lundi, 27 août 2007

Les oiseaux de proie (Birds of Prey) - Wilbur Smith - 1997

bibliotheca les oiseaux de proieXVIIe siècle. La guerre fait rage entre le royaume d'Orange et celui de Sa majesté britannique. Au large de l'Afrique les corsaires britanniques harcèlent les riches navires de la République sur leur retour des Indes. L'un de ces corsaires, Sir Francis Courteney, s'empare en 1667 d'un galion hollandais et de sa précieuse cargaison faite d'épices en tout genre et aussi et surtout d'une grande quantité d'or. Cette prise est pour Courteney l'une de ses plus belles prises. Mais hélas à ce moment il ignore encore c'est que l'Empire britannique et la Hollande viennent tout juste de signer un traité de paix et que cette si glorieuse prise va être assimilée à un acte de piraterie qui lui vaudra une condamnation à mort. Sir Francis et son fils Hal, élevé dans le respect des valeurs chevaleresques et chrétiennes de l'ordre du Saint-Graal, parviennent à fuir avec leurs hommes au fin fond du continent africain, mais il leur faut dès lors affronter la félonie de Lord Cumbria, pirate avide et sans scrupules, la volonté de vengeance du colonel Schreuder, bouillant officier hollandais, les dangers de l'Afrique, continent alors pratiquement inexploré...

Wilbur Smith est un citoyen britannique ayant passé quasi toute sa vie en Afrique. Rien d'étonnant alors que la grande majorité de ses romans se déroulent en Afrique noire, un continent si propice à de multiples aventures. Dès lors Wilbur Smith s'impose petit à petit comme un véritable maître du roman d'aventures et aussi du roman historique.

Les oiseaux de proie est l'un de ces romans faisant partie du cycle de la famille Courteney, longue série de romans historiques dans lesquels des personnages d'une même famille reviennent continuellement. Il s'agît à la fois d'un roman historique sur la piraterie, d'exploration et d'aventures tout simplement. Les Courteney vont connaître ici de multiples aventures qui entraîneront le lecteur sur presque mille pages. Tous les ingrédients du bon roman de genre y sont: de l'action, du suspense, des émotions. Mais comme dans beaucoup de roimans de genre on retrouve aussi des personnages plutôt caricaturaux, d'un côté les gentils représentés par Hal et Francis, de l'autre de très méchants personnages représentés par les Hollandais, dont Schreuder, le gouverneur Van de Velde et Bowles entre autres. Les personnages, ainsi que leurs sentiments et psychologies, sont plutôt simplistes. le roman en devient un peu superficiel.
Hélas le lecteur constatera que ce long roman a été un peu écrit à la va-vite et l'affrontement final, pourtant attendu sur plusieurs centaines de pages, tourne court trop rapidement et laisse auprès du lecteur une certaine déception. il est également regrettable que le continent africain n'apparaisse pas de façon plus vivante et profonde dans un roman écrit par un auteur connaissant pourtant très bien ce continent.

Les oiseaux de proie est un bon roman de divertissement, un peu léger malgré son grand nombre de pages, et qui est à conseiller avant tout aux amateurs d'aventures et de voyages.

Le cycle de la famille Courteney et dont l'action se déroule principalement en Afrique du Sud comprend les romans suivants :
- Quand le lion a faim (When  the Lion Feeds, 1964)
- Coups de tonnerre (The Soind of Thunder, 1966)
- La piste du chacal (A Sparrow Falls, 1977)
- Les feux du désert (The Burning Shore, 1985)
- Le royaume des tempêtes (Power of the Sword , 1986)
- Le serpent vert (Rage, 1987)
- Le dernier safari (A Time to Die, 1989)
- La piste du renard (Golden Fox, 1990)

Les romans suivants font également partie du cycle de la famille Courteney mais l'action se déroule antérieurement aux romans listés précédemment :
- Les oiseaux de proie (Birds of Prey, 1997)
- Mousson (Monsoon, 1999)
- À l'Ouest de l'Horizon (Blue Horizon, 2003)
- The Triumph of the Sun (2005)



Extrait :

Bien que ce récit se déroule au milieu du XVIIe siècle, les galions et les caravelles sur lesquels naviguent mes personnages sont plus communément associés au XVIe siècle. Bien souvent, les navires du XVIIe siècle ressemblent beaucoup à ceux du siècle précédent, mais leurs noms sont en général moins familiers au lecteur, et j'ai donc utilisé ces termes mieux connus, quoique anachroniques, pour évoquer leur apparence. De même, dans un souci de clarté, j'ai simplifié la terminologie se rapportant aux armes à feu et, puisqu'il est couramment employé dans le langage parlé, utilisé à l'occasion le terme générique de « canon ».

1

Le garçon s'agrippa au rebord du nid-de-pie, nacelle de toile dans laquelle il se tenait accroupi à soixante pieds au-dessus du pont tandis que le navire envoyait vent devant et que le mât s'inclinait fortement. C'était une caravelle, baptisée Lady Edwina, en l'honneur de la mère du jeune homme, dont il se souvenait à peine.

Loin en contrebas, dans l'obscurité qui précède l'aube, il entendit les grosses couleuvrines cogner contre leurs cales et tirer avec un bruit mat sur leur brague. Lorsque le bateau vira, la coque gémit et vibra sous la poussée différente puis fila de nouveau vers l'ouest en plongeant dans la lame. Avec un vent arrière de sud-est, l'allure du navire s'était transformée, il était plus léger, plus agile, même avec des ris et trois pieds d'eau dans ses cales.

Hal Courteney était habitué à tout cela. Voilà soixante-cinq jours qu'il accueillait ainsi l'aube en tête de mât. De tous les hommes qui se trouvaient à bord, c'était lui qui avait la vue la plus perçante et on le postait là pour repérer d'éventuels voiliers dans les premières lueurs du jour. Il s'était même habitué au froid. Il rabattit sur ses oreilles son épais bonnet de laine. Le vent passait à travers son pourpoint de cuir mais il était insensible aux désagréments de ce genre. Il n'y prêta pas attention et plissa les yeux pour tenter de percer les ténèbres. « C'est aujourd'hui que nous allons rencontrer les Hollandais », pensa-t-il tout haut, et il sentit l'excitation et l'appréhension l'envahir.

Là-haut, les astres commençaient à pâlir, la promesse du jour nouveau emplissait le firmament. Tout en bas, il distinguait à présent les silhouettes sur le pont. Il reconnaissait Ned Tyler, le timonier, courbé sur la barre, attentif à garder le cap, et voyait son père, penché sur l'habitacle pour lire la nouvelle route, son visage sombre et émacié éclairé par la lanterne, les longues mèches de sa chevelure fouettées et emmêlées par le vent.

Il faisait maintenant suffisamment clair pour apercevoir la surface de la mer courir le long de la coque. Elle avait l'éclat dur et iridescent du charbon récemment extrait. À présent, il connaissait parfaitement cette mer du Sud, ce puissant courant qui suivait éternellement la côte est de l'Afrique, bleu, chaud, foisonnant de vie. Sous la houlette de son père, il l'avait étudiée et en savait la couleur, l'allure et le goût particuliers, chaque tourbillon, chaque mouvement.

Un jour, lui aussi porterait avec fierté le titre de chevalier nautonier de l'Ordre de Saint-Georges et du Saint-Graal. Comme son père, il serait un navigateur de l'Ordre. Son père était aussi déterminé que lui-même à ce qu'il le devienne et, à dix-sept ans, son but n'était déjà plus un rêve. Ce courant était la route maritime que devaient emprunter les Hollandais pour naviguer vers l'ouest et arriver en vue de cette côte mystérieuse encore cachée par la nuit. Tous ceux qui cherchaient à doubler le cap sauvage qui sépare l'océan Indien de l'Atlantique sud devaient passer par là.

C'est la raison pour laquelle Sir Francis Courteney, le père de Hal, le navigateur, avait choisi cette position, à 34° 25' de latitude sud, pour les attendre. Voilà soixante-cinq jours qu'ils louvoyaient inlassablement dans les parages, mais aujourd'hui, les Hollandais allaient peut-être enfin apparaître et, la bouche entrouverte, Hal s'efforçait de percer du regard le jour naissant. Sur tribord, à une encablure de la proue, assez haut dans le ciel pour accrocher les premiers rayons du soleil, il vit étinceler des ailes, un long vol de fous de Bassan venus de la terre, plastrons blancs comme neige, têtes noir et jaune. Il vit l'oiseau de tête rompre la formation en effectuant un virage descendant et tourner la tête pour regarder les eaux sombres. Il entraperçut le bouillonnement de l'océan et le miroitement des écailles au moment où le banc de poissons remontait vers la surface. Il regarda l'oiseau replier ses ailes et plonger vers la mer, ses congénères entamer leur piqué au même point et frapper l'eau dans une gerbe d'écume. L'impact des oiseaux et la lutte des anchois argentés dont ils se gavaient blanchissaient la surface. Hal détourna le regard et balaya l'horizon.

Il eut un coup au coeur en apercevant le scintillement d'une voile, un grand navire gréé carré, à une lieue seulement à l'est. Il inspira profondément et ouvrit la bouche pour héler le gaillard d'arrière avant de le reconnaître. C'était le Goéland de Moray, une frégate et non pas un indiaman hollandais. Le navire était très loin de sa position normale, ce qui avait trompé Hal.

Le Goéland de Moray était l'autre bâtiment principal de l'escadre qui formait le blocus. Son capitaine, le Busard, aurait dû se trouver hors de vue, sous la ligne d'horizon orientale. Hal se pencha par-dessus le bord du nid-de-pie et regarda le pont. Les poings sur les hanches, son père avait les yeux fixés sur lui.

Hal cria pour annoncer la présence du navire :

- Le Goéland à bâbord !

Le navigateur se détourna brusquement pour regarder vers l'est. Sir Francis repéra la forme du navire, noire sur le fond obscur du ciel et leva sa longue-vue. Hal devinait qu'il était en colère à la façon dont il tenait ses épaules, et à la manière avec laquelle il referma la lunette d'un coup sec et agita sa crinière noire. Avant la fin du jour, des mots seraient échangés entre les deux capitaines. Hal sourit intérieurement. La volonté de fer, la langue aiguisée, les poings et l'épée de Sir Francis frappaient de terreur ceux à qui il s'en prenait – même les autres chevaliers de l'Ordre lui vouaient un respect mêlé de crainte. Hal remerciait Dieu que, ce jour-là, l'irritation de son père soit tournée vers quelqu'un d'autre que lui.

Il regarda par-delà le Goéland de Moray et scruta l'horizon qui se dégageait rapidement avec la venue du jour. Hal n'avait nul besoin de longue-vue pour venir en aide à ses jeunes yeux – de plus, il n'y avait à bord qu'un seul de ces instruments coûteux. Il distingua les autres voiliers, à l'endroit exact où ils devaient être, minuscules taches pâles sur la mer sombre.

À quinze lieues de chaque côté du Lady Edwina, les deux pinasses conservaient leur position, éléments du filet que son père avait jeté pour prendre les Hollandais au piège.

Les pinasses étaient des bateaux non pontés, avec à bord une douzaine d'hommes armés jusqu'aux dents. Quand elles étaient devenues inutiles, on pouvait les démonter et les arrimer dans la cale du Lady Edwina. Sir Francis changeait régulièrement leurs équipes, car ni les hommes rudes du sud-ouest de l'Angleterre, ni les Gallois, ni les anciens esclaves plus rudes encore qui, à eux tous, formaient l'essentiel de son équipage ne pouvaient supporter bien longtemps les conditions de vie à bord de ces petites embarcations tout en restant prêts à combattre.

Lorsque le soleil se leva au-dessus de l'horizon, la lumière métallique du jour envahit le ciel. Hal baissa les yeux vers le chemin ardent qu'il laissait à la surface des eaux. Il perdit courage en ne voyant aucun voilier inconnu sur l'océan. Comme chaque matin depuis plus de deux mois, il n'y avait pas de Hollandais en vue.

Puis, il porta son regard vers la masse de terre tapie à l'horizon, aussi sombre et insondable qu'un grand sphinx de pierre. C'était le cap des Aiguilles, l'extrême pointe méridionale du continent africain.

« L'Afrique ! » Le simple fait de prononcer ce nom mystérieux lui donnait la chair de poule.

« L'Afrique ! » Le pays inexploré des dragons et autres créatures redoutables qui se nourrissent de chair humaine, et des sauvages à la peau sombre qui eux aussi mangent des hommes, se faisant des parures avec leurs os.

« L'Afrique ! » Le pays de l'or, de l'ivoire, des esclaves et d'autres trésors, qui tous attendaient un homme assez courageux pour aller les chercher au péril de sa vie. Hal se sentait à la fois intimidé et fasciné par le nom et ses promesses, la menace et le défi qu'il sous-entendait.

De longues heures durant, il avait attentivement étudié les cartes dans la cabine de son père, au lieu d'apprendre par coeur les tables astronomiques ou de décliner ses conjugaisons latines. Il avait examiné la vaste étendue de terres, emplie de dessins d'éléphants, de lions et de monstres, suivi les contours des montagnes de la Lune, des lacs et des fleuves blasonnés de noms tels que « Khoïkhoï », « Camdeboo », « Sofala » et « royaume du Prêtre-Jean ». Mais Hal savait par son père qu'aucun homme civilisé n'avait jamais pénétré à l'intérieur des terres et se demanda, comme il l'avait fait à maintes reprises, l'effet que cela ferait d'être le premier à s'y aventurer. Le Prêtre-Jean l'intriguait particulièrement. Ce souverain légendaire d'un vaste et puissant empire chrétien dans les profondeurs du continent africain hantait depuis des centaines d'années la mythologie européenne. S'agissait-il d'un individu ou d'une lignée impériale ?

La rêverie de Hal fut interrompue par des ordres criés depuis le gaillard d'arrière, à moitié emportés par le vent et le changement d'allure du navire qui modifiait son cap. Son père voulait intercepter le Goéland de Moray. Uniquement avec leurs huniers, et des ris sur toutes les autres voiles, les deux navires convergeaient à présent, tous deux fendant l'eau vers l'ouest, le cap de Bonne-Espérance et l'Atlantique. Ils avançaient paresseusement – car du fait d'un séjour prolongé dans ces eaux chaudes, leurs membrures étaient infestées de tarets. Aucun bateau ne pouvait survivre longtemps dans ces régions. Les tarets y devenaient gros comme le doigt et longs comme le bras. Ils foraient la coque si près les uns des autres qu'ils la laissaient criblée de trous. De la tête de mât, Hal entendait les pompes fonctionner dans les deux navires pour vider les sentines. Le bruit ne cessait jamais, tel le battement d'un coeur qui permettait de maintenir le vaisseau à flot. C'était là une raison supplémentaire de se mettre à la recherche des Hollandais : ils avaient besoin de changer de navire. Le Lady Edwina était peu à peu rongé sous leurs pieds. Lorsque les deux bâtiments arrivèrent à portée de voix, les équipages envahirent le gréement et s'alignèrent au bastingage pour échanger des paillardises.

Le nombre d'hommes embarqués sur chaque navire ne manquait jamais de stupéfier Hal chaque fois qu'il les voyait ainsi rassemblés. Le Lady Edwina jaugeait cent soixante-dix tonneaux, avec une longueur hors tout d'un peu plus de soixante-dix pieds seulement, mais il avait à son bord un équipage de cent trente hommes si l'on incluait ceux qui occupaient à ce moment-là les deux pinasses. Le Goéland n'était guère plus grand mais avec un équipage une fois et demie plus important.

Venir à bout d'un des énormes galions hollandais exigeait de tels effectifs. Sir Francis avait recueilli des renseignements des quatre coins de l'océan auprès des chevaliers de l'Ordre et il savait que cinq au moins de ces grands navires étaient encore en mer. Depuis le début de la saison, vingt et un galions de la Compagnie avaient doublé le cap et fait escale au minuscule poste de ravitaillement situé au pied de l'impressionnante Tafelberg, comme l'appelaient les Hollandais, la montagne de la Table, à l'extrême sud du continent, avant de prendre la route nord-ouest pour remonter l'Atlantique vers Amsterdam.

Ces cinq retardataires, encore disséminés à travers l'océan Indien, devaient doubler le cap avant que les alizés de sud-ouest ne retombent et que le fort vent de nord-ouest ne se lève, ce qui n'allait pas tarder.

Lorsque le Goéland de Moray ne s'adonnait pas à la guerre de course, Angus Cochran, comte de Cumbria, arrondissait sa bourse en pratiquant le commerce des esclaves sur les marchés de Zanzibar. Une fois que ces pauvres créatures étaient enchaînées aux anneaux fixés dans le pont de la longue et étroite cale, on ne pouvait les libérer avant que le navire n'arrive à quai au terme de son voyage vers les ports de l'Orient. Autrement dit, ceux qui succombaient au cours de la redoutable traversée des eaux tropicales de l'océan Indien pourrissaient avec les vivants dans l'espace restreint des entreponts. Les exhalaisons des cadavres en décomposition, mêlées aux remugles des déjections, dégageaient une puanteur qui signalait les négriers à plusieurs lieues sous le vent. Même une fois récurés, ils conservaient leur odeur caractéristique de transport d'esclaves.

Tandis que Le Goéland croisait au vent, l'équipage du Lady Edwina poussait des cris de dégoût en forçant la note.

- Par Dieu, il pue comme une bouse.

- Vous avez oublié de vous torcher, bande de vermines. On vous sent d'ici, hurla un marin en direction de la jolie petite frégate.

La réplique lancée depuis Le Goéland fit sourire Hal. Bien sûr, les allusions au fonctionnement intestinal étaient pour lui sans mystère, mais il ne saisissait pas grand-chose du reste, n'ayant jamais vu les parties de l'anatomie féminine qu'évoquaient les matelots avec force détails, et il ignorait quel pouvait en être l'usage, mais les entendre ainsi décrites excitait son imagination. Son amusement augmenta quand il songea à la fureur dans laquelle ces gaudrioles devaient plonger son père.

Sir Francis était un homme pieux pour qui le comportement plus ou moins religieux des hommes d'équipage influait sur la fortune des armes.

Il interdisait le jeu, le blasphème et la consommation d'alcools forts. Il dirigeait la prière deux fois par jour et exhortait ses marins à conserver un comportement aimable et digne pendant les escales – Hal n'ignorait cependant pas que ce conseil était rarement suivi. Sir Francis fronçait les sourcils d'un air sinistre en entendant ses hommes échanger des insultes avec ceux du Goéland, mais comme il ne pouvait faire donner le fouet à la moitié de l'équipage pour marquer sa désapprobation, il tint sa langue jusqu'au moment où il fut à portée de voix de la frégate.

En attendant, il avait envoyé son serviteur chercher sa longue cape dans sa cabine. Ce qu'il avait à dire au Busard était officiel et il devait se montrer revêtu des insignes de son rang. Quand l'homme revint, Sir Francis glissa la magnifique cape de velours sur ses épaules avant de lever son porte-voix.

- Bonjour, comte !

Le Busard vint au bastingage et le salua de la main. Sur son plaid, il portait une demi-armure qui miroitait dans la lumière du matin, mais il était nu-tête, barbe et cheveux roux en broussaille, ses boucles dansant dans le vent comme des flammes.

- Dieu vous garde, Frankie ! beugla-t-il en réponse, sa grosse voix couvrant sans difficulté le bruit du vent.

- Vous deviez garder le flanc est ! Pourquoi avez-vous abandonné votre poste ?

Sir Francis s'exprimait avec sécheresse du fait du vent et de la colère.

- Il ne me reste presque plus d'eau et je perds patience, répondit le Busard, les mains écartées en un geste d'excuse. Soixante-cinq jours, en voilà assez pour mes hommes et moi. Il y a des esclaves et de l'or sur la côte de Sofala, il suffit de se servir, ajouta-t-il avec son accent qui évoquait un coup de vent en Écosse.

- Votre mandat ne vous autorise pas à attaquer les navires portugais.

- Hollandais, Portugais ou Espagnols, répliqua Cumbria, leur or brille aussi joliment. Vous savez fort bien qu'il n'y a pas de paix qui tienne au-delà de la Ligne.

- C'est avec justesse que l'on vous a surnommé le Busard, car vous n'avez pas moins d'appétit que ce charognard ! gronda Sir Francis offusqué.

Cumbria avait cependant dit vrai : il n'y avait pas de paix au-delà de la ligne de démarcation. Un siècle et demi plus tôt, en vertu de la bulle papale Inter Coetera, la Ligne avait été tracée du pôle Nord au pôle Sud au milieu de l'Atlantique pour diviser le monde entre les sphères d'influence portugaise et espagnole. Comment espérer que les nations chrétiennes exclues de ce partage, en proie à l'envie et au ressentiment, respectent cette déclaration ? Spontanément, une autre doctrine avait vu le jour : « Pas de paix au-delà de la Ligne ! » C'était devenu le mot d'ordre des corsaires. Dans leur esprit, il s'appliquait à toutes les zones inexplorées des océans.

Dans les eaux septentrionales du continent, les actes de piraterie, la rapine et le meurtre – dont l'auteur était auparavant traqué par toutes les marines de l'Europe chrétienne et pendu à ses propres vergues – étaient pardonnés, voire approuvés lorsqu'ils étaient commis une fois la Ligne passée. Tout monarque engagé dans des conflits signait des lettres de marque qui convertissaient ses marchands en corsaires, leurs navires en bâtiments de guerre, et les envoyait en maraude sur les océans récemment découverts du globe en expansion.

La lettre de Sir Francis Courteney avait été signée par Edward Hyde, comte de Clarendon, grand chancelier d'Angleterre, au nom de Sa Majesté le roi Charles II. Elle l'autorisait à prendre en chasse les navires de la République hollandaise, contre laquelle l'Angleterre était en guerre.

- En abandonnant votre position, vous perdez votre droit de revendiquer votre part des prises, cria Francis, mais le Busard se détourna pour lancer des ordres à son homme de barre.

Il appela ensuite son cornemuseur qui se tenait prêt :

- Donnez une petite aubade à Sir Francis pour qu'il garde un souvenir de nous !

Les eaux portèrent jusqu'au Lady Edwina les accents émouvants de « Farewell to the Isles » tandis que, sur Le Goéland, les matelots grimpaient comme des singes dans les haubans et larguaient les ris. Ses huniers se gonflèrent. La grand-voile se remplit brusquement avec un fracas de coup de canon, la frégate gîta et fendit les flots avec ardeur, poussée par le vent de sudest. Tandis qu'elle s'éloignait rapidement, le Busard s'approcha du bastingage de poupe et sa voix s'éleva au-dessus du son aigu de la cornemuse et des gémissements du vent : « Puisse la paix de notre Seigneur Jésus vous protéger, mon révéré frère en chevalerie », voeu qui, dans la bouche du Busard, ressemblait fort à un blasphème.

Sa cape, divisée en quartiers par la croix pattée écarlate de l'Ordre, flottant sur ses larges épaules, Sir Francis le regarda partir.

Peu à peu, les acclamations ironiques et les plaisanteries grasses moururent au loin. L'humeur des hommes d'équipage ne tarda pas à s'assombrir lorsqu'ils se rendirent compte que leurs forces, déjà maigres, se trouvaient maintenant amputées de plus de la moitié. Ils étaient seuls désormais pour affronter les Hollandais, quels que puissent être leurs effectifs. Les marins agglutinés sur le pont et dans le gréement du Lady Edwina restaient silencieux et n'osaient se regarder.

Puis Sir Francis renversa la tête en arrière et se mit à rire :

- Ça en fera d'autant plus à se partager ! cria-t-il.

Tous rirent avec lui et poussèrent des acclamations pendant qu'il regagnait sa cabine dans le gaillard d'arrière. Hal resta une heure encore en tête de mât. Il se demandait combien de temps durerait cette humeur joyeuse, car leur ration d'eau avait été réduite à deux gobelets par jour. Bien que la terre et l'eau douce de ses rivières aient été à moins d'une demi-journée de navigation, Sir Francis n'avait pas voulu détacher ne serait-ce qu'une des pinasses pour remplir les barriques. Les Hollandais pouvaient apparaître d'une minute à l'autre, et il aurait alors besoin de tous ses hommes.

Un marin monta enfin prendre la relève à la vigie.

- Qu'est-ce qu'il y a à voir, petit ? demanda-t-il en se glissant dans le nid-de-pie à côté de Hal.

- Pas grand-chose, reconnut ce dernier en désignant les voiles minuscules des pinasses à l'horizon. Aucune ne donne le signal. Il faut guetter leur pavillon rouge – ça veut dire qu'ils ont l'ennemi en vue.

- Vous n'allez tout de même pas m'apprendre à péter ? grogna le matelot avec un sourire paternel, car tout l'équipage adorait le garçon.

Hal lui rendit son sourire.

- Vous n'avez en effet rien à apprendre sur ce chapitre, maître Simon. Je vous ai entendu vous servir du seau. Je préfère encore soutenir une bordée des Hollandais. Vous avez failli briser les membrures.

Simon partit d'un gros rire et donna un coup de poing dans l'épaule de Hal.

- Dépêchez-vous de ficher le camp, petit, avant que je vous apprenne à voler comme un albatros.

Hal entreprit de descendre le long des haubans. Au début, il se mouvait avec raideur, ses muscles ankylosés et refroidis par sa longue veille, mais il ne tarda pas à se réchauffer et poursuivit sa descente avec agilité.

Sur le pont, des matelots occupés à armer les pompes ou à raccommoder des voiles suspendirent leur geste un instant pour le regarder. Il était particulièrement robuste et large d'épaules pour son âge, et déjà aussi grand que son père. Il avait cependant encore la peau glabre et fraîche, le visage lisse et l'expression rayonnante des enfants. Ses cheveux noir de jais, retenus en catogan, dépassaient de son bonnet et brillaient dans la lumière du matin. Du fait de sa jeunesse, sa beauté avait conservé quelque chose de féminin, et après plus de quatre mois en mer – six depuis qu'ils n'avaient pas posé les yeux sur une femme –, certains marins le regardaient lascivement.

Il atteignit la barre de cacatois et, faisant fi de la sécurité procurée par le mât, se mit à courir sur la vergue avec l'aisance d'un funambule, à quarante pieds au-dessus du sillage laissé par l'étrave et du pont principal. Tous les yeux étaient à présent fixés sur lui. Rares étaient ceux qui auraient osé s'essayer à cet exploit.

— Il faut être jeune et stupide pour ce genre de bêtises, ronchonna Ned Tyler, mais il secoua la tête avec affection en se penchant contre la barre pour regarder. Mieux vaut que son père ne le prenne pas à faire un tour pareil.

Hal arriva au bout de l'espar et, sans s'arrêter, se lança sur le bras de vergue et glissa jusqu'à trois mètres du pont. De là, il se laissa tomber et atterrit avec légèreté sur ses pieds nus, les genoux fléchis.

Il se redressa, se tourna vers l'arrière et fronça les sourcils en entendant un cri inhumain. C'était un hurlement primitif, la menace de quelque grand prédateur.

Il ne resta qu'un instant cloué sur place puis se retourna d'instinct pour affronter l'assaut d'une haute silhouette. Il perçut le sifflement avant de voir le sabre et de baisser la tête. L'éclair de l'acier le manqua de peu et son agresseur rugit de nouveau.

(…)

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