mardi, 17 août 2010

San-Antonio chez les Mac – Frédéric Dard - 1961

bibliotheca san-antonio chez les mac.jpgUne soirée mondaine chez l’éditeur Petit-Littré tourne mal, de l’héroïne est retrouvée dans des bouteilles de scotch. L’expéditeur de ces boissons on ne peut plus spéciales est retrouvé mort peu de temps après. Le commissaire San-Antonio doit enquêter, mais la piste le mène directement en Ecosse au Stinginess Castle, un château paumé quelque part au fin fond des Highlands, où le whisky en question est produit. Mais pour la police française, il n’est pas question de faire intervenir Scotland Yard, San-Antonio devra y enquêter incognito. Mais il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans ce pays brumeux hanté par des fantômes. Heureusement que le commissaire peut compter sur son fidèle compagnon, la brute assoiffée qu’est Bérurier.

Première lecture pour ma part d’un roman de Frédéric Dard, je dois dire que j’en suis heureusement surpris. Souvent considéré comme de la littérature de gare, le tout ne manque pas de qualités.

San-Antonio chez les Mac est 61e tome d’une série de 175 volumes écrits entre 1949 et 2001 par l’écrivain français Frédéric Dard, cette enquête mène cette fois le célèbre policier de la littérature trash française aux confins de l’Ecosse. Si intrigue ne vaut pas grand-chose, tout juste ce qu’il faut, c’est évidemment le style d’écriture extrêmement imagé et relevé de l’auteur qui fait ressortir ce roman du lot, comme d’ailleurs tous les autres de la série. C’est terriblement drôle, loufoque, frisant parfois le grotesque, le lecteur s’amusera à y déceler les multiples jeux de mots et expressions bizarres inventés sur le moment par l’auteur. Certains passages sont tout simplement hilarants, tel par exemple les différentes descriptions des scènes d’amour. L’auteur parfois en fait un peu trop, mais on lui pardonne facilement face au résultat global.

San-Antonio chez les Mac est souvent considérée comme une bonne entrée en matière dans l’œuvre de Frédéric Dard, donc à ne surtout pas manquer.

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Présente édition
: Editions Fleuve Noir, 1 août 2005, 247 pages

 

mardi, 15 septembre 2009

Kuru - Thomas Gunzig - 2005

bibliotheca kuru


« Fred le migraineux, Kristine l'intello, Paul la brute révolutionnaire et Pierre le clone souffreteux. Une bande de héros pour dénoncer les horreurs de la répression capitaliste et, si possible, l'existence d'un grand complot mondial… »

Quatre amis partent pour Berlin dans le but de manifester au sommet G8 et ainsi dénoncer tout ce qu’il y a à dénoncer… Parfois ils ne savent pas très bien quoi, mais l’importance c’est d’y être. Fred, surtout, est un jeune homme on ne peut plus banal qui vit au crochet de son père sous prétexte d’une thèse à finir.  Et il est à Berlin uniquement parce qu’il s’est fait entraîner par les autres, et que de toute façon il ne semble pas avoir de volonté propre. Tout ce à quoi il pense est sa belle cousine Katerine, une fille magnifique marié à un Italien que Fred déteste et envie. De plus il s’énerve de voir ce couple si idéal, seulement en apparence toutefois, Fabio, l’Italien en question, souffrant d’éjaculation précoce. C’est pour cette raison que Katerine et Fabio se rendent eux aussi à Berlin pour suivre un traitement assez particulier dans une clinique spécialisée, un traitement qui va les transformer à jamais.
Et pendant ce temps les quatre révolutionnaires se cherchent à Berlin dans la faune des altermondialistes, des théories de complots qui fusent de toute part, jusqu’à un dénouement final qu’aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer.

Disons le tout de suite, Kuru de l’écrivain belge Thomas Gunzig est un livre tout aussi exceptionnel qu’improbable!
Un groupe de personnages aussi étranges qu’uniques se retrouvent à Berlin dans un contexte certes réel, mais dans une aventure qui ne ressemble à rien. Il y a Fred et « ses mouches dans la tête », Fabio et son éjaculation précoce, Katerine et ses amours surprise avec Rosa, la belle allemande fille d’un ancien officier de la Stasi devenu révolutionnaire altermondialiste depuis,  Paul le clone né d’expérimentations et sa bouche surnuméraire au niveau du ventre, Kristine l’intellectuelle de tous les combats et finalement Paul, le seul vrai révolutionnaire qui a vécu toutes les horreurs du monde lors d’un séjour en Amérique Latine et  où, en passant, il a attrapé une maladie urétrale des plus étranges. Avec ces gens-là rien ne peut aller comme il faut, surtout pris dans l’univers des altermondialistes où toutes les théories de complots, mêmes les plus fantaisistes, deviennent peu à peu réalité. Et cela va même jusqu’à déborder dans le fantastique.
Le titre du roman est très indicateur du sujet réel voulu par Gunzig : Kuru qui est une maladie du système nerveux central de la famille des encéphalopathies subaigües à un prion, une maladie attrapée jadis par la consommation rituelle de cerveaux humains. Et ici, tel le prion qui se développe et s’étend en ravageant le cerveau humain, les quatre amis partis pour Berlin se voient peu à peu ravagés par tout les idées qui circulent. L’un d’entre eux va même mourir, faute d’avoir cru à tout cela jusqu’au bout.
Parmi toutes ces idées altermondialistes et complotistes Gunzig réussit à parfaitement perdre le lecteur entre ce qui vrai, ou en tout cas bien plausible, et ce qui ne l’est pas du tout. N’importe quoi peut franchir à tout instant la frontière entre la réalité et le fantastique, et le lecteur s’y perd complètement. Lorsque même la magie intervient on comprend vite le contrepoint fait par l’auteur au mysticisme altermondialiste.
Et tout cela est mené tambour battant dans une écriture délirante et un humour débordant. Jamais on ne se lasse des incroyables aventures décrites, et ce roman accroche dès la première page jusqu’à la fin.
Toutefois le côté un peu exceptionnel et original de ce roman, ainsi que le ton de l’auteur et son style plutôt décousu, risque de rebuter certains lecteurs qui resteront parfaitement hermétiques aux folles aventures de Fred et de sa bande.

Kuru de Thomas Gunzig est un livre exceptionnel, un petit joyau de littérature contemporaine.

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Voir également :
- Mort d’un parfait bilingue - Thomas Gunzig (2001), présentation
- 10 000 litres d'horreur pure : modeste contribution à une sous-culture - Thomas Gunzig (2007), présentation et extrait

mardi, 11 août 2009

L'enlèvement de l'obélisque - Pierre Boulle - 2007

bibliotheca enlevement de l obelisque

Paris, un beau matin, l'obélisque de la place de la Concorde disparaît. Plus tard, des anarchistes font exploser une banque tous les lundis, sauf le premier avril. Une autre fois c'est une danseuse qui est retrouvée morte suicidée simultanément au gaz, au poison, à la corde, au pistolet et au poignard. Et pendant ce temps, une série de crimes dont le nombre défie toute statistique ensanglante Paris. La capitale est sous le choc, mais heureusement elle compte parmi ses citoyens le criminologue de génie et fin analyste Merlec, accompagné par son apprenti Bitard, qui réussiront à résoudre tous ces crimes, les uns après les autres. Mais lorsque le mystère s'étoffe de trop, eux-mêmes réussiront-ils à arriver à bout?

L'enlèvement de l'obélisque est un roman posthume de l'écrivain français Pierre Boulle, plus connu pour ces deux romans La planète des singes (1963) et Le pont de la rivière Kwaï (1953). C'est cinq ans après la mort de l'auteur que sa nièce, qu'il avait élevé comme sa propre fille, et son mari découvrent dans une mallette des manuscrits inédits. Presque illisibles, il  fallut repasser une à une les vingt mille pages découvertes pour les restaurer. À l'issue de ce fastidieux travail, un nouveau roman sortait de l'oubli : L'Archéologue et le Mystère de Néfertiti, probablement écrit entre 1949 et 1951, et publié en 2005, ainsi que des nouvelles inédites mi-fantastiques, mi-policières, réunies dans le présent recueil, vraisemblablement une œuvre de jeunesse d'un auteur en devenir.

Pierre Boulle y raconte en sept nouvelles les enquêtes de deux détectives, pastiches de Sherlock Holmes et du docteur Watson, qui les mènent sur des affaires les plus mystérieuses. Le tout n'est pas crédible et l'on sent la volonté de l'auteur de plus se moquer d'un genre, le roman à énigme, qui afin d'attirer de plus en plus le lecteur chercher des histoires de plus en plus mystérieuses et qui finalement ne trouvent même plus de solution logique.
Dans la première nouvelle, éponyme au recueil, L’enlèvement de l’Obélisque, l’Obélisque a disparu. A l’aide de pastis, d’une carotte et de son crédule Bitard, le professeur Merlec parvient à démonter la mécanique de l’enlèvement, un invraisemblable vol à la chinoise.
Ensuite dans Un étrange événement fait jaser tout Paris avec l’apparition soudaine et inexplicable d’une femme nue sur la scène du Paradis. Dopé par ses verres de pastis, Merlec usera d’un stratagème brutal pour vérifier ses conjectures, mais, grâce à Dieu, il trouvera la solution.
Puis dans Le message chiffré, un mystérieux message est légué par un roi du diamant à son héritier. Comme dans La lettre volée (The Purloined Letter, 1844) d’Edgar Allan Poe, le mystère crevait les yeux. Le message avait l’évidence du message.
Avec Une mort suspecte, Pierre Boulle se paie le luxe de tuer cinq fois la danseuse Fedora Tchecoff. Elle a été, au même moment, empoisonnée, poignardée, asphyxiée, pendue et percée de deux balles. S’agit-il d’un crime odieux commis par son ami El Barone ? Ou d’un suicide ?
Le 1er avril est un jour de farce anarchiste. Grâce à lui, Merlec déjoue d’odieux attentats contre les banques parisiennes, menés par un groupe qui se fait appeler « L’Age nouveau ». Ces attentats ont lieu tous les lundis entre neuf heures et dix heures du matin. Le nez dans le pastis et le haschisch, Merlec trouvera la solution, non sans laisser un dernier attentat se commettre…
Dans Le Coupable, le ministre de la Justice et le directeur de la Sûreté générale cherchent une raison à la recrudescence soudaine de meurtres facilement résolus. Du haut de sa superbe, Merlec va examiner les coupables, trancher et en trouver un à sa mesure.
Puis finalement la nouvelle La croisière de l’alligator est surprenante. Véritable satire des romans d'Agatha Christie, notamment du Dix petits nègres (And Then There Were None, 1939) se déroulant sur un voilier d'un d’un richissime excentrique où les passagers se font tuer l'un après l'autre. Ici la résolution est toutefois laissait au soin du lecteur, Pierre Boulle poussant le mystère si loin qu'une solution réelle n'existe même plus. Merlec n'a plus le temps de résoudre l'énigme et Bitard assume bien mal son rôle de suivant.

Le tout se veut parodique et humoristique, et même si les nouvelles sont bien distinctes, elles ne valent que dans leur ensemble. La logique de l'auteur est impeccable, les textes courts ne laissent de place qu'à l'essentiel. Après lecture, aussi plaisante et intéressante que celle-ci ait pu être, on comprend toutefois pourquoi Pierre Boulle ne les avait pas publié de son vivant. En effet ce recueil ne vaut que bien peu par rapport au reste de l'œuvre de l'écrivain, rappelons-le, il s'agît bien d'une œuvre de jeunesse. Les textes et intrigues ne sont pas toujours aboutis et le lecteur reste quelque peu sur sa faim.

L'enlèvement de l'obélisque est une parodie intéressante des romans policiers à énigme, mais aussi une œuvre posthume qui n'égale toutefois pas les autres écrits de Pierre Boulle.

Intéressant !

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Voir également:
- William Conrad - Pierre Boulle (1950), présentation
- Le sacrilège malais - Pierre Boulle (1951), présentation
- Le Pont de la rivière Kwaï - Pierre Boulle (1953), présentation
- Le bourreau - Pierre Boulle (1954), présentation
- La planète des singes - Pierre Boulle (1963), présentation
- L’archéologue et le mystère de Néfertiti - Pierre Boulle (2005), présentation et extrait

lundi, 30 mars 2009

Voyage autour de ma chambre - Xavier de Maistre - 1794

bibliotheca voyage autour de ma chambre

Mis aux arrêts à la suite d'un duel pendant 42 jours dans sa chambre, l'officier savoyard Xavier de Maistre décide d'utiliser ce temps perdu pour en explorer tous les recoins dans la veine des grands explorateurs et aventuriers. Mais, à l'encontre des récits d'aventures et de voyages forts en vogue à l'époque, Xavier de Maistre leur oppose l'immobilité la plus totale, et d'ailleurs tout se verra subtilement inversé, car c'est en revenant à la liberté, càd. en pouvant enfin quitter sa chambre, qu'il reperd cette liberté d'explorer. Il s'agît évidemment d'une parodie, mais qui de digression en digression amène également l'évènement du moi, car de chaque objet nouveau qu'il rencontre autour de sa chambre, il nous fait des demi-confidences à la fois sentimentales et humoristiques sur lui-même. Cet ouvrage sera complété à divers reprises bien après sa période d'arrêts. C'est Joseph de Maistre, son frère et philosophe, qui le mit en ordre et le publia en 1794. Le succès sera tel que, quelques années plus tard, Xavier de Maistre décidera de donner une suite à cet ouvrage sous le titre de Expédition nocturne autour de ma chambre.

Voyage autour de ma chambre est un petit chef-d'oeuvre de littérature parodique et autobiographique, une oeuvre unique en son genre.

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Extrait :


Chapitre premier

Qu’il est glorieux d’ouvrir une nouvelle carrière et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l’espace !

Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto ; le voilà, messieurs, lisez. J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.

Est-il en effet d’être assez malheureux, assez abandonné, pour n’avoir pas de réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? Voilà tous les apprêts du voyage.

Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu’il puisse être, et quel que soit son tempérament ; qu’il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n’en est pas un seul, – non, pas un seul (j’entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde.

Chapitre II

Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre ; il est une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. – Auprès de qui donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs, de quelle ressource cette manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ! ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons. – Pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs ; ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient point songé à voyager, vont s’y résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent ? – Courage donc, partons. – Suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers me suivent ! Que tous les paresseux se lèvent en masse ! Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité ; vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie, aimables anachorètes d’une soirée, venez aussi : quittez, croyez-moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse : daignez m’accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; – aucun obstacle ne pourra nous arrêter ; et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.

Chapitre III

Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! – Je suis persuadé qu’on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps ; mais comment l’apprendrais-je au lecteur, puisque je l’ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c’est que, si l’ouvrage est trop long à son gré, il n’a pas dépendu de moi de le rendre plus court ; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d’un chapitre. J’étais, il est vrai dans ma chambre, avec tout le plaisir et l’agrément possibles ; mais, hélas ! je n’étais pas le maître d’en sortir à ma volonté ; je crois même que sans l’entremise de certaines personnes puissantes qui s’intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n’est pas éteinte, j’aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur !

Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort, et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer.

Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu’un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire à votre maîtresse ?

On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois Gentilhomme, on essaye de tirer quarte lorsqu’il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente sa poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui. – On voit que rien n’est plus conséquent, et toutefois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c’est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent et qui veulent qu’on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus d’un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi ; en sorte que lorsqu’on a le malheur d’avoir ce qu on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l’usage, et comme les lois et l’usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés. – Et probablement aussi c’est à une décision de ce genre qu’il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.

Chapitre IV

Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria ; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. – Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé ». – Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !... – Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin si difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y arrange tout de suite. – C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. – Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l’ennui ! Et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.

Chapitre V

Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. – Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. – J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.

J’avoue que j’aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu’il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? – Lecteur modeste, ne vous effrayez point ; – mais ne pourrais-je donc parler du bonheur d’un amant qui serre pour la première fois dans ses bras une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter ! N’est-ce pas dans un lit qu’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils, oublie ses douleurs ? C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. – Enfin, c’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses !

Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. – C’est un berceau garni de fleurs ; – c’est le trône de l’amour ; – c’est un sépulcre.

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dimanche, 08 février 2009

Knock ou le Triomphe de la médecine - Jules Romains - 1923

bibliotheca knock

"LE TAMBOUR - Quand j'ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici. Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille.

KNOCK - Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille.

LE TAMBOUR - Ça me gratouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi...

KNOCK - Est-ce que ça ne vous gratouille pas davantage quand vous avec mangé de la tête de veau à la vinaigrette ?

LE TAMBOUR - Je n'en mange jamais. Mais il me semble que si j'en mangeais, effectivement, çà me gratouillerait plus"

Pendant vingt-cinq ans qu'il est installé au village de Saint-Maurice, le Docteur Paraplaid n'a guère servi de médecin ni fait fortune, les maladies étant rares dans la région. Il revend ainsi son cabinet à un jeune médecin, Knock, pour s'installer en ville. Mais pour Knock les choses vont être différentes. Pour lui tout personne saine est un malade qui s'ignore, il suffit de lui trouver une maladie et un traitement adéquat et elle en sera même contente. Knock commence par donner des consultations gratuites afin d'insuffler l'idée de maladie à chacun et peu à peu Saint-Maurice entre dans un nouvel âge, celui de la médecine.

Knock ou le Triomphe de la médecine
du poète et écrivain français de l'Académie française Jules Romains est une comédie théâtrale écrite en 1923, qui ironise sur l'arrivée d'outre-atlantique d'un phénomène publicitaire plus intensif et qui commence à envahir l'Europe. Comble de l'ironie, Jules Romains s'imagine comment cette commercialisation à outrance pourrait s'en prendre au domaine de la santé... Jules Romains est évidemment bien loin de se douter de l'évolution commerciale que connaîtra la médecine au vingtième siècle et après. Et Knock est le parfait exemple de ce médecin qui est avant tout homme d'affaires, considérant tout patient comme un client à qui l'on se doit de toujours trouver quelque chose à vendre. Et au-delà de cela, la médecine devient un outil de pouvoir pour Knock qui tient d'une main de fer toute la population du village qui de par la peur de la maladie lui est totalement dévouée.
C'est ainsi que Jules Romains finalement dénonce le viol des consciences et l'asservissement des foules à l'heure de l'âge scientifique et commercial totalement déshumanisé.
Cette pièce a été représentée pour la première fois à Paris, à la Comédie des Champs-Elysées, le 15 décembre 1923, sous la direction de Jacques Hébertot, avec la mise en scène et les décors de Louis Jouvet qui interpréta également le rôle principal.

Knock ou le Triomphe de la médecine est aujourd'hui l'œuvre la plus célèbre de Jules Romains et surtout celle qui est le plus d'actualité.

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Extrait : Acte II, scene IV - Knock, la dame en noir.

KNOCK
Ah! voici les consultants. (A la cantonade.) Une douzaine, déjà? Prévenez les nouveaux arrivants qu'après onze heures et demie je ne puis plus rece voir personne, au moins en consultation gratuite. C'est vous qui êtes la première, madame? (Il fait entrer la dame en noir et referme la porte.) Vous êtes bien du canton?

LA DAME EN NOIR
Je suis de la commune.

KNOCK
De Saint-Maurice même?

LA DAME
J'habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.

KNOCK
Elle vous appartient?

LA DAME
Oui, à mon mari et à moi

KNOCK
Si vous l'exploitez vous-même, vous devez avoir beaucoup de travail?

LA DAME
Pensez, monsieur! dix-huit vaches, deux bceufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.

KNOCK
Diable! Vous n'avez pas de domestiques?

LA DAME
Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.

KNOCK
Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner?

LA DAME
Oh! non.

KNOCK
Et pourtant vous souffrez.

LA DAME
Ce n'est pas le mot. J'ai plutôt de la fatigue.

KNOCK
Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s'approche d'elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.

LA DAME
Non.

KNOCK
Vous êtes constipée.

LA DAME
Oui, assez.

KNOCK, il l'ausculte.
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle, étant petite?

LA DAME
Je ne me souviens pas.

KNOCK, il lui palpe et lui percute le dos, lui presse brusquement les reins.
Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant? Une espèce de courbature?

LA DAME
Oui, des fois.

KNOCK,il continue de I'ausculter.
Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.

LA DAME
Ça se peut bien.

KNOCK, très affirmatif.
C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C'est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.

LA DAME
Ah oui!

KNOCK
Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid?

LA DAME
Non, jamais.

KNOCK
Pourquoi ?

LA DAME
Il ne donnait pas de consultations gratuites.

Un silence.

KNOCK, la fait asseoir.
Vous vous rendez compte de votre état?

LA DAME
Non.

KNOCK,il s'assied en face d'elle.
Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie?

LA DAME
J'ai envie.

KNOCK
J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.

LA DAME
Ah! mon Dieu! Et pourquoi ça?

KNOCK
Parce qu'on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu'on traîne depuis quarante ans.

LA DAME
Depuis quarante ans?


KNOCK
Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.

LA DAME
Et combien que ça me coûterait?

KNOCK
Qu'est-ce que valent les veaux, actuellement?

LA DAME
Ca dépend des marchés et de la grosseur. Mais on ne peut guère en avoir de propres à moins de quatre ou cinq cents francs.

KNOCK
Et les cochons gras?

LA DAME
Il y en a qui font plus de mille.

KNOCK
Eh bien! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.

LA DAME
Ah! là! là! Près de trois mille francs? C'est une désolation, Jésus Marie!

KNOCK
Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous en empêche pas.


LA DAME
Oh! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. (Un silence.) Mais qu'est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça?


KNOCK, avec une grande courtoisie. Je vais vous l'expliquer en une minute au tableau noir. (Il va au tableau et commence un croquis.) Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n'est-ce pas? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Turck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez? Eh bien! quand vous êtes tombée de l'échelle, votre Turck et votre Clarke ont glissé en sens inverse (il trace des flèches de direction) de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c'est très peu. Évidemment. Mais c'est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s'exerce sur les multipolaires.

Il s'essuie les doigts.

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14:56 Écrit par Marc dans Romains, Jules | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature francaise, theatre, medecine, romans humoristiques, satires, comedies, jules romains | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 30 janvier 2009

Le Croque-mort – Petrus Borel - 1840

petrus borel

Petrus Borel, de son vrai nom Joseph-Pierre Borel d’Hauterive, pourtant grand écrivain français du XIXème, est aujourd’hui quasiment inconnu et ses livres ne se trouvent guère plus en librairie. Certains le connaissent encore sous son pseudonyme de Le lycanthrope. Pourtant cet auteur, romantique frénétique, a laissé toute une série de textes derrière lui dont Champavert, contes immoraux (1833) ou L’Obélisque de Louqsor (1833), ainsi qu’une plus célèbre traduction du Robinson Crusoé de Daniel Defoe (traduction sortie en 1836).

Ici, dans Le Croque-mort, Petrus Borel s’attaque dans cette courte chronique à ce corps de métier si particulier qui finalement va toujours bien quand le monde va mal. Et comme l’on peut se douter Le Croque-mort est un morceau unique d’humour noir et sarcastique.

Un très beau texte!

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Texte intégral :

C’est ainsi qu’on descend gaîment
Le fleuve de la vie !

Si c’était au jardin des Plantes ou sous les voûtes de la Sorbonne que j’eusse à parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, je le ramifierais à l’infini, j’en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses ; mais ici où nous ne recevons point d’appointements royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement qu’il n’y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à savoir : le croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant et le croque-mort de raccroc.

Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette première espèce, c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que rangé sous l’étendard de l’autorité municipale, est entretenu par la ferme des Pompes et Services funèbres, ou si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’un quolibet populaire, il adore le gouvernement aux frais de la princesse. Ses honoraires sont environ de mille francs par an. - Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu ! c’est bientôt bu ! - Cela, hélas ! n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite une terre féconde ; et le croque-mort a tant d’adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-de-vin et du pour-boire, que d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il tirerait du Malvoisie.

Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent cette deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des Pompes, et ne diffère sérieusement de son camarade de la mairie que par quelques traits. Esclave également de ses devoirs comme buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de ses consommations, avec l’air malin et l’oeil entr’ouvert d’un silène, bégayant plus encore des jambes que des lèvres, il répond jovialement : - Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous que nous ne pompions pas. - L’emploi de celui-ci est assez mince et sa position fort précaire ; cependant n’allez pas croire que cet aimable fonctionnaire passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. Beaucoup blanchissent sous le harnois. L’un d’entre eux compte à cette heure vingt-sept ans de service ; et nous calculions l’autre jour que quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà passé par les mains !

Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux, le croque-mort salue gaiement l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après de nombreuses salves d’eau-de-vie et maintes libations le long de sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille dans l’affliction, où avec la componction d’un bourrelier qui taille des croupières sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la patrie vient de faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt. - Une jeune fille, belle et rêveuse, ornée des plus doux charmes, Ophelia, si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, n’est pour lui, tout bien compté, qu’un cinq pieds sur quinze pouces. Dans la courtisane adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, dont le ventre a fait boule de neige ; dans le financier bourré comme ses sacs, il ne voit, pour tout potage, qu’un mètre cube, huit pans. - Huit pans ! c’est-à-dire que pour loger les gens obèses, on ajoute par surcroît quatre lés de sapin ; et qu’au lieu de leur faire un habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un octogone.

Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il flatte l’un et l’autre ; il se méfie volontiers des regrets, mais il les courtise. Il sait trop combien il est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des héritiers. - Un peu d’égard double sa gratification. - Mon Dieu ! il a tant de complaisance dans l’âme que pour peu que vous le voulussiez, il verserait des larmes ; que pour dix sous de plus il aurait de la douleur ! - Comme une maîtresse dont la fête approche, comme un portier au mois de décembre, il est d’un gracieux charmant, d’une amabilité ravissante ! - Il faut le voir comme il tire la sonnette avec modestie, - comme il parle à demi-voix, - comme il fait mine de supposer une grande désolation, - comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à peine si l’on entend ses souliers massifs ; - comme il s’efforce par euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit l’énorme bière qu’il apporte ! - Puis, lorsqu’il a glissé mollement le trépassé dans le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, s’asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux ; s’il est âgé, demander à le poser sur l’ottomane, - « sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore. » Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré pour ainsi dire, et des clous de coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le couvercle sans qu’un seul coup résonne et aille retentir dans le cœur des parents qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine.

Bacchus est un dieu plein de tyrannie ! il confisque à son profit l’âme et l’esprit de ceux qui se font ses serviteurs ; de sorte que leur pauvre bête, selon l’expression charmante de M. Xavier de Maistre, privée de ses guides, livrée à elle-même, va comme elle peut et souvent de travers. Aussi le croque-mort plongé sans cesse dans les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les jambes et la mémoire présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas ; il est sujet à bien des coq-à-l’âne. - Vous êtes à fumer gaiement avec des amis, et vous attendez quelques rafraîchissements. - Pan, pan ! on cogne à votre porte. - Qui est là ? - C’est moi, monsieur, qui vous apporte la bière. - Est-elle blanche ? - Oui monsieur. - Bien : déposez-la dans l’antichambre, et revenez chercher les bouteilles demain. - L’homme obéit et se retire. Mais quelle est votre surprise, quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une horrible boîte !

Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui, confondant homonymes et synonymes, et voulant se rafraîchir, criait dans un café : - Célibataire, apportez-moi une bouteille de cercueil.

De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet. - Un pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque. - Quelquefois l’intimité lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave. - Au cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil ; - telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux ! - et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.

Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin, qu’ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route est si longue, l’ouvrage est si fastidieuse ! et les poses deviennent si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leur course ; ou bien une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié ! - et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore vide ! - Sèche tes pleurs, pauvre femme, va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas perdu, mère adorée ! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique !!!

Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier de campagne qui vent des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car ne le perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plaisance, où à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi Madame cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux. - J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent de très-bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il rentre.

Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très-facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas ! la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère ! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car, imprégné sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.

Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et alinéables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et dans la charge.

Peut-être, ô mon Dieu ! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses ! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre de l’aimer. Eh ! mon Dieu ! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux éclipses et n’a-t-il pas des taches ! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse et d’égarement ? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille ! Le sultan Mahmoud qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs fortes ! - Bassompierre buvait jusque dans ses bottes ! - Et Lucius Piso qui conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.

Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace ! Vous comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse ! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs et des choses humaines portent immanquablement à l’insouciance et à la frivolité. - Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié. - On sent que la vie est courte, on veut la remplir. - Avant d’être mangé, on veut se repaître. - Avant d’être bu, on veut boire. - Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin. - Bayard n’eut pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet ; et si Napoléon lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre du monde, mais la batte d‘Arlequin. - Toute plaisanterie, toute antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes funèbres assurément. - C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore en fourrière. - Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots. - Ainsi messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur ! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la vie ! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous ou à peu près d’adorables vaudevillistes ! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes. - Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer !

A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzi et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux. - Depuis dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de Sedaine. - C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente. - C’est là, dirait Odry, l’embouchure de la scène. - Flonflons et fredaines, tout se fait là !

Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer. - Tous, fossoyeurs, cochers, croque-morts, tous, depuis le dernier palfrenier jusqu’au chef des équipages, depuis le concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue sont réunis sous le lustre avec les romains du parterre. - Et Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons !!!

Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque ! que sais-je ? Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et Pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves ?

Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire : (j’espère que ceci est clair et positif). « Monsieur, vous qui êtes du théâtre et qui connaissez ces messieurs, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied. » Ne prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition : (« C’est que, voyez-vous, monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous passe devant le nez !... ») - impatienté d’une pareille obsession, « Qu’êtes-vous donc ? » lui dit-il brusquement, « vous êtes donc croque-mort ? » - En effet, c’était bien là le métier du bonhomme ; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé ! « Moi, croque-mort, » répétait-il ? « non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là ! Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale. » - Ceci nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.

Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs ; et dès le lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer ex-abrupto croque-mort en pied et en titre.

Le bonhomme avait raison de s’insurger ; croque-mort, n’est vraiment plus qu’un nom de guerre ; et si jamais vous aviez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d‘employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras.

Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce sobriquet. « C’est, » me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très-facétieux de sa nature), « parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps. »

Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne ; cependant pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable ; il y avait trop d’ouvrage pour la bien faire : chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir ; on enterrait à la hâte et sans luxe ; l’entreprise manquait de tentures et de chars ; on empilait les morts sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois. - Mais la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or !... Aussi le croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.

Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire, deviennent bien vite insuffisants ; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l’horizon.

Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour et les décrotteurs qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la pénurie est si grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer dans le faubourg !), qu’on vous arrête au passage. « Voulez-vous gagner trente sous ? » vous dit-on, et sans en attendre davantage on vous entraîne, et bon gré mal gré, l’on vous force, comme on force dans un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortége alors forme une délicieuse mascarade ! C’est à pouffer de rire ! c’est à éclater dans sa peau ! On prend dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon qui lui entrera jusqu’aux épaules et une houppelande gigantesque tomberont en partage à un petit homme raccorni, tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour sa cravate. - On raconte que M. Bulwer, fut ainsi raccroché un jour (s’imaginant obéir à la loi du pays, l’honorable touriste se laissa faire), et que miss Trollope l’ayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva si bouffon, si comical, si whimsical, qu’elle se pâma d’aise, l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse. - Avec chaque attelage supplémentaire, le loueur de chevaux fournit aussi un homme d’écurie ; celui-ci on l’affuble en cocher, et je vous prie de croire que ce n’est pas le moins récréatif ! Vous imaginez-vous l’allure dégagée de ces bas-normands fourrés dans de hautes bottes à manchettes, dans d’énormes casaques à la française, et vous figurez-vous leur gros museau de polichinel coiffé d’un chapeau aquilin, à l’angle duquel pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d’une loque.

Les cochers de corbillard titulaires sont en général d’une essence plus éthérée que les croque-morts, quoique pour la boisson ils soient leurs pairs et qu’ils aient comme eux leur double odeur ; non pas cette fois, le cadavre et l’alcool, mais le vin et la litière. - L’histoire de ces bonnes gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire du cheval de fiacre. - Ce sont d’anciens serviteurs de grandes maisons, de maisons royales même, qui après avoir été ravagés par l’âge et le malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, de condition en condition arrivent enfin à cette dernière. Leur Westminster à eux, c’est Bicêtre ! c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils sont tout à fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher ! Mais ce cas rare, frappés d’un coup de sang ou d’un coup de vin, ces braves s’éteignent plus communément sous les drapeaux.

Le cocher de tenture qui, tout bien considéré, n’est qu’une variété assez insignifiante du croque-mort proprement dit, a pour mission spéciale de prêter la main aux tapissiers, et de transporter les objets qui servent à décorer la porte de la maison mortuaire. C’est du reste un fort mauvais farceur que rien ne recommande, et qui pratique une supercherie dont vous me voyez encore tout scandalisé. Quand sa besogne est achevée, il monte chez le trépassé, et d’un air sentimental, tout en glissant adroitement la demande de son pour-boire, il prie la famille de lui donner n’importe quoi, pour aller chercher l’eau bénite nécessaire ; mais au lieu d’aller à la paroisse, l’effronté s’en va tout simplement se rafraîchir chez un marchand de vin, où tandis qu’il s’ingurgite un demi-setier, il remplit le vase à la fontaine. « Eau filtrée ou eau bénite, se dit-il, qu’est-ce que cela fiche !... les morts ne se plaignent point ! » - Cela est très-vrai, mon garçon, mais ils n’en sont pas moins floués.

Ce personnage qui marche en arbalète devant le char, et qui porte une écharpe en ceinture, un chapeau à corne, le frac noir, les petits ou les gros souliers (autrefois les bottes en cœur), le fin ou le gros pantalon (parfois le parapluie), c’est le commissaire des morts, ou plutôt M. l’Ordonnateur !!! Comme il s’imagine représenter M. le maire, qui n’a pas le temps de venir, et doubler M. l’ordonnateur général, le drôle n’est pas sans quelque penchant à la suffisance et ne serait pas éloigné de prendre sa canne ornée d’une urne cinéraire, pour un sceptre, et de se prendre lui-même pour une majesté. Quelques-uns cependant ont des mœurs plus terrestres, et sans grand souci pour leur blason, trinquent avec les officiers de l’église ou les cochers, et lichent très-volontiers le canon sur le comptoir. - Pour faire un ordonnateur ou commissaire des morts, la préfecture, car c’est elle qui les fournit, prend d’ordinaire son candidat parmi les journalistes incorruptibles, ou les préfets tombés en deliquium

Quand survient un mort de première classe, ou du moins de bonne qualité, messieurs les hauts employés des bureaux quittent brusquement la plume pour l’épée, l’habit râpé du commis pour le pourpoint et le mantelet, le chapeau rond pour les panaches, et se transforment tout à coup en ce noble et imposant personnage, dont voici un crayon délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier.

Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de maître des cérémonies. En effet, c’est lui qui dirige le cérémonial voulu, l’ordre et la marche ; qui indique aux gens du convoi la manière de s’en servir.

C’est une espèce de garçon d’honneur donnant le branle et menant la mariée.

Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui un très-grand rôle et sont dans son affaire de première importance.

Un maître des cérémonies complet coûte dix francs ; mais on peut en avoir un sans mollet pour huit. - Un cagneux ne vaut que sept ; et pour trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses.

Mais, hélas ! l’entreprise des Pompes a fait aussi sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une façon désespérante l’antique et primitive simplicité. On y pousse aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la crinière et la queue des chevaux comme la blonde chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer leur front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. En un mot, les morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent confortable ; les vivants les attentions les plus délicates et jusqu’à des habits de deuil tout faits et à louer ; il y a même pour les envois en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles manières, mais mort à la peine, il emporte d’ordinaire avec lui une grande provision de poudre et d’arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de la berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d’écureuils, de bécassines, ou de lapins. Mais, comme il en coûte 10 francs par poste pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d’ordre et d’économie les mettent tout bonnement au roulage. - Un jour que je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis tout à coup s’arrêter un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on me remet un papier. « Qu’est-ce ? » s’écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus : « La Bastide et Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille. - A la garde de Dieu et sous la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous faire passer la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison de 5 francs les cent kilogrammes, prix convenu. » - « Ah ! je sais, » fit alors mon noble ami, c’est feu mon respectable père qu’on me renvoie. » Puis, se tournant de mon côté, « Tu es bien heureux, mon cher, d’être orphelin, » me dit-il avec un sourire aimable, « ces gueux de parents, ça vous ruine ! ça n’en finit pas !... » - Au Père La Chaise, sur la simple présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le conservateur reçoit les morts à bras ouverts ; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, et ils courent grand risque de coucher au corps-de-garde.

18, rue Saint-Marc-Feydeau, il existe aussi depuis quelques années, sous le titre de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale de la grande entreprise du faubourg Saint-Denis. Cet établissement est vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer sous silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allez là : moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler et de tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, y compris les distributions de vos aumônes ; si bien qu’une fois votre commande faite, vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s’il n’existait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d’Angleterre ou de la rosière de Bercy. - Joint à cet établissement, ajoutez, s’il vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils portatifs, le tout à prix fixe et dans le dernier goût. C’est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels ? On vous présentera une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis trois ans par M. Gannal, encore aussi frais et aussi appétissants que s’ils sortaient de chez le marchand de comestibles.

Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des moribonds, des valétudinaires et des morts, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats et périssent. - Quelquefois ces industriels, poussent l’adresse et la sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne avertir dès que le malade aura tourné l’oeil et favorise leur introduction, à l’exclusion de tout autre. - « Madame, un monsieur tout en noir et qui paraît prendre une part bien vive à votre deuil, demande à être conduit auprès de vous. » - L’inconnu entre d’un air pénétré et le mouchoir à la main. - La dame s’incline et fait signe à l’homme attendri de s’asseoir. - « Vous avez fait une grande perte, madame. » - Oui, monsieur, bien grande. - Bien douloureuse. - Oui, bien douloureuse, et dont je ne saurai jamais me consoler. - Madame, que souvent le destin est cruel ! - Vous êtes bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces paroles ; mais je crois n’avoir pas l’honneur de vous connaître, que me voulez-vous ? - Je sais, madame, qu’il n’est rien qu’une mère ne fasse pour la mémoire d’une fille chérie… Hélas ! que ce monde est plein de tristesse !... Je suis courtier, madame, près la compagnie des sépultures (ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de sarcophages), et je venais voir, madame, si par hasard vous n’auriez pas besoin d’un tombeau ; nous en avons de neufs et d’occasion, et dans le dernier genre…. » A ces mots notre homme essuie une bordée terrible ; mais il est à l’épreuve du feu. - « Comment, monsieur, vous n’avez donc ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude et son désespoir. C’est une abomination ! c’est une honte, le métier que vous faites !... » Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain ; car rien ne saura l’arrêter jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres. - Il n’y aurait qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer ; mais la loi jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement.

C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut plus heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et de palissandre, les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à compartiments, à secrets ou à musique ; mais la grande manufacture des bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire des bières de bois blanc est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille de faites, et dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, qui enfonce Zang, Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa fortune, tout comme MM. les vaudevillistes des Pompes de leur côté font la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme quantité de vivants qui vivent à Paris de la mort ! Sans la population souterraine un tiers de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain ! - Au carrosse de luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, il faut des perles au poignard. Aussi n’est-ce point notre héros, ce mince et chétif personnage qui jouit de la douce faveur d’ensevelir les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils Boule ou Charles Ier. Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout exprès pour cela : fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous l’avez vu sans doute, il est très-reconnaissable ; il porte toujours sur l’épaule un sac énorme en guise de carquois ; car il faut vous dire que pour épargner aux cadavres superfins toute émotion et tout cachot désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés et garnis d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu ? dans le son.

Tout le monde connaît la triste et philosophique et populaire composition de Vigneron, cet honnête et modeste peintre ; je veux dire le convoi du pauvre. Dans le char de l’indigence un homme obscur gagne silencieusement son dernier asile. Sans cortège et sans apparat il passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné des siens, un seul ami lui reste et le suit ; et cet ami, c’est son chien ! un pauvre barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues et crottées de sa toison inculte. - Ce tableau simple et déchirant, Vigneron l’a fait !... A Biard il en reste un autre moins sombre et que son pinceau railleur reproduirait merveilleusement ! - Celui-là, je l’ai vu, de mes propres yeux vu ! - C’était un homme, ô sublime philosophie ! qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte adorée, et fumait tranquillement sa pipe.

Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que nous avons pris pour type et archétype. Ceux des provinces varient à l’infini, mais au demeurant, ils ne sont toujours pas des provinciaux. J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent assez par le costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres qui m’ont paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin. - L’usage des chars, qui fait dire au peuple de Paris : « En tout cas, nous sommes sûrs de ne pas nous en aller à pied » ; ou « viendra un jour où, ventrebleu ! à notre tour aussi nous éclabousserons !... » n’est pas généralement adopté et ne le sera pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes regardent encore ce mode de transport funèbre comme un véritable sacrilége, et il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace a jeté dans l’Allier, un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la ville.

La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, tout héliogabalique, toute sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a pu vous sembler, est bien déchue cependant de son antique splendeur. Hélas ! ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fallait voir avec quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le jour des Morts. Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du croque-mort ! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, mais qu’il était brillant !... Dès le matin toute la corporation se réunissait en habit neuf, et tandis que MM. les fermiers dans le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment sur l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs circulant, on vidait sur le pouce une feuillette. Puis un héraut ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans les équipages, on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on gagnait bientôt le Feu d’Enfer, guinguette en grande renommée dans le bon temps. Là dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d’argent et d’ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place. - On servait la soupe dans un cénotaphe, - la salade dans un sarcophage, - les anchois dans des cercueils ! - On se couchait sur des tombes, - on s’asseyait sur des cippes ; - les coupes étaient des urnes, - on buvait des bières de toutes sortes ; - on mangeait des crèpes, et sous le nom de gelatines moulées sur nature, d’embryons à la béchamelle, de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers, on avalait les mets les plus délicats et les plus somptueux. - Tout était à profusion et en diffusion ! - Tout était servi par montagne ! - Au prix de cela les noces de Gamache ne furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une scène désolée. - Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et du choc jaillissant mille étincelles, les plaisanteries débordaient enfin de toutes parts, - les bons mots pleuvaient à verse, - les vaudevilles s’enfantaient par ventrée. - On chantait, on criait, on portait des santés aux défunts, des toasts à la Mort, et bientôt se déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. Tout était culbuté ! tout était saccagé ! tout était ravagé ! tout était pêle-mêle ! On eût dit une fosse commune réveillée en sursaut par les trompettes du Jugement dernier. - Puis lorsque ce premier tumulte était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur infernale, quelques croque-morts ayant tendu des cordes à boyau sur des cercueils vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias des flûtes tibicines, un effroyable orchestre s’improvisait, et la multitude se disciplinant, une immense ronde s’organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une ronde de damnés.

Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, on regagnait promptement la ville, et l’on venait souper en masse au Café Anglais. - C’était alors un bien étrange spectacle que cette longue enfilade de carrosses de deuil et de corbillards, stationnant sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon ton, d’une popine, d’un calix thermarum, comme eût dit Juvénal ; et dans l’intérieur, ce n’était pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, que cette bande joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec des lions et des filles, sablant le madère et le sherry, et chantant le God save the king sur l’air de la mère Godichon !

Mais, hélas ! que les temps sont changés ! Aujourd’hui cette brillante fête, à peu près abolie, ne se signale plus au croque-mort consterné que par une misérable gratification de trois livres, et pas sterling. - Trois francs ! trois misérables francs ! avec cela que voulez-vous qu’on fasse ? On ne peut ni acheter un clyso-pompe, ni coucher en ville, ni suborner la reine de Prusse, et encore moins souscrire aux Français peints par eux-mêmes ou aux Anglais. - Cependant gardez-vous de croire que toute tradition de ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu’elles n’aient laissé dans les mœurs aucune trace. Un riche et copieux banquet mêlé de farces et d’intermèdes, a été donné il n’y pas fort longtemps même par le menuisier qui façonne les boîtes de luxe, dont je vous parlais tout à l’heure ; et il se passe rarement plus d’une année sans que les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et délicieuse bouffonnerie.

PETRUS BOREL.

P.S. - Si pour quelques légères railleries échappées à ma plume indiscrète, on allait se fâcher sérieusement contre notre héros et lui faire un crime irrémissible de la fragilité des mœurs un peu régence, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu ! je l’ai dit, c’est la profession qui veut ça. Sauf Tobie et Joseph d’Arimathie, depuis la création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles ! il ne faut pas leur en vouloir ; et d’ailleurs, auprès des libitinaires antiques, des nécrophores et des sandapilarii, nos croque-morts sont des vestales, qui méritent le prix Monthyon.

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14:14 Écrit par Marc dans Borel, Petrus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles, litterature francaise, romans humoristiques, romans de societe, petrus borel | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 24 janvier 2009

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle - Etienne Liebig - 2006

bibliotheca comment draguer la catholique sur les chemins de compostelle

Le narrateur, dragueur invétéré et prédateur sexuel sans scrupules, n'a pour unique but dans la vie d'allonger à l'infini la liste de ses conquêtes féminines. Il pousse le vice au point de faire des conquêtes thématiques tel que c'est le cas ici où sur un cours trajet du pèlerinage de Compostelle, en partant de Vézelay en Bourgogne, il espère se faire le plus de catholiques possibles, mais aussi de tout type: les cathos de gauche, les cathos bourgeois (de droite donc), les intégristes et ce vaste fourre-tout des cathos gentils où l'on retrouve notamment les cathos de hasard. Un vaste programme donc pour le narrateur, qui appuyé sur son bâton de pèlerin, devra mettre en œuvre mille et une ruses afin d'arriver à son but.
Mais les voies vers le Seigneur sont parfois plus complexes qu'il n'y paraît, et le narrateur risque de s'y perdre et de se faire prendre irrémédiablement à son propre jeu.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle de l'écrivain français Etienne Liebig, roman érotique et pornographique, est avant tout un roman caricatural plein d'humour et finalement doté de bien plus de sensibilité, et même de morale, qu'il n'y paraître au début. Dès les premières pages l'humour prend le dessus, on rit à toute page, le texte est jouissif, splendidement athée et très provocateur. Les aventures de ce pèlerin prédateur, prêt à n'importe quel mensonge ou subterfuge, même les plus gros et invraisemblables, sont irrésistibles de par leur humour et leur inventivité. Les scènes érotiques, malgré les règles du genre auquel ce roman appartient, ne sont finalement que secondaires, même si bien réussies, tout le poids étant mis sur la caricature. Au bout d'un moment le narrateur semble aller trop loin, et c'est pour l'auteur l'occasion de récupérer l'histoire pour porter critique, non lus à ces pauvres cathos, mais au narrateur lui-même, cet être sans cœur qui se fera prendre lui-même au dangereux jeu de l'amour. Le style d'écriture est vif et entraînant. L'auteur brille par son humour (lire notamment les appendices où l'on retrouve un beau glossaire sexuel de termes religieux), mais aussi par sa critique. De nombreux détails, religieux et autres, démontrent de plus une belle documentation. Ce roman érotique presque perfait souffre toutefois d'un certain essoufflement en seconde partie, certaines scènes étant un peu répétitives.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle est un roman hilarant et furieusement libertaire.

Un roman à découvrir!

Que les bien-pensants s'en tiennent toutefois éloignés, certains éléments du récit pourraient les choquer !

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Extrait :

Il est midi, le car pour La Charité-sur-Loire part dans vingt minutes, je n'ai que le temps de redescen­dre vers le centre-ville. Je l'ai joué fine, je pense, et je ris sous cape en accélérant l'allure. Tôt ou tard, les femmes finiront par sortir de sous les pèlerines, si j'ose dire, et si ce n'est la blonde, ce sera la brune qui me tombera dans les bras. Sans compter l'épouse du principal, Béatrice, qui m'a l'air toute disposée à me délivrer les derniers sacrements.

Je parie que dans trois jours, quand je les retrou­verai, la chaleur, la fatigue et les dissensions internes auront eu raison du groupe. On ne traite pas le sexe faible ainsi, à lui faire marcher dix heures de rang en parlant de bondieuseries. Tôt ou tard, elles redevien­dront des êtres humains.

Le car est là, qui m'attend. Je m'installe confor­tablement et jette un dernier coup d'œil à la colline sacrée. La première partie de mon plan n'a pas trop mal marché mais je suis un peu déçu de ne pas avoir eu plus de choix. Il est vrai que ce n'est pas la saison idéale, les véritables pèlerins s'arrangeant pour arriver à Compostelle pour la fête de saint Jacques, le 25 juillet. Ils démarrent donc à partir de mai.

Tant pis. Ces trois-là feront l'affaire, bien obligé. Elles ne sont pas très jolies, mais j'ai senti en elles un vrai potentiel. Ceci étant, cathos intégristes ou cathos de gauche ? Je dirais plutôt de gauche, encore que je conçoive assez mal un proctologue de gauche. Mais enfin, la gauche chez les cathos n'est pas la même gauche qu'à l'Assemblée nationale : elle n'est ni traversée par les courants, ni minée par les ambitions, c'est une gauche engagée et généreuse façon Emmanuel Mounier revisité par Télérama. Et dire que tout ce petit monde est en train de se carapater sous la bruine pendant que je me prélasse en autocar !

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mercredi, 16 juillet 2008

Le fauteuil hanté - Gaston Leroux - 1909

bibliotheca le fauteuil hante

Un jour qu'il se promène près de l'Académie Française, Gaspard Lalouette, marchand de tableaux et d'antiquités, est intrigué par la foule nombreuse qui se presse tout autour de la coupole. Il se renseigne et apprend qu'un certain Maxime d'Aulnay va bientôt prononcer son discours de réception à l'Académie.
Mais pourquoi ce discours a-t-il attiré tant de monde ? Tout simplement parce que Maxime d'Aulnay est candidat à la succession de Mgr d'Abbeville, parce que le précédent candidat à cette succession, Jehan Mortimar, est mort alors qu'il prononçait son discours de réception et parce que la rumeur dit que tous ceux qui voudront s'asseoir dans le fauteuil hanté subiront le même sort.
Les Immortels ne le sont plus ! Ils restent trente-neuf. Un refoulé de l'Académie aurait-il le pouvoir de jeter un mauvais sort ? Monsieur le Secrétaire perpétuel. Hippolyte Patard, et Monsieur Gaspard Lalouette vont mener l’enquête, et cela bien malgré eux.

Le fauteuil hanté, paru en 1909, est un excellent roman de l’écrivain français Gaston Leroux, surtout connu pour son roman Le mystère de la chambre jaune (1908), qui allie à merveille intrigue policière aux aspects parfois fantastiques et humour.
Car le ton de la satire et de la parodie est donné dès les premières pages, et la victime en est nulle autre que l’Académie française, cette noble et si sérieuse institution qui sera bousculée par des événements fantastiques et risquera même de succomber à la superstition et à l’irrationnel. Dès les premières pages le lecteur ressent cette volonté de Gaston Leroux, écrivain populaire et donc quelque part considéré comme mineur par l’élite intellectuelle, d’en découdre avec cette arrogante institution qui considère même ses membres comme des immortels. Et ce ridicule est parfaitement représenté par le personnage de Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie Hippolyte Patard, qui sous ses airs hautains et intellectuels succombe aux pires superstitions dans l’affaire du fauteuil hanté. Et à côté de Monsieur Patard Gaston Leroux nous présente toute une galerie de personnages hauts en couleurs et complètement surréalistes. Il est à noter que la plupart des académiciens nommés, même si fictifs, s’inspirent largement de contemporains de Gaston Leroux.
Mais outre ce côté parodique, réel et principal attrait du roman, le côté policier et fantastique tiennent parfaitement la route et apportent un véritable suspense qui tient jusqu’au dernières pages. Et ce qui est fort appréciable chez Gaston Leroux est qu’il ne craint guère de mélanger les différents genres et d’accumuler tout au fil du récit de très nombreuses fausses pistes menant le lecteur dans tous les sens.
Le style d’écriture est parfait, même si l’on ressent que certains passages ont dû être écrits un peu à la va-vite, et Gaston Leroux réussit à parfaitement rendre les ambiances des différents genres du récit.

Le fauteuil hanté
est un roman passionnant, plein de mystère et d’humour.

Excellent !

Extrait
:
les deux premiers chapitres

I. La mort d'un héros


- C'est un vilain moment à passer...

- Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien !...

- A-t-il des enfants ?

- Non !... Et il est veuf !

- Tant mieux !

- Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas !... Mais dépêchons-nous !...

En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette - honnête homme, marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac - leva la tête...

Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.

M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils redoutaient tout haut l'issue fatale.

Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière lui, une voix dit :

- Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave !

Et une autre répondit :

- On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde !... Mais, en vérité, j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions pas en retard !

M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers l'Institut, en pressant le pas.

“ Eh quoi ! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement devenus aussi fous que les jeunes gens?

(M. Lalouette avait dans les quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes étudiants de tout à l'heure ! ” L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et gesticulant :

- Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament !

- S'il ne l'a pas fait, il a eu tort !

- On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près...

- Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a mis à la porte !

- Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser ?...

- Le prenez-vous pour un lâche ?

- Tenez.. . le voilà. . . le voilà !

Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Ans.

M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement héroïques.

Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui criaient : “ Bravo !... ”

M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer ce qui se passait.

- Eh ! vous le voyez bien !... C'est le capitaine de vaisseau Maxime d'Aulnay !

- Est-ce qu'il va se battre en duel ? interrogea encore, avec la plus humble politesse, M. Lalouette.

- Mais non !... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie française ! répondit le professeur agacé.

Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien. Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais, car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant, comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire lui tint ce langage :

- Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs !

M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il était, avait un grand respect pour les lettres.

Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs oeuvres, l'autre sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé officier d'Académie ; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans la salle.

C'était Maxime d'Aulnay qui entrait.

Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui.

Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une pieuse douairière se signa.

Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.

Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir.

A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers moments.

M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se disait autour de lui. On disait :

- Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui !

- Et si heureux d'avoir été élu !

- Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours ?

- Il semblait rayonner... Il était plein de vie...

- On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle...

- Non, ça n'est pas une mort naturelle...

M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue. Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants :

- Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur ?

Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux ! Il y avait à cela une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M. Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut, s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que chacun dénommait : la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.

Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay.

- Elle va lui porter malheur ! s'écria quelqu'un.

Et la rumeur publique répéta :

- Oui, oui, elle va lui porter malheur !...

M. Lalouette demanda :

- Pourquoi va-t-elle lui porter malheur ?

Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau, qu'il avait écrit un livre intitulé : Voyage autour de ma cabine, et qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par Mgr d'Abbeville. Et puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public, dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci :

- Comme l'autre !... N'ouvrez pas !... Ah ! la lettre !... comme l'autre !... comme l'autre !... Ne lisez pas !...

M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle.

Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid, mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne.

Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les tribunes, chacun reprit :

- Il sourit !... Il sourit !... L'autre aussi a souri !

Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la lettre : “ Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour de sa cabine ! ” Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence tragique pesa immédiatement sur l'assistance.

Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi !

Et le voilà qui commence de lire son discours.

Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir ; puis, après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville.

Il parle... il parle...

A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la longueur du discours : “ Il dure plus longtemps que l'autre !... ” Il parle et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se retrouvaient après un gros danger...

Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre...

Il arrive à la fin de l'éloge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à Mgr d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la science humaine...

Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de l'orgueil ! ... Et dans un élan admirable qui, certes ! n'a rien d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie :

- Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné Prométhée sur son rocher ! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu !

Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis s'abattre, telle une masse.

Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte...

Maxime d'Aulnay était mort !

Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle.

Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier élu à la succession de Mgr d'Abbeville.

Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu :

“ Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense”, et lui aussi, quelques minutes après, avait culbuté : voici ce qu'apprit enfin, d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay. Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se venger dans des conditions aussi nouvelles ; alors on lui sortit une si bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et, comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à rentrer chez lui, traversant le pont des Ans où quelques académiciens attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures.

Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel, se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des Ans et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par l'événement. Il lui demanda :

- Enfin ! monsieur ! sait-on de quoi il est mort ?

- Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme.

- Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort ?

- Les médecins ont dit : d'une congestion cérébrale !...

Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit :

- Tout ça, c'est des blagues !... Ils sont morts tous deux parce qu'ils ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté !

M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette, mais elle avait déjà disparu...

Il rentra chez lui, pensif...


II. Une séance dans la salle du Dictionnaire.


Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le secrétaire perpétuel et lui dit :

- Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire perpétuel, personne n'est encore arrivé.

M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un mot au digne homme.

Celui-ci s'en étonna.

- Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.

Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire !

Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.

Le concierge eut le tort d'ajouter :

- Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de L'Époque sur le Fauteuil hanté ?

M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant, charmant, que tout le monde à l'Académie appelait “ mon bon ami ” excepté les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M. Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors M. Hippolyte Patard: “Monsieur le secrétaire perpétuel”, gros comme le bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir, l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine institution, il les marquait du Patard citron.

Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il ; je ne sais pas s'il y a un fauteuil hanté ! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas de journalistes ! A bon entendeur salut !

Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.

Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté ! mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des semaines ! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un sujet aussi passionnant !

Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable coïncidence ? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela était bien naturel.

Et Maxime d'Aulnay, impressionné parla fin tragique de son prédécesseur et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et cela n'était pas moins naturel.

M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.

“ Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture d'un anévrisme ? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à l'Académie française !... ” Il ajouta :

“ Il suffit pour cela d'être académicien ! ” Ayant dit, il s'arrêta pensif, sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois protège contre le mauvais sort.

Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit tout haut :

- Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres ! mais tous les imbéciles s'y laissent prendre ! ces deux lettres signées des initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste d'Eliphas !  Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox !
Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française !... Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se faisait appeler : Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !...

Qui, un mage ! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de l'univers ! un alchimiste, quoi ! un devin ! un astrologue ! un envoûteur! un nécromancien !

Et ça avait voulu être de l'Académie !

M. Hippolyte Patard en étouffait.

Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr d'Abbeville étaient morts !...

Ah ! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil hanté ! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque ; et, en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette : cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car, en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: “ Eh bien, et le Fauteuil hanté! ” L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Ans, on était persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox ! Et comme, après son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès subits. En sortant pour la dernière fois du club des “Pneumatiques” (ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du fauteuil de l'éminent prélat : “ Malheur à ceux qui auront voulus asseoir avant moi !” En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.

Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M. d'Aulnay.

L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'ii salua au passage, puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.

M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du Dictionnaire.

Elle était encore déserte.

Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habitueIIe, y déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.

Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.

Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de Richelieu. Il souleva sa toque.

- Bonjour, grand homme ! fit-il.

Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en face de lui, un fauteuil.

C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.

Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay, qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.

Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr d'Abbeville.

Il dit tout haut : - Le Fauteuil hanté !

Et il haussa les épaules.

Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision :

- Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.

Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.

- Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté !

Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...

Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit :

- Et puis non, je ne m'assoirai pas ! C'est trop bête !... On ne doit pas attacher d'importance à des bêtises pareilles.

Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.

Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années, l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.

A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la veille ; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé, à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.

- Ah ! monsieur le directeur ! quelle catastrophe ! s'écria M. Hippolyte Patard en levant ses mains au ciel.

- Qu'y a-t-il donc, mon cher ami ? daigna demander avec une grande bonhomie le grand Loustalot.

- Comment ! vous ne savez pas ! M. le chancelier ne vous a rien dit ? C'est donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante nouvelle ! Maxime d'Aulnay est mort !

- Dieu ait son âme ! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la foi de son enfance.

- Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son discours !...

- Eh bien tant mieux ! déclara le savant, le plus sérieusement du monde. voilà une bien belle mort !

Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta :

- C'est pour cela que vous m'avez dérangé ?

M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent, consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot, que l'illustre savant pensait déjà à autre chose ; ils n'insistèrent pas et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se dire : “ Là, maintenant, il va rester tranquille ! ” Puis, se retirant dans l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.

Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.
M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard :

- Et Martin Latouche ? Avez-vous de ses nouvelles ?

Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.

- Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard.

- Comment !... vous n'en savez rien ?...

M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact.

- Je n'ai pas encore ouvert mon courrier !

- Mais ouvrez-le donc, malheureux !...

- Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une certaine hésitation.

- Patard, je ne vous comprends pas !...

- Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul qui nous reste, renonce maintenant à la succession de Mgr d'Abbeville !

M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M. le secrétaire perpétuel :

- Oh ! Patard ! je vous comprends...

- Tant mieux ! monsieur le chancelier ! Tant mieux !...

- Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après...

- Vous l'avez dit, monsieur le chancelier ; il sera toujours temps pour nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente pas !... Ah ! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil hanté !...

M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna. Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment, comme une chose naturelle : “ le Fauteuil hanté !... ” Il y eut un silence entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde.

M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le sourcil, dit :

- Songez donc ! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf fauteuils ! - J'en mourrais ! fit Hippolyte Patard, simplement.

Et il l'eût fait comme il le disait.

Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans son encrier, croyant plonger dans sa tabatière.

Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra, Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux camelot du roi.

- Savez-vous comment il s'appelle ? s'écria-t-il.

- Qui donc ? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau malheur.

- Bien, lui ! votre Eliphas !

- Comment ! notre Eliphas !

- Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde ! M. Borigo !

D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus grande animation.

- Oui ! Oui ! répétaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo !... Ce sont les journalistes qui le disent !

- Les journalistes sont donc là ! s'exclama M. le secrétaire perpétuel.

- Comment ! s'ils sont là ? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se présente plus.

M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle :

- Je n'ai reçu aucune communication à cet égard...

Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.

- C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du reste, nous allons tout de suite procéder à son élection...

Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.

- Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo ? demanda-t-il.

Il vendait de l'huile d'olive !... Et comme il est né au bord de la Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean Borigo du Careï...

A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière, le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la première pyramide elle-même, entra.

- C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu ! fit-il simplement.

Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière. Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un Eliphas ! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle Mme de Bithynie.

M. le secrétaire perpétuel alla vers lui.

- Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou des dents de loup, ou de la graisse de pendu ?

Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les entendait pas. Il répondit :

- Non ! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey, l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie, et il cherchait le secret de Toth !

Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.

Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde. M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide, par-dessus ses lunettes, lui dit :

- Eh bien, mon cher collègue ? vous ne vous asseyez point ? Le fauteuil de Mgr d'Abbeville vous tend les bras !

M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques Immortels.

- Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !

- Et pourquoi ? lui demanda avec un petit rire déplaisant

M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville ? Est-ce que, par hasard, vous prendriez, vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le Fauteuil hanté ?

- Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas, c'est simple !

Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait au mauvais sort.

- Je n'aurai garde de le nier ! dit-il.

Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière de vouloir bien s'expliquer.

L'académicien constata, d'un coup d'œil circulaire, que personne ne souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.

Alors, d'une voix grave, il dit :

- Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne, pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas le “ mauvais sort ”, mais il existe. Qui nierait la veine ou la déveine ? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle il n'y a rien à faire.

L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude, cette force secrète, et il se peut - je dis il se peut - que celui qui serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort. Parfaitement.

Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le Fauteuil.

Au bout d'un instant, M. le chancelier dit :

- Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit pas ?

- Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.

- La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.

Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais personne ne riait plus.

La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda :

- Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth ?

- Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et son secret est celui de la vie et de la mort.

On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel :

- Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à l'Académie française !

- Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité

M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas - appelez-le comme vous voulez, cela n'a pas d'importance - si cet homme a surpris, comme il le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi, j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues !
Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.

Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec :

- C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de Paris avec une robe phosphorescente !... A ce qu'il paraît qu'il présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans une robe qui faisait de la lumière !...

- Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a ses petites manies.

- Que voulez-vous dire ? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.

- Rien ! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus fétichiste d'entre nous !

- Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris, monsieur, que j'étais fétichiste ?

- En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde pas !

- Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois ?

- Plus de vingt fois par jour !...

- Vous en avez menti, monsieur !

Aussitôt on s'interposa. On entendit des : “ Allons, messieurs !... messieurs ! ” et des : “ Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous !” et des : “ Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et de cette enceinte ! ” Et toute l'illustre assemblée était dans un état de fièvre incroyable pour des Immortels ; seul le grand Loustalot paraissait ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa plume dans sa tabatière.

M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond :

- Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï !...

M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son sang-froid.

- Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre parapluie !...

M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil égyptologue. Il criait :

- Mon parapluie... Mon parapluie !... D'abord, je vous défends de parler de mon parapluie !...

Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste tragique, le Fauteuil hanté :

- Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous l'osez !...

L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.

Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et de M. Hippolyte Patard au fauteuil.

M. Hippolyte Patard déclara :

- Je m'assiérai si je veux ! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne !... D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes...

Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité.

Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires l'accompagnassent.

Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit air pincé, l'air du Patard citron :

- Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui désire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place.

Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la conscience de tout le monde par cette explication :

- Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de Mgr d'Abbeville.

Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à l'unanimité.

Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M. Martin Latouche.

Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement.

Ça ne s'était jamais vu.

- Qu'est-ce que vous allez lui dire ? demanda le chancelier à M. Hippolyte Patard.

M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement :

- Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?... Je lui dirai :

“ Du courage, mon ami... ” Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse, dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.

vendredi, 12 octobre 2007

Mozart est là ! Le secret des francs-maçons - Gordon Zola - 2006

bibliotheca mozart est la

Que relie le vol du manuscrit original de la Flûte enchantée de Mozart à l’assassinat d’un chef d’orchestre de l’opéra Bastille ? Derrière ces deux affaires se cache un terrible secret qui remonte à Vienne de l’époque de Mozart et aux liaisons de celui-ci avec la Franc-Maçonnerie. Depuis lors de mystérieux tueurs rôdent afin de faire taire à jamais ce secret.
Guillaume Suitaume, le célèbre commissaire de police spécialisé dans les affaires bizarres, est appelé à enquêter sur le meurtre du chef d’orchestre et au bout de mille épreuves il arrivera à élucider cet effroyable mystère qui depuis trop longtemps ne cesse de tuer. Mais heureusement, ce cher Suitaume connaît parfaitement la musique…

Le titre l’indique, le nom de l’auteur également, il s’agît bien d’un roman humoristique parodiant les thrillers historico-ésotériques forts à la mode de nos jours. Gordon Zola, également l’un des fondateurs de la maison d’édition Le Léopard masqué qui s’est spécialisée dans le genre, en a déjà écrit six mettant tous en scène le commissaire Guillaume Suitaume et sa fine équipe. Cette série, dont sort un nouveau numéro tous les quelques mois, rencontre d’ailleurs un succès sans cesse grandissant.
L’humour dans ce polar musical est totalement loufoque et déjanté que ce soient les différentes scènes en soi ou l’écriture qui use et abuse de multiples jeux de mots. Particulièrement réussies sont les apartés délirants dans lesquelles Gordon Zola s’adresse directement au lecteur ou à l’écrivain de polars en herbe pour lui expliquer les grosses ficelles du genre qu’il adore mettre en place. Le lecteur ne se lassera guère de cette lecture, car en plus d’avoir beaucoup d’humour, Gordon Zola démontre qu’il est aussi un excellent écrivain.

Les autre aventures de Guillaume Suitaume sont Les Suppôts de Sitoire, La Fausse celtique, Le dada de Vinci, Où est le Bec? et C’est pas sorcier Harry ! Le 7ème livre n’aura pas lieu.

A lire !

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Extrait :

Emmanuel Schikaneder, le librettiste de la « Flûte enchantée » n’a jamais écrit nulle part que la reine de la nuit était un prix de beauté, je vous l’accorde, mais pour interpréter la mégère désaprivoisée, la noirceur opératique faite femme, le mal plus incarné qu’un ongle, on imagine une certaine stature dans le charisme, on ose espérer du méchant théâtral, de la belle « sale gueule », du Dark Vador, du docteur No, du Fantômas mâtiné de Mata-Hari… En bref, on se fait des joies simples de voir une belle dégueulasse bien crédible pour pourrir l’amour bien pur de Tamino et Pamina !

Lupus Kiété, lui, le directeur de casting bulgare, avait vu dans ses rêves les plus fondus, les plus abstrus, les plus tordus, et également dans une pub pour la vache-qui-rit, une espèce d’héroïne tout en rondeurs odieuses, une sorte d’hétaïre élevée aux loukhoum de Damas. Il avait eu ce brave artiste ce qu’on appelle dans le jargon du show-business, une révélation et dans celui des garagistes, un court-circuit du delco ! Il avait vu, imaginé, extrapolé dans cette apparition dantesque, la nouvelle égérie d’une nouvelle race de « reine de la nuit » ! Cette grosse serait tout osmose avec le décor ultra-moderno-délirant de Jarvis Platiné, le metteur en scène le plus à la mode de l’instant. Ce dernier, comme tout bon créateur de roue, avait imaginé une révolution de la forme, une refonte des couleur et des matières, essayant dans tout l’extravagance de son talent de faire corps avec le génie de Mozart ! Ce n’était pas gagné !

Cette nouvelle élue, donc, s’appelait Colchique Aurée…

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Voir également:
- C'est pas sorcier Harry! Le 7ème livre n'aura pas lieu - Gordon Zola (2006), présentation et extrait

mercredi, 03 octobre 2007

L'Affaire Elfe : une aventure de Brakmâr le Viking - Hervé Nicolas - 2007

bibliotheca l affaire elfe

Lorsque Brakmâr le Viking entre dans la ville d’Etron en compagnie de son fidèle dragon Lance-Lô il est loin de se douter des nombreuses aventures qui l’attendent. En effet le jour de son arrivée, la ville est victime d’une tempête qui détruit de nombreuses de ses bâtisses. Et Brakmâr est accusé d’avoir apporté le malheur à Etron. Son principal accusateur est le mage Itien qui va tenter de le faire condamner par un immense procès très médiatisé et pleins de rebondissements. Brakmâr le Viking est encore loin de ses peines et il lui faudra user de toute sa ruse pour venir à bout de ce procès et de ses ennemis.

L’affaire elfe : une aventure de Brakmâr le Viking
est un roman humoristique au ton très léger de l’écrivain français et normand Hervé Nicolas paru aux éditions Le Léopard Masqué, un éditeur spécialisé dans le genre.
Il s’agît d’un roman d’heroic fantasy assez déjanté sur fond de scandale politico-financier. En effet, rien que le titre l’indique déjà, le roman se veut une parodie de l’Affaire Elf, un scandale qui impliquait l'entreprise d'extraction et de distribution pétrolière Elf-Aquitaine dans de nombreuses affaires très médiatisées durant les années 1990 avant de changer de nom après sa fusion avec le concurrent Total. L’auteur s’amuse d’ailleurs à reprendre les noms de principaux protagonistes de l’Affaire pour les transformer et les réutiliser dans son univers revisité de fond en comble.
Ici agissent des elfes chercheurs de pétrole qui ont pour chef Lorik Floc Floc Régent, père d’une fille dénommée Fina, des humains peu recommandables à l’image de ce fabricant d’arcs et escroc à ses heures : Djack Crozmary, etc. Vous l’aurez compris : les références sont nombreuses et mieux vaut bien connaître les scandales qui se sont déroulés à cette époque en France pour pleinement profiter du roman. On regrette cependant que le roman ne soit pas plus méchant ou sarcastique envers le groupe pétrolier concerné qui finalement s’en sort plutôt bien.
Il n’empêche que même pour les plus ignorants le roman reste un petit bijou d’humour très agréable à lire. Les jeux de mots sont très nombreux, je doute de les avoir tous découverts.

En bref L’affaire elfe de Hervé Nicolas est un roman humoristique assez léger mais très divertissant.

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Extrait :

PREMIÈRE PARTIE: Par laquelle tout débute

L’arrivée à Etron


Paris, mon fier drakkar, le fier drakkar de ton fidèle serviteur, ô mon lecteur ! Ce drakkar vogue péniblement depuis quelques heures sur le long fleuve Saint et sous un soleil de plomb. Je suis flanqué de mon inséparable, mon brave Lance-Lô, et je le sens préoccupé, le voilà qui me donne le tournis à force d’impatience. Il est de ceux qui devinent les ennuis prochains, il a un don pour cela.

- N’aurions-nous pas dû prendre un autre chemin, mon capitaine ? me demande-t-il, cet unique et fidèle second-mousse-matelot-cuistot du bord.

- Et quel autre chemin aurions-nous emprunté ? je lui réponds. Le Saint est l’unique fleuve traversant le vieux continent du centre et je t’ai déjà dit qu’à bord d’un bateau on ne dit pas chemin mais cap, ou bien route, au choix.

Voilà près d’une demi-heure que je ne lâche plus ma longue-vue, scrutant l’horizon toujours aussi lointain malgré l’avance prise par mon vaisseau.

- Pourquoi restez-vous l’œil vissé à votre longue-vue, captain’ ? questionne Lance-Lô qui n’y tient plus.

Mais, tu l’as deviné, je n’ai que faire des interrogations de mon subordonné et, d’un geste lent mais pesé, je règle la focale de ma lunette.

Lance-Lô, qui n’a pas sa langue dans sa poche, bien qu’il l’ait assez longue pour l’y ranger, réitère, ce qui ne manque pas de m’agacer, moi, son pourtant supérieur. - Que regardez-vous avec autant d’attention ? insiste-t-il.

Je vois rouge, moi, Brakmâr, déjà si roux. Je replie ma longue-vue d’un mouvement vif mais sûr.

- Ne t’ai-je pas déjà demandé de ne jamais me déranger à bord de mon vaisseau ? éludé-je la question par le reproche.

- C’est que… vous avez l’air fort préoccupé, mon commandant, et, inquiet par votre… euh… par votre inquiétude, je me suis laissé aller à ce petit travers de curiosité qui ne se reproduira plus, j’en fais le serment… le serment sur euh… sur l’ordre des Dragons !

Mon rire résonne. Caverneux. Normal pour un Nain, tu me diras, toi qui connais et sais tout sur mon univers héroïco-fantaisiste.

- Le serment sur l’ordre des Dragons ! Ah ! quelle blague, tu sais très bien que tu as été radié de cet ordre dès ta naissance, mon pauvre Lance-Lô.

Ledit Lance-Lô paraît plus vexé par cette remarque qu’attristé.

- Est-ce ma faute à moi si je ne crache que de l’eau depuis ma plus tendre enfance ?

Il prend un air contrit.

- Allons, allons, mon brave Lance-Lô, dis-toi que tu es une exception, une denrée rare, l’ultime dragon !

Magnanime avec le personnel, toujours. Je tapote l’aile gauche de mon plus fidèle matelot tandis que je lui distribue une tonne de louanges qui ne manquent pas d’émouvoir l’émotif Lance-Lô.

Déjà, une perle de larme glisse sur la peau écailleuse de mon second.

Vois-tu, je pense ne pas trop me vanter en affirmant, sans complexe aucun, être un bon capitaine de drakkar, ferme avec la chiourme mais toujours juste, un vrai Viking, somme toute.

- Vois-tu, Lance-Lô, si je scrute l’horizon depuis un petit moment déjà, c’est parce que je suis inquiet.

Le dragon sèche ses larmes de presque bovin et m’accorde une oreille attentive. Fidèle vassal.

- Inquiet, vous, capitaine, est-ce possible ? lèche-cul-t-il.

- Oui, inquiet, moi ! Je veux d’ailleurs en avoir le cœur net. Voici mes ordres, Lance-Lô : vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça. Bien que seul matelot à bord, Lance-Lô répète toujours les ordres du seul-maître-à-bord-après-dieu, car il ne veut pas transgresser son grade de premier lieutenant. Je laisse faire, je n’ai pas l’esprit contrariant par nature.

- Vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça, répète-t-il donc à tue-tête, tout en mettant les consignes à exécution.

- C’est bien ce que je pensais…, marmonné-je dans ma barbe, toujours juché à la pointe de la proue.

- Qu’y a-t-il, mon commandant ?

Une fois de plus, j’élude la question. Sans doute par crainte de la réponse.

- Mes ordres, Lance-Lô, mouillez une chaîne pour sonder le fleuve.

Ce qu’il fait.

- Cinq brasses, mon capitaine, renseigne l’enseigne.

J’enrage à cette nouvelle.

- Mettez en panne, lieutenant, nous allons manquer de tirant d’eau et nous risquons d’abîmer la coque du Paris, ce qui serait dommageable, surtout que je viens de la faire repeindre et que j’ai encore trois traites à payer dessus.

- Bien, mon comman…

Mais Lance-Lô n’a pas le temps d’achever sa phrase, déjà le lourd drakkar racle le fond vaseux du fleuve, puis s’immobilise dans un craquement sourd prévoyant des frais côté menuiserie.

- Chierie ! Lance-Lô, je vous avais dit de mettre en panne, nom de nom !

Le dragon paraît désemparé.

- C’est ce que j’ai fait, mon capitaine, mais hélas ! je crois que votre ordre n’était pas judicieusement placé sur l’échelle du temps, plaide l’immonde.

Et moi qui en suis déjà à l’heure des devis, je laisse éclater ma colère.

- Comment ? Quoi ? Tu te permets de me juger, paltoquet !

Lance-Lô se rend compte de sa terrible et grossière erreur ; il sait bien qu’il ne faut jamais, au grand jamais, juger le capitaine Brakmâr.

Je vois rouge. Aussi rouge que le bonnet du commandant Cous-Tô, ce brave Viking qui, un jour de brume, se perdit dans le grand fjord, et que l’on retrouva à moitié dévoré par un mérou. Alors je vois rouge, je te dis. Va savoir pourquoi, je me saisis de ma vielle rapière et la pointe sur l’abdomen du pauvre Lance-Lô, qui se fait encore plus petit, lui qui ne dépasse pas la taille d’un vulgaire poney.

- Je… je vous demande pardon, Votre Excellence, mes… mes paroles ont dépassé ma pensée et je…

- Il suffit ! Je vous interdis de penser jusqu’à nouvel ordre ! Est-ce bien compris, gibier de potence ?

- Ou… oui, votre magnanime concupiscence.

La rapière retrouve son fourreau, et moi mon calme.

- Hem, hem… excusez-moi.

Celui qui tousse pour s’éclaircir la voix se trouve être un petit type appartenant au genre humain, c’est-à-dire la pire des espèces. Ton serviteur, lui, appartient à l’ordre des Nains, même si je déteste être rallié à quelque ordre que ce soit. Je ne vois jamais d’un bon œil tout contact avec l’espèce humaine et l’évite autant que faire se peut.

Ledit représentant de l’espèce humaine se tient à quelques encablures de mon drakkar, assis sur la berge, une ligne à la main ; un seau rempli d’eau est à ses côtés et un poisson de bonne taille y exprime son mécontentement à grands coups de nageoires.

- Ah ça ! Mais qui es-tu pour oser interrompre le terrible Brakmâr ?

- Je m’appelle Tâche Mâhal, je suis marchand ambulant et je voulais juste signaler au terrible Falzâr qu’il y a beaucoup de bancs de sable dans la région, surtout depuis que la sécheresse a débuté et que le lit du fleuve s’est considérablement amoindri.

- Mon nom est Brakmâr, pas Falzâr ! le reprends-je vivement. Mais je te remercie pour tes conseils, étranger, même s’ils arrivent un peu tard…

- Ah ! vous voyez, mon commandant, lorsqu’un conseil ou un ordre arrive un peu tard, même un peu… enfin un tout petit peu…

Je tâte la poignée de ma vieille rapière, le ton de Lance-Lô se fait moins arrogant pour finir par devenir totalement inaudible, seules ses lèvres remuant encore.

- As-tu un moyen de nous tirer de là, l’ami ?

- Oui, j’ai ce moyen. Et toi, en as-tu les moyens ? sourit l’homme.

- Que veux-tu dire ?

- Tu m’as bien compris. C’est dix colts.

Je n’en crois pas mes oreilles, planquées sous mes deux tresses rousses.

- Dix colts ?!? m’égosillé-je.

- Dix colts, j’ai bien dit : dix colts !

- C’est du vol !

- Oui, mais tu n’as pas le choix. Je te concède que si nous avions été plusieurs sur cette berge à pouvoir te tirer de là, tu aurais pu faire jouer la concurrence et j’aurais de ce fait tiré mes tarifs au plus près, mais, comme tu le vois, je suis comme qui dirait en situation de monopole et, forcément, mes tarifs s’en ressentent. J’en reste comme le mari de la mère Plexe.

- Qui me dit que tu peux tirer mon drakkar de ce banc de sable ?

- Rien, mais je puis inclure une obligation de résultat dans notre contrat verbal. Si j’échoue, tu gardes tes onze colts et on n’en parle plus.

- Eh là ! eh là ! pas si vite ! On avait dit dix colts d’or !

- Oui, mais avec une obligation de réussite en garantie, portée à l’annexe de notre contrat, c’est un colt d’or de plus, explique calmement Tâche Mâhal.

- C’est une honte ! Tu profites de la détresse des gens pour t’enrichir, je me demande si tout cela est bien en règle.

Le petit type baisse d’un ton et prend des gants.

- Bon, ne monte pas sur tes grands chevaux, je ne suis pas un bourreau et je te fais cadeau d’un colt d’or.

- J’aime mieux ça ! triomphé-je, même si c’est vite oublier qu’un instant auparavant, je trouvais le tarif de Tâche Mâhal prohibitif.

- On paie d’avance, fait ce dernier.

Mais tu penses bien que je ne suis pas tombé de la dernière averse de neige. Alors j’accorde une avance de cinq colts à Tâche, lui en garantissant cinq de plus pour après, lorsque le dépannage sera effectué.

Le dénommé Tâche accepte en faisant la moue et se redresse ; il n’est finalement guère plus grand que moi, mais surtout beaucoup plus frêle. Il remonte la petite colline sans mot dire, à petits pas.

- Eh ! où vas-tu comme ça, l’ami ? l’interpellé-je, croyant à quelque duperie.

- Je vais vous tirer de là, patience…

Une dizaine de minutes plus tard, alors que Lance-Lô et moi-même commencions à ne plus y croire, Tâche Mâhal revient, tenant un jeune dragon cendré par une laisse qui n’est en fait qu’une lourde chaîne.

- Voilà, lancez-moi un filin, nous dit-il.

Lance-Lô lance un solide bout, ce dernier atterrit sur la tête du dragon cendré, l’espèce la plus teigneuse de la caste des dragons, mais de loin la plus puissante physiquement. Il grogne de mécontentement.

Son maître calme la bête et passe le filin autour du cou de l’animal qui s’avère d’une force herculéenne et n’a aucun mal à arracher le drakkar Paris de son bourbier. - Je ne sais comment te remercier, l’ami ! exulté-je, car je suis du genre à ne pas dissimuler mes sentiments.

- En soldant ton compte auprès de moi. Tu es débiteur de cinq colts d’or et je serais en droit de te calculer un intérêt compensatoire, intérêts qui viennent d’ailleurs de chuter de deux points suite à l’annonce de la commission centrale des…

Je lui désigne la vieille rapière.

- Ce n’est pas dans ton intérêt, mon ami, me fais-je bien comprendre ?

- Tout à fait comprendre, ô Brakmâr, ce que je te disais était purement informel et gratuit.

- Parfait, voilà un mot qui me plaît ! Mais, dis-moi, j’ai l’impression que ma coque a souffert, n’y aurait-il pas un charpentier de ta connaissance qui puisse m’aider dans le voisinage ? demandé-je tout en débarquant.

- Si, il y en a même deux, à Etron. C’est une petite ville à trois lieues d’ici. Je vais t’y conduire, car c’est sur mon chemin. Tâche Mâhal, négociant en tout, se présente-t-il.

- Brakmâr, Viking !

Nous nous en serrons cinq moins un en ce qui me concerne, car il me manque un doigt à la main droite à la suite d’un accident de patin à glace.

- Quel étrange navire, je n’en avais encore jamais vu de semblable, comment dis-tu que cela s’appelle ?

- C’est un drakkar viking construit par les usines Paris, ce sont les meilleurs au monde.

- Paris… drakkar ? Je les croyais plutôt constructeurs de ce genre de petits aéronefs assez bizarres…

- Oui, mais ça n’a pas marché, ils ont chuté et sont allés droit dans le mur avec leurs machines volantes, elles coûtaient cher et étaient beaucoup moins fiables qu’un bon vieux dragon.

- Ça, c’est vrai, il n’y a rien de plus solide qu’un authentique dragon ! dit fièrement Lance-Lô, resté muet jusqu’alors.

- Ton dragon parle ! s’éberlue Tâche Mâhal.

- Euh… oui, mais il ne crache pas de feu, ne vole pas non plus, il n’est pas tout à fait comme les autres, en fait.

- Vraiment ?

Le « négociant en tout », comme il aime à se présenter, tourne autour du petit dragon en se frottant l’occiput.

- Je suis en quelque sorte différent en mieux des autres, et je parle en toute modestie, croit bon d’ajouter Lance-Lô qui ne se sent plus. - Intéressant… Et il est à vendre ?

- Non, d’ailleurs il n’a plus de cote, je le garde presque par nostalgie, biaisé-je.

Lance-Lô se terre dans un mutisme aussi profond que soudain.

- Tout est à vendre, c’est une question de prix. Si tu changes d’avis, fais-moi signe, je serai preneur à un bon prix, j’ai déjà un client intéressé, si tu veux savoir. Il cligne de l’œil gauche.

- Tu m’as l’air doué pour les affaires, Tâche, chuchoté-je à l’oreille de l’humain.

- Depuis des générations, dans la famille, nous sommes négociants en tout. Nous achetons et revendons tout ce qui peut l’être sans exception, oui. Ah ! voici Etron, la ville dont je t’ai parlé, là tu trouveras de quoi et par qui faire réparer ton navire.

L’immense porte de la cité où trônent deux véritables dragons de chair et d’os respire la santé. Pas mal de monde en entre et en sort, la faisant ressembler à ces quelques fourmilières géantes du sud du pays.

- Ce sont des dragons physionomistes, explique Tâche Mâhal, en désignant les deux molosses qui encadrent la porte. Ils sont intraitables avec les nouvelles têtes, mais tu n’as rien à craindre puisque je t’accompagne, je suis un habitué des lieux.

- Ça me rassure, je déteste être refoulé.

Et en effet, les deux dragons physionomistes saluent d’un bref hochement du chef à notre passage. Nous pénétrons dans la ville d’Etron.

- Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? triomphe-modeste Tâche Mâhal, avec moi, on entre partout.

- C’est heureux, car je garde un mauvais souvenir de cette soirée où je me suis vu refuser l’entrée d’une ville, sous prétexte que je ne figurais pas sur la « liste ».

- Tu te souviens du nom de cette ville ?

- J’avoue avoir oublié…

- La ville d’Aïpi, je m’en souviens parfaitement, mon capitaine, intervient Lance-Lô.

- Eh bien, c’est fort dommage que tu ne m’aies point connu plus tôt, car mon cousin gère cette ville, il se nomme Saddam Ocamélia, c’est quelqu’un de très bien malgré son air un peu souffreteux et son allure cacochyme.

La ville est bruyante, fourmillante, et l’air y est vicié. Les maisons ont quelque chose de normand dans le style à encorbellements, presque touristique en fait. Les rues sont pavées de bonnes-intentions (un minerai très résistant, voisin du granit), les échoppes y sont nombreuses et variées. On y trouve pêle-mêle : un redresseur de torts, un jeteur de sorts, un électricien en faillite, un plombier en fuite, un kebab, une pizzeria dont les boutiques sont en forme de hutte – les fameuses pizza-huttes –, et l’éternel, l’incontournable Mac’D’os.

- Cela faisait bien longtemps que je n’avais vu autant de monde, dis-je, en prenant un air dégagé et bien nourri.

- Etron est très populaire, une sorte de station balnéaire, quoi…, renseigne Tâche Mâhal.

Il y a là quelques Elfes, grands prospecteurs de pétrole, cette matière noire et visqueuse malodorante, essentielle à la bonne marche de tout dragon qui se respecte et accessoirement utile pour l’éclairage, autant dire indispensable.

- Ce sont de vrais Elfes ? demandé-je, moi qui n’ai pas souvent l’occasion d’en rencontrer sur les flots, ces derniers ne prospectant que peu en mer, pour ainsi dire jamais.

- D’authentiques ! Tiens d’ailleurs, celui à la chevelure et à la barbe blanche, là-bas, et qui se gratte tout le temps, c’est leur chef, Lorik Floc Floc Régent de la caste des Elfes. (Il chuchote :) Je suis étonné de le voir ici, car il a été inquiété la semaine dernière par le conseil des sages…

- Ah ?

- Oui, il aurait détourné des fonds.

- De l’argent ? demande Lance-Lô qui vient de sortir de son mutisme.

- Non, des fonds, des fonds de barils de pétrole, un litre à chaque baril, qu’il aurait accumulés dans des pots qu’il aurait ensuite déposés vingt par vingt sur un compte à Lo-Zanne, pour revendre ensuite au noir.

- Sorte d’or noir si je comprends bien, conclus-je.

- Oui, on peut dire ça comme ça, mais rien n’est encore prouvé, alors…

- Des pots de vingt, quelle drôle d’idée, s’étonne Lance-Lô.

- Et la jeune fille elfe à ses côtés, qui est-ce ? m’intéressé-je, moi qui ai toujours eu un faible pour cette caste féminine là.

- C’est Fina, sa fille unique, elle est très, très belle.

- Pas mal en effet… Mais, dis-moi, Tâche, pourquoi « Floc Floc », c’est un surnom ?

Tâche voix-basse, comme s’il craignait d’être entendu :

- La légende dit qu’il sue énormément des pieds et chaque fois, à la belle saison, dans ses bottes de cuir, lorsqu’il marche…

- Oui, je vois : ça fait « floc floc ».

- Eh oui…

- Et ceux-là, qui sont-ils ?

- Ce sont des Hobbits, grands dresseurs de chevaux. Ils ont d’ailleurs amené aujourd’hui l’un de leurs meilleurs étalons.

- Le tout noir, là ?

- Oui, c’est un très bon reproducteur.

- Mais celui qui le tient par les rênes est un centaure, je croyais que les chevaux et les centaures ne s’entendaient pas ?

- D’habitude oui, tu as raison, ô Brakmâr, mais ces deux-là sont copains comme cochons. Ce centaure-là est très connu, c’est une sorte de sparring partner pour l’étalon, il est toujours de bon conseil et se trompe rarement dans la gestion de carrière d’un jeune étalon.

- C’est vrai, le centaure a toujours raison, c’est bien connu, commente Lance-Lô.

Personne ne relève.

- Ces Hobbits femelles qui les accompagnent sont gigantesques, c’est rare pour ce genre de caste, non ?

- Oui, c’est parce qu’elles sont issues des hautes montagnes de l’Est, cette caste-là a toujours des grosses Hobbites, c’est connu.

- J’ignorais… Ils ont donc tous, et ce n’est pas une légende, une grosse Hobbite.

- Eh oui !

Les humains, en grand nombre dans la ville d’Etron, sont tous marchands de nourriture : fruits, légumes, viande, œufs et volailles. Ils sont d’autant plus nombreux aujourd’hui, car c’est jour de marché.

- Je ne vois pas beaucoup de Nains par ici, constaté-je amèrement en baladant un regard rapide sur cette population aussi fourmillante qu’hétéroclite. - Les Nains, mineurs de père en fils, travaillent tous sans exception à la mine de sel d’Etron.

- Ben voyons…

- Logique, plus petits, ils creusent des galeries moins grosses, donc plus solides, c’est tout simple. De plus, leur capacité physique sans égale est rigoureusement indispensable dans ce genre d’activité.

- Oui, peut-être…, marmonné-je dans ma barbe, pas plus convaincu que ça.

- Il règne une odeur assez particulière dans ce village, fait remarquer Lance-Lô, qui a le sens olfactif fort développé.

- Oui, je m’attendais à cette question. Moi aussi cela m’a surpris au début, puis je me suis habitué. En fait, tous les murs de ces maisons qui nous entourent ont été réalisés en fiente de dragon géant.

- C’est-à-dire ? n’osé-je comprendre.

- En caca de dragon, pour employer un langage familier. C’est une matière certes très odorante, mais fort malléable, on peut tout fabriquer ou presque avec ça, et puis, une fois sèche, c’est très, très solide.

- Et pas cher par-dessus le marché ! conclut Lance-Lô, toujours près de ses colts, celui-là.

- Oui, bien sûr… mais approchons-nous de cet attroupement là-bas, je me demande bien ce qui attire autant la populace.

Et en effet, de nombreuses personnes ont lâché leurs activités pour former un cercle d’une trentaine de mètres de diamètre.

De petite taille, notre trio n’a aucun mal à se frayer un chemin jusqu’aux premières loges.

Que je te décrive, toi qui as payé ce livre de tes précieux deniers.

Au mitan de cette foule concentrique gît un dragon de fort belle taille. Embroché de tout son long, il rougit au-dessus d’un feu de tous les diables – le feu est alimenté par deux humains.

- C’est un dragon géant ! Pourquoi diantre font-ils rôtir un dragon géant ? Je croyais qu’ils s’en servaient pour construire leurs bâtisses ?

- Ne bougez pas, je vais me renseigner.

Et Tâche s’éloigne d’une dizaine de mètres. On le voit interroger un humain tenant une assiette d’étain et un long couteau dans la main droite.

Tâche Mâhal revient presque aussitôt.

- Alors ?

- Il était constipé et ne produisait presque rien à part du gaz. Mais chacun sait que le gaz de dragon géant ne sert à rien à part créer des trous dans la couche d’Ozone.

- Ozone, le fils du dieu Améphes III ?

- Lui-même. Les trous dans la couche de la jeune progéniture affaiblissent ses qualités en terme d’étanchéité et provoquent des pluies acides qui détruisent les forêts, c’est très, très embêtant…

Je tousse dans mon poing.

- Pour en revenir à nos dragons, ces gens attendent quoi au juste ?

- Une part… La viande des dragons géants est aussi rare que nourrissante. Un steak de dragon peut nourrir une équipe de trois à quatre mercenaires perdus dans un donjon et ce pour plusieurs jours, on raconte que les aventuriers Daroou, Hisssa, Tiggy Tahmal et Boris auraient survécu grâce à un seul steak, tous sauvés d’une faim atroce.

Une sonnerie de buccins retentit, annonçant la fin de la cuisson. Et là, la grande cohue commence, la débâcle humaine déferle comme une marée noire elfique sur les côtes de l’océan pas-si-fique-que-ça. Heureusement, chacun y trouve sa part et s’en va, repu de trop de barbaque.

- Tu avais raison, c’est excellent, concédé-je en fin gourmet et en me pourléchant les doigts.

- Je te l’avais dit. Mais toi, Lance-Lô, tu ne manges pas ?

- Je… je ne suis pas encore prêt à me nourrir de mes semblables.

- Tu ne sais pas ce que tu perds, éructé-je fortement.

Comme promis, Tâche Mâhal nous mène chez l’un des deux charpentiers d’Etron. Le célèbre négociant en tout me conseille gracieusement de faire effectuer deux devis comparatifs. Le secteur de la charpente étant en récession cette année, je pourrais en tirer avantage.

Mais les deux devis sont somme toute très proches et surtout très élevés, sans compter les délais d’exécution des travaux, presque insondables. Je signe et accepte malgré tout le devis le plus bas, concède une rallonge écourtant les délais (marrant comme dans le bâtiment, les rallonges écourtent) et à dieu va.

Copyright Le Léopard Masqué

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mardi, 28 août 2007

Trois hommes dans un bateau, sans oublier le chien (Three Men in a Boat (To Say Nothing of the Dog)) - Jerome K. Jerome - 1889

bibliotheca trois hommes dans un bateauLas de la vie qu'il mène à Londres, l'auteur décide de prendre de vacances et de passer quelques jours sur la Tamise en compagnie de deux de ses amis ainsi que de son chien, Montmorency. Le but est de profiter un maximum de l'air frais de la campagne tout en faisant du sport en remontant la Tamise en bateau. Mais cette escapade fluviale ne sera pas de tout repos pour ces quatre citadins et ils vivront mille et une aventures avant de pouvoir rentrer à Londres.

Three Men in a Boat (To Say Nothing of the Dog), en français Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) est un roman humoristique de Jerome Klapka Jerome, plus connu sous son nom de plume Jerome K. Jerome, publié en 1889. Le roman fut un immense succès à sa sortie et compte aujourd'hui parmi les tous grands classiques de la littérature britannique.
Jerome K. Jerome y narre les aventures de George, Harris, Jérôme et Montmorency (le chien), entreprenant un voyage sur la Tamise, et comment ce voyage suite à de multiples petites aventures va se transformer en une pittoresque aventure faisant se suivre de nombreuses anecdotes comiques. l'auteur en profite pour y intégrer subtilement des réflexions philosophiques sur l'existence de l'individu et de son comportement, des illusions que chacun entretient sur le monde et sur lui-même et de la nécessité de na pas trop charger de luxe la barque de sa vie.
Plus d'un siècle plus tard le livre n'a toujours pas perdu de son humour, même si certaines scènes ne donnent plus autant d'effets de nos jours. Le texte est léger et toujours amusant, les scènes de disputes, les multiples commentaires et disgressions souvent ironiques sont très réussis.

En 1900 Jerome K. Jerome publie un autre roman faisant intervenir les mêmes personnages, mais qui a cependant connu un bien moindre succès. Il s’agit de Three Men in the Bummel, traduit à trois reprises par Trois hommes sur un vélo, Trois hommes en balade et Trois hommes en Allemagne.

Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) est un roman très divertissant à l'humour british qui n'a pris de rides depuis plus d'un siècle.

A lire à tout âge!

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Extrait :

Préface de l’auteur à la première édition

Ce ne sont ni le style ni le savoir qu’il diffuse qui font la qualité essentielle de ce livre. C’est sa vérité. Les événements qui en composent la trame sont réellement arrivés. Je n’ai fait que les colorer, sans rien y ajouter. George, Harris et Montmorency ne sont pas des personnages fictifs, mais des créatures de chair et de sang, singulièrement George qui pèse près de quatre-vingts kilos.

Certaines œuvres témoignent peut-être d’une plus profonde connaissance de la nature humaine ; il est fort probable que d’autres fassent preuve d’une plus grande originalité, mais aucune ne peut surpasser la mienne dans le domaine de la véracité. Cela, plus que toutes ses autres qualités, rendra assurément ce volume précieux au lecteur attentif, et ajoutera au bénéfice que lui en rapportera la lecture.

AVERTISSEMENT

Mon ouvrage a reçu un accueil des plus enthousiastes auprès du public. Les ventes des éditions anglaises ont dépassé le million et demi d’exemplaires. Il y a quelques années, à Chicago, un homme d’affaires, aujourd’hui retiré, m’assura que je comptais plus de un million de lecteurs, et, bien que la publication ait eu lieu avant la Convention des Droits d’Auteurs et ne m’ait donc rapporté aucun bénéfice matériel, je ne peux que me réjouir de la popularité et de la renommée de mon roman. Je crois avoir été traduit dans la plupart des langues occidentales ainsi que dans plusieurs pays d’Asie. Cela m’a valu des milliers de lettres de jeunes et de moins jeunes, de bien portants et de malades, de gais et de tristes. Adressées de tous les coins de la terre, elles suffiraient à elles seules à me réjouir d’avoir écrit ce livre. J’aurai toujours en mémoire ces feuilles froissées que m’envoya un jeune officier colonial d’Afrique du Sud. Il les avait trouvées dans la musette d’un compagnon mort à Spion Kop, lettre-testament qui témoigne de manière bouleversante de la portée de mon succès. J’ai commis des livres que, personnellement, je tiens pour plus intelligents, plus drôles. C’est néanmoins de l’auteur de
Trois Hommes dans un bateau (sans oublier le chien) que le public se souvient.

Certains critiques ont insinué que le livre devait son succès exemplaire à sa vulgarité et à son absence totale d’humour, mais je doute que de tels propos puissent se tenir encore aujourd’hui. Si une œuvre médiocre peut faire illusion un temps, elle ne saurait séduire des générations de lecteurs pendant près d’un demi-siècle. J’en suis venu à penser – allez savoir pourquoi – que je pouvais être fier de mon ouvrage. Pourtant, je me rappelle à peine l’avoir écrit. J’ai seulement le souvenir d’un jeune homme qui baignait alors dans un contentement de soi aussi béat qu’inexplicable. C’était l’été, et Londres est si belle en été ! Par la fenêtre de sa chambre de bonne, ce jeune homme voyait la cité voilée d’une brume dorée. La nuit, les lumières scintillaient à ses pieds, et c’était comme s’il se fut tenu penché sur le trésor d’Aladin. Cette saison-là, je ne quittai pas ma table à écrire ; il me semblait d’ailleurs que ce fût la seule chose à faire.

I

TROIS SOUFFRETEUX. – LES MISÈRES DE GEORGE ET DE HARRIS. – LE PATIENT AUX CENT SEPT MALADIES MORTELLES. – REMÈDES ÉPROUVÉS. – DU SOIN DES MAUX DE FOIE CHEZ LES ENFANTS. – LES SURMENÉS QUE NOUS SOMMES ONT BESOIN DE REPOS. – UNE SEMAINE SUR LES FLOTS AGITÉS. – GEORGE PROPOSE LA TAMISE. – MONTMORENCY BOUDE LE PROJET. – L’IDÉE DE GEORGE ADOPTÉE À UNE MAJORITÉ DE TROIS CONTRE UN.

Nous étions quatre : George, William Samuel Harris, moi-même, et Montmorency. Réunis dans ma chambre, nous fumions et causions de nos misères – nos misères physiologiques, bien entendu.

Il est vrai que nous nous sentions plutôt patraques et cela ne manquait pas de nous inquiéter. Harris déclara qu’il éprouvait parfois de tels accès de vertige qu’il ne savait presque plus ce qu’il faisait, et George nous assura qu’il en allait de même pour lui, à cette différence près que lui ne savait plus du tout ce qu’il faisait. Chez moi, c’était le foie qui n’allait pas. J’en étais convaincu parce que j’avais lu une réclame pour un produit pharmaceutique contre le mal de foie. On y détaillait tous les symptômes susceptibles de vous apprendre que vous avez le foie détraqué. Je les présentais tous.

C’est une chose des plus curieuses, mais je n’ai jamais pu lire ce genre de littérature sans être amené à penser que je souffre du mal en question sous sa forme la plus pernicieuse. Le diagnostic me semble chaque fois correspondre exactement aux symptômes que je ressens.

J’ai toujours en mémoire cette visite faite un jour au British Muséum. Je voulais me renseigner sur le traitement d’une légère indisposition dont j’étais plus ou moins atteint – c’était, je crois, le rhume des foins. Je consultai un dictionnaire médical et lus tout le chapitre qui me concernait. Puis, sans y penser, je me mis à tourner les pages d’un doigt machinal et à étudier d’un œil indolent les maladies, en général. J’ai oublié le nom de la première sur laquelle je tombai – c’était en tout cas un mal terrible et dévastateur – mais, avant même d’avoir lu la moitié des « symptômes prémonitoires », il m’apparut évident que j’en souffrais bel et bien. Un instant, je restai glacé d’horreur. Puis, dans un état de profonde affliction, je me remis à tourner les pages.

J’arrivai à la fièvre typhoïde… m’informai des symptômes… et découvris que j’avais la fièvre typhoïde, que je devais l’avoir depuis des mois sans le savoir. Me demandant ce que je pouvais bien avoir encore, j’arrivai à la danse de Saint-Guy… et découvris – comme je m’y attendais – que j’en souffrais aussi. Je commençai à trouver mon cas intéressant et, déterminé à boire la coupe jusqu’à la lie, je repris depuis le début par ordre alphabétique… pour apprendre que j’avais contracté l’alopécie et que la période aiguë se déclarerait dans une quinzaine environ. Le mal de Bright – je fus soulagé de le constater – je n’en souffrais que sous une forme bénigne, et pourrais vivre encore des années. Le choléra, je l’avais, avec des complications graves. Quant à la diphtérie, il ne faisait aucun doute que j’en étais atteint depuis la naissance. Consciencieux, je persévérai tout au long des vingt-six lettres de l’alphabet et, pour finir, il s’avéra que la seule maladie me manquant était bel et bien l’hydarthrose des femmes de chambre.

J’en éprouvai quelque dépit, tout d’abord. Cela me paraissait tenir d’une injustice. Pourquoi n’avais-je pas l’hydarthrose des femmes de chambre ? Pourquoi cette restriction ? Mais au bout d’un moment, je me montrai moins exigeant. N’étais-je pas atteint de toutes les autres maladies connues de la pharmacopée ? Je refrénai mon avidité et résolus de me passer de l’hydarthrose des femmes de chambre. La goutte, sous sa forme la plus pernicieuse, semblait-il, s’était emparée de moi à mon insu ; et la zymosis, j’en pâtissais naturellement depuis mon enfance. La zymosis, d’ailleurs, clôturait la liste des maladies : j’en conclus qu’après elle je ne pouvais plus rien avoir d’autre. Je restai là, pensif. Quel cas intéressant que le mien, d’un point de vue médical ! Quel sujet d’étude pour un cours de médecine ! Nul besoin aux étudiants de courir les hôpitaux ; j’étais une compilation vivante de toutes les maladies. Il leur suffirait de m’étudier sous tous les angles et sous toutes les coutures, puis de passer tranquillement leur diplôme.

Je m’interrogeai ensuite sur mon espérance de vie. Je tentai de m’examiner moi-même et pris mon pouls : néant, pas la moindre pulsation. Puis, tout d’un coup, il parut démarrer. Je consultai ma montre et chronométrai les battements. Cent quarante-sept à la minute ! J’essayai alors de sentir battre mon cœur, et ne découvris qu’un vide accablant. Il s’était arrêté. J’ai fini depuis par me dire qu’il devait sans doute se trouver là malgré tout et battre comme celui de tout un chacun, mais je n’en mettrais pas ma main au feu. Je me tâtai le devant du corps, depuis ce que j’appelle ma taille jusqu’à la tête et fis une incursion sur les côtés, ainsi que dans le dos. Mais je ne sentis ni n’entendis rien. Je me lançai dans l’examen de ma langue, la tirant aussi loin que possible et fermant un œil, pour l’examiner de l’autre. Je ne pus, hélas ! en voir que le bout, et le seul bénéfice qui m’en échut fut d’avoir plus que jamais la conviction d’être atteint de la fièvre scarlatine.

J’étais entré dans cette salle de lecture avec l’enthousiasme que confèrent la jeunesse et la santé. J’en ressortis tel un vieillard décrépit.

J’irais consulter mon médecin. C’est un vieil ami à moi. Quand je me figure que je suis malade, il me tâte le pouls, me regarde la langue, et me parle de la pluie et du beau temps, le tout gratis. Sûr que je lui rendrais un fier service en allant le voir. « Un médecin a besoin de pratique, me dis-je. Je me mettrai à sa disposition et il en retirera une expérience supérieure à celle de mille sept cents malades réunis, de ces malades ordinaires qui n’ont qu’une ou deux maladies tout au plus. »

Je me rendis donc chez lui.

« Eh bien, qu’as-tu donc ? m’interrogea-t-il.

– Tu sais, mon vieux, la vie est courte et tu risquerais fort d’avoir achevé la tienne avant que j’aie fini de te raconter ce que j’ai. Je me contenterai donc de te dire ce que je n’ai pas : je n’ai pas l’hydarthrose des femmes de chambre. Pourquoi cette lacune, je ne saurais l’expliquer. Mais le fait est là. Toutefois, je puis t’assurer que les autres maladies, je les ai toutes. De A à Z ! »

Je lui contai alors en détail comment j’en avais fait la découverte.

Il me fit tirer la langue, y jeta un coup d’œil, me prit le pouls, m’assena une claque dans le dos au moment où je m’y attendais le moins – ce que j’appelle un coup en traître – puis y colla brutalement son oreille. Après quoi il s’assit, rédigea une ordonnance, la plia et me la remit. Je la fourrai dans ma poche et m’en allai.

Je ne sortis l’ordonnance que pour la tendre au pharmacien le plus proche. Il la lut et me la rendit en s’excusant de ne pouvoir me satisfaire.

« Vous n’êtes pas pharmacien ? demandai-je.

– Si, précisément : je tiens une pharmacie… mais pas un hôtel-restaurant », me répondit-il.

C’est alors seulement que je lus l’ordonnance. Voici ce qu’elle prescrivait :

« Une livre de bifteck, plus une pinte de bière brune toutes les six heures.

Une promenade de quinze kilomètres chaque matin.

Coucher à onze heures précises, chaque soir. Et ne te bourre donc pas le crâne avec des choses qui te dépassent. »

Je suivis les instructions. Résultat : ma vie fut sauve. Et cela dure toujours.

Pour en revenir à la réclame des pilules pour le foie, j’avais, dans ce cas précis, et sans aucun doute possible, tous les symptômes décrits, en particulier « une répugnance générale au travail sous toutes ses formes ». Les mots me manquent pour dire mes souffrances sur ce plan. Dès ma première enfance, j’endurai le martyre. À l’école, cette maladie ne me quitta pas un seul jour. On ignorait alors que mon foie en était la cause. La médecine était loin d’être aussi avancée qu’aujourd’hui, et on avait coutume d’accuser la paresse.

« Quand vas-tu te secouer, satané petit fainéant ? Aurais-tu l’intention de rester un bon à rien toute ta vie ? » me disait-on, sans savoir, bien entendu, que j’étais malade.

Et, au lieu de me donner des pilules, on me flanquait des taloches. Aussi étrange qu’il y paraisse, ces taloches sur la tête avaient sur moi un effet salutaire ; hélas ! très éphémère. J’ai souvent vérifié qu’elles agissaient sur mon foie et suscitaient en moi le goût de la besogne avec une efficacité bien plus grande que ne le fait aujourd’hui toute une boîte de comprimés.

Il en va souvent ainsi, voyez-vous. Les remèdes de bonne femme sont quelquefois plus efficaces que tous ces produits pharmaceutiques.

Nous restâmes donc là, mes deux amis et moi, pendant une demi-heure, à nous décrire nos maladies respectives. J’expliquai à William Harris ce que je ressentais au lever, et William Harris nous entretint de ce qu’il éprouvait au coucher. Quant à George, il se livra sur le tapis à une démonstration de ce qu’il endurait la nuit.

George, voyez-vous, s’imagine qu’il est malade. En réalité, il n’a rien du tout.

George avait repris sa position assise quand Mme Poppets, notre logeuse, frappa à la porte pour savoir si nous désirions dîner. Nous échangeâmes tous trois des sourires tristes et lui répondîmes que nous ferions l’effort d’avaler une bouchée ou deux. Harris ajouta qu’un petit quelque chose dans l’estomac tient souvent la maladie en échec. Mme Poppets revint avec un plateau et nous nous traînâmes jusqu’à la table pour y grignoter un peu de rumsteck aux oignons et de la tarte à la rhubarbe.

Je devais être très affaibli à ce moment-là, car il ne s’était pas écoulé une demi-heure, que je n’avais plus aucun intérêt pour mon assiette – fait exceptionnel en ce qui me concerne – et que j’allai même jusqu’à me passer de fromage.

Ce devoir accompli, nous remplîmes nos verres, allumâmes nos pipes, et reprîmes la discussion sur notre état de santé. En fait, aucun de nous ne savait ce qu’il avait ou n’avait pas ; par contre, nous avions tous la certitude que le mal – quel qu’il fût – était la conséquence du surmenage.

« Ce qu’il nous faut, c’est du repos, dit Harris.

– Du repos et un changement complet, affirma George. L’excès de travail imposé à nos méninges a entraîné chez nous une dépression générale de l’organisme. Le dépaysement et une bonne grève de notre matière grise auront tôt fait de nous remettre d’aplomb. »

George a un cousin qui s’inscrit toujours comme étudiant en médecine sur les fiches d’hôtel, d’où cette manière doctorale d’exposer les choses, qu’il semble avoir héritée de famille.

J’approuvai l’idée de George et suggérai que nous devions chercher un petit coin tranquille, loin de la foule déchaînée, où nous goûterions une semaine radieuse à flâner dans les ruelles paisibles – un trou perdu, protégé par les fées, à l’abri du tumulte du monde, quelque pittoresque nid d’aigle perché sur les falaises du Temps, où l’on n’entendrait plus qu’à peine, dans le lointain, battre les flots houleux de notre XIXe siècle trépidant.

Harris déclara que nous sombrerions vite dans l’ennui. Il connaissait trop ce genre de patelin où l’on ne trouve plus un chat dans les rues passé huit heures du soir, où il est impossible de se procurer, fût-ce à prix d’or ou d’argent, la moindre gazette du turfiste, et où il faut se taper quinze kilomètres ou plus pour bourrer sa pipe de son tabac favori. « Non, dit-il, quand on cherche le repos et le dépaysement, rien de tel qu’une croisière en mer ! »

Je désapprouvai fortement l’idée. Une croisière en mer n’a d’intérêt que si vous disposez de deux bons mois, mais pour une semaine, c’est raté d’avance.

Vous partez le lundi avec la conviction que vous allez bien en profiter. Vous saluez d’« une main aérienne » les amis restés sur le quai, allumez votre plus grosse pipe, et vous vous mettez à déambuler sur le pont comme si les âmes du capitaine Cook, de Sir Francis Drake et de Christophe Colomb réunis vous habitaient soudain. Le lendemain, vous regrettez déjà d’être venu. Le mercredi, le jeudi, le vendredi, vous souhaiteriez être mort. Le samedi, vous vous sentez en état d’avaler un peu de bouillon, de vous traîner jusqu’à une chaise longue sur le pont, et de répondre avec un sourire pâle à tous les cœurs compatissants qui vous demandent si ça va mieux. Le dimanche, vos jambes vous portent à nouveau et votre estomac accepte une nourriture plus solide. Et le lundi matin, alors que, valise et parapluie en main, vous vous tenez à la coupée, attendant de débarquer, vous commencez enfin à vous sentir le pied marin.

Un jour, mon beau-frère fit une petite croisière en mer, pour sa santé. Il prit une cabine aller-retour Londres-Liverpool. À l’arrivée à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir : revendre son billet de retour.

Ce billet, il l’offrit dans toute la ville avec une réduction formidable, et finit par le céder à un jeune homme au teint bilieux à qui son médecin avait justement recommandé l’air de la mer et de prendre de l’exercice.

« Ah, l’air de la mer ! lui dit mon beau-frère en lui pressant affectueusement le billet dans la main. Mon brave, vous allez en respirer pour le restant de vos jours ! Quant à l’exercice, vous en prendrez davantage accoudé au bastingage que si vous faisiez des sauts périlleux sur le plancher des vaches. »

Lui, mon beau-frère, s’en revint par le train, et déclara à l’arrivée que, pour sa part, ce moyen de locomotion lui semblait parfaitement hygiénique. Une autre de mes connaissances partit pour une croisière d’une semaine le long de la côte. Avant le départ, le maître d’hôtel vint lui demander s’il préférait régler chaque repas séparément ou payer d’avance un prix forfaitaire pour les sept jours complets. Il lui recommanda cette dernière formule comme beaucoup plus économique car il serait nourri une semaine entière pour deux livres et cinq shillings. Il y avait, dit-il, du poisson et du rôti au petit déjeuner. Le déjeuner était à une heure et ne comportait pas moins de quatre plats. Le dîner, à six heures, avec potage, poisson, entrée, plat de viande, volaille, salade, entremets, fromage et dessert. À dix heures enfin, une collation de viande froide.

Mon ami, qui a un bon coup de fourchette, n’hésita pas : il régla le forfait.

Le bateau venait de quitter Sheerness quand le déjeuner fut servi. Il n’avait pas aussi faim qu’il l’aurait cru, et il se contenta d’une tranche de bœuf bouilli et de fraises à la crème.

Il eut matière à réflexion durant tout l’après-midi. Tantôt il lui semblait n’avoir rien mangé que du bœuf bouilli pendant des semaines, et à d’autres moments n’avoir subsisté que de fraises à la crème depuis des années.

Ni le bœuf ni les fraises à la crème, du reste, ne faisaient réellement bon ménage ; ils paraissaient même tout à fait contrariés.

À six heures, on vint prévenir mon ami que le dîner était servi. Cette nouvelle ne suscita en lui aucun enthousiasme, mais il songea qu’il devait en avoir pour son argent, et, agrippant cordages et mains courantes, descendit au restaurant. Une alléchante odeur d’oignons, de jambon chaud et de poisson frit l’accueillit au bas de l’échelle. Le maître d’hôtel accourut vers lui avec un sourire patelin et un « Que prendra Monsieur ? » déplacé.

« De l’air ! répliqua mon ami d’une voix éteinte. De l’air ! »

On l’emmena au plus vite sur le pont où on l’abandonna, penché par-dessus le bastingage…

Les quatre jours suivants, il se contenta de simples biscuits et d’innocente eau de Seltz, mais, vers le samedi, il reprit du poil de la bête et risqua un thé léger avec du pain grillé ; le lundi, il s’abandonna à une orgie de bouillon. Il quitta le bateau le mardi, et tandis que celui-ci s’éloignait du débarcadère, lui lança un regard lourd de regrets.

« Le voilà qui s’en va, dit-il. Il s’en va et avec lui mes deux livres de nourriture dont je n’ai même pas reniflé l’odeur. »

Il prétendait que si on lui avait laissé un jour de plus, il se serait rattrapé jusqu’au dernier sou.

Je m’opposai donc à la croisière en mer. Non, comme je l’expliquai, à cause de moi – je suis insensible au mal de mer –, mais je craignais pour George. Celui-ci rétorqua qu’il n’aurait aucun problème et qu’il aimait la mer ; toutefois, il nous conseillerait, à Harris et à moi, de ne pas y songer, car il était persuadé que nous serions malades. Harris déclara que, pour sa part, il n’avait jamais compris qu’on pût être malade en mer. Tous ces gens devaient le faire exprès pour se donner en spectacle, dit-il, et il ajouta que malgré un sincère désir d’en faire l’expérience, ce genre de malaise lui était jusqu’alors resté inconnu. Puis il nous conta quelques-unes de ses traversées du pas de Calais. Une fois, la mer était si mauvaise qu’on avait dû attacher les passagers sur leurs couchettes ; lui et le capitaine étaient les deux seuls êtres vivants à bord qui ne fussent pas malades. Une autre fois, c’était lui et le second qui, toujours seuls, avaient tenu bon ; c’était d’ailleurs la plupart du temps lui et un autre, et quand ce n’était pas lui et un autre, c’était lui, point final.

Il est un fait curieux : des gens qui ont le mal de mer, on n’en rencontre absolument jamais… à terre. En mer, par contre, c’est par pleins bateaux – et des plus mal en point – qu’on les dénombre. Mais je n’en connais pas un seul, à terre, qui ne se prétendît à l’abri de cette calamité. Où ces multitudes de mauvais marins agglutinés le long des lisses de chaque bateau se cachent-elles une fois débarquées ? Cela reste une énigme pour moi.

Si beaucoup d’hommes étaient à l’image de ce citoyen rencontré un jour sur le bateau de Yarmouth, ce mystère cesserait facilement d’en être un.

Nous croisions au large de la digue de Southend, je me souviens, et il se penchait de façon très dangereuse par un des sabords. J’accourus à son secours.

« Hé ! Ne vous penchez pas comme ça ! lui criai-je en le tirant par l’épaule, vous risquez de tomber à l’eau !

– Oh, mon Dieu ! Cela vaudrait mieux ! » fut la seule réponse que je pus obtenir ; et je dus le laisser là.

Trois semaines plus tard, je le revis dans le salon de thé d’un hôtel de Bath. Il racontait ses voyages et parlait avec enthousiasme de son amour de la mer.

« Si j’ai le pied marin ? s’écria-t-il en réponse à la question jalouse d’un aimable jeune homme. Eh bien, je vous l’avoue ! je me suis senti mal une fois. C’était au large du cap Horn. Le navire fit naufrage le lendemain. »

Je m’approchai.

« Si je peux me permettre, glissai-je, il me semble vous avoir vu plutôt mal en point devant la digue de Southend. Vous en étiez à souhaiter vous noyer, ce jour-là…

– La digue de Southend, s’étonna-t-il.

– Oui, en allant à Yarmouth, il y a trois vendredis de cela.

– Oh ! Ah !… oui, répondit-il, rasséréné. Je me souviens à présent. J’avais effectivement la migraine cet après-midi-là. C’était à cause des cornichons, voyez-vous. Les plus ignobles cornichons que j’aie jamais goûtés sur un bateau qui se respecte. En avez-vous mangé ? »

Quant à moi, j’ai mis au point une méthode efficace contre le mal de mer : je me balance. Vous vous tenez debout au milieu du pont, et quand le bateau roule et tangue, vous suivez le mouvement de façon à rester toujours vertical. Quand la proue se soulève, vous vous penchez en avant, jusqu’à ce que le pont touche presque votre nez ; quand c’est la poupe, vous vous inclinez en arrière C’est très bien pendant une heure ou deux, mais on ne peut décemment pas se balancer durant toute une semaine !

George proposa. « Remontons la Tamise ! »

– Nous aurions du bon air, de l’exercice et du repos, affirma-t-il.

Le changement constant du paysage occuperait nos esprits (Harris excepté ; le malheureux a peu à occuper de ce côté-là). Ramer nous donnerait bon appétit et nous ferait bien dormir.

Harris répondit qu’à son avis George ne devrait rien faire qui risquât de le rendre plus endormi qu’à son habitude, car cela pourrait s’avérer dangereux. Il ajouta qu’il comprenait mal pourquoi George voulait dormir davantage qu’il ne faisait déjà, compte tenu du fait qu’une journée ne comptait que vingt-quatre heures, été comme hiver, et que, s’il y parvenait vraiment, il ne lui resterait plus qu’à trouver le repos éternel, ce qui lui économiserait ses frais de pension.

Harris conclut cependant que ce détail à part, la Tamise lui irait « comme un gant ».

À moi aussi, elle convenait parfaitement, et Harris et moi déclarâmes que George avait eu là une sacrée bonne idée. Nous fîmes cette dernière remarque sur un ton qui trahit un tant soit peu notre surprise : George se mettrait-il subitement à avoir des idées ?…

Il n’y en avait qu’un que la perspective n’emballait pas, c’était Montmorency. Montmorency n’a aucun penchant pour la Tamise.

« C’est bon pour vous, les gars, ronchonna-t-il, mais très peu pour moi. Le paysage n’est pas mon fort, et je ne fume pas. Si je vois un rat, vous ne vous arrêtez pas, et si je m’endors, vous faites les idiots avec le bateau, et je me retrouve à la flotte. Non, m’est avis que voilà une idée parfaitement stupide »

Mais nous étions trois contre un, et le projet fut adopté.

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jeudi, 23 août 2007

Le journal de Bridget Jones (Bridget Jones’s Diary) - Helen Fielding - 1996

bibliotheca le journal de bridget jonesLundi 17 avril: 57 kg, unités alcool: 6 (pour noyer le chagrin), cigarettes: 23 (pour l'enfumer), calories: 3856 (pour l'étouffer sous la graisse), pensées positives: 1 (t.b.).

Que peut bien être le quotidien d’une femme moderne et célibataire qui à la trentaine tente de réussir à la fois sa vie professionnelle et affective. C’est ce que nous raconte Bridget Jones à travers son journal intimes. Elle y fait part de toutes ses angoisses : son poids à surveiller, les (més-)aventures sentimentales, ses parents dont la mère est adultère. Mais aussi tourmentée qu’elle puisse être par son apparence physique et ses romances, Bridget Jones assume également seule sa carrière professionnelle et sociale sans l’aide du moindre homme.

Le journal de Bridget Jones a été publié en 1996 par l’écrivain et journaliste britannique Helen Fielding, a été l’un des plus gros succès littéraires des dernières années d’outre-manche. Le roman a d’ailleurs été adapté au cinéma dans une grosse production britanno-américaine.
Mais qu’en est-il réellement : roman de qualité ou plutôt phénomène de mode ?
Après lecture mon avis penche fortement vers la seconde possibilité. Si la lecture est plutôt divertissante, le texte servi avec beaucoup d’humour, il n’en reste que le tout est un peu vide. Les diverses aventures et réflexions de Bridget Jones se suivent et se ressemblent et le tout devient fort répétitif au bout quelques pages. Le ton est toujours léger et les différents sujets abordés ne sont traités que de façon superficielle. Helen Fielding tente par son style d’écriture à faire ressembler le texte le plus possible à un réel journal intime en y ajoutant toutes sortes de fautes d’orthographe, d’abréviations non expliqués etc. Malgré les efforts donnés dans ce sens le résultat reste cependant bien artificiel. Il est cependant à noter que la version originale en anglais donne bien mieux que sa traduction française, le traducteur n’ayant pas réellement réussi à donner la même apparence de spontanéité au récit.

Le journal de Bridget Jones est un livre plutôt divertissant qui cependant ne plaira pas à tout le monde.

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vendredi, 27 juillet 2007

Un chien de saison - Maurice Denuzière - 1979

bibliotheca un chien de saison

Félix accepte, le temps de dépanner des amis, de garder un chien immense, du nom de Néron, pour le temps des vacances d’été. Mais ce célibataire endurci à la vie très routinière et dont le métier consiste à déchiffrer des inscriptions antiques ne se doute pas encore des immenses ennuis qui l’attendent. Il faut reconnaître que Néron, boxer bringué, lourd de quarante kilos de muscles et de malice canine, a une étonnante tendance à faire d'énormes bêtises et va ainsi totalement bouleverser la vie tranquille et organisée de son maître. Néron est une brute tendre qui aime dormir, rêvasser et, par-dessus tout, jouer : il mordille les tuyaux de machine à laver et provoque des inondations, arrache les papiers de la voiture des mains d'un gendarme et avale la vignette, déterre dans un champ de fouilles le tibia d'un Romain mort il y a deux mille ans et le transporte dans sa gueule comme un vulgaire os. Mais ce chien catastrophe qui débarque d’un coup dans la vie de Félix sait aussi être un compagnon merveilleux qui comble sa solitude et l’entraîne vers de nouvelles amitiés.

Maurice Denuzière, ancien grand reporter au journal Le Monde et auteur de bien nombreux autres romans se lance ici dans le genre bien plus léger de la comédie et du roman humoristique. L’idée d’un homme qui voit sa vie bouleversée par l’arrivée d’un animal domestique n’est certes pas neuve mais est présentée ici dans une langue très belle et extrêmement riche. Le livre se lit d’une traite et avec beaucoup de plaisir. Le ton est léger et le roman est plein d’humour. La description de l'évolution psychologique de Félix est très réussie.

Un chien de saison est un excellent divertissement plein d’humour pour tout public.

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Extrait :

Quand le téléphone sonne à l'heure du petit déjeuner que je prends habituellement vers neuf heures et quart - un œuf mollet, deux toasts dorés, trois cuillerées de marmelade anglaise, quatre tasses de thé au lotus, la première embuée d'un nuage de lait - c'est l'appel d'un intime ou la brutale intervention du destin malveillant.

La règle se trouva confirmée d'une façon mitigée ce matin-là.

"Allô, Félix, c'est Irma… Bonjour… Une grande joie nous échoit, Félix, que je veux vous faire partager illico !

- Vous avez gagné au loto ! Henry a la Légion d'honneur ! votre oncle banquier a cassé sa pipe !

- Vous n'y êtes pas…, mieux que cela, nous sommes invités, Henry, les enfants et moi, à passer trois semaines en Écosse.

- Formidable, Irma ! Je vous y vois déjà. Les distilleries de whisky cachées dans les vallées, le monstre du Loch Ness, les fantômes professionnels, la chasse au renard, Walter Scott, les tweeds de Pringle… et toute la famille en kilt… Vous allez être mignons !

Oui, hein… Mais…, Félix, il y a Néron !

- Néron ? Que vient faire là le fils d'Agrippine ?

- Néron ! Félix voyons, notre boxer bringé… Vous le connaissez… Vous êtes le seul de nos amis qu'il n'ait pas encore mordu !

- Il a essayé !

- Maintenant, il vous connaît et je sais que vous lui plaisez !"

Soit dit entre nous, je me moque comme d'une guigne de plaire ou non à Néron.

"Mais, Irma, je ne vois pas de rapport entre votre toutou et l'Écosse.

- Justement, Félix, il ne peut y en avoir. Les Britanniques exigent une quarantaine de six mois pour les animaux étrangers. Il n'est donc pas question d'emmener Néron avec nous !

- Ces insulaires, Irma ne seront jamais européens. Dommage, votre fauve eût été heureux au pays de la cornemuse. Il eût trouvé quantité de moutons à égorger et même dans les landes de Dartmoor, des poneys chevelus. Il aurait pu rencontrer le chien des Baskerville qui lui aurait administré une bonne leçon !

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lundi, 01 janvier 2007

C’est pas sorcier, Harry ! Le 7ème livre n’aura pas lieu – Gordon Zola - 2006

bibliotheca c est pas sorcier harry

- A quoi sert le mot sorcier aujourd’hui, je vous le demande ?
Murmures sans précision dans l’assemblée.
- Eh bien, il sert à engraisser les éditeurs de livres pour enfants ! Nous sommes devenus la principale attraction de millions de mioches de Poildus qui se ruent sur les insanités, les niaiseries que publie un auteur britannique à la mode !
- Moi, j’ai lu ses livres et ils sont rudement chouettes !
C’était Eskalathor, le jeteur de sorts, qui venait de parler.
Du haut de sa chaire (et tendre), Kolthar le fusilla du regard. La main qui tenait sa baguette tremblait de rage.
- Tu n’as pas honte, Eskalathor ?!
- Non.
- Tu devrais ! Cette JFK Bowling a ruiné notre réputation… Avec elle, les terribles sorciers que nous étions ne sont devenus que rigolade, des potaches à baguette, des héros de papier sans intérêt !

De nos jours à Pointe-à-pitre en Guadeloupe se tient la grande réunion annuelle de la M.E.S.T.U.P.U.M.P.O (Mages Et Sorciers Tous Unis Pour Un Monde Plus Occulte). La Guadeloupe n'a pas été choisie au hasard, le sujet principal de cette réunion étant le vaudou aujourd'hui. Mais un autre sujet bien plus important et bien plus grave va bouleverser l'assemblée: le succès mondial des romans de Harry Potter qui nuit énormément au sérieux des sorciers et autres mages. De nos jours plus personne n'a peur d'eux, ils sont devenus la risée de tous. Ainsi décident-ils d'agir et lors de cette réunion sera mis au point un plan des plus machiavéliques. La guerre est déclarée et la première action sera de voler le manuscrit des dernières aventures de Harry Potter qui devra être publié bientôt. Il faut que le monde comprenne que la sorcellerie n'est pas un jeu d'enfants.
Les événements paranormaux se multiplient un peu partout sur Terre. le manuscrit de l'écrivain JFK Bowling a été volé ne laissant aucune trace. A Paris le commissaire Guillaume Suitaume, expert en enquêtes incroyables, est mis sur l'affaire. Il doit absolument découvrir ce qui se trame et y mettre un terme.

Vous l'aurez compris: C'est pas sorcier, Harry! est une parodie de l'univers du petit sorcier Harry Porter sorti de la plume de l'auteur anglais J-K Rowling. Le récit prend la forme d'un thriller ésotérique avec un fort côté historique et mythologique (la Grèce antique, le Minotaure, le Labyrinthe de Dédale, le Roi Salomon etc.). L'intrigue est impeccable, mais là n'est pas le principal intérêt de ce roman. C'est évidemment l'humour et la parodie qui prennent la place principale de ce roman. Et en effet ce roman est réellement hilarant. On rit franchement au fil des pages, on s'amuse à déceler les nombreux jeux de mots (difficile de les trouver tous), et les notes en aparté de l'auteur sont bien réussies. La construction du récit est toujours délirante et très surprenante. Gordon Zola (est-ce son vrai nom?) manie sa plume avec beaucoup de réussite. Sceptique au départ, j'ai finalement fini le roman d'une traite.

Il est à noter que l'écrivain Gordon Zola n'en est pas ici à sa première disgression littéraire. C'est pas sorcier, Harry! est déjà le sixième thriller humoristique de la série du commissaire Guillaume Suitaume (chaque aventure est tout à fait indépendante l'une de l'autre). Les précédents volumes sont Les Suppôts de Sitoire, La Fausse celtique, Le dada de Vinci, Où est le Bec? et Mozart est là! Le secret des francs-maçons. Tous sont publiés chez l'éditeur français Le Léopard Masqué, seul éditeur de l'hexagone à être spécialisé dans le roman humoristique. Il est à noter que l'éditeur a intégré un jeu de pistes interactif dans le roman (indices trouvés dans le roman répondant à d'autres questions données dans le roman ou sur internet) qui permettra aux participants de remporter un voyage.

C'est pas sorcier, Harry! de Gordon Zola est une véritable chef-d'oeuvre d'humour insolent!

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Extrait: chapitre 5 Le Démon de Minuit

Le père Noël…

Un curé a le droit de s’appeler Noël… ne vous en déplaise.

Le père Noël, donc, fut réveillé en pleine nuit par un coup violent porté à sa croisée, un poing rageur qui martelait sa vitre. Il ouvrit un œil hagard encore éperdu de sommeil, se mit sur son coude gauche, renifla l’odeur de rance auquel il ne s’habituait pas et crut mourir de peur en voyant la trogne tordue qui s’écrasait sur la fenêtre de sa chambre, une tronche tout en mocheté, une sale gueule, une goule maléfique qui faisait une grimace à rendre jaloux un présentateur télé…

Pour ajouter à la magie noire de l’instant, une masse de cheveux désordre rendait l’apparition toute Gorgone (pas Zola), sortie tout droit des contes et légendes des pays où tout est laid, affreux, cauchemardesque ! Vous savez, les pays avec des fées à verrues et des faits avérés…

Le curé fit un signe de croix rapide en disant que sa dernière minute était arrivée quand il se rendit compte qu’il s’agissait simplement de la face de la mère Maurte, Adèle Maurte, la femme du charcutier ! Elle tambourinait sauvage, à coups redoublés et usait d’onomatopées inédites dans le dictionnaire des cochonneries (femme de charcutier oblige).

Le père Noël se leva précipitamment pour aller ouvrir sa fenêtre… Dans cette précipitation nocturne, impromptue et inopinée, il ne manqua pas de se prendre les pieds dans un tapis sournois tapi sur le sol ; il en résultat une chute spectaculaire (dite « la bûche de Noël »), et l’homme d’Eglise se retrouva avec son aube sur la tête… en pleine nuit !!! La mère Maurte n’en ria pas mais s’écrasa un peu plus le nez sur la vitre, transformant la vision en un tableau du Caravage. L’abbé, rouge de honte, cacha ses effets personnels, se remit sur pied avec le peu de fierté qui lui restait et ouvrit enfin la fenêtre à cette hideuse apparition. Sans le carreau, Adèle Maurte n’était guère plus avantagée, la patine du verre apportait même un peu d’amélioration au visage original, gommant les imperfections nombreuses qui allaient de la moustache mal épilée à la ride accusatrice, en passant par le nez vérolé, dévasté par une varicelle de jeunesse. Elle semblait avoir à peu près dans les cinquante-trois ans et deux mois. L’abbé exorbita (ce n’est pas cochon). - Que se passe-t-il, Adèle ?

- Excusez-moi, monsieur l’abbé… c’est terrible ! Un drame chez la famille Broilleur !

Interloquage.

Sammy Broilleur était un des plus gros notables de la région. Son usine de fabrique de fausses citrouilles et de balais de sorcières nourrissait une bonne partie de la région, nourrissait également diverses jalousies… L’abbé ne l’ignorait pas et imagina aussitôt le pire, une histoire de vengeance, peut-être avec du crime horrible, du décimage bourgeois !

- Il est arrivé quelque chose à monsieur Broilleur ?

- A sa femme.

- Lucette ?

Il n’en avait qu’une aux dernières nouvelles des potins villageois.

- Elle est morte ?

- Pas encore… mais c’est presque pire !

De plus en plus inquiet, le père Noël, qui ne croyait plus en l’autre depuis bien longtemps, enfila son costume (car il gardait toujours l’habit de prêtre à portée de son lit).

- Peut-être devriez-vous prendre un peu d’eau bénite, mon père…

- Pour quoi faire ?

L’Adèle hésita un instant.

- Cela ne peut pas faire de mal.

Que répondre à cela ?.....

...Au centre, sur un vaste lit, Lucette Broilleur paraissait dormir… Seul problème : elle était à un mètre au-dessus du matelas et tournait sur elle-même, plus roide qu’une justice d’autrefois !

La mâchoire du père Noël s’écrasa avec force sur ses charentaises… Tout accablé surprise !

- Voilà, monsieur l’abbé, ça fait plus de trois heures que ma femme tourne !

- Que s’est-il passé ?

- Aucune idée… J’étais dans mon bureau à l’étage inférieur quand j’ai entendu un grand cri en provenance de la chambre de ma femme… J’ai accouru quatre à quatre et je suis tombé sur… ça !

Le « ça » n’était pas très beau à voir.

Le regard du prêtre se posa sur Adèle Maurte mais personne ne daigna expliquer sa présence… Il se contenta d’un silence inspirateur de suspicion. …

…. S’armant de tout son courage, le père Noël se signa et grimpa sur le lit. Pour amorcer sa nouvelle incantation, il devait prendre la main du patient…

Comment faire avec une possédée qui tournait sur elle-même ? Une seule solution, la plus cavalière… Il sauta sur sa monture comme Saint-Michel sur le démon et agrippa les doigts grassouillets de sa « cliente » ! Le corps de Lucette Broilleur se mit à tournoyer de plus en plus vite emportant son cavalier dans un rodéo ridicule sous les regards atterrés (ou terre-à-terre) d’un auditoire subjugué. L’abbé ne lâcha pas prise et hurla son discours exorcisant :

- Au nom de la Très Sainte Trinité, de la Vierge Marie, de Sainte-Catherine, de Saint-Antonin, de la Cour Céleste, des Douze Apôtres, des Quatre Evangélistes, de la part des Neufs Chœurs des Anges, des Sept Béatitudes et de tout ce qui traîne de bon et de positif dans le coin, je vous ordonne de quitter ce pauvre corps ! Démons, Succubes, Incubes, Apéricubes, fichez le camp ! Retournez dans vos antres flamboyants ! Abandonnez cette bonne grosse à l’amour des siens ! Vade Retro Satanas et Diabolo !

Et ça tournait, tournait toujours… Tournait le manège des forces obscures, des choses d’en bas, des saloperies malignes ! Le ou les suppôts du grand cornu ne voulaient pas quitter cette grosse enveloppe terrestre… La prière d’exorcisme n’y faisait rien… Uriner dans un Stradivarius n’aurait pas fait mieux ! Le prêtre réitéra sa formule incantatoire mais l’enveloppe corporelle de Lucette Broilleur se mit à tournoyer plus vite encore... Le père Noël lâcha prise et s’en alla rouler dans un coin de la chambre… Plus de peur que de mal. Exorcisme raté ! La broche humaine reprit sa vitesse de croisière.

L’abbé se releva péniblement, faisant grincer ses articulations.

- Vous aviez raison, monsieur Broilleur, votre dame à l’air rudement occupée… M’est avis qu’ils sont plusieurs là-dedans, sauf vot’ respect.

- Ca ne doit pas beaucoup la changer, répliqua l’industriel avec tout le tact du mari qui mesure la frivolité de son épouse avec une règle à graduer les coups fourrés.

Le prêtre laissa passer l’ange noir.

- L’envoûtement a l’air très puissant… Vous avez noté des signes avant-coureurs ?

- C’est à dire ?

- Votre femme aurait-elle été victime de divers tracas dans les dernières semaines ? Un tel sort est souvent l’aboutissement d’une série de « malchances »… Sammy Broilleur jeta un œil de bœuf à la charcutière qui lui répondit d’un sourire qu’elle réservait aux gens bons.

- Pas que je sache.

Le père Noël se frotta le menton et souleva la paupière gauche… Il venait d’avoir une idée. Il se précipita sous lit…

Bingo !

Il en retira une citrouille de taille moyenne… une vraie, pas une en plastique sortie des usines Broilleur ; elle était sculptée avec art et finesse au point qu’on y reconnaissait le visage légèrement empâté de Lucette… et chose plus incroyable encore autant qu’étrange s’il en fut, le cucurbitacée était constellé d’aiguilles, une myriade d’épingles plantées dans le fruit, de toutes parts, du plantage sauvage, de l’aiguillette sorcière… Citrouille immangeable au risque de se percer le digestif ! Y’avait de l’esprit belzébutheur dans l’air, de la pensée vacharde, du diabolique vicieux ! Un petit malin (sans jeu de mots) cherchait des noises terribles à dame Lucette…

- C’est quoi ça ? s’effondra Broilleur.

- Une citrouille…

- Qu’est-ce que ma femme fait avec une citrouille sous son lit ? (1)

- C’est une technique d’ensorcellement classique… Votre épouse est totalement possédée !

- Qu’est-ce qu’on peut faire ?

- Trouver l’envoûteur !

Et ça tournait… tournait toujours…

(1) Car les deux époux faisaient chambre à part (NdA).

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Voir également:

- Mozart est là! Le secret des francs-maçons - Gordon Zola (2006), présentation et extrait 

vendredi, 06 janvier 2006

INDEX - Humour / Parodies

Borel, Petrus
- Le Croque-mort (1840), présentation et texte intégral
Boulle, Pierre

-
L'enlèvement de l'obélisque - Pierre Boulle (2007), présentation
Dard, Frédéric
- San-Antonio chez les Mac (1961), présentation
Denuzière, Maurice

- Un chien de saison (1979), présentation et extrait

Fellag, Mohamed Saïd
- Le dernier chameau et autres histoires (2004), présentation et extrait
Fielding, Helen


-

Le journal de Bridget jones (Bridget Jones's Diary, 1996), présentation

Gunzig, Thomas
- Kuru (2005), présentation
Jerome, Jerome K.

- Trois hommes dans un bateau (Three Men in a Boat, 1889), présentation et extrait
Leroux, Gaston

- Le fauteuil hanté (1909), présentation et extrait
Liebig, Etienne

- Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle (2006), présentation et extrait
Maistre, Xavier de

- Voyage autour de ma chambre (1794), présentation et extrait
Nicolas, Hervé
- L’affaire elfe : une aventure de Brakmâr le Viking (2007), présentation et extrait
Romains, Jules

- Knock ou le Triomphe de la médecine (1923), présentation et extrait
Zola, Gordon
- Mozart est là! Le secret des francs-maçons (2006), présentation et extrait
- C'est pas sorcier, Harry! Le 7ème livre n'aura pas lieu (2006), présentation et extrait

18:18 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : humour, romans humoristiques, parodies | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!