mardi, 11 janvier 2011

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet (The Selected Works of T. S. Spivet) - Reif Larsen - 2009

bibliotheca l extravagant voyage du jeune et prodigieux T S Spivet Reif  larsen.jpgTecumseh Sansonnet Spivet, ou alors simplement T. S. Spivet, est un jeune enfant prodige de douze ans, un passionné de sciences qui passe son temps à cartographier le monde qui l’entoure. Des cartes il en a déjà réalisés sur tous les sujets possibles et imaginables. A cela s’ajoutent de nombreux croquis scientifiques, et de très nombreuses notes prises dans de multiples carnets.
Mais T. S. se sent très seul. Il vit dans un ranch du Montana, entouré d’un père mutique, un cow-boy qui déteste les sciences, une mère entomologiste qui cherche depuis vingt ans une espèce fantôme de coléoptère, une sœur qui pense être (à juste titre) le seul individu normal de la famille, et leur chien, Merveilleux, dépressif depuis la mort accidentelle du fils le plus jeune.
Un beau jour le jeune T. S. reçoit un appel téléphonique inattendu du musée Smithsonian à Washington lui annonçant qu’il a reçu le très prestigieux prix Baird pour l’une de ces illustrations scientifiques et qu’il est invité  à venir faire un discours lors d’une cérémonie en son honneur. Evidemment le jeune prodige ne s’attendait pas à cela. D’ailleurs qui le connaît. Son professeur avait envoyé quelques uns de ses dessins au Smithsonian, mais personne ne s’attendait à un tel retour. De plus le Smithsonian n’est même pas au courant que l’illustre T.S. Spivet n’est qu’un enfant. La raison dicte au jeune prodige de refuser cet honneur, mais quelque chose en lui le pousse à entreprendre ce long voyage vers Washington. Et ainsi, armé d’un télescope, d’un compas, de quelques carnets de notes et de croquis, ainsi que des Mémoires de son arrière-arrière-grand-mère, T.S. Spivet quitte son domicile familial sans rien dire à personne pour partir vers Washington. Mais très vite l’enfant prodige se rend compte que malgré son savoir exceptionnel il ne connaît que bien peu de choses au monde…

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet est à la fois le premier roman publié du jeune écrivain américain, ainsi qu’un immense coup de maître littéraire et aussi visuel. En effet la première chose qui frappe le lecteur est son format ainsi que ses nombreuses illustrations. Le texte, la quête initiatique d’un jeune garçon prodige est en effet richement illustré par de nombreux croquis et notes en marge, prises par le garçon lui-même, et qui viennent augmenter son récit et ses observations. Le tout se mêle et le résultat tout simplement époustouflant. Chaque page contient son lot de surprise, et l’auteur a dû faire preuve d’un réel talent pour mettre tout cela si parfaitement en place. L’histoire est riche, très riche même, l’initiation du jeune Spivet se faisant à plusieurs niveaux que ce soit dans ses connaissances, ses relations humaines mais aussi son identité familiale. Le lecteur s’attache vite au personnage, par ses pensées et interrogations, sa vision d’enfant sur le monde, et peu à peu, autant qu’il se découvre lui-même, le lecteur réussit à mieux le situer et à le comprendre. Le tout est raconté avec beaucoup de sensibilité et de finesse, dans un style très beau et toujours entraînant.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Reif Larsen est un roman exceptionnel et d’une richesse unique, que ce soit par sa forme ou par son contenu. Une lecture unique en son genre dans laquelle on plonge avec énormément de plaisir.

A lire absolument !


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Présente édition : Editions Nil, 8 avril 2010, 374 pages

mardi, 02 mars 2010

La Belle aux oranges (Appelsinpiken) - Jostein Gaarder - 2003

bibliotheca la belle aux oranges

Georg a perdu son père alors qu'il n'était âgé que de quatre ans. Et des souvenirs de cet homme il ne lui en reste aucun. Evidemment il existe quelques photos ou vidéos pour lui rappeler l'existence de cet homme, mais rien de bien vivant. Aujourd'hui Georg a quinze ans. Il mène une vie ordinaire d'adolescent auprès de sa mère et de son beau-père, et cela jusqu'au jour où on lui remet une lettre mystérieuse, écrite onze ans plus tôt par son père. Il s'agît en fait d'une lettre d'adieu dans laquelle son père lui contera l'histoire d'une rencontre, celle d'une mystérieuse fille envoûtante qu'il appellera la Belle aux oranges.

L'écrivain et philosophe norvégien Jostein Gaarder est principalement connu pour son roman philosophique Le Monde de Sophie (Sofies verden) paru en 1991 et qui a connu depuis un succès mondial. Souvent cantonné à ce seul et au combien excellent roman on en oublie parfois que Gaarder a écrit bien d'autres romans tous assez exceptionnels en leur genre.
La Belle aux oranges paraît ainsi en 2003, et on y retrouve le ton poétique et tendre, toujours teinté d'un questionnement philosophique. Ici le personnage de Georg reçoit une lettre post-mortem de son père, qui va le bouleverser et changer à jamais sa vie. Son père y conte une histoire vécue tout à fait extraordinaire afin de lui montrant comment sa vie ressemblait à un conte de fées, dans le but d'ainsi pousser son fils à avoir la même vision des choses et d'apprécier la magie de chaque instant de la vie. Alors que Georg semble se laisser vivre de façon passive, son père par sa lettre tardive, lui apprendra tout simplement d'être heureux de vivre au jour le jour. Et ainsi le roman se construit autour de Georg et son évolution au fur et à mesure qu'il progresse dans la lecture de la longue lettre de son père, les deux récits se voyant ainsi savamment entremêlés. Le lecteur se retrouve plongé dans cet univers poétique et, à la suite de Georg, se met lui aussi à réfléchir sur le sens de la vie.

La Belle aux oranges est un véritable hymne à l'amour et à la vie, toujours intelligent et drôle, et qui plaira au plus large public qu'il soit jeune ou adulte.

Une petite merveille à découvrir au plus vite !

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Présente édition : traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, éditions Points, 11 février 2010, 200 pages

dimanche, 30 août 2009

Le Rouge et Le Noir - Stendhal - 1830

bibliotheca le rouge et le noir

Issu d'un milieu pauvre, le jeune Julien Sorel est prêt à tout pour réussir. En effet il est le troisième fils du vieux Sorel, un scieur du village de Verrières, une petite ville du Jura, qui n'a de mépris pour les choses intellectuelles et donc pour Julien, qui, contrairement à ses frères, montre très vite plus de capacités dans les travaux de l'esprit que dans ceux de la force. La curiosité le pousse à s'instruire par tous les moyens possibles. Sa connaissance par coeur du Nouveau Testament lui fera bénéficier la protection du curé du village, l'abbé Chélan, qui va le recommander au Maire de Verrières, Monsieur de Rênal, comme précepteur de ses enfants pour ensuite le faire entrer au séminaire.
Pour Julien Sorel ce sont là les débuts dans le monde de la bourgeoisie provinciale, un monde qu'il compte bien conquérir par tous les moyens possibles, ainsi poussé par son ambition démesurée. Peu à peu il réussit à séduire Madame de Rênal, jeune femme assez belle, et à se faire une place de premier ordre dans cette maison. mais cela ne lui suffit pas. bientôt suite à une tragédie chez les Rênal, il quitte Verrières pour le séminaire de Besançon, puis pour Paris.
Mais une telle ascension sociale ne peut se faire sans dégâts, et julien Sorel ignore encore la fin tragique qui l'attend.

Après un premier roman, Armance, publié en 1827, l'écrivain français Stendhal (de son vrai nom Marie-Henri Beyle), réussit son premier succès en 1830 avec la publication de son premier roman majeur qu'est Le Rouge et Le Noir. En partie influencé par la révolution de juillet 1830, Stendhal y décrit la vie, son apprentissage et son évolution, de Julien Sorel, un pur produit de son époque, littéralement ivre d'ambition à cause de la lecture du Mémorial de Saint-Hélène de Napoléon, un véritable exemple de réussite pour lui, et conscient que depuis la Révolution c'est le mérite et non plus la naissance seule qui compte. Julien Sorel n'a d'autre ambition que de devenir le nouveau Napoléon Bonaparte. Stendhal s'inspira pour écrire son roman de l'affaire Berthet, un fait divers concernant un dénommé Antoine Berthet, fils de petits artisans de Brangues et ensuite séminariste, jugé aux assises de l'Isère après avoir tué sa maîtresse, après avoir connu une ascension sociale semblable à celle de Julien Sorel.
Évidemment le roman tourne principalement autour du personnage de Julien Sorel, dont le nom est devenu presque un qualificatif pour désigner un ambitieux, dont Stendhal réussit une profonde analyse psychologique de son évolution. Ambition, amour, passé, tout est analysé. Le lecteur suit avec un intérêt croissant les méandres de sa pensée, qui conditionnent ses actions. Mathilde de la Mole et Madame de Rênal ne sont pas en reste. Leur amour pour Julien, égal l'un à l'autre, sont mis en perspective. Tout le monde est mis à nu sous la plume de Stendhal.
Mais outre cela Le Rouge et Le Noir peut aussi être considéré comme un parfait roman historique qui dévoile les coulisses de la révolution de 1830, avec comme trame la structure sociale de la France de l'époque, les oppositions entre Paris et la province, entre noblesse et bourgeoisie, entre les jansénistes et les jésuites.
Le titre du roman, Le Rouge et le Noir, obscur à première vue et non expliqué de façon clair à travers le texte, se fonde sur l'opposition de deux couleurs : le rouge, couleur connotant le sang, la passion, s’oppose ici au noir du deuil, de la mort, mais aussi celui de la religion (par les habits). De multiples interprétations existent dont celle que l'inspiration première est liée aux jeux de hasard, où l'on peut miser sur le rouge ou sur le noir, Julien Sorel avançant dans la vie en misant continuellement sur l'une ou l'autre carte.

Fort de son succès, le roman est aujourd'hui considéré comme une oeuvre majeure de la littérature française, Le Rouge et Le Noir a connu de multiples adaptions au cinéma, et les références pointant vers lui sont innombrables.

Le Rouge et Le Noir, oeuvre majeure de Stendhal et monument de la littérature française, est un roman somptueux qui n'a guère ris de rides de nos jours.

A (re-)découvrir !

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Extrait : les trois premiers chapitres

Chapitre I

Une petite ville


Put thousands together
Less bad.
But the cage less gay.
HOBBES.

La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges, s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra, se couvrent de neige dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand nombre de scies à bois, c'est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières.

À peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard : Eh ! elle est à M. le maire.

Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra paraître un grand homme à l'air affairé et important.

À son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité : on trouve même, au premier aspect, qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d'assez belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà c'est une ligne d'horizon formée par les collines de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à être asphyxié.

On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous, que le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierres de taille qu'il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu'on prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis XIV.

Depuis 1815 il rougit d'être industriel : 1815 l'a fait maire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.

Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipsick, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté, au poids de l'or, certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de Rênal.

Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté ; il a dû lui compter de beaux louis d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce lui vint après les élections de 182*.

Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de l'impatience et de la manie de propriétaire, qui animait son voisin, une somme de six mille francs.

Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sourire a porté un coup fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.

Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté d'Italie par ces maçons, qui au printemps traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle innovation, vaudrait à l'imprudent bâtisseur une éternelle réputation de mauvaise tête, et il serait à jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté.

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme ; c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion ! est aussi bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.



Chapitre II

Un maire


L'importance ! Monsieur, n'est-ce rien ?
Le respect des sots, l'ébahissement des
enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.

Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable. Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rénal dans l'heureuse nécessité d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de trente ou quarante toises de long.

Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré l'ennemi mortel de la promenade de Verrières ; le parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille.

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs ! Au-delà, sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l'œil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes ; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit ultra et moi libéral, je l'en loue), c'est pourquoi dans son opinion et dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison, avec celle de Saint-Germain-en-Laye.

Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA FIDÉLITÉ ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal ; ce que je reprocherais au cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.

Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années, pour surveiller l'abbé Chélan, et quelques curés des environs. Un vieux chirurgien-major de l'armée d'Italie retiré à Verrières, et qui de son vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.

« J'aime l'ombre » , répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion d'Honneur, « j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l'utile noyer, il ne rapporte pas de revenu. »

Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : RAPPORTER DU REVENU. À lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts des habitants.

Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent, s'imagine d'abord que ses habitants sont sensibles au beau ; ils ne parlent que trop souvent de la beauté de leur pays : on ne peut pas nier qu'ils n'en fassent grand cas ; mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de l'octroi, rapporte du revenu à la ville.

C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son mari qui parlait d'un air grave, l'œil de Mme de Rênal suivait avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie.

« Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris », disait M. de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'à l'ordinaire. « Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...»

Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les ménagements savants d'un dialogue de province.

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le maire et les principaux propriétaires de l'endroit.

« Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité ?

- Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer des articles dans les journaux du libéralisme.

- Vous ne les lisez jamais, mon ami.

- Mais on nous parle de ces articles jacobins ; tout cela nous distrait et nous empêche de faire le bien. Quant à moi, je ne pardonnerai jamais au curé.»



Chapitre III

Le Bien des pauvres


Un curé vertueux et sans intrigue est une
Providence pour le village.
FLEURY.

Il faut savoir que le curé de Verrières, vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l'air vif des ces montagnes une santé et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et même le dépôt de mendicité. C'était précisément à 6 heures du matin, que M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au presbytère.

En lisant la lettre qui lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan resta pensif.

Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils n'oseraient ! Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire une belle action un peu dangereuse :

« Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion sur les choses que nous verrons. »

M. Appert comprit qu'il avait affaire à un homme de cœur : il suivit le vénérable curé, visita la prison, l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.

Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert, qui prétendit avoir des lettres à écrire : il ne voulait pas compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les 3 heures, ces messieurs allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquées ; sa figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.

« Ah ! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert ?

- Qu'importe ? dit le curé.

- C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la prison.

- Je vous déclare, monsieur Noiroud, dit le curé, que ce voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner par qui je veux ?

- Oui, monsieur le curé », dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête, comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton. « Seulement, monsieur le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me destituera ; je n'ai pour vivre que ma place.

- Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé, d'une voix de plus en plus émue.

- Quelle différence ! reprit vivement le geôlier ; vous, monsieur le curé, on sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...»

Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan n'était protégé par personne ; il sentit toute la portée de leurs paroles.

« Eh bien, messieurs ! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans d'âge, que l'on destituera dans ce voisinage. Il y a cinquante-six ans que je suis ici ; j'ai baptisé presque tous les habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je marie tous les jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les grands-pères. Verrières est ma famille ; mais je me suis dit, en voyant l'étranger : Cet homme, venu de Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop ; mais quel mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers ? »

Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs :

« Eh bien, messieurs ! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé, d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre. »

M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme ; mais ne sachant que répondre à cette idée, qu'elle lui répétait timidement : Quel mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux prisonniers ? il était sur le point de se fâcher tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté. La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait Mme de Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.

Ce petit évènement changea le cours de la conversation.

« Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la nourriture. J'avais des doutes sur sa moralité ; car il était le Benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui, sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent secret des libéraux ; il disait que l'air de nos montagnes faisait du bien à son asthme ; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie ; et même avait, dit-on, signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier auprès de nos enfants ; mais le curé, justement la veille de la scène qui vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire ; il n'est donc pas libéral, et il est latiniste.

« Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en regardant sa femme d'un air diplomatique ; le Valenod est tout fier des deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a pas de précepteur pour ses enfants.

- Il pourrait bien nous enlever celui-ci.

- Tu approuves donc mon projet ? dit M. de Rênal, remerciant sa femme par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons voilà qui est décidé.

- Ah, bon Dieu ! mon cher ami, comme tu prends vite un parti !

- C'est que j'ai du caractère moi, et le curé l'a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois deviennent des richards ; eh bien, j'aime assez qu'ils voyent passer les enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, il avait un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire pour soutenir notre rang. »

Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affectation, n'avaient jamais approché de ce cœur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ; ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu'en province on appelle de beaux hommes.

Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, sans nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais.

C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature, et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M. Ducrest, l'inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.

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Voir également :
- Le Coffre et le Revenant - Stendhal (1837), présentation et texte intégral

vendredi, 07 novembre 2008

Onze minutes (Onze minutos) - Paulo Coelho - 2003

bibliotheca onze minutes

Maria est une jeune Brésilienne portée par le rêve de devenir un jour quelqu'un et de trouver le grand amour. Lors de vacances à Rio de Janeiro elle fait la rencontre d'un Suisse qui lui propose de devenir danseuse dans un cabaret qu'il possède dans son pays. Maria accepte tout de suite croyant qu'enfin le conte de fée frappe à sa porte. Elle se voit déjà en tant que vedette qui brillera à travers le monde. Mais ce qui aurait dû être un rêve se transforme vite en cauchemar, et son job de danseuse promise à un grand avenir devient rapidement celui d'une prostituée travaillant rue de Berne dans le quartier rouge de Genève. Là elle découvre le monde des sexualités conventionnelles qui l’ont déçue, et découvre l’univers étrange de pratiques à la marge, celles des nuits anonymes, des plaisirs lucratifs, des fantasmes interdits : l’expérience du sadomasochisme lui fait deviner la perte de contrôle et l’oubli de soi. Mais rien de tout cela ne répond à son attente et c’est dans les bras banals d’un jeune artiste qu’elle trouve un amour en lequel elle avait fini de croire.

Onze minutes, c’est le temps moyen, selon l’auteur, de l’acte sexuel, ce bref instant de plaisir, partagé ou non, subi ou désiré, qui explique à la fois le mariage, la prostitution et l'adultère. Et c'est sur tout ce qui tourne autour de ces onze minutes que l'auteur brésilien Paulo Coelho a décidé de construire son roman, tel un roman initiatique, suivant le destin d'une jeune brésilienne devenue prostituée et qui à travers ce monde rempli de sexualités vaines, tente de retrouver ce qui la motive réellement, càd. l'amour qui se cache derrière. Le roman commence comme un conte de fée, "Il était une fois...", et en garde souvent encore certains éléments par la suite. Beau et dérangeant, l'auteur place cependant ce conte de fée dans le milieu de la prostitution, sans toutefois sans jamais porter de jugement, de blâme ou de glorification sur ce métier. Et malgré un contenu à caractère bien explicite, Coelho évite de tomber dans le domaine érotique, voire pornographique, pour se concentrer sur les thèmes de l'initiation de Maria, la quête de soi et de l'amour sacré, ...

En bref Onze minutes est bien dans la lignée des autres grands romans de Paulo Coelho: un merveilleux et très prenant roman philosophique.

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Extrait :

Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria.

Un moment. «Il était une fois», telle est la meilleure manière de débuter un conte pour enfants, tandis que «prostituée» est un terme d'adultes. Comment peut-on faire débuter une histoire sur cette apparente contradiction? Mais enfin, puisque à chaque instant de nos existences, nous avons un pied dans le conte de fées et l'autre dans l'abîme, conservons ce commencement.

Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria.

Comme toutes les prostituées, elle était née vierge et innocente et, durant son adolescence, elle avait rêvé de rencontrer l'homme de sa vie (qui serait riche, beau intelligent), de l'épouser (en robe de mariée), d'avoir de lui deux enfants (qui deviendrait célèbres), d'habiter une jolie maison (avec vue sur la mer). Son père était représentant de commerce, sa mère couturière. Dans sa ville du Nordeste du Brésil, il n'y avait qu'un cinéma, une boîte de nuit, une agence bancaire; c'est pourquoi Maria attendait le jour où son prince charmant apparaîtrait sans prévenir, envoûterait son cœur, et où elle partirait conquérir le monde avec lui.

Comme le prince charmant se montrait pas, il ne lui restait qu'à rêver. Elle tomba amoureuse pour la première fois à l'âge de onze ans, tandis qu'elle se rendait à pied à l'école primaire. Le jour de la rentrée, elle découvrit qu'elle n'était pas seule sur le trajet: non loin d'elle cheminait un gamin qui habitait dans le voisinage et fréquentait l'école aux mêmes heures. Ils n'avaient jamais échangé un mot, mais Maria remarqua que les moments de la journée qui lui plaisaient le plus étaient ceux qu'elle passait sur la route poussiéreuse, malgré la soif, la fatigue, le soleil au zénith, le garçon qui marchait vite tandis qu'elle faisait des efforts épuisants pour demeurer à sa hauteur.

La scène se répéta pendant plusieurs mois; Maria, qui détestait étudier et n'avait d'autre distraction que la télévision, se mit à désirer que le temps s'écoule rapidement; elle attendait anxieusement de se rendre à l'école et, contrairement aux filles de son âge, trouvait très ennuyeuses les fins de semaine. Comme les heures passent bien plus lentement pour un enfant que pour un adulte, elle en souffrait, trouvait les jours interminables, car ils ne lui offraient que dix minutes à partager avec l'amour de sa vie et des milliers d'autres pour penser à lui, imaginer comme il serait bon qu'ils puissent se parler.

Or, un matin, le gamin s'approcha d'elle et lui demanda de lui prêter un crayon. Maria ne répondit pas, elle fit mine d'être irritée par cet abord intempestif et pressa le pas. Elle était restée pétrifiée d'effroi en le voyant se diriger vers elle, elle avait peur qu'il sût qu'elle l'aimait, l'attendait, rêvait de le prendre par la main, de dépasser la porte de l'école pour suivre la route jusqu'au bout, où-- disait-on-- se trouvaient une grande ville, des personnages de roman, des artistes, des automobiles, de nombreuses salles de cinéma et toutes sortes de merveilles.

Toute la journée, elle ne parvint pas à se concentrer en classe. Elle souffrait de son comportement absurde, tout en étant soulagée de savoir que le garçon lui aussi l'avait remarquée. Le crayon n'était qu'un prétexte pour engager la conversation-- quand il s'était approché, elle avait aperçu un stylo dans sa poche. Elle languit de le revoir. Cette nuit-là-- et les nuits qui suivirent-- elle se mit à imaginer toutes les réponses qu'elle lui ferait, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la bonne manière de débuter une histoire qui ne finirait jamais.

Mais il ne lui adressa plus jamais la parole. Ils continuaient de se rendre ensemble à l'école, Maria marchant parfois quelques pas devant lui, tenant un crayon dans la main droite, parfois derrière pour le contempler tendrement. Elle dut se contenter d'aimer et de souffrir en silence jusqu'à la fin de l'année scolaire.

Pendant les vacances, qui lui parurent interminables, elle s'éveilla un matin, les cuisses tachées de sang et crut qu'elle allait mourir;  Elle décida de laisser une lettre au garçon dans laquelle elle lui avouerait qu'il avait été le grand amour de sa vie, puis elle fit le projet de s'enfoncer dans le sertao où elle serait dévorée par l'une des bêtes sauvages qui terrorisaient les paysans de la région: le loup-garou ou la mule-sans-tête. Ainsi, ses parents ne pleureraient pas sa mort, car les pauvres gardent espoir, en dépit des tragédies qui les accablent. Ils penseraient qu'elle avait été enlevée par une famille fortunée et sans enfants, et qu'elle reviendrait un jour, couverte de gloire et d'argent-- tandis que l'actuel (et éternel)amour de sa vie ne parviendrait pas à l'oublier et qu'il souffrirait chaque matin de ne plus lui avoir adressé la parole.

Elle ne put rédiger la lettre, car sa mère entra dans la chambre, vit les draps rougis, sourit et lui dit: « Te voici un jeune fille, ma petite. »

Maria, voulut savoir quel rapport il existait entre le fait d'être une jeune fille et le sang qui s'écoulait entre ses jambes, mais sa mère fut incapable de lui expliquer. Elle affirma seulement que c'était normal et que désormais elle devrait porter une serviette pas plus grosse qu'un traversin de poupée quatre ou jours par mois. Maria lui demanda si les hommes aussi se servaient d'un tuyau pour empêcher que le sang ne tache pas leur pantalon, et elle apprit que ça n'arrivait qu'aux femmes.

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Voir également :
- L'Alchimiste (O Alquimista) - Paulo Coelho (1988), présentation et extrait
- La Cinquième montagne (O Monte Cinco) - Paulo Coelho (1996), présentation
- Le Démon et mademoiselle Prym (O Demônio e a Srta. Prym) - Paulo Coelho (2000), présentation et extrait
- Le Zahir (O Zahir) - Paulo Coelho (2005), présentation
- La solitude du vainqueur (O Vencedor está Só) - Paulo Coelho (2008), présentation et extrait

mardi, 13 novembre 2007

Les brigands de la forêt de Skule (Rövarna i Skuleskogen) - Kerstin Ekman - 1988

bibliotheca les brigands de la foret de skuleFin moyen-âge en Scandinavie vit dans la mystérieuse et profonde forêt de Skule un jeune troll timide et craintif dénommé Skord, mais doté d’une immense intelligence, même si celle-ci n’est pas forcément la même que celle des humains. Skord vit seul dans cette immense forêt dans laquelle il aime se promener et vivre en bon rapport avec les animaux. Mais il aime bien également observer les humains qui lui apparaissent comme des créatures étranges et fascinantes. Un jour il rencontre deux orphelins, Bodel et Erker, à qui il se lie irrémédiablement et décide de les suivre dans un long voyage à travers la Suède qui le fait découvrir la civilisation humaine qui ne cessera jamais de l’émerveiller mais aussi de l’intriguer. Des nombreux événements et nombreuses rencontres qu’il va vivre il va apprendre sans cesse et se confondre de plus en plus avec les êtres humains, dont il apprend petit à petit toutes les qualités mais aussi les pires défauts. Mais Skord est un troll et ne vieillit quasiment pas. Lorsque Bodel meurt des années plus tard de vieillesse, lui est encore en pleine force de l’âge et est obligé à fuir sans cesse afin que personne ne s’aperçoive jamais de sa vraie nature de troll. Et cette longue fuite ne finira que quelques siècles plus tard quelque part au début du XXe siècle.

Les brigands de la forêt de Skule de l’écrivaine suédoise Kerstin Ekman est un magnifique roman de fantasy d’une immense originalité. Kerstin Ekman tente ni plus ni moins de nous raconter la vie d’un troll à travers plusieurs siècles d’un pays qui peu à peu se christianise alors que lui-même provient est clairement issu de cette culture païenne issue des anciennes traditions. Et Skord va être témoin de ce monde changeant à vive allure par ses nombreux voyages et rencontres. Le roman s’inscrit dans une tradition littéraire suédoise dont le représentant le plus célèbre est Le merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède de Selma Lagerlöf, paru en 1907.
Le roman commence comme un conte pour enfants et ne cesse d’évoluer après sans cesse dans toutes les directions, l’écriture est légère mais précise, et l’érudition de Kerstin Ekman ne cesse de surprendre. Mais cette légèreté de ton n’empêche pas l’écrivaine d’aborder subtilement des sujets philosophiques complexes sur la nature humaine et sa tendance vers le mal qui deviennent ici facilement compréhensibles. Le récit reste toujours captivant  et le lecteur s’attache facilement à ce fascinant et émouvant personnage de Skord.
Il n’empêche que malgré ses nombreuses qualités, le roman souffre d’une structure parfois maladroite, certains passages étant bien trop longs et d’autres au contraire beaucoup trop courts.

A noter que malgré qu’elle ne soit que peu connue à travers le monde, Kerstin Ekman est une personnalité importante de la littérature suédoise, née en 1933 et élue en 1978 membre de l’Académie suédoise des arts et des lettres qu’elle se permet de quitter en 1989 pour une divergence d’opinion sur la coindamnation à mort de Salman Rushdie par l’Iran. Les brigands de la forêt de Skule est publié en 1988 et kerstin Ekman obtient dès l’année suivante le prestigieux prix Selma Lagerlöf.

Les brigands de la forêt de Skule est un roman magnifique plein de magie, unique en son genre, et qui plaira au plus grand nombre de lecteurs.

Un roman indispensable !

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15:58 Écrit par Marc dans Ekman, Kerstin | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : kerstin ekman, litterature suedoise, trolls, fantasy, fantastique, suede, romans initiatiques, contes | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 28 octobre 2007

Cours sur la rive sauvage - Mohammed Dib - 1964

bibliotheca cours sur la rive sauvageLe jeune Iven Zohar est amoureux de Radia et les deux s’apprêtent à se marier. Mais un cataclysme vient mettre fin à la cérémonie et Radia disparaît. Commence alors une longue quête pour Iven afin de retrouver sa bien-aimée. Plusieurs fois il pense la retrouver, elle qui l’attire vers un monde étrange et inconnu, mais en réalité celle qu’il retrouve est Hellé, un démon qui prend l’apparence de Radia dans une ambiance de charme sulfureux. Et ainsi Iven ne cessera plus de chercher Radia qui lui sera à jamais insaisissable.

Mohammed Dib, poète et romancier algérien de langue française, écrit en 1964 Cours sur la rive sauvage, une quête initiatique, onirique, voire fantastique, qui fait un peu suite, tout en restant parfaitement indépendant, à Qui se souvient de la mer, un roman d’amour politiquement engagé paru en 1962. Ici, le récit prend la forme d’un conte, c’est bien plus métaphorique et onirique et l’univers dans lequel Mohammed Dib fait évoluer son personnage principal dans un univers chaotique bien plus ambigu et difficile à cerner. Iven part en quête de son amour qu’il ne trouvera jamais et se perdra de plus en plus dans ce monde qui lui apparaît au fur et à mesure de sa progression de moins en moins compréhensible. L’écriture est difficile et magnifique à la fois, le texte toujours envoûtant et qui apparaît au lecteur tel un songe, voire d’un cauchemar sans fin.

Cours sur la rive sauvage est un magnifique court roman sur la quête de l’amour, très envoûtant, mais qui peut s’avérer assez difficile d’accès.

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15:15 Écrit par Marc dans Dib, Mohammed | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mohammed dib, litterature algerienne, contes, romans initiatiques, poesie, fantastique | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 25 octobre 2007

Le sujet de l’Empereur (Der Untertan) - Heinrich Mann - 1918

bibliotheca le sujet de l empereur

Didier Hessling est un homme inculte, lâche, sans caractère ni personnalité et qui est nourri de tous les préjugés de son époque, mais aussi ambitieux, sans scrupule, envieux paranoïaque. Ainsi il avance dans la vie en dénonçant ses ennemis et en abattant ses concurrents sans jamais se retourner. Prêt à tout pour sa carrière et sa fortune il commet les pires traîtrises et accepte même n’importe quelles humiliations. En même temps il voue un culte profond à l’empire et à l’empereur, un culte qui lui empêche de jamais réfléchir par soi-même et tous ses méfaits s’y voient justifiés d’une façon ou d’une autre. Didier évolue ainsi dans une société en manque de repères et qui ne veut ou ne peut plus le remettre à sa place.

L’écrivain allemand Heinrich Mann, frère aîné du Prix Nobel de littérature Thomas Mann, écrit ce roman Le sujet de l’Empereur (parfois également traduit sous le titre Le Sujet !) en 1914 et ne sera publié qu'en 1918.
C’est en fait une drôle d’histoire dans laquelle le lecteur est invité à suivre les pas d’un personnage Didier (Dieter en allemand) Hessling qui est à la fois fascinant et repoussant, en somme un véritable antihéros, alors qu’en commençant le lecteur s’attend plus à un classique roman initiatique où l’on voit un jeune homme un peu perdu se retrouver petit à petit au fil de ses aventures. Ici rien de tout cela, si Didier Hessling évolue sans cesse, c’est hélas dans le mauvais sens. Mais Didier Hessling est pour Heinrich Mann avant tout l’illustration d’une époque, celle du Reich wilhelmien et sa suite, et de sa culture de sujétion. Le roman ne paraîtra d’ailleurs qu’après la destitution de l’empereur Guillaume II.
Mais Heinrich Mann y voit aussi, déjà en 1914 rappelons-le, la naissance des idéologies totalitaires et nationalismes extrêmes avec leur lot d’arbitraire, de mépris et d’inhumanité, qui vont faire de ce XXe siècle le plus terrible de tous les temps. On y reconnaît facilement entre autres la montée du nazisme, qui n’existait pas encore sous cette forme à l’époque. Et Didier Hessling représente à la fois le tyran et la lâche victime de tous ces maux.
A noter que le nom Hessling fait penser au mot allemand Hass qui veut dire haine, ou hässlich qui signifie vilain et donc Hessling sonne un peu en français comme petit haineux ou petit vilain.
Heinrich Mann nous entraîne dans un très beau style (à lire de préférence en allemand) dans ce récit qui peut parfois paraître par certaines scènes un peu choquant à lire.

Le sujet de l’Empereur, même s’il est un peu oublié de nos jours, reste un roman essentiel afin de comprendre ce qui poussa intérieurement les Allemands dans la folie du nazisme et s’applique également aux autres régimes totalitaires en place ou en devenir.

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jeudi, 26 juillet 2007

La Montagne magique (Der Zauberberg) - Thomas Mann - 1924

bibliotheca la montagne magique

Durant l’été 1907, Hans Castorp, un jeune ingénieur de Hambourg alors âgé de vingt-trois ans, rend visite à son cousin Joachim Ziemssen au Sanatorium Berghof à Davos où celui-ci soigne sa tuberculose. le jeune est vite impressionné et aussi fortement attiré par ce microcosme de gens malades vivant isolés en haut de cette montagne alors que le temps dans lequel ils évoluent semble s'être arrêté. Son séjour lui donne l’occasion de découvrir une galerie de personnages incarnant chacun une facette de l’époque : l’Italien Settembrini, avocat de la Raison et du Progrès ; le mystique jésuite Naphta, contempteur implacable de la société bourgeoise; l’hédoniste Peepenkorn et son ensorcelante compagne la Russe Clawdia Chauchat. Au début Hans Castorp était cnsé rester là-bas trois semaines, mais son séjour ne cessera de se prolonger. Il finira par contracter une maladie pulmonaire qui semble plus être une excuse subconsciente pour pouvoir rester encore plus longtemps au Berghof.Sept années passeront, hors du temps et loin de la société, jusqu'à ce que Hans Castorp redescende parmi les bien vivants pour plonger avec violence dans la Première Guerre mondiale.

C'est en 1924 qu'est publié La Montagne magique (Der Zauberberg), une des oeuvres les plus influents de la littérature allemande du XXe siècle. il a fallu près de douze années à Thomas Mann pour écrire ce gigantesque roman, véritable pièce médiane dans l'édifice romanesque de l'auteur, lauréat cinq plus tard du Prix Nobel de littérature. Pour écrire La Montagne magique Thomas Mann reprend les idées déjà traités dans son précédent roman Tristan (1903), qui ressemble plus à un brouillon, certes parfait, du présent roman.
Le thème central de ce roman, comme dans Tristan (1903), est à nouveau le conflit entre une spiritualité sans vie, maladive, uniquement esthétique, représentée par les habitants du Sanatorium, face à la vie, bien vivante celle-là, des gens de la vallée. Le personnage de Hans Castorp trouve au sanatorium une vie parfaite, idyllique agrémentée par la société de riches bourgeois et intellectuels venus s'y faire soigner. Les problèmes de la vie, notamment les préludes à la Grande Guerre, semblent bien loin alors pour Hans Castorp. Mais nul ne peut échapper à la vie indéfiniment et les résidents de Berghof seront bien rattrapés par la réalité qui les entoure.
Ce roman est aussi une parodie des romans initiatiques classiques dans lesquels, tout comme Hans Castorp, les héros quittent le foyer familial pour suit à de multiples rencontres devenir quelqu'un dans la société. Cependant l'initiation de Hans ne le mènera que sur vers du vide et vers la mort. Hans Castorp ne sortira pas grandi de son expérience, au contraire il ne cessera de régresser dans la vie tout au long du roman.
Pour nous décrire tout cela Thomas Mann utilise un style certes classique mais toujours magnifiquement poétique et terriblement riche, accumulant les descriptions merveilleuses, que ce soit des lieux ou alors des psychologies des personnages, et le tout est augmenté de très prenants débats philosophiques. Le rythme donné au roman est très lent, ce qui peut par moments ennuyer le lecteur, mais ce rythme correspond parfaitement à celui de la vie des résidents du sanatorium, une vie finalement sans suspense faite d'un immense laisser-aller vers la mort dans un monde où le temps semble s'être arrêté.

La Montagne magique a été porté au grand écran en 1982 par Hans W. Geissendörfer dans une production européenne qui regroupe entre autres les acteurs Christoph Eichhorn, Marie-France Pisier, Rod Steiger et Charles Aznavour.

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Voir également:
- Tristan - Thomas Mann (1903), présentation

lundi, 23 juillet 2007

Les silences de Médéa - Malika Madi - 2003

bibliotheca les silences de medea

Zohra vit tranquillement et sereinement à Médéa, une tranquille ville dans la campagne algérienne, où elle partage son temps entre le foyer familial et l'école où elle enseigne. Mais l'Algérie est peu à peu gagnée par l'extrémisme islamique et des massacres sont commis dans plusieurs villages. Mais tout cela paraît bien loin pour Zohra qui vit un islam serein. Jusqu'au jour où tout bascule dans l'horreur. Zohra est kidnappée une nuit avec de nombreuses autres filles de la ville par des intégristes. Elle va subir un viol collectif mais survivra miraculeusement. Ce qui la choque le plus est d'avoir reconnu parmi ses agresseurs son propre frère. Dans un premier temps, Zohra tentera d'échapper aux questions en fuyant son pays natal pour Paris où elle se mariera avec un ami de la famille. Ce n'est qu'auprès de sa belle-fille, Hanna, assistante sociale, que la jeune femme trouvera la force de revenir sur son passé.


Les silences de Médéa est un très beau roman de l'écrivaine belge d'origine algérienne Malika Madi, un roman très dur par moments, sur le drame d'une femme mais aussi du drame d'un pays, tous deux victimes de violences extrêmes. Zohra se réfugiera dans le silence, et cela durant de nombreuses années avant de trouver la force de reparler de son passé et ce que lui est arrivé. Malika Madi réussit parfaitement à décrire ce personnage de Zohra, paralysé par la peur et l'horreur de ce qui lui est arrivé, et son évolution psychologique qui l'amène à pouvoir affronter ses démons.
Le roman est très touchant et passionnant d'un bout à l'autre.

Malika Madi nous livre avec Les silences de Médéa est un très beau et très réussi roman.

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dimanche, 22 juillet 2007

Le Clan des Otori, tome 2 : Les Neiges de l'exil (Tales of the Otori, Book 2 : Grass for his Pillow) - Lian Hearn - 2003

bibliotheca les neiges de l exil

Dans le Japon féodal du XIVe siècle, directement après les événements relatés dans Le Silence du Rossignol (Across the Nightingale Floor, 2002), les différents clans tentent de se partager les terres laissés sans maître après la chute du clan des Tohan. Takeo, seul héritier de la puissante famille des Otori (après la mort de son maître Shigeru), a promis de rejoindre la Tribu, renonçant ainsi à la fortune et au pouvoir, mais aussi à son amour pour Kaede. La Tribu est très intéressée par les talents quasi surnaturels de Takeo. Mais réussiront-ils à éloigner Takeo de son destin?
Kaede, quant à elle, est devenu un pion essentiel dans le jeu des deigneurs de guerre. Elle devra mettre en oeuvre toute son intelligence, sa beauté et sa tenacité pour s'affirmer dans ce monde d'hommes tout-puissants.
Alors que tombent les premières neiges, Takeo et Kaede poursuivent leur quête au coeur d'un monde bien souvent trop cruel pour permettre à leur amour d'exister.

Les Neiges de l'exil, le deuxième tome de la série du Clan des Otori, fait directement suite aux événements du premier tome. Le lecteur retrouve avec plaisir les personnages si attachants du tome précédent dans ce magnifique Japon féodal imaginé par l'écrivain Lian Hearn. Cependant ce tome n'est pas aussi réussi que le premier. Il est surtout bien moins passionnant dans le sens où l'on sent dès le départ que ce tome ne sert que d'interlude dans le long cycle du clan des Otori. Les deux héros, Takeo et Kaede, évoluent en vue des futures guerres qui risquent d'ébranler le fragile équilibre politique du pays. Les différents personnages sont davantage développés et Lian Hearn met beaucoup de poids sur la description des différents jeux de pouvoir régissant ce monde. Il est cependant regrettable que certains éléments de l'histoire, tel par exemple les pouvoirs des membres de la Tribu, ne sont que peu développés.

Les Neiges l'exil est plus un interlude qu'un roman en soi, qui cependant laisse beaucoup présager pour les aventures à venir.

Le cycle du Clan des Otori est composé à ce jour de quatre volumes : Le Silence du Rossignol (Across The Nightingale Floor, 2002), Les Neiges de l’exil (Grass for His Pillow, 2003), La Clarté de la lune (Brilliance of the Moon, 2004), Le vol du Héron (The Harsh Cry of the Heron, 2006). Le prochain tome sortira au cours de l’année 2007 en version originale et sera intitulé Heaven's Net is Wide (2007).

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Extrait :

" On avait disposé des peaux de bêtes sur des coussins, afin qu'elles puissent s'asseoir, et des lanternes suspendues aux arbres éclairaient les flocons en train de tomber. Le sol était déjà blanc. Un jardin de pierres s'étendait sous deux pins dont les branches, maintenues basses par un art exquis, encadraient la vue. Derrière eux, on apercevait à peine la masse sombre de la montagne à travers la neige tourbillonnante. Kaede resta muette devant la beauté de ce spectacle, saisie par sa pureté silencieuse.

Sire Fujiwara s'approcha d'un pas si léger qu'elles faillirent ne pas l'entendre. Elles se prosternent toutes deux devant lui.

... Après qu'ils eurent contemplé un moment la scène en silence, Fujiwara intima aux serviteurs d'apporter des lampes supplémentaires.

- Je veux voir votre visage, dit-il en se penchant en avant pour l'observer avec la même attention avide qu'il avait accordée à ses trésors. [...] Encore plus belle qu'auparavant, si c'est possible, murmura-t-il ? "

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Voir également:
- Le Clan des Otori, tome 1 : Le Silence du Rossignol (Across the Nightingale Floor) - Lian Hearn (2002), présentation et extrait
- Le Clan des Otori, tome 3 : La Clarté de la lune (Tales of the Otori, Book 3 : Brilliance of the Moon) - Lian Hearn (2004), présentation et extrait

mardi, 19 juin 2007

Ourania – Jean-Marie Gustave Le Clézio - 2005

bibliotheca ourania

Ourania, le pays du ciel, est un monde idéal inventé par le narrateur alors qu’il était encore enfant durant la Seconde Guerre mondiale. Devenu adulte, Daniel Sillitoe est géographe et chargé de partir en mission au Mexique. Il se rend notamment dans la vallée du Tepalcatepec, une région fort agraire, où il découvre deux communautés closes qui se sont formés en utopie : l’Emporio créé par un groupe de scientifiques indépendants, et Campos, une communauté un peu hippie où les enfants sont maîtres, l’argent et l’école inexistants et la sexualité libre. «A Campos, on n'enseigne rien d'autre que la vie.».  Ainsi Daniel Sillitoe passe d’une utopie à l’autre en se retrouvant entre les deux face à la dure réalité d’un Mexique terriblement pauvre et en proie à la mondialisation sauvage. A travers ses rencontres et découvertes Daniel Sillitoe arrive à recomposer Ourania, le monde de son enfance. Mais ces deux sociétés utopiques ne peuvent survivre face au cynisme du pouvoir en place et face à la dure réalité économique du pays. Il sera ainsi le témoin de l’effondrement de ces deux sociétés.

Jean-Marie Gustave Le Clézio (abrégé J.M.G. Le Clézio) base l'histoire de son roman Ourania, paru en 2005, sur deux cités idéales ayant réellement existé au Mexique et qui y avaient été édifiés peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui ont disparu depuis: Santa Fe de la Laguna qui s’inspirait de l’oeuvre L’Utopie (1515) de Thomas Moore et une autre basée sur la Jérusalem céleste qui avait été installée par des Jésuites. C’est sur cette histoire que J.M.G. Le Clézio se base pour nous raconter l’histoire d’un géographe Daniel Sillitoe (dont le nom fait penser à Daniel Defoe et donc à son personnage de Robinson Crusoé qui lui aussi avait construit un monde idéal sur une île abandonnée) face deux utopies en train de déliter inéluctablement. Emprunt d’une forte nostalgie ce conte philosophique nous relate comment la force des choses et le dure poids des réalités finit toujours par briser les rêves des hommes. Dès qu’il découvre ces deux sociétés, Daniel Sillitoe sait déjà qu’elles ne pourront pas survivre. Le narrateur en gardera cependant le rêve, signe d’espoir, bien plus important finalement que la réalité. J.M.G. Le Clézio s’attaque ainsi violemment à la guerre, la cupidité et l’égoïsme des hommes, l’exploitation des enfants et des femmes par un monde mercantile et industriel, tous responsables de la chute de ces idéaux.
Comme souvent dans son oeuvre, J.M.G. Le Clézio aborde également les rêves d’enfants, notamment celui d’un monde merveilleux Ourania, nommé ainsi après la muse Uranie qui présidait les sciences célestes dans la mythologie grecque, qui deviennent une quête pour ces héros et qu’ils retrouveront le temps d’un instant au bout d’un long voyage.
Ourania est écrit dans un style simple et très poétique, toujours fascinant.

Ourania est une invitation au voyage dans un monde où les rêves même s’ils sont fragiles et éphémères peuvent être possibles.

Un très beau livre !

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Extrait :

Dahlia Roig était portoricaine, elle était venue au Mexique il y a plusieurs années. Elle s'était mariée avec un Salvadorien, un révolutionnaire en exil, étudiant à l'Université Autonome. Après la naissance de leur enfant, ils s'étaient séparés, et c'est lui qui avait eu la garde de son fils pour des raisons économiques. Elle était venue ici, elle s'était inscrite à l'Emporio, en histoire de l'art, en ethnomusicologie, quelque chose de ce genre. Dahlia était une grande fille brune, à la peau couleur de pain brûlé, aux yeux couleur de miel. Elle était longue et souple, elle avait sur le ventre une cicatrice violette au-dessus du pubis. La première fois que je l'ai vue nue, je lui ai demandé: «Qu'est-ce qui s'est passé là?» Elle a pris ma main, elle l'a appuyée sur son ventre, sur le bourrelet durci. «C'est par là que mon fils Fabio est né. Je ne pouvais pas l'appeler Cesar, alors j'ai trouvé un autre nom latin.»

Nous avons marché dans les allées du marché aux légumes, elle me tenait par la main. A cause de sa haute stature, elle avançait un peu courbée, une main en avant pour écarter les pans de toile. Nous respirions une odeur puissante de coriandre, de goyave, de piment grillé. Une odeur d'eau noire, qui sortait des caniveaux recouverts de grilles en ciment. Par instant, nous débouchions en plein soleil, au milieu d'un vol de fausses guêpes rouge et noir. C'était enivrant. Nous avons terminé notre reconnaissance par les rues adjacentes à la gare des cars, où les Indiens de Capacuaro vendent leur cargaison de meubles mal équarris en bois de pin encore vert, qui sentent bon. L'esprit du quartier, nous l'avons rencontré sous les traits d'un homme cul-de-jatte, sans âge, qui se faufilait en ramant sur son petit chariot, un fer à repasser dans chaque main, comme dans le film de Buñuel. Je lui ai donné un billet, il m'a fait un clin d'œil. Après midi, nous avons rapporté des sacs de fruits à l'hôtel Peter Pan. Nous nous sommes gorgés de pastèques douces, de mangues, de bananes primitives. Nous avons fait l'amour sur le matelas posé à même le sol, pour éviter le sommier défoncé. Puis nous avons somnolé en regardant la lumière changer sur les rideaux de la fenêtre, au fur et à mesure que les nuages emplissaient le ciel. C'était une façon de faire connaissance avec cette ville, de ressentir ses toits de tuiles et ses rues encombrées d'autos, ses places archaïques et ses grands centres commerciaux. C'était pour ne pas trop se sentir de passage. Pour croire qu'on allait rester, un certain temps, peut-être même longtemps.

Le lendemain j'ai trouvé un appartement à louer devant l'église en ruine. Nous avons emménagé en quelques heures. Un matelas matrimonial à ressorts sur une natte de jonc, une table en sapin dont j'ai fait scier les pieds, trois chaises basses achetées aux vendeurs à la sauvette sur l'avenue Cinco de Mayo. L'appartement recélait un gros réfrigérateur rouillé qui ronflait comme un chien asthmatique, et une cuisinière graisseuse. Il a fallu acheter deux cylindres de gaz propane avec leur détendeur, et quelques ustensiles. Les deux fenêtres de la pièce à vivre faisaient face à l'église en ruine, donc nul besoin de rideaux. Pour la chambre, j'avais pensé installer un pan de tissu, mais Dahlia a préféré coller des journaux sur les carreaux. Elle n'était pas très fille d'intérieur. L'appartement comportait aussi une petite pièce pouvant servir de bureau, mais Dahlia a décidé que ce serait la chambre de Fabio, lorsqu'elle en aurait obtenu la garde.

Dahlia aimait bien faire la cuisine. Elle préparait les plats de son enfance à San Juan, des légumes mélangés à du riz et des pois cassés, de la morue, des plantains frits. Je ne lui posais pas de questions, ni elle non plus. Je crois que nous étions reconnaissants l'un à l'autre de ne rien prendre pour acquis.

En même temps, elle était dépressive. Parfois elle buvait plus que de raison, des rhum-Coca ou des palomas, cañazo additionné de soda à l'orange, elle se recroquevillait sur le matelas, la tête tournée vers la fenêtre aux journaux. Elle sortait de là le teint gris et les yeux bouffis, comme si elle remontait d'une longue plongée. Nous n'en parlions pas, mais nous sentions que tout cela ne durerait pas. Je rédigerais mon rapport sur la vallée du Tepalcatepec et sur l'expropriation des petits agriculteurs, et j'irais vivre ailleurs, en France, je serais professeur dans un petit collège, loin de cette Vallée surpeuplée. Elle ne pourrait jamais s'en aller, un fil de chair la retiendrait toujours à son fils. Mais nous voulions croire que tout cela n'avait pas beaucoup d'importance.

Chaque soir, à partir de six heures, la ville s'engorgeait. Venues des quatre coins de la région, les autos entraient dans la ville par la rue principale ou par la Cinco de Mayo, et tournaient autour de la place pour repartir vers l'ouest. C'était pareil à une fièvre. Le grondement des quatre-quatre, des SUV, des pick-up, Dodge Ram, Ford Ranger, Ford Bronco, Chevy Silverado, Toyota Tacoma, Nissan Frontier, les crissements de leurs pneus larges sur l'asphalte brûlant, l'odeur du diesel, l'huile chaude, la poussière âcre, et sur le fond de ce grondement, les battements lourds des basses qui marquaient le rythme, une sorte de doum-doum-doum continuel qui s'éloignait, revenait, l'un reprenant l'autre, pareil à un très long animal aux organes battants enserrant la place et les maisons du centre.

Au début, nous sortions de la sieste, l'esprit engourdi, la peau encore collante de l'amour. «Ecoute, disait Dahlia. On dirait la guerre.» Je fumais une cigarette en regardant les lumières de la nuit qui commençaient à clignoter sur le plafond du salon. «C'est plutôt la fête.» Mais je ressentais l'inquiétude de Dahlia, une crainte ancestrale à l'avancée de la nuit. «Ce sont les fraisiers, les avocatiers, ils viennent de partout, ils veulent nous montrer leur puissance.»

Dahlia inventait des romans, c'était dans sa nature. Elle restait la militante communiste qui avait fui Porto Rico et avait épousé par amour un révolutionnaire.

«Ils sont seulement en train de faire étalage de leur fric, pour séduire les filles.» Dahlia était violente. Elle se bouchait les oreilles. «Qu'ils aillent se faire foutre, eux, leur fric, leurs filles et leurs bagnoles!»

Je ne pouvais pas la calmer. J'aurais pu arguer que ce n'étaient pas eux qui étaient responsables de ces bagnoles, ni de leurs sonos, que ce n'était pas pour eux qu'elles avaient été inventées. Qu'ils n'étaient, après tout, que des paysans enrichis, un maillon faible et remplaçable dans la longue chaîne de la dépendance économique.

Dahlia se réfugiait dans la cuisine. Elle allumait un joint. C'était sa façon de se boucher les oreilles. Sur son Walkman, elle écoutait sa musique portorriqueña, ses tambours et ses salsas.

A la fin de la saison des pluies, la Vallée, chaque soir, se remplissait. Derrière leurs glaces teintées, à l'abri de leurs carlingues rutilantes, décorées de flammes, de dragons, de ninjas, de guerriers aztèques, les fils des grandes familles reprenaient possession du centre-ville que leurs parents avaient fui à cause de l'insalubrité. Ils venaient de la périphérie, des ranches et des lotissements de riches, de la Glorieta, de la Media Luna, du Porvenir, des Huertas, du Nuevo Mundo. Héritiers de l'empire de la fraise, milliardaires, les Escalante, Chamorro, Patricio, De la Vega, De la Vergne, Olguin, Olid, Olmos...

Depuis longtemps leurs parents avaient troqué les antiques demeures de pierre rose déglinguées et superbes contre des villas californiennes en béton peintes en rouge et en jaune, châteaux néogothiques aux toits de fausses ardoises montés de fausses mansardes, porches à péristyle en marbre et salons de jacuzzis, piscines en forme de cœur, de guitare, de fraise.

Mais ils n'avaient pas renoncé à leur droit sur la ville. Ils avaient reconverti leurs maisons familiales en galeries marchandes, en parkings à étage, en cinémas, en marchands de glaces ou en restaurants de steaks grillés à la mode gaucho.

Au milieu de cette ville en ruine, de ces chaussées défoncées, de ces égouts à ciel ouvert, Don Thomas avait créé l'Emporio, un atelier de recherche et d'enseignement supérieur dédié aux sciences humaines et au savoir.

Thomas Moises n'était pas issu de ces grandes familles de planteurs de fraisiers et de producteurs d'avocats qui tenaient toute la Vallée dans leurs mains. Il était le dernier rejeton d'une longue lignée de lettrés et de notables qui avaient fourni à l'Etat des juges, des maîtres d'école et des curés, et qui avaient su traverser les guerres et les révolutions et se garder du pouvoir. Il n'était pas originaire de la Vallée, mais de Quitupan, un village de montagne aux sources du fleuve Tepalcatepec.

La première fois que je l'ai rencontré, dans son bureau à l'Emporio, j'ai été reçu avec une réserve bienveillante qui m'a plu. J'ai vu un petit homme rondelet, à la peau mate et aux cheveux très noirs, avec des yeux doux d'Indien, et une moustache en brosse démodée. Du reste tout était démodé dans sa personne. Il était vêtu d'un complet marron dont le veston semblait fatigué, d'une chemise guayabera bleue, ses petits pieds chaussés de souliers noirs impeccablement cirés. A cinquante ans, après une vie consacrée à enseigner l'histoire dans les universités, il avait créé ce petit collège, par amour pour sa région natale, pour tenter de sauver ce qui pouvait l'être de la tradition et de la mémoire. A cette Athénée, il avait donné le nom modeste d'Emporio, c'est-à-dire la Halle. Contre un loyer élevé, il avait installé son collège dans une ancienne demeure noble de la Vallée, qu'il avait ainsi sauvée provisoirement de l'appétit des promoteurs.

Séparée du bruit de la rue par un grand porche que fermaient des grilles espagnoles, la maison était construite sur un seul niveau, avec une série de hautes pièces en enfilade dont les portes-fenêtres ouvraient sur un patio planté d'orangers et agrémenté d'une fontaine d'azulejos. C'était là, dans cette atmosphère coloniale, que les chercheurs se réunissaient et donnaient leurs cours.

Une fois par quinzaine, un vendredi soir, les portes de l'Emporio étaient ouvertes aux habitants de la Vallée. C'était l'idée de Don Thomas, pour mieux dire sa lubie: rompre le carcan des préjugés et des castes, faire accéder les paysans et les gens du peuple à la culture, libéraliser, vulgariser, échanger. L'idée faisait ricaner tout bas les chercheurs venus de la capitale, en particulier les anthropologues, tous ceux qui étaient imbus de leur savoir et le confondaient avec le pouvoir. Ils ne croyaient pas beaucoup à l'échange. «Tous ces paysans endimanchés, ces Indiens qui viennent à la messe du vendredi soir, pour écouter bouche bée du latin.»

Mais ils reconnaissaient à ces soirées portes ouvertes une utilité: «Au moins ils ne pourront pas dire que nous les tenons à l'écart ou que nous dissimulons des secrets.» Leon Saramago, l'anthropologue équatorien, ne cachait pas son dédain pour Don Thomas. Son visage jupitérien esquissait une grimace sous sa barbe: «Oui c'est génial de la part du vieux d'avoir tué dans l'œuf toute critique contre nous autres les intellectuels.» Il n'arrivait probablement pas à imaginer que Thomas Moises s'amusait à voir entrer deux fois par mois dans la demeure somptueuse des hacendados Verdolaga, les arrière-petits-enfants des esclaves qui avaient labouré les plantations de canne à sucre au siècle passé. C'était gentiment révolutionnaire.

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lundi, 18 juin 2007

L’enfant de sable - Tahar Ben Jelloun - 1985

bibliotheca l enfant de sable

« L’enfant que tu mettras au monde sera un mâle, ce sera un homme, il s’appellera Ahmed même si c’est une fille ! »

Sur la place Jamâ-El-Fnâ à Marrakech, un conteur relate la troublante histoire d’Ahmed, huitième fille d’un couple qui faute d’héritier, décide de l’élever comme un garçon. En effet lors de la huitième grossesse de sa femme, le père décide de conjurer ce sort maudit qui ne fait lui donner que des filles. Il perçoit cela comme une disgrâce et décide de faire croire à tous que son huitième enfant sera un garçon. Il y croira lui-même si fort, que lui aussi ne verra qu’un fils dans les traits de sa fille. L’enfant va grandir en garçon et en découvrant petit à petit sa féminité il décidera de la cacher, ayant bien compris que dans cette société il valait bien mieux être de sexe masculin. Il ira même jusqu’à épouser une fille délaissée qui l’accompagnera dans sa chute vertigineuse avant qu’il ne disparaisse mystérieusement.
Le récit du conteur fait alors place à ceux de plusieurs spectateurs qui croient avoir reconnu la personne et plusieurs versions sont donnés sur le devenir de Ahmed. Mais selon tus les prétendus témoins, son destin ne pourra être que très chaotique et forcément tragique.

L'enfant de sable de l’écrivain marocain de langue française Tahar Ben Jelloun est un magnifique et très original roman mêlant brillamment contes et légendes à des sujets tabous (enfance saccagée, prostitution, machisme, l’homme-femme, la sexualité…) dans la société maghrébine et marocaine. L'enfant de sable a immédiatement été un grand succès et sa suite, La nuit sacrée (1987), dans laquelle Tahar Ben Jelloun donne la parole au personnage d’Ahmed pour que celui-ci donne sa propre version des faits, a obtenu le prix Goncourt 1987.
L’histoire commence admirablement dans la plus pure ambiance de la place Jamâ-El-Fnâ à Marrakech au rythme d’un conteur de rue. D’abord le récit suit le point de vue d'Ahmed raconté par le conteur prétendant se baser sur un manuscrit laissé par Ahmed lui-même. Ensuite la narration se démultiplie et devient assez chaotique tout en gardant cependant une certaine structure. Le résultat en est que le roman devient extrêmement vivant au dépit parfois du lecteur qui risque de s’y perdre un peu. Tahar Ben Jelloun aborde brillamment le sujet de la femme dans la société mais le roman est aussi un formidable conte philosophique sur la quête de l’identité. Et comme souvent dans son œuvre, Tahar Ben Jelloun y traite aussi de la sexualité et de la frustration qui y est souvent liée.
L’écriture est envoûtante et le roman est d’un bout à l’autre très prenant. Cependant toute la dernière partie du roman, la deuxième moitié, est parfois trop confuse et la fin laisse une certaine frustration au lecteur.

L’enfant de sable est un très original roman sur la condition féminine et la quête de son identité.

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Extrait :

Il y avait d'abord ce visage allongé par quelques rides verticales, telles des cicatrices creusées par de lointaines insomnies, un visage mal rasé, travaillé par le temps. La vie - quelle vie ? une étrange apparence faite d'oubli - avait dû le malmener, le contrarier ou même l'offusquer. On pouvait y lire ou deviner une profonde blessure qu'un geste maladroit de la main ou un regard appuyé, un œil scrutateur ou malintentionné suffisaient à rouvrir. Il évitait de s'exposer à la lumière crue et se cachait les yeux avec son bras. La lumière du jour, d'une lampe ou de la pleine lune lui faisait mal : elle le dénudait, pénétrait sous sa peau et y décelait la honte ou des larmes secrètes. Il la sentait passer sur son corps comme une flamme qui brûlerait ses masque, une lame qui lui retirerait lentement le voile de chair qui maintenait entre lui et les autres la distance nécessaire. Que serait-il en effet si cet espace qui le séparait et le protégeait des autres venait à s'annuler ? Il serait projeté nu et sans défenses entre les mains de ceux qui n'avaient cessé de le poursuivre de leur curiosité, de leur méfiance et même d'une haine tenace; ils s'accommodaient mal du silence et de l'intelligence d'une figure qui les dérangeait par sa seule présence autoritaire et énigmatique.

La lumière le déshabillait. Le bruit le perturbait. Depuis qu'il s'était retiré dans cette chambre haute, voisine de la terrasse, il ne supportait plus le monde extérieur avec lequel il communiquait une fois par jour en ouvrant la porte à Malika, la bonne qui lui apportait la nourriture, le courrier et un bol de fleur d'oranger. Il aimait bien cette vieille femme qui faisait partie de la famille. Discrète et douce, elle ne lui posait jamais de questions mais une complicité devait les rapprocher.

Le bruit. Celui des voix aiguës ou blafardes. Celui des rires vulgaires, des chants lancinants des radios. Celui des seaux d'eau versés dans la cour. Celui des enfants torturant un chat aveugle ou un chien à trois pattes perdu dans ces ruelles où les bêtes et les fous se font piéger. Le bruit des plaintes et lamentations des mendiants. Le bruit strident de l'appel à la prière mal enregistré et qu'un haut-parleur émet cinq fois par jour. Ce n'était plus un appel à la prière mais une incitation à l'émeute. Le bruit de toutes les voix et clameurs montant de la ville et restant suspendues là, juste au-dessus de sa chambre, le que le vent les disperse ou en atténue la force.

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Voir également :
- Harrouda – Tahar Ben Jelloun (1973), présentation

- La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun (1976), présentation

- La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun (1977), présentation

- Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun (1978), présentation
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
- Le dernier ami - Tahar Ben Jelloun (2004), présentation
- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

mercredi, 30 mai 2007

Le Clan des Otori, tome 1 : Le Silence du Rossignol (Tales of the Otori, Book 1 : Across The Nightingale Floor) - Lian Hearn - 2002

bibliotheca le silence du rossignol

Au XIVe siècle dans un Japon médiéval imaginaire, le jeune Takeo grandit au sein d’une communauté rurale paisible. Il est un Invisible, membre d’une secte religieuse qui condamne la violence. Mais un jour son village se fait détruire par les hommes de Iida, chef du puissant clan des Tohan. La famille de Takeo est massacrée, et lui-même n’est que sauvé de justesse par sire Shigeru, du clan des Otori, qui passait au hasard par là. Ce dernier décide de prendre le jeune Takeo sous aile, il va même l’adopter pour en faire un descendant de son clan. Takeo va se retrouver alors plongé au cœur de la politique féodale de l’époque, faite avant tout de guerres sanglantes entre les différents clans. Les Otori sont de plus les ennemis jurés des Tohan, et Takeo n’aura qu’une seule envie, celle de se venger des massacres commis sur sa famille par Iida. Shigeru fait tout son possible pour donner au plus vite les enseignements nécessaires à son jeune protégé. Takeo, lors de son apprentissage des arts martiaux, va même révéler des dons insoupçonnés, quasi magiques. Car ce jeune paysan n’est pas ce qu’il croit être. Il serait le descendant de la mystérieuse Tribu, secte d’assassins vivant en secret à travers tout le pays.

Le Silence du Rossignol est le premier volet du cycle du Clan des Otori, une grande fresque épique se déroulant dans un Japon médiéval imaginaire. L’écrivain australien Lian Hearn, de son vrai nom Gillian Rubinstein, emprunte habilement de nombreux éléments de l’histoire et des traditions japonaises pour créer un univers plus merveilleux et fantastique, proche du genre de fantasy médiéval, façon japonaise. Plutôt adressé à un public adolescent, les adultes cependant accrocheront tout autant à ce récit très riche en aventures épiques, qui comme tout bon roman du genre mélange adroitement amours, haines, vengeances, combats, batailles et intrigues politiques. L’écriture est très riche et toujours fluide. Les personnages sont attachants et le lecteur suit avec passion leur évolution dans ce monde merveilleux.

Le cycle du Clan des Otori est composé à ce jour de quatre volumes : Le Silence du Rossignol (Across The Nightingale Floor, 2002), Les Neiges de l’exil (Grass for His Pillow, 2003), La Clarté de la lune (Brilliance of the Moon, 2004), Le vol du Héron (The Harsh Cry of the Heron, 2006). Le prochain tome sortira au cours de l’année 2007 en version originale et sera intitulé Heaven's Net is Wide (2007).

Le Silence du Rossignol est un magnifique roman épique qui laisse présager beaucoup pour les tomes suivants.

A lire !

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Extrait :

Le seigneur essuya le sabre et le remit dans le fourreau fixé à sa ceinture.

“ Viens ”, me dit-il.

Je restai là, tremblant, incapable de bouger. Cet homme avait surgi de nulle part. Il venait de tuer, sous mes yeux, pour sauver ma vie. Je me jetai à ses pieds en essayant de trouver des mots pour exprimer ma reconnaissance.

“ Lève-toi, dit-il. Le reste de la bande sera à nos trousses dans un instant. ”

Je parvins à articuler : “ Il faut que je retrouve ma mère.

- Pas maintenant. Tout ce que nous devons faire, c'est filer ! ” Il me força à me relever et commença à me presser de monter plus haut : “ Que s'est-il passé là-bas ?

- Ils ont incendié le village et tué… ” Le souvenir de mon beau-père s'imposa de nouveau à moi et je fus incapable de poursuivre.

“ Les Invisibles ? ”

Je chuchotai : “ Oui.

- C'est la même chose dans toute la province. Iida attise partout la haine à leur égard. J'imagine que tu es des leurs ?

- Oui. ” Je grelottais. On était encore en été et la pluie était tiède, cependant je n'avais jamais eu aussi froid de ma vie. “ Mais ce n'était pas uniquement pour ça qu'ils me pourchassaient. J'ai fait tomber sire Iida de son cheval. ”

À mon grand étonnement, le seigneur éclata de rire. “ Voilà un spectacle qui devait en valoir la peine ! Mais du coup, tu es doublement menacé. Il va devoir laver un tel affront. Enfin, maintenant tu es sous ma protection. Je ne laisserai pas Iida remettre la main sur toi.

- Vous avez sauvé ma vie, dis-je. A partir de ce jour, elle vous appartient. ”

Pour une raison ou pour une autre, ma remarque le fit rire de nouveau. “ Nous avons une longue marche devant nous, et nos estomacs sont vides et nos vêtements trempés. Il faut que nous ayons franchi la montagne avant que le jour soit levé et qu'ils se soient lancés à nos trousses. ”

Il s'éloigna à grands pas et je courus à sa suite, en faisant de mon mieux pour empêcher mes jambes de trembler et mes dents de claquer. Je ne connaissais même pas son nom, mais je voulais qu'il soit fier de moi et n'ait jamais à regretter de m'avoir sauvé la vie.

“ Je suis Otori Shigeru, dit-il quand nous commençâmes l'ascension du col. Du Clan des Otori, de Hagi. ”

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Voir également :
- Le Clan des Otori, tome 2 : Les Neiges de l'exil (Tales of the Otori, Book 2 : Grass for his Pillow) - Lian Hearn (2003), présentation et extrait

- Le Clan des Otori, tome 3 : La Clarté de la lune (Tales of the Otori, Book 3 : Brilliance of the Moon) - Lian Hearn (2004), présentation et extrait

mardi, 29 mai 2007

Le télescope de Rachid (The Carrier) - Jamal Mahjoub - 1998

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Alger, 1609. Poursuivi par des janissaires pour un meurtre qu’il n’a pas commis, le savant Rachid al-Kenzy s'enfuit à toutes jambes dans les rues du quartier andalou. Les accusations portés contre lui ne sont guère solides : suspicion de sorcellerie envers le vieux marchand juif décédé plus tard … enfin rien de bien solide. Le dey d’Alger, peu convaincu par les accusations, le juge et le condamne cependant rapidement pour ce crime, mais peu de temps plus tard, décide d’utiliser Rachid pour accomplir une mission secrète d’une très grande importance. Rachid al-Kenzy est le fils bâtard d’une esclave nubienne d’un riche négociant d’Alep et a eu lors de sa jeunesse le privilège d’accéder au savoir dans l’une des plus prestigieuses universités de l’Orient. Au fil du temps il est devenu un savant très reconnu. Et c’est d’un savant dont le dey a justement besoin pour sa mission : rapporter de l’Empire germanique un télescope, une récente invention d’optique qui tiendrait de la magie et qui pourrait changer le cours des batailles à venir. Rachid al-Kenzy est oblige d’accepter et embarque aussitôt pour l’Europe à la quête de ce mythique instrument.
De nos jours au Danemark, l’archéologue et chercheur Hassan est aux prises avec l’énigme d’un mystérieux coffret en cuivre qui serait lié aux travaux de Heinesen, célèbre astronome du XVIIe siècle.

Jamal Mahjoub est un écrivain très cosmopolite : né de père soudanais et de mère anglaise, il a passé son enfance à Khartoum qu’il quitta pour l’Angleterre, puis le Danemark, pour atterrir finalement à Barcelone. Et ce cosmopolitisme se reflète avec force dans cet ambitieux roman d’aventures / roman historique qui fait voyager le lecteur d’Alger au Danemark, en passant par Chypre, la Syrie, l’Espagne et le Portugal sur les traces de son héros, lui-même aux origines multiples, à la quête d’un télescope. Ce voyage est tout aussi riche en aventures, que ce soit sur mer ou sur terre face à des cultures différentes, qu’en enseignements et se transformera pour Rachid al-Kenzy en véritable quête initiatique sur l’identité de l’homme et son rapport aux sciences et à la foi. Rachid al-Kenzy devra se battre contre la brutalité et la bêtise des fanatiques de son époque, combat qui se reflètera au XXe siècle dans ceux menés par Hassan lors de ses recherches archéologiques.
Ce magnifique récit est très riche de sagesse et de savoir et est écrit dans une langue à la fois lyrique et poétique. Cependant la structure du roman est plutôt complexe et la narration très touffue, ce qui rend la lecture parfois très difficile. Le lecteur aura beaucoup de mal à se plonger dans le récit et y rester accroché jusqu’à la fin, qui d’ailleurs est un peu moins réussie.

Le télescope de Rachid de Jamal Mahjoub est un roman à découvrir !

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mardi, 08 mai 2007

Zorro - Isabel Allende - 2005

bibliotheca zorro

Qui se cache derrière le masque noir de Zorro, ce célèbre justicier qui a fait couler tant d’encre depuis plus d’un siècle. Né près de Los Angeles, au début du 19e siècle, Diego de la Vega est le fils d'Alejandro de la Vega - gentilhomme espagnol devenu propriétaire terrien en Californie en récompense de ses prouesses militaires en Europe -, et de Regina connue sous son nom de guerrière indienne, Tête-De-Loup-Gris. Diego, né de des deux mondes, va grandir dans cette culture mixte auprès de son frère de lait, Bernardo, muet depuis qu’il a assisté à l’attaque et au meurtre de sa mère. Mais encore Diego est loin de devenir le grand héros que l’on connaît tous. Après une enfance riche d'enseignement, du maniement de l'épée à l'initiation aux rites de sa tribu, il embarque à quinze ans pour Barcelone dans l’Espagne occupée par les forces napoléoniennes. Le maître d'armes Manuel Escalante repère vite cet élève doué, contribue à parfaire son éducation et l'accueille dans une société secrète, La Justice, qui combat toutes les formes d'asservissement. Avec à ses côtés le fidèle Bernardo, Zorro déploie des talents exceptionnels puis, après avoir sauvé Juliana, la fille du meilleur ami de son père, dont il est amoureux, il retourne en Californie pour continuer sa lutte contre les injustices, devenant un symbole d'espoir pour les faibles et les opprimés.

Dans son roman, Isabel Allende nous raconte de façon éblouissante justement l’histoire de Diego de la Vega, alias Zorro, depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte où il prend pleine fonction de son rôle de justicier. Elle nous fait découvrir les coulisses de cette grande légende, rendant vie au personnage comme jamais auparavant. Il s’agît d’ailleurs là du premier roman traitant de la jeunesse de Zorro, personnage qui apparaît pour la première fois en 1919 dans le roman Le Fléau de Capistrano (The Curse of Capistrano, 1919) de la plume du romancier américain Johnston McCulley. Dès 1920 aura lieu une première adaptation au cinéma, suivi de nombreuses autres depuis. Zorro est très vite devenu l’un des personnages phares de la littérature pulp américaine. Isabel Allende s’est d’ailleurs un peu inspiré de partout pour écrire ce roman, et évidemment de nombreux éléments concernant l’enfance du héros sont purement inventés, dans la mesure où l’œuvre de McCulley commence par le retour de Diego de la Vega d’Espagne en Californie, sans jamais citer ce qu’il faisait là-bas.

Le roman d’Isabel Allende offre un magnifique voyage à travers la Californie du début de XIXe siècle sous la colonie espagnole et dans l’Espagne de la même époque, elle-même occupée par la France. Le récit d’Allende est très réaliste, rendant son personnage et son contexte historique parfaitement crédible au point de se demander si ce personnage n’a pas réellement existé dans l’Histoire. Mais ce voyage est aussi initiatique, le lecteur suit avec beaucoup d’enthousiasme les premiers pas de Diego de la Vega et la naissance du justicier masqué Zorro (comment celui-ci se forge sa personnalité, son double rôle etc.). Enormément d’aventures et de rebondissements sont au programme. Le tout est écrit dans un style impeccable et un peu vieillot comme pour mieux rendre la nostalgie de ces aventures d’antan où des grands héros étaient prêts à tout pour sauver l’honneur de gentes dames et faire régner la justice entre les hommes.

Un très beau roman, digne des plus grandes œuvres épiques. Un grand plaisir de lecture.

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Extrait : Première partie: Californie, 1790-1810

Commençons par le commencement, un événement sans lequel Diego de La Vega n'aurait pas vu le jour. Il a eu lieu en Haute-Californie, à la mission de San Gabriel, en l'an 1790 de Notre Seigneur. En ce temps-là, la mission était dirigée par le père Mendoza, un franciscain aux épaules de bûcheron qui ne faisait pas ses quarante ans bien vécus, énergique et autoritaire, pour qui le plus difficile, dans son ministère, était d'imiter l'humilité et la douceur de saint François d'Assise. En Californie plusieurs autres religieux, exerçant dans vingt-trois missions, étaient chargés de répandre la doctrine du Christ chez plusieurs milliers de gentils des tribus chumash, shoshone et autres, qui ne se prêtaient pas toujours de bonne grâce à la recevoir. Les natifs de la côte californienne avaient un réseau de troc et de commerce qui fonctionnait depuis des milliers d'années. Leur environnement, très riche en ressources naturelles, avait permis à chaque tribu de développer des spécialités différentes. Les Espagnols étaient impressionnés par l'économie chumash, si complexe qu'elle pouvait se comparer avec celle de la Chine. Les Indiens utilisaient des coquillages comme monnaie et organisaient régulièrement des foires où, en plus d'échanger des biens, on arrangeait les mariages.

Déconcertés par le mystère de l'homme torturé sur une croix que les Blancs adoraient, les Indiens ne voyaient pas l'intérêt de vivre mal en ce monde pour jouir d'un hypothétique bien-être dans l'au-delà. Au paradis chrétien, ils pourraient s'installer sur un nuage et jouer de la harpe avec les anges, mais la majorité d'entre eux préférait en réalité, après la mort, chasser l'ours avec leurs ancêtres sur les terres du Grand-Esprit. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi les étrangers plantaient un drapeau en terre, marquaient des lignes imaginaires, la déclaraient leur propriété et s'offensaient si quelqu'un y entrait en poursuivant un cerf. L'idée de posséder la terre leur paraissait aussi invraisemblable que celle de se partager la mer. Lorsque parvint au père Mendoza la nouvelle que plusieurs tribus s'étaient soulevées, commandées par un guerrier à tête de loup, il pria pour les victimes, mais ne s'inquiéta pas outre mesure, persuadé que San Gabriel était à l'abri. Appartenir à sa mission était un privilège, comme le prouvaient les familles indigènes qui venaient solliciter sa protection en échange du baptême et restaient de bon gré sous son toit ; jamais il n'avait dû faire appel aux militaires pour recruter de futurs convertis. Il attribua cette insurrection, la première qui survenait en Haute-Californie, aux abus de la soldatesque espagnole et à la sévérité de ses frères missionnaires. Les tribus, réparties en petits groupes, avaient des coutumes différentes et communiquaient au moyen d'un système de signaux ; jamais elles ne s'étaient mises d'accord sur rien, hormis le commerce, et certainement pas à propos de la guerre. D'après lui, ces pauvres gens étaient d'innocentes brebis de Dieu, qui péchaient par ignorance et non par vice ; il devait y avoir des raisons accablantes pour qu'ils se soulèvent contre les colonisateurs.

Le missionnaire travaillait sans répit, coude à coude avec les Indiens dans les champs, au traitement des cuirs, au broyage du maïs. L'après-midi, quand les autres se reposaient, il soignait les blessures dues à de petits accidents ou arrachait quelques dents gâtées. Il donnait en plus des cours de catéchisme et d'arithmétique, afin que les néophytes - comme on appelait les Indiens convertis - puissent compter les peaux, les bougies et les vaches, mais pas de lecture ou d'écriture, ces connaissances n'ayant pas d'application pratique en ce lieu. Le soir il faisait du vin, tenait les comptes, écrivait dans ses carnets et priait. Au lever du jour il sonnait la cloche de l'église pour appeler sa congrégation à la messe et, après l'office, supervisait le petit déjeuner d'un œil attentif, veillant à ce que personne ne restât sur sa faim. C'est à cause de tout cela, et non par excès de confiance en lui ou par vanité, qu'il était convaincu que les tribus sur le pied de guerre n'attaqueraient pas sa mission. Cependant, comme les mauvaises nouvelles continuèrent à arriver semaine après semaine, il finit par leur prêter attention. Il envoya deux hommes de toute confiance vérifier ce qui se passait dans le reste de la région ; ceux-ci ne tardèrent pas à situer les Indiens en guerre et à obtenir les détails, car ils furent reçus comme des amis par les sujets mêmes qu'ils allaient espionner. Ils revinrent raconter au missionnaire qu'un héros surgi de la profondeur de la forêt, et possédé par l'esprit du loup, avait réussi à unir plusieurs tribus pour repousser les Espagnols des terres de leurs ancêtres, sur lesquelles ils avaient toujours chassé sans permis. Les Indiens manquaient d'une stratégie claire : ils se contentaient d'attaquer les missions et les villages sous l'impulsion du moment, incendiaient tout ce qui se trouvait sur leur passage et se retiraient sur-le-champ, aussi vite qu'ils étaient arrivés. Ils recrutaient les néophytes qui n'étaient pas encore ramollis par l'humiliation prolongée au service des Blancs, et grossissaient ainsi leurs rangs. Les hommes du père Mendoza ajoutèrent que Chef-Loup-Gris avait San Gabriel dans sa ligne de mire, non par rancœur particulière vis-à-vis du missionnaire, à qui l'on ne pouvait rien reprocher, mais parce que la mission se trouvait sur leur chemin. Dans cette perspective, le prêtre dut prendre des mesures. Il n'avait aucune intention de perdre le fruit de longues années de travail, et encore moins de permettre qu'on lui enlevât ses Indiens, qui loin de sa tutelle succomberaient au péché et retourneraient vivre comme des sauvages. Il écrivit un message au capitaine Alejandro de La Vega pour lui demander un prompt secours. Il craignait le pire, disait-il, car les insurgés n'étaient pas loin, prêts à attaquer à tout moment, et lui ne pouvait se défendre sans les renforts militaires appropriés. Il envoya deux missives identiques au fort de San Diego, par deux cavaliers rapides qui empruntèrent des routes différentes, de façon que si l'un était intercepté l'autre atteignît son but.

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Voir également :
- La cité des dieux sauvages (La ciudad de las Bestias) - Isabel Allende (2002), présentation et extrait