dimanche, 30 août 2009

Le Rouge et Le Noir - Stendhal - 1830

bibliotheca le rouge et le noir

Issu d'un milieu pauvre, le jeune Julien Sorel est prêt à tout pour réussir. En effet il est le troisième fils du vieux Sorel, un scieur du village de Verrières, une petite ville du Jura, qui n'a de mépris pour les choses intellectuelles et donc pour Julien, qui, contrairement à ses frères, montre très vite plus de capacités dans les travaux de l'esprit que dans ceux de la force. La curiosité le pousse à s'instruire par tous les moyens possibles. Sa connaissance par coeur du Nouveau Testament lui fera bénéficier la protection du curé du village, l'abbé Chélan, qui va le recommander au Maire de Verrières, Monsieur de Rênal, comme précepteur de ses enfants pour ensuite le faire entrer au séminaire.
Pour Julien Sorel ce sont là les débuts dans le monde de la bourgeoisie provinciale, un monde qu'il compte bien conquérir par tous les moyens possibles, ainsi poussé par son ambition démesurée. Peu à peu il réussit à séduire Madame de Rênal, jeune femme assez belle, et à se faire une place de premier ordre dans cette maison. mais cela ne lui suffit pas. bientôt suite à une tragédie chez les Rênal, il quitte Verrières pour le séminaire de Besançon, puis pour Paris.
Mais une telle ascension sociale ne peut se faire sans dégâts, et julien Sorel ignore encore la fin tragique qui l'attend.

Après un premier roman, Armance, publié en 1827, l'écrivain français Stendhal (de son vrai nom Marie-Henri Beyle), réussit son premier succès en 1830 avec la publication de son premier roman majeur qu'est Le Rouge et Le Noir. En partie influencé par la révolution de juillet 1830, Stendhal y décrit la vie, son apprentissage et son évolution, de Julien Sorel, un pur produit de son époque, littéralement ivre d'ambition à cause de la lecture du Mémorial de Saint-Hélène de Napoléon, un véritable exemple de réussite pour lui, et conscient que depuis la Révolution c'est le mérite et non plus la naissance seule qui compte. Julien Sorel n'a d'autre ambition que de devenir le nouveau Napoléon Bonaparte. Stendhal s'inspira pour écrire son roman de l'affaire Berthet, un fait divers concernant un dénommé Antoine Berthet, fils de petits artisans de Brangues et ensuite séminariste, jugé aux assises de l'Isère après avoir tué sa maîtresse, après avoir connu une ascension sociale semblable à celle de Julien Sorel.
Évidemment le roman tourne principalement autour du personnage de Julien Sorel, dont le nom est devenu presque un qualificatif pour désigner un ambitieux, dont Stendhal réussit une profonde analyse psychologique de son évolution. Ambition, amour, passé, tout est analysé. Le lecteur suit avec un intérêt croissant les méandres de sa pensée, qui conditionnent ses actions. Mathilde de la Mole et Madame de Rênal ne sont pas en reste. Leur amour pour Julien, égal l'un à l'autre, sont mis en perspective. Tout le monde est mis à nu sous la plume de Stendhal.
Mais outre cela Le Rouge et Le Noir peut aussi être considéré comme un parfait roman historique qui dévoile les coulisses de la révolution de 1830, avec comme trame la structure sociale de la France de l'époque, les oppositions entre Paris et la province, entre noblesse et bourgeoisie, entre les jansénistes et les jésuites.
Le titre du roman, Le Rouge et le Noir, obscur à première vue et non expliqué de façon clair à travers le texte, se fonde sur l'opposition de deux couleurs : le rouge, couleur connotant le sang, la passion, s’oppose ici au noir du deuil, de la mort, mais aussi celui de la religion (par les habits). De multiples interprétations existent dont celle que l'inspiration première est liée aux jeux de hasard, où l'on peut miser sur le rouge ou sur le noir, Julien Sorel avançant dans la vie en misant continuellement sur l'une ou l'autre carte.

Fort de son succès, le roman est aujourd'hui considéré comme une oeuvre majeure de la littérature française, Le Rouge et Le Noir a connu de multiples adaptions au cinéma, et les références pointant vers lui sont innombrables.

Le Rouge et Le Noir, oeuvre majeure de Stendhal et monument de la littérature française, est un roman somptueux qui n'a guère ris de rides de nos jours.

A (re-)découvrir !

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Extrait : les trois premiers chapitres

Chapitre I

Une petite ville


Put thousands together
Less bad.
But the cage less gay.
HOBBES.

La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges, s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra, se couvrent de neige dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand nombre de scies à bois, c'est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières.

À peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard : Eh ! elle est à M. le maire.

Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra paraître un grand homme à l'air affairé et important.

À son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une certaine régularité : on trouve même, au premier aspect, qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d'assez belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà c'est une ligne d'horizon formée par les collines de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à être asphyxié.

On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous, que le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierres de taille qu'il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu'on prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis XIV.

Depuis 1815 il rougit d'être industriel : 1815 l'a fait maire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.

Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipsick, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté, au poids de l'or, certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de Rênal.

Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté ; il a dû lui compter de beaux louis d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce lui vint après les élections de 182*.

Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de l'impatience et de la manie de propriétaire, qui animait son voisin, une somme de six mille francs.

Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sourire a porté un coup fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.

Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté d'Italie par ces maçons, qui au printemps traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle innovation, vaudrait à l'imprudent bâtisseur une éternelle réputation de mauvaise tête, et il serait à jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté.

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme ; c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion ! est aussi bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.



Chapitre II

Un maire


L'importance ! Monsieur, n'est-ce rien ?
Le respect des sots, l'ébahissement des
enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.

Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable. Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rénal dans l'heureuse nécessité d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de trente ou quarante toises de long.

Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré l'ennemi mortel de la promenade de Verrières ; le parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille.

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs ! Au-delà, sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l'œil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes ; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit ultra et moi libéral, je l'en loue), c'est pourquoi dans son opinion et dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison, avec celle de Saint-Germain-en-Laye.

Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA FIDÉLITÉ ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal ; ce que je reprocherais au cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.

Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années, pour surveiller l'abbé Chélan, et quelques curés des environs. Un vieux chirurgien-major de l'armée d'Italie retiré à Verrières, et qui de son vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.

« J'aime l'ombre » , répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion d'Honneur, « j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l'utile noyer, il ne rapporte pas de revenu. »

Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : RAPPORTER DU REVENU. À lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts des habitants.

Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent, s'imagine d'abord que ses habitants sont sensibles au beau ; ils ne parlent que trop souvent de la beauté de leur pays : on ne peut pas nier qu'ils n'en fassent grand cas ; mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de l'octroi, rapporte du revenu à la ville.

C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son mari qui parlait d'un air grave, l'œil de Mme de Rênal suivait avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie.

« Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris », disait M. de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'à l'ordinaire. « Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...»

Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les ménagements savants d'un dialogue de province.

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le maire et les principaux propriétaires de l'endroit.

« Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité ?

- Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer des articles dans les journaux du libéralisme.

- Vous ne les lisez jamais, mon ami.

- Mais on nous parle de ces articles jacobins ; tout cela nous distrait et nous empêche de faire le bien. Quant à moi, je ne pardonnerai jamais au curé.»



Chapitre III

Le Bien des pauvres


Un curé vertueux et sans intrigue est une
Providence pour le village.
FLEURY.

Il faut savoir que le curé de Verrières, vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l'air vif des ces montagnes une santé et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et même le dépôt de mendicité. C'était précisément à 6 heures du matin, que M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au presbytère.

En lisant la lettre qui lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan resta pensif.

Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils n'oseraient ! Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire une belle action un peu dangereuse :

« Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion sur les choses que nous verrons. »

M. Appert comprit qu'il avait affaire à un homme de cœur : il suivit le vénérable curé, visita la prison, l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.

Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert, qui prétendit avoir des lettres à écrire : il ne voulait pas compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les 3 heures, ces messieurs allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquées ; sa figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.

« Ah ! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert ?

- Qu'importe ? dit le curé.

- C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la prison.

- Je vous déclare, monsieur Noiroud, dit le curé, que ce voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner par qui je veux ?

- Oui, monsieur le curé », dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête, comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton. « Seulement, monsieur le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me destituera ; je n'ai pour vivre que ma place.

- Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé, d'une voix de plus en plus émue.

- Quelle différence ! reprit vivement le geôlier ; vous, monsieur le curé, on sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...»

Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan n'était protégé par personne ; il sentit toute la portée de leurs paroles.

« Eh bien, messieurs ! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans d'âge, que l'on destituera dans ce voisinage. Il y a cinquante-six ans que je suis ici ; j'ai baptisé presque tous les habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je marie tous les jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les grands-pères. Verrières est ma famille ; mais je me suis dit, en voyant l'étranger : Cet homme, venu de Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop ; mais quel mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers ? »

Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs :

« Eh bien, messieurs ! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé, d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre. »

M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme ; mais ne sachant que répondre à cette idée, qu'elle lui répétait timidement : Quel mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux prisonniers ? il était sur le point de se fâcher tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté. La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait Mme de Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.

Ce petit évènement changea le cours de la conversation.

« Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la nourriture. J'avais des doutes sur sa moralité ; car il était le Benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui, sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent secret des libéraux ; il disait que l'air de nos montagnes faisait du bien à son asthme ; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie ; et même avait, dit-on, signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier auprès de nos enfants ; mais le curé, justement la veille de la scène qui vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire ; il n'est donc pas libéral, et il est latiniste.

« Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en regardant sa femme d'un air diplomatique ; le Valenod est tout fier des deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a pas de précepteur pour ses enfants.

- Il pourrait bien nous enlever celui-ci.

- Tu approuves donc mon projet ? dit M. de Rênal, remerciant sa femme par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons voilà qui est décidé.

- Ah, bon Dieu ! mon cher ami, comme tu prends vite un parti !

- C'est que j'ai du caractère moi, et le curé l'a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois deviennent des richards ; eh bien, j'aime assez qu'ils voyent passer les enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, il avait un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire pour soutenir notre rang. »

Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affectation, n'avaient jamais approché de ce cœur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ; ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu'en province on appelle de beaux hommes.

Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, sans nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais.

C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature, et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M. Ducrest, l'inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.

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Voir également :
- Le Coffre et le Revenant - Stendhal (1837), présentation et texte intégral

mardi, 03 février 2009

Le coffre et le revenant - Stendhal - 1837

bibliotheca le coffre et le revenant

Poussé à l'exil par l'effrayant Don Blas, maître de la police de Grenade qui convoite Inès, sa promise, Don Fernando de Cueva revient après quelques années pour pénétrer dans la demeure d'Inès et la ravir à son monstre de mari pour gagner l'Angleterre et enfin pouvoir vivre leur amour.

La nouvelle Le coffre et le revenant, sous-titrée Aventure en Espagne, de l'écrivain français Henri Beyle dit Stendhal raconte une histoire somme toute assez banale d'amour véritable empêché puis reconquis après de nombreuses aventures. L'originalité provient plus des personnages, aux comportements pas si romantiques que cela, donnant parfois l'aspect de véritables anti-héros. Un certain suspense est maintenu jusqu'à la fin et fait passer certaines longueurs un peu plus pénibles. Le style très classique de Stendhal est somptueux.

Le coffre et le revenant est une belle histoire d'amour de Stendhal se situant dans une Espagne en proie à toutes les passions.

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Texte intégral :

Par une belle matinée du mois de mai 182., don Blas Bustos y Mosquera, suivi de douze cavaliers, entrait dans le village d'Alcolote, à une lieue de Grenade. À son approche, les paysans rentraient précipitamment dans leurs maisons et fermaient leurs portes. Les femmes regardaient avec terreur par un petit coin de leurs fenêtres ce terrible directeur de la police de Grenade. Le ciel a puni sa cruauté en mettant sur sa figure l'empreinte de son âme. C'est un homme de six pieds de haut, noir, et d'une effrayante maigreur ; il n'est que directeur de la police, mais l'évêque de Grenade lui-même et le gouverneur tremblent devant lui. Durant cette guerre sublime contre Napoléon, qui, aux yeux de la postérité, placera les Espagnols du dix-neuvième siècle avant tous les autres peuples de l'Europe, et leur donnera le second rang après les Français, don Blas fut l'un des plus fameux chefs de guérillas. Quand sa troupe n'avait pas tué au moins un Français dans la journée, il ne couchait pas dans un lit : c'était un vœu.

Au retour de Ferdinand, on l'envoya aux galères de Ceuta, où il a passé huit années dans la plus horrible misère. On l'accusait d'avoir été capucin dans sa jeunesse, et d'avoir jeté le froc aux orties. Ensuite il rentra en grâce, on ne sait comment. Don Blas est célèbre maintenant par son silence ; jamais il ne parle. Autrefois les sarcasmes qu'il adressait à ses prisonniers de guerre avant de les faire pendre lui avaient acquis une sorte de réputation d'esprit : on répétait ses plaisanteries dans toutes les armées espagnoles.

Don Blas s'avançait lentement dans la rue d'Alcolote, regardant de côté et d'autre les maisons avec ses yeux de lynx. Comme il passait devant l'église on sonna une messe ; il se précipita de cheval plutôt qu'il n'en descendit, et on le vit s'agenouiller auprès de l'autel. Quatre de ses gendarmes se mirent à genoux autour de sa chaise ; ils le regardèrent, il n'y avait déjà plus de dévotion dans ses yeux. Son oeil sinistre était fixé sur un jeune homme d'une tournure fort distinguée qui priait dévotement à quelques pas de lui.

« Quoi ! se disait don Blas, un homme qui, suivant les apparences, appartient aux premières classes de la société n'est pas connu de moi ! Il n'a pas paru à Grenade depuis que j'y suis ! Il se cache. » Don Blas se pencha vers un de ses gendarmes, et donna l'ordre d'arrêter le jeune homme dès qu'il serait hors de l'église. Aux derniers mots de la messe, il se hâta de sortir lui-même, et alla s'établir dans la grande salle de l'auberge d'Alcolote. Bientôt parut le jeune homme étonné.

– Votre nom ?

– Don Fernando de la Cueva.

L'humeur sinistre de don Blas fut augmentée, parce qu'il remarqua, en le voyant de près, que don Fernando avait la plus jolie figure ; il était blond, et, malgré la mauvaise passe où il se trouvait, l'expression de ses traits était fort douce. Don Blas regardait le jeune homme en rêvant.

– Quel emploi aviez-vous sous les Cortès ? dit-il enfin.

– J'étais au collège de Séville en 1823 ; j'avais alors quinze ans, car je n'en ai que dix-neuf aujourd'hui.

– Comment vivez-vous ?

Le jeune homme parut irrité de la grossièreté de la question ; il se résigna et dit :

– Mon père, brigadier des armées de don Carlos Cuarto (que Dieu bénisse la mémoire de ce bon roi !) m'a laissé un petit domaine près de ce village ; il me rapporte douze mille réaux (trois mille francs) ; je le cultive de mes propres mains avec trois domestiques.

– Qui vous sont fort dévoués sans doute. Excellent noyau de guérilla, dit don Blas avec un sourire amer.

« En prison et au secret ! » ajouta-t-il en s'en allant, et laissant le prisonnier au milieu de ses gens.

Quelques moments après, don Blas déjeunait.

« Six mois de prison, pensait-il, me feront justice de ces belles couleurs et de cet air de fraîcheur et de contentement insolent. »

Le cavalier en sentinelle à la porte de la salle à manger haussa vivement sa carabine. Il l'appuyait par travers contre la poitrine d'un vieillard qui cherchait à entrer dans la salle à la suite d'un aide de cuisine apportant un plat. Don Blas courut à la porte ; derrière le vieillard, il vit une jeune fille qui lui fit oublier don Fernando.

– Il est cruel qu'on ne me donne pas le temps de prendre mes repas, dit-il au vieillard ; entrez cependant, expliquez-vous.

Don Blas ne pouvait se lasser de regarder la jeune fille ; il trouvait sur son front et dans ses yeux cette expression d'innocence et de piété céleste qui brille dans les belles madones de l'école italienne. Don Blas n'écoutait pas le vieillard et ne continuait pas son déjeuner. Enfin il sortit de sa rêverie ; le vieillard répétait pour la troisième ou quatrième fois les raisons qui devaient faire rendre la liberté à don Fernando de la Cueva, qui était depuis longtemps le fiancé de sa fille Inès ici présente, et allait l'épouser le dimanche suivant. À ce mot, les yeux du terrible directeur de police brillèrent. d'un éclat si extraordinaire, qu'ils firent peur à Inès et même à son père.

– Nous avons toujours vécu dans la crainte de Dieu et sommes de vieux chrétiens, continua celui-ci ; ma race est antique, mais je suis pauvre, et don Fernando est un bon parti pour ma fille. Jamais je n'exerçai de place du temps des Français, ni avant, ni depuis.

Don Blas ne sortait point de son silence farouche.

– J'appartiens à la plus ancienne noblesse du royaume de Grenade, reprit le vieillard ; et, avant la révolution, ajouta-t-il en soupirant, j'aurais coupé les oreilles à un moine insolent qui ne m'eût pas répondu quand je lui parle.

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes. La timide Inès tira de son sein un petit chapelet qui avait touché la robe de la madone del pilar, et ses jolies mains en serraient la croix avec un mouvement convulsif. Les yeux du terrible don Blas s'attachèrent sur ces mains. Il remarquait ensuite la taille bien prise, quoique un peu forte de la jeune Inès.

« Ses traits pourraient être plus réguliers, pensa-t-il ; mais cette grâce céleste, je ne l'ai jamais vue qu'à elle. »

– Et vous vous appelez don Jaime Arregui ? dit-il enfin au vieillard.

– C'est mon nom, répondit don Jaime en assurant sa position.

– Âgé de soixante et dix ans ?

– De soixante-neuf seulement.

– C'est vous, dit don Blas en se déridant visiblement ; je vous cherche depuis longtemps. Le roi notre seigneur a daigné vous accorder une pension annuelle de quatre mille réaux (mille francs). J'ai chez moi, à Grenade, deux années échues de ce royal bienfait, que je vous remettrai demain à midi. Je vous ferai voir que mon père était un riche laboureur de la vieille Castille, vieux chrétien comme vous, et que jamais je ne fus moine. Ainsi l'injure que vous m'avez adressée tombe à faux.

Le vieux gentilhomme n'osa manquer au rendez-vous.

Il était veuf, et n'avait chez lui que sa fille Inès. Avant de partir pour Grenade il la conduisit chez le curé du village, et fit ses dispositions comme si jamais il ne devait la revoir. Il trouva don Blas Bustos fort paré ; il portait un grand cordon par-dessus son habit. Don Jaime lui trouva l'air poli d'un vieux soldat qui veut faire le bon et sourit à tout propos et hors de propos.

S'il eût osé, don Jaime eût refusé les huit mille réaux que don Blas lui remit ; il ne put se défendre de dîner avec lui. Après le repas, le terrible directeur de police lui fit lire tous ses brevets, son extrait de baptême, et même un acte de notoriété, au moyen duquel il était sorti des galères, et qui prouvait que jamais il n'avait été moine.

Don Jaime craignait toujours quelque mauvaise plaisanterie.

– J'ai donc quarante-trois ans, lui dit enfin don Blas, une place honorable qui me vaut cinquante mille réaux. J'ai un revenu de mille onces sur la banque de Naples. Je vous demande en mariage votre fille dona Inès Arregui.

Don Jaime pâlit. Il y eut un moment de silence. Don Blas reprit :

– Je ne vous cacherai pas que don Fernando de la Cueva se trouve compromis dans une fâcheuse affaire. Le ministre de la police le fait chercher, il s'agit pour lui de la garotte (manière d'étrangler employée pour les nobles) ou tout au moins des galères. J'y ai été huit années, et je puis vous assurer que c'est un vilain séjour. (En disant ces mots il s'approcha de l'oreille du vieillard.) D'ici à quinze jours ou trois semaines, je recevrai probablement du ministre l'ordre de faire transférer don Fernando de la prison d'Alcolote à celle de Grenade. Cet ordre sera exécuté fort tard dans la soirée ; si don Fernando profite de la nuit pour s'échapper, je fermerai les yeux, par considération pour l'amitié dont vous l'honorez. Qu'il aille passer un an ou deux à Majorque, par exemple, personne ne lui dira plus haut que son nom.

Le vieux gentilhomme ne répondit point, il était atterré, et eut beaucoup de peine à regagner son village.

L'argent qu'il avait reçu lui faisait horreur.

« Est-ce donc, se disait-il, le prix du sang de mon ami don Fernando, du fiancé de mon Inès ? »

En arrivant au presbytère, il se jeta dans les bras d'Inès :

– Ma fille, s'écria-t-il, le moine veut t'épouser !

Bientôt Inès sécha ses larmes et demanda la permission d'aller consulter le curé, qui était dans l'église, à son confessionnal. Malgré l'insensibilité de son âge et de son état, le curé pleura. Le résultat de la consultation fut qu'il fallait se résoudre à épouser don Blas, ou dans la nuit prendre la fuite. Dona Inès et son père devaient essayer de gagner Gibraltar et s'embarquer pour l'Angleterre.

– Et de quoi y vivrons-nous ? dit Inès.

– Vous pourriez vendre votre maison et le jardin.

– Qui l'achètera ? dit la jeune fille fondant en larmes.

– J'ai des économies, dit le curé, qui peuvent monter à cinq mille réaux ; je vous les donne, ma fille, et de grand cœur, si vous ne croyez pas pouvoir faire votre salut en épousant don Blas Bustos.

Quinze jours après tous les sbires de Grenade, en grande tenue, entouraient l'église si sombre de Saint Dominique. À peine si en plein midi on y voit à se conduire. Mais, ce jour-là, personne autre que les invités n'osait y entrer.

À une chapelle latérale éclairée par des centaines de cierges, et dont la lumière traversait les ombrés de l'église comme une voie de feu, on voyait de loin un homme à genoux sur les marches de l'autel ; il était plus grand de toute la tête que ce qui l'entourait. Cette tête était penchée d'un air pieux, et ses bras maigres croisés sur sa poitrine. Il se releva bientôt, et montra un habit chargé de décorations, il donnait la main à une jeune fille dont la démarche légère et jeune faisait un étrange contraste avec sa gravité.

Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune épouse ; l'expression de ses traits et la douceur angélique qu'ils conservaient malgré son chagrin frappèrent le peuple quand elle monta en carrosse à la porte de l'église.

Il faut avouer que, depuis son mariage, don Blas fut moins féroce ; les exécutions devinrent plus rares. Au lieu de faire fusiller les condamnés par derrière, ils furent simplement pendus. Il permit souvent aux condamnés d'embrasser leur famille avant d'aller à la mort. Un jour, il dit à sa femme, qu'il aimait avec fureur :

– Je suis jaloux de Sancha.

C'était la sœur de lait et l'amie d'Inès. Elle avait vécu chez don Jaime sous le nom de femme de chambre de sa fille, et c'est en cette qualité qu'elle l'avait suivie dans le palais qu'Inès était venue habiter à Grenade.

– Quand je m'éloigne de vous, Inès, poursuivit don Blas, vous restez à parler seule avec Sancha. Elle est gentille, elle vous fait rire ; moi, je ne suis qu'un vieux soldat chargé de fonctions sévères ; je me rends justice, je suis peu aimable. Cette Sancha avec sa physionomie riante doit me faire paraître à vos yeux plus vieux de moitié. Tenez, voilà la clef de ma caisse, donnez-lui tout l'argent que vous voudrez, tout celui qui est dans ma caisse si cela vous plaît, mais qu'elle parte, qu'elle s'en aille, que je ne la voie plus !

Le soir, en rentrant de son bureau, la première personne que vit don Blas fut Sancha, occupée de sa besogne comme à l'ordinaire. Son premier mouvement fut de fureur ; il s'approcha rapidement de Sancha, qui leva les yeux et le regarda ferme, avec ce regard espagnol, mélange si singulier de crainte, de courage et de haie. Au bout d'un moment, don Blas sourit.

– Ma chère Sancha, lui dit-il, dona Inès vous a-t-elle dit que je vous donne dix mille réaux ?

– Je n'accepte de cadeaux que de ma maîtresse, répondit-elle, toujours les yeux attachés sur lui.

Don Bustos entra chez sa femme.

– La prison de Torre-Vieja, lui dit-elle, combien contient-elle de prisonniers en ce moment ?

– Trente-deux dans les cachots et deux cent soixante, je crois, dans les étages supérieurs.

– Donnez-leur la liberté, dit Inès, et je me sépare de la seule amie que j'aie au monde.

– Ce que vous m'ordonnez est hors de mon pouvoir, répondit don Blas.

Et de toute la soirée il n'ajouta pas un mot. Inès, travaillant près de sa lampe, le voyait rougir et pâlir tour à tour ; elle quitta son ouvrage et se mit à dire son chapelet.

Le lendemain, même silence. La nuit d'après, un incendie éclata dans la prison de Torre-Vieja. Deux prisonniers périrent. Mais, malgré toute la surveillance du directeur de la police et de ses gendarmes, tous les autres parvinrent à s'échapper.

Inès ne dit pas un mot à don Blas, ni lui à elle. Le jour suivant, en rentrant chez lui, don Blas ne vit plus Sancha, il se jeta dans les bras d'Inès.

Dix-huit mois avaient passé depuis l'incendie de Torre Vieja, lorsqu'un voyageur couvert de poussière descendit de cheval devant la plus mauvaise auberge du bourg de la Zuia, situé dans les montagnes à une lieue au midi de Grenade, tandis que Alcolote est au nord.

Cette banlieue de Grenade forme comme une oasis enchantée au milieu des plaines brûlées de l'Andalousie.

C'est le plus beau pays de l'Espagne. Mais le voyageur venait-il guidé par la seule curiosité ? À son costume, on l'eût pris pour un Catalan. Son passe-port, délivré à Majorque, était, en effet, visé à Barcelone, où il avait débarqué. Le maître de cette mauvaise auberge était fort pauvre. En lui remettant son passe-port, qui portait le nom de don Pablo Rodil, le voyageur catalan le regarda.

– Oui, seigneur voyageur, lui dit l'hôte, j'avertirai votre Seigneurie dans le cas où la police de Grenade la ferait demander.

Le voyageur dit qu'il voulait voir ce pays si beau ; il sortait une heure avant le lever du soleil et ne rentrait qu'à midi, par la plus grande chaleur, quand tout le monde est à dîner ou à faire la sieste.

Don Fernando allait passer des heures entières sur une colline couverte de jeunes lièges. Il voyait, de là, l'ancien palais de l'inquisition de Grenade, habité maintenant par don Blas et par Inès. Ses yeux ne pouvaient se détacher des murs noircis de ce palais, qui s'élevait comme un géant au milieu des maisons de la ville. En quittant Majorque, don Fernando s'était promis de ne pas entrer dans Grenade. Un jour il ne put résister à un transport qui le saisit ; il alla passer dans la rue étroite sur laquelle s'élevait la haute façade du palais de l'inquisition. Il entra dans la boutique d'un artisan, et trouva un prétexte pour s'y arrêter et pour parler. L'artisan lui montra les fenêtres de l'appartement de dona Inès. Ces fenêtres étaient à un second étage fort élevé.

Au moment de la sieste, don Fernando reprit le chemin de la Zuia, le cœur dévoré par toutes les fureurs de la jalousie. Il eût voulu poignarder Inès et se tuer ensuite.

« Caractère faible et lâche, se répétait-il avec rage, elle est capable de l'aimer, si elle se figure que tel est son devoir ! »

Au détour d'une rue, il rencontra Sancha.

– Ah ! mon amie ! s'écria-t-il sans faire semblant de lui parler. Je m'appelle don Pablo Rodil, je loge à l'auberge de l'Ange, à la Zuia. Demain, à l'angélus du soir, peux-tu te trouver auprès de la grande église ?

– J'y serai, dit Sancha sans le regarder.

Le lendemain à la nuit, don Fernando aperçut Sancha et marcha sans mot dire vers son auberge ; elle entra sans être vue. Fernando ferma la porte.

– Eh bien ? lui dit-il les larmes aux yeux.

– Je ne suis plus à son service, lui répondit Sancha. Voici dix-huit mois qu'elle m'a renvoyée sans sujet, sans explication. Ma foi, je crois qu'elle aime don Blas.

– Elle aime don Blas ! s'écria don Fernando en séchant ses larmes, cela me manquait.

– Quand elle me renvoya, reprit Sancha, je me jetai à ses pieds, la suppliant de m'apprendre la cause de ma disgrâce. Elle me répondit froidement : « Mon mari le veut. » Pas un mot avec ! Vous l'avez vue fort pieuse ; maintenant, sa vie n'est qu'une prière continuelle.

Pour faire sa cour au parti régnant, don Blas avait obtenu qu'une moitié du palais de l'inquisition, où il habitait, serait donnée à des religieuses clarisses. Ces dames s'y étaient établies, et venaient d'achever leur église. Dona Inès y passait sa vie. Dès que don Blas sortait de la maison, on était sûr de la voir à genoux devant l'autel de l'Adoration perpétuelle.

– Elle aime don Blas ! reprit don Fernando.

– La veille de ma disgrâce, reprit Sancha, dona Inès me parlait.

– Est-elle gaie ? interrompit don Fernando.

– Non pas gaie, mais d'une humeur égale et douce, bien différente de ce que vous l'avez connue ; elle n'a plus ces moments de vivacité et de folie, comme disait le curé.

– L'infâme ! s'écria don Fernando, en se promenant à grands pas dans la chambre. Voilà comme elle tient ses serments ! voilà comme elle m'aimait ! pas même de tristesse ! et moi...

– Ainsi que je le disais à Votre Seigneurie, reprit Sancha, la veille de ma disgrâce, dona Inès me parlait avec amitié, avec bonté, comme autrefois à Alcolote. Le lendemain, un mon mari le veut fut tout ce qu'elle trouva à me dire, en me remettant un papier signé d'elle, qui m'assure une bonne pension de huit cents réaux.

– Eh ! donne-moi ce papier, dit don Fernando.

Il couvrit de baisers la signature d'Inès.

– Et parlait-elle de moi ?

– Jamais, répondit Sancha, et tellement jamais que devant moi, le vieux don Jaime lui a fait une fois le reproche d'avoir oublié un voisin aussi aimable. Elle pâlit, et ne répondit pas. Dès qu'elle eut reconduit son père jusqu'à la porte, elle courut s'enfermer dans la chapelle.

– Je suis un sot, voilà tout, s'écria don Fernando. Que je vais la haïr ! N'en parlons plus... Il est heureux pour moi d'être entré dans Grenade, mille fois plus heureux de t'avoir rencontrée... Et toi, que fais-tu ?

– Je suis établie marchande au petit village d'Albaracen, à une demi-lieue de Grenade. Je tiens, ajouta-t-elle en baissant la voix, de belles marchandises anglaises, que m'apportent les contrebandiers des Alpujarres. J'ai dans mes malles pour plus de dix mille réaux de marchandises de prix. Je suis heureuse.

– J'entends, dit don Fernando ; tu as un amant parmi les braves des monts Alpujarres. Je ne te reverrai jamais. Tiens, porte cette montre en mémoire de moi.

Sancha s'en allait ; il la retint.

– Si je me présentais devant elle ? dit-il.

– Elle vous fuirait, dût-elle se jeter par la fenêtre. Prenez garde, dit Sancha en revenant près de don Fernando, quelque déguisement que vous puissiez prendre, huit ou dix espions qui rôdent sans cesse autour de la maison vous arrêteraient.

Fernando, honteux de sa faiblesse, n'ajouta pas un mot. Il venait de prendre la résolution de repartir le lendemain pour Majorque.

Huit jours après, il passa par hasard dans le village d'Albaracen. Les brigands venaient d'arrêter le capitaine général O'Donnel, qu'ils avaient tenu une heure durant couché à plat ventre dans la boue. Don Fernando vit Sancha qui courait d'un air affairé.

– Je n'ai pas le temps de vous parler, lui dit-elle ; venez chez moi.

La boutique de Sancha était fermée ; elle s'empressait de placer ses étoffes anglaises dans un grand coffre de chêne noir.

– Nous serons peut-être attaqués ici cette nuit, dit-elle à don Fernando. Le chef de ces brigands est ennemi personnel d'un contrebandier qui est mon ami. Cette boutique serait la première pillée. J'arrive de Grenade ; je viens d'obtenir de dona Inès, qui après tout, est une bien bonne femme, la permission de déposer mes marchandises les plus précieuses dans sa chambre. Don Blas ne verra pas ce coffre, qui est plein de contrebande ; si par malheur il le voit, dona Inès trouvera une excuse.

Elle se hâtait d'arranger ses tulles et ses châles. Don Fernando la regardait faire : tout à coup il se précipite sur le coffre, jette dehors les tulles et les châles, et se met à leur place.

– Êtes-vous fou ? dit Sancha effrayée.

– Tiens, voici cinquante onces ; mais que le ciel m'anéantisse si je sors de ce coffre avant d'être dans le palais de l'inquisition à Grenade ! Je veux la voir.

Quoi que Sancha pût dire dans sa frayeur, don Fernando ne l'écouta pas.

Comme elle parlait encore, entra Zanga, un portefaix, cousin de Sancha, qui devait porter le coffre à Grenade, sur son mulet. Au bruit qu'il avait fait en entrant, don Fernando s'était hâté de tirer sur lui le couvercle du coffre. À tout hasard, Sancha le ferma à clef. Il était plus imprudent de le laisser ouvert.

Vers les onze heures du matin, un jour du mois de juin, don Fernando fit son entrée dans Grenade, porté dans un coffre ; il était sur le point d'étouffer. On arriva au palais de l'inquisition. Au temps que Zanga employa à monter l'escalier, don Fernando espéra qu'on plaçait le coffre au second étage, et peut-être même dans la chambre d'Inès.

Quand on eut refermé les portes, et qu'il n'entendit plus aucun bruit, il essaya, à l'aide de son poignard, de faire céder le pêne de la serrure du coffre. Il réussit. À son inexprimable joie, il était, en effet, dans la chambre d'Inès. Il aperçut des vêtements de femme ; il reconnut près du lit un crucifix qui jadis était dans sa petite chambre à Alcolote. Une fois, après une querelle violente elle l'avait conduit dans sa chambre et sur ce crucifix lui avait juré un amour éternel.

La chaleur était extrême, et la chambre fort obscure.

Les persiennes étaient fermées, ainsi que de grands rideaux de la plus légère mousseline des Indes, drapés fort bas. Le profond silence était à peine troublé par le bruit d'un petit jet d'eau qui, s'élevant à quelques pieds, dans un coin de la chambre, retombait dans sa coquille de marbre noir.

Le bruit si faible de ce petit jet d'eau faisait tressaillir don Fernando qui avait donné vingt preuves dans sa vie de la plus audacieuse bravoure. Il était loin de trouver dans la chambre d'Inès ce bonheur parfait qu'il avait rêvé si souvent à Majorque, en pensant aux moyens de s'y introduire. Exilé, malheureux, séparé des siens, un amour passionné, et rendu presque fou par la durée et malheur, donnait tout le caractère de don Fernando.

Dans ce moment, la crainte de déplaire à cette Inès qu'il connaissait si chaste et si timide, était le seul sentiment de don Fernando. J'aurais honte de l'avouer, si je n'espérais que le lecteur a quelque connaissance du caractère singulier et passionné des gens du Midi, don Fernando fut sur le point de s'évanouir quand, peu après que deux heures eurent sonné à l'horloge du couvent, il entendit, au milieu du silence profond, des pas légers monter l'escalier de marbre. Bientôt ils s'approchèrent de la porte. Il reconnut la démarche d'Inès ; et, n'osant affronter le premier moment d'indignation d'une personne si attachée à ses devoirs, il se cacha dans le coffre.

La chaleur était accablante, l'obscurité profonde. Inès se plaça sur son lit ; et bientôt à la tranquillité de sa respiration, don Fernando comprit qu'elle dormait. Alors seulement, il osa s'approcher du lit ; il vit cette Inès, qui depuis tant d'années était sa seule pensée. Seule, abandonnée à lui dans l'innocence de son sommeil, elle lui fit peur. Ce singulier sentiment fut augmenté quand il s'aperçut que, depuis deux ans qu'il ne l'avait vue, ses traits avaient pris une empreinte de dignité froide qu'il ne leur connaissait pas.

Peu à peu cependant le bonheur de la revoir pénétra dans son âme ; le demi-désordre d'une toilette d'été faisait un si charmant contraste avec cet air de dignité presque sévère !

Il comprit que la première idée d'Inès en le voyant serait de s'enfuir. Il alla fermer la porte et en prit la clef.

Enfin arriva cet instant qui allait décider de tout son avenir. Inès fit quelques mouvements, elle était sur le point de s'éveiller : il eut l'inspiration d'aller se mettre à genoux devant le crucifix qui à Alcolote était dans la chambre d'Inès. En ouvrant des veux encore appesantis par le sommeil, Inès eut l'idée que Fernando venait de mourir au loin, et que son image qu'elle voyait devant le crucifix était une vision.

Elle resta immobile, droite devant son lit, et les mains jointes.

– Pauvre malheureux ! dit-elle d'une voix tremblante et presque étouffée.

Don Fernando, toujours à genoux et à demi tourné pour la regarder, lui montrait le crucifix ; mais, dans son trouble, il fit un mouvement. Inès, tout à fait réveillée, comprit la vérité, et s'enfuit à la porte, qu'elle trouva fermée.

– Quelle audace ! s'écria-t-elle. Sortez, don Fernando !

Elle s'enfuit dans le coin le plus éloigné de la chambre, vers le petit jet d'eau.

– N'approchez pas, n'approchez pas, répétait-elle d'une voix convulsive ; sortez !

Tout l'éclat de la plus pure vertu brillait dans ses yeux.

– Non, je ne sortirai pas avant que tu m'aies entendu. Depuis deux ans, je n'ai pu t'oublier ; nuit et jour, j'ai ton image devant les yeux. Ne m'as-tu pas juré devant cette croix qu'à jamais tu serais à moi ?

– Sortez ! lui répéta-t-elle avec fureur, ou je vais appeler, et vous et moi allons être égorgés.

Elle courut à une sonnette, mais don Fernando y fut avant elle et la serra dans ses bras. Don Fernando était tremblant ; Inès s'en aperçut fort bien, et perdit toute la force qu'elle prenait dans sa colère.

Don Fernando ne se laissa plus dominer par les pensées d'amour et de volupté, et fut tout à son devoir.

Il était plus tremblant qu'Inès car il sentait qu'il venait d'agir envers elle comme un ennemi ; mais il ne trouva ni colère ni emportement.

– Tu veux donc la mort de mon âme immortelle ? lui dit Inès. Mais, au moins, crois une chose, c'est que je t'adore et que je n'ai jamais aimé que toi. Il ne s'est pas écoulé une minute de l'abominable vie que je mène depuis mon mariage, pendant laquelle je n'aie songé à toi. C'était un péché exécrable : j'ai tout fait pour t'oublier, mais en vain. N'aie pas horreur de mon impiété, mon Fernando : le croiras-tu ? ce saint crucifix que tu vois là, à côté de mon lit, bien souvent ne me présente plus l'image de ce Sauveur qui doit nous juger ; il ne me rappelle que les serments que je t'ai faits en étendant la main vers lui dans ma petite chambre d'Alcolote. Ah ! nous sommes damnés, irrémissiblement damnés, Fernando ! s'écria-t-elle avec transport ; soyons du moins bien heureux pendant le peu de jours qui nous reste à vivre.

Ce langage ôta toute crainte à don Fernando ; le bonheur commença pour lui.

– Quoi ! tu me pardonnes ? tu m'aimes encore ?...

Les heures fuyaient rapidement, le jour baissait déjà ; Fernando lui raconta l'inspiration soudaine qui lui était venue le matin à la vue du coffre. Ils furent tirés de leur ravissement par un grand bruit qui se fit vers la porte de la chambre. C'était don Blas qui venait chercher sa femme pour la promenade du soir.

– Dis que tu t'es trouvée mal à cause de l'excessive chaleur, dit don Fernando à Inès. Je vais me renfermer dans le coffre. Voici la clef de ta porte ; fais semblant de ne pas pouvoir ouvrir, tourne-la à contre-sens, jusqu'à ce que tu aies entendu le bruit que fera la serrure du coffre en se refermant.

Tout réussit à souhait ; don Blas crut à l'accident produit par l'extrême chaleur.

– Pauvre amie ! s'écria-t-il en lui faisant des excuses de l'avoir réveillée si brusquement.

Il la prit dans ses bras et la reporta sur son lit ; il l'accablait des plus tendres caresses, lorsqu'il aperçut le coffre.

– Qu'est ceci ? dit-il en fronçant le sourcil.

Tout son génie de directeur de police sembla se réveiller tout à coup.

– Ceci chez moi ! répéta-t-il cinq ou six fois pendant que dona Inès lui racontait les craintes de Sancha et l'histoire du coffre.

– Donnez-moi la clef, dit-il d'un air dur.

– Je n'ai pas voulu la recevoir, répondit Inès ; un de vos domestiques pouvait trouver cette clef. Mon refus de la prendre a semblé faire beaucoup de plaisir à Sancha.

– À la bonne heure ! s'écria don Blas ; mais j'ai ici dans la caisse de mes pistolets des moyens d'ouvrir toutes les serrures du monde.

Il alla au chevet du lit, ouvrit une caisse remplie d'armes, et se rapprocha du coffre avec un paquet de crochets anglais. Inès ouvrit les persiennes d'une fenêtre et se pencha sur l'appui de façon à pouvoir se jeter dans la rue au moment où don Blas aurait découvert Fernando. Mais l'excès de la haine que Fernando portait à don Blas lui avait rendu tout son sang-froid ; il eut l'idée de placer la pointe de son poignard derrière le pêne de la mauvaise serrure du coffre, et ce fut en vain que don Blas tordit ses crochets anglais.

– C'est singulier, dit don Blas en se relevant, ces crochets ne m'avaient jamais manqué. Ma chère Inès, notre promenade sera retardée ; je ne serais pas heureux, même auprès de toi, avec l'idée de ce coffre, qui peut-être est rempli de papiers criminels. Qui me dit que, pendant mon absence, l'évêque mon ennemi ne fera pas une descente chez moi, à l'aide de quelque ordre surpris au roi ? Je vais à mon bureau et reviens à l'instant avec un ouvrier qui réussira mieux que moi.

Il sortit. Dona Inès quitta la fenêtre pour fermer la porte. Ce fut en vain que don Fernando la supplia de prendre la fuite avec lui.

– Tu ne connais pas la vigilance du terrible don Blas, lui dit-elle ; il peut en quelques minutes correspondre avec ses agents à plusieurs lieues de Grenade. Que ne puis-je, en effet, m'enfuir avec toi et aller vivre en Angleterre ! Imagine-toi que cette vaste maison est visitée chaque jour jusque dans ses moindres recoins. Je vais cependant essayer de te cacher ; si tu m'aimes, sois prudent, car je ne te survivrais pas.

Leur entretien fut interrompu par un grand coup à la porte ; Fernando se plaça derrière la porte, son poignard à la main ; heureusement, ce n'était que Sancha ; on lui dit tout en deux mots.

– Mais, Madame, vous ne songez pas, en cachant don Fernando, que don Blas va trouver le coffre vide. Voyons, que pouvons-nous y mettre en si peu de temps ? Mais j'oublie dans mon trouble une bonne nouvelle : toute la ville est en émoi, et don Blas fort occupé. Don Pedro Ramos, le député aux Cortès, injurié par un volontaire royaliste au café de la Grande-Place, vient de le tuer à coup de poignard. Je viens de rencontrer don Blas au milieu de ses sbires, à la Porte del Sol. Cachez don Fernando, je vais chercher partout Zanga, qui viendra enlever le coffre où don Fernando se remettra. Mais aurons nous le temps nécessaire ? Transportez le coffre dans quelque autre pièce, afin d'avoir une première réponse à faire à don Blas, et qu'il ne vous poignarde pas de prime abord. Dites que c'est moi qui ai fait transporter le coffre et qui l'ai ouvert. Surtout ne nous faisons pas illusion : si don Blas revient avant moi, nous sommes tous morts !

Les conseils de Sancha ne touchèrent guère les amants ; ils transportèrent le coffre dans un passage obscur ; ils se firent l'histoire de leur vie depuis deux ans.

– Tu ne trouveras point de reproches chez ton amie, disait Inès à don Fernando ; je t'obéirai en tout : j'ai un pressentiment que notre vie ne sera pas longue. Tu n'as pas idée du peu de cas que don Blas fait de sa vie et de celle des autres ; il découvrira que je t'ai vu et me tuera... Que trouverai-je dans l'autre vie ? continua-t-elle après un moment de rêverie ; des châtiments éternels !

Puis elle se jeta au cou de Fernando.

– Je suis la plus heureuse des femmes, s'écria-t-elle. Si tu trouves quelque moyen pour nous revoir, fais-le moi dire par Sancha ; tu as une esclave qui s'appelle Inès.

Zanga ne revint qu'à la nuit ; il emporta le coffre, dans lequel Fernando s'était replacé : plusieurs fois, il fut interrogé par les patrouilles de sbires qui cherchaient partout le député libéral sans le trouver : on laissa toujours passer Zanga sur la réponse que le coffre qu'il portait appartenait à don Blas.

Zanga fut arrêté pour la dernière fois dans une rue solitaire qui longe le cimetière : elle est séparée du cimetière, qui est à douze ou quinze pieds-plus bas, par un mur à hauteur d'appui, contre lequel Zanga eut l'idée de se reposer. Pendant qu'il répondait aux sbires, le coffre portait sur le mur.

Zanga, que l'on avait chargé rapidement par crainte de retour de don Blas, avait pris le coffre de façon que don Fernando se trouvait avoir la tête en bas ; la douleur qu'éprouvait Fernando dans cette position devint insupportable ; il espérait arriver bientôt : quand il sentit le coffre immobile, il perdit patience ; un grand silence régnait dans la rue ; il calcula qu'il devait être au moins neuf heures du soir.

« Quelques ducats, pensa-t-il, m'assureront la discrétion de Zanga. »

Vaincu par la douleur, il lui dit très bas :

– Tourne le coffre dans un autre sens, je souffre horriblement ainsi.

Le portefaix, qui, à cette heure indue, ne se trouvait pas sans inquiétude contre le mur du cimetière, fut effrayé de cette voix si rapprochée de son oreille ; il crut entendre un revenant et s'enfuit à toutes jambes. Le coffre resta debout sur le parapet ; la douleur de don Fernando augmentait. Ne recevant point de réponse de Zanga, il comprit qu'on l'avait abandonné. Quel que pût être le danger, il résolut d'ouvrir le coffre ; il fit un mouvement violent qui le précipita dans le cimetière.

Étourdi de sa chute, don Fernando ne reprit connaissance qu'au bout de quelques instants ; il voyait les étoiles briller au-dessus de sa tête : la serrure du coffre avait cédé dans la chute, et il se trouva renversé sur la terre nouvellement remuée d'une tombe. Il songea au danger que pouvait courir Inès, cette pensée lui rendit toute sa force.

Son sang coulait, il était fort meurtri ; il parvint cependant à se lever, et bientôt après à marcher ; il eut quelque peine à escalader le mur du cimetière, et ensuite à gagner le logement de Sancha. En le voyant couvert de sang, Sancha crut qu'il avait été découvert par don Blas.

– Il faut avouer, lui dit-elle en riant, quand elle fut désabusée, que vous nous avez mis là dans de beaux draps !

Ils convinrent qu'il fallait à tout prix profiter de la nuit pour enlever le coffre tombé dans le cimetière.

– C'est fait de la vie de dona Inès et de la mienne, dit Sancha, si demain quelque espion de don Blas découvre ce maudit coffre.

– Sans doute il est taché de sang, reprit don Fernando.

Zanga était le seul homme qu'on pût employer.

Comme on parlait de lui, il frappa à la porte de Sancha, qui ne l'étonna pas peu en lui disant :

– Je sais tout ce que tu viens me conter. Tu as abandonné mon coffre ; il est tombé dans le cimetière avec toutes mes marchandises de contrebande ; quelle perte pour moi ! Voici maintenant ce qui va arriver : don Blas va t'interroger ce soir ou demain matin.

– Ah ! je suis perdu ! s'écria Zanga.

– Tu es sauvé si tu réponds qu'en sortant du palais de l'inquisition, tu as rapporté le coffre chez moi.

Zanga était tout fâché d'avoir compromis les marchandises de sa cousine ; mais il avait eu peur du revenant ; il avait peur de don Blas, il semblait hors d'état de comprendre les choses les plus simples. Sancha lui répétait longuement ses instructions sur la manière dont il devait répondre au directeur de la police pour ne compromettre personne

– Voici dix ducats pour toi, dit don Fernando, qui parut tout à coup ; mais, si tu ne dis pas exactement ce que t'a expliqué Sancha, tu ne mourras que par ce poignard.

– Et qui êtes-vous, seigneur ? dit Zanga.

– Un malheureux negro poursuivi par les volontaires royalistes.

Zanga était tout interdit ; sa peur redoubla quand il vit entrer deux des sbires de don Blas. L'un des sbires s'empara de lui et le conduisit à l'instant vers son chef.

L'autre venait simplement avertir Sancha qu'elle était demandée au palais de l'inquisition ; sa mission était moins sévère.

Sancha plaisanta avec lui, et l'engagea à goûter d'un excellent vin de Rancio. Elle voulait le faire jaser de façon à donner quelques indications à don Fernando, qui, du lieu où il était caché, pouvait tout entendre.

Le sbire raconta qu'en fuyant le revenant, Zanga était entré pâle comme la mort dans un cabaret, où il avait conté son aventure. Un des espions chargés de découvrir le negro, ou libéral, qui avait tué un royaliste, se trouvait dans ce cabaret, et avait couru faire son rapport à don Blas.

– Mais notre directeur, qui n'est pas gauche, ajouta le sbire, a dit tout de suite que la voix entendue par Zanga était celle du negro, caché dans le cimetière. Il m'a envoyé chercher le coffre, nous l'avons trouvé ouvert et taché de sang. Don Blas a paru fort surpris, et m'a envoyé ici. Partons.

« Inès et moi, nous sommes mortes, se disait Sancha en s'acheminant avec son sbire vers le palais de l'inquisition. Don Blas aura reconnu le coffre ; il sait en ce moment qu'un étranger s'est introduit chez lui. »

La nuit était fort noire ; Sancha eut un instant, l'idée de s'échapper.

« Mais non, se dit-elle, il serait infâme d'abandonner dona Inès qui est si naïve, et dans ce moment ne doit savoir que répondre. »

En arrivant au palais de l'inquisition, elle fut étonnée de ce qu'on la faisait monter au second étage, dans la chambre même d'Inès. Le lieu de la scène lui parut de sinistre augure. La chambre était fort éclairée.

Elle trouva dona Inès assise près d'une table, don Blas debout à ses côtés, le regard étincelant, et le coffre fatal ouvert devant eux. Il était couvert de sang. Au moment où elle entra, don Blas était occupé à interroger Zanga ; on le fit sortir à l'instant.

« Nous a-t-il trahies ? se dit Sancha. Aura-t-il compris ce que je lui ai dit de répondre ? La vie de dona Inès est entre ses mains. »

Elle regarda dona Inès pour la rassurer ; elle ne vit dans ses yeux que du calme et de la fermeté. Sancha en fut étonnée.

« Où cette femme si timide prend-elle tant de courage ? »

Dès les premiers mots de sa réponse aux questions de don Blas, Sancha remarqua que cet homme, ordinairement si maître de lui, était comme fou. Bientôt il se dit, se parlant à soi-même : « La chose est claire ! » Dona Inès entendit sans doute ce mot comme Sancha, car elle dit d'un air fort simple :

– Le grand nombre de bougies qui sont allumées dans cette chambre en fait une fournaise.

Et elle se rapprocha de la fenêtre.

Sancha savait quel avait été son projet quelques heures auparavant ; elle comprit ce mouvement. Aussitôt elle feignit une violente attaque de nerfs.

– Ces hommes veulent me tuer, s'écria-t-elle, parce que j'ai sauvé don Pedro Ramos.

Et elle saisit fortement Inès par le poignet.

Au milieu de l'égarement d'une attaque de nerfs, les demi-mots de Sancha disaient qu'un instant après que Zanga avait eu rapporté chez elle le coffre de ses marchandises, un homme tout sanglant s'était élancé dans sa chambre un poignard à la main.

– Je viens de tuer un volontaire royaliste, avait-il dit, les camarades du mort me cherchent. Si vous ne me secourez, je suis massacré sous vos yeux...

– Ah ! voyez ce sang sur ma main, s'écria Sancha comme hors d'elle-même, ils veulent me tuer !

– Continuez, dit don filas froidement.

– Don Ramos m'a dit : « Le prieur du couvent des Hiéronymites est mon oncle ; si je puis gagner son couvent, je suis sauvé. » J'étais tremblante ; il aperçoit le coffre ouvert, d'où j'achevais d'ôter mes tulles anglais. Tout à coup il arrache les paquets qui s'y trouvaient encore, il se place dans le coffre. « Fermez la serrure sur moi, s'écrie-t-il, et faites porter ce coffre au couvent des Hiéronymites sans perdre un moment. » Il me jette une poignée de ducats, les voilà ; c'est le prix d'une impiété, ils me font horreur...

– Trêve de mièvreries ! s'écria don Blas.

– J'avais peur qu'il ne me tuât si je n'obéissais, continua Sancha ; il tenait toujours dans sa main gauche le poignard dégouttant du sang du pauvre volontaire royaliste. J'ai eu peur, je l'avoue, j'ai fait appeler Zanga, qui a pris le coffre et l'a porté au couvent. J'avais...

– Pas un mot de plus, ou vous êtes morte, dit don Blas, qui devinait presque que Sancha voulait gagner du temps.

Sur un signe de don Blas, on va chercher Zanga. Sancha remarque que don Blas, ordinairement impassible, est hors de lui ; il a des doutes sur l'être que, depuis deux ans, il croyait fidèle. La chaleur semble accabler don Blas ; mais, au moment où il aperçoit Zanga, que les sbires ramènent, il se précipite sur lui et lui serre le bras avec fureur.

« Nous voici arrivés au moment fatal », se dit Sancha.

Cet homme va décider de la vie de dona Inès et de la mienne. Il m'est tout dévoué ; mais, ce soir, effrayé par le revenant et par le poignard de don Fernando, Dieu sait ce qu'il va dire !

Zanga, violemment secoué par don Blas, le regardait, les yeux effarés et sans répondre.

« Ah ! mon Dieu, pensa Sancha, on va lui faire prêter serment de dire la vérité, et il est si dévot, que jamais il ne voudra mentir. »

Par hasard, don Blas, qui ne se trouvait pas sur son tribunal, oublia de faire prêter serment au témoin. Enfin Zanga, éclairé par l'extrême danger, par les regards de Sancha, et par l'excès même de sa peur, se détermina à parler. Soit prudence ou trouble réel, son récit fut très embrouillé. Il disait qu'appelé par Sancha pour se charger de nouveau du coffre qu'il avait rapporté peu auparavant du palais de Monseigneur le directeur de la police, il l'avait trouvé beaucoup plus lourd. N'en pouvant plus de fatigue en passant près du mur du cimetière, il l'a appuyé sur le parapet. Une voix plaintive s'est fait entendre à son oreille : il s'est enfui.

Don Blas l'accablait de questions, mais paraissait lui même accablé de fatigue. À une heure avancée de la nuit, il suspendit l'interrogatoire pour le reprendre le lendemain matin. Zanga ne s'était point encore coupé. Sancha pria Inès de lui permettre d'occuper le cabinet près de sa chambre, où autrefois elle passait la nuit. Probablement don Blas n'entendit pas le peu de mots qui furent dits à ce sujet. Inès, qui tremblait pour don Fernando, alla trouver Sancha.

– Don Fernando est en sûreté ; mais, Madame, continua Sancha, votre vie et la mienne ne tiennent qu'à un fil. Don Blas a des soupçons. Demain matin, il va menacer sérieusement Zanga, et le faire parler par le moine qui confesse cet homme, et a tout empire sur lui. Le conte que j'ai fait n'était bon que pour parer au danger du premier moment.

– Eh bien, prends la fuite, ma chère Sancha, reprit Inès avec sa douceur ordinaire, et comme nullement émue du sort qui l'attendait dans peu d'heures. Laisse moi mourir seule. Je mourrai heureuse ; j'ai avec moi l'image de Fernando. La vie n'est pas trop pour payer le bonheur de l'avoir revu après deux ans. Je t'ordonne de me quitter à l'instant. Tu vas descendre dans la grande cour et te cacher près de la porte. Tu pourras te sauver, je l'espère. Je ne demande qu'une chose : remets cette croix de diamants à don Fernando, et dis-lui que je bénis en mourant l'idée qu'il a eue de revenir de Majorque.

À la pointe du jour, dés que l'angélus sonna, dona Inès éveilla son mari, pour lui dire qu'elle allait entendre la première messe au couvent des Clarisses. Quoiqu'il fût dans la maison, don Blas, qui ne lui répondit pas une syllabe, la fit accompagner par quatre de ses domestiques.

Arrivée dans l'église, Inès se plaça près de la grille des religieuses. Un instant après, les gardiens que don Blas avait donnés à sa femme virent les grilles s'ouvrir. Dona Inès entra dans la clôture. Elle déclara que, par un vœu secret, elle s'était faite religieuse et jamais ne sortirait du couvent. Don Blas vint réclamer sa femme ; mais l'abbesse avait déjà fait prévenir l'évêque. Ce prélat répondit avec un air paterne aux emportements de don Blas :

– Sans doute la très illustre dona Inès Bustos y Mosquera n'a nul droit de se vouer au Seigneur si elle est votre épouse légitime ; mais dona Inès craint qu'il n'y ait eu des nullités dans son mariage.

Peu de jours après, dona Inès, qui plaidait avec son mari, fut trouvée dans son lit percée de plusieurs coups de poignard ; et, à la suite d'une conspiration découverte par don Blas, le frère d'Inès et don Fernando viennent d'avoir la tête coupée sur la place de Grenade.

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Voir également :
- Le Rouge et Le Noir - Stendhal (1830), présentation et extrait

10:54 Écrit par Marc dans Stendhal | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles, espagne, romans d aventures, litterature francaise, stendhal | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!