 : Embrouilles à Panama – Gérard de Villiers (1987), présentation
SAS, tome 107 : Alerte Plutonium - Gérard de Villiers (1992), présentation
SAS, tome 108 : Coup d'état à Tripoli - Gérard de Villiers (1992), présentation
SAS, tome 132 : L'espion du Vatican (1998), présentation et extrait
SAS, tome 176 : Le printemps de Tbilissi - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 177 : Pirates ! - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 178 : La Bataille des S-300 [1] - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 179 : La Bataille des S-300 [2] - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 180 : Le piège de Bangkok - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 181 : La Liste Hariri - Gérard de Villiers (2010), présentation

SAS, tome 182 : La filière suisse - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tomes 183 et 184 : Renegade - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tome 185 : Féroce Guinée - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tome 186 : Le Maître des Hirondelles - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 187 : Bienvenue à Nouakchott - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 188 : Rouge Dragon [1] - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 189 : Rouge Dragon [2] - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 190 : Ciudad Juarez - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 191 : Les fous de Benghazi - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 192 : Igla S - Gérard de Villiers (2012), présentation 
SAS, tome 193 : Le chemin de Damas [1] - Gérard de Villiers (2012), présentation 
SAS, tome 194 : Le chemin de Damas [2] - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 195 : Panique à Bamako - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 196 : Le beau Danube rouge - Gérard de Villiers (2013), présentation et extrait
- SAS, tome 197 : Les fantômes de Lockerbie (2013), présentation et extrait
SAS, tome 1 , version BD : Pacte avec le Diable (2006), présentation et extraits

SAS, tome 2, version BD : Le sabre de Bin-Laden (2006), présentation et extrait

jeudi, 24 avril 2008

Les carnets de Max Liebermann : Les mensonges de l'esprit (The Liebermann Papers - Fatal Lies) - Frank Tallis - 2008

bibliotheca les mensonges de l esprit

Vienne en 1903. A l'école militaire de St. Florian un étudiant est retrouvé mort alors qu'il travaillait dans le laboratoire de chimie. Rien n'indique un meurtre sauf peut-être l'instinct de l'inspecteur Oskar Rheinhardt qui va    demander une autopsie du corps. Le rapport du légiste indiquera notamment la présence de nombreuses blessures faites à l'aide d'un rasoir, sans que ces blessures n'aient toutefois entraîné la mort de l'étudiant. Mais cela suffit à l'inspecteur Reinhardt pour se lancer dans une enquête approfondie. Rapidement, il constate que la direction de l'établissement scolaitre semble vouloir lui cacher certaiens choses. Des jeux violents existeraient entre étudiants dans le cadre d'un bizutage, et personne ne semble vouloir en parler. Voyant son enquête s'enliser, Reinhardt appeler en aide son ami le psychiatre et psychanalyste Max Liebermann, qui l'avait déjà aidé dans de précédentes enquêtes policières. Interprétations des rêves et tests de Rorschach, tous les nouveaux outils psychanalytiques leur seront utiles pour sonder les sombres secrets de cette école. Pendant ce temps-là l'Empire des Habsbourg est également menacé par des groupes de nationalistes hongrois et l'inspecteur Oskar Reinhardt doit se battre afin que son affaire ne passe pas après celles de l'Etat, sans se douter encore de sa future implication, et surtout de celle de Max Liebermann, dans le monde de l'espionnage austro-hongrois.

Les mensonges de l'esprit
de l'écrivain et docteur en psychologie Frank Tallis est la troisième enquête du Docteur Max Liebermann après La justice de l'inconscient (Mortal Mischief, 2005) et Du sang sur Vienne (Vienna Blood, 2006). Il s'agît d'un roman plicier plutôt classique qui a cependant l'originalité de se dérouler à Vienne au début du vingtième siècle, période à laquelle la psychologie, et surtout la psychanalyse, était en pleine effervescence. Liebermann est d'ailleurs présenté comme un disciple de Sigmund Freud. Et évidemment ici, le détective réussira à venir à bout de son enquête en utilisant ses capacités analytiques issues de la psychologie. La scène du crime ne laisse en effet guère d'indices aux enquêteurs, à eux d'en trouver en analysant les propos des suspects. Mais au-delà du roman policier Frank Tallis tente de faire revivre au mieux cette période de l'histoire. D'ailleurs l'intrigue secondaire tournant autour d'une affaire d'espionnage et des amours du Docteur Liebermann ne sert qu'à étoffer les personnages et l'époque à laquelle ils vivent. Et il faut dire que tout, que ce soit l'atmosphère ou les coutumes et moeurs, est parfaitement reconstruit. Malgré cette originalité concernant le contexte historique des faits, le roman reste cependant fort classique, ce qui ravira de nombreux amateurs de romans policiers tout en ennuyant un certain nombre d'autres lecteurs.

Les mensonges de l'esprit est un bon roman policier, au contexte oiriginal, mais surtout conseillé aux amateurs du genre.

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Extrait : les deux premiers chapitres

1

Dans la salle de bal baroque, les fleurs foisonnaient. Sous les feux étincelants de trois lustres, une bonne centaine de couples tournoyaient avec une synchronie parfaite. Les hommes portaient un habit noir, une chemise en piqué et des gants blancs, les femmes une robe longue en tulle ou en crêpe de Chine. Sur une estrade, un petit orchestre jouait Roses du Sud, de Strauss. Lorsque la célèbre mélodie du roi de la valse fut bissée, quelques spectateurs, ravis de l’avoir reconnue, la fredonnèrent en choeur et, un sourire aux lèvres, s’abandonnèrent avec délices à leur penchant sentimental.

Liebermann sentit que la main de sa cavalière se crispait d’anxiété. Pendant qu’Amelia Lydgate s’efforçait de se laisser guider, une ride verticale se creusait sur son front.

- Excusez-moi, je vous prie, docteur Liebermann, je suis vraiment une piètre danseuse.

Sa robe de soirée décolletée était en velours vert, et des rubans argentés retenaient ses cheveux flamboyants. Le grain uni, pâle, de ses épaules rappelait au jeune médecin le poli d’un marbre italien.

- Mais non, dit Liebermann. Pour une débutante, vous vous en sortez très bien. Puis-je toutefois vous suggérer d’écouter la musique avec plus d’attention ? Pour mieux sentir le rythme.

La perplexité se lut sur les traits de la jeune Anglaise.

- Le rythme, répéta-t-elle.

- Oui, vous ne…

Liebermann s’interrompit et tâcha de dissimuler son incrédulité.

- Vous ne le sentez pas ? reprit-il.

De la main droite, il pressa doucement le dos d’Amelia pour marquer le temps fort, le premier des trois ; la façon de danser de sa cavalière ne s’en trouva guère améliorée.

- Bon, peut-être ceci va-t-il vous aider : la valse à l’endroit consiste à faire trois pas en avant tout en tournant de cent quatre-vingts degrés dans le sens des aiguilles d’une montre, puis trois pas en arrière tout en tournant également de cent quatre-vingts degrés vers la droite. Pour les pas en avant, le pied droit tourne vers la droite de quatre-vingt-dix degrés, suivi par le pied gauche, qui tourne lui aussi de quatre-vingt-dix degrés, de sorte qu’il pointe vers l’arrière…

Amelia s’immobilisa soudain, la tête penchée sur le côté, et réfléchit à ces instructions. Puis, en regardant Liebermann dans les yeux, elle dit :

- Merci pour cette explication lumineuse, docteur Liebermann. Allons-y.

Lorsqu’ils se remirent à danser, les mouvements de la jeune femme avaient beaucoup gagné en aisance.

- Magnifique, estima Liebermann. Maintenant, si vous vouliez bien vous pencher un peu en arrière, nous pourrions aller plus vite.

Amelia s’exécuta, et ils tournoyèrent à un rythme accéléré.

- Le bon tempo, pour la valse viennoise, est d’environ trente rotations par minute, me semble-til, expliqua Liebermann.

Il vit Amelia jeter un coup d’oeil sur la montre qu’il portait au poignet et se hâta d’ajouter :

- Mais, pour l’instant, je ne vois pas la nécessité de viser ce rythme optimal.

Au moment où ils s’avançaient vers l’orchestre, un couple qui, malgré une indéniable corpulence, dansait avec une souplesse et une grâce défiant les lois de la gravité, passa devant eux.

- Juste ciel ! s’écria Amelia, incapable de dissimuler sa stupéfaction. N’est-ce pas là l’inspecteur Rheinhardt ?

- C’est bien lui, confirma Liebermann en haussant un sourcil.

- Sa femme et lui sont très… doués.

- En effet. Toutefois, j’ai cru comprendre qu’ils avaient de nombreuses occasions de s’exercer.

Pendant le Fasching , ils se rendent non seulement, comme ce soir, au bal des policiers, mais à celui des garçons de café, des chapeliers, du Philharmonique, sans oublier un bal pour lequel notre bon inspecteur éprouve une tendresse particulière, celui des pâtissiers.

Lorsqu’ils virevoltèrent près d’une porte sculptée dorée à double battant, Liebermann vit un agent de police pénétrer dans la salle. Son uniforme bleu et son casque à pointe tranchaient sur l’élégance des habits et des robes de soirée. Les joues cramoisies, il semblait avoir couru. Il fonça droit sur le commissaire Brügel, qui se tenait près d’un inspecteur Victor von Bulow à la tenue irréprochable, au milieu d’un groupe d’invités appartenant à la Sûreté hongroise.

Au début de la soirée, Liebermann s’était efforcé de lier poliment conversation avec ces Hongrois, mais il les avait trouvés plutôt laconiques et avait attribué leur réserve à la mélancolie magyare, une affection particulière qu’il connaissait bien, de même que la plupart de ses confrères viennois.

Liebermann les perdit bientôt de vue en se déplaçant dans la salle de bal avec Amelia. Lorsqu’ils eurent effectué un tour de piste, il fut étonné de voir Else Rheinhardt toute seule, le regard tourné vers son mari qui s’entretenait à présent avec le commissaire Brügel et le jeune agent essoufflé. Il fit cette constatation au moment où une éclatante irruption des cuivres marquait la fin de la valse.

Les danseurs acclamèrent et applaudirent l’orchestre. Liebermann s’inclina, porta les doigts d’Amelia à ses lèvres et, la prenant par la main, l’entraîna auprès d’Else Rheinhardt.

- Je crois qu’il est arrivé quelque chose, leur apprit cette dernière.

Manfred Brügel était un homme trapu à la tête massive et aux énormes rouflaquettes. Il s’adressait à Rheinhardt et, de temps à autre, posait une question au jeune agent. L’inspecteur l’écouta avec la plus grande attention, puis claqua des talons et alla retrouver sa femme et ses amis.

- Ma chérie, dit-il en serrant le bras d’Else avec affection, je suis navré… mais un incident s’est produit.

D’un bref regard, il fit comprendre à Liebermann que l’affaire était sérieuse et ajouta :

- Je crains de devoir partir immédiatement.

- N’y a-t-il donc aucun inspecteur de service à Schottenring ? demanda Else.

- Koltschinsky a une bronchite, et Storfer, en apprenant l’incident en question, s’est précipité dans la rue, a glissé sur une plaque de verglas et s’est fendu le crâne sur le trottoir.

- Voilà vraiment un manque de chance incroyable ! estima Liebermann.

- Pourquoi est-ce que c’est toujours toi qui dois y aller ? reprit Else. Pourquoi pas quelqu’un d’autre ? Tiens, von Bulow, par exemple ?

- Je crois qu’il doit discuter d’une affaire importante avec nos amis hongrois.

L’air s’emplit soudain du vibrato chatoyant des violons tandis que les cors anglais montaient de simples tierces et quintes majeures. Dans tout le répertoire musical, on ne pouvait rien trouver d’aussi naïf et pourtant d’aussi reconnaissable.

- Ah ! souffla Rheinhardt. Quel dommage… Le Beau Danube bleu.

Il considéra sa femme avec un immense regret dans le regard.

- Oskar, dit Liebermann, puis-je t’aider en quelque façon que ce soit ? Veux-tu que je vienne avec toi ?

L’inspecteur secoua la tête.

- Je préférerais de beaucoup que tu veilles à ce que ma femme et Miss Lydgate ne s’ennuient pas. Bon, où est passé Haussmann ?

Scrutant la salle de bal, il le découvrit au milieu d’un groupe de cavaliers. Son adjoint fixait des yeux rêveurs sur une jolie débutante vêtue de blanc, dont les lourdes anglaises blondes effleuraient les joues. Après une longue surveillance, Haussmann était sur le point de passer à l’action. Il serrait dans sa main une rose rouge.

- Oh ! non ! gémit Rheinhardt.

L’inspecteur embrassa sa femme, pria Amelia de l’excuser et serra la main à Liebermann. Puis il s’avança à pas vifs vers Haussmann et réussit à subtiliser la rose juste avant qu’elle ne parvienne à sa destinataire.

2

À Aufkirchen, l’aubergiste s’était montré assez aimable. En curant sa pipe d’argile, il avait averti Rheinhardt qu’un arbre était tombé en travers de la route et qu’il fallait faire un long détour.

Foisonnant de détails connus des seuls habitants de la région, ses indications étaient cependant difficiles à suivre. Une fois disparue la petite église romane à bulbe et à clocher pittoresques, l’inspecteur douta fort d’être sur la bonne voie.

L’intérieur de la voiture était éclairé par une unique ampoule électrique dont l’arc lumineux se reflétait dans les yeux de Haussmann. Rheinhardt s’imagina que cet éclat scintillant n’était pas sans rapport avec les pensées du jeune homme – le souvenir déclinant de la jolie débutante blonde, peut-être.

Grimper la côte se révéla très désagréable. Le chemin étroit qu’ils avaient emprunté était semé de nids-de-poule qui faisaient tanguer la voiture. Rheinhardt écarta le rideau et colla le visage à la vitre. Il ne discernait rien. Il ouvrit alors la fenêtre et pencha la tête au-dehors. L’air était froid et humide. Les lumières de la voiture butaient sur un brouillard épais et bas.

Avec anxiété, l’inspecteur consulta sa montre de gousset et s’adressa au cocher.

- Arrêtez ! Nous devrions être déjà arrivés !

Le véhicule s’immobilisa en trépidant.

- Dieu du ciel, Haussmann ! reprit l’inspecteur. À ce train-là, nous n’y serons jamais !

Il ouvrit la portière et sauta à terre. Ses pieds s’enfoncèrent dans le bas-côté boueux et ses beaux souliers vernis s’emplirent d’une eau glaciale. Non sans jurons sonores, Rheinhardt avança et fit la grimace en s’enlisant dans la gadoue. L’un des chevaux s’ébroua et secoua sa bride. Rheinhardt scruta la route opaque.

- Où sommes-nous, bon sang ?

- On a tourné à gauche au tourniquet, et encore à gauche au vieux puits, répondit le cocher d’un ton revêche. C’est ce que vous avez dit, monsieur… et c’est ce que j’ai fait. J’ai tourné à gauche. Mais je savais qu’on aurait dû prendre à droite, ajouta-t-il entre ses dents.

- Alors pourquoi ne l’avez-vous pas dit ?

Le cocher ne pensait pas qu’on entendrait sa dernière phrase et dissimula son embarras en s’affairant à apaiser les chevaux.

Ils se trouvaient au milieu d’une épaisse forêt. Un hibou hulula et quelque chose fit bruire les buissons. L’inspecteur savait que Vienne était encore tout près, mais la capitale, avec ses théâtres, ses cafés, ses salles de bal étincelantes, semblait étrangement lointaine.

Les arbres paraissaient tourmentés : gros troncs déformés et branches nues qui se terminaient par des griffes désespérées, arthritiques. Une grande forêt sombre éveillait toujours une indicible terreur dans l’imagination germanique. Hänsel et Gretel, Le Petit Chaperon rouge, Rapunzel. En chaque adulte de culture allemande, il y avait un enfant qui, depuis tout petit, avait entretenu, à l’instigation des frères Grimm, un respect salutaire envers l’habitat naturel des loups et des sorcières.

Rheinhardt frémit.

- Monsieur ?

Haussmann avait sorti la tête par la vitre.

- Oui ?

- Qu’est-ce que c’est ?

- Quoi donc ?

- Là… oh ! c’est parti. Non, le revoilà. Vous ne le voyez pas, monsieur ?

Un point lumineux indistinct flottait au milieu des arbres, pâle lueur qui s’évanouissait pour réapparaître.

- Si, Haussmann, je le vois, répondit l’inspecteur en tâchant de parler d’un ton égal.

La lumière devenait plus vive. Rheinhardt entendit la portière s’ouvrir, des éclaboussures, puis un bruit de succion lorsque son adjoint pataugea dans la boue.

- Qu’est-ce que c’est ? répéta Haussmann.

- Je l’ignore. Mais, à mon avis, nous le saurons très bientôt.

- Vous avez votre revolver sur vous, monsieur ?

- Non, Haussmann. Ça va peut-être vous étonner, mais pour danser, je porte rarement une arme.

Une répartition inégale de poids sur la personne du danseur ne permettrait sans doute pas de valser avec élégance.

- Bien entendu, monsieur, dit Haussmann en remarquant le sourire espiègle qui s’esquissait sur le visage de son supérieur.

La lueur était entourée d’un gigantesque halo nébuleux. L’énorme silhouette floue avançait d’une pesante démarche d’ours. Rheinhardt se demanda si ce n’était pas la brume qui créait une illusion d’optique. Personne ne pouvait être aussi grand ! Pourtant les branches craquaient sous des pas lourds. Les chevaux se mirent à hennir.

- Messieurs, dit le cocher soudain nerveux, ne voulez-vous pas remonter en voiture ? Il faudrait peut-être nous remettre en route.

Rheinhardt ne répondit pas.

Les pas se firent plus sonores, la lueur plus vive.

- Eh bien, Haussmann, dans un instant, nous serons renseignés, lâcha Rheinhardt.

Le brouillard se déchira et une immense silhouette surgit de l’ombre, la lueur tremblotante d’une lampe la précédant tel un messager spectral. Rheinhardt entendit le souffle précipité de son jeune compagnon.

- Calmez-vous, Haussmann, murmura-t-il.

L’homme mesurait au moins un mètre quatre-vingts et son accoutrement le faisait paraître encore plus impressionnant. Il portait une chapka avec les rabats sur ses oreilles et un long manteau de fourrure fermé par une épaisse ceinture de cuir. Un couperet y était passé. Dans une main il tenait une lanterne en fer-blanc suspendue à un bâton taillé, et dans l’autre, les pattes de carcasses sanglantes passées sur son épaule. Une barbe brune hirsute, drue, lui cachait presque tout le visage.

- Bonsoir, dit Rheinhardt. Nous cherchons l’école d’Aufkirchen.

Le mystérieux homme des bois garda le silence. Rheinhardt fit une nouvelle tentative.

- Vous connaissez l’école militaire de Saint-Florian ?

Enfin un éclair de compréhension apparut dans les yeux du grand bonhomme. Il grogna pour ignifier qu’il avait compris, puis se mit à parler d’une voix basse  et sonore évoquant un grondement souterrain.

- En bas de la côte. Il faut prendre à droite à la fourche.

- À droite ? répéta Rheinhardt.

Le géant grogna une nouvelle fois, pivota brusquement et s’enfonça dans les bois.

- Merci ! lui lança Rheinhardt. Merci mille fois.

Immobiles, Rheinhardt et Haussmann observèrent le géant, dont les épaules furent bientôt recouvertes d’un manteau de brume et dont la flamme vacillante se perdit dans l’obscurité. Rheinhardt rectifia son noeud papillon et ajusta ses boutons de manchette.

- Voyez-vous, Haussmann, les campagnards ne manquent pas de solides vertus, j’en suis persuadé. Mais leur conversation pèche toujours par une concision excessive, n’est-ce pas votre avis ?

Rheinhardt se tourna vers le cocher.

- Bon, vous avez entendu ce qu’a dit notre ami de la forêt ?

- En bas de la côte, à droite.

- Exactement.

- Et vous voulez qu’on suive ses indications ?

- Quelle autre solution suggérez-vous ?

- Seigneur ! ce type était bizarre.

- Certes, mais je suis sûr qu’il nous a trouvés assez étranges, nous aussi.

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