lundi, 22 octobre 2012

L'âge des méchancetés (Iyagarase No Nenrei) - Fumio Niwa - 1947

fumio niwa, litterature japonaise, l age des mechancetes, romans de societeDe toutes les sociétés et de toutes les cultures, le Vieux, une fois passé l’âge de l’utilité, ne cesse de devenir un fardeau pour sa famille.
Et c’est notamment le problème d’Itami qui accueille chez lui la grand-mère de sa femme, la vieille Umejo qui depuis son arrivée empoisonne la vie de tous les habitants de la maison. Il faut préciser qu’Umejo n’est pas une dame facile. D’un caractère acariâtre, elle n’hésite pas à voler les objets personnels des membres de sa famille avec une dextérité époustouflante pour une dame de son âge ou à interpeller grossièrement ses hôtes pendant la nuit, voire à leur lancer des malédictions.
A bout de nerfs en à peine trois mois, Itami décide d’envoyer la vieille dame chez une sœur de sa femme, vivant à la compagne depuis l’évacuation de sa maison après un bombardement ennemi. C’est ainsi que la vieille, attachée comme un sac sur le dos de sa petite-fille, est envoyée ailleurs.
La sœur est bien obligée d’accepter mais est aussi outrée du comportement familial de ses proches, étant qu’elle pauvre et vivant à la compagne vit bien loin du luxe d’une grande maison de Tokyo.
Et de toute façon, gare à tous, car on ne se débarrasse pas impunément de ses aïeuls.

L’âge des méchancetés de l’auteur japonais Fumio Niwa est un délicieux texte, drôle et féroce sur la vieillesse, et la place de celle-ci dans la société moderne. Ecrit en 1947 ce texte nous plonge dans le Japon de l’après-guerre, une période où tout le monde se devait de participer à la reconstruction du pays tout en envisageant un avenir certainement meilleur mais encore inconnu. Et dans une société dédiée au travail et à l’avenir, il n’y a guère plus de place pour ceux qui ne sont plus capable d’y participer. Et l’auteur se montre très cynique face à son sujet, défendant jusqu’à l’absurde les jeunes générations avant de leur faire payer le prix de leur égoïsme. D’un côté bien drôle, perspicace dans l’analyse des rapports à a vieillesse de la société moderne, mais le texte s’avère surtout bien méchant et cruel. D’ailleurs aucun des personnages n’échappera à la plume féroce de Fumio Niwa.

De nombreux passages en dérangeront plus d’un, certains propos feront froid dans le dos. Mais ouvrons les yeux et voyons autour de nous ! Ce qui est décrit n’est que vérité, peut-être juste un peu moins déguisé.

L’âge des méchancetés est un texte féroce sur la vieillesse, et la place de la personne âgée dans notre société.

A lire !

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Présente édition : traduit du japonais par Jean Cholley, Folio, 28 septembre 2006, 112 pages
ISBN-10: 2070339890 / ISBN-13: 978-2070339891

mardi, 12 juin 2012

Est-ce ainsi que les femmes meurent ? - Didier Decoin - 2009

didier decoin, litterature francaise, fait divers, 38 temoins, romans policiers, romans de societe, documentaireCatherine Kitty Genovese a été tuée un soir de mars 1964 dans le quartier du Queens, à New York, alors qu’elle rentrait seule chez elle après une soirée passée dans le bar où elle était employée. Son agression a été très violente, et au bout d’une demi-heure de lutte contre son assassin elle meurt au pas de sa porte.
Le lendemain on peut lire dans le journal : « Une habitante du quartier meurt poignardée devant chez elle. ». L’événement est finalement assez banal pour une ville telle New York. Le tueur, un psychopathe qui n’en est pas à ses coups d’essai, se fait d’ailleurs rapidement arrêter par la suite. Bref ce n’est là qu’un fait divers comme il y en a tant d’autres.
Un journaliste pourtant, Martin Gansberg, reçoit un tuyau de l’une de ses connaissances auprès de la police et va exploiter une affaire de prime abord anecdotique mais qui choquera durablement le pays tout entier.
L’assassin n’aurait pas agi seul, il avait des complices, de très nombreux complices… très exactement 38. Car en effet 38 personnes ont été témoins de la mise à mort de Kitty Genovese, de par les fenêtres de leurs appartements dans l’immeuble en face de la scène de crime, 38 qui ont vu, ou du moins entendu, cette agression qui a duré près d’une demi-heure. 38  qui témoignent des cris, des appels, supllices, et surtout 38 témoins qui ont préféré de ne pas intervenir pour sauver la victime, et qui n’ont appelé les secours que bien plus tard.
Y a-t-il une différence entre celui qui agît et celui qui laisse faire sans réagir ? Le plus coupable est-il le criminel ou l’indifférent ?

Le roman Est-ce ainsi que meurent les femmes ? de Didier Decoin reprend un célèbre fait divers d’outre-atlantique qui secoua l’Amérique dans les années 1960, celui du meurtre véridique de Catherine Genovese par Winston Moseley. A vrai dire il s’agît ici plus d’un documentaire que d’un véritable roman, les parties « inventées » ou romancées n’étant que très faibles face à l’ensemble du texte. Ce fait divers a été beaucoup commenté depuis les années soixante, car il met bien en évidence la lâcheté humaine et les différents mécanismes psychologiques qui font que dans ce genre de cas, finalement, que peu de gens interviendront pour venir en aide à une victime. Et pour mieux illustrer ce principe l’auteur se base sur la version du fait relaté à l’époque par le New York Times, et qui depuis se voit tout de même contestée et nuancée (notamment par le nombre de témoins crédibles bien inférieurs à 38 en réalité).

Le texte nous décrit donc dans un style très froid et souvent dérangeant les moindres détails de l’affaire, surtout concernant les actes de violence décrits quasi coup après coup, et cela dans une surenchère nauséabonde qui voit se succéder plusieurs agressions, meurtres et viols, certes toutes des histoires vraies, mais par lesquelles on sent un auteur qui semble vouloir délibérément choquer en jouant sur une autre tare humaine, celle du voyeurisme. Il m’a paru en effet difficile à comprendre pourquoi on devait assister à ces violences décrites de façon quasi chirurgicale, alors que le propos premier du texte semble être ailleurs, auprès de ceux qui n’ont justement rien fait. Et peu à peu les 38 témoins lâches se font éclipser par les violences de Winston Moseley, au point que j’en suis même arrivé à les oublier.
Mais peut-être est-ce aussi bien voulu, car si le titre se demande Est-ce ainsi que meurent les femmes ?, référence vraisemblable à Aragon et son Est-ce ainsi que vivent les hommes ? , Decoin nous montre justement comment ces hommes vivent dans la violence et la lâcheté, au détriment de ces femmes, les proies les plus faciles de toutes ces horreurs humaines.

Est-ce ainsi que meurent les femmes ? est un document fort dérangeant qui me semble avoir quelque peu raté son objectif. Alors évidemment on ne peut être que bouleversé par toute cette violence, cloué jusqu’à la dernière page, dégoûté même par l’ensemble… et dommage qu’un peu plus de finesse n’ait pas pu mieux faire la part des choses.

N.B. Ce roman a été adapté en 2012 au cinéma par Lucas Belvaux sous le titre de 38 témoins.

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Présente édition : Le Livre de poche, 5 mai 2010, 192 pages

mercredi, 07 septembre 2011

La prison ruinée - Brigitte Brami - 2011

brigitte brami, prison, romans de societe, litterature francaise, la prison ruineeBrigitte Brami a passé cinq mois en prison à Fleury-Merogis, le plus grand centre pénitencier européen dans la banlieue sud de Paris. Avant, elle était une jeune femme comme toute autre qui se rendait de temps à autre chez un psychiatre pour aller mieux. Pas de casier judiciaire, pas de passé délinquant, sauf peut-être un comportement trop empressant envers son thérapeute qui lui vaudra une condamnation à la prison ferme. Mais qu’importe son incarcération la changera du tout au tout. Elle connaîtra la séquestration, la cavale, les agressions multiples , les humiliations... et après : une vie à reconstruire.
La prison ruinée de Brigitte Brami est un récit sobre et magnifique, personnel et tellement universel sur le destin d’une femme et de son expérience d’incarcération. Loin des clichés du genre elle nous raconte la vie dans une société qui se crée derrière les barreaux avec ses règles, ses complicités, sa solidarité, ses amours... bref, un autre monde, pourtant si proche avec ses valeurs bien autres et d’autant plus réelles. Un monde duquel on ne ressort pas forcément indemne non plus lorsque ses valeurs se retrouvent à nouveau corrompues par la société du dehors.
Ce récit frappe et émeut tout en bouleversant toutes les idées préconçues sur le sujet. Et malgré ses quarante pages à peine, un livre presque aussitôt ouvert aussitôt lu, il marquera les esprits pendant encore bien longtemps.

Un récit à découvrir !

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Présente édition : éditions Indigène, 24 février 2011, 40 pages

jeudi, 17 février 2011

La Curée - Emile Zola - 1872

rougon-macquart, romans de societe, Emile Zola, litterature francaise, la cureeParis, Second Empire. Eugène Rougon a fait carrière en politique grâce à son soutien à Napoléon III. Son frère Aristide commence en bas de l’échelle, mais obsédé par le plaisir et l’argent, et cela malgré sa vie de débauche, il ne va pas tarder à faire fortune en spéculant sur les futurs terrains à bâtir à Paris. C’est en effet l’époque des grands travaux d’aménagement et d’urbanisation menés à Paris par le baron Haussmann. C’est la Curée, c’est-à-dire le dépeçage de Paris par les spéculateurs, des bourgeois véreux prêt à tout pour leur gain. Et Aristide Rougon, qui prendra le nom de Saccard en sera le meilleur exemple.


Pour ce second tome des Rougon-Macquart, La Curée, Emile Zola met en scène la bourgeoisie parisienne du 19e siècle, plus particulièrement lors des grands travaux de Napoléon III qui voulait faire de l’ancienne Lutèce la première capitale européenne. Et comment faire mieux que de tout détruire pour mieux reconstruire. Et évidemment ces travaux laisseront libre champs aux spéculateurs. Zola s’y attaque à cette classe de la société ne vivant que pour et par l’argent, en décrivant leur fascination du gain ainsi que leur vie scandaleuse. Et cela surtout autour du personnage de Aristide Saccard, ainsi que de sa compagne Renée, un personnage féminin très fort qui attache le lecteur d’un bout à l’autre du roman. D’ailleurs, comme à l’habitude chez Emile Zola, ce sont les personnages qui font le tout, sans compter cette incroyable reconstruction d’un Paris d’une époque durant laquelle le Paris moderne s’est forgé.

A lire, pour son ambiance de l’époque et ses personnages. Du grand Zola, dans un roman peut-être un peu moins connu.

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Présente édition : Editions LGF/Le Livre de Poche, 13 octobre 1967, 416 pages

Voir également :
Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
La Fortune des Rougon (1871), présentation
Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

jeudi, 20 janvier 2011

La Fortune des Rougon - Emile Zola - 1871

bibliotheca la fortune des rougon.jpgTout commence dans la petite ville de Plassans, au lendemain du coup d’Etat de la Commune qui va faire naître le Second Empire. Deux adolescents, Miette et Silvère, s’aiment dans un pays en plein trouble et leur histoire d'amour comme le soulèvement des républicains traversent le roman, mais au-delà d'eux, c'est aussi la naissance d'une famille qui se trouve évoquée : les Rougon en même temps que les Macquart dont la double lignée, légitime et bâtarde, descend de la grand-mère de Silvère, Tante Dide. Et entre Pierre Rougon et son demi-frère Antoine Macquart, la lutte rapidement va s'ouvrir.

La Fortune des Rougon, publié en 1871, est le premier tome de la vaste saga familiale d’Emile Zola qu’est les Rougon-Macquart, un véritable chef-d’oeuvre de vingt tomes nous présentant à travers les membres d’une famille les différentes facettes de la société française de l’époque. Ce premier roman passa pourtant inaperçu et il faudra attendre la parution de L’assomoir, six années plus tard, pour que Zola connaisse le succès et la reconnaissance populaire pour son oeuvre.
Dans ce premier roman, l’un des plus intéressants sans pour autant faire parti des meilleurs, Zola nous conte les origines de cette famille et son évolution à travers le temps, se concentrant sur de multiples personnages, qui pour la plupart reviendront dans d’autres romans de la saga. Et cette famille sera victime de tous les torts de la société, par son ambition et son renoncement à ses idées, au point qu’ils auront raison de l’amour de deux enfants pourtant nés pour s’aimer. Et malgré leurs défauts, impossible de ne pas s’attacher à eux. Le lecteur est véritablement entraîné à la suite de ces multiples histoires. Certains passages impressionnent et émeuvent, mais dans l’ensemble il s’agît bien d’une introduction, une introduction digne du chef-d’oeuvre qui va suivre et qu’on a hâte de redécouvrir.

La Fortune des Rougon est un vaste roman, l’origine de l’un des plus grands cycles littéraires que sont Les Rougon-Macquart.

A lire !

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Présente édition : éditions Le Livre de poche, 25 février 2004, 475 pages

Voir également :
Les mystères de Marseille (1867), présentation et extrait
Thérèse Raquin - Emile Zola (1867), présentation et extrait
- La Curée - Emile Zola (1872), présentation
Le Rêve - Emile Zola (1888), présentation et extrait

dimanche, 16 janvier 2011

Je suis mort. Et alors ?... - Philippe Bouvard - 2009

bibliotheca je suis mort et alors.jpg"Je suis mort hier. Au seuil de l'éternité, j'ai déjà mesuré le monument de bêtises qu'on édifie à chaque fin d'existence. Moi, le premier. Encore que, par superstition, j'évitais le sujet. C'est à destination des survivants provisoires que j'ai donc décidé de tenir, durant ma première année d'éternité et avant d'être gagné par la routine posthume, mes carnets de mort."

Comment pouvoir tout dire ? Mieux vaut être mort ! Ainsi le journaliste et écrivain français Philippe Bouvard nous présente son oeuvre posthume... alors qu’à l’aube de ses 80 ans il est toujours bel et bien vivant. Ainsi, avec beaucoup d’humour noir, l’auteur nous raconte sa mort, ses funérailles, sa solitude éternelle dans le cercueil, ses voisins muets, et ses souvenirs qui eux remontent à la surface. Cette éternité qui l’attend est aussi l’occasion pour l’auteur de faire de multiples réflexions que ce soit sur l’âge, la maladie, Dieu, la famille et le monde. Mais heureusement que l’auteur a pensé à faire enregistrer sa première année d’enterrement, pour ainsi nous faire partager tout cela. Et finalement en parlant de la mort, Philippe Bouvard nous parle surtout de la vie et de sa valeur.

Je suis mort. Et alors ?... de Philippe Bouvard est une ode à la vie, décrite avec beaucoup d’humour.

Un vrai plaisir de lecture.

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Présente édition : Editions J’ai Lu, 5 janvier 2011, 192 pages

mercredi, 17 novembre 2010

15 ans, clandestine - Loriane K. - 2008

bibliotheca 15 ans, clandestine.jpg"Je m'appelle Loriane, j'ai aujourd'hui 15 ans.

J'ai commencé ce journal il y a un peu plus de deux ans. Il était comme un confident. Je n'ai jamais pu parler de mon histoire à quelqu'un d'autre."

C’est ainsi que débute le journal de Loriane, angolaise et établie en France avec sa famille depuis qu’elle a sept ans. Elle vit en banlieue, son père et ouvrier, sa mère s’occupe des trois enfants… et Loriane tente de mener une vie des plus normales. Sauf que Loriane n’est pas une adolescente comme les autres : malgré sa scolarisation depuis plusieurs années et son intégration dans la société française, elle n’a toujours pas de papiers ! Ni elle ni toute sa famille, son père membre du Parti indépendantiste cabindais s’est vu refuser à plusieurs reprises le statut de réfugié politique, et ainsi toute cette famille vit dans la crainte d’être expulsée d’un jour à l’autre du territoire français.

Ce journal intime commence le 25 décembre 2005, Noël, suite à un énième refus de l’administration afin de régulariser cette famille. Et ainsi, à partir de là, Loriane nous conte son quotidien fait de craintes multiples : celles d’un contrôle policier, celles de la précarité quotidienne et d’un avenir qui refuse de se tracer. Et malgré cela elle essaie de vivre comme tout le monde, comme si de rien était, avec ses amies françaises dans un lycée français, dans l’attente d’une très hypothétique régularisation…

15 ans, clandestine est un témoignage choc de ce qu’endurent ces sans-papiers dont on entend tant parler dans les médias. Mais ici il ne s’agît d’une vue globale du problème mais bien d’une vision très subjective de cette réalité. Le désespoir, la crainte, la précarité… sont tant d’éléments qui minent le quotidien de ces personnes en plein désarroi face à une administration au visage bien inhumain. Le regard de cette jeune fille sur ces événements choque par l’opposition entre son statut que l’on croit exceptionnel et sa vie finalement si normale. Et il ne s’agît guère de fiction, même si on se doute que le journal original ait été quelque peu retravaillé par l’éditeur. Et c’est un réel plaisir de découvrir cet autre point de vue, si peu connu hélas.

A noter que ce livre est également paru sous le titre de Clandestine : Le journal d'une enfant sans papiers.

15 ans, clandestine est un témoignage poignant sur ce que vivent les sans-papiers dans la société française, une vie faite de craintes et de précarité.

A découvrir !

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Présente édition : avec la collaboration de Christelle Bertrand, éditions J’ai Lu, 13 octobre 2010, 285 pages

 

vendredi, 29 octobre 2010

La Croisade des enfants (Cruciada copiilor) - Florina Ilis - 2005

bibliotheca la croisade des enfants.jpgTout avait pourtant bien commencé. Un groupe d’enfants attend sur le quai de la gare de Cluj-Napoca, en Transylvanie, pour partir vers la mer Noire, en colonie de vacances. Le train arrive, ils embarquent… mais le train n’arrivera pas à destination.
L’histoire est incroyable et ne devait au départ être qu’un jeu. Mais tout cela aura des conséquences encore insoupçonnés par ces jeunes. Aidé par Calman, un Rom ayant grandi dans la rue, les enfants vont prendre le contrôle du train et le détourner. Le but premier était de s’amuser et de jouer un tour à cette société des adultes qu’ils détestent tant. Mais très vite le sérieux l’emporte et les enfants vont organiser dans ce train leur propre vie, une nouvelle forme de société, tout cela sous les yeux médusés et déconcertées des autorités et des médias. Et le tout devient très vite une affaire d’état.
On évoque la présence d'un groupe de terroristes voulant déstabiliser le gouvernement ; on pense par la suite à des malfrats, des trafiquants en tout genre - hypothèse encouragée par l'arrivée massive d'enfants des rues sur les lieux, qui demandent la liquidation des orphelinats et des foyers d'accueil. Les médias, la police, l'armée, les professeurs ou les parents, la société entière, semblent incapables, pour un temps, de mettre fin à la " croisade des enfants ", qui exigent le respect de leurs droits et de leurs libertés.
Or tous savent que cette situation ne peut pas durer, et que son dénouement se fera forcément de façon tragique…

La Croisade des enfants est un roman déconcertant de l’écrivain roumaine Florina Ilis, publié initialement en 2005 et traduit en 2010 en français. Le succès critique a été immédiat, et pour cause ce roman excelle à plus d’un titre.
Isoler des enfants en leur faisant réinventer la société n’est pas neuf, presque classique, et pourtant cela impressionne toujours autant. Une forte critique est évidemment portée contre la société roumaine post-communiste, victime d’un chaos immense depuis sa révolution et qui a laissé derrière toute une jeunesse déboussolée sans repaires ni exemples, et qui tente tant bien que mal de survivre. Mais cette critique va bien au-delà des frontières roumaines, et nombreux sont ceux qui s’y retrouveront.
Le lecteur découvre ainsi peu à peu cette société roumaine si peu connue à travers une histoire qui le bouleversera.
Le récit est porté par des personnages très nombreux, bien étoffés et agissant tous en fonction de leur propre personne. L’écriture est riche, le style très beau et le rythme donné à l’histoire est effrénée, dû surtout à une structure sans chapitrage, ni même parfois de phrases complètes. Le tout se lit d’un coup, sans pause, et le lecteur sera facilement happé par ce récit.

La Croisade des enfants de Florina Ilis est un roman hors normes, impressionnant à plus d’un titre, qui emportera le lecteur à un rythme fou à la découverte de la société roumaine et de ses nombreux dilemmes et conflits.
 
Un livre que l’on ne peut que recommander !

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Extraits :

D’après la grande horloge du quai entre les voies deux et trois, consultée par le cheminot au petit drapeau jaune, il était plus précisément quatorze heures vingt et une minutes, il allait arriver pile pour donner le signal de départ à l’express 632 pour Bucarest, Calman n’avait pas besoin de regarder l’heure pour savoir, d’après les gestes des cheminots, que le train s’apprêtait à partir, il avait presque persuadé Le Manchot de prendre avec lui l’express et d’aller ensemble à Bucarest, la portière de la voiture cinq était encore ouverte, il ferait d’abord monter son ami au pied tordu, puis il sauterait, lui aussi, c’est le plan qu’il avait conçu en regardant longuement le train des enfants sur la voie trois, examinant avec curiosité ces enfants propres, bien soignés, bien nourris, joyeux, seuls Bogdan et Octavian ne semblaient pas avoir été gagnés par la gaieté des autres, ils se faisaient du souci pour leur ami Cazimir qui n’était pas encore arrivé et, sans l’avouer à Bogdan, Octavian pensait encore à ses lunettes de plongée, Comment sa mère avait-elle pu négliger une chose aussi importante ? ! La mère d’Octavian avait totalement oublié cette histoire de lunettes, préoccupée par ses cheveux, que dans sa hâte elle n’avait pas coiffés, et elle souriait bêtement, comme une écolière, sous le regard bleu et froid du père d’Alina, soucieux de la façon d’aborder la prof principale pour lui demander de ne pas laisser sa fille aller dans l’eau ! Est-ce que quelqu’un a des nouvelles de Cazimir ? la voix de l’enseignante couvrait le brouhaha des enfants et des parents, Son père doit l’amener dans sa bmw, répondit une voix frêle dans le groupe des enfants, Mademoiselle, les quatrièmes sont déjà montés dans le train ! annonça un autre, à tête de Harry Potter, mademoiselle Ileana apprenant à cet instant que le père Andrei, responsable des quatrièmes, avec la prof principale pendant la période de la colonie de vacances, s’était déjà installé dans le train avec les élèves, souriait intérieurement, parce que l’effort qu’elle avait fait, pour s’imaginer le professeur de religion, si ardemment dévoué à la foi, en short et T-shirt avait lamentablement échoué : le professeur de religion, ou le père, comme disaient les élèves, était invariablement vêtu du même complet noir, Irait-il en colonie de vacances avec le même costume ? !

Cazimir portait, pour sa part, un short blanc et un maillot blanc à rayures noires, la tenue de footballeur de david beckham, son idole, avec le numéro 23 dans le dos, celle du footballeur anglais transféré en Espagne – son père la lui avait rapportée de Barcelone –, mais sur la banquette arrière du taxi il était triste, bien que sa mère l’eût assuré qu’ils étaient tout près de la gare et qu’il ne raterait pas son train, il était triste parce qu’il avait loupé l’occasion d’impressionner ses camarades en descendant de la bmw gris métallisé dernier modèle, vêtu de sa tenue de david beckham toute neuve, jamais il n’avait autant souffert, même pas quand quelqu’un de l’école lui avait volé le poster d’adi mutu, mais il n’y avait plus de temps pour la tristesse et les regrets ! le taxi venait de s’arrêter devant la gare dans un crissement de pneus, Vite ! l’encourageait sa maman ! […]

Invisible à ses camarades et accablé de tristesse, Cazimir descendit de la dacia blanche et poussiéreuse du chauffeur de taxi si bien intentionné, qui avait déployé tout son savoir de professionnel pour amener le petit beckham à la gare et que la maman avait récompensé avec générosité pour ses efforts, Penser aux vacances à la mer, loin des parents, fit cependant revenir sur le visage de Cazimir toute sa sérénité d’enfant, d’autant qu’il ne pouvait pas apparaître devant ses camarades en faisant la tête comme une fille !
[…]

Personne n’avait la moindre idée de l’ampleur de l’opération subversive qui se déroulait dans le paradis du monde des enfants, interdit aux grandes personnes, Le monde des adultes, tel un gulliver endormi dans l’irrévocable configuration anatomique favorisant les grands par rapport aux petits, les forts par rapport aux faibles, ne donnait pas le moindre signe d’un soupçon de la conspiration enfantine qui se préparait en sa marge ni du fait que d’une manière tout à fait imperceptible le monde venait soudain de dévier de l’histoire, acquérant une sorte d’indépendance ludique par rapport au cours généralement établi des choses, Et ceux qui auraient dû être les premiers à saisir cela, et éventuellement prévenir ce changement d’aiguillage de l’histoire, les professeurs de l’école générale numéro 10, débattaient toujours du caractère des sanctions dans le cas des élèves turbulents de cinquième et de Tiberiu, sans être perturbés par l’agitation intense dans leur voisinage, la punition, devait, selon les dires de madame Constantinescu, impliquer quelque chose d’exemplaire qui atteignît le niveau moral conscient qui existait déjà à l’âge de douze ans, un niveau qui dépendait autant de l’identité d’élève de l’enfant que de son début d’identité formateur, en tant qu’individu, mademoiselle Ileana essayait d’imposer avec une fermeté toujours plus accentuée sa théorie personnelle selon laquelle l’élève devrait être traité sur un pied d’égalité quand les professeurs sont obligés, dans certaines circonstances, d’être par-dessus tout éducateurs, Mais nous sommes tout le temps éducateurs, ma chère Ileana, même quand nous leur parlons des combats entre Grecs et Spartiates ! lui expliqua madame Domide, la prof d’histoire, Ces discussions sérieuses sur les élèves ennuyaient Armand Pelaghia, reçu à son examen de pédagogie parce qu’il avait su se faire bien voir du professeur, une teigne par ailleurs, mais qui, assiégée par sa cour incessante, avait fini par le faire passer ! Cependant, en adepte convaincu de la discipline sévère, il ne comprenait pas pourquoi il fallait autant de parlottes pour décider, à titre de sanction, de dix tours de terrain, de deux cents pompes ou de douche froide pendant une semaine, tous types de sanctions que l’entraîneur de football administrait généreusement aux garçons dont il s’occupait au club de football, Qu’est-ce que ça donnerait des pompes dans un train en marche ? Ou alors sur la plage, au bord de l’eau, avec les vagues qui déferlent sur le sable en mouillant la poitrine ? il faudrait qu’il essaye ça ! Les membres du corps enseignant de l’école générale numéro 10, ainsi donc préoccupés par les aspects pédagogiques de leur métier ou dans le cas d’Armand Pelaghia par les frissons d’expériences nouvelles, ignoraient complètement ce qui se passait de façon muette et subversive dans le monde lointain des enfants, le changement d’aiguillage de l’histoire accentuant à chaque minute la distance invisible et inexorable qui les séparait de leurs élèves.

Si les professeurs de l’école générale numéro 10 ne soupçonnaient rien du bruissement vaguement menaçant du monde des enfants, on pourrait dire la même chose des autres enseignants qui se trouvaient dans le train, accompagnant les élèves des autres collèges de Cluj tout comme ceux des villes du nord-ouest du pays, Baia-Mare, Satu-Mare et Oradea, C’était comme si le monde entier avait insensiblement commencé à changer d’aspect, sans que cela soit accessible à la perception habituelle, les adultes continuant à surveiller les enfants persuadés que la pellicule pleine de vivacité qui se déroulait sous leurs yeux n’était que le film habituel de jeux d’enfants, déclenché par la joie des vacances libres de contraintes, alors qu’en fait la véritable représentation à laquelle participaient les jeunes avait lieu dans une dimension éloignée et invisible aux grandes personnes et figurait, avec une gravité enfantine et inflexible, un jeu inédit, la conquête d’un train, et, effectivement, les enfants continuaient de se comporter à leur manière habituelle, les garçons tiraient les cheveux des filles, glissaient des doigts impatients sous les petite robes, les professeurs trouvaient les filles plus sérieuses, elles échangeaient des chuchotements à propos de choses mystérieuses, exhibant de menus objets magiques, roses et brillants, qui étaient supposés exciter l’envie de celles qui n’en possédaient pas, nouant et dénouant des amitiés dans un tourbillon vertigineux de sentiments, chantant et riant à tout propos, comme si elles n’avaient pas su qu’au-delà de la scène de la même pièce Les Enfants soyez sages ! que les adultes et les enfants jouaient invariablement, les véritables acteurs, en coulisses, se préparaient sur la pointe des pieds pour un spectacle inédit que tous les jeunes attendaient le souffle coupé, Les enseignants les regardaient comme les enfants qu’ils étaient encore quelques heures auparavant, exactement comme lors d’un hold-up dans une banque, quand les agents de surveillance continuent de visionner sur leurs écrans des images anciennes du coffre-fort, où tout a l’air normal, mais ce qu’ils voient n’est qu’un enregistrement antérieur, l’un des braqueurs, génie de l’informatique, ayant réussi à pénétrer dans le système du service de surveillance et de protection pour remplacer les images transmises en direct devant le coffre-fort, par quelque chose qui n’avait pas lieu, les enseignants qui se trouvaient dans le train des enfants visionnaient de la même façon des enregistrements anciens avec des élèves dont ils connaissaient tous les comportements alors que ceux-ci se soustrayaient aux regards vigilants des professeurs, dessinant avec une naïve innocence un chemin parallèle dans l’histoire et provoquant, sans le savoir, une transfiguration du monde, Les conducteurs du train qui se consacraient à la routine nécessaire à leur métier ne se doutaient nullement de ce qui allait arriver, à leur grande fierté et honneur, leur train, sans être un train japonais, s’inscrivait avec précision dans les limites normales du graphique de la feuille de route, Des soupçons, les voyageurs de l’express de Bucarest n’en avaient aucun, eux non plus, qui aurait pu savoir que dans le train suivant à une demi-heure, à vingt-huit minutes très précisément, il se tramait quelque chose d’aussi insolite que le renversement de l’ordre préexistant du monde, même les habitants des villages le long desquels les deux trains passaient à toute vitesse sans se rejoindre ne se doutaient de rien, pas plus que les parents qui avaient envoyé leurs rejetons en colonie de vacances et qui, par cette chaude après-midi d’été, étaient retournés vaquer tranquillement à leurs occupations quotidiennes, les mères, certes, un peu plus soucieuses, c’est normal, c’est le devoir d’une mère de se faire du souci et, pourtant, malgré tout, elles n’avaient pas, elles non plus, le plus vague soupçon des mouvements belliqueux de leurs enfants, Qui aurait pu savoir ? Dans les commissariats de police, on recevait parfois des coups de fil pour signaler des attentats terroristes plus ou moins imaginaires – à cause d’un ancien attentat devant un lycée de Bucarest, on s’était mis à traiter ces appels avec un peu plus de sérieux –, mais, en dépit des sources, des spécialistes et des analystes de la police, aucune information quelle qu’en ait été la nature, classée ou secrète, n’avait été confirmée à cette heure, à propos d’une croisade des enfants, de telles informations ne figuraient dans aucun dossier de la police ! Au Service roumain de Renseignements, qui se charge de réunir des informations et, parfois, selon les besoins, d’en fabriquer, un tel renseignement n’existait même pas dans l’imagination professionnelle des employés, et pour ce qui est du Collège national d’études des archives de l’ancienne Securitate, qui se préoccupait essentiellement du passé, du présent et de l’avenir, les enfants du train, nés après 1989, ne s’inscrivaient pas dans les obligations sacrées et politiques des activités de ses membres, Qui donc aurait pu savoir ce qui se passait dans le monde des enfants ? Cette tentative de conquête d’un train n’avait pas fait l’objet d’un ordre du jour au Parlement, qui se trouvait cependant officiellement en vacances, même lors des dernières séances de la session à peine achevée, les parlementaires les mieux renseignés, même ceux qui avaient eu par le passé des relations spéciales avec la Securitate et étaient d’habitude les premiers informés, n’avaient eu aucune nouvelle de ce mouvement subversif des enfants, et les membres du gouvernement, assaillis de toutes parts par les grands problèmes du pays, n’avaient aucune obligation légale ou statutaire de surveiller les jeux innocents des enfants, si même le ministre des Transports avec tout son ministère, dont dépendait le chemin de fer, n’avait pas la moindre idée du détournement d’un train de vacances allant à la mer ! même dans le cadre du service de renseignements du ministère de la Défense, le travail de classement des données se déroulait normalement, rien d’inhabituel, et jusqu’à cette heure aucun rapport officiel d’aucun bureau des organes de l’Etat ne signalait l’existence d’un mouvement subversif dans le train de vacances des enfants qui avançait sur la voie ferrée au rythme du graphique horaire normal, Il était clair que la presse, elle non plus, ne pouvait être au courant de quelque chose qui se passait dans une réalité parallèle et invisible au monde des adultes ! Pavel Caloianu lui-même, un journaliste, qui se trouvait dans l’express de Bucarest avec vingt-huit minutes d’avance sur le train des enfants, ne pouvait prévoir ce mouvement téméraire, bien que – nous devons le reconnaître – Pavel ait fait une allusion absurde au pouvoir de l’innocence et à la croisade historique des enfants ! Mais pour lui la croisade des enfants n’était qu’une métaphore sans lien à la réalité immédiate et si lui, qui avait un véritable réseau d’informateurs dans tous les secteurs de la société roumaine, ne savait rien de concret sur les intentions des enfants, alors quoi d’étonnant qu’aucun journal de ce jour n’ait écrit un mot sur la croisade ? Il semblerait que par l’énumération sommaire de ceux qui ne soupçonnaient rien de ce qui allait se passer, tout ce qui pouvait avoir un lien avec le monde des enfants du train de vacances ait été passé en revue, il n’y a qu’une seule conclusion à ce premier rapport, préliminaire et officieux : aussi bien les parents des enfants que leurs professeurs, aussi bien l’Etat avec les organes habilités par la loi pour prévoir les dangers et protéger l’intégrité des gens que les médias roumains et internationaux n’avaient le plus vague soupçon de la manière dont avait insensiblement commencé la transfiguration du monde.
[…]

Dans le train des enfants se déroulait un véritable festin et toutes les mères auraient certainement été enchantées de voir que leurs efforts culinaires, leurs casse-croûte, élaborés avec art, n’avaient pas fini, comme bien souvent, dans une poubelle ! sandwichs au fromage fondu, au cascaval, au jambon ou à la viande séchée, garnis de salade verte, de cornichons et de tomates, cuisses de poulet rôties, chiftele, schnitzel, chocolat, noisettes, bananes, pommes, biscuits fourrés, pop-corn, sticks, snacks, jus de fruits, eau minérale passant de main en main, comme les enfants avaient faim, rien de ce qui avait été préparé à la maison n’échappa à leur ripaille, Calman, le pistolet automatique posé en travers sur ses genoux, mangeait avec les enfants, il mordait avidement dans un sandwich au jambon, chassant de son esprit l’image d’une mère qui avait coupé les tranches de pain, les avait beurrées, puis avait disposé les tranches de jambon, la salade, le tout dans une cuisine reluisante, avec carrelage au sol et carreaux de faïence aux murs, avec le soleil brillant à travers les rideaux, délicieux ! c’est Sonia qui lui avait donné le sandwich et une partie de ce qu’imaginait Calman était réelle, si ce n’est l’image de la mère, c’était la grand-mère qui avait fait ces préparatifs avant le départ ! il sourit à Sonia en dévorant, donnant satisfaction aux bêtes sauvages affamées qui lui rongeaient l’estomac, de la main gauche il tenait la crosse de l’arme sur ses genoux, heureux, comme si, tout d’un coup, Dieu était revenu de son monde éloigné pour le voir, le montrer du doigt à tous les anges et aux hiérarchies célestes en leur disant – c’est Calman ! Le fils de Stela, l’infirme ! se persuadant qu’il ne rêvait pas, Calman regarda les enfants autour de lui dans le compartiment mal éclairé, son arme sur les genoux, savourant le goût délicieux du sandwich et Sonia lui demanda, confirmant la réalité de son rêve, Tu aimes bien ? Oui ! Stela, l’infirme l’avait mis au monde pour être un chef, pas n’importe qui ! les frères Nedelea n’avaient pas encore appris que, dans la zone d’égouts de Calman, personne ne devait fourrer son nez ! et c’est lui encore qui allait montrer à ces morveux comment est le monde ! le véritable monde, son monde à lui ! il leur expliquait entre deux bouchées que le train était à eux, qu’ils devaient penser à ce qu’ils allaient réclamer aux grandes personnes ! le premier à avoir compris l’idée de Calman fut Bogdan, Une liste de revendications ! enchérit-il en complétant et élucidant ce qu’avait essayé de dire Calman, Nous devons établir une liste de revendications ! Oui ! Oui ! l’explication de Bogdan leur plut à tous, déchaînant l’imagination de chacun, privilégiant les rêves au détriment de la réalité, Qu’on nous mette internet à l’école, qu’on n’ait plus de cours d’histoire, ni de roumain, alors comment sauras-tu écrire correctement, hein ? c’est nul ! alors qu’on n’ait plus madame Constantinescu ! et qu’on nous donne des ordinateurs ! que les cours durent dix minutes et les récréations cinquante ! qu’on ait davantage de vacances, moi, je veux un pistolet automatique ! moi je veux voir ceux de 3rei sud-est ! kylie minogue ! non, blue ! tais-toi donc ! qu’on fasse un voyage en Amérique ! wow ! des hélicoptères black hawk ! un balai marque nimbus 2000 ! et une cape magique ! qu’on n’ait plus de cours de religion ! qu’on ait une discothèque à l’école ! un ballon de foot avec un autographe de david beckham et des billets pour les matchs du Real Madrid ! moi, je veux une bmw ! un téléphone mobile ! avec appareil photo numérique ! Mais dans toute cette euphorie innocente de la condition enfantine, qu’exprimaient des désirs situés bien au-dessus du plafond de la réalité, le seul peut-être qui connaissait les limites entre le rêve et la vie, sachant exactement ce qu’il allait réclamer aux policiers, c’était Calman ! Il allait demander la liberté pour tous les enfants des rues enfermés dans des centres de placement, aucun ne s’y trouvait bien, ils aimaient la rue et la vie au-dehors, pourquoi voulait-on les garder là-bas ? pour les vendre à l’étranger ? et les premiers qu’il voulait libérer c’étaient ceux du foyer de Sinaia, là où se trouvait Margareta, sa sœur, dont il avait été séparé une nuit par un des maquereaux du Baron, et pour humilier Calman le proxénète avait obligé la fille à le sucer en sa présence, puis, comme si cette humiliation ne suffisait pas, quand la fillette de sept ans s’était évanouie, il avait exigé la même chose de Calman, celui-ci avait fait semblant d’y prendre plaisir, et au moment où le mac s’y attendait le moins il la lui avait mordue de toutes ses forces, puis, poursuivi par l’écho des hurlements enragés du proxo, il avait filé à toute allure, il n’avait plus revu Margareta depuis cette nuit-là, il avait juré de la retrouver et de se venger cruellement de ce salaud, En payant grassement des renseignements, Calman avait appris que sa sœur avait été placée au foyer de Sinaia ! Ça n’était sûrement pas très loin de l’endroit où ils s’étaient arrêtés ! En dehors de Calman, la seule à savoir vraiment ce qu’elle voulait c’était Alina, mais peut-être les policiers ou les grandes personnes ne seraient-ils pas en mesure de réaliser son désir, de toute façon elle n’en avait qu’un seul, que sa maman revienne ! elle avait quitté le pays avec un étranger, un Saxon, lui avait-on dit, et sa maman était Saxonne, elle aussi, Alina se rappelait qu’elle avait appris l’allemand quand elle était petite, mais depuis que sa maman l’avait abandonnée elle ne le parlait plus qu’en rêve, quand une belle femme à qui elle avait pris l’habitude de dire maman – bien qu’Alina n’eût guère de souvenirs de sa mère – s’adressait à elle exclusivement en allemand ! Meine Liebe ! les policiers pourraient la ramener ! elle ne croyait pas que sa maman ne l’aimait plus, elle savait qu’elle n’était pas méchante, comme sa grand-mère voulait le lui faire croire, papa n’en disait jamais de mal, en fait, il n’en parlait jamais ! Alina aimait toujours sa maman, elle attendait tous les soirs, quand papa la mettait au lit, qu’elle vienne, elle aussi, lui donner un baiser de bonne nuit, elle sentait dans son sommeil ses lèvres lui frôler la joue, Gute Nacht, mein Schatz ! puis elle lui chantait, jusqu’à ce qu’elle s’endorme Funkel, funkel, kleiner Stern/ach wie bist du mir so fern/wunderschön und unbekannt/wie ein strahlender Diamant/Funkel, funkel kleiner Stern ! et elle murmurait l’autre prénom, celui qu’on ne lui donnait jamais, Schlafe Clarisa, schlafe ! et récitait une prière, Abends will ich schlafen gehn, vierzehn Engel um mich stehn : Zwei zu meinen Häupten, zwei zu meinen Fussen, Alina s’endormait avant de se souvenir de la fin, bercée dans son sommeil par la langue allemande, une langue qui devait être, ainsi qu’elle se l’imaginait, celle des rêves et de l’amour, à l’école elle n’apprenait pas l’allemand, son père l’avait inscrite, sans lui demander son avis, en anglais et français, donnant comme raison – Tu dois apprendre l’anglais, on parle anglais partout dans le monde ! Et le français, le français est une belle langue ! Oui ! Alina Clarisa savait ce qu’elle souhaitait, elle voulait qu’on lui rende sa maman, voilà ce qu’elle voulait !

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Présente édition : traduit du roumain par Marily lle Nir, Editions des Syrtes, 495 pages

21:32 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Ilis, Florina | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : florina ilis, litterature roumaine, romans de societe, roumanie | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 12 octobre 2010

Le cercle des cendres - Balthasar Thomass - 2010

bibliotheca le cercle des cendres.jpgQui est Friedhart Stahl, cet aventurier qui s'installe dans une famille de Munich pour devenir l'amant de la mère et le complice du fils de dix ans, sous le regard silencieux du père ? Pourquoi cet homme solitaire retourne-t-il sur l'île de Lanzarote, poursuivant un rêve qui pourtant avait déjà échoué ? Des années plus tard, le jeune garçon de Munich est devenu adulte. Parti sur les traces de Friedhart disparu, il essaie de renouer les fils de la vie de celui qui l'a sorti de l'enfance, mais aussi qui a brisé sa famille.

Le cercle des cendres de l’écrivain français Balthasar Thomass nous raconte la vie d’un homme, à travers le temps, et l’implication de celui-ci dans la vie d’une famille munichoise. Le juene garçon, témoin, revient sur le passé pour réussir à cerner cet homme, son histoire et son passé. Il s’agît d’un premier roman, puissant et porté par une écriture magnifique et très fluide, qui revient ainsi, au-delà du portrait personnel, sur celui d’une Allemagne qui se relève de la guerre, sa culpabilité de l’après-guerre, ses espoirs et désillusions des révoltes et libérations sexuelles et les doutes qui envahissent les générations à venir. Le portrait donné du personnage Friedhardt Stahl est saisissant de profondeur. Le narration nous en fait voir de multiples facettes, laissant de nombreuses part d’ombre (le narrateur étant le jeune garçon devenu adulte et n’a pas pu témoigner de tout). Par là le portrait plus familial du roman en devient encore plus fort avant de s’élargir même à toute la société. Ce premier roman a donc tout pour être une parfaite réussite, le lecteur hélas s’y perd de temps à autre, ne voyant pas toujours où l’auteur souhaite réellement le mener.

Le cercle des cendres est un magnifique premier roman de l’écrivain Balthasar Thomass, un roman bouleversant qui porte son lecteur à travers le passé récent de l’Europe.

A découvrir !

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Extrait :

1999

Je n’ai jamais vu la maison de Friedhart Stahl. On disait que c’était la plus belle de toutes – ma mère me l’avait répété maintes fois. Il l’avait conçue et construite seul – ou plutôt il l’avait rénovée, mais ce goût, cette vision qui lui étaient propres en faisaient sa création. C’était l’œuvre de sa vie, son enfant et son testament. Il l’avait dénichée lui-même, accrochée à une pente rocheuse surplombant la mer, sur cette île désertique. Et elle était devenue sienne, juste parce qu’il l’avait trouvée au milieu de nulle part. Son palais, son sépulcre.

Je n’en ai pas vu de photos. Je l’ai à peine imaginée : sans doute blanche, spacieuse et lumineuse – car l’île était noire. L’île, c’était les cendres d’un volcan, un immense champ d’éboulis brûlés. La maison devait en être l’antithèse. Une seule fois, j’avais entendu les hauts plafonds résonner dans sa voix au téléphone, mais il était déjà trop tard, cette voix s’étranglait – s’étouffait, glapissait désespérément, raclait tout l’oxygène qu’elle pouvait encore absorber. Et moi, j’avais jeté le combiné, ou alors il était tombé de ma main, je ne sais plus, il pendouillait à côté du bureau, comme agité de spasmes, rebondissant sur sa corde en spirale, tandis que je courais en me tordant, hurlant, aspergeant les alentours de mes larmes. Je ne sais plus s’il avait continué de parler ou si sa voix s’était éteinte d’elle-même. C’était la première fois que j’entendais la voix d’un mort.

J’avais déjà fait preuve d’un don pour fuir les condamnés à mort, et me réserver des remords futurs. D’abord Barney, que j’avais entrevu une fois après des années d’absence, gonflé et jauni par la cortisone, échangeant avec moi quelques banalités, avant de découvrir son dessin au fusain sur la première page du Monde, dans la colonne de droite : la colonne des nécrologies. Puis Guy, qui avait eu droit lui aussi à son dessin. Plusieurs années plus tard, Pierre, rencontré par hasard, me confia que Guy et lui s’étaient souvent demandé ce que j’étais devenu, où j’avais disparu, ce que je tramais. Je me cachais, en effet, et ne faisais pas grand-chose. Mais est-ce que je me cachais de lui, de sa mort ou de moi-même ? Enfin, Jean-François, mon voisin, qui avait l’habitude de militer tracts en main devant le Monoprix à côté de la bouche de métro. Il habi- tait trois rues plus loin et je le savais atteint d’un cancer, pourtant je n’allais pas le voir. Avais-je honte de lui, de moi, de ce que j’avais été, de ce que j’allais devenir ? Quelques années plus tard, une jeune femme m’aborda lors d’un vernissage : je suis Mme Jenny Clark, me dit- elle. Madame : je ne savais pas, je ne la reconnaissais même pas, il avait une copine, oui, je m’en souvenais, mais qui, laquelle, comment s’appelait-elle ? Ils s’étaient mariés à l’hôpital, me répondit-elle, peu avant sa mort. Jean-François ne pouvait plus tenir debout, le cancer rongeait sa colonne vertébrale, ce fut allongés qu’ils célébrèrent alors la cérémonie. Tous ces gens, je les avais exclus de mon existence parce que je croyais ne pas exister pour eux. J’avais tort.

Je n’étais jamais allé sur l’île de Friedhart. Ni avant sa mort pour lui dire adieu, ni après. J’aurais pu me rattra- per et découvrir ce qui restait de sa maison, ou la villa qu’un millionnaire luxembourgeois aurait construite à sa place. J’aurais pu m’engouffrer dans un charter, au milieu de familles bruyantes et obèses. De mon hôtel-club for- mule tout compris, j’aurais pu partir en étoile, à mobylette ou en voiture de location, découvrir les villages de l’île et boire des bières dans des buvettes désertées. Peut-être y aurais-je senti le vide qui avait submergé Friedhart. Qui l’avait noyé. Oui, j’aurais pu remonter dans le temps, courtiser les fantômes, tenter de raviver les ombres pour, enfin, les effacer. Tous les ans, je consultais encore les pages Internet des voyagistes. Mais trouverais-je l’usine désaffectée qu’il avait transformée en maison de rêve, puis à son tour abandonnée depuis dix ans, au milieu des îles volcaniques ? Et comment, après l’avoir trouvée, rentre- rais-je dans mon club Eldorador, avec ses peaux cramées, ses buffets et ses animations ?

Je n’avais pas non plus écrit son histoire. Il aurait fallu que je visite l’île. Mais si je la visitais, me disait-on, je ne pourrais plus écrire l’histoire. Pris en tenaille, j’avais trouvé la solution : ne plus écrire du tout. Peut-être craignais-je, en m’y rendant, de subir moi aussi son attrac- tion fatale, et que ces amas de cailloux noirs, tels des aimants, m’immobilisent, moi aussi. C’est quand même ce qui m’arriva, sans que je sois allé sur l’île.

Était-ce le fait de ne pas écrire l’histoire de Friedhart qui me paralysait, ou ma paralysie qui m’empêchait de l’écrire ? Peu importe, Friedhart était revenu me hanter. Car je m’apprêtais à retourner là où tout avait échoué. Moi aussi, je me préparais à me retirer sur mon île à moi, où j’avais déjà habité, où déjà je m’étais effondré. Et la terreur de voir se dessiner devant moi la route des échecs passés se doublait de l’espoir délicieux de m’en sortir cette fois-ci. Que le même scénario, mille fois répété, ait enfin un nouveau dénouement, que l’impasse s’ouvre sur un carrefour, qu’un nouveau mot transforme la litanie.

C’était une erreur, je le savais, mais il le fallait : comment se prouver qu’on a changé, sinon en risquant les mêmes erreurs ?

Je n’avais pas écrit son histoire, j’avais arrêté d’écrire, arrêté tout. Comme Friedhart qui, sur son île, avait tout arrêté. Et cependant, alors que j’avais refusé de sentir la peau d’un mort sur la mienne, en ne me frottant pas à son histoire, cette dernière revint me toucher au plus près : je ne l’écrivais pas, je la vivais, dans mon appartement parisien, loin d’une île volcanique. Peut-être fallait- il plutôt que je pénètre dans ce vide, ce rêve stérile qui avait eu la peau de Friedhart Stahl.

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Présente édition : Editions Philippe Rey, 19 août 2010, 205 pages

mardi, 05 octobre 2010

Être père, disent-ils - Olivier Adam, Philippe Claudel et Philippe Delerm - 2010

bibliotheca etre pere disent-ils.jpgEtre père, disent-ils... mais qu’est-ce donc qu’être père. Ce recueil réunit ainsi trois témoignages de trois auteurs reconnus de la littérature qui chacun à sa manière nous conte cette aventure qu’est la paternité.

Dans Ma petite fille, Philippe Claudel nous conte sa relation privilégiée, parfois difficile mais toujours forte, qu’il a avec sa fille. Olivier Adam, dans Naissances, revient sur la magie de l’instant qu’est précisément la naissance, cet instant merveilleux où tout change. Et puis dans Quelle sera votre rime Philippe Delerm nous parle de l’enfance, en se concentrant sur celle de son fils unique Vincent.
A la fois tendres, poétiques et émouvants, ces trois récits abordent un sujet quelque part banal mais si peu traité en littérature. Il est souvent question de maternité, mais que bien rarement de paternité.

Et à la question qu’est-ce donc que d’être père, l’on comprend vite par ces trois textes que ce n’est finalement qu’une suite d’événements très intimes et personnels, petits et grands, qui se pratiquent au jour le jour tout en marquant à jamais.

Tendre et émouvant... à lire !

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Présente édition : Editions Librio, 25 août 2010, 77 pages

mardi, 21 septembre 2010

Tous à Zanzibar (Stand On Zanzibar) - John Brunner - 1968

bibliotheca john brunner tous a zanzibar.jpgXXIème siècle : Le monde est surpeuplé, les gens dorment dans les rues, les émeutes urbaines sont devenus spectacle et le terrorisme un sport. Le nombre d’humains est tel que s’ils se tenaient au coude à coude sur l’île de Zanzibar, ils la recouvriraient en entier. La surpopulation entraîne la disparition de toute sphère privée, un contrôle génétique draconien et une anarchie urbaine généralisée. La pollution fait qu'à New York, des distributeurs d'oxygène sont à la disposition de ceux qui ont besoin de faire le plein avant de traverser les rues. La consommation de tranquillisants, pour limiter les nécessaires tensions sociales dues à la promiscuité, s'est généralisée. Les radiations ont entraîné l'augmentation du taux des maladies héréditaires à un tel point que des mesures draconiennes sont prises : les individus porteurs sont automatiquement stérilisés et seuls se reproduisent ceux qui ont des caryotypes sains. L'eugénisme est développé. Évidemment, la liberté individuelle est résolument refusée.

À New York, Norman House, un jeune Afro-Américain, travaille pour la toute-puissante General Technic Corporation, un grand conglomérat possédant le monopole dans plusieurs secteurs, dont le superordinateur Shalmaneser organise tout dont l'achat pur et simple d'un pays africain, vendu par son président afin de l’industrialiser. Son colocataire, Donald Rogan, apparemment un simple étudiant docteur en biologie, est en fait recruté par les services secrets qui l'envoient s'emparer de la découverte d'un généticien d'un pays du tiers monde qui ferait de tous les nouveau-nés des génies prédéterminés.
Mais dans cette jungle qu’est cette société du XXIe siècle rien n’est jamais simple.


Paru initialement en 1968, cet incroyable roman qu’est Tous à Zanzibar de l’écrivain britannique John Brunner nous invite à découvrir le monde d’un futur proche d’une façon des plus réelles et convaincantes. Le roman est vite devenu un grand classique de la littérature de science-fiction, rarement égalé dans la force de sa vision.

L’auteur a placé son histoire en 2010, évidemment toutes ses prédictions ne se seront pas encore réalisés, même si l’on reconnaît déjà certaines prémices.
A l’origine John Brunner avait écrit un court texte paru en 1967 qu’il reprit et amplifia afin d’en faire le long roman que l’on connaît aujourd’hui. Mais Brunner ne considère pas son texte en tant que roman classique, plutôt en tant que livre-monde ayant pour but premier de nous faire découvrir ce futur. Le récit est ainsi totalement déconstruit, la narration courant sur quatre pistes différentes, imbriquées les unes dans les autres, mais séparées au sommaire afin que le lecteur ait le choix de lire telle ou autre partie. A partir d’un premier descriptif du monde tel qu’il sera, Brunner nous fait peu à peu découvrir ce monde en marche, composés d’extraits des différentes parties, de portraits de multiples personnages, de rapides vignettes, d’instantanés, de phrases parfois inachevés (tel des messages publicitaires, qui permettent d’en découvrir de multiples détails, tels que vus par des gens vivant réellement dans ce monde décrit, et cela afin de le vivre tel que si on y était et aussi. En bref, il s’agît d’une impressionnante mosaïque, qui peu à peu donne forme et imprègne tant le lecteur, qu’une fois le livre refermé, celui-ci a réellement l’impression d’avoir vécu cette période.
Et que retrouve-t-on dans ce monde futuriste : finalement tous nos démons actuels qui sont la surpopulation, la pollution, la génétique végétale et humaine, le pouvoir des médias, l’emprise sur le monde des multinationales et bien d’autres admirablement illustrés par l’auteur. Et malgré ce développement certain du monde, l’auteur y met en avant une certaine bestialité de l’être humain, plus tant dans ces rapports inter-personnels, mais à une échelle bien supérieure.
Pour bien rendre ce récit incroyable, l’auteur utilise une langue très inventive et exubérante qui rend le contenu de façon très forte et poignante.
Le manque d’intrigue forte, un montage complexe inhabituel, font que ce roman peut toutefois faire fuir certains lecteurs. 

Tous à Zanzibar de John Brunner, bien au-delà du simple roman de science-fiction, est un poignant roman de société, tout à fait visionnaire que ce soit dans son style ou dans son contenu. Absolument culte pour certains, difficilement lisible pour d’autres, ce roman ne laissera cependant personne indifférent.

Le futur tel qu’on y était !

A découvrir de toute urgence !

 

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Présente édition : traduit par Didier Pemerle, éditions LGF / Le Livre de Poche, 3 janvier 1996, 736 pages

vendredi, 17 septembre 2010

Treize hommes dans la mine - Pierre Hubermont - 1930

bibliotheca treize hommes dans la mine.jpegUne journée comme une autre s’annonce pour Prosper, Jeansef et toute leur équipe alors qu’il s’apprête à descendre dans la mine pour y extraire ce précieux charbon qui les fait tous vivre. Hors en ce jour, un éboulement a lieu, d’abord une aération qui se bouche, puis toute une veine qui se bouche enfermant dans la terre les treize hommes dont Prosper et Jeansef. En surface les secours s’organisent rapidement, mais que faire pour sauver ces hommes ? Ils étoufferont bien trop vite, enterrés vifs...

Treize hommes dans la mine de l’écrivain belge Pierre Hubermont nous conte sur base d’un tragique accident, comme il y en a eu tant à l’époque, et d’ailleurs toujours encore de nos jours, la terrible histoire de ces ouvriers dans les mines. Le charbon était le nerf de l’industrie et l’une des conditions d’existence du monde moderne. Pourtant ces mines étaient restées très rurales, archaïques mêmes, seules travaillés par la sueur de certains hommes qui y grattaient les parois à la recherche de cet or noir. Pierre Hubermont réussit en à peine une centaine de pages à la fois de nous raconter une histoire tragique mais aussi de parfaitement illustrer le fonctionnement de ces mines. On y découvre ainsi la dure labeur quotidienne des ouvriers, la gestion de ces mines, souvent propriétés de fermiers et autres propriétaires terriens, les travaux de l’ingénieur à l’exemple de Liévin qui fera tout pour sauver ses hommes, mais finira par les condamner faute de solution autre. La question sociale est évidemment posée, l’auteur était d’ailleurs fort engagé dans ces mouvements à son époque, mais ici, contrairement à ce que l’on retrouve dans d’autres romans du même type, dont le célèbre Germinal d’Emile Zola, Hubermont ne caricaturise jamais ses hommes pour montrer leur misère. Ici, pas d’ouvrier alcoolique, pas de patrons terriblement inhumains, seuls des hommes comme tout le monde, et lorsqu’à la fin les treize hommes vont enfin se révolter, ils se retrouvent seuls dans la terre, l’émeute se brise avant même d’avoir commencée, et il se voient réduits à l’impuissance la plus totale.
Au-delà du sujet fort et admirablement bien mené, il y a aussi le style d’écriture à la fois riche, fort et poétique. Tous les personnages sont bien étoffés, souvent juste à partir de quelques mots choisis de façon admirable avec précision et concision. Les descriptions donnés, dont celle de la terre impressionnent et marquent: la terre écrase, elle brûle, elle déjoue les tentatives des sauveteurs et Hubermont en faut un véritable monstre, et finalement le personnage principal du texte.

Les textes d’Hubermont ont été quelque peu oubliés avec le temps qui passe, une affaire de collaboration durant les années 1940 ayant encore contribuée à écarter cet auteur. Pourtant ce texte, Treize hommes dans la mine, est d’une richesse et d’une force inouïe. Et pour ceux qui croient que le sujet n’est plus d’actualité, aujourd’hui que de nombreuses mines d’Europe sont fermées, qu’ils tournent leur regards vers les mines de charbon de Chine, qui comptent 20.000 victimes par an en ce début de XXe siècle, ou alors celles d’Amérique du Sud, où au moment où j’écris cet article une trentaine d’ouvriers sont toujours reclus depuis le 5 août sans espoir de sortie prochaine dans la mine de San José au Chili.

A lire !

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Présente édition : Editions Labor / Espace Nord, 16 octobre 1993, 171 pages

mardi, 07 septembre 2010

Le dernier chameau et autres histoires - Mohamed Saïd Fellag - 2004

bibliotheca fellag le dernier chameau.jpgCinq nouvelles étonnantes et pleines d’humour, alors qu’elles ont pour la plupart comme toile de fond les massacres islamistes d’Algérie, tel est ce recueil Le dernier chameau et autres histoires écrit par l’écrivain Mohamed Saïd Fellag, bien plus connu en son pays par son métier d’humoriste. D’ailleurs la nouvelle titre, Le dernier chameau, qui nous conte avec beaucoup d’émotion la jeunesse de l’auteur remplie d’aventures burlesques jusqu’à l’indépendance de son pays et son exil en France, a été à la base un spectacle interprété sur scène par l’auteur lui-même. On y retrouve aussi l’histoire d’un auteur de polars à l’inspiration toujours bloquée à la douzième page (Le Syndrome de la page 12), un amateur de poésie qui devient héros malgré d’un fait divers de toute brutalité (Train-Train) ainsi que le témoignage naïf d’une jeune fille d’un massacre sanglant (Rentrée des classes). La meilleure à mes yeux est Un coing en hiver, métaphore burlesque du déracinement culturel et de l’exil de nombreux algériens lors des années qu’a connu le pays.

Finalement, dans toutes ces nouvelles l’humour sert à surpasser la violence du quotidien, cela dans une société qui au fil des ans a de plus en plus perdu toute raison.
L’écriture est riche et vivante, elle entraîne sans jamais lasser, et, au contraire, ne cesse de surprendre. Par moments, toutefois, on y reconnaît l’origine orale de ces textes, surtout la nouvelle Le dernier chameau qui provient d’un spectacle donné sur scène, mais cela ne nuit pas trop au texte. Au contraire cela donne envie de lire à voix haute afin de savourer tout instant.

Le dernier chameau et autres histoires est un recueil édifiant, drôle à souhait, et que l’on ne peut que conseiller.

Comme quoi derrière l’humoriste qu’est Fellag se cache également un grand auteur.

A lire !

Court extrait :

Dans ma petite tête d'enfant, les Français étaient une entité abstraite, et j'étais très impatient de les voir arriver, afin de découvrir comment ils étaient faits. Je n'en dormais plus. Une légende, qui courait depuis la nuit des temps, disait qu'ils étaient d'une grande beauté. Au point que nous utilisions couramment l'expression Yeçbeh am-urumi!, qui veut dire: Il est beau comme un Français! Mais, en même temps, dans l'imaginaire transmis par ma grand-mère, ma mère et mes tantes, ils n'étaient pas tout à fait humains. Ainsi, quand je refusais d'aller au lit, ma mère n'évoquait-elle pas le loup, mais disait d'une voix menaçante: Va te coucher tout de suite, sinon Bitchouh viendra te manger tout cru! Dans les cinq secondes qui suivaient, je dormais à poings fermés, de peur de me faire dévorer par cet ogre, dont les deux syllabes me terrifiaient. Bitchouh était la transcription phonétique kabyle de Bugeaud, l'un des fameux généraux qui avaient " pacifié " l'Algérie, comme on dit chez vous, et auquel les autochtones prêtaient un caractère sanguinaire et monstrueux. Est-ce que les militaires français, malgré leur grande beauté, seraient aussi terribles que leur auguste prédécesseur ?

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Présente édition : Editions J’ai Lu, 25 août 2010, 119 pages

lundi, 06 septembre 2010

La tache (The Human Stain) - Philip Roth - 2000

bibliotheca la tache.jpgLe romancier Nathan Zuckerman s’établit dans la région des Bershires au nord de New York. Il s’y lie d’amitié avec Coleman Silk, un professeur de lettres classiques et l'ex-doyen d'une petite université du Massachusetts, Athena College. Ce professeur a tout eu d’une carrière brillante, sauf que celle-ci a volé en éclats peu de temps avant sa retraite à la suite d’un incident qui lui a valu une accusation de racisme. Lors d’un cours Coleman Silk s'était en effet irrité de l'absence permanente de deux étudiants en demandant s'ils s'agissaient de « zombies », en anglais de « spooks », ce qui signifie spectres mais peut être également utilisé comme une injure raciste. Or les deux étudiants absents étaient noirs, ce que Silk ignorait. Ses collègues qui l’appréciaient, ne voulaient se compromettre dans une affaire raciste, et les autres, fatigués du caractère rude et exigeant du professeur, en ont vite fait une affaire d’importance. Coleman Silk se retrouve ainsi tout seul, isolé. Habité par une rage insondable face à cette injustice, il démissionne ; ce qui est évidemment interprété comme un aveu de sa culpabilité. Lui le lettré qui connaît si bien la colère d'Achille, la fureur de Philoctète ou les fulminations de Médée, il sait que son indignation peut le conduire à la folie. Sa vitalité le pousse dans une autre voie.

Coleman Silk devient plus que jamais un objet de scandale lorsque les gens qui l'ont rejeté ou abandonné apprennent que cet homme de soixante-dix ans s'est lancé dans une liaison incandescente avec Fiona Farley, une femme de ménage de trente-quatre ans travaillant à Athena College. Elle est divorcée d'un fermier dont le psychisme a été totalement démoli par la guerre du Vietnam.
Mais Coleman Silk est innocent de tout, d’ailleurs il ne peut être considéré comme raciste envers les Noirs, appartenant lui-même à cette communauté. Sauf que cela tout le monde l’ignore, Silk ayant un physique caucasien et ayant toujours prétendu être un bon juif américain. Et même cette affaire ne réussira à le convaincre de dire la vérité sur ses origines.

La Tache de l’écrivain américain Philip Roth, publié en 2000 aux Etats-Unis, est l’avant-dernier roman du cycle autour du personnage de Nathan Zuckerman (ici dans un rôle assez secondaire), mais aussi le texte de l’auteur le plus célèbre et le plus apprécié par la critique.
Poignant, profond et fort, ce roman invite le lecteur à la découverte de l’Amérique des années Clinton, celle des scandales raciaux et sexuels (l’affaire Monica Lewinski, à travers l’histoire d’un professeur émérite dont la carrière sera justement éclaboussée par ces deux types de scandales. Et c’est tous les malaises de la société qui refont surface : son puritanisme, sa violence, son racisme et la violence de son antiracisme, son machisme ainsi que sa réponse féministe. L’auteur s’est inventé dans le personnage de Zuckerman un double pour mieux raconter cette histoire qui passe sans cesse d’une narration objective à une bien plus subjective. Et le style est tout simplement magnifique, le lecteur est porté d’un bout à l’autre s’intéressant aux développements de tous les personnages, tous très touffus, et découvre avec surprise le passé de Coleman Silk, caché au départ de la nouvelle. Et à ce moment c’est un peu tout qui s’écroule, les fondements de cette Amérique ne tenant plus à rien, tant qu’un personnage comme Silk puisse exister.
Du grand Philip Roth, un roman fort et puissant offrant un portrait inouï de la société& américaine… bref un roman à lire absolument !

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Extrait :

De notoriété publique

À l'été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l'université d'Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d'années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m'a confié qu'à l'âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l'université qui n'en avait que trente-quatre. Deux fois par semaine, elle faisait aussi le ménage à notre poste rurale, baraque de planches grises qu'on aurait bien vu abriter une famille de fermiers de l'Oklahoma contre les vents du Dust Bowl dans les années trente, et qui, en face de la station-service, à l'écart de tout, solitaire, fait flotter son drapeau américain à la jonction des deux routes délimitant le centre de cette petite ville à flanc de montagne.
La première fois que Coleman avait vu cette femme, elle lessivait le parterre de la poste : il était arrivé tard, quelques minutes avant la fermeture, pour prendre son courrier. C'était une grande femme maigre et anguleuse, des cheveux blonds grisonnants tirés en queue-de-cheval, un visage à l'architecture sévère comme on en prête volontiers aux pionnières des rudes commencements de la Nouvelle-Angleterre, austères villageoises dures à la peine qui, sous la férule du pasteur, se laissaient docilement incarcérer dans la moralité régnante. Elle s'appelait Faunia Farley, et plaquait sur sa garce de vie l'un de ces masques osseux et inexpressifs qui ne cachent rien et révèlent une solitude immense. Faunia habitait une chambre dans une laiterie du coin, où elle aidait à la traite des vaches pour payer son loyer. Elle avait quitté l'école en cinquième.
L'été où Coleman me mit dans la confidence fut celui où, hasard opportun, on éventa le secret de Bill Clinton jusque dans ses moindres détails mortifiants, plus vrais que nature, l'effet-vérité et la mortification dus l'un comme l'autre à l'âpre précision des faits. Une saison pareille, on n'en avait pas eu depuis la découverte fortuite des photos de Miss Amérique dans un vieux numéro de Penthouse : ces clichés du plus bel effet, qui la montraient nue à quatre pattes et sur le dos, avaient contraint la jeune femme honteuse et confuse à abdiquer pour devenir par la suite une pop star au succès colossal. En Nouvelle-Angleterre, l'été 1998 s'est distingué par une tiédeur, un ensoleillement délicieux, et au base-ball par un combat de titans entre un dieu du home-run blanc et un dieu du home-run café-au-lait. Mais en Amérique en général, ce fut l'été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt et un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l'Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l'indignation hypocrite. Au Congrès, dans la presse, à la radio et à la télé, les enfoirés à la vertu majuscule donnaient à qui mieux mieux des leçons de morale, dans leur soif d'accuser, de censurer et de punir, tous possédés par cette frénésie calculée que Hawthorne (dans les années 1860, j'aurais été pour ainsi dire son voisin) avait déjà stigmatisée à l'aube de notre pays comme le « génie de la persécution » ; tous mouraient d'envie d'accomplir les rites de purification astringents qui permettraient d'exciser l'érection de la branche exécutive — après quoi le sénateur Lieberman pourrait enfin regarder la télévision en toute quiétude et sans embarras avec sa petite-fille de dix ans. Non, si vous n'avez pas connu 1998, vous ne savez pas ce que c'est que l'indignation vertueuse. L'éditorialiste William F. Buckley, conservateur, a écrit dans ses colonnes : « Du temps d'Abélard, on savait empêcher le coupable de recommencer », insinuant par là que pour prévenir les répréhensibles agissements du président (ce qu'il appelait ailleurs son « incontinence charnelle ») la destitution, punition anodine, n'était pas le meilleur remède : il aurait mieux valu appliquer le châtiment infligé au XIIe siècle par le couteau des sbires du chanoine Fulbert au chanoine Abélard, son collègue coupable de lui avoir ravi sa nièce, la vierge Héloïse, et de l'avoir épousée. La nostalgie nourrie par Buckley pour la castration, juste rétribution de l'incontinence, ne s'assortissait pas, telle la fatwa lancée par l'ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie, d'une gratification financière propre à susciter les bonnes volontés. Elle était néanmoins dictée, cette nostalgie, par un esprit tout aussi impitoyable, et des idéaux non moins fanatiques.

En Amérique, cet été-là a vu le retour de la nausée ; ce furent des plaisanteries incessantes, des spéculations, des théories, une outrance incessantes ; l'obligation morale d'expliquer les réalités de la vie d'adulte aux enfants fut abrogée au profit d'une politique de maintien de toutes les illusions sur la vie adulte ; la petitesse des gens fut accablante au-delà de tout ; un démon venait de rompre ses chaînes, et, dans les deux camps, les gens se demandaient : « Mais quelle folie nous saisit ? » ; le matin, au réveil, les femmes comme les hommes découvraient que pendant la nuit, le sommeil les ayant affranchis de l'envie et du dégoût, ils avaient rêvé de l'effronterie de Bill Clinton. J'avais rêvé moi-même d'une banderole géante, tendue d'un bout à l'autre de la Maison-Blanche comme un de ces emballages dadaïstes à la Christo, et qui proclamait « ICI DEMEURE UN ÊTRE HUMAIN ». Ce fut l'été où, pour la millionième fois, la pagaille, le chaos, le vandalisme moral prirent le pas sur l'idéologie d'untel et la moralité de tel autre. Cet été-là, chacun ne pensait plus qu'au sexe du président : la vie, dans toute son impureté impudente, confondait une fois de plus l'Amérique.


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Présente édition : Editions Folio/Gallimard, 28 mai 2004, 496 pages


Voir également :
- La bête qui meurt (The Dying Animal) - Philip Roth (2001), présentation 

14:58 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Roth, Philip | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philip roth, la tache, litterature americaine, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 26 août 2010

Hors jeu - Bertrand Guillot - 2007

bibliotheca hors jeu.jpgJean-Victor Assalti avait tout pour connaître le succès. Des bonnes études dans une haute école, un bon job dans une boîte de communication et marketing aux côté du grand publiciste qu’était Sharkey. Mais hélas son ascension dans la sphère des Donimants, comme il aime à les appeler, se voit stoppée en plein vol. La cause : deux avions s’effondrant dans les tours du World Trade Center provoquant une crise mondiale dont Jean-Victor va être victime en perdant son emploi. Et voilà que ce jeune loup se retrouve au chômage à galérer d’un entretien d’embauche à l’autre.
Le temps passe et rien ne change. Et peu à peu Jean-Victor passe de la sphère des Dominants à celle des Dominés. Puis un jour il s’inscrit à un nouveau jeu télé, La Cible, dernier espoir pour lui de refaire un coup d’éclat. Après une première phase de sélection, il a deux mois pour se préparer à l'enregistrement qui doit marquer sa victoire : alimentation, préparation mentale et physique, révisions soigneusement programmée, infiltration dans la production... il n'a rien laissé au hasard. Sauf que les choses ne vont pas se dérouler comme prévu.
Et entre tout cela, les entretiens d’embauche, les soirées, difficile pour Jean-Victor de s’en sortir…

Pour ce premier roman, Hors jeu, l’écrivain français Bertrand Guillot, au passé semblable à celui de son héros, réussit un véritable coup de force en nous livrant un texte à la fois drôle et méchant, sur à la fois l’univers particulier des golden boys et celui des jeux télé, deux univers pour lesquels il n’existe pas d’autre choix que de gagner ou de perdre. Ou alors être dominant et dominé ! Et pour le Jean-Victor Assalti, le héros gâté et suffisant de ce roman, il devient de moins en moins facile d’évoluer entre ces deux alternatives, pour en arriver jusqu’à douter de ce principe même. Le lecteur s’attachera très vite à cet héros, à la fois sympathique et détestable, brillant et puéril, hilarant et pathétique. Le style très oral, fluide et rythmé entraîne le lecteur d’un bout à l’autre de ce texte bourré d’un humour irrésistible. Au-delà de l’évolution de ce personnage et de sa classe sociale, Bertrand Guillot nous fait également découvrir les coulisses d’un jeu télévisé (jeu ayant été à l’antenne au début des années 2000), en nous dévoilant toutes les arcanes : du casting et différentes sélections jusqu’à l’enregistrement en passant par la rédaction des questions.

Bref,
Hors jeu de Bertrand Guillot est un excellent roman que j’ai beaucoup aimé. Un premier roman qui annonce une carrière prometteuse à son jeune auteur.

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Extrait : les trois premiers chapitres

1

« Alors comme ça c’est vous, Jean-Victor Assalti ! »

C’était il y a un an, déjà, aux Phénix d’or. J’ai entendu cette phrase toute la soirée. En général, les gens ajoutaient : « Monsieur Charquet m’a beaucoup parlé de vous. »

« Monsieur Charquet », c’était mon patron, l’un des directeurs associés d’Eurocom. Charquet, me direz-vous, c’est un peu trop franchouillard pour faire carrière dans l’image. Je vous comprends. Vous pensez Toscani, Beigbeder, Séguéla… Des noms originaux, un peu étrangers – créatifs, en somme. Mais Denis Charquet avait tourné la chose à son avantage. À l’agence, tout le monde l’appelait Sharkey. Le requin. Ça lui allait parfaitement.

Pour ma part, j’ai toujours considéré mon nom comme un atout. Assalti : la consonance italienne pour la créativité, et ce subliminal « à l’assaut » qui plaît à tous les requins de la terre. Cela dit, c’est surtout mon prénom que l’on retient. Et mes initiales. « J.V. », ça fait petit jeune qui en veut, non? Et j’en voulais.

On a fait un beau duo, Sharkey et moi, pendant un an.

Il tenait la vedette, j’étais la star montante en coulisses – lui dents blanches, moi gencives. Un parfait couple de publicitaires. Sauf que, depuis qu’elle est partout, la pub est morte. Dans les années 80, oui, c’était un passe-temps de Dominants, une machine à fric facile. Aujourd’hui elle n’est plus qu’un outil, bras armé ripoliné du marketing et de la finance.

Notre spécialité, avec Sharkey, tenait en deux mots : Media Intelligence. Le principe était simple : la pub est partout, le journalisme est mort mais pas les journalistes ; pourquoi ne pas les changer en publicitaires ? La manipulation était si simple. Les spots télé n’étaient plus que des prétextes pour que coule l’encre des plumitifs, tout heureux de faire vivre à leurs lecteurs le fabuleux spectacle du monde moderne : celui du marketing se regardant triompher. De grands tuyaux de promo étaient ainsi balancés vers les agences, maquillés en faits bruts, et la machine tournait. « Dites que vous avez investi un million, vous en gagnez déjà deux », disait Sharkey.

Les clients adhéraient. Ils payaient. Et derrière, j’assurais : briefer nos créatifs, forcer leur inspiration dans les délais, traduire la créa en langage client, pondre des concepts, peaufiner les argumentaires, truquer les chiffres, amadouer les rédac’chefs et orchestrer l’ensemble.

Quelques petites nuits blanches et Sharkey venait conclure l’affaire, contrat en poche. Alors je rentrais chez moi épuisé et je faisais l’amour avec Laetitia sur un matelas de primes juste avant qu’elle ne parte au boulot.

Vous allez croire que c’était une situation frustrante. À vrai dire, elle l’était. Mais je n’avais surtout pas à me plaindre. J’avais ce que je voulais : ma carte de visite rutilait, j’étais chez les Dominants, on avait nos bouteilles dans les boîtes de nuit, on draguait des présentatrices télé, on tutoyait des stars, on était des rois. Cela valait bien quelques sacrifices. Sharkey me rappelait souvent qu’il avait beaucoup roulé sa bosse avant de rouler en Jaguar, qu’il avait dû donner des coups pour se hisser au conseil des associés.

C’était ça qui m’attendait. C’était ça que j’attendais.

«Tu verras, disait-il, tout ira vite pour toi.Tu es doué – plus que moi, peut-être. Au prochain client, je te mettrai en solo. Pour l’instant tu piges, tu te blindes, tu te prépares. Attention au décollage ! »

Il était optimiste, Sharkey. Il avait tort. Eurocom était un nom ronflant, l’agence était prestigieuse mais le carnet de commandes somnolait. L’édifice était fragile. Très fragile, même. Pas assez solide, en tout cas, pour résister à l’onde de choc de deux avions s’écrasant sur des tours à moins de six mille kilomètres d’ici.

Le jour où Ben Laden a détruit le World Trade Center, nous avions tous les yeux rivés sur les écrans pour prendre la mesure de l’événement, effrayés par la violence de l’attaque et fascinés par l’audace de l’entreprise, comme un méchant de James Bond qui aurait réussi son plan diabolique. Après France-Brésil en 1998, c’était notre deuxième Événement historique.

Le lendemain matin, on a eu du mal à se remettre au boulot, on se disait que c’était quand même un peu futile de se secouer les méninges sur des spots de pub quand le monde libre était en danger. Ce qu’on ne mesurait pas encore, c’est que nos clients se diraient la même chose.

Moins d’un an plus tard je perdais mon poste dans un marché effondré. Jean-Victor Assalti, nouvelle victime collatérale de Ben Laden.

Le jour du départ, le pot fut somptueux. Pas d’argent dans les caisses, disaient-ils, mais champagne pour tout le monde. Eh quoi ! On était les meilleurs, ou non ?

Au moment de prendre l’ascenseur social vers le rez-de-chaussée, Sharkey m’a assuré que je retrouverais vite un job à ma hauteur.

Sur le moment je n’avais pas relevé la prophétie. Je m’en suis souvenu il y a deux mois, quand j’ai appris qu’il s’était fait virer à son tour.

Mais ça ne me console même pas.

Ça fait juste un concurrent de plus.

2

– Jean-Victor… Quel nom, déjà ? Vous avez rendez-vous ?

Depuis quelques mois, on m’accueille avec moins d’égards. Docile, je décline mon identité.

– Un instant, s’il vous plaît, je vais la prévenir.

Puis ce sont toujours les mêmes attentes. Assis dans le hall sur un fauteuil design, je souris à l’hôtesse, je dis bonjour aux coursiers et au P-DG qui passent sans me voir, je regarde les magazines et les books qui traînent sur la table, puis enfin madame Machin arrive.

– Désolée, je suis débordée en ce moment, j’ai perdu votre CV. Mais ce n’est pas grave, hein, vous allez me raconter tout ça. J’éteins mon téléphone, voilà je suis à vous. Donc, vous êtes… ?

Depuis le temps, mon discours est bien rôdé : Jean-Victor Assalti, un jeune ambitieux qui sait mettre de l’eau dans son vin mais qui aime les grands crus. Après l’École, je me suis naturellement tourné vers l’influence et la communication, et…

– Naturellement, dites-vous ?

– Oui. J’ai toujours aimé manier les images, les mots, les idées… J’ai commencé à parler très tôt, et je savais lire à quatre ans.

– Bien ! Et depuis ?

Un doigt de provocation, quelques arguments concrets élégamment mis en valeur : les recettes de la séduction sont immuables. Avec juste ce qu’il faut de non-dit pour donner envie d’aller plus loin, comme un décolleté plongeant sur mon parcours prometteur. Après tout, je suis encore junior : c’est mon potentiel qui doit séduire les recruteurs.

Mon potentiel. À vingt-cinq ans, j’aurais du mal à vendre autre chose. Mais j’ai bien l’intention de le vendre très cher.

Après l’énoncé de mon pedigree, la recruteuse consciencieuse s’attaque invariablement à une revue en règle de mon CV :

– À l’École, vous étiez dans la promotion de Bidule ?

– C’était comment, votre stage chez Tapie&Marchand?

– Et chez Eurocom… Ah, vous avez travaillé avec Charquet !

– « Anglais courant », vous voulez dire bilingue ?

Jusqu’à la dernière ligne, un grand classique :

– Le Club rugby de l’École, dites donc, c’est le must !

Et je vois que vous jouez au tennis… Vous faites de la compétition ?

– Oui! Je suis clas…

– C’est bien, ça. L’esprit de compétition, c’est important pour notre agence. Convivial mais compétitif : c’est notre marque de fabrique !

Arrivé là, je sais ce qui m’attend : elle va embrayer sur une présentation de la boîte. Je vous le fais en accéléré : une agence jeune et créative, en pleine croissance grâce à de beaux clients avec lesquels nous avons noué des relations très fortes, des clients qui nous sont fidèles, d’ailleurs, car en plus d’être sympas nos collaborateurs sont hy-per exigeants sur la qualité des prestations, ce qui nous rend top performants.

C’est drôle comme toutes ces présentations se ressemblent.

Mais j’y ai droit à chaque fois, même s’il est clair qu’on ne s’entendra pas, ils me balancent leur petite pub, ils ont ça dans le sang. Comme une forme de politesse – imaginez un peu l’entretien dans une banque ou une usine : « Bon écoutez, on ne va pas vous faire perdre votre temps, hein, de toute façon c’est cuit pour vous, alors autant en rester là, allez, au revoir, Maryvonne vous faites entrer le candidat suivant s’il vous plaît ? »

Donc, l’agence, conviviale mais compétitive, et le candidat, à l’aise. Les présentations sont faites, la conversation attend une relance. Comme si nous venions de terminer notre premier verre, hésitant encore à en commander un autre ou à demander l’addition.

Dès lors, plusieurs options se présentent.

La première, c’est celle du coup de foudre : une nouvelle tournée («Muriel, vous nous montez un autre café, merci? ») et le jeu de séduction continue. Madame Machin devient soudain Corinne et flirte avec le tutoiement, le temps passe vite et les messages passent bien, tandis qu’autour de nous assistants et graphistes éteignent leurs ordinateurs et terminent leur journée. Nous pourrions conclure là, maintenant, sur le bureau, mais il y a des process, il faut rester pro. Alors Corinne me dit : «Vous me plaisez, Jean-Victor, il faut ab-so-lument que je parle de vous à notre DRH.» Puis elle me dit que bien sûr elle va me rappeler.

C’est fou le nombre de gens qui doivent vous rappeler quand vous êtes au chômage.

La deuxième option est plus fréquente : un refill, pour voir. Nous respectons les codes, évoquant les dernières campagnes de pub comme on parlerait de cinéma. Mais après quelques minutes le jeu atteint ses limites, les sujets s’épuisent… C’est le moment que choisit la recruteuse pour piocher dans son stock de questions à la con : Comment vous voyez-vous dans cinq ans ? Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’actualité ? Vous avez des frères et soeurs ?

Complaisant j’enjolive, oui j’ai une petite soeur qui fait de brillantes études de lettres – c’est bien, ça, l’aîné de la famille, responsable, ça rassure. On pense qu’on ne peut pas tomber plus bas, mais c’est alors que survient en général le must, l’incontournable, le triple banco.

Quelles sont vos principales qualités ?

Le classique des classiques, le passage obligé des entretiens de sélection. Et pourtant, allez savoir pourquoi, à chaque fois je tombe dans le piège. Le bug [1].

Si je me souviens bien, ce soir-là, j’avais tout juste réussi à trouver deux qualités crédibles. Fiable et efficace, je crois. Rien que du sexy.

C’était un vendredi soir. Dans les bureaux paysagers d’une petite agence où mon CV s’était fourvoyé, j’avais attendu près d’une demi-heure que la responsable du recrutement me reçoive. De la décoration murale au gobelet en plastique dans lequel le café refroidissait, tout sentait la PME où ma carrière ne pourrait que s’enliser. Au moins, chez Eurocom, on savait être prétentieux. La discussion a traîné encore jusqu’à la tombée de la nuit.Vers la fin, bien sûr, nous avons abordé mes prétentions salariales, puis elle m’a demandé si j’avais d’autres pistes ailleurs. J’ai menti honnêtement en évoquant des contacts plutôt avancés chez TAM&R.

J’ai toujours un contact avancé avec TAM&R.

Sur le palier, elle m’a dit « À très bientôt », avec de vraies traces d’enthousiasme dans la voix. J’ai serré sa main en pensant que j’avais oublié d’acheter une bouteille pour la pendaison de crémaillère de Manu.

 

J’ai décidé de marcher un peu. Sur le boulevard, une affiche géante annonçait l’avant-première du dernier Woody Allen. J’ai sorti mon portable pour regarder l’heure : 19h30. Alors j’ai desserré mon noeud de cravate, j’ai dit merde à tout et je suis entré dans le ciné.

Même les chômeurs ont droit au week-end.

[1] Tenez, puisque vous êtes là, faisons le test. Refermez le livre, vous avez vingt secondes pour me citer vos trois principales qualités. Deux défauts majeurs, aussi.

Alors ?

… Bien, je m’en doutais.Vous riez moins. Il est important que nous nous comprenions.

3

Manu et Natacha avaient déjà mis leurs noms sur la porte. Nouvel appartement, nouvelle étiquette : après le «Nat’&Manu» de leur studio de location, on pouvait désormais lire «N. Logeart, E. De Vriendt ». La prochaine étape serait certainement « Monsieur et Madame ».

Natacha avait toujours eu les plus belles jambes de l’École – et cette arrogance de la minijupe qui vous dit qu’il faudra d’abord gagner le haut. C’est elle qui m’a ouvert. Ses jupes étaient plus longues désormais, mais elle était toujours aussi belle. Il m’a même semblé qu’elle avait quelque chose en plus. Le maquillage, peut-être. Le charme surtout. Je me suis avancé pour l’embrasser, gardant à la main une bouteille de champagne achetée chez le seul épicier équipé d’un frigo.

– Mademoiselle Logeart, bonsoir !

– Monsieur JV ! Merci pour le champ’. (Elle a reculé d’un pas.) Quel honneur, dis-moi : c’est le grand retour du costard ! Il ne fallait pas… Même léger et bien porté, mon costume spécial entretiens a commencé à peser très lourd quand j’ai aperçu dans le salon tous ces salariés heureux en friday wear. Le seul à ne pas bosser, et le seul déguisé. Merde !

– Viens, je vais te faire visiter. Les autres viennent d’arriver, ils sont avec Manu…

Manu, Vincent, Alain et Barnabé. C’est en première année que nous nous étions rencontrés, dans la boue des terrains de rugby. Une affaire de demis : Alain, demi d’ouverture et capitaine, moi demi de mêlée et buteur. Et tous ces demis éclusés lors de troisièmes mi-temps où nous fabriquions des légendes autour de nos sujets favoris : les matches que nous avions gagnés, les filles que nous avions eues, les cours que nous avions séchés. Nous étions craints, respectés, enviés. Et surtout (règle n° 22) nous avions su passer à autre chose.

En guise de visite, nous sommes allés directement dans la chambre. Le lit double était déjà recouvert d’une vingtaine de vestes, au moins. Et sur le bureau, l’écran flashy d’un ordi dernier cri et le grondement d’un stade en folie où Rothen venait de tirer à côté.

–Welcome Stratège ! Tu arrives à temps pour le dernier match de la saison.

Sur l’écran, le PSG souffrait contre Nantes. Les commentaires d’un Thierry Gilardi de synthèse étaient couverts par les encouragements de Manu à ses joueurs.

–Tu devrais passer en 4-3-3, disait Alain. Avec un seul attaquant tu ne gagneras jamais.

– Mais non ! Le problème, c’est mon 7 qui n’avance pas, disait Manu en maltraitant son joystick pour faire bouger des paramètres incompréhensibles. Je vais le changer à la mi-temps.

– Vends-le tant qu’il vaut encore quelque chose sur le marché.

– Évid… Oh putain, ce but ! T’as vu ça, JV? Je vais me qualifier pour la Coupe d’Europe. En deux saisons ! Je parie que tu ne feras pas mieux.

Tandis que ses joueurs regagnaient les vestiaires, il a ouvert un tiroir et brandi la pochette transparente d’un CD piraté : la version crackée de Telefoot Manager qu’il m’avait promise la semaine précédente.

–Tu me le passeras quand tu auras fini ? m’a demandé Vincent.

– Pas de problème. Une saison pour apprendre, une saison pour être champion, et je te le file demain soir !

–T’inquiète, Stratège, tu as tout le temps, je suis à New York jusqu’à mercredi. Passe-le à Alain en attendant…

Lequel ne s’est pas prié pour nous rappeler qu’il était déjà manager de l’équipe de rugby des anciens de l’École, et que Dolores et les fusions-acquisitions l’occupaient largement à côté.

– C’est vrai que la PlayStation est un sport de célibataire, a renchéri Vincent.

Mais Nat’ est revenue, deux manteaux sous le bras, et a menacé de débrancher l’ordi si Manu ne se pliait pas illico à ses devoirs d’hôte.

Dans le salon, une trentaine de personnes s’affairaient sur le tarama et débouchaient des bouteilles en guettant les nouvelles arrivées. On entendait de tous côtés des Tiens ça fait longtemps, des Alors ces vacances ? et des Pas mal cette nouvelle coupe ! J’ai affronté du mieux que j’ai pu les questions rituelles. Les vieilles connaissances me demandaient ce que je devenais, les autres voulaient savoir ce que je faisais… J’ai senti un petit noeud à l’estomac, le genre qui ne survient qu’après 22 heures et ne se dissout que dans le whisky Coke. Et à chaque fois les semi-aveux embarrassés, Oh vous savez je suis entre deux jobs, etc. Ce soir-là, je me suis promis que la prochaine fois j’inventerais un bobard.

Quand Caro est arrivée, j’étais scotché avec Alain et les collègues de Nat’ qui parlaient marketing et croissance à deux chiffres. Bien sûr elle n’était pas seule. Dans son sillage, un apollon, une blonde un peu fade – et cette petite rousse frisée qui est entrée dans le salon buste en avant et sourire aux lèvres, déjà chez elle. Alain ne m’a même pas laissé le temps de poser ma question.

– Non, connais pas. Je sais que Caro avait un enterrement de vie de jeune fille en début de soirée, la rousse devait en être…

Ce qui est sûr, c’est que la fille était bien vivante. Je l’ai regardée enlever sa veste et rajuster sa bretelle qui lui tombait sur le bras. Ses épaules nues étaient irrésistibles.

Je me suis avancé.

– Caro ! La soirée n’attendait que toi.

Nous avons échangé les bises réglementaires et les présentations sommaires. La rousse s’appelait Bettina. J’ai admiré sans retenue ses jolies fesses en jean qui se dirigeaient avec légèreté vers le bar.

Maintenant que ma soirée avait un but, je pouvais voguer sereinement de groupe en groupe, attendant mon heure. Retrouvant mes réflexes pour esquiver en finesse les discussions sérieuses, je me suis retrouvé dans la cuisine, enchaînant bières et blagues avec Vincent et des inconnus rencontrés près du frigo. Barnabé nous a rejoints au moment où on parlait Las Vegas et casino. Il voulait parier une bouteille qu’il ne repartirait pas bredouille. Tout le monde a topé sauf moi – je le connais trop bien, l’Élégant.

En aparté, il m’a demandé si je connaissais la copine rousse de Caro. N’essaie même pas, j’ai répondu. Puis on a entendu les bouchons de champagne sauter : il était vraiment temps de retourner dans le salon.

Les assiettes et gobelets en plastique étaient empilés sur les tables, les chaises repliées dans un coin. Quelques invités avaient commencé à danser. Installées sur des coussins de fortune, Caro et ses deux copines fumaient en bavardant. Apollon avait disparu.

– Nous cherchions des hommes !

– Ecce homo, j’ai dit en écartant les bras en signe d’évidence.

– Ah non, Caro, on avait dit pas d’homo, a dit Bettina en riant.

– C’est le problème de toutes ces filles de la pub, a gloussé l’autre. Elles ne croisent plus que les homos tendance.

Elle avait dit ça en baissant les yeux, juste pour suivre ses copines. Elle aurait pu raconter la blague du siècle, elle n’aurait fait rire personne. Caro s’est chargée de la relance.

– Rassurez-vous les filles. Vous avez devant vous Jean-Victor Assalti, le plus beau palmarès hétérosexuel de l’École.

Caroline. Si vous avez en tête un vague fantasme de l’executive woman à qui tout réussit, ne cherchez pas plus loin : c’est elle. Élancée, solaire, fêtarde, taille et fringues de mannequin, deux ans de progression chez TAM&R. Toujours un mot gentil pour tout le monde mais rarement deux de suite avec le même homme. Elle papillonne, elle choisit, somptueuse incarnation de la réussite. Mais entre elle et moi, il y a bien plus : son sourire, son empathie, sa patience. Et le souvenir de cette soirée, en deuxième année.

C’était juste avant Laetitia. Avec un tact merveilleux, elle m’avait fait sentir que j’étais l’homme-qui-aurait-pu, si le moment s’y était prêté, si la Lune avait été en Jupiter, si Paris avait été en bouteille… Bref, que c’était non mais que c’était dommage, just the wrong moment. Elle n’a même pas eu besoin de dire « on reste amis ? », ç’eût été vulgaire.

Depuis ce jour, nous sommes fidèles, à notre manière : on se confie, on se cherche, on se défie.

–…Ma jupe blanche fendue aux hanches, par exemple.

C’est JV qui me l’a fait acheter ! Il avait parié que si je la mettais pour les Phénix d’or, il venait à la soirée en charentaises.

– Et il l’a fait ?

– Oh oui !

Bettina a éclaté de rire. L’autre est restée sur son pouf, sans bouger, pendant que je racontais comment j’avais convaincu une dizaine de collègues d’Eurocom de venir en chaussons blancs marqués d’un slogan : «Pour la créativité, reposez-vous sur nous. » Un an, déjà. 

– Et votre dernier pari ? a demandé la blonde.

Le dernier pari était loin – je n’étais pas trop d’humeur, ces derniers temps. Mais en voyant l’oeil vert et pétillant de Bettina, j’ai senti l’inspiration revenir.

– Le dernier, je ne peux pas le raconter. Le prochain, en revanche… Vous voyez le grand brun, là-bas, pantalon crème et gilet ?

Du doigt je montrais Barnabé, qui se déhanchait sur la piste auprès de deux cousines de Natacha. Regard en coin à Caro : elle semblait prête.

– Un défi très simple. Le sieur Barnabé ici présent nous a dit tout à l’heure qu’il entendait rester chaste ce soir, qu’il était un peu lassé des filles et préférait parler foot avec nous. Scandaleux, non?

– Oui! ont crié Bettina et Caroline en stéréo. Et alors ?

– Alors, Caroline va danser avec lui, elle va lui parler foot et lui rouler le palot du siècle au moment où il lui parlera de l’OM. Puis lui ordonnera de crier Vive le PSG ! s’il veut aller plus loin. Banco ?

– Banco !

En un clin d’oeil et trois enjambées, Caro était déjà sur la piste. Je n’avais pas prévu que Bettina se lancerait sur ses talons. Je n’ai pas bougé – un instant d’hésitation et trop tard ! je me retrouvais sur la touche, assis dans un coin comme un con avec une nana de deuxième division. Quand j’ai croisé le regard de la blonde, j’y ai lu de la gratitude. Je me suis souvenu qu’elle s’appelait Virginie et j’ai pensé que c’était le prénom le plus moche du monde.

J’espérais au moins qu’elle resterait silencieuse.

– Il est impressionnant, cet appartement, non?

Je suis resté sec et j’ai fini mon verre. Quand j’ai vu Bettina avec Apollon sur la piste, j’ai considéré la blonde aux cheveux noués, elle n’était pas plus belle qu’avant mais je m’en foutais, tout ce que je voulais c’était voir si le Stratège était encore à la hauteur pour mettre n’importe qui dans son lit. Dans les baffles, Manu avait poussé les beats.

– Champagne?

Elle a secoué la tête. J’ai insisté.

–Vodka orange, alors.

J’ai versé la vodka d’abord pour que la première gorgée ne soit pas trop forte, puis le jus d’orange, et un glaçon pour le service. Je l’ai servie avec cérémonie, en trinquant à la russe avec mon gobelet. Elle est entrée dans le jeu et a bu une franche gorgée. J’ai vu ses épaules se soulever légèrement lorsque sa langue a croisé la vodka, mais elle a tenu le choc. Je n’ai rien dit. Je sentais les automatismes revenir, je devinais ses pensées, pressentais ses mouvements.

Elle a bu une autre gorgée.

–Tu connais Caro depuis longtemps ?

C’était parti. J’ai trouvé la bonne distance, entre épate, anecdotes et fausses confidences. Pour me rapprocher, j’ai commencé à commenter les couples en formation sur la piste.

–Tu vois le type en bleu, là-bas,Vincent, près du décolleté rouge ? Il s’est donné dix minutes pour la séduire avant de passer à autre chose.

– Et il va réussir ?

– Oui. Dans trois minutes, je dirais.

Elle est vite rentrée dans le jeu.

– La fille à la jupe en lin, près de la fenêtre… Je ne la connais pas, mais je peux te dire qu’elle a décidé de ne pas rentrer seule.

Il me suffisait de résister à la tentation de l’estocade vulgaire, du genre « et toi ? », et la route du succès m’était ouverte. Aucune raison de me presser. Virginie commençait presque à me plaire : elle n’avait toujours pas demandé ce que je faisais dans la vie. Finaude, elle a choisi un autre angle :

– Qu’est-ce que tu veux faire ?

Mignon. J’ai répondu sans réfléchir.

– Je ne sais pas. Suivre mon destin, sans doute. Dès qu’il y a un chemin devant moi, je fonce pour finir premier.

Restait à retrouver le chemin, j’ai pensé. Avant qu’elle ne gratte plus loin, j’ai retourné la question.

– Oh! Juste être heureuse, a-t-elle répondu en rougissant après avoir fini son verre. Et rendre quelqu’un heureux.

À cet instant j’ai pensé que j’aurais des scrupules à la baiser pour la larguer aussitôt. On a continué un peu, mes questions devenaient plus indiscrètes et elle répondait, toujours sérieuse, parfois aventureuse. On aurait dit une collégienne planquée pour lire les pages «Sexo» du Glamour de sa grande soeur. C’est quand je lui ai demandé quelle serait la première étape de son grand projet qu’elle m’a soufflé :

– Là, maintenant.

Avais-je bien entendu ? Elle venait de se resservir une vodka et je m’étais concentré sur son geste, un peu brusque. Je n’ai même pas eu le temps de lui demander de répéter.

– Caresse-moi, là, maintenant.Tu t’arranges comme tu veux pour rester discret, mais j’ai envie d’être caressée. Sous ma jupe.

– …

– Si tu ne le fais pas, je vais aux toilettes. Mais je te préviens : quand je me masturbe, après je pleure.

J’ai passé ma main sur sa joue, pour sentir sa peau et pour lui montrer, sur la piste, Caroline chuchotant à l’oreille de Barnabé. «Pari gagné », j’ai dit, et mes doigts ont commencé à remonter le long de ses cuisses encore un peu honteuses de cet aveu si cru. J’ai pris les devants. «On va danser. »

La musique était plus lente, j’ai positionné mes mains pour mimer un slow – une main sur son épaule et l’autre autour de la taille. J’ai repris mes mouvements de caresses, cette fois le jeu de la discrétion rendait la chose excitante, elle-même se mettait sur la pointe des pieds pour me faciliter la tâche. Il nous restait suffisamment de détachement pour rire de notre gaucherie, assez d’envie pour passer à autre chose. Quand la musique s’est arrêtée, j’ai enchaîné, sans y penser : « On va chez moi. »

Elle n’a rien dit, elle a pris son manteau et m’a suivi.

Nous n’avons salué personne en partant.

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Présente édition : Editions J’ai Lu, 24 août 2010, 283 pages