mercredi, 18 octobre 2006

Le Parfum : histoire d’un meurtrier (Das Parfum : Die Geschichte eines Mörders) – Patrick Süskind - 1985

dasparfum

Jean-Baptiste Grenouille naît à Paris le 17 juillet 1738. Il vient au monde au milieu de légumes et de poissons avariés, lors "d'une des journées les plus chaudes de l'année". Sa mère, accusée d'infanticide, est condamnée et décapitée. Le petit Jean-Baptiste est confié à plusieurs nourrices. Mais aucune d’entre-elles ne veut le garder. En effet Jean-Baptiste est un enfant étrange qui met tout le monde mal à l’aise. Ce qui les inquiètent le plus est le fait que Jean-Baptiste n’a aucune odeur. Lui par contre a un sens olfactif incroyable. Durant son enfance il va apprendre à reconnaître les odeurs environnantes, c’est son sens premier, le plus développé. Mais autour de lui, à Paris qui à ce moment est une ville surpeuplée aux conditions hygiénique déplorables, il ne sent que de mauvaises odeurs. A neuf ans il commence comme apprenti chez un tanneur. Mais un beau jour, le 1er septembre 1753, anniversaire de l'accession au trône de Louis XV, Grenouille assistant à un feu d'artifice tiré depuis le pont royal, il est irrésistiblement attiré par un parfum délicieux inconnu jusqu'alors, "quelque chose de minuscule , d'à peine perceptible, une miette infime , un atome d'odeur et même moins encore, plutôt le pressentiment d'un parfum, qu'un parfum réel, et pourtant en même temps le pressentiment infaillible de quelque chose qu'il n'avait jamais senti." Il suit ce magnifique parfum à la trace jusqu’à ce qu’il en trouve la source : une jeune fille rousse. Voulant à tout prix posséder ce parfum, il étrangle la fille sans le moindre regret. A partir de ce moment-là sa vie va changer. Il veut collectionner les bonnes odeurs et pour arriver à cette fin il devient même apprenti chez un grand parfumeur, où ses créations connaîtront un immense succès. Mais il y a un type d’odeur qu’il n’arrive pas à trouver dans cette immense collection du parfumeur, celle de jeunes filles…

Immense succès en librairie, voire best-seller à l‘échelle mondiale, lors de sa publication en 1985, Le Parfum est un roman remarquable à plus d’un titre. Je dirais même unique. Patrick Süskind nous amène à la suite de ce personnage abominable, monstre de la nature dans un récit qui ne manque pas d’originalité. Dèjà Le Parfum s’avère être un excellent roman historique. L’auteur nous rend l’ambiance de l’époque avec un réalisme impressionnant. On voit le Paris du 18e siècle comme si on y était, ou plutôt on le sent. Car l’immense réussite de Süskind est de savoir nous décrire les odeurs et parfums. Ces descriptions sont passionnantes et je n’en connais pas de semblables dans la littérature. Le livre se lit, mais avant tout il se respire, il s’hume sans jamais s’en lasser. L’histoire se résume en la vie de ce Jean-Baptiste Grenouille, tueur en série, parfumeur de talent, et que l’histoire aura totalement oublié. C’est en quelque sort un récit initiatique à la fois drôle et angoissant d’un tueur qui arrive petit à petit au sommet de son art ignoble. Attention : certaines scènes sont plutôt dures d’un point de vue violence. Le développement de l’intrigue est également passionnant, sauf peut-être pour la conclusion et fin que j’ai trouvé un peu exagérée.

Il resterait encore beaucoup à dire au sujet de ce livre. En bref, il s’agît là d’un véritable chef-d’œuvre, un phénomène littéraire sans précédent, que je ne peux que vous conseiller. Attention : âmes sensibles s’abstenir.

Le roman a été adapté au cinéma en 2006 dans une production internationale sous la direction du ralisateur allemand Tom Tykwer avec dans les rôles principaux: Ben Whishaw, Dustin Hoffman et Alan Rickman.

A lire absolument !

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Extrait: sur les circonstances de la naissance de Jean-Baptiste Grenouille

"A l'époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier; les arrières-cours puaient l'urine, les cages d'escaliers puaient le moisi et les crottes de rats, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de souffre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d'oignons, et leurs corps, dès qu'ils n'étaient plus jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l'épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu'en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver. Car en ce XVIII ème siècle, l'activité délétère des bactéries ne rencontrait encore aucune limite, aussi n'y avait-il aucune activité humaine, qu'elle fut constructive ou destructive, aucune manifestation de la vie en germe ou bien à son déclin, qui ne fut accompagnée de puanteur.

Et c'est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande, car Paris était la plus grande ville de France. Et au sein de la capitale il était un endroit où la puanteur régnait de façon particulièrement infernale, entre la rue aux Fers et la rue de la Ferronnerie, c'était le cimetière des innocents. Pendant huit cents ans, on avait transporté là les morts de l'Hôtel-dieu et les paroisses circonvoisines, pendant huit cents ans on y avait jour après jour charroyé les cadavres par douzaines et on les y avaient déversés dans de longues fosses, pendant huit cents ans on avait empli par couches successives charniers et ossuaires. Ce n'est que plus tard, à la veille de la révolution, quand certaines de ces fosses communes se furent dangereusement effondrées et que la puanteur de ce cimetière débordant déclencha chez les riverains non plus de simples protestations, mais de véritables émeutes, qu'on finit par le fermer et par l'éventrer, et qu'on pelleta des millions d'ossements et de crânes en direction des catacombes de Montmartre, et qu'on édifia sur les lieux une place de marché.

Or c'est là, à l'endroit le plus puant du royaume, que vit le jour, le 17 juillet 1738, Jean-Baptiste Grenouille."



Extrait de conversation d’une nourrice au sujet de Jean-Baptiste Grenouille

"- Non, dit la nourrice, mes enfants ont l'odeur que doivent avoir des enfants d'homme.

/

- Tu prétends donc savoir quelle odeur doit avoir un enfant d'homme, qui malgré tout est aussi (je te le rappelle, d'autant qu'il est baptisé) un enfant du Bon Dieu ?

- Oui dit la nourrice.

- Et tu prétends de surcroît que s'il n'a pas l'odeur que tu penses qu'il devrait avoir, toi, la nourrice Jeanne Bussie, de la rue St Denis, c'est qu'alors c'est un enfant du Diable ?

/

Ce n'est pas ce que je voulais dire, répondit-elle en faisant machine arrière. Si cette affaire a ou non quelque chose à voir avec le diable, c'est vous qui devez en décider, père Terrier, ce n'est pas dans mes compétences. Je ne sais qu'une chose, c'est que ce nourrisson me fait horreur, parce qu'il n'a pas l'odeur que doivent avoir les enfants.

- Ah ! ah ! dit Terrier satisfait en laissant retomber son bras comme un balancier. Sur cette histoire de diable, nous nous rétractons donc. Bien. Mais alors, aurais tu l'obligeance de me dire quelle odeur a donc un nourrisson quand il a l'odeur que tu crois qu'il doit avoir ? hein ?

- Une bonne odeur, dit la nourrice.

- "Bonne", ça veut dire quoi ? cria Terrier à la figure de la femme. Il y a bien des choses qui sentent bon. Un bouquet de lavande sent bon. Le pot-au-feu sent bon. Les jardins de l'Arabie sentent bon. Comment sent un nourrisson, je voudrais bien le savoir !

La nourrice hésitait. Elle savait bien quelle odeur avait les nourrissons, elle le savait parfaitement bien, ce n'est pas pour rien que par douzaines elle en avait nourri, soigné, bercé, embrassé... Elle était capable, la nuit, de les trouver rien qu'à l'odeur et, à l'instant même, elle avait très précisément cette odeur de nourrisson dans le nez. Mais jamais encore elle ne l'avait désignée par des mots.

- Eh bien ? aboyait Terrier en faisant claquer le bout de ses ongles.

- C'est que, n'est ce pas, commença la nourrice, ce n'est pas très facile à dire, parce que ... ils ne sentent pas partout pareil, quoiqu'ils sentent bon partout, mon Père, vous comprenez... Prenez leurs pieds, par exemple, eh bien, là ils sentent comme un caillou lisse et chaud; ou bien non, plutôt comme du fromage blanc... ou comme du beurre, comme du beurre frais, oui, c'est ça : ils sentent le beurre frais. Et le reste du corps sent comme.... comme une galette qu'on a laissé tremper dans le lait. Et la tête, là, l'arrière de la tête, où les cheveux font un rond, là, regardez, mon Père, là où vous n'avez plus rien...

Et comme Terrier, médusé par ce flot de sottises minutieusement détaillées, avait docilement incliné la tête, elle tapotait sa calvitie.

- .... c'est là, très précisément qu'ils sentent le plus bon. Là, ils sentent le caramel, cela sent si bon, c'est une odeur si merveilleuse, mon Père, vous n'avez pas idée ! Quand on les a sentis à cet endroit là, on les aime, que ce soient les siens ou les enfants des autres. Et c'est comme ça et pas autrement, que doivent sentir les petits enfants. Et quand ils ne sentent pas comme ça, quand là haut derrière la tête ils ne sentent rien du tout, encore moins que l'air froid, comme celui-là, ce batard, alors... Vous pouvez expliquer ça comme vous voulez, mon Père, mais moi ...

Et elle croisa résolument les bras sous ses seins en jetant sur le panier qui était posé à ses pieds un regard aussi dégouté que s'il avait contenu des crapauds.

" ... moi, Jeanne Bussie, je ne reprendrai pas ça chez moi !""

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