mercredi, 25 août 2010

Les derniers flamants de Bombay (The Lost Flamingoes of Bombay) - Siddarth Dhanavant Shanghvi - 2009

bibliotheca les derniers flamants de bombay.JPGKaran Seth, photographe de stars à l’India Chronicle, s’est donné pour mission de saisir avec son appareil l’esprit de la mégalopole qu’est Bombay, alors que celle-ci est en pleine mutation, à l’image de son nom se transformant peu à peu de Bombay à Mumbai. Et dans sa quête ambitieuse le jeune photographe va se trouver des amis quelque peu improbables : Samar, un excentrique pianiste et homosexuel ; Zaira, la star en vogue de Bollywood ; et Rhea, dont les frustrations d'épouse l'entraînent dans une relation avec le jeune photographe.

Tout se petit monde évolue dans l’insouciance du Bombay huppé lorsque la tragédie frappe pour bouleverser à jamais ces quatre personnes ainsi que le petit microcosme qui les entoure. Zaira sera assassinée et c’est tout s’écroule. Tous les non-dits de la haute société indienne vont faire surface : le sexe, l'argent, l'obsession de la célébrité, battent en brèche les valeurs fondamentales, alors que les préjugés gardent leur emprise sur tous.

Second roman de l’écrivain indien de langue anglaise Siddarth Dhanvant Shanghvi après
La fille qui marchait sur l’eau (2004), Les derniers flamants de Bombay est une féroce analyse de la société contemporaine de Bombay, ville natale de l’auteur, dans laquelle, à partir d’un fait divers controversé, il passe en revue tous les travers d’une certaine élite, poussée par une obscène obsession de célébrité et de sensationnel. La ville de Bombay (ou Mumbai), à la fois séduisante et menaçante, est parfaitement rendue et ne cesse de fasciner au fil des pages.
Et au-delà de la critique ce roman est aussi une bouleversante histoire d’amour, d’amitié et de trahison entre des personnages hauts en couleurs, qui malgré leur défauts, deviennent très vite attachants.
Le début est toutefois un peu long, difficile en effet de voir où l’auteur veut nous mener, mais cela ne sert qu’à bien placer son intrigue et ses personnages.
Siddarth Dhanvant Shanghvi s’avère être un grand conteur et nous fournit ici un roman qui, une fois commencé, ne peut plus être lâché avant la fin.

Les derniers flamants de Bombay est à la fois un texte fort dépaysant et terriblement passionnant ; un roman que l’on ne peut que conseiller.

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Présente édition : traduit par Bernard Turle, Editions des Deux Terres, 25 août 2010, 480 pages

 

mercredi, 04 février 2009

De la part de la princesse morte - Kenizé Mourad - 1987

bibliotheca de la part de la princesse morte

1918, Istamboul, à la cour du dernier sultan de l’Empire ottoman. La petite princesse héritière Selma, âgée d’à peine sept ans ne sait pas encore que son destin ne sera peut-être pas de prendre la place de son père, car le pays est prêt à s’engager dans la Première Guerre mondiale, conflit qui mettra fin à jamais à l’Empire ottoman pour faire place à la République. La famille impériale est condamnée à l’exil pour s’installer au Liban. Selma, qui a perdu à la fois son pays et son père, y sera " la princesse aux bas reprisés ". C'est à Beyrouth qu'elle grandira et rencontrera son premier amour, un jeune chef druze ; amour tôt brisé. Elle épousera ensuite un prince indien, et à ses côtés, elle connaîtra le faste de la vie des maharajas indiens ainsi que les derniers jours de l’Empire britannique. Un nouvel empire qui tombe, un nouvel exil pour Selma, l’éternelle étrangère, qui se réfugie à Paris où elle pense trouver enfin le véritable amour. Un enfant naîtra de cette union, la narratrice…

De la part de la princesse morte est un plutôt beau roman historique nous décrivant un destin des plus inhabituels, celle d’une princesse déchue qui connaîtra les nombreux bouleversements de ce XXèeme siècle, depuis la chute de l’Empire ottoman au britannique en passant par de multiples guerres. Ce roman est d’ailleurs presque autobiographique, presque, car l’écrivaine Kenizé Mourad ne connaît qu’en de grandes lignes l’histoire de sa mère la princesse. Suite à ce roman elle écrira d’ailleurs un second roman Le Jardin de Badalpour (1998), retraçant sa vie à elle, héritière d’une femme au destin si exceptionnel. Ce mélange fiction et documentaire réaliste est parfois un peu dérangeant, le style journalistique de l’auteur vient plus d’une fois troubler ce qui est censé être le texte d’une romancière. L’auteur force de plus un peu trop sur le côté sentimental et dramatique, de plus les personnages sont parfois trop théâtraux. Certains se lasseront d’ailleurs assez vite de cette aventure. Il en reste cependant une belle vision de l’Histoire de ce XXème siècle, si riche en bouleversements, et cela particulièrement en ce qui concerne l’histoire turque, libanaise, et indienne.

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Extrait :

Selma a sauté de voiture, elle court dans le sentier au milieu des herbes hautes et des buissons de genêts, la tête renversée vers le ciel, les bras ouverts comme pour embrasser toute cette splendeur, l'absorber, la faire sienne, elle court, elle ne veut plus s'arrêter. Elle entend dans le lointain Orhan qui l'appelle, mais elle ne se retournera pas, elle veut être seule avec cette nature qui la rend à elle-même, lui est plus familière que l'amie la plus chère, cette nature à laquelle elle s'abandonne sans crainte d'être abandonnée, et que par tous ses pores elle sent entrer en elle, lui redonner force, intensité.

Elle s'est jetée dans l'herbe, avidement elle en respire l'odeur humide, la tête lui tourne ; dans ses jambes, dans son ventre montent les vibrations chaudes de la terre, elle a l'impression de s'y fondre. Elle n'est plus Selma, elle est bien davantage, elle est ce brin d'herbe, et ces feuilles, et cette branche qui s'étire pour atteindre un nuage, elle est cet arbre qui plonge ses racines jusque dans l'antre obscur et mystérieux de sa naissance, elle est le bruissement de la source et son eau transparente qui fuit et toujours reste là ; elle est la caresse du soleil et le tournoiement du vent, elle n'est plus Selma, elle est, tout simplement.

Sur le chemin du retour, la jeune fille ne dira pas un mot. Elle tente de protéger sa joie, flamme fragile. La croyant triste, Orhan s'ingénie à la distraire, lui raconte mille histoires qu'elle n'entend pas. Elle aimerait qu'il se taise… Mais comment lui expliquer que le silence peut-être le plus chaleureux des compagnons, le plus attentif, le plus généreux et que dans le mot "solitude" elle, elle voit "soleil".

Par la suite, lorsque Selma évoquera cette période de son adolescence, elle se dira que c'est ce lien profond avec la nature qui l'a protégée du désespoir, l'a rendue à elle-même. Sans ses longues échappées dans cet univers magique elle n'aurait pas supporté la séparation d'avec tout ce qu'elle aimait, et sans doute n'aurait-elle pu résister à la mélancolie lancinante qui insensiblement envahissait la demeure de la rue Roustem-Pacha.

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Voir également :
- Le Jardin de Badalpour - Kenizé Mourad (1998), présentation

mercredi, 05 novembre 2008

Le jardin de Badalpour - Kenizé Mourad - 1998

bibliotheca le jardin de badalpour

Zahr est fille de sultante, descendante des derniers souverains de Constantinople et de père radjah en Inde. Mais en naissant en Europe après la fuite de l’Inde de sa mère, Zahr perd tout : son nom, son âge exact, son pays, ses parents… car sa mère va mourir lors de sa naissance et la laissant à une famille adoptive. D’ailleurs plusieurs familles vont se suivre au fil de sa jeunesse. Une fois adulte, Zahr se lance dans la recherche désespérée de sa véritable identité, sans laquelle elle a l’impression de ne pas pouvoir vivre. Après de longues recherches elle retrouvera en Inde son père, sa famille, déchue depuis l’indépendance et une communauté musulmane dont elle est originaire. Mais Zahr n’est plus indienne, ses manières occidentales choquent et rendent tout contact difficile. De plus tout s’écroule rapidement et Zahr est à nouveau obligée de quitter les siens. Vingt ans plus tard et après bien des luttes elle revient en Inde pour comprendre enfin que ces appartenances auxquelles tout le monde s’accroche ne sont que des barrières qui limitent et aveuglent l’existence. Et pour Zahr le défi sera d’enfin se libérer de tout cela afin de pouvoir pleinement vivre sa vie.

Le jardin de Badalpour de l’écrivaine et journaliste française d’origine turco-indienne Kenizé Mourad est en quelque sorte une suite à De la part de la princesse morte, sortie en 1987, où l’auteure racontait déjà l’histoire de sa famille. Ici, dans une histoire indépendante, elle se concentre avant tout sur la figure paternelle de sa famille, romançant ses souvenirs afin d’en faire un magnifique récit sur la quête d’identité. En suivant le parcours de cette métisse le lecteur comprend facilement tous les problèmes rencontrés par les personnes tiraillées entre deux cultures. L’évolution de Zahr est parfaitement rendue entre sa découverte de ses origines à la rencontre de son passé dans lequel elle découvre à la fois des choses qui l’émerveillent et la révoltent. S’y retrouve également donné un beau portrait de l’Inde avec ses traditions, mais aussi ses nombreuses tensions sociales et communautaires, notamment entre hindous et musulmans. Cependant en faisant de ce texte une biographie romancée (ou un roman biographique?) l’écrivaine perd un peu le lecteur lors de certains passages un peu longs qui ne servent que peu à une quelconque intrigue.

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Voir également :
- De la part de la princesse morte - Kénizé Mourad (1987), présentation et extrait

14:42 Écrit par Marc dans Mourad, Kenizé | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, litterature francaise, recits biographiques, kenize mourad | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 09 novembre 2007

Shalimar le clown (Shalimar The Clown) - Salman Rushdie - 2005

bibliotheca shalimar le clown

Los Angeles, 1991. Maximilien Ophuls, ex-ambassadeur des Etats-Unis en Inde, devenu chef de la lutte antiterroriste en Amérique, est égorgé en plein jour, devant le domicile de sa fille, India. Son meurtrier est son chauffeur appelé Shalimar, un Indien originaire du Cachemire. Alors que tout indique qu’il s’agît d’un attentat terroriste à bout politique, Shalimar a pourtant agi sur un tout autre motif, un amour passionnel qui remonte à des décennies de là au fin fond du Cachemire.

Dans Shalimar le clown, publié en 2005, l’auteur britannique d’origine indienne Salman Rushdie, principalement connu pour son célèbre roman controversé Les versets sataniques qui lui valu la peine de mort décrétée par le régime religieux d’Iran, mène son lecteur sur un rythme effréné dans une intrigue se déroulant aux Etats-Unis et qui trouve sa racine loin dans le passé, au Cachemire. Le roman commence par l’attentat, ou plutôt par le portrait d’India, fille de la victime qui sera témoin du meurtre, et continue ainsi de portrait en portrait, celui de l’ambassadeur, d’une belle jeune fille indienne, de Shalimar, à nous raconter cette histoire assez surprenante. Le lecteur suit ainsi différents destins qui se rattachent à la fin tous à la mort tragique de l’ambassadeur. Et Salman Rushdie en profite pour revoir l’histoire du Cachemire et sa culture, mais aussi la France sous l’occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale et les Etats-Unis d’aujourd’hui. Mais c’est surtout le Cachemire, une région en guerre depuis la décolonisation, qui attire l’attention de Salman Rushdie en la présentant comme un pays paradisiaque, mais un paradis qui petit à petit se détruit de plus en plus.
Mais si le contenu est des plus intéressants, il n’en est rien de la forme. Salman Rushdie, pourtant un écrivain très talentueux, ne réussit pas à donner un souffle suffisant au récit qui par moments devient fort ennuyeux et même irritant. De plus même le regard porté par Rushdie sur le Cachemire, véritable paradis d’avant la guerre civile, semble bien peu convaincant. De plus Rushdie dans les passages se déroulant en Inde évoque de nombreuses légendes hindous ou musulmanes, utilise de nombreux noms de la région, que ce soient les noms de village, de plats ou de personnages, et le tout devient vite assez indigeste pour le lecteur non habitué à la culture indienne et pour qui par conséquence la lecture en devient de plus en plus compliquée. Puis l’enchaînement des paragraphes et chapitres est souvent confus et pesant. Il est à se demander si l’auteur n’a pas un peu bâclé son travail ce coups-ci

Shalimar le Clown est un livre certes intéressant mais pas toujours bien réussi, devenant parfois même assez lourd et pénible à lire. Il s’agît là donc d’un roman plutôt mineur de ce grand auteur qu’est Salman Rushdie.

 

Extrait :

La défunte épouse du pandit avait reçu le nom de Pamposh, qui signifie fleur de lotus, mais, comme elle le confia à sa fille somnolente, elle préférait le surnom de Giri, qui signifie coquille de noix, et que Firdaus Begum, l'épouse aux cheveux jaunes d'Abdullah Noman, Firdaus Butt ou Bhat, lui avait donné un jour en signe d'amitié. Un jour d'été, dans les champs safran de Pachigam, Firdaus et Giri cueillaient des crocus quand des trombes d'eau s'abattirent sur elles comme un sort de sorcière sous un ciel bleu et dégagé et les trempèrent toutes deux jusqu'à l'os. La femme du sarpanch n'avait pas sa langue dans sa poche et fit savoir à la pluie caquetante ce qu'elle pensait d'elle mais Pamposh dansa sous l'averse en criant gaiement: «N'en veux pas au ciel parce qu'il nous fait don de l'eau.»

C'en fut trop pour Firdaus. «Tout le monde pense que tu es d'une nature douce et affable, ouverte, accueillante, mais je ne suis pas dupe, dit-elle à Pamposh ou Giri alors qu'elles s'abritaient, ruisselantes, sous un vaste chinar. Bien sûr, je vois comme tu souris si facilement, et que tu n'as jamais une parole dure pour qui que ce soit, comme tu affrontes toutes les épreuves avec sérénité. Moi, je me réveille le matin et il faut que je commence à arranger tout ce que je vois, il faut que je secoue les gens, je veux que tout soit mieux, je veux nettoyer toute la merde qu'on doit se coltiner chaque jour de cette vie éreintante. Toi, par contraste, tu agis comme si le monde allait de soi et qu'il te convenait et tout ce qui se passe fait ton affaire. Mais tu sais quoi? Je t'ai percée à jour. J'ai vu dans ton petit jeu angélique. C'est brillant, ça ne fait aucun doute, mais ce n'est qu'une coquille, ta coquille de noix, et à l'intérieur tu es une fille complètement différente et mon avis c'est que tu es loin d'être satisfaite. Tu es la femme la plus généreuse que je connaisse, si jamais je dis que j'aime ce châle-ci ou celui-là tu m'obligeras à le prendre, même si tu le tiens de ton arrière-grand-mère dans ton trousseau et qu'il s'agit d'un héritage vieux de cent cinquante ans, mais en secret, en dépit de tout ça, tu es avare de toi-même.»

C'était le genre de discours qui soit détruit une amitié à jamais soit la hisse à un nouveau degré d'intimité, et c'était typique de Firdaus que de tout miser sur un coup de dés. «Je crois l'avoir également percée à jour à cet instant, dit Pamposh Kaul à sa fille Boonyi qui rêvait, et j'ai aperçu la femme incroyablement loyale et aimante sous son jeu de franche salope. Et puis, elle était la seule femme du village qui était peut-être en mesure de comprendre ce que je voulais dire.» Aussi Pamposh confia-t-elle ses plus profonds secrets à Firdaus, qui fut stupéfaite. Jusqu'à ce jour, l'épouse du chef, comme tout le monde, avait considéré Pamposh comme une épouse idéale pour le pandit, parce qu'elle avait les pieds bien sur terre tandis que sa tête à lui se faisait toujours tremper au milieu de quelque nuage métaphysique. Et voilà que Firdaus découvrait que Pamposh possédait une nature secrète autrement plus fantastique que celle de son mari, que ses rêves étaient autrement plus radicaux et dangereux que tout ce que Firdaus avait jamais pu concevoir en dépit de toutes ses renversantes ambitions.

Pour ce qui était de faire l'amour, les Cachemiriennes n'avaient jamais été des mijaurées, mais ce que Pamposh confia à Firdaus lui fit chauffer les oreilles. L'épouse du sarpanch comprit que, dissimulée tout au fond de son amie, se trouvait une personnalité si intensément sexuelle qu'il était étonnant que le pandit fût encore capable de se lever le matin et de vaquer à ses occupations. La passion de Pamposh pour les excès sexuels les plus fous fit découvrir à Firdaus de nouveaux concepts qui tout à la fois l'horrifièrent et l'excitèrent, bien qu'elle eût peur que, si elle tentait de les introduire dans sa propre chambre à coucher, Abdullah, pour qui accomplir l'acte sexuel n'était rien d'autre que soulager des pulsions physiques et ne devait pas être indûment prolongé, la jetterait à la rue comme une simple putain. Bien que Firdaus fût plus âgée que Pamposh de quelques années, elle se retrouva dans la position inhabituelle de l'élève abasourdi, s'enquérant avec fascination du comment et du pourquoi de telle ou telle pratique. «C'est simple, répondit Pamposh. Si vous vous faites assez confiance, tu peux tout faire et lui aussi et crois-moi c'est très agréable.» Ce qu'il y avait d'encore plus remarquable dans les révélations de Pamposh, c'était le sentiment qu'elle ne se pliait pas aux désirs de son mari mais dirigeait ces derniers. Quand elle passa de la sexualité elle-même à la politique sexuelle et commença à exposer sa vision utopique d'une émancipation des femmes, et à parler de son tourment de devoir vivre dans une société qui avait au moins un siècle de retard sur les temps dont elle rêvait, Firdaus leva la main: «Tu m'as déjà assez bourré le crâne comme ça avec des idées qui vont me donner des cauchemars pendant des semaines, dit-elle. Ne me trouble plus aujourd'hui avec tes autres idées. Le présent est déjà trop pour moi. Je ne peux pas en plus me préoccuper de l'avenir.»

Dans les rêves de sa fille, Pamposh Kaul aborda toutes les choses que Firdaus Noman n'avait pas voulu entendre, elle lui parla de l'avenir émancipé qui brillait à l'horizon comme une terre promise sur laquelle elle ne pourrait jamais s'avancer, de cette liberté entraperçue qui l'avait rongée toute sa vie et avait détruit sa paix intérieure, même si personne ne l'avait su parce qu'elle ne cessait jamais de sourire, n'avait jamais baissé son masque mensonger de calme satisfait. «Une femme peut faire tous les choix qu'il lui plaît juste parce que ça lui plaît, et plaire à un homme est loin d'être la priorité, dit-elle. Aussi, si le cœur d'une femme est pur, alors ce que le monde pense n'a pas la moindre importance.» Cela fit une grosse impression sur Boonyi. «C'est facile à dire pour toi, dit-elle à sa mère. Les fantômes n'ont pas à vivre dans le monde réel.

- Je ne suis pas un fantôme, répliqua Pamposh. Je suis la mère dont tu rêves et que tu désires. Je te dis ce qui est déjà dans ton cœur, ce que tu veux que je te confirme.

- C'est vrai, dit Boonyi Kaul, qui commença à remuer et s'étirer.

- Va le retrouver», dit sa mère avant de disparaître.

Boonyi sortit furtivement de la maison et escalada la colline boisée jusqu'à Khelmarg, la prairie où elle allait parfois, à la lueur de la lune, faire du tir à l'arc, plantant ses flèches dans les arbres innocents. Elle était habile à l'arc mais ce soir elle recherchait un sport différent. Il n'y avait pas de lune. Quelques lumières brillaient dans le camp militaire indien au-delà des champs, quelques lanternes et des braises de cigarettes, mais la plupart des soldats dormaient. Son père dormait certainement en ronflant comme un buffle. Elle portait un fichu sur la tête et un long phiran noir par-dessus une longue chemise noire. L'air était frais mais la robe ample était assez chaude. Sous le phiran, son petit kangri de braises envoyait de longs doigts de chaleur sur son ventre. Elle ne portait nul autre vêtement ou sous-vêtement. Ses pieds nus connaissaient le chemin. Elle était une ombre en quête d'une ombre. Elle trouverait l'ombre qu'elle cherchait et il l'aimerait et la protégerait. «Je te tiendrai dans la paume de ma main, lui avait-il dit, tout comme mon père m'a tenu.» Noman, connu également sous le nom de Shalimar le clown, le plus beau garçon du monde.

Au même instant, le plus beau garçon du monde faisait ce qu'il faisait chaque fois qu'il avait besoin de se calmer et de se concentrer sur ce qui importait vraiment: il escaladait un arbre. Les arbres avaient occupé une place de choix dans son éducation professionnelle et dans sa vie intérieure. Un soir, Noman, alors âgé de onze ans, avait été incapable de dormir à cause de ses doutes quant à la nature de l'univers, un sujet à propos duquel ses parents avaient des disputes si formidables que tout le village se réunissait devant leur maison pour les écouter et prendre parti, des disputes sur le lieu précis du paradis céleste et si oui ou non un jour les hommes s'y rendraient en navette spatiale, et sur la probabilité et l'improbabilité qu'il y eût des prophètes et des livres saints sur d'autres planètes, et par conséquent si oui ou non c'était un blasphème que de supputer l'existence théorique de petits prophètes à la peau verte et aux yeux proéminents recevant la parole sacrée dans les langues incompréhensibles de Mars ou de la bouche des créatures qui vivaient sur la face cachée de la lune. Noman était incapable de choisir entre l'ouverture d'esprit moderne de son père et les menaces occultes de sa mère qui en général promettaient des charmes-serpents; aussi, alors même qu'une pluie torrentielle se préparait, il s'enfuit par la porte du fond et escalada le plus proche chinar du quartier de Pachigam pour réfléchir. Il ne commit pas la bêtise de s'aventurer sur la corde ce soir-là. Il resta là, secoué par le vent, battu par la pluie, tandis qu'autour de lui les branches s'agitaient et se brisaient. L'univers bandait ses muscles et démontrait son absence totale d'intérêt pour les querelles sur sa nature. L'univers était tout à la fois science et sorcellerie, ce qui était occulte et ce que l'on savait, et l'univers s'en contrefichait. La tempête redoubla de violence. Il vit des mains de morts voler devant lui, se tendre vers lui depuis leurs tombes aériennes. Le vent hurlait et voulait le tuer mais lui l'invectiva en retour et le maudit, et le vent ne put le vaincre. Des années plus tard, quand il devint un assassin, il déclara qu'il aurait été préférable qu'il ne survive pas, que sa vie ait été emportée ce soir-là entre les dents pourries de la tempête.

A l'orée du village se dressait un bosquet d'anciens chinars dont les branches griffaient gracieusement le ciel. Une corde était tendue entre deux des plus vieux arbres, et maintenant, en vue de son rendez-vous avec Boonyi, Shalimar le clown se promenait dessus, il trébuchait, pirouettait, caracolait avec tant de légèreté qu'on aurait dit qu'il marchait sur l'air. Il avait neuf ans quand il apprit à marcher sur l'air. Dans cette clairière verdoyante, sous le dôme de feuilles que perçait le soleil, il lâcha son père, s'avança pieds nus et vola. Lors de ce premier vol, la corde était située à peine à cinquante centimètres au-dessus du sol mais l'exaltation était aussi grande que tout ce qu'il ressentit plus tard dans sa vie professionnelle quand il partait d'une haute branche et regardait, six mètres plus bas, ses admirateurs qui applaudissaient bouche bée en retenant leur souffle. Ses pieds savaient quoi faire sans qu'on leur dise quoi faire. Ses orteils se refermaient autour de la corde, l'agrippant fermement. «Ne considère pas la corde comme une ligne rassurante courant dans l'espace, lui avait dit son père. Considère-la comme une ligne d'air ramassée. Ou considère l'air comme quelque chose qui se prépare à devenir corde. La corde et l'air sont la même chose. Quand tu sauras cela, tu seras prêt à voler. La corde se dissoudra et tu marcheras sur l'air en sachant que ce dernier te porte et t'emmènera partout où tu veux aller.» Abdullah Sher Noman initiait ainsi son fils à un mystère. Une corde pouvait devenir de l'air. Un garçon pouvait devenir un oiseau. La métamorphose était le cœur secret de la vie.

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vendredi, 09 février 2007

Nuit blanche à Madras : Une enquête du brahmane Doc – Sarah Dars – 2000

bibliotheca nuit blanche a madras

Le brahmane Doc, comme son nom l’indique, est médecin diplômé dans un pays occidental et spécialisé dans la médecine traditionnelle. D’ailleurs la plupart des gens de Madras, ville du sud-est indien dans laquelle il s’est installé pour exercer sa profession, ne le connaissent que sous ce nom là. De plus il aime la musique de son pays et les arts martiaux. Mais à côté de tout cela il est avant tout un brillant détective amateur et il lui arrive d’aider de temps en temps la police dans certaines enquêtes. Armé de son flair et de sa sagacité, ainsi que d’une éducation à la fois scientifique et traditionnelle il finit par résoudre toutes les énigmes se posant à lui. Cette fois-ci lui tombe dessus une affaire criminelle des plus mystérieuses. Suryâ, la nièce d’une voisine de Doc, disparaît mystérieusement le jour de l’éclipse solaire après avoir rencontré son amoureux dans un centre commercial huppé de Madras. La police croit à une fugue amoureuse, mais pour Doc il n’en est rien. Très il vite il découvre plusieurs indices qui, hélas, vont le mener sur des pistes bien différentes les unes des autres. La sœur jumelle de Suryâ, Chandra, est suspectée ; les deux sœurs n’arrivaient en effet jamais à s’entendre. L’amoureux de Suryâ, un riche commerçant, est également suspecté d’avoir voulu supprimer cette fille. Une des pistes mènera Doc même vers une secte d’adorateurs de Kâlî qui auraient peut-être sacrifié la jaune fille lors de rituels religieux.

Nuit blanche à Madras de l’auteur français Sarah Dars fait partie d’une série de polars, tous sortis de la plume du même auteur, ayant pour personnage principal cet original enquêteur indien. L’intention de cette série est clairement de nous faire découvrir les mystères de l’Inde au travers d’intrigues policières. La société indienne y tient d’ailleurs un rôle important. Il est beaucoup question de la vie à Madras, des coutumes et des castes indiennes. Certaines mythologies, dont l’adoration de la déesse Kâlî, sont également traités. Tout est très intéressant et de ce point de vue là le roman est plutôt réussi. Mais hélas d’un point de vue roman policier tout n’est pas aussi bon. Il est vrai que le personnage principal est particulièrement attachant mais cela ne suffit hélas pas. Déjà l’intrigue met beaucoup trop de temps à démarrer. Il faut attendre environ 60 pages (sur que 160 pages) jusqu’à ce que Suryâ disparaisse et que l’enquête commence. Donc quasi un tiers du roman qui ne sert qu’à nous introduire les différents personnages et les relations existant entre elles. De plus l’enquête semble plus se baser sur le flair intuitif du détective que sur l’étude des indices et la résolution d’énigmes, ce qui empêche finalement tout suspense de surgir. D’ailleurs on croirait que cette enquête ne sert qu’à illustrer certains mœurs indiens et n’a que peu de valeur en soi. Et même, à aucun moment l’auteur réussit à faire vivre l’univers de Madras recréé ici. D’ailleurs, malgré à peine 160 pages on sent bien que le roman traîne en longueur. De plus le style, malgré sa simplicité, n’est pas toujours très fluide, ce qui rend cette lecture plutôt laborieuse.

Nuit blanche à Madras est un polar certes dépaysant mais en général bien peu captivant.

Dommage.

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16:23 Écrit par Marc dans Dars, Sarah | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, sarah dars, litterature francaise, romans policiers, enquetes du brahmane doc | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 10 janvier 2006

INDEX - Inde

Rushdie, Salman
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Shalimar le clown (Shalimar The Clown, 2005), présentation et extrait
Shanghvi, Siddarth Dhanavant
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Les derniers flamants de Bombay (The Lost Flamingoes of Bombay, 2009), présentation

18:47 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, litterature indienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!