dimanche, 08 février 2009

Knock ou le Triomphe de la médecine - Jules Romains - 1923

bibliotheca knock

"LE TAMBOUR - Quand j'ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici. Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille.

KNOCK - Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille.

LE TAMBOUR - Ça me gratouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi...

KNOCK - Est-ce que ça ne vous gratouille pas davantage quand vous avec mangé de la tête de veau à la vinaigrette ?

LE TAMBOUR - Je n'en mange jamais. Mais il me semble que si j'en mangeais, effectivement, çà me gratouillerait plus"

Pendant vingt-cinq ans qu'il est installé au village de Saint-Maurice, le Docteur Paraplaid n'a guère servi de médecin ni fait fortune, les maladies étant rares dans la région. Il revend ainsi son cabinet à un jeune médecin, Knock, pour s'installer en ville. Mais pour Knock les choses vont être différentes. Pour lui tout personne saine est un malade qui s'ignore, il suffit de lui trouver une maladie et un traitement adéquat et elle en sera même contente. Knock commence par donner des consultations gratuites afin d'insuffler l'idée de maladie à chacun et peu à peu Saint-Maurice entre dans un nouvel âge, celui de la médecine.

Knock ou le Triomphe de la médecine
du poète et écrivain français de l'Académie française Jules Romains est une comédie théâtrale écrite en 1923, qui ironise sur l'arrivée d'outre-atlantique d'un phénomène publicitaire plus intensif et qui commence à envahir l'Europe. Comble de l'ironie, Jules Romains s'imagine comment cette commercialisation à outrance pourrait s'en prendre au domaine de la santé... Jules Romains est évidemment bien loin de se douter de l'évolution commerciale que connaîtra la médecine au vingtième siècle et après. Et Knock est le parfait exemple de ce médecin qui est avant tout homme d'affaires, considérant tout patient comme un client à qui l'on se doit de toujours trouver quelque chose à vendre. Et au-delà de cela, la médecine devient un outil de pouvoir pour Knock qui tient d'une main de fer toute la population du village qui de par la peur de la maladie lui est totalement dévouée.
C'est ainsi que Jules Romains finalement dénonce le viol des consciences et l'asservissement des foules à l'heure de l'âge scientifique et commercial totalement déshumanisé.
Cette pièce a été représentée pour la première fois à Paris, à la Comédie des Champs-Elysées, le 15 décembre 1923, sous la direction de Jacques Hébertot, avec la mise en scène et les décors de Louis Jouvet qui interpréta également le rôle principal.

Knock ou le Triomphe de la médecine est aujourd'hui l'œuvre la plus célèbre de Jules Romains et surtout celle qui est le plus d'actualité.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait : Acte II, scene IV - Knock, la dame en noir.

KNOCK
Ah! voici les consultants. (A la cantonade.) Une douzaine, déjà? Prévenez les nouveaux arrivants qu'après onze heures et demie je ne puis plus rece voir personne, au moins en consultation gratuite. C'est vous qui êtes la première, madame? (Il fait entrer la dame en noir et referme la porte.) Vous êtes bien du canton?

LA DAME EN NOIR
Je suis de la commune.

KNOCK
De Saint-Maurice même?

LA DAME
J'habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.

KNOCK
Elle vous appartient?

LA DAME
Oui, à mon mari et à moi

KNOCK
Si vous l'exploitez vous-même, vous devez avoir beaucoup de travail?

LA DAME
Pensez, monsieur! dix-huit vaches, deux bceufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.

KNOCK
Diable! Vous n'avez pas de domestiques?

LA DAME
Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.

KNOCK
Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner?

LA DAME
Oh! non.

KNOCK
Et pourtant vous souffrez.

LA DAME
Ce n'est pas le mot. J'ai plutôt de la fatigue.

KNOCK
Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s'approche d'elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.

LA DAME
Non.

KNOCK
Vous êtes constipée.

LA DAME
Oui, assez.

KNOCK, il l'ausculte.
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle, étant petite?

LA DAME
Je ne me souviens pas.

KNOCK, il lui palpe et lui percute le dos, lui presse brusquement les reins.
Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant? Une espèce de courbature?

LA DAME
Oui, des fois.

KNOCK,il continue de I'ausculter.
Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.

LA DAME
Ça se peut bien.

KNOCK, très affirmatif.
C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C'est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.

LA DAME
Ah oui!

KNOCK
Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid?

LA DAME
Non, jamais.

KNOCK
Pourquoi ?

LA DAME
Il ne donnait pas de consultations gratuites.

Un silence.

KNOCK, la fait asseoir.
Vous vous rendez compte de votre état?

LA DAME
Non.

KNOCK,il s'assied en face d'elle.
Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie?

LA DAME
J'ai envie.

KNOCK
J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.

LA DAME
Ah! mon Dieu! Et pourquoi ça?

KNOCK
Parce qu'on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu'on traîne depuis quarante ans.

LA DAME
Depuis quarante ans?


KNOCK
Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.

LA DAME
Et combien que ça me coûterait?

KNOCK
Qu'est-ce que valent les veaux, actuellement?

LA DAME
Ca dépend des marchés et de la grosseur. Mais on ne peut guère en avoir de propres à moins de quatre ou cinq cents francs.

KNOCK
Et les cochons gras?

LA DAME
Il y en a qui font plus de mille.

KNOCK
Eh bien! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.

LA DAME
Ah! là! là! Près de trois mille francs? C'est une désolation, Jésus Marie!

KNOCK
Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous en empêche pas.


LA DAME
Oh! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. (Un silence.) Mais qu'est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça?


KNOCK, avec une grande courtoisie. Je vais vous l'expliquer en une minute au tableau noir. (Il va au tableau et commence un croquis.) Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n'est-ce pas? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Turck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez? Eh bien! quand vous êtes tombée de l'échelle, votre Turck et votre Clarke ont glissé en sens inverse (il trace des flèches de direction) de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c'est très peu. Évidemment. Mais c'est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s'exerce sur les multipolaires.

Il s'essuie les doigts.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

14:56 Écrit par Marc dans Romains, Jules | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature francaise, theatre, medecine, romans humoristiques, satires, comedies, jules romains | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 17 avril 2008

En attendant le vote des bêtes sauvages - Ahamadou Kourouma - 1994

bibliotheca en attendant le vote des betes sauvages

Lors d'une cérémonie purificatoire en six veillées, toute l'histoire du général Koyaga, " président " de la République du Golfe, se dévoile :
Tchao, le père de Koyaga, un grand lutteur, est le premier homme à avoir rompu le tabou de la nudité de sa tribu pour pouvoir arborer les décorations de guerre qu'il a reçues à Verdun en 1917, acte qui marque le début de l'exploitation des hommes nus par les colons français. Lorsqu'il rencontre Nadjouma pour la première fois, Tchao engage avec elle une lutte interminable qui, finalement, se solde par le viol de la plus grande guerrière de son peuple.
De cette union naît Koyaga après douze mois d’une gestation douloureuse. Le marabout Bokana va grâce à sa magie protéger le jeune Koyaga qui deviendra vite un grand chasseur. Engagé dans les armées coloniales françaises, il reçoit les honneurs en Indochine et en Algérie. De retour en son pays, la République du Golfe devenue indépendante, Koyaga se sent également l’âme d’un chef, et c’est tout naturellement qu'il décide de prendre le pouvoir dans le pays en organisant l'assassinat du président Fricassa Santos qu'il remplace. Il installe alors tranquillement son pouvoir, aidé par la magie qui le protège, mais surtout en y entretenant la violence, le sang et la terreur.
Mais l'intronisation du dictateur Koyaga ne sera définitive qu'après une tournée initiatique auprès des autres dictateurs des états d'Afrique de l'ouest. Il acquiert grâce à eux la conscience de se déterminer pour le camp libéral, dans cette Afrique de la guerre froide. Reconnu par ses pairs, protégé par sa mère et le marabout à l’aide d’un vieux Coran et d’un fragment de météorite, Koyaga exerce le pouvoir. Il s'appuie sur la force, la magie, le parti unique, les faux complots dont il réchappe à chaque fois. Les richesses s'accumulent, pour ses proches et pour lui, jusqu'au moment où l'histoire le rejoint : brusquement déséquilibré par la fin de la guerre froide, le système de la dictature et du parti unique s'effondre, ruiné par ses dépenses somptueuses, ruiné aussi par la résistance active des jeunes scolarisés et désormais voués au chômage.
Les soulèvements de tout genre font rage. Mais Koyaga espère toujours retrouver le pouvoir, aidé en cela par le suffrage universel, notamment celui des bêtes sauvages.
Sa mère et le marabout Bokana l’ont abandonné depuis longtemps. Koyaga se souvient juste d’un dernier enseignement : faire dire son récit purificatoire par un griot des chasseurs et son répondeur. Tout avouer, tout reconnaître, sans rien omettre. Ne laisser aucune ombre. Ainsi Koyaga pourrait briguer un nouveau mandat de président avec la certitude d’être réélu. Et si d’aventure les hommes s’avisaient à ne point voter pour lui, les animaux sortiraient de la brousse, se muniraient de bulletin de votes pour le plébisciter.

Le roman En attendant le vote des bêtes sauvages de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, révélé en 1976 par Le soleil des indépendances, est une saga satirique de la politique africaine de la seconde moitié du vingtième siècle. Le dictateur Koyaga, personnage principal du récit, n’est autre que l’image parodique du président togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma, Kourouma, après avoir vécu près de dix ans au Togo, connaissant parfaitement les mœurs politiques de ce pays. De nombreux autres personnages de la vie politique africaine se retrouvent d’ailleurs dans ce roman : les principaux étant Félix Houphouët-Boigny (l’Homme au totem caïman) de la Côte d’Ivoire (République des Ebènes), Jean Bédel Bokassa (l’Homme au totem hyène) de Centrafrique (République des Deux Fleuves), Mobutu Sese Seko (l'Homme au totem léopard) du Zaïre (République du Grand Fleuve), Ahmed Sékou Touré (l'Homme au totem lièvre) de la Guinée (République des Monts) et Hassan II (l'Homme au totem chacal) du Maroc (Pays des Djébels et du Sable).
Ahmadou Kourouma s’attaque avec beaucoup de finesse et d’humour noir à ces régimes dictatoriaux post-coloniaux, en décrivant parfaitement les ressorts sur lesquels ils se basent. Tout est parfaitement décortiqué, surtout comment le tout finalement se maintient uniquement grâce à la violence et aux mensonges. « La principale institution, dans tout gouvernement avec un parti unique, est la prison. » fait dire Kourouma dans un passage à l’un de ses protagonistes.
Comme souvent chez Kourouma, où le Mal l’emporte généralement sur le Bien politique, tout cela donne une image bien sombre de l’état sauvage de la politique africaine, et à peine une note d’espoir à la fin.
Mais au-delà de la satire et du pamphlet politique, ce roman est tout autant une fable philosophique et fantastique, un portrait unique de l’Afrique du vingtième siècle.

En attendant le vote de bêtes sauvages
d’Ahmadou Kourouma est un roman exceptionnel qui donne une vision unique de la vie politique et sociale de l’Afrique.

Incontournable !

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

mercredi, 05 mars 2008

Acide sulfurique - Amélie Nothomb - 2005

bibliotheca acide sulfurique

La téléréalité ne connaît plus de limites : dernière émission en date : Concentration. Le principe : on kidnappe des gens afin de les placer dans un camp et on recrute des kapos pour les faire souffrir ; et tout cela est bien évidemment filmé et diffusé en direct sur les ondes. Alors que le monde entier condamne de façon unanime la cruauté de cette émission, personne ne peut résister et l’audimat bat très vite des records inimaginables.
Pannonique, une étudiante à la beauté stupéfiante, fait partie des victimes de ce jeu. Un jour elle est kidnappée et se retrouve sous le nom de CKZ 114 à l’intérieur de ce camp de concentration. Très vite elle devient la cible préférée de Zdena, une chômeuse paumée devenue la kapo pour gagner de l’importance et de l’estime qui lui font cruellement défaut dans la vraie vie. Pour Zdena, Pannonique représente en quelque sorte un double inversé, et elle se met à la haïr tout autant qu’à l’aimer. Il se livre alors aux yeux des téléspectateurs ébahis le combat entre le bien et le mal, la victime et le bourreau … la belle et la bête.
Mais tout change lorsque les organisateurs décident, suite à une stagnation de l’audience, de faire voter le public pour désigner les prisonniers à abattre. Plus personne en s’abstient de regarder l’émission, et pour Pannonique, sa vie est définitivement en péril.

Acide sulfurique est le quatorzième roman de l’écrivaine belge Amélie Nothomb, un certes gros succès en librairie lors de sa parution, mais aussi le roman le plus controversé de l’auteure. La raison en est cette immense caricature, outrée à souhait, de la télévision poubelle tel qu’on la retrouve de plus en plus sur nos écrans. Et pour Amélie Nothomb la caricature passe cette fable futuriste dans laquelle est organisée un jeu de télé réalité où l'on extermine les candidats comme dans un camp nazi. Les références à la déportation des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale sont omniprésentes. Et l’écrivaine y va fort en détournant tout cela en un lugubre show télévisé ! Le roman se veut ouvertement choquant et polémique, et il faut dire qu’Amélie Nothomb réussit parfaitement son exercice. Le roman prend des la première page. Tout en suivant le parcours des deux héroïnes que sont Pannonique et Zenda, le lecteur apprend également l’évolution et l’impact de l’émission à l’extérieur du camp de concentration, ce qui permet de bien comprendre la dérive morale de la société en se posant la question de jusqu’où tout cela peut-il bien aller. Amélie Nothomb va loin dans ses idées, peut-être trop loin même pour certains lecteurs qui n’y verront qu’une succession de cruautés et de monstruosités qui risquent de transformer le tout en une histoire frisant le grotesque.
Il faut ajouter que de nombreuses caricatures plus ou moins réussies du même genre ont déjà été faites ces dernières années, certaines meilleures, mais rarement aussi dérangeantes qu’Acide sulfurique.
Mise à part cette dénonciation de la téléréalité, on retrouve dans ce roman les motifs récurrents de toute l’œuvre d’Amélie Nothomb : une relation amour/haine entre deux femmes, amours dangereux, impossibles, idéalisation de la beauté en toute chose, … Et tout cela est servi dans l’habituel style flamboyant d’Amélie Nothomb, augmenté de l’habituel dose d’humour très noir, dont on ne se lasse jamais.

Acide sulfurique
est un roman très controversé et fort dérangeant. Pour ma part, c’est l’un des plus marquants de l’écrivaine. Mais sur un tel roman, mieux vaut que chacun se fasse sa propre opinion.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait : les premières pages

VINT le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus; il leur en fallut le spectacle.

Aucune qualification n'était nécessaire pour être arrêté. Les rafles se produisaient n'importe où: on emportait tout le monde, sans dérogation possible. Etre humain était le critère unique.

Ce matin-là, Pannonique était partie se promener au Jardin des Plantes. Les organisateurs vinrent et passèrent le parc au peigne fin. La jeune fille se retrouva dans un camion.

C'était avant la première émission: les gens ne savaient pas encore ce qui allait leur arriver. Ils s'indignaient. A la gare, on les entassa dans un wagon à bestiaux. Pannonique vit qu'on les filmait: plusieurs caméras les escortaient qui ne perdaient pas une miette de leur angoisse.

Elle comprit alors que leur révolte non seulement ne servirait à rien, mais serait télégénique. Elle resta donc de marbre pendant le long voyage. Autour d'elle pleuraient des enfants, grondaient des adultes, suffoquaient des vieillards.

On les débarqua dans un camp semblable à ceux pas si anciens des déportations nazies, à une notoire exception près: des caméras de surveillance étaient installées partout.


AUCUNE qualification n'était nécessaire pour être organisateur. Les chefs faisaient défiler les candidats et retenaient ceux qui avaient «les visages les plus significatifs». Il fallait ensuite répondre à des questionnaires de comportement.

Zdena fut reçue, qui n'avait jamais réussi aucun examen de sa vie. Elle en conçut une grande fierté. Désormais, elle pourrait dire qu'elle travaillait à la télévision. A vingt ans, sans études, un premier emploi: son entourage allait enfin cesser de se moquer d'elle.

On lui expliqua les principes de l'émission. Les responsables lui demandèrent si cela la choquait.

- Non. C'est fort, répondit-elle.

Pensif, le chasseur de têtes lui dit que c'était exactement ça.

- C'est ce que veulent les gens, ajouta-t-il. Le chiqué, le mièvre, c'est fini.

Elle satisfit à d'autres tests où elle prouva qu'elle était capable de frapper des inconnus, de hurler des insultes gratuites, d'imposer son autorité, de ne pas se laisser émouvoir par des plaintes.

- Ce qui compte, c'est le respect du public, dit un responsable. Aucun spectateur ne mérite notre mépris.

Zdena approuva.

Le poste de kapo lui fut attribué.

- On vous appellera la kapo Zdena, lui dit-on.

Le terme militaire lui plut.

- Tu as de la gueule, kapo Zdena, lança-t-elle à son reflet dans le miroir.

Elle ne remarquait déjà plus qu'elle était filmée.


LES journaux ne parlèrent plus que de cela. Les éditoriaux flambèrent, les grandes consciences tempêtèrent.

Le public, lui, en redemanda, dès la première diffusion. L'émission, qui s'appelait sobrement «Concentration», obtint une audience record. Jamais on n'avait eu prise si directe sur l'horreur.

«Il se passe quelque chose», disaient les gens.

La caméra avait de quoi filmer. Elle promenait ses yeux multiples sur les baraquements où les prisonniers étaient parqués: des latrines, meublées de paillasses superposées. Le commentateur évoquait l'odeur d'urine et le froid humide que la télévision, hélas, ne pouvait transmettre.

Chaque kapo eut droit à plusieurs minutes de présentation.

Zdena n'en revenait pas. La caméra n'aurait d'yeux que pour elle pendant plus de cinq cents secondes. Et cet œil synthétique présageait des millions d'yeux de chair.

- Ne perdez pas cette occasion de vous rendre sympathiques, dit un organisateur aux kapos. Le public voit en vous des brutes épaisses: montrez que vous êtes humains.

- N'oubliez pas non plus que la télévision peut être une tribune pour ceux d'entre vous qui ont des idées, des idéaux, souffla un autre avec un sourire pervers qui en disait long sur les atrocités qu'il espérait les entendre proférer.

Zdena se demanda si elle avait des idées. Le brouhaha qu'elle avait dans la tête et qu'elle nommait pompeusement sa pensée ne l'étourdit pas au point de conclure par l'affirmative. Mais elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie.

C'est une naïveté courante: les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit. Zdena prépara son laïus devant le miroir sans se rendre compte que la caméra n'aurait pas pour elle les indulgences de son reflet.


LES spectateurs attendaient avec impatience la séquence des kapos: ils savaient qu'ils pourraient les haïr et que ceux-ci l'auraient bien cherché, qu'ils allaient même fournir à leur exécration un surcroît d'arguments.

Ils ne furent pas déçus. Dans l'abject médiocre, les déclarations des kapos passèrent leurs espérances.

Ils furent particulièrement révulsés par une jeune femme au visage mal équarri qui s'appelait Zdena.

- J'ai vingt ans, j'essaie d'accumuler les expériences, dit-elle. Il ne faut pas avoir d'a priori sur «Concentration». D'ailleurs, moi je trouve qu'il ne faut jamais juger car qui sommes-nous pour juger? Quand j'aurai fini le tournage, dans un an, ça aura du sens d'en penser quelque chose. Là, non. Je sais qu'il y en a pour dire que ce n'est pas normal, ce qu'on fait aux gens, ici. Alors je pose cette question: c'est quoi, la normalité? C'est quoi, le bien, le mal? C'est culturel.

- Mais, kapo Zdena, intervint l'organisateur, aimeriez-vous subir ce que subissent les prisonniers?

- C'est malhonnête comme question. D'abord, les détenus, on ne sait pas ce qu'ils pensent, puisque les organisateurs ne le leur demandent pas. Si ça se trouve, ils ne pensent rien.

- Quand on découpe un poisson vivant, il ne crie pas. En concluez-vous qu'il ne souffre pas, kapo Zdena?

- Elle est bonne, celle-là, je la retiendrai, dit-elle avec un gros rire visant à provoquer l'adhésion. Vous savez, je pense que s'ils sont en prison, ce n'est pas pour rien. On dira ce qu'on voudra, je crois que ce n'est pas un hasard si on atterrit avec les faibles. Ce que je constate, c'est que moi, qui ne suis pas une chochotte, je suis du côté des forts. A l'école, c'était déjà comme ça. Dans la cour, il y avait le camp des fillettes et des minets: je n'ai jamais été parmi eux, j'étais avec les durs. Je n'ai jamais cherché à apitoyer, moi.

- Pensez-vous que les prisonniers tentent d'attirer sur eux la pitié?

- C'est clair. Ils ont le beau rôle.

- Très bien, kapo Zdena. Merci pour votre sincérité.

La jeune fille quitta le champ de la caméra, épatée de ce qu'elle avait dit. Elle ne savait pas qu'elle pensait tant de choses. Elle se réjouit de l'excellente impression qu'elle allait produire.

Les journaux se répandirent en invectives contre le cynisme nihiliste des kapos et en particulier de la kapo Zdena, dont les propos donneurs de leçons consternèrent. Les éditorialistes revinrent beaucoup sur cette perle que constituait le beau rôle attribué aux prisonniers; le courrier des lecteurs parla de bêtise autosatisfaite et d'indigence humaine.

Zdena ne comprit rien au déferlement de mépris dont elle était l'objet. Pas un instant elle ne pensa s'être mal exprimée. Elle en conclut simplement que les spectateurs et les journalistes étaient des bourgeois qui lui reprochaient son peu d'éducation; elle mit leurs réactions sur le compte de leur haine du lumpenproletariat. «Et dire que je les respecte, moi!» se dit-elle.

Elle cessa d'ailleurs très vite de les respecter. Son estime se reporta sur les organisateurs, à l'exclusion du reste du monde. «Eux au moins, ils ne me jugent pas. La preuve, c'est qu'ils me paient. Et ils me paient bien.» Une erreur par phrase: les chefs méprisaient Zdena. Ils se payaient sa tête. Et ils la payaient mal.

A l'inverse, s'il y avait eu la moindre possibilité que l'un ou l'autre détenu sorte vivant du camp, ce qui n'était pas le cas, il eût été accueilli en héros. Le public admirait les victimes. L'habileté de l'émission était de présenter d'eux l'image la plus digne.

Les prisonniers ne savaient pas lesquels d'entre eux étaient filmés ni ce que les spectateurs voyaient. Cela participait de leur supplice. Ceux qui craquaient avaient affreusement peur d'être télégéniques: à la douleur de la crise de nerfs s'ajoutait la honte d'être une attraction. Et en effet, la caméra ne dédaignait pas les moments d'hystérie.

Elle ne les privilégiait pas non plus. Elle savait qu'il était de l'intérêt de «Concentration» de montrer au maximum la beauté de cette humanité torturée. C'est ainsi qu'elle élut très vite Pannonique.

Pannonique l'ignorait. Cela la sauva. Si elle avait pu se douter qu'elle était la cible préférée de la caméra, elle n'eût pas tenu le coup. Mais elle était persuadée qu'une émission aussi sadique s'intéressait exclusivement à la souffrance.

Aussi s'appliquait-elle à n'afficher aucune douleur.

Chaque matin, quand les sélectionneurs inspectaient les contingents pour décréter lesquels étaient devenus inaptes au travail et seraient envoyés à la mort, Pannonique cachait son angoisse et son écœurement derrière un masque de hauteur. Ensuite, quand elle passait la journée à déblayer les gravats du tunnel inutile qu'on les forçait à construire sous la schlague des kapos, elle n'affichait rien. Enfin, quand on servait à ces affamés la soupe immonde du soir, elle l'avalait sans expression.

Pannonique avait vingt ans et le visage le plus sublime qui se pût concevoir. Avant la rafle, elle était étudiante en paléontologie. La passion pour les diplodocus ne lui avait pas laissé trop le temps de se regarder dans les miroirs ni de consacrer à l'amour une si radieuse jeunesse. Son intelligence rendait sa splendeur encore plus terrifiante.

Les organisateurs ne tardèrent pas à la repérer et à voir en elle, à raison, un atout majeur de «Concentration». Qu'une fille si belle et si gracieuse fût promise à une mort à laquelle on assisterait en direct créait une tension insoutenable et irrésistible.

Entre-temps, il ne fallait pas priver le public des délectations auxquelles sa superbe invitait: les coups s'acharnaient sur son corps ravissant, pas trop fort, afin de ne pas l'abîmer à l'excès, assez cependant pour susciter l'horreur pure. Les kapos avaient aussi le droit d'insulter et ne se privaient pas d'injurier le plus bassement Pannonique, pour la plus grande émotion des spectateurs.

Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation

- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

jeudi, 17 mai 2007

Cul-de-sac (The Dead Heart) - Douglas Kenendy - 1994

bibliotheca cul de sac

"Je n'avais rien contre l'Australie avant d'écraser un kangourou par une nuit sans lune et de rencontrer Angie sur une plage ensoleillée. Douce, chaude, Angie. Un vrai rêve pour le voyageur fatigué. C'est quand j'ai su que je l'avais épousée que les choses se sont gâtées, vraiment gâtées jusqu'au cauchemar."

Ou comment quelques petits événements vont totalement bouleverser la vie tranquille de Nick Hawthorne, un petit journaliste américain sans ambitions qui travaille pour des petits journaux locaux et qui aime vivre sans attaches ni contraintes. Un jour il décide de partir faire un voyage en Australie et arrive à Darwin d’où il décide de rejoindre Perth par la route au volant d’un vieux combi. Et c’est là qu’une nuit il va écraser un kangourou et se retrouver marié à Angie, une jolie petite australienne qui va vite le faire intégrer malgré lui dans sa communauté arriérée de campagnards vivant complètement coupés du monde dans le minuscule village de Wollanup. Mais ce groupe de gens se comporte comme une véritable bande de fous. Nick au début se laisse plutôt aller, mais se rend vite compte qu’il devra fuir coûte que coûte. Fuir d’un endroit au milieu du désert alors que tout le monde est prêt à tout pour le retenir ne sera pas chose aisée pour Nick.


Tout quitter du jour au lendemain pour refaire sa vie ailleurs n’est pas toujours chose facile. De plus on peut parfois tomber ben plus bas. C’est un peu le sujet de Cul-de-sac, le premier roman du désormais célèbre écrivain américain Douglas Kennedy. Avec un certain humour il nous raconte la succession de mésaventures de son héros qui va finir captif auprès d’une communauté d’allumés, des dégénérés vivant depuis bien trop longtemps à l’écart de toute civilisation. Le récit prend vite la tournure d’un roman de captivité, mais Douglas Kennedy réussit à nous faire passer cette atmosphère glauque et sinistre avec beaucoup d’humour. Le lecteur craint pour le sort de Nick, mais en arrive à en rire tout autant. C’est à la fois drôle et terrifiant. De plus un certain suspense tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. Kennedy réussit particulièrement bien à rendre cette communauté de Wollanup très crédible en lui inventant toute une gamme de lois absurdes, des personnages très poussés dans leurs caractères mais tout à fait convaincants. Certains éléments fantastiques viennent encore se rajouter avec beaucoup de plaisir à l’histoire.

Douglas Kennedy, jusqu’alors auteur de récits de voyages, s’était vu refuser le manuscrit de Cul-de-sac par quasi tous éditeurs américains. C’est en Grande-Bretagne, où il vit d’ailleurs la plupart du temps, que ce livre a pu être édité

Cul-de-sac est le premier roman de Douglas Kennedy, une grande réussite et un véritable plaisir de lecture.

A lire !

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com

 Voir également :
- La femme du Ve (The Woman in the Fifth) - Douglas Kennedy (2007), présentation et extrait
- L'Homme qui voulait vivre sa vie (The Big Picture) - Douglas Kennedy (1997), présentation