dimanche, 19 mai 2013

L’Art français de la guerre - Alexis Jenni - 2011

alexis jenni, litterature francaise, l art francais de la guerre, prix goncourtJ'allais mal ; tout va mal ; j'attendais la fin. Quand j'ai rencontré Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l'avait faite la guerre de vingt ans qui nous obsède, qui n'arrive pas à finir, il avait parcouru le monde avec sa bande armée, il devait avoir du sang jusqu'aux coudes. Mais il m'a appris à peindre. Il devait être le seul peintre de toute l'armée coloniale, mais là-bas on ne faisait pas attention à ces détails. Il m'apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire. Il dit, et je pus montrer, et je vis le fleuve de sang qui traverse ma ville si paisible, je vis l'art français de la guerre qui ne change pas, et je vis l'émeute qui vient toujours pour les mêmes raisons, des raisons françaises qui ne changent pas. Victorien Salagnon me rendit le temps tout entier, à travers la guerre qui hante notre langue.

1991. Pour la première fois depuis la fin de la guerre d'Algérie, la France reprend les armes pour participer, dans le golfe Persique, à la gigantesque armada « Tempête du désert » contre Saddam Hussein... A Lyon, un jeune homme, fasciné par les images des combats, rencontre un vieux peintre, Victorien Salagnon, ancien para, qui n'a pas quitté l'uniforme de 1943 à 1962, de l'épopée de la France libre aux jungles indochinoises et aux sinistres caves d'Alger... Il raconte alors à son interlocuteur cette « guerre de vingt ans », jamais vraiment finie, qui a marqué douloureusement des générations de Français, et lui montre « ce signe qui parcourt l'histoire ». Car le sang de la guerre est partout, dans le temps, les âmes, l'eau des fleuves, et chacun doit apprendre à le voir et à ne pas le craindre...

L’Art français de la guerre, premier roman d’Alexis Jenni,  un professeur en biologie, a été l’événement littéraire de l’année 2011, Prix Goncourt à la clef, avait tout pour plaire. L’auteur a un style indéniable, l’idée d’une France en continuelle guerre depuis la Seconde guerre mondiale est forte, et pourtant... je n’ai à aucun moment accroché, au point d’en abandonner rapidement la lecture, après un début pourtant réussi. Et je suis même embêté de faire cette petite chronique sur finalement rien... donc désolé... et dommage pour ce roman qui pourtant avait tout pour plaire.

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Présente édition : Gallimard, 18 août 2011, 640 pages
ISBN-10: 207013458X / ISBN-13: 978-2070134588

lundi, 01 octobre 2007

Le soleil des Scorta - Laurent Gaudé - 2004

bibliotheca le soleil des scorta

- Les générations se succèdent, don Salvatore. Et quel sens cela a-t-il au bout du compte ? Est-ce qu'à la fin, nous arrivons à quelque chose ? Regardez ma famille. Les Scorta. Chacun s'est battu à sa manière. Et chacun, à sa manière, a réussi à se surpasser. Pour arriver à quoi ? A moi ? Suis-je vraiment meilleurs que ne furent mes oncles ? Non. Alors à quoi ont servi leurs efforts ? A rien. Don Salvatore. A rien. C'est à pleurer de se dire cela.

Montepuccio, petit village dans le Sud de l'Italie. Les Scorta sont une lignée fondée quelques générations plus tôt sur le viol d'une villageoise par un malfrat. Né dans l'opprobe, les Scorta ont cependant fait voeu de transmettre de génération en génération le peu que la vie leur laisserait. Mais ce qu'ils héritent n'est que fait de pauvreté. Seule une certaine et tenace rage de vivre les fera continuer sans cesse dans ce pays brûlé par le soleil. Mais aussi un secret, un vieux secret que se décide enfin de dévoiler la vieille Carmela à l'ancien curé de Montepuccio.

Après l'excellent roman La Mort du roi Tsongor (2002), l'écrivain français Laurent Gaudé publie en 2004 un autre conte assez surprenant, Le soleil des Scorta, qui emportera cette fois le célèbre prix littéraire Le Prix Goncourt. Laurent Gaudé nous fait vivre cette fois la vie d'une famille de miséreux sur plusieurs générations dans une Italie du Sud un peu hors temps. Et via ses personnages Laurent Gaudé tente de nous conter ni plus ni moins tous les hauts et bas de la vie faits de luttes incessantes contre la rudesse de la terre mais aussi contre les autres, le châtiment du passé, les racines d'une famille et les transmissions de générations en générations, la fierté, la vengeance, la misère,...
Le style d'écriture est remarquable et réellement entraînant, enivrant presque, tout en restant d'une grande simplicité. Le texte est découpé comme une pièce de théâtre en différents actes, relatant chacun dans un ordre chronologique l'un ou l'autre événement vécu par l'un des membres des Scorta, et entremêlés à des sortes d'interludes composés par les confessions de Carmelia Scorta. Laurent Gaudé donne à ce récit une forme épique, quasi mythique faisant de ses personnages miséreux des héros de légende.
Donc à priori du tout parfait. Cependant Laurent Gaudé n'arrive pas toujours à réellement intéresser le lecteur à l'histoire qu'il raconte ainsi qu'à ces personnages. Certains passages manquent de force et l'utilisation importante de clichés sur la vie italienne, augmenté dans le texte par certains mots en italien (histoire de faire couleur locale) est à regretter.

Le soleil des Scorta
est un bon roman sans être le meilleur de Laurent Gaudé. Comme si souvent: un Prix Goncourt plutôt décevant.

Extrait :

Rocco grandit et devint un homme. Il avait un nouveau nom - mélange du patronyme de son père et de celui des pêcheurs qui l'avaient recueilli -, un nouveau nom qui fut bientôt dans tous les esprits du Gargano: Rocco Scorta Mascalzone. Son père avait été un vaurien, un traîne-savate vivant de petites rapines, lui fut un véritable brigand. Il ne revint à Montepuccio que lorsqu'il fut en âge d'y apporter la terreur. Il attaquait les paysans dans les champs. Volait les bêtes. Assassinait les bourgeois qui s'égaraient sur les routes. Il pillait les fermes, rançonnait les pêcheurs et les commerçants. Plusieurs carabiniers furent lancés à sa poursuite mais ils furent retrouvés sur le bord des routes, une balle dans le crâne, le pantalon baissé, ou accrochés comme des poupées dans les figuiers de Barbarie. Il était violent et affamé. On lui prêtait une vingtaine de femmes. Lorsque sa réputation fut assise et qu'il régna sur toute la région comme un seigneur sur son peuple, il revint à Montepuccio comme un homme qui n'a rien à se reprocher, le visage découvert et le front haut. En vingt ans les rues n'avaient pas changé. Tout semblait devoir rester parfaitement identique à Montepuccio. Le village était toujours ce petit tas de maisons serrées les unes contre les autres. De longs escaliers sinueux descendaient vers la mer. Il y avait mille chemins possibles à travers le lacis de ruelles. Les vieux allaient et venaient du port au village, montant et descendant les hauts escaliers avec la lenteur des mulets qui s'économisent sous le soleil, alors que des grappes d'enfants dévalaient les marches sans jamais se fatiguer. Le village contemplait la mer. La façade de l'église était tournée vers les flots. Le vent et le soleil, année après année, polissaient suavement le marbre des rues. Rocco s'installa sur les hauteurs du village. Il s'appropria un vaste terrain difficile d'accès et y fit construire une belle et grande ferme. Rocco Scorta Mascalzone était devenu riche. A ceux qui parfois le suppliaient de laisser en paix les gens du village et d'aller rançonner ceux des contrées voisines, il répondait toujours la même chose: «Taisez-vous, crapules. Je suis votre châtiment.»

C'est un de ces hivers-là qu'il se présenta à don Giorgio. Il était flanqué de deux hommes au visage sinistre et d'une jeune femme au regard craintif. Les hommes portaient pistolets et carabines. Rocco appela le curé et lorsque celui-ci fut face à lui, il lui demanda de le marier. Don Giorgio s'exécuta. Lorsque au milieu de la cérémonie il demanda le nom de la jeune fille, Rocco eut un sourire gêné et lui murmura: «Je ne sais pas, mon père.» Et comme le curé restait là, bouche bée, se demandant s'il n'était pas en train de consacrer par le mariage un enlèvement, Rocco ajouta: «Elle est sourde et muette.

- Pas de nom de famille? insista don Giorgio.

- Peu importe, répondit Rocco, elle sera bientôt une Scorta Mascalzone.»

Le curé poursuivit sa cérémonie, inquiet à l'idée de commettre quelques fautes profondes dont il aurait à répondre face au Seigneur. Mais il bénit l'union et finit par lancer un «amen» profond, comme on dit «à-Dieu-va» en jetant les dés sur la table de jeu.

A l'instant où le petit groupe allait remonter en selle et disparaître, don Giorgio prit son courage à deux mains et héla le jeune marié.

«Rocco, dit-il, reste un peu avec moi. Je voudrais te parler.»

Il y eut un long silence. Rocco fit signe à ses deux témoins de partir sans lui et d'emmener son épouse. Don Giorgio avait maintenant repris ses esprits et son courage. Quelque chose chez le jeune homme l'intriguait et il sentait qu'il pouvait lui parler. Le brigand qui faisait trembler toute la région avait conservé à son égard une forme de piété, sauvage mais réelle.

«Nous savons, toi et moi, commença le père Zampanelli, comment tu vis. Le pays tout entier est rempli du récit de tes crimes. Les hommes pâlissent à ta vue et les femmes se signent à l'évocation de ton nom. Tu inspires la peur partout où tu vas. Pourquoi, Rocco, terrorises-tu ceux de Montepuccio?

- Je suis fou, mon père, répondit le jeune homme.

- Fou?

- Un pauvre bâtard fou, oui. Vous le savez mieux que quiconque. Je suis né d'un cadavre et d'une vieille. Dieu s'est moqué de moi.

- Dieu ne se moque pas de ses créatures, mon fils.

- Il m'a fait à l'envers, mon père. Vous ne le direz pas parce que vous êtes un homme d'Eglise, mais vous le pensez, comme tous les autres. Je suis fou. Oui. Une bête qui n'aurait pas dû naître.

- Tu es intelligent. Tu pourrais choisir d'autres moyens pour te faire respecter.

- Je suis riche, aujourd'hui, mon père. Plus riche qu'aucun de ces crétins de Montepuccio. Et ils me respectent pour cela. C'est plus fort qu'eux. Je leur fais peur, mais ce n'est pas l'essentiel. Au fond d'eux-mêmes, ce n'est pas la peur qu'ils éprouvent, mais l'envie et le respect. Parce que je suis riche. Ils ne pensent qu'à cela. L'argent. L'argent. Et j'en ai plus qu'eux tous réunis.

- Tu es riche de tout cet argent parce que tu le leur as volé.

- Vous voulez me demander de laisser tranquilles vos culs-terreux de Montepuccio mais vous ne savez pas comment le faire parce que vous ne trouvez pas de bonnes raisons à m'exposer. Et vous avez raison, mon père. Il n'y a pas de raison pour que je les laisse en paix. Ils étaient prêts à tuer un enfant. Je suis leur châtiment. Et voilà tout.

- Alors j'aurais dû les laisser faire, rétorqua le curé - que cette idée torturait. Si tu les voles et les assassines aujourd'hui, c'est comme si c'était moi qui le faisais. Je ne t'ai pas sauvé pour que tu fasses cela.

- Ne me dites pas ce que je dois faire, mon père.

- Je te dis ce que le Seigneur veut que tu fasses.

- Qu'il me punisse si ma vie lui est une insulte. Qu'il débarrasse Montepuccio de ma présence.

- Rocco...

- Les fléaux, don Giorgio. Souvenez-vous des fléaux et demandez au Seigneur pourquoi il ronge la terre, parfois, d'incendies ou de sécheresses. Je suis une épidémie, mon père. Rien de plus. Un nuage de sauterelles. Un tremblement de terre, une maladie infectieuse. Tout est sens dessus dessous. Je suis fou. Enragé. Je suis la malaria. Et la famine. Demandez au Seigneur. Je suis là. Et je ferai mon temps.»

Rocco se tut, monta sur son cheval et disparut. Le soir même, dans le secret de sa cellule, le père Zampanelli interrogeait le Seigneur de toute la force de sa foi. Il voulait savoir s'il avait bien agi en sauvant l'enfant. Il supplia dans ses prières mais seul le silence du ciel lui répondit.

A Montepuccio, le mythe de Rocco Scorta Mascalzone enfla encore. On raconta que s'il avait choisi une muette pour femme - une muette qui n'était même pas belle -, c'était pour assouvir ses désirs d'animal. Pour qu'elle ne puisse pas crier lorsqu'il la battait et la violait. On racontait aussi que s'il avait choisi cette pauvre créature, c'était pour être certain qu'elle n'entende rien de ses conspirations, ne raconte rien de ce qu'elle savait. Une muette, oui, pour être certain de n'être jamais trahi. C'était bien là le diable, décidément.

Mais on dut reconnaître également que depuis le jour de son mariage, Rocco ne toucha plus à un cheveu des habitants de Montepuccio. Il avait étendu ses activités bien plus loin dans les terres des Pouilles. Et Montepuccio se remit à vivre calmement, fier même d'héberger une telle célébrité. Don Giorgio ne manqua pas de remercier le Seigneur pour ce retour de la paix qu'il prit comme une réponse du Tout-Puissant à ses modestes prières.

Rocco fit trois enfants à la muette: Domenico, Giuseppe et Carmela. Les habitants de Montepuccio ne le voyaient quasiment plus. Il était toujours sur les routes, cherchant à étendre sa zone d'activité. Lorsqu'il revenait dans sa ferme, c'était de nuit. On apercevait les lumières des bougies à travers les fenêtres. On entendait des rires, des bruits de banquets. Cela durait plusieurs jours, puis le silence retombait. Rocco ne descendait jamais au village. Plusieurs fois, la nouvelle de sa mort ou de sa capture circula, mais la naissance d'un nouvel enfant venait la démentir. Rocco était bien en vie. La preuve en était que la Muette venait faire ses courses et que les gamins se poursuivaient dans les ruelles du vieux village. Rocco était bien là, mais comme une ombre. Parfois des étrangers traversaient le village sans dire un mot. Ils étaient à la tête de colonnes de mulets chargés de caisses et de marchandises. Toutes ces richesses affluaient vers la grande propriété taciturne du haut de la colline et s'entassaient là-haut. Rocco était encore là, oui, puisqu'il drainait jusqu'à lui des convois de marchandises volées.

Les enfants Scorta, eux, passaient le plus clair de leur temps au village. Mais ils étaient condamnés à une sorte de quarantaine polie. On leur parlait le moins possible. Les gamins du village étaient priés de ne pas jouer avec eux. Combien de fois les mères de Montepuccio avaient dit à leur progéniture: «Tu ne dois pas jouer avec ces enfants.» Et lorsque l'innocent demandait pourquoi, on lui répondait: «Ce sont des Mascalzone.» Les trois petits avaient fini par accepter, implicitement, cet état des choses. Ils avaient constaté que chaque fois qu'un gamin du village s'approchait d'eux avec l'envie de jouer, une femme sortait de nulle part, le giflait, le tirait par le bras et hurlait: «Crasse de misère, qu'est-ce que je t'ai dit?» et le malheureux s'éloignait dans les pleurs. Du coup, ils ne jouaient qu'entre eux.

Le seul enfant qui se mêlait à leur petit groupe s'appelait Raffaele, mais tout le monde l'appelait par son diminutif: Faelucc'. C'était un fils de pêcheurs d'une des familles les plus pauvres de Montepuccio. Raffaele avait pris en amitié les Scorta et ne les quittait plus, passant outre à l'interdiction de ses parents. Chaque soir lorsqu'il rentrait, son père lui demandait avec qui il avait traîné, et chaque soir le petit répétait: «Avec mes amis.» Alors, chaque soir, son père le bourrait de coups en maudissant le ciel de lui avoir donné un crétin de fils comme celui-là. Quand le père était absent, c'était la mère qui posait la question rituelle. Et elle frappait plus fort encore. Raffaele tint ainsi un mois. Prenant chaque soir une raclée. Mais le petit avait le cœur sur la main et il lui semblait impensable de passer ses journées à autre chose qu'à accompagner ses amis. Au bout d'un mois, les parents, lassés de frapper, ne posèrent plus aucune question. Ils avaient fait une croix sur leur fils, considérant qu'il ne fallait plus rien attendre de pareille progéniture. Sa mère, désormais, le traitait comme un vaurien. Elle lui disait à table «Eh, délinquant, passe-moi le pain», et elle le disait sans rire, sans désir de se moquer, comme un simple constat. Cet enfant était perdu et mieux valait considérer qu'il n'était déjà plus tout à fait son fils.

Copyright Actes Sud.

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Voir également:
- La mort du roi Tsongor - Laurent Gaudé (2002), présentation

15:41 Écrit par Marc dans Gaudé, Laurent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : laurent gaude, litterature francaise, prix goncourt, contes, italie | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!