lundi, 26 novembre 2012

Empires, de la Chine ancienne à nos jours (Empires in World History) - Jane Burbank & Frederick Cooper - 2010

jane burbanck, frederick, cooper, essais, essais historiques, empires, empire, histoire, Empires de la Chine ancienne à nos joursL’Histoire en a connu plusieurs, et pourtant on en ignore tant de choses. En effet, qu’étaient exactement ces Empires, de la Chine antique, en passant par Rome, la Mongolie, l’empire russe et ottoman, ces vastes Etats composés de territoires et de peuples assemblés par al force et l’ambition et qui ont dominé le monde pendant plus de deux mille ans ? Et que serait l’Histoire vue du point de vue de ces vastes Etats qui ont tant contribué au monde ?

C’est ce que nous proposent de faire les deux professeurs Jane Burbank et Frederick Cooper, en nous contant, dans ce vaste essai l’histoire de ces empires, en se concentrant sur les principaux qui ont façonnées notre histoire, cela en en étudiant les conquêtes, les rivalités, les stratégies de domination, éclairant tout particulièrement dont les empires s’adaptent à leur différences, les créant ou les manipulant. Ils expliquent ainsi le monothéisme militant de Byzance, les califats islamiques, les Carolingiens, mais aussi les lois tolérantes des Mongols et des Ottomans, qui combinèrent protection religieuse et loyauté des sujets. Ils discutent également la question de l'influence des empires sur le capitalisme et la souveraineté populaire, les limites et l'instabilité des projets coloniaux européens, le répertoire de l'exploitation et de la différenciation en Russie, ou encore l'« empire de la liberté », qui fut la devise des révolutionnaires américains et qui s'étendit plus tard au-delà de ce continent. Car les empires ne sont pas finis, toujours pas et s’adaptent de nos jours à des formes bien autres que celles initiales.

Burbank et Cooper ont conçu ce livre, Empires, de la Chine ancienne à nos jours, afin qu’il puisse rencontrer un public des plus larges, que ce soit de l’étudiant et académicien au simple amateur d’histoire. Et dès l’introduction on constate ce mélange entre rigueur scientifique, en définissant bien le sujet du texte et ce qui ne l’est pas, et la simplicité de l’écrit. Et pourtant ce mélange n’est qu’à moitié réussi, car très vite l’on se rend compte que les données sont bien trop importantes et denses pour permettre une lecture par simple divertissement. Mais l’intérêt universel du sujet, qui devrait intéresser tout un chacun, par son emprise sur l’histoire de ces 2000 dernières années, ainsi que par ce concept même qu’est celui de l’empire, finit par l’emporter, et on lit ce livre, à son rythme, au fil des siècles et des évolutions des empires.

Le sujet étonne aussi aujourd’hui par la force du propos, ce principe d’empire, alors qu’aujourd’hui ce sont les états-nations qui sont au centre de tous les enjeux et qui maintenant ne semblent être qu’une parenthèse futile et éphémère dans une civilisation humaine prédominée par les constructions plurielles. Et ce qui ne doit jamais être oublié est que toute forme d’état, que ce soit celle de nation ou d’empire, n’est qu’artificielle.

Empires, de la Chine ancienne à nos jours de Jane Burbank et Frederick Cooper est donc un ouvrage majeur, et fort utile en ces temps ou l'Etat nation est au centre de tous les enjeux, et ce alors meme qu'il ne semble etre qu'une parenthèse dans une histoire humaine dominée par des constructions plurielles. Aucune forme étatique n'est "naturelle", la nation pas plus que l'empire.

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Présente édition : traduit de l'anglais par Christian Jeanmougin, Payot, 5 octobre 2011, 687 pages
ISBN-10: 2228906824 / ISBN-13: 978-2228906821

jeudi, 17 février 2011

Anatomie d’un instant (Anatomía de un instante) - Javier Cercas - 2009

javier cercas, 23f, 23 fevrier 2003, essias politiques, essais historiques, Espagne, anatomie d'un instant, litterature espagnoleDébut années 1980, l’Espagne est une jeune démocratie qui se relève avec beaucoup de peines de plusieurs décennies de dictature franquiste. Mais le pays est loin d’être stable. Des attentats ont lieu, ainsi que des soulèvements populaires. Affaibli, le chef du gouvernement, Adolfo Suarez, démissionne et le Parlement est réuni le 23 février 1981 pour l’investiture du nouveau président. C’est alors que, sous les yeux des caméras, font irruption dans l’hémicycle des militaires sommant tous de se coucher à terre et tirant des coups de feu en l’air. Les images ne seront diffusés que le lendemain, à Madrid, comme ailleurs en Espagne, personne ne se doute encore que le pays est en train de sombrer à nouveau dans la dictature. Toutefois ce coup d’état avortera quelques jours plus tard, le roi refusant de s’allier aux militaires.

Dans Anatomie d’un instant, paru en 2009, l’écrivain Javier Cercas avait à l’époque été terriblement choqué par ces images, le premier coup d’état à être entièrement retransmis, et revient aujourd’hui sur ces événements en analysant cette crise avec une minutie rare, nous livrant ainsi une véritable anatomie d’un instant durant lequel tout aurait pu changer du tout au tout. D’ailleurs le fait que l’Espagne ait réussi à passer outre cet instant a démontré qu’en ce 23 février 1981 la démocratie espagnole est véritablement née pour s’inscrire dans la durée. Et cet instant l’auteur ne va jamais cesser de l’interroger, de l'interpréter dans tous les sens, tout en revoyant continuellement ces images filmés.
Mais l’auteur va conférer une analyse double à son texte, la première considérant avec précision l’état politique de l’Espagne, son évolution qui a permis ce coup d’état, décrit en tous détails et son évolution par après, et une deuxième bien plus personnelle et émotionnelle dans laquelle l’auteur se met lui-même en scène, lui fils de la démocratie par rapport à son père qui n’a surtout connu que la dictature.

Le résultat de cette Anatomie d’un instant est un texte d’une force incroyable, un portrait édifiant de cette Espagne libre naissante, vue et conté par l’un des tous grands auteurs espagnols contemporains.

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Présente édition : traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksander Grujicic, éditions Actes Sud, 28 août 2010, 427 pages

mardi, 29 juin 2010

Histoire du règne de Moulay Ismaïl - Dominique Busnot - 1714

bibliotheca histoire du regne de moulay ismail

Le père Dominique Busnot rédigea l’Histoire du règne de Moulay Ismaïl à la suite de trois voyages effectués au Royaume du Maroc (1714, 1708 et 1712), où, accompagné de pères mercédaires et trinitaires, il cherche à acheter la liberté de quelque cent cinquante esclaves français et chrétiens détenus à Meknès et obligés de travailler au service du puissant monarque. Ces trois voyages représentent un pan d’histoire quelque peu oublié de nos jours et aussi un mélange unique de mission humanitaire et de rachat religieux à la fin du siècle de Louis XIV, sur fond de piraterie barbaresque.

Se concentrant avant tout dans son Histoire du règne de Moulay Ismaïl à la description de ses négociations souvent épiques et toujours infructueuses, le religieux ne peut s’empêcher de donner un portrait fort saisissant de celui qui deviendra pour la postérité plus connu sous le titre de « roi sanguinaire ». Ce roi, né en 1646 et mort en 1727, était déjà fort célèbre à l’époque pour sa cruauté légendaire. De nombreux ouvrages étaient déjà parus en France à ce sujet, et le public faisait preuve d’une curiosité grandissante pour les pays barbaresques et le sort des captifs chrétiens du sultan. Busnot y décrit tout ce qu’il voit, ce qu’il entend au sujet de ce roi, faisant appel à des témoins, et décrivant avec minutie de nombreux événements illustrant ce terrible règne. Ainsi il décrit de nombreux rouages politiques en service autour du monarque ainsi que la façon dont le monarque contrôle son entourage. Ni trop romancé, ni cherchant à masquer ses échecs pourtant prévisibles, Busnot réussit à faire de son récit une narration animée et précise. Et cela dans le but d’informer, de la façon la plus neutre possible, et de donner la parole aux acteurs du drame, en commençant par les captifs eux-mêmes.

Histoire du règne de Moulay Ismaïl de Dominique Busnot plaira énormément à tous les amateurs d’Histoire, principalement ceux intéressés par le règne légendaire de Moulay ismaïl.

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Présente édition : Editions Mercure de France, 24 février 2002, 138 pages

dimanche, 20 juin 2010

La Sale Guerre : Le témoignage d'un ancien officier des forces spéciales de l'armée algérienne - Habib Souaïdia - 2001

bibliotheca la sale guerre

"J'ai vu des collègues brûler vif un enfant de quinze ans. J'ai vu des soldats se déguiser en terroristes et massacrer des civils. J'ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de simples suspects. J'ai vu des officiers torturer, à mort, des islamistes. J'ai vu trop de choses. Autant d'atteintes à la dignité humaine que je ne saurais taire. Ce sont là des raisons suffisantes, j'en suis convaincu, pour briser le mur du silence."

Habib Souaïdia était un officier dans l'armée algérienne. Il a été entraîné dans ce qu'on appellera "la sale guerre", celle qui déchirera son pays depuis 1992, avec l'arrêt du processus électoral face à la victoire annoncée des islamistes du FIS et qui plongera le pays dans la terreur pendant de nombreuses années entre la barbarie de ces islamistes, mais aussi et peut-être surtout les dérives de l'armée algérienne. Souaïdia va ensuite se réfugier en France et va enfin témoigner sur les horreurs qu'il a vécu. "La Sale Guerre" sortira en 2001 et fera l'effet d'une bombe.

Dans ce livre Habib Souaïdia se présente comme un militaire de coeur, qui poussé par un profond esprit patriotique, va s'engager à l'âge de size ans, en 1985, à l'Ecole des cadets de Koléa, dans la plaine de Mitidja. Un an plus tard, l’école est fermée, et il retourne chez lui, à Tébessa, où il passe son bac. En septembre 1989, il s’engage pour vingt-cinq ans dans l’Armée nationale populaire (ANP) et entre dans le saint des saints : l’Académie interarmes de Cherchell, où est formée l’élite militaire algérienne. Souaïdia va y rester trois ans, afin d'apprendre le métier, que ce soit la conduite de chars ou le maniement des fusils d'assaut Kalachnikov ou missiles sol-sol, les arts martiaux, le génie de combat et bien d'autres.
C'est une époque où l'armée est en grande puissance. Mais le malaise gagne peu à peu le pays, sous la forme d'une opposition religieuse. En effet, dehors, le Front islamique du salut (FIS), créé en mars 1989, conquiert la rue et les esprits. Après le triomphe des municipales de mai 1990, ses militants commencent, là où ils sont en force, à imposer la loi de la chorta islamiya - la police islamique -, notamment aux femmes. Habib, qui ne s’intéresse aucunement à la politique, s’accroche au mythe : ” l’armée était là pour protéger le peuple et la nation, pas pour rétablir l’ordre ou intervenir dans les problèmes intérieurs “. Mais quand éclate la grève insurrectionnelle de mai 1991 au cours de laquelle le FIS réclame la dawla islamiya, la république islamique, il n’en est plus si sûr. Un conflit s'annonçait, d'ailleurs des armes commençaient à circuler aux abords des mosquées.
A la fin de ses trois années de formation, Habib Souaïdia entre en volontaire dans les "forces spéciales". Et la guerre civile commence, l'armée se voyant de plus en plus menacée dans sa position de pouvoir par les islamistes.
Au début, enthousiaste pour ce combat qu'il croit juste, Souaïdia va très vite déchanter. L'armée va tout faire pour sauver sa place au pouvoir au dépit de l'ordre et de la sécurité. Les massacres vont s'enchaîner, se multiplier. Et s'ils ne trouvent plus rien à reprocher aux islamistes, ils vont attribuer leurs propres massacres à ces islamistes. L'Algérie va connaître ses pires heures...

Des années plus tard, après avoir été emprisonné en 1995 et 1999 pour avoir osé dénoncer les exécutions sommaires et questionner la torture, Habib Souaïdia va fournir ce témoignage exceptionnel, question de "ne pas se sentir complice de crimes contre les humanité" dit-il. Et le choc est énorme. Il était difficile d'y comprendre quelque chose lors de cette guerre, ici on la vit de l'intérieur, dans toute son horreur. Sans remettre en question le moins du monde la violence islamiste, Habib Souaïdia dénonce la stratégie du pouvoir militaire – "il faut terroriser les terroristes", qui a conduit à "la mort inutile de dizaines de milliers de civils, que rien ne justifiait". La stratégie d'un pouvoir qui n'a jamais cherché à analyser et à comprendre la situation du peuple algérien, ses motivations sociales et économiques aussi bien que religieuse.
Mais pour lui le combat n'est pas fini, on ne trahit pas l'armée impunément,Habib Souaïdia sera condamné à mort par contumace par un procès militaire algérien. Depuis lors il vit réfugié en France en attente d'un hypothétique réhabilitation.

"La sale guerre" de Habib Souaïdia est un document choc, incontournable sur son sujet, qui permet de mieux comprendre cette guerre obscur qui, pendant des années, a terrorisé tout un pays en massacrant des dizaines de milliers de civils.

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Présente édition : Editions Folio Gallimard, 29 août 2001, 340 pages

samedi, 05 juin 2010

Villes du monde (Civitates Orbis Terrarum) - Franz Hogenberg et Georg Braun - 1572-1618

bibliotheca villes du monde

Cinq cents ans après sa publication originale à Cologne reparaît aux éditions Taschen en 2008 cette magnifique collection des gravures et plans de Georg Braun et Frans Hogenberg en un seul volume. Le Civitates Orbis Terrarum, en français Villes du monde, n'est autre q'une superbe collection de plus de 500 illustrations des grandes villes à travers l'Europe, mais aussi en Afrique du Nord et Proche-Orient.

Franz Hogenberg, un graveur dur cuivre et aquafortiste, né en 1535 à Malines en Belgique et mort en 1590 à Cologne, réalisa l'entièreté de ces plans nous faisant revivre les ville d'avant la Guerre des Trente Ans. Georg Braun, éditeur original de ce recueil, un théologien et chanoine, compléta les illustrations de nombreux textes, et cela entre 1572 et 1618, date de la parution en six volumes de ce magnifique atlas d'une autre époque. Les vues des villes reprises, que ce soit sous formes de plans, de panoramas ou de vues à vol d'oiseau sont tout simplement magnifiques et d'une richesse impressionnante. Car au-delà de la vue de ces villes s'en dégage aussi la vie de l'époque, grâce aux nombreux personnages et objets qui ornent ces vues. Les textes de Braun viennent évidemment compléter le tout de façon admirable.
Aujourd'hui encore, l'exactitude de ces représentations permet de nous déplacer dans les noyaux historiques des grandes métropoles européennes; on peut même dire qu'elles nous transportent dans la réalité économique et sociale de l'époque pré-moderne.
Les lieux sont insérés dans leur environnement paysager - champs et prairies, vignes, jardins, rivières ou mers présenté sous un jour avantageux ou inquiétant. Des charrettes pleines, des coches ou des groupes de piétons animent les routes marchandes. Des barques sur les rivières et des embarcations capables de tenir la mer donnent une impression réaliste du commerce de l'époque et de la mutation des villes.
Dans les riches cités marchandes telles Hambourg ou Kiel, les navires sont chargés et sur les quais de Bordeaux on embarque des tonneaux de vin, alors que deux érudits en robe universitaire discutent à Oxford. Les gibets et le champ de justice hors les murs illustrent le pouvoir de juridiction des villes et sont d'importance pour l'histoire du droit. Les costumes des différents pays, peuples et métiers sont remarquablement représentés.
Mais c'est aussi en quelque sorte la dernière vision d'une époque révolue, ce recueil ayant été réalisé juste peu de temps avant les ravages de la Guerre de Trente Ans et des travaux de rénovation de l'époque baroque.
Ce recueil, tel qu'il est réédité en 2008 est à la fois très complet et surtout très ludique et divertissant. De grandes sont tirées, de très nombreux détails existent sur tout.

En bref, ce livre Villes du monde est une invitation unique pour tous les amateurs d'Histoire à voyager à travers l'Europe du XVIème et XVIIème siècle. Tout autre se retrouvera face à un livre d'une beauté exceptionnelle

Villes du monde d'Hogenberg et Braun est tout simplement un ouvrage exceptionnel.

A découvrir !!!

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Extraits :

bibliotheca villes du monde 1


bibliotheca villes du monde 4

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Présente édition : réédition préparée par Stephan Füssel et Rem Koolhaas, Editions Taschen, 5 novembre 2008, 520 pages

dimanche, 06 septembre 2009

Le Grand Atlas Ferraris - Joseph de Ferraris - 2009 (1770-1778)

bibliotheca atlas ferraris

Le Grand Atlas Ferraris est tout simplement un ouvrage exceptionnel qui, publié en 2009 par les éditions Lannoo/Racine en collaboration avec la Bibliothèque royale de Belgique, reprend la célèbre carte de Ferraris, ou carte des Pays-Bas autrichiens, qui établie entre 1770 et 1778 par le comte Joseph de Ferraris, directeur de l’école de mathématique du corps d’artillerie des Pays-Bas, sur commande du gouverneur Charles de Lorraine.
Le général Joseph Jean comte de Ferraris : lorrain, né en 1726 et mort en 1814. Il se distingua dans plusieurs batailles et fut gouverneur militaire de Termonde. Il s'intégra tout à fait aux Pays-Bas autrichiens suite à son mariage en 1776 en la collégiale de Sainte-Gudule avec la comtesse Marie Henriette d'Ursel, membre de l'une de nos anciennes familles patriciennes. Le comte de Ferraris commença par se faire la main « en levant » en 1768 une carte de la Forêt de Soignes ainsi que des domaines de Mariemont et de Tervuren. Fort du résultat de son travail, il obtint l'autorisation en 1770 de l'impératrice Marie-Thérèse de dresser la carte des Pays-Bas autrichiens. Bien secondé par ses « artilleristes », il termina la série complète en 1777. Même Cassini, auteur de la grande carte de France, ne cachait pas son admiration pour l'exactitude de la carte de Ferraris.
Les territoires concernés sont l'actuel territoire belge et luxembourgeois en débordant quelque peu sur les pays voisins. Entièrement réalisée et dessinée à la main par des élèves officiers, la carte de Ferraris avait une vocation exclusivement militaire : elle retraçait les éléments stratégiques les plus importants comme des rivières, des ponts ou des chemins creux permettant d'y cacher des troupes. Et les détails sont réellementimpressionnants . En effet dépourvue de système de référence, la carte renseigne le relief, l'occupation du sol, l'habitat, le réseau routier et le réseau hydrographique, l'organisation paroissiale ainsi que les limites administratives de l'époque. De nombreuses enclaves sont d'ailleurs visibles. Certaines d'entre-elles, appartenant au territoire français en 1770, n'ont été que partiellement cartographiées. L'échelle originale et de 1/11.520 et compte 275 planches.

L'édition parue en 2009 reprend toutes ces cartes à l'échelle 1:20 000e dans un ouvrage faisant 608 pages de dimensions 40,5cm x 51cm et pesant près de 11,5kg. De plus emballé dans un coffret hermétique à poignée en fait un objet tout à fait exceptionnel. Cette édition qui intéressera avant tout un public belge paraît évidemment sous forme bilingue français/néerlandais. Cependant, outre le public belge, cet ouvrage est une référence absolue en cartographie, un document unique en son genre, qui ravira tous les amateurs de cartes et d'histoire, de paysages et de géographie qui y trouveront une source inépuisable d'information et un plaisir des yeux garanti, en découvrant parfois avec étonnement l'évolution du pays depuis le XVIIIème siècle à nos jours.

Le Grand Atlas Ferraris
est un ouvrage magnifique qui trouve sa place dans toutes les bibliothèques.

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19:09 Écrit par Marc dans Ferraris, Joseph de | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : joseph de ferraris, litterature belge, atlas, essais historiques, beaux-livres | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 16 août 2009

Le dévoiement du christianime - Eric Coulon - 2009

bibliotheca le devoiement du christianisme

« Le catholicisme, le protestantisme et l’Église orthodoxe possèdent une racine commune : le christianisme ».

« Être catholique, être protestant et être orthodoxe c’est indifféremment être chrétien »
.

Ces affirmations sont communément admises et vont de soi. Sont-elles pour autant légitimes et doit-on continuer à appeler « christianisme » l’une et l’autre de ces trois religions ?

Eric Coulon, écrivain et philosophe français, nous fait parcourir toute l'histoire du christianisme, depuis sa naissance jusqu'à aujourd'hui pour en voir son évolution. Mais plutôt que de parler d'histoire du christianisme, cet essai nous présente celle des causes, des étapes, des formes et des implications de son altération sous une forme hybride que nous nommons chrétienté. Et c'est cette chrétienté qui, suite à de multiples transformations et évolutions, s'est étendue sur le monde en e façonnant peu à peu. Et connaître son histoire c'est quelque peu connaître ses origines.

Le sujet est bien vaste, mais il est parfaitement maîtrisé dans ce texte à la fois clair et hautement instructif. Dans un souci d'objectivité, Eric Coulon ne prend jamais parti et reste parfaitement neutre par rapport à tels ou autres événements. Son but est clairement de raconter l'histoire de la chrétienté, et non pas de la juger. Le texte est fort bien documenté, l'auteur fournit de multiples détails concernant l'un ou l'autre événement, porte des interrogations poussant à mieux comprendre l'évolution de la religion vers telle voie.

Le édvoiement du christianisme d'Eric Coulon plaira particulièrement aux amateurs d'histoire, celle de la chrétienté et du christianisme ayant eu tant d'implications sur l'histoire générale dans ces 2000 dernières années.

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jeudi, 04 décembre 2008

Hollywood, cinéma et idéologie - Régis Dubois - 2008

hollywood cinema et ideologie

Le cinéma, comme tout art d'ailleurs, connaît une certaine dépendance par rapport aux idées de son époque et de la société dans laquelle il est produit. En cela le cinéma hollywoodien, vraisemblablement le plus important du moment, ne fait certainement pas défaut. En plus il ne se garde pas de promouvoir un certain mode de vie, mais également une façon de penser. Au début cette forme de propagande était régie par le pouvoir public, le code Hays entre autres, puis par les restrictions d'âge dans la classification des genres et finalement par les objectifs commerciaux qui jouent le rôle d'une véritable censure. A noter aussi la cérémonie des Oscars, qui, en nous prêchant quels films valent la peine d'être vus, ne récompense qu'un cinéma des plus consensuels et politiquement corrects.

Régis Dubois invite donc le lecteur à revoir l'histoire du cinéma hollywoodien dans son ensemble en s'attardant sur un certain nombres de films servant d'études de cas. Tel par exemple Naissance d'une nation (The Birth of a Nation, 1915) de D.W. Griffith qui est souvent considéré comme le premier long-métrage de l'histoire du cinéma, ne fait-il pas l'apogée de la race blanche américaine et protestante face à la menace représentée par les Noirs d'Amérique? Et qu'en est-il du Tarzan (1932) de W.S. Van Dyke qui représente un homme blanc éduqué depuis son plus jeune âge au milieu de la jungle et qui, sûrement à cause de ses origines blanches et donc supérieures, en devient le maître incontesté. D'ailleurs, la crise faisant rage pendant les années aux Etats-Unis, le cinéma se caractérise aussi par d'invraisemblables happy end montrant comment le bien finit toujours par triompher du mal et que tout le monde vit en fin de compte dans le meilleur des mondes. La Seconde guerre mondiale verra son lot de films de propagande jusqu'au Jour le plus long (1962), véritable démonstration de la force et de la puissance de l'armée américaine. Le débarquement sera d'ailleurs vu d'une autre façon bien plus tard, dans Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan, 1997), par Steven Spielberg, mais son fond idéologique ne change qu'en apparence. Les années 70 verront apparaître de nombreux cinémas parallèles, la blaxploitation par exemple, mais pour bien peu de temps car non-supportés commercialement, pour donner dans les années quatre-vingts l'apogée des Rocky et Rambo, l'américain musclé conquérant du monde. Forrest Gump en 1994 (Robert Zemekis) est une véritable œuvre révisionniste au triomphe de la culture américaine si supérieure. Et l'analyse de Régis Dubois tend jusqu'au début des années 2000 avec le film 300 de Zack Snyder (2007), véritable pamphlet fasciste et militariste qui légitime à l'exemple de la glorieuse Sparte face aux barbares Perses les guerres américaines contre l'Axe du Mal (guerres en Irak et en Afghanistan, tensions avec l'Iran, ...).

Évidemment pas tous les films américains n'entrent dans ces catégories, Régis Dubois nous le rappelle tout au long de son essai, mais à bien y réfléchir, le cinéma des studios n'y échappe que bien peu souvent. Car combien de fois se dressent face au héros WASP (White Anglo-Saxon Protestant) ces autres, les méchants, souvent représentés par des Noirs, des Viets, des Latinos, des Russes et arabes/perses musulmans.

L'approche de ces nombreux films est bien sûr historique et politique, mais Régis Dubois, dans ses analyses, les aborde à la fois par leur portée sociale, les réactions engendrées par la presse, et même pour les films les plus récents, par les avis émis sur divers blogs et forums internet. Et cela sans oublier que le cinéma est aussi un art simple et complexe à la fois qui ne se résume que difficilement qu'en une seule idée. Ainsi cet ouvrage va à la fois capter les adeptes de ce 7ème Art hollywoodien ainsi que ceux qui s'intéressent plus aux divers aspects de la critique sociale et politique de cet art à travers l'Histoire. Ils y apprendront les différents mécanismes de représentation qui ont été utilisés jusqu'à aujourd'hui afin de conformer un art à une unique façon de penser.

Il est à noter que Hollywood, cinéma et idéologie s’inscrit dans le prolongement direct du précédent livre de Régis Dubois, Une histoire politique du cinéma, paru en 2007 également aux éditions Sulliver. La vision historique plus générale de ce premier livre est ici approfondie à travers des exemples parlants relevant du cinéma aujourd'hui dominant.

En bref Hollywood, cinéma et idéologie est un livre essentiel à conseiller à la fois aux cinéphiles et à tous ceux plus intéressés par l'influence socio-politique de cet art sur la société.

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Extraits :

Glorification de l’individualisme


Tous les films hollywoodiens mettent en scène un premier rôle (parfois deux, un masculin et un féminin), des seconds rôles et des rôles de moindres importances. De la sorte ils imposent, d’une certaine manière, une hiérarchie parmi les personnages et, en dernière instance, parmi les Hommes. Notons que les prix d’interprétation (les Oscars notamment) reprennent cette même classification. Aussi les films hollywoodiens fonctionnent-il sur un modèle hiérarchisé et individualiste. Ce qui n’était pas le cas des premiers films soviétiques d’Eisenstein, par exemple, qui inventa la figure de la « masse-héros » (les masses laborieuses étaient « le » héros de l’histoire). Dans le cinéma hollywoodien cette vision individualiste est renforcée par le phénomène du star system. La vedette, reconnue comme telle, tient le premier rôle, son nom figure en ouverture et en lettres capitales au générique, elle a le monopole du gros plan et c’est elle qui oriente la perspective narrative, faisant survenir les événements, motivant et justifiant dans le même temps les changements de plans. C’est à elle que le spectateur est convié à s’identifier par un subtil jeu égocentrique de mise en scène des regards (regard de la caméra, regard du spectateur et regard du personnage) . Le second rôle ne sera lui par conséquent qu’un faire-valoir, objet, adjuvant ou opposant, destiné à réaliser ce complexe processus de projection-identification. Les films hollywoodiens imposent en ce sens une hiérarchie des personnages, hiérarchie donnée comme modèle au spectateur et, insidieusement, à la société (voir pour exemple le type de relation homme/femme développé dans Fenêtre sur cour).

Par ailleurs, beaucoup de récits hollywoodiens, et ce n’est bien sûr pas un hasard, sont construits sur le modèle du success story : un individu – en général un quidam parti de rien ou face à une difficulté importante – surmonte un à un tous les obstacles qui entravent son ascension sociale, professionnelle ou autre et, parce qu’il fait montre de vertus (il est d’ordinaire courageux, loyal, volontaire) parvient à atteindre son but (l’amour, la réussite, le succès). Cette conception idéologique, « éminemment favorable à l’éthique capitaliste » nous dit Hennebelle, est inscrite dans les fondements même de l’american dream : toute personne, si elle s’en donne les moyens, peut accéder au bonheur et à la réussite ; tout le monde a les mêmes chances au départ... C’est le mythe du self-made-man si cher à la nation américaine. Cette conception darwiniste de la réussite personnelle, fondée sur la valeur physique et morale de l’individu, permet du même coup de justifier les inégalités présentes au sein de la société : puisque le héros parvient à ses fins (grâce à son courage, à sa valeur morale), celui qui ne réussit pas est le seul responsable de son échec.

Manichéisme, simplification et désinformation

La simplification à outrance, la naïveté et l’invraisemblance des situations décrites, le manque de profondeur psychologique de la plupart des personnages, « l’inadéquation entre les sujets traités et la problématique du peuple américain », tout ceci tendrait, selon Hennebelle, à désinformer le spectateur et à maintenir une sorte de statu quo, dans l’intérêt de la classe dominante. L’auteur parle dans ce cas « d’ambiguïté idéologique » (les problèmes sociaux et politiques sont posés de manière erronée et incomplète), de « falsification historique » (les luttes sociales sont réduites à des rivalités interindividuelles par gommage des données économiques, sociales et politiques) et rappelle que la résolution des intrigues hollywoodiennes ne repose jamais sur une analyse politique sérieuse ou pertinente, mais sur des notions de Bien et de Mal. Notons que cette désinformation se vérifie aussi au sujet des films qualifiés de soi-disant « progressistes » : du fait qu’ils ne s’attaquent pas vraiment aux problèmes ni à leurs sources réelles, ceux-ci tendent invariablement à dénaturer les luttes sociales et tombent le plus souvent dans la dénonciation superficielle sans jamais mettre en accusation les vraies causes ni les vrais coupables. Un bouc émissaire sera par exemple montré du doigt pour répondre du racisme américain comme c’est le cas dans Crossfire (Feux Croisés d’Edward Dmytryck, 1947) ou dans Edge of the City (L’Homme qui tua la Peur de Martin Ritt, 1957) et dans tant d’autres films timidement contestataires. Le « vilain » sera alors puni et tout pourra rentrer dans l’ordre, comme s’il faisait figure d’exception, comme si le problème pouvait se résoudre ainsi.

Eurocentrisme, phallocentrisme et négation de l’Autre

De film en film le cinéma hollywoodien a construit un modèle-type de héros, instituant ainsi au fil du temps une norme pour longtemps indépassable. Jusqu’il y a encore peu en effet (disons jusqu’aux années 70), le personnage principal d’un film hollywoodien était pour ainsi dire toujours de sexe masculin, blanc, hétérosexuel voire protestant. Tous les autres personnages ne répondant pas à cette norme étaient invariablement relégués à l’arrière-plan, dans des rôles subalternes souvent dégradants, à moins qu’ils ne fussent tout simplement absents. La femme, « fille de joie ou mère aimante », nous dit Hennebelle, demeurait « le faire-valoir du mâle, sa perdition ou son refuge ». Les Noirs, les Indiens, les Latinos ou les Asiatiques étaient toujours soit rejetés en hors-champ, soit présentés comme de bons sauvages ou des êtres exotiques, intégrés et dociles au mieux, au pire comme des êtres fourbes, cruels et dangereux . De même que les rôles d’homosexuels oscillaient inlassablement entre maniaques pervers et marginaux victimes . Les exemples abondent en la matière dans le cinéma classique, des Nègres violents de Birth of a Nation (Naissance d’une Nation, Griffith, 1915) aux meutes hurlantes et sanguinaires de Stagecoach (La Chevauchée Fantastique, Ford, 1939), du Japonais sadique de Forfaiture (DeMille, 1915) aux assassins de Rope (La Corde, Hitchcock, 1948), sans oublier la galerie de femmes fatales, d’épouses envahissantes et de potiches stupides dont est (sur)peuplé le cinéma hollywoodien (chez Ford, Hawks, Hitchcock, etc.). Tel fut le sort de l’Autre hollywoodien pendant plus d’un demi-siècle. Mais aujourd’hui les choses ont-elles tant changé ? Eddie Murphy, Jackie Chan, les Indiens de Danse avec les Loups ou les personnages féminins ou gays de la plupart des productions hollywoodiennes ont-ils réellement un statut beaucoup plus enviable que par le passé ?

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Voir également:
Une histoire politique du cinéma (2007), présentation
- Les Noirs dans le cinéma français (2012), présentation

jeudi, 23 octobre 2008

Une histoire politique du cinéma - Régis Dubois - 2007

bibliotheca Une historie politique du cinéma

Le cinéma, comme tout art d’ailleurs, connaît toujours une forte influence subie par l’environnement politique et social dans lequel il est créé. Evidemment il y a le fait des censures établies par certains régimes dictatoriaux, mais au-delà de cela, l’état et la société influent directement à la fois sur le contenu des scénarios, la forme des films et bien d’autres. Certains films ont été faits à une certaine époque et n’auraient pu être faits à une autre. Et il existe des liens évidents entre l’apparition des mouvements cinématographiques et les bouleversements sociopolitiques d’un pays, voire d’une région.

L’écrivain et essayiste français, déjà auteur de nombreux livres sur le cinéma dont Hollywood, cinéma et idéologie, 2008 (également aux éditions Sulliver), nous propose ainsi ici de revisiter toute l’histoire de cet art à partir du cinéma muet jusqu’au années 2000, et cela non pas d’un point de vue artistique, mais purement politique et idéologique. Le livre est chapitré en fonction des grandes périodes politiques de l’Histoire : le cinéma muet du début de siècle, l’entre-deux guerres, la Seconde guerre mondiale, la Guerre froide, l’après-68, les années 80 et les années 90 à l’heure de la mondialisation. Toutefois l’auteur se concentre avant tout sur les cinémas européens (français avant tout), russes et américains tout en se permettant des incursions dans d’autres pays et régions tels l’Afrique et l’Asie par exemple. D’un cinéma contestataire en passant par un cinéma d’endoctrinement et de propagande, jusqu’au pur divertissement, l’auteur revoie ainsi les principaux courants de l’histoire et leur influence sur le septième art, en démontrant même comment des films à priori apolitiques peuvent parfaitement cadrer dans le cadre sociopolitique d’une époque. Si de nombreux ne sont que cités, pour chaque période certains sont analysés de façon plus précise, donnant ainsi une image plus en profondeur des périodes traités.

En véritable pédagogue Régis Dubois réussit à admirablement bien synthétiser tout cela en à peine 200 pages, en s’adressant à la fois aux spécialistes du domaine ainsi qu’aux autres. Ce livre réussit à donner envie de revoir tous les films cités, mais incite aussi le lecteur à être plus vigilant par rapport à ce qu’il voit sur grand écran en gardant à l’esprit la dimension politique que possède toute œuvre d’art.

Une histoire politique du cinéma de Régis Dubois est un beau livre de référence sur l'histoire du septième art, idéal pour tout amateur de films.

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Voir également:
- Hollywood, cinéma et idéologie - Régis Dubois (2008), présentation et extrait
Les Noirs dans le cinéma français (2012), présentation

dimanche, 05 octobre 2008

L'Etat et la langue - Robert Lafont - 2008

bibliotheca l etat et la langue

"Dès l’instant où les Grecs empruntent l’alphabet aux Phéniciens pour écrire leur langue, l’État pointe sous la forme de la Cité. Langue et écriture se prêtent désormais secours dans son service. Comme il y a pour la communication orale une fixation systémique dite phonologie, il y a pour fixer la langue en écrit un système phonématique, dont l’État établit les règles. D’après le codage grec se construit le codage latin, le nôtre, avec son contrôle maximal de la Lettre sous ses trois aspects de système de langue écrite, de système de ce qui sert à l’écrire, et de système de ce qu’on écrit avec elle sous l’autorité et quelquefois la censure de l’État.
Ainsi naquirent en Gaule romaine deux langues nouvelles : oc au Sud, oïl au Nord, dont l'auteur suit en parallèle émergence et développement dans un salubre réexamen de l'Histoire de France.
De l'Antiquit à la fin du XVIIème siècle, l'Etat se construit et impose son hégémonie en instrumentalisant l'outil linguistique et en le codifiant. le pouvoir centralisateur enfin installé, la France, déclare une et indivisible, devient un Etat intérieurement oppressif, extérieurement conquérant, intellectuellement convaincu de sa supériorité à tout autre." cf. éditions Sulliver.

L'état et la langue ont toujours été liés, sa place dans la société, son rôle à la fois politique et culturel est indéniable. L'historien et linguiste français Robert Lafont nous en fait ici un compte rendu dans ce magnifique essai publié en 2008 aux éditions Sulliver, en partant de l'Antiquité pour e concentrer ensuite sur la situation en France longtemps divisée entre une langue d'oïl, venant du Nord et défendue par le pouvoir, et une langue d'oc venant du sud, avant la mise en place au XVIIème siècle d'un ultime outil linguistique qu'est l'Académie française. Les passionnés d'Histoire de France, mais générale aussi, et de linguistique seront ravis par ce compte-rendu historique et son développement par la suite, véritable synthèse d'années de recherches menées par l'auteur. Robert Lafont nous décrit tout cela avec grande précsion et un véritable talent de synthèse. En véritable conteur Robert Lafont rend cet essai parfaitement divertissant pour toute personne moins habituée à ce genre de travaux académiques.

Conseillé à tous les amateurs d'histoire et de linguistique!

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Extraits :

Le Royaume de France : Déboires militaires, éclat culturel

La guerre des Albigeois avait installé le pouvoir royal sur la Méditerranée. Louis IX était mort à Tunis, mais avait fait construire l’énorme forteresse d’Aigues-Mortes. Les terres de Toulouse, par la mort, coup sur coup et suspecte d’Alphonse et de Jeanne son épouse, étaient intégrées directement au royaume, province de «Langue d’oc», du nom du langage qu’on lui reconnaissait. La maison parente des Anjou régnait en Provence. Mis à part l’Ouest aquitain, la France semblait avoir fait son plein de Midi occitan.

Trois quarts de siècle après, le royaume se désagrégeait. La dynastie était passée des Capétiens aux Valois, ce qui mettait en fureur le roi d’Angleterre. Il y avait eu conflit entre Jean le Bon et ses États généraux, toute prétention sur l’Aquitaine et la Bourgogne avait été abandonnée au traité de Brétigny. Le roi de France prisonnier était mort à Londres.

Charles V redressa la situation, combattit victorieusement Anglais et Castillans, secondé par ses fameux généraux Boucicaut et du Guesclin. Le sentiment français place sous ce fondateur de la Bibliothèque royale et ce constructeur de la Bastille un rayonnement nouveau de Paris, que son petit-fils Charles VII devait rétablir après les catastrophes de la folie du fils Charles VI, de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, de la défaite d’Azincourt et de l’invasion anglaise.

Jeanne d’Arc, arrivée de Lorraine, terre d’Empire, habile militaire autant que figure mythique, avait pris Orléans et rétabli le roi de France sur son trône. Celui-ci se laissera mourir de faim, par peur d’être empoisonné par son fils, le futur Louis XI, et meurt en fait en 1461, mais Jeanne par sa légende mystique, la prise qu’elle fit d’Orléans, le couronnement du souverain qu’elle replaça à Reims et sa mort sur le bûcher, assura la sacralité de son trône.

Deux écrivains marquent cette époque de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. L’un, qui l’ouvre, est une écrivaine d’origine vénitienne, Christine de Pisan. Elle est attachée à la cour de France par le choix de son père, astrologue de Charles V. Veuve d’un notaire royal à 25 ans, elle se fait écrivain de profession, ce en quoi elle innove. Elle produira une œuvre immense pendant une quarantaine d’années, en grande partie inspirée par sa vie solitaire et soutenue par le lyrisme courtois. Elle inonde l’Europe aristocratique des copies de sa production et contribuera ainsi à faire du français royal une langue «de classe» qui déborde son domaine propre. La déploration des malheurs et de la stupidité de la guerre est un autre volet de son œuvre, qui colle à son époque.

François Villon la ferme, en prolongeant la longue tradition des goliards, écolier de Paris, grand artiste au demeurant, poète sous divers noms d’emprunt, maître dans le genre de la ballade. Il finit mal, blessant un prêtre dans une bagarre, poursuivi pour vol, disparu après 1457 dans sa «cavale».

À ces deux pôles ainsi hautement illustrés de la création parisienne, on peut ajouter Charles d’Orléans, fils du duc Louis, fait prisonnier par les Anglais à Azincourt, détenu vint-cinq ans. Une fois libéré, il tint à Blois une cour brillante où il accueillit un moment Villon. Lui-même poète de l’allégorie dans la tradition du Roman de la Rose. Et Alain Chartier, un des grands diplomates de son temps, notaire royal, ambassadeur à travers l’Europe, poète émouvant dans l’apologie de la paix, qu’il enferme en des formes poétiques fixes. Dans un royaume déchiré et incertain de son avenir, la langue du roi prend un éclat qu’elle ne perdra pas.

La «Descente au Sud» du français


Il a été remarqué par les historiens de la langue française que sa conquête administrative des terres du royaume ménage, au Nord de l’occitan, une bande résistante tout au long du XIVe siècle. Il est hasardeux d’attribuer cette «marche» linguistique à des usages locaux protégés, alors qu’il s’agit visiblement de deux larges mobilités zonales. A l’Ouest, du recul d’un occitan du Poitou encore solide au XIe siècle et, en allant vers l’Auvergne, d’une instabilité dialectale qui a laissé jusqu’à nos jours la zone hybride du «croissant». A l’Est, tout est clair : c’est le franco-provençal de terrain qui résiste et résistera jusqu’à aujourd’hui.

A l’Ouest, une avance de la langue du Nord a été masquée par l’usage du latin jusque vers 1400. En Auvergne, pourtant pleinement occitane, un fait politique a été déterminant: l’investiture de la province a été donnée vers 1360 à Jean de Berry, qui installe sa cour à Riom. A partir de là l’écrit français se répand. Les deux villes jumelles de Clermont et Monferrand attendront cependant 1400 pour franciser leurs documents.

À l’Est, le barrage dans l’écrit parait institutionnalisé autour des bourgeoisies des cités marchandes. La plus importante est Lyon, carrefour de commerce européen. Elle garde bien sa langue dans l’usage social écrit jusqu’à 1360. Le français cependant pénètre alors dans la comptabilité publique et dans les registres de taxes. C’est une entrée par l’officialité «pondéreuse». Au XVe il règne, mais le dialecte domine encore dans les procès-verbaux des délibérations communales.

Ce relais sera pris par une littérature populaire: la preuve en est la persistance du guignol lyonnais jusqu’à l’époque moderne. La date de mutation est à peu près la même en Forez et en Bresse, où les documents dialectaux sont nombreux. Tout cela, on le voit, atteste une résistance franco-provençale qui ne s’explique bien que par un sentiment identitaire survivant dans la société des pouvoirs locaux. De même à Genève, hors de France, et en Dauphiné. Dans cette province, qui devient l’apanage du fils aîné du roi de France en 1349, les comptes de Grenoble passent au français peu avant cette date. La limite de l’expansion de la scripta nordique se trace là au cours du XVe siècle : le Haut Dauphiné bascule au français tandis qu’Embrunais et Gapençais gardent l’occitan. C’est là sans doute encore une affirmation d’appartenance linguistique.

Les historiens de la langue l’ont bien remarqué: jusqu’au milieu de ce XVe au moins, le pays d’oc tout entier campe dans sa langue écrite. Il n’offre guère que l’exception de la Haute Marche limousine, francisée totalement vers 1400 par voisinage, alors que le Limousin et Limoges persisteront cinquante ans encore dans une langue institutionnalisée.

Philippe le Bel le reconnaît quand en 1317 il fait expédition gallicanis in gallico, et occitanis in latino. Peut-être parce que ses scribes ne savaient pas l’oc. Il reconnaît ainsi l’existence dans son royaume d’une bande intermédiaire d’«autre France» qui se défend en son langage mais en latin aussi, signe de romanité persistante et de refus de l’émergence de l’oïl; le Limousin, berceau de la littérature occitane, est un bon exemple de résistance au français de France.

Pour le franco-provençal, la grande exception est la Savoie. Elle est d’ordre dynastique. La Maison régnante, d’origine obscure, qui porte le nom du comté alpin depuis le XIe siècle, laisse filtrer un ou deux documents en français au XIIIe siècle, a pleinement choisi cette langue au XVe. La comtesse demande déjà en 1383 qu’on lui écrive en français pour qu’elle comprenne.

Cette francisation va avoir une conséquence tardive aux frontières occitanes. Le comté de Nice parle et écrit l’oc, comme toute la Provence. Mais en 1388 Jean du Beuil inféode l’ensemble de ses fiefs à Amédée de Savoie. Jean de Grimaldi ne peut empêcher les Niçois d’entériner cette décision moyennant le serment juré sur les Évangiles de respecter leurs libertés et franchises. Or le port de Nice va servir de base commerciale au Piémont et la ville annexée sera gérée par des fonctionnaires qui, quel que fût leur dialecte familial, avaient dû adopter le français s’ils étaient d’un rang supérieur, la langue italienne si inférieur. La conséquence linguistique de ce porte-à-faux historique atteindra le 11 février 1560. Le temps nécessaire pour que Nice et son comté, sous une administration savoyarde relativement libérale, persistent en leur langage écrit comme parlé et développent ainsi une belle culture sur bases autochtones. Leur sentiment d’indépendance a été mis à l’épreuve par l’invasion militaire des Français et de leurs alliés Turcs en 1546. En 1560, siégeant à Nice même, le duc Emmanuel Philibert de Savoie impose l’usage du «vulgaire» à son administration. Dans le comté de Nice, ce vulgaire sera l’italien. Ailleurs, le français.

Cet édit n’est pas sans rappeler dans ses termes l’ordonnance que François Ier avait signée en 1539 dans son château de Villers-Cotterêts et que le Conseil d’État de la République française tire encore aujourd’hui des archives quand il s’agit de barrer la route de la légalité aux «langues régionales».

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15:45 Écrit par Marc dans Lafont, Robert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essais historiques, linguistique, litterature francaise, robert lafont | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 21 mai 2008

La réfutation majeure - Pierre Senges - 2004

bibliotheca la refutation majeure

En 1492, Christophe Colomb, à la solde des Espagnols, découvre un nouveau chemin vers les Indes en passant par l’Ouest. Peu après Amerigo Vespucci constate que les terres découvertes par Colomb ne sont guère les Indes mais un tout nouveau continent dont personne ne connaissait l’existence. Du moins c’est ce que les Espagnols veulent bien faire croire au monde. Un nouveau continent a-t-il réellement été découvert ou a-t-il simplement été inventé. Entre 1517 et 1525 apparaît Refutatio major, texte anonyme faussement attribué à Antonio de Guevara, qui dénonce cette immense farce qu’est la découverte du Nouveau Monde et le complot espagnol qui la maintient. Car rien n’est vrai ! Un Nouveau Monde dont personne ne connaissait l’existence, cela ne peut avoir de sens. Les preuves que les Espagnols ne sont que des supercheries. Et le tout n’a pour but que de conforter la monarchie en son pouvoir.

Qui serait assez crédule pour donner foi aux allégations mensongères et totalement fantaisistes de ceux qui ont découvert le prétendu Nouveau Monde ? C’est le message que cherche à passer l’auteur de la Réfutation majeure à ses contemporains du XVIème siècle.
En 2004 l’écrivain français Pierre Senges en fait une traduction suivie d’une enquête en vue de découvrir l’auteur réel de ce texte.
Ecrit sous forme épistolaire comme une lettre adressée au roi, le texte démontre dans une certaine logique qu’il n’y a aucun Nouveau Monde. Page par page l’auteur de la réfutation remet en cause tous les faits et cela en général de façon plutôt crédible. Les arguments mis en avant touchent à la fois les domaines de la géographie, de la politique, de la science et de la philosophie. Même le lecteur d’aujourd’hui se met parfois à douter des faits avant de se reprendre en regard des connaissances d’aujourd’hui. Le tout
Le tout est très plaisant à lire malgré certaines difficultés d’ordre philosophique ou historique. De plus l’enquête faite par Pierre Senges sur l’attribution du texte à son véritable auteur, même si très factuelle, est tout à fait passionnante. Car si ce texte est souvent attribué à Antonio de Guevara, celui-ci est loin d’être le seul susceptible d’avoir écrit ce texte, et parmi les autres suspects on en trouve des plus étonnants.

En bref La réfutation majeure est un livre exceptionnel sur la vérité historique, un magnifique exemple de théorie de complot d’une autre époque et qui donc retrouve écho de nos jours.

A découvrir !

Divers extrait :

Trompé par tant de fables passant pour des promesses, et par cette fausse monnaie qu’après ma mort on jettera dans ma tombe en guise de terre, je n’ai plus comme recours que la solitude et l’exposé des faits, l’un et l’autre si exacts. La solitude, ce serait cette chambre, ou le reflet de mon visage dans une glace, ou bien encore mon seul pouvoir; l’exposé des faits est ce présent livre, que j’abandonne mais que je voudrais semblable à une piqûre d’épingle.

J’ai été pourtant l’un des premiers à accepter l’idée d’une terre nouvelle, située à l’ouest, même réduite, même pauvre, même si elle devait pour l’éternité n’être que la proie des mouettes acharnées sur un tas d’ordures; cette acceptation était une forme d’enthousiasme et la preuve d’un reliquat de jeunesse dans mon corps de vieil hibou. J’ai souscrit aux premières paroles des navigateurs, à peine avaient-ils posé le pied sur le sol espagnol et retiré leurs chapeaux devant leurs souverains. Ils parlaient d’îles et de montagnes; j’ai entendu leurs témoignages prononcés dans un mélange de naïveté et de solennité (c’est-à-dire d’une voix mal assurée) comme, je crois, j’aurais écouté la levée d’une sentence ou, de la bouche d’un juge monolithique, la commutation d’une peine de mort en peine d’exil.



Nonobstant les complots qui ont suivi, se suivent encore, nonobstant les amples calculs, je me suis demandé si la cause de l’invention n’était pas un malentendu. Je crois pouvoir poser à l’origine de ce qui nous tourmente à présent un petit livre, imprimé à Venise lui aussi comme ils semblent tous l’être aujourd’hui, la ville s’enfonçant un peu plus à chaque coup de presse. Un livre qui est le premier à parler de terre nouvelle, de continent vierge, d’îles inutiles, de découvertes, d’Ante Illa, d’Eldorado bien évidemment et de quelques autres créatures dont les noms depuis sont récités sans cesse (ce à quoi je me résigne moi-même volontiers parce qu’il n’est pas mauvais de temps à autre de prononcer des mots inouïs, pour notre convalescence). Le livre, de la taille des plus petits missels in-16 (pour dire la vérité assez médiocrement conçu), même s’il semble parler de voyages et de longs cours, et désigne l’ouest sans ambiguïtés, et le couchant où l’or et le feu se conjuguent sous l’effet de la chaleur, même s’il parle de fleuve charriant des étincelles de lumière, s’il parle de périple, d’initiation, de tempêtes et d’ébullitions, s’il imagine ou promet des territoires inconnus, invisités, s’il lui arrive de prévoir la transformation subie par des créatures blanches au contact de créatures noires et de créatures rouges, s’il lui arrive aussi d’évoquer la face cachée du monde et des fortunes latentes infiniment supérieures aux épiceries du Portugal (un bâton de cannelle ne vaut rien en comparaison du vif-argent), ce livre médiocre contrairement aux apparences n’est pas le journal d’un marin, c’est un traité d’alchimie, comme il s’en produit beaucoup trop de nos jours dans la lignée des œuvres de Pierre Vicot et de Basile Valentin, un livre auquel on a pu souhaiter une bonne fortune, au moins éditoriale: faute de distiller l’or potable, il a fait couler beaucoup d’encre.



L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus: je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne: de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.



S’il me fallait confier mon texte à l’eau, par mélancolie ou goût dépravé du risque, ou parce que je ne pourrais faire autrement, ou parce que des tempêtes me menacent (mais toujours avec cette prudence exacerbée dont font preuve certains lapidaires, bâtissant une forteresse autour d’un seul caillou), s’il m’arrivait par sagesse d’associer l’immortalité de mon texte à sa disparition, l’un étant le garant de l’autre, j’agirais comme Cristobald Colomb. On dit que l’amiral a enveloppé le récit de sa découverte dans de la toile cirée, prise dans un pain de cire, le tout scellé dans un baril qu’il aurait jeté à la mer ou fixé au moyen d’une très longue corde à la proue de son navire: en cas de naufrage, bateau et hommes et richesses par le fond, le récit continue à danser à la surface, pour les curieux, de passage, égarés là.

Des curieux égarés, en aucun cas des grammairiens: je crains, comme des petits démons en l’absence de vrai diable, des commentateurs et les analystes venus du Latran ou s’exprimant depuis Cordoue, les créatures riches d’un bagage théorique semblable à une trousse de thanatopracteur. Je redoute un baume de commentaire autour du cadavre de mon livre, surtout si le commentaire est avisé, s’il est imparable, jamais inquiet, s’il avance comme une lame; j’évite tous ceux qui comprennent puis expliquent, et paraissent ainsi distribuer une manne venant du plus profond d’eux-mêmes; je redoute leur air de saints généreux et bienfaiteurs, le long des couloirs d’Alcalá, amoureux d’une humanité qu’ils tiennent à leurs genoux; je les redoute et je m’en méfie non comme du diable mais comme d’un charlatan convaincu d’être le diable car il occupe sa place vacante avec un zèle excessif, c’était prévisible; je redoute ces êtres vivant dans l’harmonie de la recension et de la synthèse, car dans leur profonde compréhension se devine un instinct carcéral; j’exorcise l’équanimité, comme l’harmonie de la réussite; je relègue aux confins de mon empire, si j’en ai un, ces créatures ayant renoncé à toute inquiétude; je maudis ceux à qui rien n’échappe et qui, une fois tournée la dernière page d’un livre, sont convaincus d’avoir fait ce qu’il y avait à faire, jouissent de cette tautologie comme du devoir accompli.

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jeudi, 17 avril 2008

En attendant le vote des bêtes sauvages - Ahamadou Kourouma - 1994

bibliotheca en attendant le vote des betes sauvages

Lors d'une cérémonie purificatoire en six veillées, toute l'histoire du général Koyaga, " président " de la République du Golfe, se dévoile :
Tchao, le père de Koyaga, un grand lutteur, est le premier homme à avoir rompu le tabou de la nudité de sa tribu pour pouvoir arborer les décorations de guerre qu'il a reçues à Verdun en 1917, acte qui marque le début de l'exploitation des hommes nus par les colons français. Lorsqu'il rencontre Nadjouma pour la première fois, Tchao engage avec elle une lutte interminable qui, finalement, se solde par le viol de la plus grande guerrière de son peuple.
De cette union naît Koyaga après douze mois d’une gestation douloureuse. Le marabout Bokana va grâce à sa magie protéger le jeune Koyaga qui deviendra vite un grand chasseur. Engagé dans les armées coloniales françaises, il reçoit les honneurs en Indochine et en Algérie. De retour en son pays, la République du Golfe devenue indépendante, Koyaga se sent également l’âme d’un chef, et c’est tout naturellement qu'il décide de prendre le pouvoir dans le pays en organisant l'assassinat du président Fricassa Santos qu'il remplace. Il installe alors tranquillement son pouvoir, aidé par la magie qui le protège, mais surtout en y entretenant la violence, le sang et la terreur.
Mais l'intronisation du dictateur Koyaga ne sera définitive qu'après une tournée initiatique auprès des autres dictateurs des états d'Afrique de l'ouest. Il acquiert grâce à eux la conscience de se déterminer pour le camp libéral, dans cette Afrique de la guerre froide. Reconnu par ses pairs, protégé par sa mère et le marabout à l’aide d’un vieux Coran et d’un fragment de météorite, Koyaga exerce le pouvoir. Il s'appuie sur la force, la magie, le parti unique, les faux complots dont il réchappe à chaque fois. Les richesses s'accumulent, pour ses proches et pour lui, jusqu'au moment où l'histoire le rejoint : brusquement déséquilibré par la fin de la guerre froide, le système de la dictature et du parti unique s'effondre, ruiné par ses dépenses somptueuses, ruiné aussi par la résistance active des jeunes scolarisés et désormais voués au chômage.
Les soulèvements de tout genre font rage. Mais Koyaga espère toujours retrouver le pouvoir, aidé en cela par le suffrage universel, notamment celui des bêtes sauvages.
Sa mère et le marabout Bokana l’ont abandonné depuis longtemps. Koyaga se souvient juste d’un dernier enseignement : faire dire son récit purificatoire par un griot des chasseurs et son répondeur. Tout avouer, tout reconnaître, sans rien omettre. Ne laisser aucune ombre. Ainsi Koyaga pourrait briguer un nouveau mandat de président avec la certitude d’être réélu. Et si d’aventure les hommes s’avisaient à ne point voter pour lui, les animaux sortiraient de la brousse, se muniraient de bulletin de votes pour le plébisciter.

Le roman En attendant le vote des bêtes sauvages de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, révélé en 1976 par Le soleil des indépendances, est une saga satirique de la politique africaine de la seconde moitié du vingtième siècle. Le dictateur Koyaga, personnage principal du récit, n’est autre que l’image parodique du président togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma, Kourouma, après avoir vécu près de dix ans au Togo, connaissant parfaitement les mœurs politiques de ce pays. De nombreux autres personnages de la vie politique africaine se retrouvent d’ailleurs dans ce roman : les principaux étant Félix Houphouët-Boigny (l’Homme au totem caïman) de la Côte d’Ivoire (République des Ebènes), Jean Bédel Bokassa (l’Homme au totem hyène) de Centrafrique (République des Deux Fleuves), Mobutu Sese Seko (l'Homme au totem léopard) du Zaïre (République du Grand Fleuve), Ahmed Sékou Touré (l'Homme au totem lièvre) de la Guinée (République des Monts) et Hassan II (l'Homme au totem chacal) du Maroc (Pays des Djébels et du Sable).
Ahmadou Kourouma s’attaque avec beaucoup de finesse et d’humour noir à ces régimes dictatoriaux post-coloniaux, en décrivant parfaitement les ressorts sur lesquels ils se basent. Tout est parfaitement décortiqué, surtout comment le tout finalement se maintient uniquement grâce à la violence et aux mensonges. « La principale institution, dans tout gouvernement avec un parti unique, est la prison. » fait dire Kourouma dans un passage à l’un de ses protagonistes.
Comme souvent chez Kourouma, où le Mal l’emporte généralement sur le Bien politique, tout cela donne une image bien sombre de l’état sauvage de la politique africaine, et à peine une note d’espoir à la fin.
Mais au-delà de la satire et du pamphlet politique, ce roman est tout autant une fable philosophique et fantastique, un portrait unique de l’Afrique du vingtième siècle.

En attendant le vote de bêtes sauvages
d’Ahmadou Kourouma est un roman exceptionnel qui donne une vision unique de la vie politique et sociale de l’Afrique.

Incontournable !

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mardi, 18 mars 2008

La rage au coeur - Ingrid Betancourt - 2001

bibliotheca la rage au coeur

Je m'appelle Ingrid Betancourt, j'ai quarante ans, je suis mère de deux enfants. Je suis aussi sénateur dans mon pays, la Colombie.

Je dois beaucoup à la France. J'y ai fait mes études. Ce livre écrit en français, est pour moi une façon de maintenir ce lien. Je voulais raconter mon combat au pays qui m'a appris la démocratie et la liberté.

Vous savez combien les cartels de la drogue, cette drogue qui ronge nos enfants, sont puissants chez nous. Vous entendez parfois parler des tueries et des scandales politiques qu'ils provoquent. Mais derrière ces organisations mafieuses, il y a mon peuple, un peuple courageux et fier qui veut sortir de cet engrenage infernal. Depuis maintenant dix ans, je me bats pour lui.

C'est dangereux. Mes enfants ont été menacés, j'ai dû me séparer d'eux pendant trois ans, et je risque de les voir partir à nouveau loin de moi. A deux reprises, la mafia a tenté de me tuer. Je suis consciente du danger, mais il ne me fera pas reculer. L'espoir est là.

Ingrid Betancourt

Ingrid Betancourt est né en 1961 en Colombie au sein d’une riche famille bourgeoise. Son père était ministre de l’éducation dans les années 1970, alors que sa mère a été élue députée dans les années 1980. Durant toute son enfance, elle entend les amis de ses parents débattre de l'avenir de la Colombie. Ces amis s’appellent Pablo Neruda, Gabriel Marquez ou Fernando Botero, et vont petit à petit lui apprendre l’amour pour son pays mais aussi pour la politique. En grandissant, alors qu'elle vivait dans l'insouciance et le confort, elle prend conscience des ravages provoqués dans son pays par les cartels de la drogue et la corruption des dirigeants. A l’âge adulte elle décide de se lancer dans la politique afin de sauver son pays. Ses messages politiques sont certes simples, et mêmes naïfs, mais représentent le minimum nécessaire pour sortir son pays du pétrin actuel. Avec le parti vert Oxygène, qu’elle a créé elle-même, elle acquiert vite une grande popularité et se fait élire députée, puis sénateur, avec des scores impressionnants. Hélas tenir un discours honnête dans un pays gangréné par la corruption peut s’avérer très dangereux. De nombreux puissants de tout le pays vont essayer de lui mettre des bâtons dans les roues, mais poussé par son courage, et peut-être son inconscience, elle fera fie de tous les dangers et ne cessera de se battre.

La rage au cœur est un poignant récit autobiographique de la part de la politicienne franco-colombienne Ingrid Betancourt. Ce récit, publié en 2001, paraît évidemment avant son enlèvement, le 23 janvier 2002, par les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (les FARC) , enlèvement qui rendra son combat célèbre dans le monde entier. A l’heure de la rédaction de cet article, elle est d’ailleurs toujours retenue contre son gré par les FARCS. L’intérêt de ce livre, contrairement à de nombreux autres traitant de la vie d’Ingrid Betancourt et publiés depuis son enlèvement, est de bien expliquer son combat politique et cela dans un récit très émouvant et passionnant. En fait cela se lit comme un véritable roman, un thriller politique même. Elle raconte ici toutes les années de lutte, et cela de ses premiers succès électoraux où elle avait pris pour emblème le préservatif "avec Ingrid, vous êtes bien protégés" aux années noires où elle dut se séparer des ses enfants, cédant à des menaces de mort. Mais ce livre permet surtout aux lecteurs d’aujourd’hui de mieux comprendre la situation politique de la Colombie des années 2000 qui a abouti à l’enlèvement d’Ingrid Betancourt.

La rage au cœur est un récit autobiographique à la fois fort et attachant de la part d’Ingrid Betancourt, et de plus un récit qui nous éclaire sur la situation politique actuelle de la Colombie.

A lire !

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dimanche, 14 octobre 2007

Terra Nullius (Terra Nullius - En resa genom ingens land) - Sven Lindqvist - 2005

bibliotheca terra nullius

Dans ses récents carnets de voyages de succèdent et s'entre-mêlent choses vues, souvenirs et rêves d'enfance, et surtout renvois incessants à l'histoire. Il emporte avec lui des valises pleines de disquettes et de livres, farfouille là-dedans, exhume des faits et des théories oubliés, va sur place, hante les musées et bibliothèques et tout cela à la recherche de ce qui nous sommes, nous Occidentaux, et de ce que nous avons faits.
Après avoir voyagé à travers l'Afrique pour son livre Exterminez toutes ces brutes! (Utrota varenda jävel, 1992) qui retrace les massacres perpétués par les coloniaux, Sven Lindqvist s'attaque cette fois-ci à l'Australie et à son trouble passé qu'on essaie depuis de faire oublier. Il parcourt ainsi plus de 10.000 kilomètres sur la trace des anciens Européens depuis le XIXe siècle.
Ainsi par exemple à Pinjarra en Austealie, il se procure une brochure de l'office du tourisme qui propose certes une promenade touristique mais ne dit rien sur le seul événement qui l'a rendu célèbre, à savoir la prise en 1834 par le capitaine britannique Sterling d'immenses et riches terres verdoyantes considérées comme Terra nullius, càd. une terre qui n'appartient à personne, du moins à personne digne de ce nom. Car ces terres appartenaient aux Aborigènes, peuple natif du continent australien. Sterling avait investi dans ces terres, mais peu à peu il s'est rendu compte que les Aborigènes étaient plus nombreux que prévus et lorsqu'ils commençaient à se rebeller il ne reste plus qu'une solution, les chasser de là, voire les exterminer. Accompagné de onze soldats et de cinq soldats Sterling fait une attaque surprise dans le camps de la tribu nyungar. Résultat: une centaine de morts suivie d'une vague de terreur à travers toute la région.
Les Aborigènes étaient à l'époque considérés comme inférieurs, et comme le prédisait Charles Darwin: dans une période future, les races civilisés de l'homme extermineront et remplaceront les races sauvages partout dans le monde. Et ce massacre de Sterling n'était que le début de ce qui va conduire à une réelle extermination des Aborigènes sur plus de cent ans. A partir de là, Sven Lindqvist nous relate une multitude d'exemples similaires qui se sont déroulés au cours du temps à travers toute l'Australie et comment les survivants ont été maltraités depuis. Et malgré ces multiples descriminations que cette ethnie va subir, Linqvist dcrit aussi comment celle-ci va essayer de survivre malgré tout et s'affirmer, notamment ar son art.
Mais Lindqvist se pose aussi l'essentielle question de la dette qu'a la société d'aujourd'hui sur les massacres d'hier. Les Australiens d'aujourd'hui ne peuvent être tenus responsables des crimes de leurs aïeuls, pourtant ils en profitent via l'héritage qui leur a été laissé.

Terra Nullius
est un livre édifiant, toujours troublant et dont le sujet continue tel un cauchemar à vivre en nous.

A lire absolument!

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Extrait : les premiers chapitres

1

Terra nullius. Du latin terra, terre, sol, pays, et nullius, personne.
En d’autres termes : la terre qui n’appartient à personne. Ou du moins à personne digne de ce nom.

À l’origine, la terre qui n’appartient pas à l’Empire romain. Au Moyen Âge, la terre qui n’appartient à aucun souverain chrétien. Plus tard, la terre qu’aucun pays européen n’a encore revendiquée. La terre qui revient de droit au premier pays européen à l’envahir.

Une terre vide. Une terre déserte. Une terre qui redeviendra déserte puisque ses habitants, jugés si peu nombreux, sont les représentants d’une race inférieure, naturellement vouée à disparaître.

Terra nullius. Concept juridique apparu au XIXe siècle pour justifier l’occupation par les Européens de grandes parties de la surface du globe. Ce concept s’est avéré d’une grande utilité pour justifier l’invasion de l’Australie par les Britanniques.

2

Moorundie ? Morrundie ?… Au Royal Automobile Club d’Adélaïde, ce nom ne disait rien à personne.

– C’est pourtant là qu’ont eu lieu les premiers affrontements entre Blancs et Noirs dans le sud de l’Australie, dis-je.Tout un peuple a été exterminé : le peuple Ngaiawong, qui vivait là depuis plus de cinq mille ans. Il doit bien y avoir une plaque commémorative ou quelque chose de ce genre ?

Non, aucune trace de ce nom sur leurs cartes ou leurs itinéraires. Ils me conseillèrent d’aller voir au South Australian Museum où, là non plus, personne ne put me renseigner. Par le biais d’expositions dans les musées, les indigènes vivent de nos jours dans un présent permanent, un maintenant éternel sans avenir ni passé. Aucune trace, aucun témoignage ne subsiste de ce qui est arrivé à ces peuples lors de l’invasion par les Blancs.

– Pourtant c’est là que l’explorateur Edward John Eyre a mené sa recherche scientifique sur les premiers habitants de l’Australie, insistai-je. C’est précisément à Moorundie qu’il a rassemblé le matériau nécessaire à la rédaction de son traité, Manners and Customs of the Aborigines of Australia, qui est à l’origine de tout ce que ce musée présente sur les Aborigènes…

Non, le bureau d’informations du musée ne pouvait rien pour moi et me priait de m’adresser à l’office du tourisme, lequel me renvoya vers un autre office du tourisme, tout aussi incompétent en la matière. Moorundie semblait avoir été définitivement rayé de la carte.

3

Autour de moi, à Adélaïde, les préparatifs en vue du “Jour de la Réconciliation” allaient bon train. “Sorry”, pouvait-on lire sur des affiches. “Pardon”, clamaient cinquante mille manifestants à la peau blanche protestant contre le refus du gouvernement d’exprimer publiquement des regrets pour les torts causés – dans le passé et encore aujourd’hui – aux premiers habitants de l’Australie. Cinquante mille Blancs témoignaient de leur solidarité avec les Noirs en réclamant des excuses officielles.

Les neuf cent cinquante mille autres habitants d’Adélaïde, qui n’étaient pas descendus dans la rue, se rallièrent à eux en écrivant, les jours suivants, des lettres sur Internet. Pour tous il apparaissait clairement que “Sorry” n’était pas une simple formule de politesse. Si le gouvernement acceptait de présenter des excuses publiques aux Aborigènes, ne serait-ce qu’en murmurant un vague “Pardon”, la génération actuelle se rendrait responsable des exactions commises par les générations précédentes, théoriquement couvertes par la prescription. On assisterait alors à un déferlement de demandes de dédommagement émanant de personnes n’ayant en commun avec les victimes de ces anciens crimes que leur couleur de peau.

“Pardon pour quoi ?” rétorquaient leurs détracteurs. Comme si les crimes n’avaient été commis que d’un seul côté ! C’était dans la nature des choses que la civilisation la plus avancée sur le plan technique et militaire l’emporte, voilà tout. Il s’était passé en Australie le même scénario qu’en Amérique du Nord, en Amérique latine, en Sibérie ou en Asie centrale. De grandes parties du globe étaient actuellement peuplées par des envahisseurs européens qui en avaient écarté le peuple d’origine. Lequel, à son tour, avait écarté un autre peuple encore plus ancien.

Faut-il alors rendre des comptes à chacun ? Auquel cas, qui va payer l’addition ? Et au nom de quoi ?

4

J’ai fini par localiser Moorundie/Morrundie sur un ordinateur du service de cartographie au ministère de l’Environnement. L’endroit était situé au bord du fleuve Murray, légèrement au sud de Blanchetown.

Par une belle et fraîche journée de juin, je quitte donc Adélaïde. C’est l’époque où chez moi, en Suède, les vignobles verdissent, l’époque où le blé d’automne, dans les champs, a des reflets roux et où les touffes de bruyère semblent constellées d’étoiles. Quelque part dans le Gotland, un chemin clair de gravillons trahit un sol calcaire, et, au loin, une colline dénudée aux lignes douces a un avant-goût d’Écosse.

Mais on ne trouve ici nul pin, sapin, bouleau, tilleul, chêne ou orme. Dans cette contrée ne poussent que l’acacia et l’eucalyptus, un point c’est tout. À ceci près qu’en Australie ces deux espèces peuvent prendre n’importe quelle forme. Étant les seuls à pousser, ces deux arbres revêtent une richesse de formes qui sur d’autres continents est répartie plus équitablement entre différentes espèces de végétaux.

Les cimes des arbres se balancent tels des nuages dans le ciel. La verdure semble flotter dans l’air, comme appuyée contre le vide. Soudain quelque chose – un bouquet d’aneth – se détache de cette ligne verte. Et voilà que le paysage, dans le poing humide d’une racine, nous tend un bouquet d’arbres en contrebas.

En aval de Blanchetown, le fleuve coule lentement et charrie du limon qui rend son lit humide et fertile. Un sentier longe le fleuve. Le nom de Moorundie vient d’une île formée de limons, au milieu du fleuve.

5

C’est ici qu’est venu John Eyre le 15 juin 1839, et il crut être arrivé au paradis. On y trouvait en effet tout ce qui était nécessaire pour vivre bien : de l’eau, de grands arbres, une terre fertile ainsi que des milliers d’oiseaux et de poissons. Oui, c’était vraiment l’endroit rêvé pour s’installer. Il se dépêcha de rentrer à Adélaïde pour acquérir du tout nouveau gouvernement colonial mille quatre cent onze arpents de terrain près de Moorundie. Il devenait ainsi propriétaire terrien au paradis.

La condition d’achat était que cette terre n’appartînt à personne d’autre, qu’elle fût, comme on disait alors, terra nullius : la terre de personne, une terre inhabitée.

Mais il y avait un hic : Moorundie était tout sauf une terre inhabitée. Les Aborigènes vivaient là depuis au moins cinq mille ans et entendaient bien y rester. Chaque fois qu’un troupeau de bétail traversait le continent en provenance des anciennes colonies pénitentiaires de Sydney et Melbourne, à l’est, pour rejoindre la nouvelle colonie d’immigrants à Adélaïde, il y avait des problèmes à la hauteur de Moorundie. Un expert de l’époque décrivit la situation en ces termes : “Dès lors que les Blancs furent d’une force suffisante, on ne pouvait s’attendre qu’à un massacre généralisé des Noirs.”

Eyre nota dans son journal : “Les hommes n’avaient qu’une idée en tête : se venger, c’est-à-dire tuer chaque indigène qu’ils voyaient.” Tirer sur tout ce qui bougeait permettait peut-être sur le moment de dégager la voie. Mais cela rendait d’autant plus difficiles le prochain passage de bétail et a fortiori l’installation définitive de Blancs dans la vallée.

C’est ce qui se passa : les altercations s’intensifièrent au fil des ans pour culminer en 1841 dans un véritable massacre. Les soldats blancs décimèrent les Aborigènes, sans aucune distinction d’âge ou de sexe. Les chiffres officiels ne firent état que de trente morts parmi la communauté noire alors que le nombre réel de victimes était largement supérieur.

Après le massacre, Eyre fut envoyé à Moorundie avec pour mission de mieux connaître les indigènes et de mettre un terme à ces échauffourées.Trois ans plus tard il confia que, durant son séjour là-bas, les Européens n’avaient pas eu à subir de dommage sérieux ni d’attaque en règle de la part des autochtones. Eyre parvint ainsi à limiter certains abus de pouvoir exercés par les Blancs, tout en posant les fondations d’un régime paternaliste qui prévoyait la distribution mensuelle de lait et de sucre. Cependant il ne put éviter à la communauté aborigène de se sentir spoliée, humiliée et honteuse. Les Noirs succombèrent en masse aux maladies introduites par les Blancs, qui eurent tôt fait de les contaminer. Les hommes blancs, en manque de femmes, couraient en effet après les femmes noires et leur transmettaient des maladies vénériennes. En 1841, celles-ci étaient encore inconnues à Moorundie. Trois ans plus tard, beaucoup d’Aborigènes se trouvaient à l’article de la mort.

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Voir également:
- Exterminez toutes ces brutes ! (Utrota varenda jävel) - Seven Lindqvist (1995), présentation et extrait

mercredi, 10 octobre 2007

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire - Sylvia Serbin - 2004

bibliotheca reines d afrique et heroines de la diaspora noire

Parmi tous les noms des personnages historiques que le conscient collectif retient il est avéré que bien peu de ceux-là ne sont des femmes, et de plus des noires. C'est un peu comme si l'histoire avait oublié tout un pan lui appartenant et surtout qui se rapport au continent africain. La journaliste et historienne de formation afro-antillaise Silvya Serbin tente de combler cette lacune par son livre Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire. Ce livre est de par son sujet tout à fait inédit et tente de nous retracer la vie de grands personnages historiques, toutes des femmes, de l'Afrique et, comme l'indique le titre, de la diaspora noire aux Etats-Unis.
Silvya Serbin coupe son livre en plusieurs en fonction du rôle qu'a joué la femme dont elle veut tracer le portrait. On y retrrouve ainsi les Reines d'Afrique (la reine d'Angola Anne Zingha, la reine Pokou (Côte d'Ivoire), l'éphémère reine du Dahomey Tassin Hangbe, la reine du Walo Ndete Yalla et Ranavalona III du Madagascar) les Femmes de pouvoir et d'influence (Néfertiti d'Egypte, la reine Kassa du Mali, Malan Alua du royaume sanvi de Côte d'Ivoire et Madame Tinubu qui est une femme d'affaires du XIXe siècle), les Résistantes (La Kahena des Aurès, le sacrifice des femmes de Nder, Solitude la martyre de l'esclavage et Harriet Tubman pour son action auprès du peuple noir américain), les Prophétesses (Nongquase, Dona Béatrice at Alice Lenshina), les Guerrières (Les Amazones du Dahomey), les Romances princières, Les Victimes (dont La Vénus Hottentote) et les Mères des héros.
Et ces portraits Silvya Serbin nous les dresse avec un talent réel d'historien mais aussi d'écrivaine et de conteuse qui entraîne le lecteur à découvrir ces facettes inexplorés de l'Histoire.

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire de Sylvia Serbin est un livre à découvrir et qui permettra surtout à tous les amateurs d'Histoire de combler certaines de leur lacunes.

 

Extrait :

SOLITUDE LA MULATRESSE Martyre de l'esclavage

Le 29 novembre 1802, sur l'île de la Guadeloupe, une femme est conduite à l'échafaud par ordre de la France de Bonaparte redevenue esclavagiste. Elle a trente ans. Son nom est Solitude, la mulâtresse Solitude à cause de sa peau très claire, souvenir du viol d'une captive africaine entravée, dans le bateau qui l'entraînait vers les Antilles.

La veille seulement, Solitude a mis au monde l'enfant qu'elle portait, aussitôt arraché de son sein pour s'ajouter aux biens d'un propriétaire d'esclaves. Elle aurait dû être exécutée il a six mois déjà, mais les colons ne voulaient pas de gâchis : ce ventre animé pouvait rapporter deux bras de plus à une plantation.

Huit ans plus tôt, dans l'euphorie de l'après Révolution française, l'abolition de l'esclavage avait été décrétée dans cette colonie malgré l'opposition des planteurs blancs qui en contrôlaient l'économie. Libérés de leurs chaînes, les Noirs sont nombreux à s'éloigner de leur environnement de servitude pour tenter de se reconstruire une vie bien à eux loin de la tyrannie des anciens maîtres.

Certes, il a fallu cinq ans de débats houleux aux parlementaires parisiens pour savoir si les Droits de l Homme et du Citoyen proclamés en 1789 devaient s'appliquer aux Nègres, considérés à l'époque comme des êtres inférieurs. En outre, les humanistes français de la Société des Amis des Noirs, partisans d'un adoucissement de l'esclavage, n'avaient pas la virulence des philanthropes anglais engagés dans la lutte contre la traite négrière.

Les représentants des grands planteurs ont d'ailleurs averti l'Assemblée : « Le pacte social voté pour les individus de la nation française ne pouvait avoir une acceptation universelle ; or les Nègres et les gens de couleur n'ont jamais fait partie de la nation française. Étrangers tirés des climats les plus éloignés, achetés par les colons des mains de négociants français, pouvaient-ils être appelés à ce contrat fait pour des hommes libres ? [...] Abolir la traite entraînerait l'abandon de nos colonies, une crise fatale pour notre marine et notre commerce, la fermeture de nos usines en France même et par conséquent le chômage de la moitié des ouvriers français. Ce serait donc non seulement la ruine des colons, mais une catastrophe pour l'économie nationale. » Le lobbying esclavagiste est entendu. Les colonies sont placées sous autonomie interne maintenant le statu quo.

Or sur place, certaines catégories de la population ont bien retenu cette proclamation sur les « droits naturels et imprescriptibles de l'homme que sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». Et spécialement son premier article qu'ils ont gravé dans leur tête : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Ils ne doutent pas qu'elle puisse s'appliquer à eux. Ce sont en majorité des métis ainsi que des Noirs libres et affranchis, tenus en marge de la société par la discrimination blanche. Ils vivent de leur métier manuel, du négoce ou de leurs propres plantations et certains d'entre eux ont même commencé, à force de travail, à faire fortune. Parmi eux se trouvent des personnes instruites qui lisent les journaux et savent ce qui se passe ailleurs. Ils adressent une pétition à l'Assemblée constituante, lue par leur avocat : « Les gens de couleur sont hommes libres et citoyens français. Nous ne demandons pas une faveur. Nous réclamons les Droits de l'Homme et du Citoyen. Je me demande de quel droit les Blancs ont exclu un pareil nombre d'hommes de couleur libres, propriétaires et contribuables comme eux. »

À l'époque de la Révolution française, la population de la Guadeloupe est évaluée à près de 100 000 esclaves, 14 000 Blancs et plus de 3 000 métis et Noirs libres ou affranchis. Les Français, arrivés sur l'île en 1635, en avaient massacré les tribus indiennes, qui les avaient accueillis avec hospitalité, et s'étaient mis à importer des Africains du Ghana, du Togo, du Dahomey (actuel Bénin), de la Côte d'Ivoire, du Nigeria et un peu aussi du Cameroun, du Gabon, du Congo et d'Angola, afin d'y produire de la canne à sucre, du tabac, du café, du coton, du cacao et des vivriers.

Dans la société guadeloupéenne en formation, ils occupent donc le sommet d'une pyramide caractérisée par une ligne de fracture entre grands Blancs et petits Blancs. Les premiers regroupaient ceux dont les noms à particule indiquaient l'ascendance noble, ainsi que des rejetons de familles aristocratiques ayant émigré dans les colonies pour faire oublier leurs frasques ou déçus de la métropole. Venaient ensuite de gros négociants, de riches bourgeois, des fonctionnaires, des officiers de l'armée et d'anciens capitaines de navires négriers. Les domaines des planteurs, appelés habitations, étaient constitués d'une plantation avec la maison du maître et ses dépendances, les cases des travailleurs, les hangars à bétail. Les exploitations sucrières disposaient en outre de bâtiments affectés à la fabrication du sucre et du rhum : manufacture, moulin, usine, dépôts et ateliers.

Tandis que les propriétaires d'exploitations caféières ou vivrières, employant une main-d'oeuvre réduite, appartiennent plutôt à la couche moyenne, l'aristocratie sucrière forme un monde clos qui règne sur des habitations de 100 à 300 esclaves. Le maître toutpuissant y administre sa propre justice et possède sa prison, son infirmerie, sa chapelle. Aucun pouvoir extérieur n'a de prise sur lui et pour gérer son troupeau d'esclaves, il est aidé d'intendants, de gérants, de contremaîtres et d'une milice. Composée à l'origine de tous les hommes blancs en âge de porter une arme, soit 2 200 hommes, celle-ci s'ouvrira à partir de 1785 à des Noirs affranchis.

Loin d'être homogène, la communauté des esclaves a aussi ses catégories : les domestiques (servantes, couturières, valets, cuisiniers), mieux nourris, mieux traités, mieux habillés, qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre le statut privilégié que leur confère la proximité avec les Blancs, pour être renvoyés parmi les Nègres de la plantation qu'ils couvrent de leur sentiment de supériorité ; les ouvriers utilisés dans l'industrie sucrière, les artisans de l'habitation (tonneliers, charpentiers, maçons, forgerons) et les petits producteurs qui pourvoient à l'intendance (pêcheurs, producteurs de vivriers, chasseurs).

Quant aux nègres de houe ou de jardin, qui constituent plus de 90 % des Noirs de l'habitation, ils travaillent toute l'année, de quatre heures du matin au coucher du soleil, à labourer la terre, couper la canne, récolter le manioc, réparer les chemins, nettoyer les canaux, ramasser du bois de chauffage ou de la paille pour les animaux, préparer le fumier, semer les plants. Et ce, sous la menace permanente des coups de fouets qui régissent leur vie comme des épées de Damoclès.

Les petits Blancs représentent un peu moins de la moitié des Européens de l'île. Anciens marins et soldats, ils sont devenus intendants, contremaîtres de plantations, petits planteurs ou artisans et boutiquiers dans les villes et les ports. Ils détestent la morgue méprisante des grands Blancs dont ils envient la fortune, traitent les esclaves avec férocité et en veulent aux gens de couleur qui les concurrencent dans des activités artisanales et commerciales. Quant aux femmes blanches, elles sortent pour la plupart du ruisseau parisien ou de prison et se sont racheté une virginité en foulant le sol antillais, pour devenir, par de chanceuses unions, de « grandes dames » de la société créole.

Parmi les non-Blancs, les gens de couleur, fruits du droit de cuissage des maîtres sur les jeunes négresses, tiennent à se démarquer des autres Noirs libres, considérant les gouttes de sang blanc qui coulent dans leurs veines comme un passeport social. Cependant, tous ne sont pas libres, l'octroi de ce statut dépendant de la volonté du géniteur blanc. Comme on craignait sous Louis XIV qu'une augmentation des « sang-mêlé » ne vienne désorganiser la hiérarchie sôciale, Colbert édicta en 1685 un Code noir destiné à réglementer le statut des esclaves. Les relations interraciales y étaient réprouvées et le fait d'être père d'un mulâtre jugé infamant. Les Blancs coupables de mésalliances s'exposaient à être déchus de leurs droits et ne pouvaient transmettre de titres à leurs descendants colorés.

Mais ces mesures ne freinant en rien la libido exotique des coloniaux, les autorités françaises finirent par s'en prendre directement aux gens de couleur. Il fut d'abord décrété que leur statut dépendrait désormais de celui de leur mère : ils ne seraient considérés comme libres que si celle-ci l'était déjà. Puis, l'accès aux emplois publics, aux métiers assermentés et à certaines professions libérales, telles qu'avocat, médecin, orfèvre ou apothicaire, leur fut interdit. Ils étaient tenus de s'effacer devant les Blancs en toutes circonstances, étaient placés à l'écart sur le bateau ou au théâtre et recevaient l'eucharistie en dernier à l'église. Dans un univers de dépendance aussi figé, on comprend leur sentiment de révolte lorsqu'ils se rendirent compte que la Déclaration des Droits de l Homme risquait de leur passer sous le nez !

Les premières révoltes éclatèrent en 1790 dans la colonie française de Saint-Domingue (Haïti d'aujourd'hui), où une rébellion de trois cent cinquante mulâtres fut noyée dans le sang par les forces de l'ordre. En Guadeloupe, la pendaison de meneurs en place publique ne freine en rien les soulèvements sporadiques qui agitent l'île entre 1790 et 1792. Ce fut quand même un choc pour la métropole, peu habituée à des révoltes noires de cette ampleur. Après la proclamation de la République en 1792, l'Assemblée législative finit par lâcher du lest en autorisant les hommes de couleur et les Noirs libres et affranchis à devenir citoyens français.

Pendant ce temps, Solitude, prisonnière de sa plantation, devait encore ronger son frein comme tous les autres esclaves. Pas pour très longtemps cependant car les désordres de la Révolution française n'allaient pas tarder à fissurer l'ordonnancement bien huilé de cette organisation oppressive. La scène de la mise à mort de l'Ancien Régime devait, en effet, se jouer aussi sur ce petit théâtre des Caraïbes avec les grands planteurs blancs dans le rôle des royalistes et les petits Blancs dans celui des patriotes, chaque camp armant ses esclaves pour les placer en premières lignes des affrontements.

C'est que les nouvelles mettaient deux mois à arriver de métropole par bateau ; les événements français se répercutaient donc dans les territoires d'Outre-mer avec un petit décalage. Aussitôt que fut connu le guillotinage en janvier 1793 du roi Louis XVI, le régime local de la Terreur commença aussi à faire rouler ses têtes. Des familles entières de planteurs furent massacrées et leurs biens, ainsi que ceux du clergé, confisqués par les représentants blancs de la Convention républicaine. Il faut dire que les religieux, également propriétaires d'habitations, maniaient le fouet comme les autres maîtres ; les Frères de la charité possédant deux sucreries et 180 esclaves, les Dominicains, deux sucreries et 80 esclaves, et les jésuites, une grande exploitation de 312 esclaves.

Traquée par les petits Blancs républicains, une partie de l'aristocratie de l'île trouva son salut dans la fuite vers la Martinique voisine, alors investie par les Anglais et donc coupée des idéaux révolutionnaires. Profitant de l'anarchie ambiante, des esclaves téméraires commencèrent à déserter les ateliers pour fuir vers les bourgs sensibles aux idées nouvelles de liberté et d'égalité, tandis que d'autres prenaient la piste des mornes les plus lointains. Ces derniers étaient désignés sous le nom de Nègres marrons, du mot espagnol cimarron, « celui qui fuit son maître ». Car sous le drapeau républicain, le manche du fouet était juste devenu tricolore et les navires continuaient de déverser leurs tonnages de cargaison humaine, encouragés par la prime au commerce négrier accordée par l'État français.

Enfin l'abolition de l'esclavage ! La Convention décrète le 4 février 1794 que « Tous les hommes sans distinction de couleur domiciliés dans les colonies devenaient des citoyens français jouissant de tous les droits garantis par la Constitution » et charge un nouvel administrateur de porter à la Guadeloupe le décret d'abolition. En quittant Brest avec sa flotte d'un millier d'hommes, celui-ci n'a pas oublié d'emporter une guillotine dont il entend faire bon usage pour nettoyer l'île de ses résidus de colons royalistes. Or, ce qu'ignore alors la métropole, c'est que sa colonie est occupée depuis deux mois par 4 000 soldats anglais qui s'y sont introduits avec la complicité du dernier carré de royalistes locaux. Avec la proclamation de la République, la France s'était en effet retrouvée face à une coalition européenne d'empires et de royautés prête à en découdre pour un retour de la monarchie. Parmi eux, l'Angleterre, maîtresse du commerce maritime, très tentée par les îles à sucre françaises.

Prévenu de la présence ennemie par de faux pêcheurs en canot croisant au large de la Guadeloupe, Victor Hugues, déjouant la surveillance des frégates anglaises, accoste au Gosier le 7 juin 1794 et fond sur la garnison anglaise, déconcertée par l'effet de surprise. Puis il entre dans Pointe-à-Pitre, conscient que ses troupes, malmenées par cet affrontement imprévu et en proie à une épidémie de fièvre jaune, ne pourront venir seules à bout de l'occupant. Aussitôt arrivé sur la place de la Victoire, il officialise la libération des esclaves : « Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne, ni esclavage ; aussi sa la Convention nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres [...]. », et lance dans la foulée un appel à l'enrôlement de volontaires pour défendre la patrie. Puis il annonce à la cantonade - et sa requête n'en aura que plus de poids - que tout homme ramenant avec lui 10 hommes sera nommé caporal ; plus de 10 hommes, sergent ; 25 hommes, sous-lieutenant ; 50, lieutenant, 100 et plus, capitaine. Un processus tout à fait conforme, semble-t-il, aux procédures révolutionnaires qui nommaient des généraux de vingt-cinq ans.

La nouvelle de l'abolition fit le tour de l'île en un éclair. Les tambours et les trompes avaient à peine fini d'en relayer l'annonce vers les habitations les plus reculées que les esclaves abandonnèrent les plantations en masse et se précipitèrent sur Pointe-à-Pitre pour ajouter à l'allégresse ambiante. Ce jour-là, Solitude est parmi les milliers de pauvres hères incrédules qui, les larmes aux yeux, commentent sur la place le décret de la République. Elle voit des hommes éperdus de reconnaissance sortir de la foule et s'avancer vers l'estrade où le chef blanc harangue le peuple. Et c'est ainsi que trois mille esclaves pieds nus et pantalons troués et des centaines de Libres rallièrent en masse l'appel de Victor Hugues qui les habilla aux couleurs de la République et en fit le premier bataillon de sans-culotte.

Jetée à l'assaut des forces anglaises après un entraînement intensif, l'armée des nouveaux citoyens libéra la Guadeloupe en six mois de combats acharnés. Ce qui permit ensuite au Commissaire de la République de s'occuper de ses vrais ennemis, les contre-révolutionnaires, fusillés ou envoyés par charretées entières à la guillotine.

En vertu de jugements expéditifs délivrés par le tribunal ambulant mis sur pied à cet effet, un bon millier de cous monarchistes, ou supposés tels, seront tranchés jusque dans les plus petits recoins de l'île.

Après avoir reconquis leur pays, les Guadeloupéens espèrent maintenant jouir de l'acte libérateur qui, pour eux, symbolise la reconnaissance par la France que la prospérité des colonies s'est aussi faite sur le dos des Nègres. Citoyens français, il leur faut maintenant une existence légale, eux qui ne possèdent pour toute identité qu'un prénom, un matricule et les initiales de leur maître gravées au fer rouge dans leurs chairs. Ils se pressent devant les bureaux d'état civil. Plumes en main, les commis blancs de l'administration les attendent de pied ferme. Comment distribuer la cocarde de citoyen à cette houle indistincte de faces noires qu'ils n'ont jamais considérées autrement que comme des bêtes de somme ?

Avec des ricanements, les patronymes sont fixés sur les registres pour l'éternité, en évitant autant que possible les noms des Blancs de la colonie. Noms d'arbres : Prunier, Pommier, Manguier ; de fleurs et d'animaux : Rosette, Corbeau, Zébu. Au suivant ! Un coup d'oeil sur le dictionnaire : Châtaigne, Chalumeau, Chérubin, Fantaisie, Jolicoeur. Au suivant ! Personnages illustres : Annibal, Darius, Cicéron, Caton, Charlemagne, Ninon, Minerve. Anagrammes à multiples variantes : Etilagé pour égalité ou Etrebil pour liberté. Au suivant ! Noms de lieux : Bordelais, Nankin. Noms de maîtres inversés : Gélambé pour Bélanger. Prénoms accolés ou fantaisistes : Fetnat, parodie de Fête nationale, pour ceux nés un 14 juillet. Oui, une bonne farce que de désigner à la moquerie et au ridicule ces Noirs analphabètes que la République prétendait leur imposer comme concitoyens !

Solitude n'a pas besoin de nom. Les autres l'ont toujours appelée la mulâtresse Solitude. Elle est née vers 1772, dans le domaine du planteur Du Parc, sur la commune de Capesterre. Ce dernier l'a prénommée Rosalie car, à l'instant de son premier vagissement, mourrait une vieille esclave ainsi prénommée. Jaugeant plus tard son teint clair, son beau visage et ses cheveux lisses, le maître a décidé qu'elle serait parfaite pour servir à sa table. Sa mère était une vraie Africaine, violée par un marin à bord du bateau qui l'avait arrachée aux siens.

Puis un jour, on les sépara. Solitude devait être élevée dans la maison du maître et sa mère n'avait plus le droit de l'approcher. De désespoir, la pauvre femme échappa nuitamment aux chiens de garde et prit la route du marronnage. Alors, l'enfant, qui n'était guère bavarde, se mura dans le silence et ne répondait que quand elle y était contrainte. On lui apprit le français, la couture et la harpe pour jouer avec la fille du maître à peine plus âgée qu'elle. Petite, celle-ci s'amusait déjà à la fouetter violemment lorsque, montée sur son dos, elle lui disait : « Tiens, fais le cheval! » Puis Solitude se retrouva un jour dans une autre habitation, et plus tard encore sur un champ de cannes.

En 1794, sa liberté acquise, elle ne cherche pas à s'intégrer dans le moule que la République offre à ses citoyens noirs. Elle choisit de rejoindre au camp de Goyave une communauté de Nègres marrons retranchés dans les mornes et les bois. Ce qu'elle a vécu dans l'enfer des habitations, elle préfère l'enfouir aux tréfonds de sa mémoire, sachant bien qu'elle ne pourra jamais oublier... Les viols des maîtres, contremaîtres et intendants qui se sont acharnés sur ce corps de nacre sans arriver à en flétrir la fierté même si ses yeux noisette plongés dans un abîme de tristesse en conservent la marque. Les avortements clandestins, où l'on risquait sa vie entre les mains de rebouteuses, aux plantes plus ou moins efficaces.

Elle se souvient de cette petite Négresse de quinze ans maintes fois abusée qui, doucement, en le couvrant de baisers, avait enfoncé une pointe dans le crâne de son bébé pour lui éviter l'horreur de l'esclavage. Le maître avait été si furieux de perdre ainsi une future force de travail qu'il avait réuni tous les esclaves pour assister au supplice. Et ils étaient restés là des heures à regarder ce corps nu attaché à un poteau et badigeonné de mélasse sucrée, tandis que jusqu'à son dernier souffle la malheureuse ne cessa de brailler des malédictions à l'endroit du maître, pour ne pas sentir les colonnes de fourmis carnivores, les mouches dévorantes, les guêpes et les abeilles qui la grignotaient à petit feu.

Solitude connaissait l'arsenal utilisé pour soumettre les îéL-a1(I trants : chaînes, fers aux pieds, entraves, carcans, garrot, rollicrti de fer dont les pointes empêchaient de dormir, cachots, potence; et aussi ces masques de fer blanc fixés sur la bouche pour cinhécher à l'esclave affamé de sucer même une tige de canne à sucre. Elle avait appris à dompter la révolte qu'elle sentait gronder en elle, face à la jouissance du maître faisant introduire un épieu incandescent dans la croupe d'un Nègre. Ou bien lorsqu'on contraignait une mère à appliquer sur le corps sanguinolent d'un fils, écorché par les coups de nerf de boeuf, un mélange de sel, de piment, de poivre, de citron et de cendre brûlante, pour accroître la douleur tout en évitant qu'une gangrène ne vienne écorner le capital humain. Elle en avait vu gicler du sang lorsque le Blanc mutilait un poignet, coupait un pied, tranchait une oreille ou lacérait les parties sexuelles d'un téméraire qui avait tenté de fuir le paradis de son propriétaire. Et puis les lynchages. Chaque habitation avait son gros arbre qui n'attendait que la corde à serrer autour d'un cou noir.

Que de fois elle avait fermé les yeux devant l'insoutenable : un contremaître hilare versant de la cire enflammée, du lard fondu ou du sirop de canne bouillant sur un Nègre hurlant, maintenu dénudé au sol par quatre piquets. Elle avait pleuré ses compagnons d'infortune grillés vivants dans des fours à pain ou enfermés dans des tonneaux à intérieur piqué de clous, que l'on faisait ensuite dévaler le long d'une pente. Elle s'était mordue les doigts au sang devant l'effroi de ces hommes ligotés, dont la bouche et l'anus avaient été bourrés de poudre explosive, avant qu'on n'enflamme la cordelette qui en dépassait. Elle avait lu aussi l'humiliation de ceux qu'on obligeait à manger leurs excréments, boire de l'urine et avaler la salive des autres esclaves, pour avoir mal répondu à un Blanc. Ô respect pour ces hardies empoisonneuses, dont les décoctions de plantes, inodores et sans saveur, mélangées à de la soupe, foudroyaient en quelques heures un maître maudit. En attendant, courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça.

L'euphorie de l'abolition fut de courte durée. Comment, en effet, redémarrer la production agricole désorganisée par la libération des Noirs ? Après cent soixante ans d'une féroce oppression, ceux-ci refusent désormais de travailler dans les mêmes conditions. Certains se livrent à des actes de sabotage des récoltes, d'autres règlent leurs comptes aux maîtres qui les maltraitaient et viennent la nuit égorger les énormes dogues mouchetés qui plantaient leurs crocs dans le dos des fuyards.

Pour faire revenir la main-d'oeuvre sur les habitations, le Commissaire de la République institue un système de travail forcé. Les nouveaux affranchis non incorporés dans l'armée sont invités à réintégrer leurs anciennes exploitations sous peine de prison en cas de désobéissance. On promet toutefois d'obliger les propriétaires à les'rétribuer sous contrôle de l'autorité publique. Mesure dont l'effectivité n'a jamais pu être attestée. Bah ! Ce n'est pas vraiment l'esclavage et les châtiments meurtriers ne sont plus de mise. Nombre de ces travailleurs ont eu la satisfaction de voir déporter ou décapiter leurs maîtres honnis. De plus, l'incorporation au patrimoine de la République des exploitations arrachées aux royalistes a permis d'instituer un système de fermage plus profitable aux paysans noirs. Alors...

Il faut dire que la masse des anciens esclaves n'est plus aussi indistinctement compacte. Les éléments les plus dynamiques de cette communauté, majoritairement pénétrés des idées révolutionnaires, ont rejoint les rangs de l'armée et jouissent d'une certaine considération vécue comme une revalorisation morale et sociale. Par ailleurs, nombre de ceux qui avaient fui les habitations dans le cafouillage de la période révolutionnaire sont installés comme cultivateurs sur un lopin de terre. D'autres se sont mis à leur compte dans les bourgs, se faisant oublier dans l'anonymat de la ville sous un nouveau statut d'artisans. Quant aux plus réfractaires, ils ont choisi la clandestinité du marronnage.

Justement, les autorités de l'île voient d'un mauvais oeil ces regroupements de Noirs livrés à eux-mêmes, suspects d'avoir fui la liberté, l'égalité, la fraternité et le travail forcé. Ils se sont construit des huttes de branchages et des cabanes de planches loin de toute collectivité administrative et ont planté leurs carrés d'ignames sous la frondaison de bois inaccessibles. En ville, on raconte qu'ils descendent la nuit de leurs mornes pour voler dans les récoltes et soustraire quelques cabris afin d'améliorer leurs frugales rations. On dit aussi que les rebelles qui s'en prennent aux planteurs et aux contremaîtres sadiques pour se venger des sévices passés trouvent refuge dans leurs campements. Aussi l'armée les traque-t-elle sans répit, décimant les bandes organisées et les groupes en divagation.

En février 1798, les gardes nationaux blancs du nouveau chef de la Guadeloupe, le général Desfourneaux, attaquent par surprise le campement de Goyave et anéantit sous les obus presque tous les Marrons qui s'y trouvaient avec femmes et enfants. Solitude et quelques survivants en ont réchappé de justesse. Elle se trouvait en effet à mi-chemin du camp lorsqu'elle avait entendu le hululement des conques de lambis des guetteurs postés à flanc de montagne pour surveiller les intrus. Sentant le danger, elle avait détalé dans les profondeurs de la forêt. Après le carnage, elle était remontée sur la colline, avait consolé les rescapés, enterré les morts et reformé un petit noyau qui, pendant près de quatre ans, d'un bout à l'autre de l'île joua à cache-cache avec les milices.

Pendant ce temps, l'histoire poursuivait son cours. En France, un eune général de vingt-cinq ans auréolé de victoires militaires s'emparait du pouvoir en 1799. Accueilli en sauveur de la République, Napoléon Bonaparte s'attelle à réorganiser le pays. Mais pour lui, restaurer l'ordre dans les colonies, c'est y rétablir totalement l'esclavage. Son épouse, Marie-Josèphe (dite oséphine) Rose Tasher de la Pagerie, veuve de Beauharnais, est une fille de colons de la Martinique et elle l'a sensibilisé aux problèmes de l'économie sucrière. Un homme de poigne sera désigné pour cette mission : le contre-amiral Lacrosse.

Dès son arrivée à Pointe-à-Pitre en mai 1801, celui-ci décide de frapper un grand coup en brisant l'armée coloniale et les élites antillaises. Son objectif : neutraliser certaines personnalités susceptibles d'organiser une résistance au rétablissement de l'esclavage. L'exemple du général noir haïtien Toussaint Louverture, prenant en 1800 le contrôle de Saint-Domingue, a traumatisé la France. Il n'est pas question de laisser se rééditer la même catastrophe en Guadeloupe et de voir se mettre en place un pouvoir noir. Prétextant une conspiration, il fait arrêter et déporter plusieurs officiers antillais respectés pour leurs états de service. Les troupes noires qui s'étaient distinguées dans de nombreux combats contre les Anglais étaient admirées de la population. Certains des officiers de couleur avaient fait leurs armes en France où ils s'étaient perfectionnés dans l'art militaire. Arrestations arbitraires, vexations et déportations frénétiques vers Madagascar, New York ou la France, se multiplient. Mais c'est une violation raciste de la hiérarchie militaire au détriment du plus gradé des officiers antillais qui provoque une première révolte de soldats, réprimée par des exécutions sommaires.

La tension monte dans la population avec l'embastillement de plusieurs notables de couleur investis dans la vie locale et accusés d'être des ennemis du gouvernement. Enfin, la tentative d'arrestation d'un des jeunes officiers les plus populaires de l'armée mettra Pointe-à-Pitre en ébullition. Prévenu à temps, joseph Ignace, ancien charpentier devenu après un brillant parcours militaire, capitaine du premier bataillon de la colonie, réussit à s'échapper. Mais la nouvelle a fait l'effet d'une bombe. Une partie de l'infanterie se répand dans les rues de la ville, suivie de centaines de cultivateurs descendus de leurs champs de cannes dès qu'ils ont appris qu'on menaçait leurs héros. Ces hommes avaient payé de leur sang pour permettre à la France de ne pas perdre une partie de son domaine colonial !

Alors que la garde nationale composée de Blancs s'avance vers la foule en colère, la tragédie est évitée de justesse par l'interposition de deux officiers antillais accourus à la hâte, dont le colonel Magloire Pélage, qui parvient à calmer les esprits. Toutefois, la population, l'armée et un certain nombre de notables blancs, excédés par les méthodes brutales du chef bonapartiste (réfugié à Basse-Terre, chef lieu administratif du pays, avant de fuir la Guadeloupe), décident de créer un Conseil provisoire de gouvernement composé de trois négociants blancs et d'un mulâtre, sous le commandement de Pélage. Proclamant haut et fort sa fidélité à la France, celui-ci, dans ses correspondances au consul Bonaparte, tentera d'expliquer que c'était la seule alternative possible face au comportement inique de son représentant.

Vue de Paris, cette situation s'apparente à un intolérable acte de rébellion. Bonaparte somme le général Antoine Richepance d'aller écraser la mutinerie, de rétablir l'autorité de la France sur la Guadeloupe et de remettre immédiatement à leur place, c'està-dire dans les fers de l'esclavage, ces Nègres insolents qui ont osé défier son pouvoir. Une flotte de dix bâtiments transportant un corps expéditionnaire de près de 4 000 hommes surgit le 4 mai 1802 dans la rade de Pointe-à-Pitre. Les Guadeloupéens ne savent pas ce qui les attend. Légalistes, ils se massent sur le port au son de la musique militaire jouée par les troupes coloniales. Ils sont persuadés que Bonaparte, compréhensif, leur renvoie un administrateur plus juste !

Sitôt débarqués et sans répondre au salut des soldats antillais, les Français vont prendre possession des forts stratégiques de la ville gardés par la garnison locale. C'est le moment que choisit Solitude, cachée dans la foule des badauds étonnés, pour filer vers son maquis. Le soir venu, tous les bataillons noirs sont réunis à l'extérieur de la ville pour la revue des troupes. Richepance ordonne de poser les fusils par terre. Quelques fantassins et officiers en armes s'évanouissent alors discrètement dans la nuit tombante. Les déserteurs - ils sont environ 150, dont le capitaine Ignace - décident de rallier Basse-Terre jugée plus sûre.

Sur le champ d'armes, à peine le dernier soldat noir a-t-il déposé sa baïonnette que le corps expéditionnaire français se jette sur les hommes, leur arrache leurs uniformes et les roue de coups de pieds avant de les traîner vers les cales des frégates où ils sont enchaînés. À minuit, la fière armée coloniale n'existe plus et ses valeureux soldats sont redevenus esclaves ! Un fuyard qui a couru toute la nuit à travers bois et a fini le reste du chemin dans un canot de pêcheur arrive en trombe à Basse-Terre. Bégayant d'émotion, il informe le commandant de la garnison de ce qu'il a vu. Le colonel d'infanterie Louis Delgrès comprend immédiatement la menace. Ces rumeurs diffuses sur le rétablissement de l'esclavage seraient donc avérées ?

Révolté par le revirement de l'État français sur l'abolition, cet intellectuel de trente-six ans, mulâtre d'origine martiniquaise, poète et violoniste à ses heures, pétri des pensées de la philosophie des Lumières, libère la garnison et la garde nationale blanche dont il a la charge sur ces mots :« Mes chers amis, on en veut à notre liberté. Sachons la défendre en gens de cceur et préférons la mort à l'esclavage. Vivre libre ou mourir ! » Les officiers antillais s'engagent spontanément à ses côtés. Avant d'évacuer Basse-Terre, ils installent des batteries sur la côte pour empêcher un éventuel débarquement de Richepance. Quelques déserteurs commencent à arriver de Pointe-à-Pitre, parmi lesquels Ignace et son groupe. Certains filent dans les communes avoisinantes pour informer la population de ce qui se passe.

Le 10 mai 1802, une proclamation de Delgrès intitulée « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir » est placardée sur les arbres et les murs de plusieurs bourgs de la Basse-Terre. « Une classe d'infortunés qu'on veut anéantir - se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité pour lui faire connaître lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave, et tout annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes qui ne veulent voir d'hommes noirs où tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l'esclavage. [...] La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la justice et de l'humanité. »

Son plaidoyer résonne comme un cri de ralliement. Des campagnes environnantes et des plantations voisines, ouvriers, cultivateurs, paisibles pères de famille, femmes, adolescents, arrivent par petits groupes armés de gourdins, de piques et de coutelas. Les frégates de Richepance qui ne peuvent accoster bombardent copieusement les mornes où sont retranchés les insurgés, avant de débarquer les troupes un peu plus loin. Depuis l'arrivée du chef blanc, Pélage, l'ancien chef du gouvernement provisoire, se fait tout petit car il tient à sa tête. En militaire discipliné il a fait allégeance et, tel judas, guide même les soldats français à travers la montagne, vers la position supposée abriter son ancien camarade de régiment.

Parmi les femmes qui, aux côtés des hommes, luttent dans cette guérilla inégale, transportent les munitions, soignent les blessés, réconfortent les enfants effrayés, Solitude est là, un pistolet à la main. Dès que les rumeurs de résistance lui sont parvenues, elle a quitté sa retraite avec les siens pour rejoindre les pauvres forces du commandant Delgrès. Elle est enceinte de son compagnon, un Nègre marron qui se bat comme elle et qui sera bientôt atteint par un obus. Marthe-Rose, la compagne de Delgrès, est là aussi avec son sabre.

Après quinze jours d'un siège ensanglanté, Richepance, qui a subi de nombreuses pertes sur ce terrain inhospitalier, commande de nouveaux renforts à Pointe-à-Pitre. De son côté, le chef des insurgés sait qu'il ne peut rester plus longtemps dans cette forteresse Saint-Charles où il s'est retranché avec ses 400 hommes ainsi que des volontaires paysans et nègres marrons. Une nuit, sur le coup de trois heures du matin, trompant la vigilance des assaillants épuisés, le groupe s'évanouit dans une épaisse végétation, leurs bruits de pas étouffés par le ruissellement d'une rivière proche.

Ignace prend la direction de Pointe-à-Pitre avec une centaine d'hommes. Sa mission : rameuter des forces pour repousser l'offensive française. Car à mesure que les gens apprennent que les Blancs veulent rétablir l'esclavage, des communes se soulèvent, des partisans cherchent à rejoindre les rebelles, d'autres tentent de harceler les renforts attendus en vue de retarder la jonction avec le camp des insurgés. L'aventure d'Ignace s'arrêtera le 25 mai 1802 dans les faubourgs de Pointe-à-Pitre. Pris au piège sur un lieu non protégé, il sera bombardé avec ses compagnons par la colonne française lancée à ses trousses. 675 cadavres d'hommes et de femmes réduits en charpie seront retirés de ce lieu de martyre et la tête d'Ignace exposée sur un piquet en place de la Victoire, tandis que 250 prisonniers seront publiquement passés par les armes.

Au bout de cinq jours d'attente, Delgrès, retranché dans un manoir fortifié du Matouba, dans la zone du volcan de la Soufrière, comprend que la stratégie d'Ignace a échoué. Richepance, informé de la mort du rebelle qui pouvait constituer une menace pour ses arrières, lance ses 1 800 soldats à l'assaut de la colline boisée occupée par les insurgés. Le chef des combattants de la liberté rassemble alors ses gens, peut-être cinq cents personnes, et demande à ceux qui souhaitent se retirer de le faire maintenant pour ne pas prendre de risques. Trois cents irréductibles lui font un rempart de leur corps. Il fait miner l'habitation et se porte avec un groupe d'hommes au devant de l'ennemi afin de ralentir sa marche. Une fusillade éclate, intense. Delgrès est blessé au genou. Les résistants seront bientôt cernés. Ils remontent au manoir. C'est là qu'ils attendront leurs ennemis pour un dernier face à face.

Dès que les Français apparaissent à la barrière de caféiers qui borde le domaine, ils sont accueillis par une grêlée de plombs. Tout autour de l'habitation, de pauvres Nègres se battent pour une cause qu'ils savent perdue. Juste pour leur dignité d'hommes et de femmes libres. Sous la terrasse, des barils ont été camouflés. Une traînée de poudre serpente discrètement jusqu'au rez-dechaussée du bâtiment, passe sous la lourde porte fermée et s'arrête en un petit monticule entre Delgrès et son aide de camp, assis sur un canapé. Ils ont chacun un réchaud allumé à leur côté. Les trois cents martyrs se tiennent la main, les femmes serrant leurs enfants tout contre elles. Une dernière clameur :« La mort plutôt que l'esclavage !», puis c'est le silence. Lorsque, ce 28 mai 1802 à trois heures et demie de l'après-midi, l'avant-garde française franchit enfin la demeure, baïonnettes en joue, une effroyable explosion retentit. Dans un grondement d'éruptions rougeoyantes, des corps blancs et noirs volettent dans les airs et retombent épars sur des décombres de murs, telles de grosses volailles démembrées.Sous les cadavres déchiquetés, Solitude, blessée, a miraculeusement survécu à l'hécatombe avec une poignée de résistants. Sa grossesse lui évite la corde, mais pour quelques mois seulement... Car la répression qui s'abat sur la population antillaise entraîne l'île dans un tourbillon sanglant. Pendant près d'un an, tous ceux qui ont sympathisé avec la rébellion sont impitoyablement traqués, condamnés par une commission militaire et mis à pourrir quarante-huit heures sur la potence de leur pendaison, fusillés par dizaines sur les plages, jetés vivants dans des bûchers en place publique. On estime à environ 10 000 le nombre de victimes de l'insurrection et de la répression, y compris les déportés et ceux qui furent exécutés pour avoir refusé de reprendre leur condition d'esclave.

Dans la même semaine, en effet, les citoyens noirs de Ia Guadeloupe redevenaient esclaves et étaient réincorporés dans biens de leurs anciens maîtres ou, si ces derniers n'étaient pas identifiés, revendus à des esclavagistes au profit des pouvoirs publics.

Le 11 juin 1802, la combattante Marthe-Rose, femme de Delgrès, est transportée au bourreau sur un brancard. S'étant fracturé la jambe lors de la fuite nocturne vers Matouba et ne pouvant marcher faute de soins, elle avait été retrouvée dans son refuge et condamnée à la pendaison. Le 19 novembre, c'est au tour de la mulâtresse Solitude de monter sur l'échafaud. Elle qui s'était battue pour la liberté laisse un enfant à l'esclavage : le nouveau-né dont elle a accouché la veille. La foule qui l'accompagne vers la potence est immense et silencieuse. Mais elle comprend tout dans leurs regards. Ne pas montrer même une larme furtive, de crainte d'être taxé de rebelle. Courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça. Ce sera en 1848. La deuxième abolition de l'esclavage.

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13:40 Écrit par Marc dans Serbin, Sylvia | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sylvia serbin, litterature francaise, diaspora noire, histoire, essais historiques, afrique | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!