dimanche, 18 avril 2010

Le Mystère de la pierre sculptée - Andréa Novick - 2009

bibliotheca le mystere de la pierre sculptee

Peut-on réellement mener une vie normale lorsqu'une malformation de naissance vous défigure ? Jeanne, elle, a décidé de s'exclure de la société parce quelle ne s'accepte pas et quelle ne supporte plus les regards et les questions incessantes. Elle vit recluse dans un petit village du bord de mer. Un jour de tempête, elle aperçoit sur la plage un homme mystérieux qui entre dans l'eau et s'y enfonce jusqu'au cou. N'écoutant que son cour, elle part immédiatement le secourir et le ramène chez elle pour qu'il se repose. Persuadée que l'homme va prendre la fuite dès qu'il la verra, elle s'étonne lorsqu'il ne manifeste aucune réaction et comprend alors qu'il est aveugle. Une rencontre étrange qui marque le début dune relation passionnée au cours de laquelle cette malformation de la peau va prendre de plus en plus d'importance, jusqu'au moment décisif où Léonid retrouve la vue. Quel nouvel équilibre va pouvoir s'installer dans ce couple différent ? Jeanne n'aurait en tout cas jamais imaginé que sa vie allait complètement basculer lorsqu'elle est venue en aide à cet inconnu.

Le Mystère de la pierre sculptée de l'écrivaine française Andréa Novick, nous conte l'histoire finalement bien classique de la rencontre de deux personnages en marge de la société. Classique certes, mais contée avec beaucoup de talent et sans jamais s'apitoyer sur le sort de ces malheureux personnages. Avec finesse Andréa Novick nous mène à travers les méandres des sentiments humains dans ce beau roman qui toutefois manque quelque peu de surprise.

Le Mystère de la pierre sculptée
est un beau roman psychologique et sentimental, un texte à découvrir.


Extrait : premières lignes

Ce premier jour de l’automne n’augurait rien de bon ; même la mer avait fiévreusement perdu sa sérénité estivale. La perspective de ne pas pouvoir mettre le nez dehors me rendait taciturne. Impossible de faire coulisser la baie vitrée afin d’humer nerveusement les embruns marins. Mon vieux coucou suisse, corseté dans sa boîte en châtaignier, restait d’une insondable tristesse et effritait les minutes avec une monotonie routinière. Malgré tout, je me consolais en admirant le spectacle des aigrettes et des goé- lands prenant leur envol pour aller se nicher dans les cavités crayeuses des falaises, y attendant sagement et instinctivement que la tempête s’estompe.

Il faisait un temps à ne pas écumer les plages de la Côte d’Opale, en parfaite adéquation avec le décor, le baromètre pointant un moins six degrés polaire. Le drapeau rouge hissé tentait
vainement de stigmatiser la tempête.

En déployant son imagination au maximum, seul un Inuit aurait pu avoir l’envie de s’aventurer sur le bord de mer, là où la froidure vous gerçait les lèvres et vous soudait des stalactites sous les narines. La zone où je résidais échappait à la surveillance du poste de secours, fermé en cet automne glacial, d’une précocité sans indulgence et inhabituelle. Pas un jogger ne songeait à arpenter le bord de mer, sous peine de disparaître à jamais, englouti par une déferlante imprévisible.

Pourtant ce matin-là, malgré les bourrasques de vent et la pluie verglaçante, un desperados à l’esprit tourmenté avait osé braver, avec témérité, détermination et résignation, les éléments déchaînés afin de se faire flageller par les forces du mal.

Les habitants avaient toutes les raisons d’être tristes, calfeutrés qu’ils étaient, sans le moindre enthousiasme, redoutant la promenade au bord des flots bouillonnants, craignant d’être avalés par une mer d’une férocité légendaire. Le charme pittoresque et habituel de l’endroit était malmené par cette tempête dantesque qui défigurait le paysage.

L’homme déambulait pieds nus, revêtu de simples oripeaux de mi-carême délavés. Il semblait hébété par les rafales de vent violent qui le soulevaient de terre sans ménagement, par chaque agression des vagues. Un rictus de souffrante amertume lui barrait le visage. Il avait de l’écume accrochée au revers de son pantalon, mais apparemment, il ne s’en souciait guère. Il était muni d’un bâton noueux, probablement ramassé sur la plage, sur lequel il s’appuyait grotesquement. Le morceau de bois avait certainement été recraché par une mer qui vomissait de colère le trop-plein d’objets hétéroclites longtemps contenu dans ses entrailles. Espérait-il, armé de son gourdin, pourfendre les lois impitoyables de la nature ?

La silhouette de l’homme était osseuse et longiligne ; le visage à l’expression déterminée était taillé au burin, légèrement dissimulé par une barbe naissante. Les yeux étaient enfoncés dans leurs orbites et semblaient volontairement faire abstraction du spectacle offert par les éléments. L’homme avançait comme un somnambule qu’aucun obs- tacle ne semblait pouvoir ralentir. Il faut dire que cette région ne manque pas d’arguments pour finir de convain-cre une âme solitaire qui a l’esprit suicidaire.

Moi, pendant ce temps, malgré la mélancolie qui m’avait envahie, j’étais bien à l’abri, au cœur de ma mai- son sur pilotis, posée et nichée délicatement dans le creux d’une dune de sable fin. J’avais pris l’attitude d’une mar- motte en hypothermie, debout devant la baie vitrée qui m’offrait un panorama extraordinaire sur la mer, tout en me permettant d’assister à cette scène imprévisible sans subir les assauts de la bise et de la pluie glaciales.

Comme je m’attaque toujours à l’essentiel, et ne vou- lant rien perdre de la tempête, j’usais du seul cadeau qu’on m’avait jamais offert : ma belle paire de jumelles, précieux présent hérité de Grand-Papa, dont j’avais braqué les len- tilles en direction de l’âme solitaire et apparemment désespérée. Mes yeux fixes étaient aimantés par l’homme qui avançait vers la mer à une vitesse suicidaire.

J’étais seule à la maison ; comme toujours, la présence de Tabou, mon labrador, me sécurisait en me couvrant jalousement de son regard protecteur.

Soudain, je vis l’ombre s’enfoncer dans les vagues et commencer à progresser jusqu’à mi-cuisse dans le bouillon glacé. Mon incrédulité fit place à la consternation. Prise d’une sincère empathie et désireuse d’assister une personne en danger, j’enfilai en une fraction de seconde mes Wellington imperméables. J’attrapai sur la patère à tête de chat mon indispensable et chic ciré marin. Je flattai Tabou d’une caresse afin qu’il m’assiste dans ma tentative de sauvetage d’une vie humaine. Mais ce matin-là, Tabou n’était pas d’humeur à me suivre dans la tempête ; il préfé- rait rester à ronfler paisiblement devant le feu qui crépitait de plaisir dans l’âtre afin de nous réchauffer le cœur et le corps.

Le temps pressait et je n’avais plus une raison valable de m’attendrir sur les états d’âme de Tabou qui, malgré tout, me suivit, l’œil hostile et réfractaire, comme si je l’emmenais à la SPA à l’aide d’un collier étrangleur.

Pendant ce laps de temps, le site venait soudainement de changer de physionomie.

A peine la porte d’entrée claquée nerveusement derrière moi par un courant d’air vicieux et lubrique qui voulait emporter tout sur son passage, un vent fou me cingla le visage et me déstabilisa. Mon chien, qui attendait ma réaction, se précipita dans un orgueil démesuré et avec la vélo- cité d’un guépard vers la mer, en direction du naufragé. La truffe aguerrie de Tabou avait localisé le bougre sans GPS. Pendant ce temps, j’avançais d’un pas rapide et angoissé, les yeux fixés sur l’homme qui avait de l’eau jusqu’au cou et que les flots continuaient à engloutir lentement. Tabou, affichant sur son museau un mécontentement patent, s’arrêta net dans sa lancée, puis sauta prudemment dans l’eau et se mit à nager vers le désespéré dont on ne distin- guait plus que la tête qui émergeait encore. Arrivé au niveau du quidam suicidaire, mon chien, généralement d’une loyauté à toute épreuve, l’alpagua par le pantalon grâce à sa robuste mâchoire d’acier, puis ramena son tro- phée avec majesté sur le sable humide.

Tabou se figea devant moi, le regard complice, en attente de sa récompense.

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Présente édition
: Editions Publibook, 20 novembre 2009, 156 pages


Voir également :
- Titus et Bouboule en Egypte (2009), présentation et extrait

- Titus et Bouboule en Argentine (2010), présentation et extrait

- Titus et Bouboule à la Montagne (2010), présentation
- Titus et Bouboule au Sénégal (2010), présentation et extrait
- Titus et Bouboule au Festival de Cannes (2010), présentation
- Titus et Bouboule à Hawaï (2010), présentation

- Titus et Bouboule à Juan-Les-Pins (2011), présentation

- Le Secret de l'albinos (2011), présentation
Titus et Bouboule à Paris (2012), présentation et extrait

mercredi, 03 mars 2010

Finnigan et moi (Surrender) - Sonya Hartnett - 2005

bibliotheca finnigan et moi

Le jeune Anwell, tout juste âgé de vingt ans se meurt lentement d'une maladie inconnue. C'est l'occasion pour lui de revoir son anfance, ici dans le village perdu de Muylan en Australie, son enfance triste et solitaire marquée par la mort de son grand-frère, sa vie familiale avec une mère continuellement malade et un père abusif et violent, et finalement sa rencontre avec Finnigan, le mystérieux enfant des bois et son double diabolique. Les deux enfants, dès leur rencontre, font un pacte : Anwell sera l'enfant modèle, brave et honorable comme un ange et se surnommera même Gabriel, et dès qu'il faudra agir mal, c'est Finnigan qui s'en chargera. Ce garçon étrange inquiète toutefois Anwell, même s'il en est tout autant fasciné. Et il aura raison, car rapidement la tranquille petite bourgade de Muylan est victime d'incendies criminels. La police enquête, mais sans résultats. Anwell sait que Finnigan en est responsable et les dégâts sont immenses. En effet outre les destructions matérielles, la suspicion envahit Muylan créant rivalités et discordes parmi ses habitants. Finnigan est hors de contrôle, et Anwell ne peut le dénoncer. Que sait-il au juste de ce garçon mystérieux qui apparaît et disparaît comme par enchantement. Il comprendra bien assez vite que Finnigan est sa part obscure, son double réel, et s'il veut le faire cesser, il se doit de s'attaquer à lui-même...

Sonya Hartnett est une écrivaine australienne souvent primée et principalement dévouée aux romans pour la jeunesse, même si de temps à autre elle fait des incursions bien réussies vers une littérature plus adulte, tel que c'est le cas ici avec le roman Finnigan et moi, paru en version originale en 2005.
Il s'agît ici d'un thriller psychologique bien noir et très dense nous retraçant une enfance meurtrie sur un fond de schizophrénie fatale. Conté d'une voix polyphonique, par Finnigan et Gabriel, le lecteur se doute vite de la double identité d'Anwell, mais la tension vient bien plus de l'intérieur d'Anwell par l'évolution conflictuelle de cette relation entre lui, le garçon assez banal, et Finnigan, le sauvageon, ainsi que du contexte dans laquelle elle se produit, une petite bourgade tranquille où tout le monde connaît tout le monde, mais où tous les liens vont se rompre et mener à une situation explosive dès les premiers incidents. Et l'ambiance de Muylan est réellement étouffante et angoissante, très bien rendue par l'écriture d'Hartnett. De l'enfance d'Anwell et de l'atmosphère dans laquelle il vit, on comprend rapidement son évolution psychologique qui ne pourra lui être que fatale. Sonya Hartnett maîtrise parfaitement son sujet, construisant son intrigue de façon impeccable en évitant les pièges classiques du thriller psychologique. Le résultat est assez envoûtant, on accroche dès les premières pages et, une fois la lecture terminée, il s'en dégage un sentiment assez perturbant.

Finnigan et moi est un thriller psychologique très réussi, à l'ambiance bien angoissante, et qui ne laissera personne indifférent.

A lire !

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Présente édition : traduit de l'anglais par Bertrand Ferrier, éditions J'au Lu, collection Thriller, 3 février 2010), 286 pages

vendredi, 26 février 2010

L'histoire d'un mariage (The Story of a Marriage) - Andrew Sean Greer - 2008

bibliotheca l histoire d un mariage

"Nous croyons connaître ceux que nous aimons.

Nos maris, nos femmes, nous croyons les connaître. Nous croyons les aimer. Mais ce que nous aimons se révèle n'être qu'une traduction approximative, notre propre traduction d'une langue mal connue. Nous tentons d'y percevoir l'original, le mari ou la femme véritables, mais nous n'y parvenons jamais. Nous avons tout vu. Mais qu'avons-nous vraiment compris ?

Un matin, nous nous réveillons. Près de nous dans le lit, ce corps familier, endormi : un inconnu d'un nouveau genre. Moi il m'est apparu en 1953. Un jour où, debout chez moi, j'ai découvert quelqu'un qui avait emprunté par pure sorcellerie les traits de mon mari."



Etats-Unis d'Amérique, les années 1950. Le pays se relève à peine de la Seconde Guerre mondiale qui a touché tant d'engagés. Pearlie Cook pense vivre un bonheur paisible auprès de son mari Holland, son amour de jeunesse retrouvé durant la guerre à San Francisco. Holland a survécu à la guerre mais refuse d'en parler. Il en est revenu traumatisé et se réfugie depuis dans le silence. Pearlie, en épouse modèle, construit autour de lui un cocon protecteur au point même de retirer des journaux les articles les plus sordides. Elle remplit ses devoirs à merveille, elle en est fier. Et puis de toute façon elle aime son mari. Mais la guerre a provoqué quelque chose d'irréparable en Holland qui l'a changé à jamais. Et le passé ressurgit le jour où un certain Charles Drummer sonne à la porte de Pearlie et balaye toute cette belle vie du jour au lendemain. Drummer a connu pendant la guerre, et ils ont eu une relation. Il est venu voir Pearlie pour lui proposer un étrange marché. Pour Pearlie c'est tout un monde qui s'écroule.

L'Histoire d'un mariage de l'écrivain américain Andrew Sean Greer est le roman d'une idylle conjugale qui tourne peu à peu au cauchemar. Et les causes en sont un passé qu'on évoque guère, des suspicions qui montent et des tromperies présumées entre un mari et une femme qui n'arrivent pas à communiquer. L'histoire est narrée par la voix d'une épouse modèle dans l'Amérique des années 1950, et qui nous fait vivre sa vie commune avec son époux, durant tout leur vieillissement en attendant une rupture qui n'arrive pas. Et par-delà de cela c'est aussi l'histoire d'une époque, d'une année, 1953, qui a marqué un tournant dans la vie américaine avec la fin de la Guerre de Corée et de l'innocence qui va bouleverser les modèles familiaux classiques. Ce récit tragique est plutôt passionnant, bien décrit avec comme héroïne un personnage fort bien développé. Cette situation familiale devient de plus en plus complexe au fil du livre, l'auteur distillant peu à peu de nouveaux éléments qui viennent compliquer l'affaire. Toutefois tout n'est pas parfait, loin de là.
Le sujet n'est guère original et la littérature américaine a produit ces dernières années de bien nombreux textes sur cette évolution des mœurs qui s'est produit aux environs des années cinquante, années difficiles qui ont bouleversé la société . L'auteur a également une drôle de façon de parler de certaines choses sans jamais les nommer. Pour exemple la relation homosexuelle de Holland et Drummer est souvent mentionnée, sans pour autant que le mot 'homosexuel' ne soit cité. Vraisemblablement est-ce une volonté de l'auteur pour nous faire revivre cette époque où régnait encore la pudeur et où l'on ne parlait pas de ces choses-là. Ensuite l'auteur semble faire un mystère autour de son héroïne, dont on apprend comme par surprise au bout de plus d'un quart du texte qu'elle est noire de peau. Ce n'est évidemment pas grave en soi, mais alors pourquoi le dévoiler d'un coup comme si cela devait surprendre ou choquer le lecteur. Difficile de comprendre à quel jeu se livre ici l'auteur, mais en tout cas c'est plutôt énervant. De plus l'écriture et le style ne sont pas non plus toujours à la hauteur, le texte ressemblant souvent plus à une ébauche de scénario de film, voire à un descriptif cinématographique. Le montage de l'intrigue et du suspense, fait par révélations successives jusqu'à un point culminant, paraît bien artificiel.

L'histoire d'un mariage est certes un livre plaisant, toujours bien divertissant, et même fort par moments, qui toutefois ne convainc pas toujours, et qui parfois même irrite.

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Présente édition : traduit de l'américain par Suzanne V. Mayoux, éditions Points, 1 février 2010, 263 pages

19:41 Écrit par Marc dans Greer, Andrew Sean | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : andrew sean greer, litterature americaine, annes 1950, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 20 février 2010

La prière - Jean-Marc Roberts - 2008

bibliotheca la priere

Antoine Risser est un homme sans qualités, quelconque, indécis dans la vie, sans projets ni attaches. Seuls ses enfants, de femmes quittés lui donnent l'illusion d'attaches. Son père, un riche américain, l'abandonné lui et sa mère alors qu'il était tout jeune. Un demi-frère du nom de Jimmy profite désormais de la vie rêvée d'Antoine, car sa mère, comédienne puis vendeuse de fleurs n'arrive guère à assurer. Mais alors qu'il a quinze ans, un événement va fortement le marquer : alors que lui et sa mère sont invité à Londres à l'hôtel Carlton par l'Américain, comme Antoine aime à le nommer, il surprend un jour dans sa salle de bain une jeune femme musulmane en train de faire sa prière sur un tapis de bain. Naima n'a que vingt et est enceinte.  Le souvenir de cette rencontre fortuite ne le quittera plus jamais.
Trente ans plus tard le terrorisme frappe Londres. L'époux de Naïma est suspecté. fille de Naima est devenue une jeune femme engagée dans sa foie et dans la politique. Tout le contraire d'Antoine. Peut-être qu'enfin, pour Antoine, tout commencera à prendre un sens...

L'éditeur, scénariste et écrivain français publie en 2008 le court roman La prière, roman étonnant et sensible décrivant de l'adolescence à la mort le destin d'un homme qui semble être passé totalement à côté de sa vie. Trente années au total, faits de conditionnels et suspendus quelque part entre rêve et réalité; et durant lesquels résonnent les attentats islamistes de ce début de 21ème siècle. Ecrit dans un style très romanesque, beau et bien poétique, Jean-Marc Roberts fournit une troublante et très touchante histoire sur une vie ordinaire balayée par les tragédies du monde. Et par celle d'Antoine, c'est finalement l'absurdité de la vie de tout un chacun qui transparaît.

La prière de Jean-Marc Roberts est un roman troublant et émouvant porté par une écriture magnifique.

Un vrai plaisir de lecture !

Extrait :

Antoine parlait peu de Naima. Il devait la considérer comme une relation interdite, un sujet en tous points défendu. Voulait-il la protéger ? Espérait-il en la protégeant se protéger lui-même? On ne l'a jamais su. L'épisode de leur rencontre, à Londres à la fin des années soixante, demeure flou et incomplet.

Avril 1969 : Antoine s'apprête à fêter l'anni­versaire de ses quinze ans. Naima en a tout juste vingt. À l'instant même où l'adolescent surprend la jeune femme, agenouillée sur un tapis de bain dans la chambre du Carlton qu'il partage avec sa mère, il est troublé. Elle est émue. La jeunesse de ce visiteur inattendu, sa gêne tranchent sur l'assurance insolente des clients de l'hôtel, pour la plupart des Américains.

Naima se redresse, quitte sa position incongrue, presque indécente, et affiche un air désolé : la chambre n'est pas encore faite. Le tapis de bain qui semble maintenant égaré au milieu de la pièce n'est guère plus propre. La jeune femme n'avance ni excuses ni explication. Quelle importance. Antoine n'en a cure. Il aide Naima à replacer le morceau de tissu dans le cabinet de toilettes et lui tend la main. Elle l'accepte telle une preuve de leur récente complicité. À tort et à raison, tous les deux s'estiment vaguement coupables. Elle n'aurait pas dû se laisser surprendre. Il aurait pu éviter de remonter si tôt dans la chambre, aux heures de service des femmes de ménage. Ils échangent leurs prénoms, leur secret puis un sourire modeste. Un tapis de bain n'est pas un tapis de prière mais nous sommes à Londres, à la fin des années soixante :

«Je suis croyante», lui dit-elle tandis que lui ne croit en rien, l'observe avec gourmandise.

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Présente édition :  Editions J'ai Lu, 6 janvier 2010, 120 pages

jeudi, 18 février 2010

Une parfaite journée parfaite - Martin Page - 2002

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La vie est dure, et le le narrateur s'en convainc tous les jours dès le lever où qu'une seule idée lui vient en tête et ne le lâche plus de toute la journée : se suicider. Pourquoi pas une belle décharge d'un 357 Magnum dès l'aube : "Quitte à perdre quelques minutes de sommeil, je préfère me tuer avant les informations. Après, ça va mieux...". Mais se vie n'est pas si dure que cela, elle est juste terriblement ordinaire. Et rempli d'ennui et de désespoir il ne rêve qu'à une seule chose : y mettre un terme. Mais se tuer n'est pas si évident. D'abord il faut faire le pas, et puis il y a la méthode... les méthodes. Et le narrateur nous fait part de toutes les manières possibles qu'il a envisagé, de ses actes manqués, alors que sa vie continue sans cesse dans le même ennui. C'est tellement facile de passer à l'acte, mais peut-être pas si évident que cela...

Une parfaite journée parfaite, paru en 2002, est le second roman de Martin Page après Comment je suis devenu stupide (2000). Dans ce premier roman l'auteur avait déjà fait preuve d'un fort talent littéraire ainsi que d'un humour bien particulier: très noir, absurde et corrosif. Ce roman-ci a été écrit par l'écrivain au même moment et s'inscrit dans la même lignée que le précédent. Comme l'auteur le dit lui-même, ce roman reflète sa propre vie ou plutôt ses états d'^âmes à une époque où il étudiant et ne savais se positionner dans le monde et jouer les rôles qu'impose le jeu social. A cette époque, la mode était aussi à l'autofiction, ainsi Martin Page a fait une autofiction à sa manière, une autofiction imaginative. Et ainsi il se représente dans cet étonnant roman pour traiter que tout individu peut connaître dans cette société, ainsi que sur les mécanismes compensatoires à mettre en œuvre pour ne pas sombrer, dont la création, l'humour et la musique. Malgré son sujet le texte est loin d'être triste. L'auteur nous sert ce récit dans une langue vivante, pleine de métaphores et d'autres belles trouvailles stylistiques qui tirent le livre vers le poétique, et cela pour une lecture qui s'avère être des plus jouissives. Il ne s'agît qui déprime à se suicider, non, il tente de mettre fin à ses jours avec entrain. Et cela pour le plus grand bonheur du lecteur qui suit avec grand plaisir les réflexions du narrateur. Le contraste entre la noirceur du sujet et le traitement qui en est fait peut parfois déranger, et de ce fait, certains n'accrocheront peut-être pas à cette lecture.

Une parfaite journée parfaite de Martin Page est un roman étonnant, original et absurde à plus d'un titre.

A lire !

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Présente édition : Editions Points, 14 janvier 2010, 111 pages

10:36 Écrit par Marc dans Page, Martin | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : martin page, litterature francaise, suicide, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 11 février 2010

Bienvenu à Egypt Farm (In The Fold) - Rachel Cusk - 2005

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Michael et Adam Hanbury se sont connus lors de leurs études à l'université où ils partageaient un logement. Un jour Michael se fait inviter pour un weekend à Egypt Farm, la ferme familiale des Hanbury, pour l'anniversaire de la petite sœur d'Adam. Il y fait connaissance d'une famille excentrique à la vie à la fois rustique et bohême. Michael sera fasciné par ces personnages et s'en souviendra encore pendant longtemps. Ensuite les années passent et Michael et Adam se perdent de vue. Quinze ans plus tard, Michael, marié à Rebecca et père d'Hamish, est fatigué par une existence partagée entre désaccords conjugaux et déceptions parentales, et le jour où il manque de se tuer par la chute d'un balcon, il se remet en cause et décide de retrouver ce beau souvenir qui l'a tant marqué, et qui n'est autre que le séjour passé à Egypt Farm. Empli de nostalgie, il prend son fils sous le bras et part pour une semaine de vacances aÌ la rencontre, croit-il, de ses plus belles années. Mais les fêtes d’hier sont terminées, et l’excentricité bohème de la famille Hanbury a tourné au cauchemar. Tout n’est plus que déception, échec et renoncement...

Rachel Cusk, écrivain britannique et auteur du roman à succès Arlington Park (2006), en est à son sixième roman avec Bienvenue à Egypt Farm, roman qui lui a valu de figurer parmi les finalistes de Brooker Prize en 2005. Il est à noter que ce roman était déjà paru précédemment en français sous le titre d'Egypt Farm.
Dans ce roman Rachel Cusk nous propose de partir à la rencontre des Hanbury, une famille excentrique et bohême, qui a tant fasciné le personnage principal de Michael lors de sa jeunesse. Mais ce qui peut représenter une sorte de société modèle à une époque vieillit parfois mal au fil des ans. C'est ce que va découvrir Michael à un moment où il recherchait justement une échappatoire à sa vie ratée. Rachel Cusk excelle à nous décrire ces vies gâchées, faites de déceptions en tout genre, autour de personnages bien étoffés qui évoluent admirablement bien au fil du temps. L'ambiance d'Egypt Farm devient de plus amère, vénéneuse. L'Eden recherché par Michael se transforme vite en Enfer. Et Rachel Cusk réussit parfaitement à rendre cet état des choses dans toute sa laideur, mais toujours avec un humour bien grinçant. L'univers qu'elle crée à Egypt Farm fonctionne à merveille. Son analyse est à la fois lucide et cruelle. Son écriture est très riche et dense, transportant le lecteur comme par émerveillement. Hélas le roman peine quelque peu à démarrer et certains passages semblent bien longs. De plus, le narrateur peu charismatique dans l'ensemble, n'aide vraiment pas à se plonger dans cette histoire.

Bienvenu à Egypt Farm de Rachel Cusk est un roman bien particulier décrivant avec talent un univers familial bien à part, un très beau texte qui toutefois souffre de certaines longueurs.

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Présente édition : traduit de l'anglais par Justine de Mazères, Editions Points, 4 février 2010, 286 pages

18:04 Écrit par Marc dans Cusk, Rachel | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rachel cusk, litterature britannique, egypt farm, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 08 février 2010

Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) - Stefan Brijs - 2005

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1984. Absent depuis vingt ans de son village natal, la paisible bourgade Wolfheim situé en Belgique aux frontières à la fois allemandes et néerlandaises près du Vaalserberg, le Doktor Hoppe y revient un jour pour y occuper la maison familiale située au N°1 de la Napoleonstrasse. Ce retour inattendu fait beaucoup parler dans le village, surtout au café Terminus situé non loin de là. Mais ce qui intrigue le plus la population locale est que le docteur n'est pas revenu seul, mais accompagné de trois nouveau-nés qui semblent tous avoir une étrange difformité physique. Et pas de trace d'une quelconque mère. Les rumeurs vont bon train, mais rien ne transparaît. D'ailleurs les enfants ne sortent jamais de la maison. Les réticences des villageois face à ce nouveau médecin sont immenses, mais lorsque celui-ci fait preuve de ses compétences en soignant quelques cas, et de plus poussés par la curiosité, tous trouvent mille et une raisons pour aller en consultation chez lui. Avec le temps qui passe les méfiances tombent, pourtant certains éléments concernant ces trois enfants ne cessent de hanter le village. Le mystère s'épaissit de plus en plus...
 
Paru en 2005, l'excellent roman Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) de l'écrivain belge néerlandophone Stefan Brijs est très vite devenu un immense succès en Belgique et aux Pays-Bas, et ne cesse de conquérir un lectorat bien plus international. C'est en 2010 qu'il paraît enfin en français aux Editions Héloïse d'Ormesson dans une excellente traduction de Daniel Cunin.
Ce vaste roman est assez unique en son genre, pas tant par le sujet traité, mais par sa perspective sur certaines problématiques et son montage. Mieux vaut le dire de suite, si le roman est excellent en soi, il est tout aussi dérangeant. Dès le départ se construit un suspense basé sur un secret que l'on devine effroyable, et au fur et à mesure que l'on avance, tout ce que l'on avait imaginé se confirme de façon plus terrible encore.
Tout commence dans un petit village de la Belgique germanophone, aux trois frontières, une zone reculée et un peu oubliée du Royaume belge, où l'on voit les paisibles villageois faire face à l'arrivée mystérieuse du Doktor Hoppe et de ses trois étranges enfants. L'ambiance est étouffante, tous les faits et gestes du docteur sont analysés avec minutie et les exagérations ne sont pas rares. Les superstitions et préjugés vont bon train. Mais peu à peu les inquiétudes des villageois se voient justifiés. Quelque chose d'étrange et de terrible est réellement à l'œuvre. Une seconde partie, ensuite, éclaire le lecteur sur le passé du docteur, en nous contant dans un récit intense à la fois l'histoire de sa naissance et de son évolution professionnelle en tant que chercheur en génétique en se basant surtout sur ses expériences sur le clonage. En utilisant un mode de narration au chapitrage alterné, le lecteur se rend parfaitement compte comment les erreurs du passé ont influé sur le présent, et annoncent déjà un dénouement inévitable et tragique, contée dans la troisième partie, et dont personne ne sortira indemne.
Le sujet principal du roman, qui explique d'ailleurs l'étrangeté des enfants et qui se révèlera rapidement dans le texte, est évidemment le clonage humain. Mais pas tant la technique que son application. Stefan Brijs y décrit les dangers d'une science sans conscience aux mains, d'un homme certes talentueux et compétent, mais quelque part bien inhumain. En effet de nombreuses questions sont posées à ce sujet : quel serait dans notre société la place d'êtres clonés, et dans quel but d'ailleurs en clonerait-on ? Accompliraient-ils nos projets inachevés, ou hériteraient-ils tout simplement de nos tares ? Et quel est le rôle des "parents" ? Puis qu'en est-il du éthique ou religieux ?
Le Doktor Hoppe agît pour la science, pour la vie aussi... mais son projet reste inacceptable. Il n'est pas un monstre, loin de là, pourtant ses actions à tout moment ne feront que prouver le contraire. Il suscitera tout au long du texte à la fois compassion et répulsion. Se posent à ce moment également des questions sur la différence entre le Bien et le Mal, si différence il y a, ainsi que sur les superstitions et préjugés dont sont continuellement victimes toutes les sociétés face à ce qui lui paraît étrange.
La côté plus scientifique du clonage est traité de façon rigoureuse tout en restant bien compréhensible. L'auteur place son histoire peu avant la naissance de la brebis Dolly, c.à.d. aux débuts de cette science, et il utilise rigoureusement les termes de l'époque, parfaitement rendus par la traduction.
Le titre du roman fait référence à une expression flamande qualifiant de faiseuse d'anges à la fois les mères victimes de grossesses non désirées ainsi que de celles laissant mourir leurs enfants. Le Doktor Hoppe est les deux à la fois, ses enfants étant plus des cobayes qu'il laisse mourir peu à peu, victimes de leurs tares de leur raison d'être.
Même si le lecteur devine assez vite la source scientifique du mal qui entoure les trois petits "anges", le suspense reste entier jusqu'à la fin en se concentrant sur l'évolution du docteur et les conséquences de ses actes, depuis sa naissance jusqu'au dénouement fatal. Le texte est intense, lourd de sens et le suspense toujours haletant. L'écriture est riche, vivante et tout simplement magnifique. Et il s'avère bien difficile de refermer ce livre avant la fin.
 
Le Faiseur d'anges de Stefan Brijs est un thriller haletant et fortement dérangeant, plongeant le lecteur dans les dangers d'une science sans conscience. Un roman qui ne laissera personne indifférent.
 
A lire à tout prix !

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Extrait : premières pages
 
Aujourd’hui encore, certains habitants de Wolfheim assurent qu’ils ont d’abord entendu les pleurs à trois voix des bébés installés sur la banquette arrière, bien avant le bruit du moteur du taxi qui entrait dans le village. Quand le véhicule a stoppé devant la porte de l’ancienne demeure du docteur, 1 Napoleonstrasse, les femmes s’arrêtèrent sur-le-champ de balayer le seuil de leur maison, les hommes sortirent du café́ Terminus, leur verre encore à la main, les fillettes interrompirent leur partie de marelle et, sur la place, Meekers L’Asperge laissa Gunther Weber, sourd de naissance, lui subtiliser le ballon et tirer au but en profitant de ce que Seppe La Boulange regardait derrière lui. C’était le 13 octobre 1984. Un samedi après-midi. Au même moment, la cloche de l’église sonna trois coups.
 
Le passager descendit du taxi et tout le monde fut immédiatement frappé par la couleur rouge feu de ses cheveux et de sa barbe.
 
La pieuse Bernadette Liebknecht s’empressa de se signer tandis que, quelques maisons plus loin, la vieille Juliette Blérot portait la main devant sa bouche et murmurait entre ses dents :
 
– Mon Dieu ! Son père tout craché.
 
Trois mois plus tôt, les habitants du patelin belge proche des Trois Frontières, et donc depuis toujours coincé entre les fortes cuisses de Vaals la Hollandaise et d’Aix-la-Chapelle l’Allemande, avaient été́ informés du retour de Victor Hoppe. Le maigre clerc de Renard, le notaire d’Eupen, était venu retirer le panneau jauni ZU VERMIETEN accroché devant la villa dépérissante ; Irma Nüssbaum, qui habitait en face, avait rapporté que Herr Doktor projetait de revenir à Wolfheim. Le clerc n’en savait pas plus, il n’avait même pas pu donner une date approximative.
Pour les habitants du village, le retour de Victor Hoppe, vingt ans ou presque après son départ, constituait une énigme. La dernière information à son sujet, à savoir qu’il était médecin à Bonn, datait déjà̀ de plusieurs années. Aussi avançait-on toutes sortes de raisons pour expliquer sa décision. Un tel estimait qu’il avait perdu son travail, tel autre qu’il était endetté jusqu’au cou; Florent Keuning de l’Albertstrasse pensait qu’il venait uniquement pour retaper sa maison avant de la vendre alors qu’Irma Nüssbaum suggérait que le docteur avait fondé une petite famille et voulait fuir la vie citadine. De tous, c’est elle qui était le plus près de la vérité́, même si, après coup, elle reconnaissait sans difficulté́ que ça lui avait fait un choc à elle aussi d’apprendre que Doktor Hoppe était le père de triplés difformes à peine âgés de quelques semaines.
Cette lugubre découverte, Meekers L’Asperge la fit dès le premier après-midi. Alors que le chauffeur s’éloignait du taxi pour aider Victor Hoppe à ouvrir la grille rouillée, le grand et maigre garçon, intrigué par les pleurs incessants, se glissa près du véhicule et jeta un coup d’œil par la vitre. Ce qu’il vit alors sur la banquette arrière le choqua tellement qu’il tomba illico dans les pommes, devenant du même coup le premier patient de Doktor Hoppe : quelques claques et Meekers L’Asperge retrouva ses esprits. Il cligna des paupières, son regard fusa du docteur à la voiture; vite, il se remit debout et sprinta pour rejoindre ses copains sans se retourner une seule fois. Chancelant sur ses jambes, il passa un bras sur les larges épaules de son camarade de classe Robert Chevalier – tous deux étaient en quatrième primaire – et posa une main sur l’épaule gauche de Julius Rosenboom, son cadet de trois ans qu’il dépassait de deux têtes.
 
– Qu’est-ce que t’as vu, Asperge? lui demanda Seppe La Boulange, faisant plus ou moins face à ses copains, le ballon sous le bras et la tête tournée vers Gunther Weber, le sourd, de façon à ce que lui aussi pût suivre ce qu’il disait.
 
– Ils sont..., commença-t-il, mais, redevenant tout blême, il ne put aller plus loin.
 
– Arrête ton chichi ! fit Robert Chevalier qui lui flanqua une claque sur l’épaule : C’est qui « ils » ? Il y a plusieurs bébés?
 
– Trois. Il y en a trois, répondit Meekers L’Asperge tout en levant autant de doigts maigres.
 
– Twois willes ? demanda Gunther, montrant une grimace adipeuse à la vue des trois doigts dressés.
 
– Je n’ai pas eu le temps de voir, répondit Meekers L’Asperge. Mais ce que j’ai vu... Il se pencha, porta les yeux au loin, à l’endroit où Doktor Hoppe et le chauffeur ouvraient la grille, et fit signe à ses quatre copains d’approcher.
 
– Leur tête..., reprit-il à voix basse, elle est fendue. Et de sa main droite tendue, il traça une rapide ligne verticale du haut de son front jusque sous son menton et passant sur l’arête du nez. Non sans accompagner son geste d’un :
 
– Tchac !
 
Effrayés, Gunther et Seppe reculèrent d’un pas tandis que Robert et Julius restaient les yeux fixés sur la face étroite de leur copain comme si celle-ci menaçait de se diviser en deux.
 
– Je vous jure. On voit le fond de leur gorge. Et aussi, je ne mens pas, leur petite cervelle.
 
– Leur wuoi? demanda Gunther.
 
– Leur petite cervelle! répéta Meekers L’Asperge en tapant du bout de l’index sur le front du sourd.
 
– Bwèèèrk! s’exclama ce dernier.
 
– Ça ressemble à quoi ? demanda Robert.
 
– À une noix. Mais en bien plus gros. Et tout visqueux.
 
– Oh la la, fit Julius en sentant des frissons lui parcourir le dos.
 
– Si la vitre avait été ouverte, continua Meekers L’Asperge, se la jouant et tendant le bras, j’aurais pu pour ainsi dire me servir.
 
Bouche bée, les autres suivirent le mouvement de la main qu’il tenait comme une serre. Mais dans la seconde suivante, il montra, avec cette même main, toujours le même endroit, environ trente mètres plus loin, amenant tous les regards à se porter sur le taxi dont Victor Hoppe ouvrait la portière arrière. Le docteur disparut, tête et buste dans la voiture, pour réapparaître quelques secondes plus tard, portant une grande nacelle bleu foncé d’où montaient toujours des pleurs atroces. La tenant par les deux poignées, il parcourut l’allée du jardin et entra, suivi de près par le chauffeur du taxi qui traînait deux lourdes valises. Deux ou trois minutes plus tard, au cours desquelles un bourdonnement de voix s’était élevée sur la place du village et tout autour, l’homme ressortit, referma derrière lui la porte et se hâta de remonter à bord de son véhicule et de démarrer, visiblement soulagé.
 
Cet après-midi-là, au Terminus, Jacques Meekers tint le crachoir –décrivant par le menu, et sans craindre d’en rajouter, ce que son fils avait vu. Les villageois étaient tout oreilles, surtout les anciens qui purent témoigner que Victor Hoppe lui-même avait une malformation du visage.
 
– Un bec-de-lièvre, expliqua Otto Lelieux.
 
– Comme son père, se souvint Ernst Liebknecht. Il lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau.
 
– De l’eau d’un robinet rouillé, alors, plaisanta Wilfred Nüssbaum.
 
– T’as vu ses cheveux ? Et cette barbe ? Aussi rouge que... que... – Que les poils du diable ! cria tout à coup le borgne Josef Zimmermann. Un grand silence tomba sur le café́. Tous les regards étaient tournés vers le vieillard ; en signe de mise en garde, il leva un doigt en l’air avant de faire retentir une nouvelle fois sa voix éméchée :
 
– Et il est venu avec ses anges exterminateurs ! Ouvrez l’œil, car ils frapperont dès qu’ils en auront l’occasion ! On aurait dit que ses paroles avaient ouvert des vannes : soudain, des histoires rejaillirent de la mémoire d’autres consommateurs, qui toutes jetaient le discrédit sur le médecin. Au bout du compte, chacun avait une anecdote à raconter à son sujet ou au sujet de ses parents, et plus le soir avançait, plus elles augmentaient en nombre, la plupart connues seulement par ouï-dire mais dont personne n’aurait songé à mettre en doute la véracité́.
 
Il a grandi dans un asile de fous. Ça, il le tenait de sa mère. Elle est morte folle. C’est l’abbé́ Kaisergruber, déjà̀ lui, qui l’a baptisé. Le gosse criait comme un écorché vif. À ce qu’il paraît, son père se serait... vous savez... l’arbre à côté́ de la maison. Son fils n’était même pas à l’enterrement. On ne l’a plus jamais revu depuis cette époque. La maison n’a été́ louée qu’une fois. Au bout de trois semaines, les locataires avaient déjà̀ quitté les lieux.
 
Des esprits. Qu’ils ont dit. Ça frappait, ça cognait tout le temps.
 
Les semaines suivantes, Doktor Hoppe se montra dans le village avec la régularité́ d’une horloge. Tous les lundis, mercredis et vendredis, à dix heures et demie pile du matin, il empruntait le même trajet qui le menait de la banque, rue Galmeistrasse, à l’épicerie de Martha Bollen, sur la place, en passant par la poste, Aachener Strasse. D’un pas raide, tête basse, il se hâtait d’un endroit à l’autre comme quelqu’un qui se sait surveillé et qui souhaite rentrer au plus tôt chez lui. Ce faisant, il attirait encore plus l’attention des villageois ; souvent, ceux qui le voyaient arriver au loin changeaient de trottoir pour le suivre du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. Tant Martha Bollen que Louis Denis, l’employé́ de banque, et Arthur Boulanger, le receveur des postes, racontaient que Doktor Hoppe était un homme avare de mots. S’il paraissait très timide, il se montrait néanmoins aimable. Ne manquant jamais de dire : « Guten Tag », « Danke schön » et « Auf Wiedersehen », chaque mot trahissant d’ailleurs son défaut d’élocution.
 
– Il avale certaines syllabes, disait Louis Denis.
 
– Il parle beaucoup du nez, et toujours sur un ton monocorde. Sans jamais vous regarder dans les yeux, disait Martha.
 
Comme on lui demandait souvent ce que le docteur achetait, elle répondait systématiquement :
- Les trucs habituels. Des couches, des pots pour bébé́, du lait, des produits Bambix, de la lessive, du dentifrice, ce genre de choses.
 
Mais elle se penchait ensuite au-dessus de son comptoir, plaçait la main en vasque sur le côté́ de sa bouche et poursuivait à voix basse : « À chaque fois, il achète aussi deux recharges pour polaroïd. Que faut- il avoir dans la tête pour prendre autant de photos de gosses comme ça ? »
 
La plupart des clients exprimaient leur incompréhension, ce dont Martha profitait pour les inviter à s’approcher encore plus près. Et pour conclure sur un ton qui aurait pu laisser croire qu’elle parlait d’un crime atroce : « Et il paie à chaque fois avec des billets de 1 000 francs. »
 
Quant à l’origine de ces coupures, Louis Denis racontait que le docteur venait de temps à autre changer des Deutsche Marks contre de l’argent belge. Malgré́ cela, il n’avait toujours pas ouvert de compte. On pouvait donc supposer qu’il gardait de grosses sommes chez lui.
 
Comme Doktor Hoppe ne faisait rien pour se constituer une clientèle, comme il n’avait placé sur la grille aucune plaque ni aucune heure de consultation, les villageois en déduisirent qu’il pouvait pour l’instant vivre de revenus accumulés au cours des années, quelle qu’ait été́ son activité́ par le passé.
 
 
Pourtant, il semblait bien qu’il se proposait d’exercer un jour ou l’autre dans le village puisque, au cours des premières semaines, on vit au moins trois camions allemands s’arrêter devant son domicile pour livrer du matériel médical. Dans la maison d’en face, à moitié cachée derrière les rideaux de sa cuisine, Irma Nüssbaum avait relevé́ à chaque fois le numéro minéralogique et l’heure de livraison, et pris quelques notes sur ce qu’on déchargeait. Elle avait reconnu sans peine certaines choses, par exemple une table d’examen, une grande balance et une potence de perfusion mais, la majorité́ des caisses en bois blanc ayant gardé leur secret, son imagination les remplirent de moniteurs, de microscopes, de scalpels, de verres gradués et de tubes à essai. Après chaque livraison, elle faisait un rapport circonstancié aux autres femmes du village ; et après avoir vu, début janvier, par un matin très froid, son voisin vêtu d’une blouse blanche, un stéthoscope au cou, prendre son courrier dans sa boîte aux lettres puis scruter avec circonspection la rue, elle annonça partout que le cabinet de Doktor Hoppe était officiellement ouvert et qu’il attendait, plein d’impatience, ses premiers patients.
 
Quelques villageois courageux admirent qu’ils avaient de toute façon l’intention de consulter, ne fût-ce que pour entrapercevoir les enfants. Ces derniers, restés en effet invisibles depuis le début, avaient entre- temps acquis peu à peu le statut de mystère, un mystère plus grand que la sainte Trinité. Cela dit, le premier dimanche après leur arrivée, le sermon de l’abbé́ Kaisergruber, prêtre de la paroisse depuis près de quarante ans, avait inspiré la peur aux derniers sceptiques.
 
« Vous êtes prévenus, vous, croyants ! avait-il crié en chaire, l’index dressé. Vous êtes prévenus, car le grand dragon a été́ précipité́, le serpent ancien, celui qui est appelé́ le diable et Satan, le séducteur de toute la terre ! Je vous le dis, il a été́ précipité́ sur la terre et ses anges avec lui. »
 
Le pasteur du village avait alors marqué une courte pause, laissant aller son regard sur ses deux bonnes centaines de paroissiens, puis, tendant le doigt vers la première rangée, où étaient assis les enfants, bien coiffés et vêtus de leur plus beau costume, il avait mis en garde ceux-ci à voix haute : « Agissez avec pondération et vigilance ! Le diable, votre ennemi, rôdé tel un lion rugissant, dans l’attente de dévorer sa pro- chaine proie! »
 
Toutes les personnes présentes avaient alors vu, en même temps que retentissaient ces derniers mots, l’index tremblant dirigé vers Meekers L’Asperge, lequel était devenu tout pâle et ne s’était plus montré les jours suivants sur la place du village.

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Présente édition : traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 janvier 2010, 458 pages

lundi, 01 février 2010

Céanothes et Potentilles - Martine Pagès - 2010

bibliotheca ceanothes et potentilles

Blanche est une femme comme toutes les autres, ni belle, ni laide, un peu ronde, et surtout sans aucune particularité. C'est la fille qui jamais n'attire l'attention autour d'elle, du moins c'est ce qu'elle croit et elle en est persuadée. Des amis ? Elle n'en a pratiquement pas. Un amoureux ? Non plus. Seul son travail chez un pépiniériste la fait vivre au jour le jour. Et son travail c'est aussi sa passion. Elle adore les fleurs. Ses préférées sont à la Rangée 7 au magasin Pep, son refuge, où elle traîne continuellement entre les roses, les céanothes et les potentilles. Mais cette vie solitaire la pèse énormément. Elle recherche le grand amour. Et cela tombe bien, son voisin, Anthony, magnifique. Mais hélas elle n'a jamais réussi à attirer son attention, et n'a jamais rien obtenu de plus qu'un simple bonjour lorsqu'elle le croise dans son immeuble.
Et un beau jour Blanche décide de provoquer le destin. Elle ne peut plus attendre que le prince charmant arrive sur son fier destrier, il faut qu'elle aille le chercher elle-même. Et pour cela tous les plans sont bons.
Mais où va la mener sa solitude extrême ? La folie n'est parfois qu'à un seul palier de la tragédie.

Céanothes et Potentilles est le premier roman de l'écrivain français Martine pagès et paraît en 2010 aux éditions Volpilière. Le livre nous conte la dramatique histoire d'une personne tout à fait seule et qui tente par tous les moyens de sortir de cette terrible solitude qui la peine. Blanche subit la vie de façon passive, tel un long ennui routinier qui ne cesse jamais. Et s'en sortir peut s'avérer bien tragique. Le roman n'est pourtant pas triste pour autant ! Le tout est raconté du point de vue de Blanche, qui, à l'aide d'une grande imagination parfois très fantaisiste, s'embellit sa vie, en portant son attention sur toutes les belles petites choses qui la composent. Le tout, même lors de sa fin tragique, paraît tel un rêve, beau et drôle à la fois... mais ce n'est hélas qu'un leurre, le lecteur s'en rendra vite compte par lui-même. C'est peut-être là la principale qualité de ce roman : décrire la tragédie avec le sourire, et cela fonctionne parfaitement. De plus l'histoire est contée dans une belle écriture poétique et toujours savoureuse qui entraîne le lecteur du début à la fin sans jamais l'ennuyer.

Céanothes et Potentilles de Martine Pagès est un roman savoureux et terrible à la fois, un texte poignant qui ne laissera guère indifférent.

A découvrir !

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Présente édition : Editions Volpilière, 7 janvier 2010, 90 pages

18:40 Écrit par Marc dans Pagès, Martine | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : martine pages, litterature francaise, romans psychologiques, solitude | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 31 janvier 2010

Shutter Island - Dennis Lehane - 2003

bibliotheca shutter island

"3 mai 1993

Il y a des années que je n'ai pas revu l'île. La dernière fois, c'était du bateau d'un ami qui s'était aventuré dans l'avant-port ; je l'ai aperçue au loin, par-delà le port intérieur, enveloppée d'une brume estivale, pareille à une tache de peinture laissée par une main insouciante sur la toile du ciel.
Je n'y ai pas remis les pieds depuis plus de vingt ans, et pourtant, Emily affirme (parfois pour rire, parfois le plus sérieusement du monde) que c'est comme si je n'en était jamais parti (...)."


Shutter Island est un îlot au large de Boston qui abrite un hôpital psychiatrique, du nom d'Ashecliffe, semblable à une forteresse accueillant des malades atteints de troubles mentaux graves et coupables de crimes abominables. L'établissement se veut pratiquer une médecine expérimentale et agît pour cela dans un certain secret. Un matin de septembre 1954, le marshal Teddy Daniels et son équipier Chuck Aule débarquent sur l'île pour enquêter sur l'évasion d'une certaine Rachel Solando, une jeune femme internée après avoir tué par noyade ses trois enfants. Comment a-t-elle pu sortir de sa cellule fermée à clef de l'extérieur ? Aucun indice n'est présent, le personnel a bien suivi les procédures et rien n'est à redire contre quiconque, sauf peut-être une note, laissée par la fuyarde, sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres, sans signification apparente. Est-ce l'oeuvre incohérente d'une malade ou alors un cryptogramme, menant à une véritable piste à suivre pour les policiers ? Pour Teddy Daniels, grand amateur d'énigmes, cette note n'est pas un hasard. Mais les problèmes de l'enquête sont ailleurs. Dès leur arrivée les deux policiers perçoivent l'étrange et oppressante ambiance de ce lieu isolé. Ils comprennent vite que personne ne les aidera dans leur mission et ils se posent de nombreuses questions : quel rôle jouent sur l’île les médecins qui dirigent cet hôpital et quelles méthodes expérimentent-ils sur leurs patients ? À quoi sert le phare qui domine l’îlot et dont l’entrée semble inaccessible ? Persuadés que l’évadée a bénéficié de complicités, les deux marshals vont ruser pour découvrir tout ce qu’on leur cache. Mais la tempête qui surgit les coupe définitivement du continent et les deux policiers ne peuvent que compter sur eux-mêmes. Petit à petit, ce drame fait ressurgir chez Teddy des éléments de son passé : il a connu la douleur de perdre sa femme dans un incendie criminel. Mais lorsque Chuck Aule découvre que le pyromane responsable des malheurs de son collègue se trouve interné sur l’île, il s’interroge sur Teddy : celui-ci est-il venu pour enquêter ou pour se venger ?
Les deux policiers s'enfoncent de plus en plus dans ce mystère, de plus en plus opaque et angoissant, et cela jusqu'au choc final de la vérité. Une vérité qui ne laissera personne indemne.

Shutter Island
de l'écrivain Dennis Lehane sort en 2003 et s'impose d'emblée comme l'un des plus grands romans noirs de ce 21ème siècle.Le succès est à la fois critique et populaire, et après lecture de ce roman, pas de doute à avoir, je n'ai que rarement été aussi impressionné. L'intrigue de départ semble classique : deux policiers débarquent sur le lieu d'un crime, une évasion d'un hôpital-pénitencier, et retrouvent des indices et énigmes qui les font avancer. Mais dès les premières pages c'est avant tout une ambiance terriblement angoissante qui s'impose, de celles qui étouffent et dont on ne voit comment on puerait s'en sortir. Les mystères sont omniprésents, l'hôpital cache quelque chose d'horrible, de maléfique, dont personne ne peut encore deviner la nature. Vient s'ajouter à cela la personnalité complexe du personnage principal, le marshal Teddy Daniels, au passé trouble, et qui peu à peu se révèle au lecteur. Lui aussi a des secrets, il cache des choses. Dennis Lehane met ainsi en scène la lente descente aux enfers de son personnage vers les tréfonds de l'âme humaine, et nous faisant vivre toutes ses angoisses dans un style de narration proche d'un cauchemar. L'intrigue est solide, les dialogues percutants, tous les personnages tiennent la route et se développent en profondeur. Après de nombreux tourments, provoqués par la lecture, Lehane réserve finalement au lecteur une fin époustouflante qui laisse tout simplement pantoise.  Et le roman d'un coup prend encore une dimension supplémentaire, imprévisible et difficilement imaginable.


Le roman a été adapté au cinéma en 2010 sous la direction du réalisateur Martin Scorsese, avec l'acteur américain Leonardo Di Caprio dans le rôle principal.

Shutter Island
de Dennis Lehane est un grand roman, parfait de tout point de vue, angoissant et terrifiant, qui ne laissera personne indifférent.


Un roman à lire et relire !

Un véritable chef-d'oeuvre !

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Présente édition
: traduit de l'anglais par Isabelle Maillet, Editions Payot & Rivages, 16 septembre 2009, 392 pages

Voir également:
- Gone Baby Gone - Dennis Lehane (1996), présentation 

lundi, 11 janvier 2010

Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1848

bibliotheca les nuits blanches

Un jeune home solitaire et romanesque rencontre au hasard de ses pérégrinations à travers Saint-Pétersbourg, une fille éplorée : la belle et délicieuse Nastenka. Celle-ci pleure un amour qu’elle croit perdu, un ancien locataire de sa grand-mère avec qui elle serait partie s’il ne l’en avait pas dissuadée. Il lui a promis de partir et de revenir au bout d’un an, quand ses affaires seront réglés. Hélas un an vient de passer et il ne donne pas signe de vie. Le narrateur tombe amoureux de Nastenka dès les premiers instants de leur rencontre, elle le lui interdit cependant voulant faire de lui un ami et un confident. Et pendant quatre nuits, fou d’amour, il va tout faire pour rendre heureuse sa belle en lui retrouvant son ancien fiancé. A la quatrième nuit il n’en peut plus et déclare sa flamme à Nastenka, alors que le fiancé reste toujours introuvable. Les deux amoureux se précipitent dans les bras l’un de l’autre et restent enlacés durant toute la nuit. Le lendemain le narrateur reçoit cependant une lettre d’excuse de Nastenka : son fiancé est revenu et elle est partie avec lui.
 
Le roman Les nuits blanches, sous-titré Roman sentimental (Extraits des souvenirs d’un rêveur), de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski raconte une belle histoire d’amour qui grandit tel un rêve pour le narrateur avant de rechuter dans la dure réalité au bout de quatre nuits d’intense bonheur amoureux. Par ce roman qui prend souvent l’allure d’un conte, l’auteur tente de montrer à la fois la beauté et, surtout, la cruauté de l’amour. Le désarroi du narrateur à la fin du roman émeut réellement. A l’aide d’une écriture très poétique l’auteur porte le lecteur d’un coup à travers ce court et sublime roman, qui y entre tel qu’il entrerait dans un rêve.
 
Les nuits blanches est un magnifique roman sur l’amour du grand auteur russe qu’est Fédor Dostoïevski.
 
A lire !

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Extrait : premier chapitre
 
PREMIÈRE NUIT
 
La nuit était merveilleuse - une de ces nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement : Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? - et cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune !
 
En pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne. Je m’effrayais à l’idée que j’allais être seul. Depuis déjà trois jours, cette crainte germait en moi sans que je pusse me l’expliquer, et depuis trois jours j’errais à travers la ville, profondément triste, sans rien comprendre à ce qui se passait en moi. À Nevsky, au jardin, sur les quais, plus un seul visage de connaissance. Sans doute, pas un ne me connaît parmi ces visages de connaissance, mais moi je les connais tous et très particulièrement ; j’ai étudié ces physionomies, j’y sais lire leurs joies et leurs tristesses, et je les partage. Je me suis lié d’une étroite amitié (peu s’en faut du moins, car nous ne nous sommes jamais parlé) avec un petit vieillard que je rencontrais presque tous les jours, à une certaine heure, sur la Fontanka. Un vénérable petit vieillard, toujours occupé à discuter avec lui-même, la main gauche toujours agitée et, dans la droite, une longue canne à pomme d’or. Si quelque accident m’empêchait de me rendre à l’heure ordinaire à la Fontanka j’avais des remords, je me disais : Mon petit vieillard a le spleen. Aussi étions-nous vivement tentés de nous saluer, surtout quand nous nous trouvions tous deux dans de bonnes dispositions. Il n’y a pas longtemps, — nous avions passé deux jours entiers sans nous voir, — nous avons fait ensemble simultanément, le même geste pour saisir nos chapeaux. Mais nous nous sommes rappelé à temps que nous ne nous connaissions pas et nous avons échangé seulement un regard sympathique.
 
Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage. » Ou bien : « Comment va la santé ? Demain on me répare. » Ou bien : « J’ai failli brûler, Dieu ! que j’ai eu peur ! » etc. D’ailleurs, je ne les aime pas toutes également, j’ai mes préférences. Parmi mes grandes amies, j’en sais une qui a l’intention de faire, cet été, une cure chez l’architecte : je viendrai certainement tous les jours dans sa rue, exprès pour voir si on ne la soigne pas trop, car ces médecins-là !... Dieu la garde !
 
Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle. Un certain jour, ma pauvre amie me dit avec une inexprimable tristesse : « On me peint en jaune ! les brigands ! les barbares ! Ils n’épargnent rien, ni les colonnes, ni les balustrades... » et en effet mon amie jaunit comme un citron. On eût dit que la bile se répandait dans son corps ! Je n’eus plus le courage d’aller la voir, la pauvre jolie ainsi défigurée, ma pauvre amie peinte aux couleurs du Céleste Empire !…
 
Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.
 
Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ?pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ? Et je m’étonnais de remarquer, pour la première fois, la laideur de mes murs enfumés et du plafond où Matrena cultivait des toiles d’araignées avec grand succès. J’examinais mon mobilier, meuble par meuble, me demandant devant chacun : N’est-ce pas là qu’est le malheur ? (Car, en temps normal, il suffisait qu’une chaise fût placée autrement que la veille pour que je fusse hors de moi.) Puis je regardais par la fenêtre... Rien, nulle nouvelle cause d’ennui. J’imaginai d’appeler Matrena et de lui faire des reproches paternels au sujet de sa saleté en général et des toiles d’araignées en particulier ; mais elle me regarda avec stupéfaction et c’est tout ce que j’obtins d’elle ; elle sortit de la chambre sans me répondre un seul mot. Et les toiles d’araignées ne disparaîtront jamais.
 
C’est ce matin seulement que j’ai compris de quoi il s’agissait : hé ! hé ! mais... ils ont tous fichu le camp à la campagne !... (Passez-moi ce mot trivial, je ne suis pas en train de faire du grand style.) Oui, tout Pétersbourg est à la campagne... Et aussitôt chaque gentleman honorable, je veux dire d’extérieur comme il faut, qui passait en fiacre, se transformait à mes yeux en un estimable père de famille qui, après ses occupations ordinaires, s’en allait légèrement dans sa maison familiale, à la campagne. Tous les passants, depuis trois jours, avaient changé d’allure et tout en eux disait clairement : Nous ne sommes ici qu’en passant, et dans deux heures nous serons partis.
 
S’il s’ouvrait dans ma rue une fenêtre où d’abord avaient tambouriné de petits doigts blancs comme du sucre, puis d’où sortait une jolie tête de jeune fille qui appelait le marchand de fleurs, il ne me semblait pas du tout que la jeune fille prétendît se faire, avec ces fleurs, un printemps intime dans son appartement étouffant de Saint-Pétersbourg, cela signifiait au contraire : « Ces fleurs ! ah ! bientôt, j’irai les reporter dans les champs ! »
 
Plus encore, - car j’ai fait des progrès dans ma nouvelle découverte, - je sais déjà, rien qu’à l’aspect extérieur, discerner dans quelle villa telle personne demeure. Les habitants de Kamenni, des îles Aptekarsky ou de la route de Petergov, se distinguent par des manières recherchées, d’élégants costumes d’été et de jolies voitures. Les habitants de Pargolovo et au delà ont un caractère particulier de sagesse et de bonne tenue. Ceux des îles Krestovsky ont une imperturbable gaîté.
 
Rencontrais-je une procession de charretiers qui marchaient paresseusement, les guides dans leurs deux mains, auprès de leurs charrettes chargées de montagnes de meubles, tables, chaises, divans turcs et pas turcs, ustensiles de ménage, le tout terminé assez souvent par une cuisinière qui, assise au sommet du tas, couvait les biens de ses maîtres ; regardais-je glisser sur la Neva des bateaux eux aussi chargés de meubles : charrettes et bateaux se multipliaient à mes yeux, il me semblait que toute la ville s’en allait, que tout déménageait par caravanes, que la ville allait être déserte. J’en étais attristé, offensé. Car moi, je ne pouvais aller à la campagne ! J’étais pourtant prêt à partir avec chaque charrette, avec chaque monsieur un peu cossu qui louait une voiture. Mais pas un, pas un seul ne m’invitait. On eût dit que tous m’oubliaient, comme si j’étais pour eux un étranger !
 
Je marchais beaucoup, longtemps, de sorte que je finissais par ne plus savoir où j’étais, quand j’aperçus les fortifications. Immédiatement je me sentis joyeux. Je m’engageai à travers les champs et les prairies, je n’éprouvais aucune fatigue. Il me semblait même qu’un lourd fardeau tombait de mon âme. Tous les gens en carrosses me regardaient avec tant de sympathie qu’un peu plus ils m’auraient salué. Tous étaient contents, je ne sais pourquoi ; tous fumaient de beaux cigares. Moi j’étais heureux. Je me croyais tout à coup transporté en Italie, tant la nature m’étonnait, pauvre citadin à demi malade, à demi mort de l’atmosphère empoisonnée de la ville.
 
Il y a quelque chose d’ineffablement touchant dans notre campagne pétersbourgeoise, quand, au printemps, elle déploie soudain toute sa force, s’épanouit, se pare, s’enguirlande de fleurs. Elle me fait songer à ces jeunes filles languissantes, anémiées, qui n’excitent que la pitié, parfois l’indifférence, et brusquement, du jour au lendemain, deviennent inexprimablement merveilleuses de beauté : vous demeurez stupéfaits devant elles, vous demandant quelle puissance a mis ce feu inattendu dans ces yeux tristes et pensifs, qui a coloré d’un sang rose ces joues pâles naguère, qui a répandu cette passion sur ces traits qui n’avaient pas d’expression, pourquoi s’élèvent et s’abaissent si profondément ces jeunes seins ? Mon Dieu ! qui a pu donner à la pauvre fille cette force, cette soudaine plénitude de vie, cette beauté ? Qui a jeté cet éclair dans ce sourire ? Qui donc fait ainsi étinceler cette gaîté ? Vous regardez autour de vous, vous cherchez quelqu’un, vous devinez... Mais que les heures passent et peut-être demain retrouverez-vous le regard triste et pensif d’autrefois, le même visage pâle, les mêmes allures timides, effacées : c’est le sceau du chagrin, du repentir, c’est aussi le regret de l’épanouissement éphémère... et vous déplorez que cette beauté se soit fanée si vite : quoi ! vous n’avez pas même eu le temps de l’aimer !...
 
Je ne rentrai dans la ville qu’assez tard ; dix heures sonnaient. La route longeait le canal ; c’est un endroit désert à cette heure... Oui, je demeure dans la banlieue la plus reculée.
 
Je marchais en chantant. Quand je suis heureux je fredonne toujours. C’est, je crois, l’habitude des hommes qui, n’ayant ni amis ni camarades, ne savent avec qui partager un moment de joie.
 
Mais ce soir-là me réservait une aventure.
 
À l’écart, accoudée au parapet du canal, j’aperçus une femme. Elle semblait examiner attentivement l’eau trouble. Elle portait un charmant chapeau à fleurs jaunes et une coquette mantille noire.
 
« C’est une jeune fille et sûrement une brune, » pensai-je.
 
Elle semblait ne pas entendre mes pas et ne bougea point quand je passai auprès d’elle en retenant ma respiration et le cœur battant très fort.
 
« C’est étrange, pensai-je ; elle doit être très préoccupée. »
 
Et tout à coup je m’arrêtai, il me semblait avoir entendu des sanglots étouffés.
 
« Je ne me trompe pas, elle pleure. »
 
Un instant de silence, puis encore un sanglot. Mon Dieu ! mon cœur se serra. Je suis d’ordinaire très timide avec les femmes, mais dans un pareil moment !... — Je retournai sur mes pas, je m’approchai d’elle et j’aurais certainement prononcé le mot : « Madame, » si je ne m’étais rappelé à temps que ce mot est utilisé au moins dans mille circonstances analogues par tous nos romanciers mondains. Ce n’est que cela qui m’arrêta, et je cherchais un mot plus rare quand la jeune fille m’aperçut, se redressa et glissa vivement devant moi en longeant le canal. Je me mis aussitôt à la suivre. Mais elle s’en aperçut, quitta le quai, traversa la rue et prit le trottoir. Je n’osais traverser la rue à mon tour, mon cœur sautait dans ma poitrine comme un oiseau en cage. Heureusement le hasard me vint en aide.
 
Sur le trottoir où marchait l’inconnue et tout près d’elle surgit un monsieur en frac ; d’un âge « sérieux » : on n’eût pu dire, par exemple, que sa démarche aussi fût sérieuse. Il se dandinait en rasant prudemment les murs. La jeune fille filait droit comme une flèche, d’un pas à la fois précipité et peureux, comme font toutes les jeunes filles qui veulent éviter qu’on leur offre de les accompagner ; et certes, avec son allure mal assurée, le monsieur dont l’ombre se dandinait sur les murs n’eût pu la rejoindre s’il ne s’était brusquement mis à courir. Elle allait comme le vent, mais son persécuteur gagnait du terrain, il était déjà tout près d’elle, elle jeta un cri, et... Je remerciai la destinée pour l’excellent bâton que je tenais dans ma main droite. En un instant je fus de l’autre côté, le monsieur prit en considération l’argument irréfutable que je lui proposai, se tut, recula et, seulement quand nous l’eûmes distancé, se mit à protester en termes assez énergiques ; mais ses paroles se perdirent dans l’air.
 
- Prenez mon bras, dis-je à l’inconnue.
 
Elle passa silencieusement sous mon bras sa main tremblante encore de frayeur. Ô le monsieur inattendu ! Comme je le bénissais !
 
Je jetai un rapide regard sur elle. Elle était brune comme je l’avais deviné, et fort jolie. Ses yeux étaient encore mouillés de larmes, mais ses lèvres souriaient. Elle me regarda furtivement, rougit un peu et baissa les yeux.
 
- Vous voyez ! Pourquoi m’aviez-vous repoussé ? Si j’avais été là, rien ne serait arrivé...
 
- Mais je ne vous connaissais pas, je croyais que vous aussi...
 
- Me connaissez-vous davantage, maintenant ?
 
- Un peu. Par exemple, vous tremblez, pensez-vous que je ne sache pas pourquoi ?
 
- Oh ! vous avez deviné du premier coup ! m’écriai-je transporté de joie que la jeune fille fût si intelligente, car l’intelligence et la beauté vont très bien ensemble. - Oui, vous avez deviné à qui vous aviez affaire. C’est vrai, je suis timide avec les femmes. Je suis même plus ému maintenant que vous ne l’étiez, vous, quand ce monsieur vous a fait peur. C’est comme un rêve... Non, c’est plus qu’un rêve, car jamais, même en rêve, il ne m’arrive de parler à une femme.
 
- Que dites-vous ? Vraiment ?
 
- Oui. Si mon bras tremble, c’est que jamais encore une aussi jolie petite main ne s’y est appuyée. Je n’ai pas du tout l’habitude des femmes... J’ai toujours vécu seul. Aussi je ne sais pas leur parler. Peut-être bien vous ai-je déjà dit quelque sottise ; parlez franchement, vous le pouvez, je ne suis pas susceptible...
 
- Vous n’avez pas dit de sottise, pas du tout, au contraire, et puisque vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai qu’une telle timidité plaît aux femmes, et si vous voulez tout savoir je vous dirai encore qu’elle me plaît particulièrement. Aussi je vous permets de m’accompagner jusqu’à ma porte.
 
- Mais, dis-je étouffant de joie, vous m’en direz tant que je cesserai d’être timide et alors, adieu tous mes avantages...
 
- Des avantages ! Quels avantages ? Pourquoi faire ? Voilà qui n’est pas bien.
 
- Pardon... Mais comment voulez-vous que je ne désire pas...
 
- Plaire, n’est-ce pas ?
 
- Eh bien ! oui. Oui, soyez bonne, au nom de Dieu ! Écoutez. J’ai vingt-six ans et personne encore ne m’a aimé. Comment donc pourrais-je parler adroitement et à propos ? Pourtant il faut que je parle, j’ai envie de tout vous dire, à vous... Mon cœur crie, je ne puis me taire... Mais le croiriez-vous... pas une seule femme, jamais, jamais... et pas un ami ! et tous les jours je rêve qu’enfin je vais rencontrer quelqu’un, je rêve, je rêve... et si vous saviez combien de fois j’ai été amoureux de cette façon !
 
- Mais comment ? de qui ?
 
- De personne, idéalement. Ce sont des figures de femmes aperçues en rêve. Mes rêves sont des romans entiers. Oh ! vous ne me connaissez pas... Il est vrai, - et il ne se pouvait autrement, - j’ai rencontré deux ou trois femmes, mais quelles femmes ! Ah ! l’éternel pot-au-feu !... Mais vous ririez si je vous racontais que j’ai plusieurs fois fait le rêve que je parlais, dans la rue, à une dame du plus grand monde. Oui, dans la rue, tout simplement : la dame était seule et moi je lui parlais respectueusement, timidement, passionnément. Je lui disais : que je me perds dans la solitude, qu’il ne faut pas me renvoyer, que nulle femme ne m’aime, que c’est le devoir de la femme de ne pas repousser la prière d’un malheureux, que je lui demande tout au plus deux paroles de sœur, deux paroles compatissantes, qu’elle doit donc m’écouter, qu’elle peut rire de moi s’il lui plaît, mais qu’il faut qu’elle m’écoute, qu’il faut qu’elle me rende l’espérance que j’ai perdue... Deux paroles, seulement deux paroles et puis ne la revoir plus jamais !... Mais vous riez... Du reste ce que je dis est en effet très risible.
 
- Ne vous fâchez pas. Ce qui me fait rire, c’est que vous êtes votre propre ennemi. Si vous essayiez vous réussiriez peut-être, même si la scène se passait dans la rue. Plus c’est simple et plus c’est sûr. Pas une femme de cœur, pourvu qu’elle ne fût ni sotte ni, en ce moment même, de mauvaise humeur, n’oserait vous refuser les deux paroles que vous implorez. Pourtant, qui sait ? Peut-être vous prendrait-on pour un fou. J’ai jugé d’après moi, - car moi je sais bien comme vivent les gens sur la terre...
 
- Oh ! je vous remercie, m’écriai-je. Vous ne pouvez comprendre le bien que vous venez de me faire !
 
- Bon, bon... Mais dites-moi, à quoi avez-vous vu que je suis une femme avec laquelle... eh bien, une femme digne... digne... d’attention et d’amitié ? En un mot pas... pot-au-feu, comme vous dites ? Pourquoi vous êtes-vous décidé à vous approcher de moi ?
 
- Pourquoi ? Mais... vous étiez seule, ce monsieur trop entreprenant... il faisait nuit, convenez que c’était le devoir...
 
- Mais non, auparavant déjà, là, de l’autre côté, vous vouliez m’aborder...
 
- Là, de l’autre côté ?... Mais vraiment, je ne sais comment vous répondre, je crains... Savez-vous ? Je me sentais aujourd’hui très heureux. La marche, les chansons que je me suis rappelées, la campagne... jamais je ne me suis senti si bien. Voyez... cela m’a semblé peut-être... pardonnez-moi si je vous le rappelle, j’ai cru vous avoir entendu pleurer, et moi... je n’ai pu supporter cela, mon cœur s’est serré. Ô mon Dieu ! étais-je coupable d’avoir pour vous une pitié fraternelle !... Pouvais-je vous offenser en m’approchant de vous malgré moi ?
 
- Taisez-vous... dit la jeune fille en baissant les yeux et en me serrant la main. J’ai eu tort de parler de cela, mais je suis contente de ne pas m’être trompée sur vous... Eh bien, me voici chez moi. Il faut traverser cette petite ruelle et il n’y a plus que deux pas. Adieu. Merci.
 
- Alors, nous ne nous verrons plus jamais, c’est fini ?
 
- Voyez-vous ! dit en riant la jeune fille, vous ne vouliez d’abord que deux mots, et maintenant... Du reste, nous nous reverrons peut-être...
 
- Je viendrai ici demain... Oh ! pardon, je suis déjà exigeant.
 
- Oui, vous n’avez pas de patience, vous ordonnez presque...
 
- Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille... Cette place m’est déjà chère. - J’ai deux ou trois endroits pareils dans Pétersbourg. Dans l’un d’eux j’ai pleuré... d’un souvenir. Qui sait ? il y a dix minutes, vous aussi vous pleuriez peut-être pour quelque souvenir. Peut-être autrefois avez-vous été très heureuse ici ?
 
- Je viendrai peut-être aussi demain à dix heures, je vois que je ne peux plus vous le défendre... Mais, il ne faut pas venir ici. Ne pensez pas que je vous fixe un rendez-vous, je prévois seulement que j’aurai à venir ici pour mes affaires, mais... eh bien, franchement, je ne serai pas fâchée que vous y veniez aussi. D’abord je puis avoir encore des désagréments comme aujourd’hui, mais laissons cela... En un mot, je voudrais tout simplement vous voir... pour vous dire deux mots. N’allez pas me juger mal pour cela. Ne pensez pas que je donne si facilement des rendez-vous ; je ne vous aurais pas dit cela si... mais que cela reste un secret, c’est la condition...
 
- Une convention, dites tout de suite que c’est une condition ! je consens à tout, m’écriai-je transporté, à tout, je réponds de moi, je serai obéissant, respectueux... vous me connaissez.
 
- C’est précisément parce que je vous connais que je vous invite demain ; mais vous, prenez garde à cette autre condition tout à fait capitale (je vais vous parler franchement) : ne devenez pas amoureux de moi, cela ne se peut pas, je vous assure ; pour l’amitié je veux bien, voici ma main ; mais l’amour, non, je vous en prie.
 
- Je vous jure...
 
- Ne jurez pas, vous êtes inflammable comme la poudre... Ne m’en veuillez pas pour vous avoir dit cela, si vous saviez... Moi non plus je n’ai personne au monde à qui faire une confidence, demander un conseil ; vous, vous êtes une exception, je vous connais comme si nous étions des amis de vingt ans... n’est-ce pas que vous ne me trahirez pas ?
 
- Vous verrez ! Mais comment vivre encore tout ce grand jour ?
 
- Dormez bien, bonne nuit, et rappelez-vous que j’ai déjà confiance en vous. Dites, on n’a pas à rendre compte de tous ses sentiments, même d’une sympathie fraternelle ? C’est vous qui m’avez dit cela, et vous l’avez si bien dit que la pensée m’est venue aussitôt de me confier à vous et de vous dire...
 
- Quoi, mon Dieu ! dire quoi ?
 
- À demain ! que cela reste un secret jusqu’à demain ! Ça vaudra mieux pour vous ! Ça ressemblera mieux à un roman ! — Peut-être vous dirai-je demain... tout, et peut-être ne vous dirai-je rien ! Je veux d’abord causer avec vous, vous mieux connaître.
 
- Moi, déclarai-je avec décision, je vous raconterai demain toute mon histoire ! Mais quoi donc ? Quelque chose de merveilleux se passe en moi. Où suis-je donc ? mon Dieu ! Eh bien ! n’êtes-vous pas contente maintenant de ne pas vous être fâchée tout à l’heure, de ne pas m’avoir repoussé dès le premier mot ? En deux minutes vous m’avez rendu heureux pour toute la vie, oui heureux ! vous m’avez réconcilié avec moi-même ! vous avez peut-être éclairci tous mes doutes ! S’il me revient des instants semblables... Eh bien, je vous dirai demain tout, vous saurez tout, tout...
 
- Alors c’est vous qui commencerez ?

- Entendu.
 
- Au revoir !
 
- Au revoir !
 
Et nous nous séparâmes. J’errai toute la nuit, je ne pouvais me décider à rentrer...
 
« À demain ! »
 

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral

22:31 Écrit par Marc dans Dostoïevski, Fédor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fedor dostoievski, litterature russe, romance, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 05 janvier 2010

Laissez-moi - Marcelle Sauvageot - 1930

bibliotheca laissez-moi

Une jeune femme est de retour à son sanatorium pour tenter de soigner sa tuberculose, lit la lettre de rupture que vient de lui remettre son amant. Celui-ci lui annonce qu'il en mariera une autre en lui jetant les motifs de son désamour, sur le ton péremptoire des lâches, et lui propose une amitié de consolation. Se connaissant condamnée, la jeune femme abandonnée se sait maintenant fiancée à la mort, alors qu'elle n'a qu'à peine trente ans. Elle va écrire une lettre à son amant, une sorte d'épître, que jamais elle n'enverra. Mais qui lui sera salutaire.

Marcelle Sauvageot est l'auteur d'un seul livre, un texte unique et fort, qui retrace ses propres souffrances à la vie. Laissez-moi, initialement intitulé Commentaire est écrit en 1930 alors que l'auteur se sait elle-même malade et proche de la mort. En effet, Marcelle Sauvageot, née en 1900, tombe malade de la tuberculose dès 1926, alors qu'elle vient juste d'être nommée professeur de lettres au collège de garçons de Charleville. Elle passera désormais le plus clair de son temps au sanatorium. Au cours du rude hiver 1929, elle contracte une pleurésie qui aggrave brutalement son cas. En 1930, elle entre au sanatorium de Hauteville dans l'Ain où elle écrit ce seul - et très bref - livre qu'elle va laisser. Quatre ans plus tard elle décèdera de sa maladie.
Le roman, conté sous forme d'un court journal, raconte en fait une rupture sentimentale analysée au plus juste, mais aussi une rupture face à la vie. Car la femme abandonnée se sait également condamnée. Une complainte, ce texte devient pour la femme un véritable exutoire, qu'elle écrit dans l'urgence : dire et écrire pour ne pas sombrer ? Elle en veut à son amant, à la vie, mais elle n'en est pas pour autant aigrie. Au contraire, une certaine force et joie de vivre s'en dégage avec l'impression forte qu'aucun amour ne peut détruire une personne, qui n'a guère besoin de vivre par les autres.

Laissez-moi, l'unique roman de Marcelle Sauvageot, est un texte fort, toujours d'actualité, sur la vie et les sentiments humains.

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Texte intégral :
 
7 novembre 1930

« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Le rythme du train scandait cette phrase incessamment. J'avais froid ; j'essayais de dormir, crispée dans un coin. – Comme j'avais froid ! – Pourquoi ce train était-il parti ? L'angoisse que l'on ressent quand on fait une bêtise me serrait la gorge ; j'avais quitté un fragile bonheur pour retourner dans ce sanatorium ; c'était bête. J'avais eu un peu de joie ces quelques semaines ; sans doute allais-je, en compensation, recevoir un gros chagrin.

« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Je revoyais le visage tourmenté qui me disait cette phrase la veille au soir. Et je revoyais, par surimpression, ce même visage, tout près du mien, avec de grosses larmes dans les yeux, qui me disait : « Épousez-moi, vous me tromperez… » J'aurais voulu que la scène recommençât pour embrasser cette tête et dire : « Je ne vous tromperai pas.  » Mais les choses ne recommencent pas ; et cette phrase, je n'avais pas dû la prononcer, car je ne sais pas parler quand il faut, ni du ton qui convient. Je suis trop émue et je deviens dure pour ne pas me laisser aller à l'émotion. Comment pouvoir faire sentir tout le bouleversement que produit une émotion au moment précis où elle a lieu ? Endormons-nous sur cette phrase berceuse et douce : « Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ?  » Je t'envoie un baiser dans l’air. Si tu m'aimes, je guérirai.

Et quand je serai guérie, tu verras comme tout sera bien. Il me plaît de te dire « tu » puisque tu n'es plus là. Je n'ai pas l'habitude, il me semble que c'est défendu : c'est merveilleux. Crois-tu que je pourrai bien te dire « tu » un jour ? Quand je serai guérie, tu ne trouveras plus que j’ai mauvais caractère. Je suis malade. Tu m'as dit que les malades s'efforçaient d'être plus doux avec ceux qui les entouraient ; et tu m'as cité de beaux exemples. Je ne t'aime pas quand tu fais des sermons ; tu me donnes envie de bâiller, et, si tu me fais des reproches, c'est que tu m'aimes moins : tu me compares à d'autres. Les malades sont doux, mais moi je suis épuisée ; toute ma force s'use à continuer et à dire « merci » à ceux qui ne comprennent pas. Mais toi, qu'avais-tu besoin d'un « merci » ? Tu n'as pas compris parce que tu ne sais pas. Je t'ai demandé de quelle humeur tu serais, si pendant huit jours seulement tu ne dormais pas. Tu m'as répondu que cela ne t'arrivait jamais, mais que ça ne devait pas être agréable. Évidemment tu ne comprends pas. D'ailleurs je sais : quand nous étions à la campagne, tu n’étais pas content ; tu aurais voulu être à Paris où ton amie était. Alors tu étais pressé de repartir et tu me trouvais agaçante. Vois-tu, c'est encore une chose qui s'est tournée contre mes désirs : je croyais te faire plaisir en te demandant de venir. À Paris tu es bien plus gentil… et tu me trouves bien plus gentille : elle est là. Et puis tu n'aimes pas les malades. Tu serais d'avis, je crois, qu'on les enferme, qu'on les supprime. Il faudrait que tu sois malade.

« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Que faut-il croire de cette phrase ? Je sais que tu ne m'aimes plus. Avec quel soin comique évites-tu de me dire : « Je vous aime !  » Tu ne m'auras rien promis. Et pourtant il serait si bon pour moi qui suis seule et qui pars au loin de me bercer sur ton amour avec confiance. J'ai besoin de lui : je voudrais le retrouver quand je reviendrai guérie. La certitude que quelqu'un continue à aimer et à attendre, pour qui le reste n'est qu'un dérivatif momentané et sans pouvoir, est un grand bonheur pour un malade : il a la sensation que la vie qu'il a laissée s'est aperçue de son absence ; il ne peut pas imaginer un avenir neuf ; faible et souffrant de la rupture brutale avec le passé, ce qu'il demande à « plus tard  », c'est de continuer en mieux ce qui était autrefois.

J'aimerais conserver en moi comme un talisman le souvenir d'hier soir. Fermons les yeux pour que l'illusion revienne. C'est la même chose qu'en rêve : il ne faut pas bouger.

Je t'aime.

* * *

Tenay-Hauteville !

J’ai peur. Je voudrais ne pas descendre.

Je voudrais me mettre dans un coin où l'on ne me voie pas. Je voudrais m’oublier moi-même. Quelle joie ce serait de continuer le voyage très loin avec le train ! J’ai attendu en vain une indication du hasard : tout a paru me pousser à partir. Que fallait-il faire ? Maintenant il faut descendre et aller dans cette maison triste. Mais pourquoi faut-il ? Je sens dans les jambes l'hésitation presque voluptueuse qui fait rester immobile quand on a juste une minute pour faire une action décisive. On dit : « Je ne bougerai pas, je ne bougerai pas…  » et à la dernière seconde on fait avec une rapidité incroyable, avec une espèce de folle panique, l'acte qu’on hésitait à accomplir. Je suis brave ; je suis descendue ; j'ai rempli toutes les formalités avec méthode pour me prouver que je suis forte. Quelqu’un m’aime à Paris : je reviendrai. Il pleut et il y a du brouillard ; il est quatre heures, le jour est presque tombé. Il ferait bon à cette heure dans un petit appartement bien chaud prendre le thé avec lui. Nous parlerions du temps où nous étions petits. Il pleut et il fait noir. Je regarde intensément le sanatorium pour prendre d’avance toute la souffrance que je vais y ressentir. J'aurai peut-être moins mal. Des hommes et des femmes en robe de chambre, des yeux caves, des toux ; je me sens redevenir malade. Pourquoi suis-je revenue ? Et dans ma chambre je m’écrase sur une chaise ; un lourd manteau gluant d’ennui, de maladie, de désespoir me plaque les épaules : j'ai froid. Mon beau rêve s’en va en morceaux. Je n’entends plus la voix, je n’ai plus l'enveloppement de son amour. Quand, le matin, le jour nous éveille d’un rêve, nous essayons en fermant les yeux et ne bougeant pas de reconstituer la scène et de la continuer. Mais la lumière du jour a tout détruit : les paroles n'ont plus de timbre, les gestes n'ont plus de sens. On dirait d'un arc-en-ciel qui s'évanouit : quelques teintes survivent un instant, disparaissent, semblent revenir : il n'y a plus rien. C'est ainsi que tout mon beau songe s'en va. Est-il possible qu'il n'y ait plus rien ? Je répète stupidement : m'en aller d'ici… et j'essaie de rattraper les morceaux pour faire revivre la soirée d'hier. Mais c'est un mirage qui se casse.

Demain je t'écrirai et je ne saurai plus te dire «tu», je t'écrirai et je ne saurai pas te dire tout ce que je te dis dans mon cœur. Toi qui es resté là-bas où l'on vit, peux-tu comprendre que je suis prisonnière ? Je ne sais plus parler. Je suis là hébétée et je sens comme une vérité froide et sûre que, quand on est ici, rien n'est plus possible : tu ne peux pas continuer à m'aimer.

* * *

10 décembre 1930

J’ai beaucoup de lettres aujourd'hui : je lirai la sienne la dernière. Elle dira peut-être les choses que j'attends.

Depuis mon retour, ses lettres m'ont déçue et laissée inquiète : vraiment je crois qu'il ne m'aime plus. Depuis deux ans je suis malade, absente souvent ; lui a continué à vivre ; j'ai voulu croire qu'il m'attendrait : mais réellement m'attendait-il ? Les choses lui paraissaient-elles provisoires et incomplètes ? Attendait-il mon retour pour les faire épanouir ? Ou bien mouraient-elles sans regrets de sa part, sûr qu'il était d'en trouver de plus belles quand j'aurais été là ?

Il est vrai que je suis maladroite ; je ne sais pas exprimer un sentiment ; dès que j'en ai dit quelques mots, je me moque de moi, je me moque de l'autre, je détruis par une phrase ironique l'impression produite. C'est une méfiance de moi ; c'est un étonnement de m'entendre dévoiler ce que j'éprouve comme le dévoilent tous les autres. Je m'écoute comme si c’était une autre personne qui parlait et je crois ne plus être sincère ; les mots me paraissent gonfler mes sentiments et les rendre étrangers. Puis il me semble qu'on va sourire ainsi qu'à une enfant qui parle de choses qu'elle ignore. Il n'est pas possible que ce soit moi qui dise : je vous aime. Si l'on me croyait et que je me sois trompée ! Il faut alors que je termine mes phrases par une pirouette qui semble dire : « Vous, vous m'aimez, puisque vous me le dites ; mais moi, je crains qu'en aimant comme je fais, ce ne soit pas ainsi que l'on aime : les autres doivent mieux savoir aimer que moi et mieux savoir le dire.  » J'ai peur de découvrir un jour que je n'aime pas et, d'avance, je fais naître des doutes sur mes sentiments, je redoute qu'on en vienne à m'accuser d'insincérité ; alors j'imagine mille circonstances où je suppose que mon amour fera défaut. J'affirme que je ne serai pas fidèle, alors que, pour ne pas déplaire, ne serait-ce qu'en pensée, à celui à qui j'ai dit que je ne l'aimais pas, je refuse à un autre de m'accompagner au théâtre ou de me baiser le bout des doigts. Et ainsi, en niant que mon cœur aime, je m'attache plus que celui qui me dit : je t’aime.

Je voudrais qu'on me devinât : mais on ne voit que les pirouettes et l'ironie. Lui aussi n'a dû voir qu'elles ; je ne lui ai rien montré d'autre. Est-ce que je n'ai pas trop demandé à son attente ? Pourtant, ces jours derniers, il m'écrivait des lettres où sa jalousie perçait toujours. Il doit bien m'aimer encore. Cette lettre sera peut-être douce.

* * *

« Je me marie… Notre amitié demeure…  » Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je suis restée tout à fait immobile et la chambre a tourné autour de moi. Dans mon côté, là où j'ai mal, peut-être un peu plus bas, i'ai cru qu'on coupait la chair lentement avec un couteau très tranchant. La valeur de toute chose a été brusquement transformée. On aurait dit d'un film immobilisé dont la partie non encore déroulée n'aurait présenté que des pellicules sans images ; sur les pellicules déjà vues, les personnages restaient figés dans des attitudes de pantins en bois : ils n'avaient plus de sens. Ils étaient riches de moi et de mon attente ; je ne savais pas ce qui allait leur arriver, mais je leur avais prêté mon âme ; comme rien ne se produit plus, l'action antérieure se vide et se brise ; j'ai l'impression d'avoir donné mon moi à une armature dont la raideur se rit de mon angoisse : Je ne peux même pas m en prendre à elle. Les gestes ébauchés dans la dernière pellicule impressionnée font mal ; ils étaient pleins de promesses : des pellicules vides tiennent ces promesses.

Quand une souffrance est inconnue, on a plus de force pour lui résister, car on ignore sa puissance : on ne voit que la lutte et on espère qu'une vie plus pleine reprendra plus tard. Mais quand on sait, on voudrait lever les mains pour crier grâce et dire avec une stupeur fatiguée : « Encore ! » On voit d'avance toutes les phases douloureuses par où il faudra passer et on sait qu'après il y a le vide.

Il y aura le réveil au petit matin, quand la souffrance est là encore impuissante et qu'on prie le Seigneur de vous laisser dormir encore. C'est comme une tumeur enveloppée d'ouate : et tout à coup un élancement violent se fait sentir. C'est une image petite, précise, qui, deux jours plus tôt, aurait paru inoffensive ; c'est un geste, un regard, à peine remarqués autrefois, qui, vus en imagination, adressés à une autre, arrêtent les battements du cœur dans un spasme douloureux. C'est un projet imaginé en secret pour « lui » faire plaisir, dont l'inutilité se montre dans une grimace brutale. Dans la journée ou le soir, il y a des, moments de calme, pendant lesquels on est étonné de ne rien sentir ; et l'on guette la phrase, le son, le parfum qui va brusquement faire renaître le mal. La moindre petite chose est prétexte à pleurer ; une phrase stupide lue dans un journal, qui, un autre jour, aurait fait hausser les épaules, jette dans un abîme d'attendrissement. Et l'autre, comment est elle ? On lui donne toutes les qualités et on les voit tous les deux, heureux toujours d'un bonheur extraordinaire ; avant la nouvelle, ce bonheur-là paraissait anodin. Mais maintenant on se sent très misérable et on a envie de dire timidement : « Moi aussi j'aurais pu vous rendre heureux ; vous me l'aviez dit. » On se révolte, on maudit, on voudrait une revanche. La revanche ne vient pas ou vient trop tard, quand on a oublié. Elle serait bonne maintenant, car elle permettrait à l'amour qu'on a encore de se donner et de triompher peut-être. Notre amour n'a plus de pouvoir sur «  son cœur ». Mais si, tout à coup, « il » se mettait à souffrir comme nous à cause de l'autre, ou bien s' «il» nous regrettait, croyant qu'il est trop tard, ce serait une joie d'accourir pour le consoler ; l'amour, en consolant celui qui l'a repoussé, se console lui-même.

C'est dur de songer qu'il n'a plus besoin de moi.

Peut-être toute cette souffrance n'est-elle que l'effet de l'imagination qui suscite des images concrètes et exagère les sentiments ? Pourtant quand j'ai lu « je me marie  », sans qu'aucune image intervînt, j'ai eu mal, mal simplement, sans aucune idée.

Il était naturel que vous me parliez de votre «  amitié » plus pure, puisque débarrassée de désirs, de jalousie, d'attente. Il faut donner quelque chose ; alors on songe à l'amitié, « cette sœur plus noble de l'amour  », et on l'offre en essayant de montrer que c'est bien mieux que cet amour qu'on donnait avant et qu'on donne à une autre maintenant.

Vous êtes assez persuasif ; d'ailleurs on n'est jamais aussi persuasif que quand on est dans votre cas. Comme il faut d'abord se convaincre soi-même, on trouve des arguments ingénieux et un ton chaleureux du plus heureux effet. Et quand on a terminé sa démonstration, on est si content d'avoir réussi quelque chose que si la personne à qui l'on s’adresse n’est pas convaincue, c’est qu’elle a vraiment mauvais caractère.

Savez-vous ce que c'est que l'amitié ? Croyez-vous que ce soit un sentiment plus tiède qui se contente des restes et des menus services que l'on ne peut éviter de se rendre ? L'amitié, je crois que c'est de l'amour plus fort et plus exclusif… mais moins « tapageur  ». L'amitié connaît la jalousie, l'attente, le désir…

Vous étiez mon ami, vous vouliez m'épouser ; cela devait faire beaucoup d'amour.

Et dans la première lettre que je reçus de vous quelques jours après mon arrivée au sanatorium, vous avez écrit : « Je sais que maintenant vous êtes malade sérieusement. Mais ce n'est certainement pas par dévouement pour un autre que vous avez eu cette maladie. » Les autres, alors, ne me devaient rien, car la règle de toute amitié dans le monde, la règle de la vôtre était : « Donnant, donnant. » Je demandais souvent, je ne donnais pas toujours : je ne devais pas chercher ailleurs les causes de ce qui me paraissait être une désaffection de votre part.

Vous m'écriviez des lettres d'amour, vous m'écriviez des lettres jalouses ; vous avez été malheureux tout un soir, car un ami était resté trop longtemps entre nous, et votre dernière lettre disait une telle souffrance que vous ne pouviez la finir. Puis : « Je me marie… notre amitié demeure. » Je ne dis pas que vous m'avez joué une comédie : seulement, ce n'est pas en un jour que vous ne m'avez plus aimée.

Vous m'appeliez « ma grande » ; j'étais celle qui devait tout connaître et vous celui qui devait tout entendre. Mais vous n'avez pas parlé. Ne me dites pas que c'est ma faute et que je devais vous interroger. Un ami n'a pas besoin d'être questionné pour se confier.

Notre amitié sera une très jolie chose à l'avenir ; nous nous enverrons des cartes postales pendant nos voyages et des bonbons en chocolat au Nouvel An. Nous nous ferons des visites ; nous nous dirons nos projets au moment où ils se réaliseront, afin de vexer un peu l'autre et de ne pas subir sa commisération en cas d'échec ; nous prétendrons être ce que nous croyons être et non pas ce que nous sommes ; nous nous dirons beaucoup de «  merci », « excusez-moi », des mots aimables que l'on dit sans penser. Nous serons des amis. Croyez-vous que ce soit nécessaire ?

* * *

14 décembre 1930


Il y a des romances qui commencent comme votre lettre : « Vous que j'ai tant aimée…  » Ce temps du passé, quand résonne encore si proche le présent, est triste comme les fins de fête, lorsque les lampes s'éteignent et qu'on reste seul à regarder partir les couples dans les rues sombres. C'est fini : on n'a plus rien à attendre et pourtant on reste là indéfiniment, sachant que rien ne viendra plus. Vous avez des notes de guitare ; on dirait par moments d'un refrain qui revient : « Je n'aurais pas pu vous donner le bonheur. » C'est une vieille chanson d'autrefois, semblable à une fleur séchée… Le passé devient-il si vite une vieille chose ?

Le Bonheur ? C'est un mot de complainte. Vous, vous le personnifiez, vous l'identifiez, vous le définissez. Peut-on vraiment parler de lui comme vous le faites ?

Quand un parfum plaît, on cherche à le retenir, à le retrouver ; on ne s'en laisse pas complètement griser, afin de pouvoir l'analyser et s'en imprégner peu à peu, au point d'en avoir la sensation physique rien que par le souvenir ; quand le parfum revient, on le respire plus lentement, plus doucement, pour sentir les effluves les plus ténus. Une bouffée brutale de parfum fait tourner la tête, mais laisse une sensation irritante d'incomplet, d'inachevé. Ou bien c'est une suffocation désagréable dont on voudrait se débarrasser afin de respirer librement, ou bien c'est une griserie brutale trop tôt finie parce que seul l'être nerveux a été touché. C'est du bonheur d'être bouleversé et de ne plus rien savoir. Mais avoir encore un petit coin de conscience qui toujours sait ce qui se passe, qui, parce qu'il sait, permet à tout l'être intellectuel et raisonnable d'avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive, avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l'évolution de la joie, la suit jusqu'à ses fins les plus extrêmes, n'est-ce pas du bonheur ? Il y a un petit coin qui ne vibre pas, mais ce petit coin reste le témoin de la joie ressentie. C'est lui qui se souvient et qui peut dire : j'ai été heureux et je sais pourquoi. Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. Il ne faut pas être absent de son bonheur.

Ce coin de moi vous a jugé, vous a mesuré ; et en vous jugeant et en vous mesurant, je voyais vos faiblesses, vos insuffisances ; où est le mal si je restais, si j'acceptais ces insuffisances, si je les aimais ? Oh ! homme, tu veux toujours qu'on t'admire. Toi, tu ne juges pas, tu ne mesures pas la femme que tu aimes. Tu es là, tu la prends ; tu saisis ton bonheur, elle semble ne plus s'appartenir, avoir perdu toute notion : tu es heureux. Elle t'a crié : je t'aime, et tu es satisfait. Tu n'es pas brutal ; tu es doux, tu lui parles, tu t'inquiètes d'elle ; tu la consoles par des mots tendres, tu la berces. Mais tu ne la juges pas, puisque tu lui demandes d'être heureuse par toi et de te dire qu'elle est heureuse par toi. Mais si tu t'aperçois que deux yeux te regardent, puis sourient, tu te révoltes. Tu as l'impression qu'on t'a « vu » et tu ne veux pas être vu : tu veux « être » seulement. Avec inquiétude, tu demandes : « À quoi penses-tu ? »

Je pense à toi. Tu as un petit rire de la gorge et des dents que je n'aime pas. Tes yeux se ferment un peu, comme pour pénétrer l'esprit de ton interlocuteur et lui montrer que tu as vu clair en lui. Tes lèvres se retroussent légèrement sur des dents qui apparaissent noires et ta tête tout entière se tend en avant. Tu prends cet air quand tu exposes une théorie lumineuse que tu viens de découvrir ou quand tu as trouvé le moyen de ramener à un sentiment mesquin ce qu'on croyait être une belle pensée. Tu ressembles à un petit commerçant qui ne veut pas se laisser faire. Je suis gênée quand tu es ainsi : tu te rapetisses. Mais il ne faudrait pas que quelqu'un s'aperçoive de ce petit travers et fasse une remarque : je serais très méchante. Tu as des jugements curieux parfois, dans les domaines que tu prétends ignorer. Tu démontes un tableau, une œuvre musicale, un poème par ces mots : c'est facile. Tu veux, semble-t-il, reprendre ta position stable, compromise un instant par une chose plus grande que toi ; et tu as tellement peur du snobisme que tu nies le beau que tu as ressenti. Je sais et je n'aime pas. Mais si on insinuait quelques doutes sur ton goût et ton intelligence, je répondrais vertement comme si on m'insultait. Tu es un peu fat, tu te regardes dans une glace, à la dérobée, d'un coup d'œil satisfait, tu te redresses quand tu passes près d'une femme et tu la fixes en conservant une attitude faussement indifférente ; si elle t'a jeté un regard, sûrement elle t'a trouvé bien ; si on te parle d'une femme, tu coupes la parole pour dire : « Elle est jolie ?  » Tu m'amuses et j'ai envie de prendre un sourire moqueur. Mais qu'on ne dise pas que tu es un « joli cœur » ; tes faiblesses sont à moi. Je les ai découvertes peu à peu en t'examinant sans trêve. Je souffre que tu aies ces travers, mais je ne voudrais pas que tu changes. Je t'en parle quelquefois en souriant. Je ne voudrais pas te froisser, ni te donner des conseils. Je voudrais que tu saches ce que je sais ; et j'aimerais qu'au lieu d'essayer de ne pas te montrer tel que tu es, tu me dévoiles toutes tes petites laideurs. Je les aimerais, car elles seraient bien à moi. Les autres ne les connaîtraient pas, et c'est par là que nous nous rejoindrions en dehors du monde. Rien n'est plus attachant que les faiblesses et les défauts : c'est par eux que l'on pénètre l'âme de l'être aimé, âme constamment cachée par le désir de paraître semblable à tout le monde. Il en est comme d'un visage. Les autres ne voient qu'un visage ; mais soi, l'on sait à quel instant précis la courbe du nez, au lieu de continuer sa ligne idéale, se casse imperceptiblement pour dessiner un nez ordinaire ; on sait que, de près, le grain de la peau est gros avec des points noirs ; on a trouvé la tache des yeux qui par moments éteint le regard, et le millimètre qu'a, en trop, la lèvre pour être distinguée. Ces petites irrégularités, on a envie de les embrasser plus que les perfections, parce qu'elles sont pauvres et qu'elles font que ce visage n'est pas celui d'un autre.

Ne te plains pas de ce que je te juge et te mesure : Je te connais mieux et ce n’est pas pour t'aimer moins. Ce n'est pas moi qui n'avais pas de bonheur, mais vous. Vous auriez dû retourner la phrase de votre lettre et dire : « Vous savez bien qu'il n'était pas possible que vous me donniez du bonheur, parce que même aux moments où nous avons été le plus proches, vous avez toujours gardé un coin de vous… qui ne vibrait pas… qui me jugeait.»

D'ailleurs, était-ce vous que je jugeais ou moi-même ? Vous savez bien que je me regarde toujours vivre, que je me moque de moi, que je me dénigre, que je ris de mes élans et de mes enthousiasmes, que je m'enlève toute confiance en moi. Alors je n'avais pas non plus confiance en vous. Je n'étais pas sûre, malgré tout votre amour. Vous aviez beaucoup d'amies : je ne vous les reprochais pas ; j'aurais aimé vous entendre me parler d'elles, afin de savoir ce qui vous attirait près d'elles, loin de moi. Mais vous me disiez peu de chose. Je pensais que vous ne m’aimiez pas et je n’osais pas vous interroger, quand je voulais tant savoir. Je suis inquiète pour un regard, un mot, un silence… mais je dis : « Vous êtes libre  », car je ne veux pas qu’on reste par contrainte et je voudrais bien qu'on reste quand même. Seulement, je comprends tellement bien qu'on ne m'aime plus, que je trouve sot de ma part tout effort pour lutter et retenir. Cet effort serait si vain que je ris de moi à la moindre velléité de protester : « Toi jalouse ? Oh ! non, ce n'est pas pour toi : ne dis rien. Ce que tu obtiendrais ce serait un sourire, quelques paroles d'apaisement douloureuses…Et il s'en irait quand même, aussi vite, pas plus vite… Alors : vous êtes libre.  »

J'essayais de garder un petit appui en dehors de vous, afin de pouvoir m'y accrocher le jour où vous ne m'aimeriez plus. Ce petit appui, ce n'était pas un autre, ce n'était pas un rêve, ni une image. C'était ce que vous appeliez mon égoïsme et mon orgueil ; c'était moi que, dans la souffrance, je voulais pouvoir retrouver. Je voulais pouvoir me serrer moi-même sur moi, seule avec mon mal, mes doutes, mon manque de foi. Dans la détresse, c'est parce que je me sens, que j'ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n'avoir plus besoin de moi.

* * *

Vous me décrivez votre fiancée par une période dont le rythme s'adapte à l'évolution de votre sentiment ; la phrase s'étire lentement, puis s'incline peu à peu jusqu'à la chute, où elle s'arrête sans bruit, définitivement, n'ayant plus assez de force pour aller plus loin : elle est là, arrêtée pour toujours, comme vous êtes là près d'Elle.

Si j'avais beaucoup de fatuité, je penserais que vous m'aimez encore et que c'est par obligation, pour ne pas peiner une jeune fille qui croit en vous, que vous vous éloignez de moi pour l'épouser. Mais rassurez-vous : je n'ai aucune fatuité ; j'ai seulement souri de quelques mots : « obligé », « peur de la décevoir ». J'ai pensé aussi que si j'étais votre fiancée et si je lisais cette phrase, je serais attristée. Je n'aimerais pas qu'on m'épouse pour ne pas me décevoir ; pour ne pas me montrer qui on est. Ce demi-mensonge à la base d'une union me froisserait ; il me semble que je préférerais m'en aller. Mais ce sont mes idées à moi. D'ailleurs votre fiancée n'a pas lu cette phrase : elle ne sait pas « ce que vous êtes ». Et si elle savait, il est probable qu'elle serait heureuse de cet hommage rendu à son amour. Une femme aimante n'est-elle pas ravie du choix que l'homme fait d'elle en récompense de son amour complet ? Vous enrichissez votre sentiment d'une reconnaissance confuse et heureuse pour le bonheur qu'Elle vous donne, dont vous n'êtes pas digne et que vous ne pourrez lui rendre. Tout ceci, avec un brin de superstition, me fait un peu « grincer des dents » ; je ne sais pourquoi, car ce que vous dites est le chant éternellement bête, mais éternellement vrai, de ceux qui aiment et sont aimés. Je ne me moque pas. Ce que vous dites dans cette phrase, sous tous ces mots, c'est que vous aimez, et que vous aimez une femme différente de moi, que vous l'aimez pour tout ce qu'elle a de contraire à moi, que vous l'aimez depuis longtemps sans avoir jamais voulu me le dire.

L'an dernier, à la campagne, le lendemain de votre arrivée, nous étions montés à mi-chemin de la côte ; assis dans les grandes herbes sèches, nous regardions la plaine et je m'étais mise tout près de vous. Doucement, je vous ai parlé de votre amie : vous n'avez pas répondu. J'ai insisté, et, d'une voix un peu sèche, vous avez dit que c'était une partie de vous que je n'aimais pas et que vous préfériez ne pas me la montrer. Votre regard est allé au loin ; vous avez eu, de la main, le geste de quelqu'un qui ne serait pas compris ; puis vous m'avez regardée en ayant dans les yeux la supériorité de celui qui ne veut rien dire. Vous avez parlé d'autre chose. Je me suis tue ; un voile sombre s'était étendu sur la joie que j'avais de vous revoir. Depuis six mois, j'étais malade, loin de vous. Vous ne m'aviez pas oubliée, mais quelqu'un vous faisait me voir autre que j'étais. Vous m'avez fait des reproches sur mon caractère, mes goûts… Vous avez pris le parti de ce que je n'aimais pas : je sentais confusément que vous pensiez à une personne entièrement opposée à moi et que vous faisiez sans cesse une comparaison. Vous aviez des idées fixes sur moi ; et vous guettiez dans mes paroles, mes gestes, tout ce qui pouvait se rapporter de gré ou de force à ces idées fixes. Vous m'avez prêté des sentiments mesquins, un égoïsme monstrueux, des exigences… Et j'ai renoncé à vous dire que vous vous trompiez, car vous aviez l'assurance de ceux qui savent dire « ce n'est pas vrai », et qui savent rire de ce rire qui arrête toute protestation, parce qu’on sent que rien ne pourra entamer « sa vérité ». Vous avez approuvé ce qu'autrefois vous trouviez sot, vous avez ruiné ce qui semblait être votre pensée intime. On aurait dit que vous cherchiez à me tuer en vous. J'ai eu mal ; peu m'importaient les défauts que vous me reprochiez et les qualités que vous me reconnaissiez : vous ne vouliez plus me voir telle que j'étais ; et j'ai pleuré de me voir ainsi détruite.

Vous m'avez expliqué comment vous reconnaissiez l'amour d'une femme « sans droits et sans exigences ».

Si vous avez envie de passer une journée entière à cracher dans l'eau pour faire des ronds, la femme qui vous aime restera une journée entière, sans rien dire, à vous regarder faire des ronds dans l'eau : elle sera heureuse parce que cette occupation vous plaira. Et si, tous les jours, vous avez envie de faire des ronds dans l'eau, cette femme, tous les jours, restera là à vous regarder faire. Vous avez ajouté que je ne pourrais rester ainsi. Je suis obligée d'avouer que non. Je tâcherais tout d'abord de dormir ou bien de faire moi-même quelque chose ; et, si ce n'était pas possible, je ne pourrais m'empêcher de vous dire que vous êtes bête et que vous feriez mieux de m'embrasser. Puis j'irais à côté de vous faire aussi des ronds dans l'eau, afin de faire ce que vous faites, et j'inventerais le jeu des plus grands ronds ou des plus petits. Est-ce que vraiment vous auriez pu rester à côté de moi à me regarder faire des ronds dans l'eau ?

En Corse, après une longue promenade, à travers les arbustes du maquis, j'ai débouché sur un chemin découvert. Je tenais mon cheval par la bride ; sa tête était au-dessus de la mienne, et moi, j’apparaissais à peine entre deux arbousiers : je tenais des pivoines roses sur ma poitrine. J'aurais voulu que vous fussiez là pour qu'il vous fût possible de sentir le parfum des plantes du maquis ; vous auriez compris le goût que j'ai parfois pour le sauvage ; vous auriez été simple et sauvage comme moi et nous nous serions aimés. J'ai serré mon cheval dans mes bras et j'ai brisé les pivoines. Il n'y avait personne pour aimer ce que j’aimais.

Sur les gondoles vénitiennes, le soir, le long des canaux fétides où le Sole mio s'éraille sous les lanternes tricolores, près de ces palais morts et tristes, j'ai pleuré d'être seule et de savoir que vous ne voudriez pas vous laisser prendre avec moi par ce charme morbide.

Du haut des montagnes, glissant comme dans un rêve sur les grandes pentes de neige blanche, j'ai pensé à garder dans mon cœur la vision merveilleuse, afin que, revenue près de vous, je puisse vous la faire voir ; j'ai cherché les mots ardents capables de vous faire goûter ma joie et de vous donner le désir de venir avec moi. Mais vite vous ne m'avez plus écoutée et vous avez pris un air sombre.

J'ai voulu vous emmener voir des danses et entendre des concerts uniques. Toute ma volonté se tendait pour que vous fussiez content, et mon bonheur était plus grand quand vous aviez été ému. Mais vous résistiez pour m'accompagner, et vous avez cessé de vouloir venir.

Partout où j'étais, vous étiez en moi. Vous vous posiez devant mes sensations. Elles étaient tristes parce que vous n'étiez pas là. J'essayais de les garder avec tous leurs détails pour vous les apporter presque brutes. N'avez-vous jamais senti la passion que je mettais à tenter de vous les faire vivre ? Je pensais à vous avoir toujours avec moi pour que vous sentiez ce que je sentais, pour que rien de moi n'ait lieu en votre absence : la lueur du soleil dans mes yeux, l'attitude de mon corps dans une danse… Et j'étais impatientée, si je me sentais atteindre un bel épanouissement quand vous n'étiez pas là. Un succès me comblait, car je pouvais vous le dire ; un ennui devenait léger, car je pouvais vous le conter. J'ai voulu faire plus de choses, toujours plus choses, pour vous apporter cet accroissement de ma richesse.

Et, le soir, dans les rues de Paris où toujours je passais vite sans rien voir, j'ai essayé d'aimer ce que vous aimiez. Je mettais timidement mon bras sous le vôtre comme tous les couples de la rue, et, curieuse de sentir comme vous, j'ai aimé le parfum du brouillard, le frôlement de la foule, l'agitation des petites midinettes. Dans les rues sombres, moi qui déteste toute démonstration publique, j'ai pris plaisir – un plaisir défendu – à vous rendre vos baisers peu « confortables », mais doux parce que vous les aimiez. Dans les après-midi chauds de l'été, sur le divan de ma petite chambre, nous avons chanté des romances, airs de danse vieux de dix ans ; les paroles étaient bêtes et je ne suis pas sentimentale ; mais près de vous, dont l'âme plus que la mienne est « petite fleur bleue », je me laissais prendre à la mélodie simple de ces airs, qui évoquent la foule émue et captivée par le chant fruste de la tendresse humaine. Le « tango du rêve, tango d'amour » me faisait me rapprocher un peu plus de vous… J'aurais voulu lire ce que vous aviez lu et voir ce que vous aviez vu. Mais vous me disiez seulement quelques mots rapides, comme si cela n'était pas pour moi.

Quand on parlait d'amour près de moi, je pensais au vôtre, et je souriais ; quand on parlait des « hommes » et du mal qu'ils font aux « femmes», je souriais encore, car je pensais que vous n'étiez pas de ces « hommes ».

Mais cela n'était pas vous aimer, parce que je voulais encore m'enrichir, parce que je ne voulais pas me détruire pour devenir une forme consentante qui ne désire plus s'accroître, mais s'endort dans l'admiration enfantine de l'homme aimé et se laisse guider par lui.

Il est curieux comme souvent un homme, au moment où il pense à s'unir avec la femme qu'il aime depuis longtemps, est obsédé de principes moraux et sociaux. Cette femme, il l'aimait parce qu'elle était forte, indépendante, riche d'idées personnelles ; s'il songe à l'épouser, ses instincts de domination, d'amour-propre et sa préoccupation du « qu'en-dira-t-on » transforment la force en révolte, l'indépendance en orgueil et mauvais caractère, les idées personnelles en égoïsme et exigences. Il fait observer que la vie est faite de menus incidents journaliers auxquels il faut se plier et en vue desquels il faut se façonner une « mentalité » moyenne. Il est bon de préciser d'avance les rôles de chacun, car ce n'est plus l'heure de jouer aux enfants. L'homme sera à l'égard de sa femme respectueux, aimant ; il dira d'une voix douce qu'il ne faut pas aller ici ou bien qu'il ne faut pas aller là, qu'il faut se tenir comme ceci et non comme cela, parce que c'est l'habitude de tout le monde ; la femme dira « oui, mon chéri » ; et quand elle sera avec ses amies, on l'entendra mêler sa voix au chœur universel qui répète orgueilleusement ces mots : « mon mari ». Elle met à prononcer ce mot un ravissement plein de superbe, étonnée qu'elle est d'être maintenant parmi l'élite qui peut dire : « mon mari ». Chacune à l'envi renchérit sur ce que le «  mari » fait, sur ce que le « mari » dit ; toutes les tendresses ou les reproches du « mari » sont dévoilés béatement, comme autant de joyaux apportés en offrande, à la jeune femme. À chaque question posée ou sujet abordé, on est sûr d'entendre : « Je demanderai à mon mari », ou bien : « Mon mari m'a dit… » Pendant que j'écris ces lignes, j'entends sur la terrasse près de la mienne un groupe de femmes jeunes et jolies discuter avec animation et enjouement. Je ne comprends pas ce qu'elles disent ; mais je distingue nettement comme un refrain incessant et fréquent « mon mari » ; quand je les croise à la promenade ou au déjeuner, si je surprends quelques mots de leur conversation, ces mots sont toujours : « mon mari ». Faut-il vraiment devenir ainsi et ne peut-on penser qu'avec les idées du mari ? Je peux faire sourire et donner à croire que c'est le dépit qui me fait ironiser. Pourtant, je m'ennuie tellement avec toutes ces femmes qui parlent de leur mari !

Bien des phrases de votre lettre ont appelé en moi toutes ces pensées «  féministes ». Est-ce intentionnellement que vous n'avez pas compris pourquoi je vous demandais de me rendre mes photographies ? Je n'ai pas la fatuité de croire qu'elles vous rappelleraient mon souvenir et que ce souvenir serait une gêne dans votre vie nouvelle : la vie de chaque jour usera vite la vitalité des choses passées. Je n'ai pas voulu non plus faire le geste traditionnel que font les amants quand ils se quittent. Je vous laisserais bien toutes ces choses du passé, parce qu'elles n'ont plus de sens ni d'importance. Seulement, j'ai pensé à votre femme. Que vous ne lui parliez pas de moi, je le comprends ; mais il ne faut alors rien garder de moi chez vous : ce serait un secret gênant qu'elle pourrait découvrir. Si vous lui parlez de moi, j'ai un certain malaise à penser que ce sera peut-être du ton dont vous me parliez d'autres femmes que vous aviez aimées. Il y en a une dont vous m'avez dit, pour expliquer votre rupture : « J'en avais assez. » Vos yeux s'étaient durcis ; vous aviez pris une voix rauque, voilée, du fond de la gorge, et votre regard s'était pendant un moment fixé au loin. C'était une raison sans appel ; on en dit autant, au sortir de table, quand on a bien déjeuné : on aurait tort d'insister. Quelques secondes plus tard, vous vous êtes frotté les yeux longuement, et vous avez ajouté avec un soupir venant du fond du cœur : « Elle est mariée : je lui souhaite sincèrement tout le bonheur possible. » Je ne sais pas pourquoi l'on attache de l'importance aux paroles qu'un ami dira de vous plus tard. Est-ce orgueil ? On veut ne pas être traité comme d'autres. Aussi, pour l'instant, je préférerais pouvoir me dire que vous ne parlerez jamais de moi. Mais il y a mes photographies que votre femme peut trouver. Vous me direz que vous vous « chargerez » de la souffrance que cette découverte peut lui causer. Je ne voudrais pas que vous vous en « chargiez ». Je suis froissée dans un certain sentiment très profond d'amour-propre féminin. J'imagine que vous la consolerez : vous serez beaucoup plus tendre, plus câlin, plus attentif ; vous ferez s'évanouir les questions sous des caresses : vous vous « arrangerez  ». Ne sentez-vous pas quelle humiliation ce peut être et quelle haine peut naître de là ? Je ne veux pas que vous ayez à vous charger de cette consolation à cause de moi.

Pourquoi me dites-vous : « Existe-t-il celui pour qui vous êtes faite ? » On dit à une femme : « Celui pour qui vous êtes faite », et à un homme : « Celle qui est faite pour vous » ; voit-on : « Celle pour qui vous êtes fait » ? L'homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition… même quelque part dans le monde une femme à sa convenance, dont l'union avec lui préexistait à sa naissance. Ces mots – « pour qui vous êtes faite » – enferment une adaptation obéissante et soumise dont dépendra le bonheur d'une femme. Chose étrange : la femme est faite pour l'homme et c'est à elle que le bonheur ira. L'homme ne peut-il avoir le bonheur, ou bien son bonheur est-il de sentir la souplesse consentante de celle qui est faite pour lui ? Un homme qui caresse un beau chat siamois cherche-t-il à savoir ce que disent les yeux clairs de la bête ? Ou pense-t-il que seule la caresse peut émouvoir cet animal ?

Je trouve très jolie cette idée de la préexistence d'une union. Une légende japonaise, je crois, prétend qu'à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d'un futur homme au pied d'une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui l'on est fait, n'est-ce pas celui pour qui l'on accepte d'être fait ? Celui-là, pour moi, eût pu être vous.

* * *

Je sens constamment dans votre lettre le désir que vous avez de voiler la simple et unique vérité qu'elle contient sous des raisonnements de mots, des humilités, des subterfuges… presque. Il en est d'amusants.

« Sans doute aviez-vous raison, je le sais… mais qui sait ce qui serait arrivé si vous n aviez pas eu raison ?  »

C'est ainsi que finit votre première phrase. Je ne peux m'empêcher de penser au fameux : «  Qu'arriverait-il si tout le monde en faisait autant !  » C'est une phrase qu'on emploie quand on ne sait plus que dire ; comme en même temps on lève un peu les yeux au ciel pour le prendre à témoin, on a l'air d'apporter un argument de haute valeur. Si je n'avais pas eu raison de ne pas avoir confiance, ou bien j'aurais fini par avoir confiance… ou bien les choses auraient continué comme elles allaient : je n'aurais pas eu confiance, vous m'auriez aimée encore…

Pourquoi cette humilité ? « Je sais que ce que je vous écris pourra vous sembler contradictoire… ne pas tenir debout.  »

Je ne peux pas trouver une seule chose contradictoire dans les sentiments que vous venez de m'exposer. Mais vous êtes celui qui, se croyant à bout d'arguments (alors que tout ce qu'il a dit est clair, définitif, indiscutable), se penche vers son interlocuteur, le regarde fixement, fait appel à de grands sentiments et accepte de paraître manquer de logique pour qu'on acquiesce à ce qu'il dit. Plus tard, il rétablira l'ordre des choses et se trouvera logique. Remarquez, du reste, que, sous cette apparence, c'est moi que vous accusez d'illogisme. Il faudrait que je fusse affligée d'un sens bizarre du raisonnement pour ne pas comprendre et essayer de parler de mes «idées», quand vous chantez des sentiments. Peut-être m'arrêterai-je seulement au mot «amitié» pour constater en souriant combien souvent vous l'employez maintenant avec moi. Quand je disais timidement « amitié » vous répondiez avec fougue « amour ». Aujourd'hui si je montre un peu de mon amour vous paraissez étonné et « ne mettez pas un instant en doute mes sentiments actuels ».

Cette formule – « Je ne mets pas un instant en doute » – accorde tout ce qu'on veut parce qu'elle laisse prévoir que cela n'a plus d'importance : les mots qui suivront diront : « Mais… je regrette…» Inébranlable dans une décision… ou un raisonnement, on peut assurer avec force « qu'on ne met pas un instant en doute…» Vous avez cherché dans le passé une phrase par laquelle je semblais vous dire que je ne vous aimais plus : « Vous m'avez toujours dit que ce que vous aviez aimé en moi, c'était "Bébé" et vous ne m'avez pas caché que "Bébé" n'était plus. » Et vous vous couvrez de cette phrase sans vouloir vous souvenir que vous ne l'acceptiez pas. Maintenant, vous l'accueillez avec joie, car elle vous permet d'échapper au reproche d'infidélité. Je pourrais, simplement, à mon tour vous dire : « Vous m'avez souvent dit que vous m'attendriez… Vous ne m'avez pas dit que vous ne m'attendiez plus. »

C'est un art de savoir ainsi s'assurer une retraite ; et votre « … et vous ne m’avez pas caché » s'harmonise heureusement avec « je ne mets pas un instant en doute » : je vois le petit marchand qui repousse une affaire qu'il ne veut plus conclure.

« Bébé » était un petit jeune homme pâle, vêtu de noir. Il avait de beaux cheveux à reflets bleus et de grosses lunettes derrière lesquelles de petits yeux bruns regardaient avec insistance. Ils voulaient être insolents : réellement ils étaient timides et semblaient se donner. Bébé ne paraissait pas appartenir à un « monde ». On aurait dit qu'il avait poussé là en dehors de tout groupe. Il avait beaucoup de systèmes et de théories ; mais les uns et les autres disparaissaient et se créaient rapidement au gré des jours : c'était comme s'il n'en avait pas eu. Il avait conservé tous les préjugés, mais il paraissait ne leur attribuer aucune valeur : il les avait gardés seulement pour être capable de comprendre ceux qui les observaient encore et ceux qui s'en étaient affranchis.

Il ne me connaissait pas et ne connaissait aucun de mes amis : il n'avait en lui aucun portrait de moi qu'il me faudrait respecter ; et, comme il n'appartenait pas à un « monde », il n'avait pas en lui un portrait type de femme contre lequel le mien se heurterait. J'eus tout de suite envie de lui parler de moi. Depuis toujours je cherchais quelqu'un devant qui je pourrais dérouler mon film. Tout être humain n'éprouve-t-il pas cette faiblesse ? Je me parlais à moi-même, mais l'austérité de ce monologue me fatiguait parfois ; il est tellement plus facile d'avoir un complice qui plaigne, approuve, écoute ; on prend de l'importance ; les choses qu'on dit deviennent tangibles, forment un univers de roman où l'on prend un rôle. Jusqu'à quel point respecte-t-on l'absolue vérité ? Puis ces petits romans se vident de leur souffrance : celle-ci se fixe, devient une entité extérieure à l'âme. J'avais, par moments, besoin de cette facilité. Je me raidissais pour garder mon intégrité ; mais, pour rassurer ma méfiance, je pensais qu'après avoir conté ma vie, je l'aurais débarrassée de tout caractère anecdotique : elle m'apparaîtrait dans son élan. J'avais besoin d'un double.

Le jeune homme vêtu de noir aux yeux qui se donnaient me plut ; je l'appelai « Bébé » et je lui parlai tous les jours. Je lui contais par le menu chacune de mes minutes et quand il n'était pas là, c'était à lui que désormais je parlais tout bas. Chaque chose ne prenait vraiment sa valeur et sa saveur qu'après que je la lui avais exposée : non que je le prisse pour guide, mais il était le point d'où je partais pour agir et réagir. Et je l'aimais comme s'il avait été moi-même. J'aurais voulu le choyer beaucoup ; il m'était très précieux et j'avais peur de le perdre.

Mais, un jour, je sentis que Bébé n'était plus. Il n'avait plus ses habits noirs ; il était entré dans un « milieu » et ne comprenait plus l'homme qui se tenait à l'écart. Pour peu qu'on l'excitât, il aurait crié « taïaut » ; et sa doctrine, fixe désormais, était de vivre médiocre pour être heureux. Il ne voulait plus me suivre. Et mes histoires lui faisaient hausser les épaules. Bébé était mort et c'était Bébé que j'aimais. Mais celui qui restait lui ressemblait tellement que l'illusion demeurait, et je ne renonçais pas. On ne se sépare pas de son double en quelques instants parce qu'il a brusquement disparu. On poursuit son image, son souvenir ; on souhaite s'être trompé ; je pensais qu'il n'était pas mort, qu'il reviendrait plus tard quand j'irais mieux. Se pouvait-il qu'il eût rejeté tout ce que je lui avais dit ?

Vous avez trouvé mon influence « néfaste ». Aujourd'hui vous rappelez cette influence et vous trouvez qu'elle est un titre à notre amitié. Pourquoi ? Les histoires que je vous ai contées, l'influence que j'ai pu avoir sur vous, ne sont plus. Nous avons changé la tonalité des deux êtres qui les faisaient vivre… Et ce qui me fait souffrir, ce n'est pas tant la mort d'un amour que celle d'un être vraiment vivant que nous avions créé l'un et l'autre, que peut-être moi j'avais créé seule… Cet être était une union de vous et de moi, tels que nous nous voulions l'un et l'autre. C'était vous comme j'avais besoin que vous fussiez ; non pas un admirateur de ma personne comme vous avez prétendu, mais un homme qui m'aimait ; qui, à cause de cet amour, trouvait de l'intérêt à tout ce qui venait de moi ; devant lui, je pouvais avoir tous mes défauts et toutes mes qualités ; je pouvais me laisser aller au désordre… ce désordre lyrique et inattendu où tous les instincts se livrent en paroles et en cris pour ensuite permettre aux sûres directions de l'âme de retrouver la route et de continuer. Et j'imaginais qu'aucun de ces abandons ne troublait votre amour et votre confiance.

Puis il y avait, dans cet être créé, la femme mystérieuse que j'étais pour vous. Je ne savais pas quelle vie vous trouviez près de moi : bonheur, joie, angoisse, ennui… Que de questions ! Je n'y répondais pas. À certains moments, je me croyais indispensable, à d'autres un accident. J'avais des instants de confiance et des heures de tristesse. Et il fallait que je ne sache pas ce que j'étais pour vous, comme il fallait que vous ne sachiez pas ce que vous étiez pour moi. Le charme entre nous devait durer aussi longtemps que nous garderions l'inquiétude créée par l'ignorance que nous avions de notre image chez l'autre. Qui a rompu ce charme ? Nous avons cru voir l'image fixe que l'autre avait de nous et nous avons fixé la sienne en nous. Est-ce là ce qui nous a séparés ?

Oh ! ne croyez pas que je vous aie vu alors comme un « pis-aller». Il n'est pas utile de vous faire humble de nouveau et de vous traiter d' « objet ». Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est par fausse humilité que vous parlez ainsi. Il y a quelques mois vous pensiez que vous approchiez de l'homme qui pouvait me plaire. Vous savez que la résignation n'est pas le propre de mon être ; j'ai quelquefois l'apparence du renoncement, mais je médite toujours quelque moyen de « tourner » ce renoncement. Aurais-je alors consenti à vivre avec vous par résignation ? Le tourment d'aimer ne me presse pas au point de chercher un pis-aller ; et si vraiment je le faisais, je ne vois pas pourquoi c’est à vous que j’aurais songé ; votre défection, si je puis dire, ne me peinerait pas comme il apparaît qu'elle fait : je me résignerais de nouveau à prendre un autre objet. N'y a-t-il pas chez vous, même quand vous paraissez vous effacer, une petite fatuité assez précise qui ne renonce pas ?

Vous voyez dans mes élans, dans mes choix, des intentions que je n'ai pas. Je pense que les piètres résultats de ma diplomatie amoureuse prouvent que je ne me demande pas souvent si j'ai raison d'aimer. Il est bien possible que vous n'auriez été réellement pour moi qu'un pis-aller, mais ce n'est pas ainsi que je vous voyais. Je commençais à sentir que vous aviez pris pour moi une place à part. Pourtant, votre intelligence ne me comprenait pas mieux, peut-être moins bien ; votre amour ne se prouvait pas plus délicatement ; votre dévouement n'éclatait pas davantage ; tout chez vous était peut-être médiocre. Mais je préférais ce qui venait de vous. Pourquoi ?

* * *

Cette préférence, vous l'expliquez par le seul goût que j'avais de vous aimer ; et votre attirance vers moi était le désir de me conquérir.

Or, autrefois, votre amour, c'était « ce désir de me conquérir toute » uni à une proportion beaucoup plus grande de dévouement, d'affection, de pensées incessantes… Bref à tous ces sentiments qui mêlés, confus, forment justement ce qu'on nomme l'amour. Maintenant cet amour est formé par un petit élément, le plus maigre, le moins capable de produire : « désir de conquérir » sur lequel vous avez soufflé pour qu'il remplisse tout de son vide. Aimer, c'est pour l'un conquérir, pour l'autre, se soumettre… et tout le reste reçoit les noms vagues d'amitié, affection, dévouement… ? Dois-je douter de l'amour ou de vous ? Heureusement, en effet, qu'il n'y avait pas que cela entre nous ; mais ce qu'il y avait d'autre, je l'appelais amour.

Dans ce triste mois d'octobre auquel vous faites allusion, j'étais abattue par la souffrance causée par un autre que vous. C'était à vous que spontanément et par choix, entre bien d'autres plus qualifiés, semblait-il, j'avais demandé la force d'oublier et de rire. Je vous priais de m'écouter parler de l'autre ; je le regrettais quand vous étiez là, je vous en voulais presque de ne pas être lui. Votre amour discret et tenace, désintéressé, et peut-être héroïque, eut raison de mon entêtement. Puisque vous m'aimiez à ce point, il ne m'était plus possible de dire sottement que tout était désespéré.

Et j'ai eu beaucoup de douceur – de douceur qui semblait bien être celle de l'amour à vous voir m'aimer et à rester près de vous. N'analysez pas ce souvenir : je ne peux voir en lui que de l'amour.

Pour moi, je ne sais pas très bien quel sentiment me poussait à aller vous voir à Versailles : amour, amitié masculine ?… oui, c'était tout cela que je n'appelais d'aucun nom, mais qui me donnait ces troubles qu'on voit généralement chez des amoureux très jeunes. Je n'étais à Paris qu'une journée par semaine ; le point capital de cette journée était vous voir. Pour rester un quart d'heure avec vous, j'usais mon après-midi entier dans un taxi qui me conduisait à votre « collège ». La surexcitation était la note dominante chez moi avant que je vous aie vu ; quand je vous quittais, c'était l'abattement de la fin d'une attente. Je vous voyais de midi à une heure. Je buvais un peu de thé à onze heures et je déjeunais sans faim à deux heures, parce qu'une boule montait et descendait dans ma gorge. Les taxis étaient trop lents, les « barrages » épuisants ; à la porte de Saint-Cloud, je ne savais jamais quel tramway prendre : je voulais le premier ; je courais à l'un, puis à l'autre… et chaque fois que je tournais le dos, celui que je quittais prenait le départ. Dans mon impatience, je descendais à la station qui précédait celle où je devais descendre, et quand je me décidais à être patiente je laissais passer cette station trop attendue. Alors je courais avec l'angoisse d'être quelques minutes en retard ; puis je m'arrêtais parce que j'étais vingt minutes en avance. Je pense que je finissais toujours par être en retard. Je vous apportais des bonbons de chocolat. Nous nous installions dans une petite salle sombre, sur deux chaises dures. Il y avait toujours dans un coin un petit Annamite qui cirait le plancher. Il ne faisait pas de bruit… et tout d'un coup on l'apercevait. Il nous gênait beaucoup. Il nous regardait, stupide. Avait-il compris ? Il s'en allait. Nous restions l'un près de l'autre et nous avions la petite crainte nerveuse d'entendre la porte s'ouvrir. Vous n'osiez pas appuyer vos baisers. Je voulais être jolie et je choisissais les robes qui pouvaient vous plaire. Quand nous descendions l'escalier, vos camarades me regardaient et vous lançaient un regard de compliment. Je m'amusais. C'était puéril. Vous étiez heureux.

Amours, jeu, affection fidèle… c'était bien tout cela que je n'ai pas cessé d'avoir pour vous depuis ce temps. Pourquoi demandez-vous à le « retrouver » ? Vous avez cessé de le voir, car il fallait que vous ne le vissiez plus, puisque vous vous détachiez de moi. Maintenant que vous êtes fixé de nouveau… mais ailleurs, vous pouvez sans danger pour votre nouvel amour, sans remords pour l'opinion que vous avez de vous-même, me demander de vous paraître celle du temps où vous m'aimiez. Vous n'usez plus du mot amour : c'est amitié que vous dites ; mais ce nouveau mot recouvre les mêmes choses ; c'est bien de l'amour que vous demandez, mais de l'amour qui se satisfasse de sa seule existence, qui ne soit plus que bonté et renoncement.

Seulement vous avez, pendant un temps si long, demandé à mon cœur de vous donner l'amour total qui donne et qui exige, l'amour de l'esprit, l'amour du corps… qu'il me paraît difficile d'effacer d'une chiquenaude ces tendances, ces désirs que j'ai pris, que j'ai aimés, que j'ai voulus. Vous ne désirez plus que la bonté ; croyez-vous que nier le reste suffise pour qu'il n'existe plus ?

Pour paraître à vos yeux la femme sublime dont on se souvient sans remords et sans regrets, je devrais vous conserver cet amour et attendre de vous quelques petits services rendus gentiment quand vous n'auriez rien d'autre à faire. Ces petits services que j'aurais pu demander à d'autres, que j'aurais pu ne pas vous demander, si ma paresse ne m'avait incitée à m'adresser à vous, ces petits services sont en effet les seules marques par lesquelles depuis bien longtemps vous me manifestez votre dévouement. Et j'ai bien hésité à vous les demander et parfois regretté de vous en avoir parlé. Je percevais votre mauvaise humeur et votre refus, si ma demande pouvait en quelque chose déranger l'ordonnance journalière de vos habitudes ; vous agissiez pour moi quand l'acte à accomplir pouvait se faire en même temps que ceux qui entraient dans l'ordre de votre vie. Vous seriez plus empressé maintenant, afin de me prouver votre amitié. Je n'oublie pas le « si l'occasion s'en présentait…  » Mais ce ne sont pas là pour moi les marques de l'amitié. Elles résident dans le simple fait qu'il y a quelqu'un à qui, à tous moments, je peux aller dire ma pensée, qui sentira comme moi ma joie ou mon ennui. Je ne pense pas que je peux abuser ; il me semble que je peux être égoïste. À un ami, il faut que je puisse demander beaucoup sans crainte jamais de déplaire. Cette amitié-là, il y a longtemps que vous ne me la donnez plus.

Et c'est ainsi que « cette petite place dans mon cœur», je ne vous la garderai pas. Par une certaine puérilité d'amoureux, je vous avais promis de vous garder toujours une parcelle d'amour vrai, même si j'aimais passionnément ailleurs. Ce n'est pas moi qui me marie ; en moi, il y a votre image qui occupe toute la place ; pour que je ne souffre plus, il faut que vous partiez afin qu'un jour votre nom prononcé devant moi passe comme un souffle sans plus rien effleurer. Je veux cet effacement, car j'ai besoin de paix ; vous, vous avez le bonheur ; un peu d'amour de moi ne vous apporterait rien.

* * *

Oui, il est très tard ; je viens d'éteindre la lampe pour laisser entrer dans ma chambre la lumière de la nuit.

Je me sens chaude et souple entre les draps, sous les fourrures ; la fenêtre est ouverte toute grande sur un froid de vingt degrés.

La neige dehors est très blanche ; et il règne ce silence étouffé de la neige, ce silence qui attend une révélation dont on sait seulement que l'idée de sa venue fait battre le cœur plus allégrement. Par les fenêtres ouvertes montent les toux incessantes qui hachent les nuits ; dans les couloirs, d'autres toux résonnent. Des toux, toujours des toux, s'envolent dans la nuit glacée. Il y a la toux de cette jeune femme qu'on ne voit jamais : toute la nuit, inlassablement, sans arrêt, cette toux craque comme du bois sec ; pendant combien de jours encore l'entendra-t-on avant qu'elle ne s'éteigne ? Le corps n'est pas assez épuisé pour que ce soit cette nuit que la lueur du petit jour l'emporte. De la chambre de ce garçon, qui tout à l'heure nous a quittés très vite en cachant le sang qui filtrait de ses lèvres, vient une toux profonde et humide : chaque hoquet amène du sang… Quand aura-t-on le soulagement de savoir que ce sang ne coule plus ? Ma voisine fait entendre sa petite toux rassurante : je ne suis pas seule à veiller. Et, moi-même, je tousse en réponse pour vérifier l'état de mes poumons. Vais-je sentir ce creux, ce vide de soufflet crevé ? Ou bien ce petit déchirement qui fait croire qu'un lambeau s'est détaché ? Ou bien cette résonance pleine qui donne l'illusion que tout est raccommodé ? Que de toux dans la nuit ! Est-ce un hymne ? Où va-t-il ?

Je suis seule, mais pas plus seule aujourd'hui ; moins peut-être. Ce soir, je sais que tout est cassé, et c'est presque un soulagement. Je vais pouvoir réagir sans être arrêtée par l'espoir déprimant que les choses reviendront comme elles étaient. Je veux oublier et continuer de l'avant sans plus regarder vers vous. Le passé veut mourir. Depuis de longs mois, sans savoir, je lutte pour qu'il ne meure pas. Je me suis raccrochée à lui, à vous… avec rage, avec tristesse, avec amour. J'ai voulu que tout continue immuable… et j'ai dit chaque jour : demain ce sera comme c'était autrefois. Ce « demain » n'est pas venu. Hier encore je l'attendais : aujourd'hui je n'ai plus à attendre. Je devrais être plus seule ; j'ai le vertige d'un vide où mon cœur privé d'amour se sent défaillir à la pensée des jours creux qui vont venir. Vous êtes parti, mais je me retrouve et je suis moins seule que ces jours passés où je vous cherchais. Je me suis revenue, et avec moi, je vais lutter pour continuer.

Je sais que « votre vieille amitié » est désintéressée et j'en aurai peut-être besoin un jour. Mais je ne pense plus à elle. Restez quiètement dans votre bonheur et ne vous souciez pas de moi. Votre esprit ne peut entendre ce soir les toux qui s'élèvent de plus en plus fort dans la nuit froide. Quand vous rencontrez un enterrement à Paris, vous vous découvrez ; ici on se cache ; on détournerait presque la tête en passant près du cimetière. Demain peut-être, pendant que nous essayerons de rire et de danser, percevrons-nous de loin le bruit que fait un mourant que l'on pleure. Celui-là meurt de ma maladie ; un jour comme un autre, pourquoi échapperais-je à ce sort ? Resserrés dans ce coin du monde, nous pouvons nous dire : « À qui le tour ?  » On sent ici, dans l'inanité des jours où chacun lutte comme à l'agonie pour échapper à l'angoisse, toute la misère humaine qui crie : « Pourquoi ? Pourquoi ? »

Si j'arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâteriez de l'oublier ; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l'on souffre : ce n'est pas si terrible qu'on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume ; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal ; et, quand j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi.

* * *

24 décembre 1930


Je savais que je recevrais une lettre de vous aujourd'hui, comme je sais que j'en recevrai une autre dans huit jours avec vos vœux de bonne année. J'ai fait une boule de cette lettre et l'ai mise dans la corbeille. J'éprouvai un grand soulagement.

Pourtant, je ne puis rien dire contre elle ; je devrais vous écrire, vous remercier et affirmer mon amitié en réponse à la vôtre : je ne peux pas. Votre lettre est très belle ; mon attitude paraîtra mesquine peut-être… mais aucune lettre ne pouvait me blesser davantage, aucune me faire réagir plus violemment pour m'éloigner de vous.

Je ne vous écris pas, parce que je veux vous oublier. Chaque enveloppe revêtue de votre écriture serait, pour moi, une souffrance ; chaque phrase que je devrais vous écrire, une lutte ; je ne pourrais plus vous dire que des choses convenues et mon amour aurait mal au rappel du passé ; je chercherais à connaître votre vie et j'aurais de la peine : je ne veux pas.

Je ne vous écris pas, parce que le déroulement que vous avez donné aux événements m'a froissée. Ce n'est pas votre mariage qui me paraît une injure. Je pensais que j'étais pour vous une amie plus intime qu'un homme, qu'une maîtresse, qu'une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu'elle pût comporter un aveu complet et progressif de l'évolution d'un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde. Vous avez cherché mes défauts et n'avez plus parlé que d'eux ; aviez-vous besoin de vous assurer que vous aviez raison de ne plus m'aimer ? Et vous avez décidé votre mariage, et vous me l'avez appris ; alors pour me dire cette nouvelle, vous avez oublié mes défauts pour vous souvenir de mes qualités, afin de me prier de continuer à vous aimer. Mais moi, vous savez bien, pour me l'avoir tant de fois répété au long des derniers mois écoulés, que je suis par nature, depuis toujours, foncièrement égoïste et que j'ai mauvais caractère : point n'est besoin que je me montre autre à vos yeux. Pour moi, uniquement pour moi, il vaut mieux que je casse net nos relations : vous ne pouvez plus rien m'apporter de ce que je désire en ce moment.

Et votre lettre de ce matin était tout à fait celle qu'il me fallait recevoir. J'avais des tendances à oublier le mal que je sentais ; je voulais le « tourner » ; mon amour imaginait des subterfuges pour se leurrer et se contenter, en fermant volontairement les yeux, de liens d'affection qui traînent après tout amour brisé. On attend encore une lettre ; on espère dans une visite retrouver une illusion d'autrefois ; le cœur bat quand la porte s'ouvre ; la poignée de main produit l'émotion du baiser ancien ; on conserve soigneusement une rose apportée ; un compliment banal paraît un regret. Puis l'enchantement s'en va, et l'on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s'agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre.

Si je ne vous aimais pas, je pourrais vous revoir ; quand je ne vous aimerai plus, je vous reverrai peut-être ; en ce moment je ne veux pas.

Je ne veux pas vos mots d'amour qui n'en sont plus. Je ne veux pas être bercée ce soir par votre voix câline parce que vous m'avez fait mal. Si on veut retenir un chat qu'on a blessé, il griffe et se sauve ; n'essayez pas de me retenir.

Je n'aime pas vos consolations, je n'aime pas vos souhaits, je n'aime pas que vous m'imaginiez malheureuse et que des mots dans une lettre s'efforcent avec ardeur de prouver que vous connaissez mon mal et que vous vous sentez près de moi. Vous ne savez plus ce que c'est qu'être près de moi. J'ai souri de «  votre affection » ; devant mes yeux l'image de « Bébé » m'est apparue avec une expression de rage et de souffrance : c'était au temps où vous m’aimiez et où je vous avais dit que j'avais beaucoup d'affection pour vous. Vous me souhaitez d'être heureuse et je vous vois très bien me cherchant un mari, un amant pour me consoler.

Vous pensez que Noël sera triste pour moi et vous voudriez me bercer. Oh ! non, je ne veux pas de vos caresses et Noël ne sera triste que si je le veux bien. J'ai froissé votre lettre et j'ai cru à une délivrance. J'ai, de ce geste, secoué vos caresses et l'enlisement dormeur du passé. Je me suis retrouvée agressive, prête à regarder bravement la vie sans vous ; elle est peut-être plus belle sans vous : elle est neuve… ce qui s'y inscrira sera toujours la même chose ; ce ne sera pas meilleur… Ce sera attendre encore. Mais qu'aurais-je près de vous à continuer les simulacres d'une vie qui s'est éteinte ? Ce serait une religion sans foi ; il me faut une autre foi : votre présence m'empêchait de la trouver. Je vais être gaie ; vous n'aurez pas à me consoler. Noël !

* * *

Il y avait bal ce soir. La salle à manger était décorée de banderoles de couleurs vives. Une grande table ornée de fleurs réunissait les malades groupés aussi bien que possible par couples selon les affinités extérieures. Nous avons dansé très tard dans la nuit. Je me suis amusée. J'ai eu la sensation qu'un grain de ma folie, de ma fantaisie d'autrefois, revenait. Je me suis regardée agir ; je prévoyais les conséquences possibles de cette vie normale… mais je jouais. Qui sait, il y avait peut-être une trêve avec la maladie ! Elle doit bien de temps en temps se reposer, avoir des dimanches et des jours de fête… Ces jours-là, il doit être possible de vivre comme autrefois. Demain, nous reprendrons la vie sévère du malade : il faudra lutter. Mais il est bon ce soir de rire très fort, tandis que s'évanouit avec étonnement la petite crainte de sentir le poumon éclater ; il est bon de boire du champagne qui enflamme les joues ; c'est un peu de congestion mais n'y pensons pas : il ne peut pas y avoir d'hémoptysie ce soir. Et comme il est bon de danser ! On peut rester debout, se lever, s'asseoir avec vivacité. Le corps retrouve, avec un bonheur presque religieux, la cambrure souple pour s'appuyer contre le danseur, l'abandon intelligent qui épouse les mouvements de l'autre corps et suit ceux-ci, fidèle comme une ombre et léger comme elle. Quand le corps se meut sur un rythme, une autre vie s'élève ; le monde se transforme pour prendre comme centre cet endroit précis, au milieu de la poitrine, où semblent converger les rythmes sonores des instruments et les oscillations souples des chevilles.

Danser, c'est le rythme de vie le plus heureux ; danser quand on croyait ne plus le faire, c'est une victoire gagnée.

Légèrement grisée par ce rythme, près de mon danseur d'un soir, qui demain aura oublié cette veille, je suis montée lentement jusqu’à ma porte ; et nous nous sommes quittés après un baiser sans rien nous dire.

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mardi, 03 novembre 2009

Rapides (Rapids) - Tim Parks - 2005

bibliotheca rapides

"Nous avons inventé Wally pour le remettre au pagayeur ayant fait preuve de négligence, lequel doit protéger Wally pendant toute une journée. C'est cet esprit de protection, cette obligation d'être attentif qui, au fond, nous protège tous. Cela ,nous rappelle qu'il faut veiller les uns sur les autres. Je suis certain que ceux d'entre vous qui ont descendu le haut Aurino, aujourd'hui, en auront compris l'importance. Pourtant, nous avons tous été incroyablement négligents et insouciants, puisque personne n'a compris que l'un d'entre nous, même si ce n'était pas un membre à part entière de notre groupe, en tout cas une personne proche de nous, se sentait mal, extrêmement mal. Au point de tenter de se tuer."

Clive et Michaela, un jeune couple anglo-italien, organisent l’été, un stage de kayak dans les Alpes Italiennes sur le torrent Ahr (Aurino) près de Sand In Taufers (Campo Tures). Y participent une quinzaine d’adultes et d’adolescents anglais venus pour pratiquer leur sport, mais aussi pour rechercher l’aventure et passer de belles vacances sous le soleil caniculaire d’Italie. Pour Clive et Michaela ce stage se veut aussi, outre le sport, un stage de savoir-vivre dans la nature et en groupe. Eux-mêmes, des militants altermondialistes très engagés, ils font rimer le sport à une quête plus existentielle de recherche d’harmonie avec la nature.
Et pour tous, très rapidement, la confrontation aux torrents indomptables de l’Ahr, mettra à jamais en question leurs certitudes et leurs conforts. Naviguer sur un fleuve est une chose, dans un groupe en est une autre. Et lorsqu’il s’avère que Vince, l’un des participants est un pilier d’une grosse banque de la City de Londres, la méfiance s’installe entre lui et les deux guides. Mais aussi pour les autres, entre méfiances et attirances, amours et amitiés, rien ne sera simple.
Et peut-être que le danger ne viendra-t-il pas du torrent, mais plutôt de là où on ne l’attend guère.

Tim Parks, écrivain britannique résidant à Vérone en Italie, est l’auteur de déjà très nombreux romans. Rapides, sorti en 2005, est un véritable roman d’aventures à l’intrigue très linéaire où l’on suit un groupe d’une quinzaine de personnes pendant 5 jours alors qu’ils s’apprêtent à descendre des rapides en Italie. Très physique et tumultueux, Tim Parks raconte à travers le sport, omniprésent, la quête existentielle de ses multiples personnages, qui évoluent et se déchirent au rythme du torrent et des coups de pagaie. Lui-même pratiquant le kayak, il nous fait part de toutes ses connaissances techniques pour mieux nous faire vivre la prise de risque, la peur et surtout la volonté d’engagement. Le tout, de plus porté sur un rythme effréné, plonge le lecteur au sein même de ce groupe qui miroite la société générale. L’auteur excelle au plus grand plaisir du lecteur totalement immergé dans l’histoire.

Rapides de Tim Parks est à la fois un roman d’action et un texte psychologique, un mélange très prenant qui ne laissera pas indifférent.

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12:58 Écrit par Marc dans Parks, Tim | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature britannique, tim parks, kayak, italie, ahr, roman d aventures, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 12 octobre 2009

La Fille dévastée - Rozenn Guilcher - 2009

bibliotheca la fille devastee

"Plus l’autre vous jette plus vous vous agrippez. Plus vous hait plus l’aimez. Et la force se multiplie par deux : l’autre dans la rage vous dans l’adoration. Elle vous tue tous les jours mais vous ne mourez pas. Et vous lui pardonnez. Elle est votre mère tout au monde et plus. Vous craignez le reste. Le monde vous fait peur. Mais je vous expliquerai une autre fois."

Une maternité non désirée, une enfant rejetée. Tel est le sujet de ce poignant roman, La Fille dévastée, de l'écrivain français Rozenn Guilcher, paru en octobre 2009 aux éditions Sulliver. Dans un double, l'auteur décrit à la fois les affres d'une mère qui fait tout pour oublier sa grossesse et son enfant, alors que l'enfant en question tente par tous les moyens d'imposer sa présence, en provoquant des réactions et émotions qui conduisent parfois à la colère. L'indifférence se transforme alors en haine, les émotions sont perverties et conduisent peu à peu les personnages à la folie. Le récit se compose de deux monologues qui s'imbriquent l'un dans l'autre sans hélas jamais se transformer en dialogue, tant souhaité. L'écriture très habile et rythmée de Rozenn Guilcher se décline de nombreuses façons, tantôt sous la forme d'aveux, comme sortis d'un journal intime, parfois sous forme de prose plus littéraire et même sous forme de poésie. Mais la qualité réelle du roman provient de l'immense capacité de l'auteur à reproduire les sentiments humains, notamment ceux qui régissent les relations mères-filles, et comment ceux-ci évoluent et se dégradent vers la folie.

La fille dévastée de Rozenn Guilcher est un roman fort et dur. Un roman unique en son genre.

A découvrir !

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Extraits :

Lorsque je parle avec mère je parle vite vite très vite. Il n’y a pas de place. Alors vite ! Avant qu’elle ne reprenne son souffle et sa voix. Avant qu’elle ne prenne ce qu’elle ne m’a pas donné. Alors vite. Parle. Colle des mots. En apnée. Creuse avec mes doigts. Affolée. Précipitée. Parce que là rien n’attend ni n’entend. Il n’y a pas d’espace. Il n’y a pas de place. Alors avec les doigts un trou dans la terre comme une tombe. Avec les doigts.

Mère m’a filmée pendant les dix premières années de ma vie. Elle a tout gardé. Elle a des preuves. Elle a filmé mes colères, mes façons de manger, mes réveils, mes occupations, mes toilettes, mes jeux. Il y a des parents qui filment leurs enfants pour les souvenirs garder les bons moments. Mère me filmait pour m’espionner. Elle me surveillait ainsi. Elle me considérait comme un animal de laboratoire qu’il fallait observer. Analyser les réactions, réaliser des expérimentations. J’étais rat. Rat est devenu intelligent à force d’essayer de déjouer les pièges. Rat s’est dédoublé. Rat de laboratoire répondant aux critères expérimentaux.

J’ai longtemps cru que, pour être aimée, il fallait que je sois un rat. Sage. Avec les réactions qu’on attendait. Un rat digne de ce nom. Alors l’amour et le regard qui brille de mère parce que son rat s’est bien tenu. A été gentil et sage. Peut-être qu’elle lui donnera un sucre comme aux chevaux ou aux chiens.

Un sucre c’est de l’amour. Enfin je l’ai cru. Une récompense d’avoir été comme elle veut. Pour que maman m’aime être un bon rat. Se plier aux exigences. Se mettre de côté soi soi-même ne pas exister. C’est comme cela qu’on vous aime. C’est comme cela qu’on vous désire. Oui c’est cela l’amour. Sinon non. Et l’on vous punira. Et l’on vous fera comprendre que vous décevez vous êtes méprisable mauvais rat qui ne mérite pas une mère si dévouée qui fait tout pour lui ! Et les injures et les dénigrements. Mais ces coups-là ne se voient pas ne laissent pas de traces non. Pas traces sur corps. Je vous parle d’autres blessures. Mère était professionnelle en autres blessures parce qu’elle avait élevé un mauvais rat et qu’elle ne pouvait faire autrement que de le blâmer.
Le mauvais rat c’était moi.

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14:23 Écrit par Marc dans Guilcher, Rozenn | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature francaise, rozenn guilcher, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 16 septembre 2009

Thérèse Raquin - Emile Zola - 1867

Bibliotheca Therese Raquin

Thérèse Raquin est la fille du capitaine français Degans posté en Algérie et d’une femme du pays. De retour en France le capitaine ne sait que faire de cette enfant et la confie à sa sœur qui habite à Vernon en métropole. Celle-ci dès le départ l’élève comme sa fille aux côtés de Camille, son fils du même âge. Thérèse partage ainsi l’enfance et l’adolescence de Camille au plus grand bonheur de Madame Raquin qui voit les deux mariés plus tard. En effet Thérèse serait un parfait support dans la vie pour son fils à la santé si fragile. Lorsque Thérèse a 21 ans, Madame Raquin marie les deux cousins et croit en leur bonheur éternel. Mais elle ignore les volontés réelles de Thérèse, qui depuis des ans se laisse aller aux décisions de sa tante sans jamais rouspéter. Les choses changent lorsque Camille décide d’aller travailler à Paris dans une grande administration. Toute la petite famille débarque alors dans la capitale, Madame Raquin y achetant une petite boutique et un appartement dans un coin obscur du Pont Neuf. Les femmes y ouvrent une mercerie tandis que Camille trouve un emploi dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Pour Thérèse commencent trois années de vie monotone, ponctuées tous les jeudis soir par la visite des mêmes invités : le vieux Michaud, commissaire de police retraité et ami de Madame Raquin, son fils Olivier, également dans la police, sa femme Suzanne et Grivet, collègue de Camille : on prend le thé en jouant aux dominos. Thérèse déteste ces soirées, d’ailleurs elle déteste tout le monde et toute sa vie. Mais elle a décidée de ne jamais rien dire et de se laisser vivre.
Un soir, Camille amène un nouvel invité, Laurent, qui s'est résigné à travailler dans les chemins de fer après avoir vainement essayé de vivre de sa peinture. Les deux hommes se sont connus quand ils étaient enfants puis se sont perdus de vue. Un jour, Laurent propose à la famille de faire le portrait de Camille, ce qui enchanta ce dernier et la vieille mercière.
Pendant qu'il peint, Thérèse ne le quitte pas des yeux. Laurent s’en aperçoit et décide de devenir l'amant de Thérèse et de l'embrasser à la première occasion. Quelques jours plus tard, il finit le portrait qui est terne et peu flatteur mais dont Camille est ravi. Seul dans la chambre avec Thérèse, Laurent l'embrasse. Au bout d'un instant, la jeune femme cède.
Pendant huit mois cette relation adultère va durer sans que Camille ou Madame Raquin ne s’en aperçoivent. Thérèse se croit enfin vivre dans cette passion, chose qu’elle n’a jamais connue auparavant. Alors qu’au début les deux amants réussissent à se voir tous les jours, au fil du temps, cela devient de plus en plus difficile. Thérèse propose alors à Laurent de se débarrasser de Camille. Ils pourraient ensuite se marier et vivre aux dépens de la vieille Madame Raquin qui les considère tous les deux comme ses enfants.
L’occasion se présente rapidement : lors d’une promenade en canot que font Camille, Thérèse et Laurent à Saint-Ouen sur la Seine, l’amant étrangle le mari et le balance à l’eau. Les deux amants sont enfin libérés. Mais le choc subi par cet acte violent va les changer à jamais. Les remords prennent peu à peu le dessus et la passion s’éteint rapidement. Les deux assassins croient même voir un peu partout le fantôme de Camille qui vient les hanter. Et ce qu’ils pensaient être une libération devient vite un nouvel emprisonnement, où attachés l’un à l’autre par leur affreux et terrible secret, les deux amants doivent affronter au quotidien leurs remords et leurs craintes.
Et la passion disparue cette nouvelle vie de couple devient vite un enfer, dont l’issue ne peut être que fatale.

Publié en 1867 Thérèse Raquin est le troisième roman du jeune Emile Zola, son premier écrit majeur qui le fait connaître auprès du public littéraire parisien. L’auteur n’a que 27 ans à l’époque et est encore loin de son œuvre magistrale qu’est le cycle des Rougon-Macquart. Il y développe toutefois déjà le naturalisme poignant qui sera présent tout au long de son œuvre future. Fort du succès de ce roman, Zola en tirera lui-même une pièce de théâtre en 1873.
Thérèse Raquin pour Emile Zola est une étude quasi scientifique de tempéraments, tel qu’il le décrit lui-même dans la préface de la deuxième édition de 1868. Il choisit pour cela d’y mettre ne scène des « personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. » En effet Thérèse, jeune femme nerveuse et introvertie est marié à un homme maladif qui ne peut la satisfaire. Et la rencontre de Laurent, au tempérament sanguin, la pousse à une passion criminelle qui se termine en tragédie. Evidemment l’auteur met le poids sur la description de ses personnages et de ses actes. Il s’agît presque d’un roman psychologique tant les désirs et volontés des personnages sont admirablement bien décrits, que ce soit dans l’amour ou dans la haine.
Cela devient particulièrement poignant après le meurtre où l’on voit Thérèse et Laurent, emmurés en eux-mêmes et pris par la folie, qui peu à peu entament une terrible descente aux enfers, perdant tout de leur âme et de leur humanité.
Pour forcer le côté noir du roman, Emile Zola n’épargne rien à ses personnages. On en voit que des aspects négatifs, dû à l’égoïsme de leurs volontés. A aucun moment ils ne regrettent la mort de Camille, seule la peur de se faire prendre les terrifie. Et voyant l’un dans l’autre un meurtrier et complice ils ne peuvent plus se supporter. D’ailleurs, dès le départ, entre Laurent et Thérèse, il n’a jamais été question d’amour réel, mais plutôt d’un assouvissement égoïste de désirs
Certaines scènes d’affrontements entre les deux amants sont assez dures, d’autres descriptions tout aussi terribles. L’écriture de Zola se veut percutante à tout moment percutante, voire choquante. Le lecteur accroche dès le départ dans ce drame qui s’annonce, où il s’immisce peu à peu dans l’horreur d’un couple en déchéance. L’ambiance est de plus alourdie en placant la quasi entièreté du roman dans la sombre et vétuste mercerie du Pont-Neuf, en faisant ainsi un huis-clos suffocant.
Certaines longueurs dans l’intrigue, ainsi qu’un style certes percutant mais quelque peu vieilli pourront cependant déplaire à certains lecteurs.

Thérèse Raquin, premier grand roman d’Emile Zola, est une œuvre sombre et magnifique.

Un grand classique à redécouvrir !

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Extrait : les premiers chapitres

Préface de la deuxième édition

J’avais naïvement cru que ce roman pouvait se passer de préface. Ayant l’habitude de dire tout haut ma pensée, d’appuyer même sur les moindres détails de ce que j’écris, j’espérais être compris et jugé sans explication préalable. Il paraît que je me suis trompé.

La critique a accueilli ce livre d’une voix brutale et indignée. Certaines gens vertueux, dans des journaux non moins vertueux, ont fait une grimace de dégoût, en le prenant avec des pincettes pour le jeter au feu. Les petites feuilles littéraires elles-mêmes, ces petites feuilles qui donnent chaque soir la gazette des alcôves et des cabinets particuliers, se sont bouché le nez en parlant d’ordure et de puanteur. Je ne me plains nullement de cet accueil ; au contraire, je suis charmé de constater que mes confrères ont des nerfs sensibles de jeune fille. Il est bien évident que mon œuvre appartient à mes juges, et qu’ils peuvent la trouver nauséabonde sans que j’aie le droit de réclamer. Ce dont je me plains, c’est que pas un des pudiques journalistes qui ont rougi en lisant Thérèse Raquin ne me paraît avoir compris ce roman. S’ils l’avaient compris, peut-être auraient-ils rougi davantage, mais au moins je goûterais à cette heure l’intime satisfaction de les voir écœurés à juste titre. Rien n’est plus irritant que d’entendre d’honnêtes écrivains crier à la dépravation, lorsqu’on est intimement persuadé qu’ils crient cela sans savoir à propos de quoi ils le crient.

Donc il faut que je présente moi-même mon œuvre à mes juges. Je le ferai en quelques lignes, uniquement pour éviter à l’avenir tout malentendu.

Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. J’ai cherché à suivre pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l’instinct, les détraquements cérébraux survenus à la suite d’une crise nerveuse. Les amours de mes deux héros sont le contentement d’un besoin ; le meurtre qu’ils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence qu’ils acceptent comme les loups acceptent l’assassinat des moutons ; enfin, ce que j’ai été obligé d’appeler leurs remords, consiste en un simple désordre organique, et une rébellion du système nerveux tendu à se rompre. L’âme est parfaitement absente, j’en conviens aisément, puisque je l’ai voulu ainsi.

On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout. Lorsque mes deux personnages, Thérèse et Laurent, ont été créés, je me suis plu à me poser et à résoudre certains problèmes : ainsi, j’ai tenté d’expliquer l’union étrange qui peut se produire entre deux tempéraments différents, j’ai montré les troubles profonds d’une nature sanguine au contact d’une nature nerveuse. Qu’on lise le roman avec soin, on verra que chaque chapitre est l’étude d’un cas curieux de physiologie. En un mot, je n’ai eu qu’un désir : étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres.

Avouez qu’il est dur, quand on sort d’un pareil travail, tout entier encore aux graves jouissances de la recherche du vrai, d’entendre des gens vous accuser d’avoir eu pour unique but la peinture de tableaux obscènes. Je me suis trouvé dans le cas de ces peintres qui copient des nudités, sans qu’un seul désir les effleure, et qui restent profondément surpris lorsqu’un critique se déclare scandalisé par les chairs vivantes de leur œuvre. Tant que j’ai écrit Thérèse Raquin, j’ai oublié le monde, je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me donnant tout entier à l’analyse du mécanisme humain, et je vous assure que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n’avaient pour moi rien d’immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. L’humanité des modèles disparaissait comme elle disparaît aux yeux de l’artiste qui a une femme nue vautrée devant lui, et qui songe uniquement à mettre cette femme sur sa toile dans la vérité de ses formes et de ses colorations. Aussi ma surprise a-t-elle été grande quand j’ai entendu traiter mon œuvre de flaque de boue et de sang, d’égout, d’immondice, que sais-je ? Je connais le joli jeu de la critique, je l’ai joué moi-même ; mais j’avoue que l’ensemble de l’attaque m’a un peu déconcerté. Quoi ! il ne s’est pas trouvé un seul de mes confrères pour expliquer mon livre, sinon pour le défendre ! Parmi le concert de voix qui criaient : « L’auteur de Thérèse Raquin est un misérable hystérique qui se plaît à étaler des pornographies », j’ai vainement attendu une voix qui répondît : « Eh ! non, cet écrivain est un simple analyste, qui a pu s’oublier dans la pourriture humaine, mais qui s’y est oublié comme un médecin s’oublie dans un amphithéâtre. »

Remarquez que je ne demande nullement la sympathie de la presse pour une œuvre qui répugne, dit-elle, à ses sens délicats. Je n’ai point tant d’ambition. Je m’étonne seulement que mes confrères aient fait de moi une sorte d’égoutier littéraire, eux dont les yeux exercés devraient reconnaître en dix pages les intentions d’un romancier, et je me contente de les supplier humblement de vouloir bien à l’avenir me voir tel que je suis et me discuter pour ce que je suis.

Il était facile, cependant, de comprendre Thérèse Raquin, de se placer sur le terrain de l’observation et de l’analyse, de me montrer mes fautes véritables, sans aller ramasser une poignée de boue et me la jeter à la face au nom de la morale. Cela demandait un peu d’intelligence et quelques idées d’ensemble en vraie critique. Le reproche d’immoralité, en matière de science, ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral, j’avoue que je ne me suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas songé un instant à y mettre les saletés qu’y découvrent les gens moraux ; c’est que j’en ai écrit chaque scène, même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant ; c’est que je défie mes juges d’y trouver une page réellement licencieuse, faite pour les lecteurs de ces petits livres roses, de ces indiscrétions de boudoir et de coulisses, qui se tirent à dix mille exemplaires et que recommandent chaudement les journaux auxquels les vérités de Thérèse Raquin ont donné la nausée.

Quelques injures, beaucoup de niaiseries, voilà donc tout ce que j’ai lu jusqu’à ce jour sur mon œuvre. Je le dis ici tranquillement, comme je le dirais à un ami qui me demanderait dans l’intimité ce que je pense de l’attitude de la critique à mon égard. Un écrivain de grand talent, auquel je me plaignais du peu de sympathie que je rencontre, m’a répondu cette parole profonde : « Vous avez un immense défaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbécile sans lui faire comprendre qu’il est un imbécile. » Cela doit être ; je sens le tort que je me fais auprès de la critique en l’accusant d’inintelligence, et je ne puis pourtant m’empêcher de témoigner le dédain que j’éprouve pour son horizon borné et pour les jugements qu’elle rend à l’aveuglette, sans aucun esprit de méthode. Je parle, bien entendu, de la critique courante, de celle qui juge avec tous les préjugés littéraires des sots, ne pouvant se mettre au point de vue largement humain que demande une œuvre humaine pour être comprise. Jamais je n’ai vu pareille maladresse. Les quelques coups de poing que la petite critique m’a adressés à l’occasion de Thérèse Raquin se sont perdus, comme toujours, dans le vide. Elle frappe essentiellement à faux, applaudissant les entrechats d’une actrice enfarinée et criant ensuite à l’immoralité à propos d’une étude physiologique, ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre et tapant toujours devant elle, si sa sottise prise de panique lui dit de taper. Il est exaspérant d’être battu pour une faute dont on n’est point coupable. Par moments, je regrette de n’avoir pas écrit des obscénités ; il me semble que je serais heureux de recevoir une bourrade méritée, au milieu de cette grêle de coups qui tombent bêtement sur ma tête, comme des tuiles, sans que je sache pourquoi.

Il n’y a guère, à notre époque, que deux ou trois hommes qui puissent lire, comprendre et juger un livre. De ceux-là je consens à recevoir des leçons, persuadé qu’ils ne parleront pas sans avoir pénétré mes intentions et apprécié les résultats de mes efforts. Ils se garderaient bien de prononcer les grands mots vides de moralité et de pudeur littéraire ; ils me reconnaîtraient le droit, en ces temps de liberté dans l’art, de choisir mes sujets où bon me semble, ne me demandant que des œuvres consciencieuses, sachant que la sottise seule nuit à la dignité des lettres. À coup sûr, l’analyse scientifique que j’ai tenté d’appliquer dans Thérèse Raquin ne les surprendrait pas ; ils y retrouveraient la méthode moderne, l’outil d’enquête universelle dont le siècle se sert avec tant de fièvre pour trouer l’avenir. Quelles que dussent être leurs conclusions, ils admettraient mon point de départ, l’étude du tempérament et des modifications profondes de l’organisme sous la pression des milieux et des circonstances. Je me trouverais en face de véritables juges, d’hommes cherchant de bonne foi la vérité, sans puérilité ni fausse honte, ne croyant pas devoir se montrer écœurés au spectacle de pièces d’anatomie nues et vivantes. L’étude sincère purifie tout, comme le feu. Certes, devant le tribunal que je me plais à rêver en ce moment, mon œuvre serait bien humble ; j’appellerais sur elle toute la sévérité des critiques, je voudrais qu’elle en sortît noire de ratures. Mais au moins j’aurais eu la joie profonde de me voir critiquer pour ce que j’ai tenté de faire, et non pour ce que je n’ai pas fait.

Il me semble que j’entends, dès maintenant, la sentence de la grande critique, de la critique méthodique et naturaliste qui a renouvelé les sciences, l’histoire et la littérature : « Thérèse Raquin est l’étude d’un cas trop exceptionnel ; le drame de la vie moderne est plus souple, moins enfermé dans l’horreur et la folie. De pareils cas se rejettent au second plan d’une œuvre. Le désir de ne rien perdre de ses observations a poussé l’auteur à mettre chaque détail en avant, ce qui a donné encore plus de tension et d’âpreté à l’ensemble. D’autre part, le style n’a pas la simplicité que demande un roman d’analyse. Il faudrait, en somme, pour que l’écrivain fît maintenant un bon roman, qu’il vît la société d’un coup d’œil plus large, qu’il la peignît sous ses aspects nombreux et variés, et surtout qu’il employât une langue nette et naturelle. »

Je voulais répondre en vingt lignes à des attaques irritantes par leur naïve mauvaise foi, et je m’aperçois que je me mets à causer avec moi-même, comme cela m’arrive toujours lorsque je garde trop longtemps une plume à la main. Je m’arrête, sachant que les lecteurs n’aiment pas cela. Si j’avais eu la volonté et le loisir d’écrire un manifeste, peut-être aurais-je essayé de défendre ce qu’un journaliste, en parlant de Thérèse Raquin, a nommé « la littérature putride ». D’ailleurs, à quoi bon ? Le groupe d’écrivains naturalistes auquel j’ai l’honneur d’appartenir a assez de courage et d’activité pour produire des œuvres fortes, portant en elles leur défense. Il faut tout le parti pris d’aveuglement d’une certaine critique pour forcer un romancier à faire une préface. Puisque, par amour de la clarté, j’ai commis la faute d’en écrire une, je réclame le pardon des gens d’intelligence, qui n’ont pas besoin, pour voir clair, qu’on leur allume une lanterne en plein jour.

Émile Zola.

15 avril 1868.


Chapitre 1


Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.

Par les beaux jours d’été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans le passage. Par les vilains jours d’hiver, par les matinées de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble.

À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres.

À droite, sur toute la longueur du passage, s’étend une muraille contre laquelle les boutiquiers d’en face ont plaqué d’étroites armoires ; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis vingt ans s’y étalent le long de minces planches peintes d’une horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s’est établie dans une des armoires ; elle y vend des bagues de quinze sous, délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d’une boîte en acajou.

Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, comme couverte d’une lèpre et toute couturée de cicatrices.

Le passage du Pont-Neuf n’est pas un lieu de promenade. On le prend pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé par un public de gens affairés dont l’unique souci est d’aller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras ; on y voit encore des vieillards se traînant dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent là, au sortir de l’école, pour faire du tapage en courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée, c’est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une irrégularité irritante ; personne ne parle, personne ne stationne ; chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup d’œil. Les boutiquiers regardent d’un air inquiet les passants qui, par miracle, s’arrêtent devant leurs étalages.

Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus au vitrage sur lequel ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber autour d’eux des ronds d’une lueur pâle qui vacillent et semblent disparaître par instants. Le passage prend l’aspect sinistre d’un véritable coupe-gorge ; de grandes ombres s’allongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue ; on dirait une galerie souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient à leurs vitrines ; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie d’un abat-jour, qu’ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce qu’il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirâtre des devantures, les vitres d’un cartonnier flamboient : deux lampes à schiste trouent l’ombre de deux flammes jaunes. Et, de l’autre côté, une bougie, plantée au milieu d’un verre à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boîte de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous son châle.

Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes. L’enseigne, faite d’une planche étroite et longue, portait, en lettres noires, le mot : Mercerie, et sur une des vitres de la porte était écrit un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges. À droite et à gauche s’enfonçaient des vitrines profondes, tapissées de papier bleu.

Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l’étalage, dans un clair-obscur adouci.

D’un côté, il y avait un peu de lingerie : des bonnets de tulle tuyautés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de mousseline ; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchâtres qui prenaient un aspect lugubre dans l’obscurité transparente. Les bonnets neufs, d’un blanc plus éclatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. Et, accrochées le long d’une tringle, les chaussettes de couleur mettaient des notes sombres dans l’effacement blafard et vague de la mousseline.

De l’autre côté, dans une vitrine plus étroite, s’étageaient de gros pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches, des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les dimensions, des résilles à perles d’acier étalées sur des ronds de papier bleuâtre, des faisceaux d’aiguilles à tricoter, des modèles de tapisserie, des bobines de ruban, un entassement d’objets ternes et fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que la poussière et l’humidité pourrissaient.

Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l’autre vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s’attachait un nez long, étroit, effilé ; les lèvres étaient deux minces traits d’un rose pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l’ombre ; le profil seul apparaissait, d’une blancheur mate, troué d’un œil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laissé des bandes de rouille.

Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l’intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde ; à l’un des bouts, se trouvait un petit comptoir ; à l’autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts ; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. La pièce paraissait nue, glaciale ; les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas çà et là avec leur joyeux tapage de couleurs.

D’ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir : la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans ; son visage gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.

Plus bas, assis sur une chaise, un homme d’une trentaine d’années lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, chétif, d’allure languissante ; les cheveux d’un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et gâté.

Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre chaque barreau de la rampe.

En haut, le logement se composait de trois pièces. L’escalier donnait dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. À gauche était un poêle de faïence dans une niche ; en face se dressait un buffet ; puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, tout ouverte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.

La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se retirait chez elle. Le chat s’endormait sur une chaise de la cuisine. Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une allée obscure et étroite.

Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit ; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s’étend au-dessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence dédaigneuse.


Chapitre 2

Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs qu’elle plaça et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde ; elle s’était fait une existence de paix et de bonheur tranquille.

Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le jardin descendait jusqu’au bord de la Seine. C’était une demeure close et discrète qui avait de vagues senteurs de cloître ; un étroit sentier menait à cette retraite située au milieu de larges prairies ; les fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts de l’autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, s’enferma au fond de cette solitude, et y goûta des joies sereines, entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.

Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit garçon. Elle l’adorait pour l’avoir disputé à la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L’enfant eut coup sur coup toutes les fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration.

Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa croissance, il resta petit et malingre.

Ses membres grêles eurent des mouvements lents et fatigués. Sa mère l’aimait davantage pour cette faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu’elle lui avait donné la vie plus de dix fois.

Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l’enfant suivit les cours d’une école de commerce de Vernon. Il y apprit l’orthographe et l’arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit des leçons d’écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à trembler lorsqu’on lui conseillait d’envoyer son fils au collège ; elle savait qu’il mourrait loin d’elle, elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une faiblesse de plus en lui.

À dix-huit ans, désœuvré, s’ennuyant à mourir dans la douceur dont sa mère l’entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d’un esprit inquiet qui lui rendait l’oisiveté insupportable. Il se trouvait plus calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail d’employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d’énormes additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, la tête vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l’hébétement qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le marchand de toile ; elle voulait le garder toujours auprès d’elle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en maître ; il réclama le travail comme d’autres enfants réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui avaient donné un égoïsme féroce ; il croyait aimer ceux qui le plaignaient et qui le caressaient ; mais, en réalité, il vivait à part, au fond de lui, n’aimant que son bien-être, cherchant par tous les moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l’affection attendrie de Mme Raquin l’écœura, il se jeta avec délices dans une occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thérèse.

Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d’Algérie.

« Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mère est morte… Moi je ne sais qu’en faire. Je te la donne. »

La mercière prit l’enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta huit jours à Vernon. Sa sœur l’interrogea à peine sur cette fille qu’il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était née à Oran et qu’elle avait pour mère une femme indigène d’une grande beauté. Le capitaine, une heure avant son départ, lui remit un acte de naissance dans lequel Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit, et on ne le revit plus ; quelques années plus tard, il se fit tuer en Afrique.

Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes tendresses de sa tante. Elle était d’une santé de fer, et elle fut soignée comme une enfant chétive, partageant les médicaments que prenait son cousin, tenue dans l’air chaud de la chambre occupée par le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les paupières. Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même ; elle prit l’habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts, et vides de regards. Et, lorsqu’elle levait un bras, lorsqu’elle avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, pris de faiblesse ; elle l’avait soulevé et transporté, d’un geste brusque, et ce déploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son visage. La vie cloîtrée qu’elle menait, le régime débilitant auquel elle était soumise ne purent affaiblir son corps maigre et robuste ; sa face prit seulement des teintes pâles, légèrement jaunâtres, et elle devint presque laide à l’ombre. Parfois, elle allait à la fenêtre, elle contemplait les maisons d’en face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dorées.

Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu’elle se retira dans la petite maison du bord de l’eau, Thérèse eut de secrets tressaillements de joie. Sa tante lui avait répété si souvent : « Ne fais pas de bruit, reste tranquille », qu’elle tenait soigneusement cachées, au fond d’elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possédait un sang-froid suprême, une apparente tranquillité qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, auprès d’un enfant moribond ; elle avait des mouvements adoucis, des silences, des placidités, des paroles bégayées de vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes coteaux verts qui montaient à l’horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de crier ; elle sentit son cœur qui frappait à grands coups dans sa poitrine ; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait.

Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, sa physionomie calme et indifférente, elle resta l’enfant élevée dans le lit d’un malade ; mais elle vécut intérieurement une existence brûlante et emportée. Quand elle était seule, dans l’herbe, au bord de l’eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, près de bondir. Et elle restait là, pendant des heures, ne pensant à rien, mordue par le soleil, heureuse d’enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rêves fous ; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle s’imaginait que l’eau allait se jeter sur elle et l’attaquer ; alors elle se raidissait, elle se préparait à la défense, elle se questionnait avec colère pour savoir comment elle pourrait vaincre les flots.

Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante ; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de l’abat-jour de la lampe. Camille, affaissé au fond d’un fauteuil, songeait à ses additions. Une parole, dite à voix basse, troublait seule par moments la paix de cet intérieur endormi.

Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond ; elle tremblait lorsqu’elle venait à songer qu’elle mourrait un jour et qu’elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle comptait sur Thérèse, elle se disait que la jeune fille serait une garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec ses airs tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle l’avait vue à l’œuvre, elle voulait la donner à son fils comme un ange gardien. Ce mariage était un dénouement prévu, arrêté.

Les enfants savaient depuis longtemps qu’ils devaient s’épouser un jour. Ils avaient grandi dans cette pensée qui leur était devenue ainsi familière et naturelle. On parlait de cette union, dans la famille, comme d’une chose nécessaire, fatale. Mme Raquin avait dit : « Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient patiemment, sans fièvre, sans rougeur.

Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres désirs de l’adolescence. Il était resté petit garçon devant sa cousine, il l’embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, sans rien perdre de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui l’empêchait de trop s’ennuyer, et qui, à l’occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu’il la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon ; sa chair n’avait pas un frémissement. Et jamais il ne lui était venu la pensée, en ces moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse, qui se débattait en riant d’un rire nerveux.

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. Elle arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant plusieurs minutes avec une fixité d’un calme souverain. Ses lèvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne pouvait rien lire sur ce visage fermé qu’une volonté implacable tenait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse devenait grave, se contentait d’approuver de la tête tout ce que disait Mme Raquin. Camille s’endormait.

Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l’eau. Camille s’irritait des soins incessants de sa mère ; il avait des révoltes, il voulait courir, se rendre malade, échapper aux câlineries qui lui donnaient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la provoquait à lutter, à se vautrer sur l’herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber ; la jeune fille se releva d’un bond, avec une sauvagerie de bête, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se précipita sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à terre. Il avait peur.

Les mois, les années s’écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa mère, lui conta l’histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa tante, puis l’embrassa sans répondre un mot.

Le soir, Thérèse, au lieu d’entrer dans sa chambre, qui était à gauche de l’escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce fut tout le changement qu’il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d’égoïste, Thérèse gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant de calme.


Chapitre 3

Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère qu’il entendait quitter Vernon et aller vivre à Paris. Mme Raquin se récria : elle avait arrangé son existence, elle ne voulait point y changer un seul événement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaça de tomber malade, si elle ne cédait pas à son caprice.

« Je ne t’ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il ; j’ai épousé ma cousine, j’ai pris toutes les drogues que tu m’as données. C’est bien le moins, aujourd’hui, que j’aie une volonté, et que tu sois de mon avis… Nous partirons à la fin du mois. »

Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une existence. Peu à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le jeune ménage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l’argent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thérèse. Le lendemain, elle s’était habituée à l’idée de départ, elle avait bâti le plan d’une vie nouvelle.

Au déjeuner, elle était toute gaie.

« Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J’irai à Paris demain ; je chercherai un petit fonds de mercerie, et nous nous remettrons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras ; tu te promèneras au soleil ou tu trouveras un emploi.

– Je trouverai un emploi », répondit le jeune homme.

La vérité était qu’une ambition bête avait seule poussé Camille au départ. Il voulait être employé dans une grande administration ; il rougissait de plaisir, lorsqu’il se voyait en rêve au milieu d’un vaste bureau, avec des manches de lustrine, la plume sur l’oreille.

Thérèse ne fut pas consultée ; elle avait toujours montré une telle obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait ce qu’ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même paraître savoir qu’elle changeait de place.

Mme Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l’avait adressée à une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle désirait se débarrasser. L’ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu noire ; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le tapage des rues, par le luxe des étalages, et cette galerie étroite, ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignoré. Le prix modeste du fonds la décida ; on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier étage n’était que de douze cents francs. Mme Raquin, qui avait près de quatre mille francs d’économie, calcula qu’elle pourrait payer le fonds et le loyer de la première année sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bénéfices du commerce de la mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers ; de sorte qu’elle ne toucherait plus ses rentes et qu’elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants.

Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu’elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un palais ; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages inappréciables.

« Ah ! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-là ! Il y a trois belles chambres en haut… Le passage est plein de monde… Nous ferons des étalages charmants… Va, nous ne nous ennuierons pas. »

Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d’ancienne marchande se réveillaient ; elle donnait à l’avance des conseils à Thérèse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine ; le soir du même jour, elle s’installait au passage du Pont-Neuf.

Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, il lui sembla qu’elle descendait dans la terre grasse d’une fosse. Une sorte d’écœurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce ; ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étant descendus, elle s’assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer.

Mme Raquin, en face de la réalité, resta embarrassée, honteuse de ses rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un remède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait l’obscurité en disant que le temps était couvert, et concluait en affirmant qu’un coup de balai suffirait.

« Bah ! répondait Camille, tout cela est très convenable… D’ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures… Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. »

Jamais le jeune homme n’aurait consenti à habiter un pareil taudis, s’il n’avait compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se disait qu’il aurait chaud tout le jour à son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure.

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en désordre. Dès le premier jour, Thérèse s’était assise derrière le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place. Mme Raquin s’étonna de cette attitude affaissée ; elle avait cru que la jeune femme allait chercher à embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu’elle proposait une réparation, un embellissement quelconque :

« À quoi bon ? répondait tranquillement sa nièce. Nous sommes très bien, nous n’avons pas besoin de luxe. »

Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d’ordre dans la boutique. Thérèse finit par s’impatienter à la voir sans cesse tourner devant ses yeux ; elle prit une femme de ménage, elle força sa tante à venir s’asseoir auprès d’elle.

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L’ennui le prit à un tel point, qu’il parla de retourner à Vernon. Enfin, il entra dans l’administration du chemin de fer d’Orléans. Il gagnait cent francs par mois. Son rêve était exaucé.

Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et se trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l’Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course, qu’il faisait deux fois par jour, ne l’ennuyait jamais. Il regardait couler l’eau, il s’arrêtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les échafaudages dont l’église, alors en réparation, était entourée ; ces grosses pièces de charpente l’amusaient, sans qu’il sût pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d’œil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tête pleine de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s’il n’était pas trop pressé. Il restait là une demi heure, penché au dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les pieds, s’occupant des passants, des voitures, des magasins.

Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté les œuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tâche de vingt, de trente pages, malgré l’ennui qu’une pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons à dix centimes, l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Thiers, et l’Histoire des Girondins, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à écouter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il s’étonnait beaucoup que Thérèse pût rester pensive et silencieuse pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre un livre. Au fond, il s’avouait que sa femme était une pauvre intelligence.
Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d’ailleurs une humeur égale et facile ; toute sa volonté tendait à faire de son être un instrument passif, d’une complaisance et d’une abnégation suprêmes.

Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du quartier. À chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, à vrai dire, c’était elle qui attirait et retenait la clientèle.

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s’absenta pas une seule fois de son bureau ; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide.

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Voir également :
- Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
La Fortune des Rougon (1871), présentation
La Curée - Emile Zola (1872), présentation
- Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

lundi, 31 août 2009

Les vierges suicidées (The Virgin Suicides) - Jeffrey Eugenides - 1993

bibliotheca virgin suicides

Grosse-pointe est un quartier résidentiel très huppé de la banlieue de Detroit dans le Michigan. La vie y coule doucement, sans jamais de souci. Ses habitants sont heureux et rien ne peut les perturber dans leur tranquillité. Jusqu'au drame des soeurs Lisbon, dans les années 1970. Ronnie, professeur de mathématiques, et sa femme ont cinq magnifiques filles : Cecilia (13 ans), Lux (14 ans), Bonnie (15 ans), Mary (16 ans) et Therese (17 ans). C'est un foyer tranquille et sans souci, jusqu'au jour où la cadette , Cecilia, atteinte à sa vie en se coupant les veines. Tentative ratée, elle se suicide quelques semaines plus tard en e jetant de la fenêtre de la chambre.
Après ce drame, les parents tentent de prendre les choses en main en déscolarisant leurs filles pour les couper de l'influence néfaste du monde. Mais rien y fait, les beautés virginales décident elles aussi de se donner la mort.
Les gamins du voisinage ont tous été maqués par ces événements. Quelque part ils étaient tous amoureux de ces files mystérieuses qui, qui sans revendications ni plaintes se sont donnés la mort. Une vingtaine d’années plus tard, alors qu’ils frôlent les quarante ans, ceux-ci mèneront une enquête dans l’espoir un peu fou d’éclaircir toute cette affaire. Ce récit en sera le résultat, la reconstitution la plus minutieuse et la plus fidèle possible d’une année pour le moins particulière. Mais des zones d'ombre subsistent... vraissemblablement à jamais...

Les vierges suicidées (The Virgin Suicides) est le premier roman de l'écrivain américain d'origine grecque Jeffrey Eugenides. Publié en 1993 la version française ne sortira qu'en l'an 2000 lors de la sortie de l'adaptation cinématographique à succès, réalisée par Sofia Coppola avec l'actrice Kirsten Dunst dans le rôle principal. Dans l'édition française, le roman paraîtra à la fois sous le titre original (The Virgin Suicides) et sous le titre traduit (Les vierges suicidées).
Dans ce premier roman fort réussi, l'auteur invite le lecteur à suivre une enquête sur un fait divers s'étant produit il y a une vingtaine d'année. L'enquête est menée par des gamins ayant connu les soeurs Lisbon et qui en étaient secrètement amoureux. Et vingt ans après ceux-ci décident de revenir sur cette affaire et d'en récolter tous les témoignages. Et cela concerne les parents des soeurs Lisbon, les voisins, les collègues et tous les acteurs de ce drame, mais aussi les objets les plus dérisoires, tels les bâtons de rouge à lèvres, un journal intime, une maison en ruine, n'importe quel bout de moquette ou de cigarette. Tout y passe pour faire la lumière sur cette lumière. Et les collecteurs, aussidévots que possédés, même vingt ans après, n'arrivent à comprendre le fin mot de l'histoire. Que le récit soit raconté du point de vue des enquêteurs fait en sorte que le lecteur, non plus, n'en saura pas plus. Les limites du roman étant bien fixées, il reste au lecteur d'apprécier ces nombreux détails qui ont fait la vie de ces adolescents, l'atmosphère lourde et suffocante dans laquelle ils ont vécu, leurs espoirs et incompréhensions. Certains passages sont tout simplement inoubliables. En parallèle, le roman décrit aussi un monde vivant dans l'insouciance de l'après-guerre et qui évolue vers une certaine modernité avec ses dangers et contradictions.
Mais par les limites posé par l'auteur, le roman n'est pas toujours aussi captivant qu'il pourrait l'être de par la distance posée entre le lecteur et l'événement propre. Le tout manque de ce fait quelque peu de souffle et les soeurs Lisbon, pour analysés en profondeur, n'y prennent guère vie.

Les vierges suicidées (The Virgin Suicides), premier roman de Jeffrey Eugenides, est une belle réussite; et les soeurs Lisbon marqueront pendant longtemps l'esprit du lecteur.

Un roman bouleversant !

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