mercredi, 10 octobre 2007

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire - Sylvia Serbin - 2004

bibliotheca reines d afrique et heroines de la diaspora noire

Parmi tous les noms des personnages historiques que le conscient collectif retient il est avéré que bien peu de ceux-là ne sont des femmes, et de plus des noires. C'est un peu comme si l'histoire avait oublié tout un pan lui appartenant et surtout qui se rapport au continent africain. La journaliste et historienne de formation afro-antillaise Silvya Serbin tente de combler cette lacune par son livre Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire. Ce livre est de par son sujet tout à fait inédit et tente de nous retracer la vie de grands personnages historiques, toutes des femmes, de l'Afrique et, comme l'indique le titre, de la diaspora noire aux Etats-Unis.
Silvya Serbin coupe son livre en plusieurs en fonction du rôle qu'a joué la femme dont elle veut tracer le portrait. On y retrrouve ainsi les Reines d'Afrique (la reine d'Angola Anne Zingha, la reine Pokou (Côte d'Ivoire), l'éphémère reine du Dahomey Tassin Hangbe, la reine du Walo Ndete Yalla et Ranavalona III du Madagascar) les Femmes de pouvoir et d'influence (Néfertiti d'Egypte, la reine Kassa du Mali, Malan Alua du royaume sanvi de Côte d'Ivoire et Madame Tinubu qui est une femme d'affaires du XIXe siècle), les Résistantes (La Kahena des Aurès, le sacrifice des femmes de Nder, Solitude la martyre de l'esclavage et Harriet Tubman pour son action auprès du peuple noir américain), les Prophétesses (Nongquase, Dona Béatrice at Alice Lenshina), les Guerrières (Les Amazones du Dahomey), les Romances princières, Les Victimes (dont La Vénus Hottentote) et les Mères des héros.
Et ces portraits Silvya Serbin nous les dresse avec un talent réel d'historien mais aussi d'écrivaine et de conteuse qui entraîne le lecteur à découvrir ces facettes inexplorés de l'Histoire.

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire de Sylvia Serbin est un livre à découvrir et qui permettra surtout à tous les amateurs d'Histoire de combler certaines de leur lacunes.

 

Extrait :

SOLITUDE LA MULATRESSE Martyre de l'esclavage

Le 29 novembre 1802, sur l'île de la Guadeloupe, une femme est conduite à l'échafaud par ordre de la France de Bonaparte redevenue esclavagiste. Elle a trente ans. Son nom est Solitude, la mulâtresse Solitude à cause de sa peau très claire, souvenir du viol d'une captive africaine entravée, dans le bateau qui l'entraînait vers les Antilles.

La veille seulement, Solitude a mis au monde l'enfant qu'elle portait, aussitôt arraché de son sein pour s'ajouter aux biens d'un propriétaire d'esclaves. Elle aurait dû être exécutée il a six mois déjà, mais les colons ne voulaient pas de gâchis : ce ventre animé pouvait rapporter deux bras de plus à une plantation.

Huit ans plus tôt, dans l'euphorie de l'après Révolution française, l'abolition de l'esclavage avait été décrétée dans cette colonie malgré l'opposition des planteurs blancs qui en contrôlaient l'économie. Libérés de leurs chaînes, les Noirs sont nombreux à s'éloigner de leur environnement de servitude pour tenter de se reconstruire une vie bien à eux loin de la tyrannie des anciens maîtres.

Certes, il a fallu cinq ans de débats houleux aux parlementaires parisiens pour savoir si les Droits de l Homme et du Citoyen proclamés en 1789 devaient s'appliquer aux Nègres, considérés à l'époque comme des êtres inférieurs. En outre, les humanistes français de la Société des Amis des Noirs, partisans d'un adoucissement de l'esclavage, n'avaient pas la virulence des philanthropes anglais engagés dans la lutte contre la traite négrière.

Les représentants des grands planteurs ont d'ailleurs averti l'Assemblée : « Le pacte social voté pour les individus de la nation française ne pouvait avoir une acceptation universelle ; or les Nègres et les gens de couleur n'ont jamais fait partie de la nation française. Étrangers tirés des climats les plus éloignés, achetés par les colons des mains de négociants français, pouvaient-ils être appelés à ce contrat fait pour des hommes libres ? [...] Abolir la traite entraînerait l'abandon de nos colonies, une crise fatale pour notre marine et notre commerce, la fermeture de nos usines en France même et par conséquent le chômage de la moitié des ouvriers français. Ce serait donc non seulement la ruine des colons, mais une catastrophe pour l'économie nationale. » Le lobbying esclavagiste est entendu. Les colonies sont placées sous autonomie interne maintenant le statu quo.

Or sur place, certaines catégories de la population ont bien retenu cette proclamation sur les « droits naturels et imprescriptibles de l'homme que sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». Et spécialement son premier article qu'ils ont gravé dans leur tête : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Ils ne doutent pas qu'elle puisse s'appliquer à eux. Ce sont en majorité des métis ainsi que des Noirs libres et affranchis, tenus en marge de la société par la discrimination blanche. Ils vivent de leur métier manuel, du négoce ou de leurs propres plantations et certains d'entre eux ont même commencé, à force de travail, à faire fortune. Parmi eux se trouvent des personnes instruites qui lisent les journaux et savent ce qui se passe ailleurs. Ils adressent une pétition à l'Assemblée constituante, lue par leur avocat : « Les gens de couleur sont hommes libres et citoyens français. Nous ne demandons pas une faveur. Nous réclamons les Droits de l'Homme et du Citoyen. Je me demande de quel droit les Blancs ont exclu un pareil nombre d'hommes de couleur libres, propriétaires et contribuables comme eux. »

À l'époque de la Révolution française, la population de la Guadeloupe est évaluée à près de 100 000 esclaves, 14 000 Blancs et plus de 3 000 métis et Noirs libres ou affranchis. Les Français, arrivés sur l'île en 1635, en avaient massacré les tribus indiennes, qui les avaient accueillis avec hospitalité, et s'étaient mis à importer des Africains du Ghana, du Togo, du Dahomey (actuel Bénin), de la Côte d'Ivoire, du Nigeria et un peu aussi du Cameroun, du Gabon, du Congo et d'Angola, afin d'y produire de la canne à sucre, du tabac, du café, du coton, du cacao et des vivriers.

Dans la société guadeloupéenne en formation, ils occupent donc le sommet d'une pyramide caractérisée par une ligne de fracture entre grands Blancs et petits Blancs. Les premiers regroupaient ceux dont les noms à particule indiquaient l'ascendance noble, ainsi que des rejetons de familles aristocratiques ayant émigré dans les colonies pour faire oublier leurs frasques ou déçus de la métropole. Venaient ensuite de gros négociants, de riches bourgeois, des fonctionnaires, des officiers de l'armée et d'anciens capitaines de navires négriers. Les domaines des planteurs, appelés habitations, étaient constitués d'une plantation avec la maison du maître et ses dépendances, les cases des travailleurs, les hangars à bétail. Les exploitations sucrières disposaient en outre de bâtiments affectés à la fabrication du sucre et du rhum : manufacture, moulin, usine, dépôts et ateliers.

Tandis que les propriétaires d'exploitations caféières ou vivrières, employant une main-d'oeuvre réduite, appartiennent plutôt à la couche moyenne, l'aristocratie sucrière forme un monde clos qui règne sur des habitations de 100 à 300 esclaves. Le maître toutpuissant y administre sa propre justice et possède sa prison, son infirmerie, sa chapelle. Aucun pouvoir extérieur n'a de prise sur lui et pour gérer son troupeau d'esclaves, il est aidé d'intendants, de gérants, de contremaîtres et d'une milice. Composée à l'origine de tous les hommes blancs en âge de porter une arme, soit 2 200 hommes, celle-ci s'ouvrira à partir de 1785 à des Noirs affranchis.

Loin d'être homogène, la communauté des esclaves a aussi ses catégories : les domestiques (servantes, couturières, valets, cuisiniers), mieux nourris, mieux traités, mieux habillés, qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre le statut privilégié que leur confère la proximité avec les Blancs, pour être renvoyés parmi les Nègres de la plantation qu'ils couvrent de leur sentiment de supériorité ; les ouvriers utilisés dans l'industrie sucrière, les artisans de l'habitation (tonneliers, charpentiers, maçons, forgerons) et les petits producteurs qui pourvoient à l'intendance (pêcheurs, producteurs de vivriers, chasseurs).

Quant aux nègres de houe ou de jardin, qui constituent plus de 90 % des Noirs de l'habitation, ils travaillent toute l'année, de quatre heures du matin au coucher du soleil, à labourer la terre, couper la canne, récolter le manioc, réparer les chemins, nettoyer les canaux, ramasser du bois de chauffage ou de la paille pour les animaux, préparer le fumier, semer les plants. Et ce, sous la menace permanente des coups de fouets qui régissent leur vie comme des épées de Damoclès.

Les petits Blancs représentent un peu moins de la moitié des Européens de l'île. Anciens marins et soldats, ils sont devenus intendants, contremaîtres de plantations, petits planteurs ou artisans et boutiquiers dans les villes et les ports. Ils détestent la morgue méprisante des grands Blancs dont ils envient la fortune, traitent les esclaves avec férocité et en veulent aux gens de couleur qui les concurrencent dans des activités artisanales et commerciales. Quant aux femmes blanches, elles sortent pour la plupart du ruisseau parisien ou de prison et se sont racheté une virginité en foulant le sol antillais, pour devenir, par de chanceuses unions, de « grandes dames » de la société créole.

Parmi les non-Blancs, les gens de couleur, fruits du droit de cuissage des maîtres sur les jeunes négresses, tiennent à se démarquer des autres Noirs libres, considérant les gouttes de sang blanc qui coulent dans leurs veines comme un passeport social. Cependant, tous ne sont pas libres, l'octroi de ce statut dépendant de la volonté du géniteur blanc. Comme on craignait sous Louis XIV qu'une augmentation des « sang-mêlé » ne vienne désorganiser la hiérarchie sôciale, Colbert édicta en 1685 un Code noir destiné à réglementer le statut des esclaves. Les relations interraciales y étaient réprouvées et le fait d'être père d'un mulâtre jugé infamant. Les Blancs coupables de mésalliances s'exposaient à être déchus de leurs droits et ne pouvaient transmettre de titres à leurs descendants colorés.

Mais ces mesures ne freinant en rien la libido exotique des coloniaux, les autorités françaises finirent par s'en prendre directement aux gens de couleur. Il fut d'abord décrété que leur statut dépendrait désormais de celui de leur mère : ils ne seraient considérés comme libres que si celle-ci l'était déjà. Puis, l'accès aux emplois publics, aux métiers assermentés et à certaines professions libérales, telles qu'avocat, médecin, orfèvre ou apothicaire, leur fut interdit. Ils étaient tenus de s'effacer devant les Blancs en toutes circonstances, étaient placés à l'écart sur le bateau ou au théâtre et recevaient l'eucharistie en dernier à l'église. Dans un univers de dépendance aussi figé, on comprend leur sentiment de révolte lorsqu'ils se rendirent compte que la Déclaration des Droits de l Homme risquait de leur passer sous le nez !

Les premières révoltes éclatèrent en 1790 dans la colonie française de Saint-Domingue (Haïti d'aujourd'hui), où une rébellion de trois cent cinquante mulâtres fut noyée dans le sang par les forces de l'ordre. En Guadeloupe, la pendaison de meneurs en place publique ne freine en rien les soulèvements sporadiques qui agitent l'île entre 1790 et 1792. Ce fut quand même un choc pour la métropole, peu habituée à des révoltes noires de cette ampleur. Après la proclamation de la République en 1792, l'Assemblée législative finit par lâcher du lest en autorisant les hommes de couleur et les Noirs libres et affranchis à devenir citoyens français.

Pendant ce temps, Solitude, prisonnière de sa plantation, devait encore ronger son frein comme tous les autres esclaves. Pas pour très longtemps cependant car les désordres de la Révolution française n'allaient pas tarder à fissurer l'ordonnancement bien huilé de cette organisation oppressive. La scène de la mise à mort de l'Ancien Régime devait, en effet, se jouer aussi sur ce petit théâtre des Caraïbes avec les grands planteurs blancs dans le rôle des royalistes et les petits Blancs dans celui des patriotes, chaque camp armant ses esclaves pour les placer en premières lignes des affrontements.

C'est que les nouvelles mettaient deux mois à arriver de métropole par bateau ; les événements français se répercutaient donc dans les territoires d'Outre-mer avec un petit décalage. Aussitôt que fut connu le guillotinage en janvier 1793 du roi Louis XVI, le régime local de la Terreur commença aussi à faire rouler ses têtes. Des familles entières de planteurs furent massacrées et leurs biens, ainsi que ceux du clergé, confisqués par les représentants blancs de la Convention républicaine. Il faut dire que les religieux, également propriétaires d'habitations, maniaient le fouet comme les autres maîtres ; les Frères de la charité possédant deux sucreries et 180 esclaves, les Dominicains, deux sucreries et 80 esclaves, et les jésuites, une grande exploitation de 312 esclaves.

Traquée par les petits Blancs républicains, une partie de l'aristocratie de l'île trouva son salut dans la fuite vers la Martinique voisine, alors investie par les Anglais et donc coupée des idéaux révolutionnaires. Profitant de l'anarchie ambiante, des esclaves téméraires commencèrent à déserter les ateliers pour fuir vers les bourgs sensibles aux idées nouvelles de liberté et d'égalité, tandis que d'autres prenaient la piste des mornes les plus lointains. Ces derniers étaient désignés sous le nom de Nègres marrons, du mot espagnol cimarron, « celui qui fuit son maître ». Car sous le drapeau républicain, le manche du fouet était juste devenu tricolore et les navires continuaient de déverser leurs tonnages de cargaison humaine, encouragés par la prime au commerce négrier accordée par l'État français.

Enfin l'abolition de l'esclavage ! La Convention décrète le 4 février 1794 que « Tous les hommes sans distinction de couleur domiciliés dans les colonies devenaient des citoyens français jouissant de tous les droits garantis par la Constitution » et charge un nouvel administrateur de porter à la Guadeloupe le décret d'abolition. En quittant Brest avec sa flotte d'un millier d'hommes, celui-ci n'a pas oublié d'emporter une guillotine dont il entend faire bon usage pour nettoyer l'île de ses résidus de colons royalistes. Or, ce qu'ignore alors la métropole, c'est que sa colonie est occupée depuis deux mois par 4 000 soldats anglais qui s'y sont introduits avec la complicité du dernier carré de royalistes locaux. Avec la proclamation de la République, la France s'était en effet retrouvée face à une coalition européenne d'empires et de royautés prête à en découdre pour un retour de la monarchie. Parmi eux, l'Angleterre, maîtresse du commerce maritime, très tentée par les îles à sucre françaises.

Prévenu de la présence ennemie par de faux pêcheurs en canot croisant au large de la Guadeloupe, Victor Hugues, déjouant la surveillance des frégates anglaises, accoste au Gosier le 7 juin 1794 et fond sur la garnison anglaise, déconcertée par l'effet de surprise. Puis il entre dans Pointe-à-Pitre, conscient que ses troupes, malmenées par cet affrontement imprévu et en proie à une épidémie de fièvre jaune, ne pourront venir seules à bout de l'occupant. Aussitôt arrivé sur la place de la Victoire, il officialise la libération des esclaves : « Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne, ni esclavage ; aussi sa la Convention nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres [...]. », et lance dans la foulée un appel à l'enrôlement de volontaires pour défendre la patrie. Puis il annonce à la cantonade - et sa requête n'en aura que plus de poids - que tout homme ramenant avec lui 10 hommes sera nommé caporal ; plus de 10 hommes, sergent ; 25 hommes, sous-lieutenant ; 50, lieutenant, 100 et plus, capitaine. Un processus tout à fait conforme, semble-t-il, aux procédures révolutionnaires qui nommaient des généraux de vingt-cinq ans.

La nouvelle de l'abolition fit le tour de l'île en un éclair. Les tambours et les trompes avaient à peine fini d'en relayer l'annonce vers les habitations les plus reculées que les esclaves abandonnèrent les plantations en masse et se précipitèrent sur Pointe-à-Pitre pour ajouter à l'allégresse ambiante. Ce jour-là, Solitude est parmi les milliers de pauvres hères incrédules qui, les larmes aux yeux, commentent sur la place le décret de la République. Elle voit des hommes éperdus de reconnaissance sortir de la foule et s'avancer vers l'estrade où le chef blanc harangue le peuple. Et c'est ainsi que trois mille esclaves pieds nus et pantalons troués et des centaines de Libres rallièrent en masse l'appel de Victor Hugues qui les habilla aux couleurs de la République et en fit le premier bataillon de sans-culotte.

Jetée à l'assaut des forces anglaises après un entraînement intensif, l'armée des nouveaux citoyens libéra la Guadeloupe en six mois de combats acharnés. Ce qui permit ensuite au Commissaire de la République de s'occuper de ses vrais ennemis, les contre-révolutionnaires, fusillés ou envoyés par charretées entières à la guillotine.

En vertu de jugements expéditifs délivrés par le tribunal ambulant mis sur pied à cet effet, un bon millier de cous monarchistes, ou supposés tels, seront tranchés jusque dans les plus petits recoins de l'île.

Après avoir reconquis leur pays, les Guadeloupéens espèrent maintenant jouir de l'acte libérateur qui, pour eux, symbolise la reconnaissance par la France que la prospérité des colonies s'est aussi faite sur le dos des Nègres. Citoyens français, il leur faut maintenant une existence légale, eux qui ne possèdent pour toute identité qu'un prénom, un matricule et les initiales de leur maître gravées au fer rouge dans leurs chairs. Ils se pressent devant les bureaux d'état civil. Plumes en main, les commis blancs de l'administration les attendent de pied ferme. Comment distribuer la cocarde de citoyen à cette houle indistincte de faces noires qu'ils n'ont jamais considérées autrement que comme des bêtes de somme ?

Avec des ricanements, les patronymes sont fixés sur les registres pour l'éternité, en évitant autant que possible les noms des Blancs de la colonie. Noms d'arbres : Prunier, Pommier, Manguier ; de fleurs et d'animaux : Rosette, Corbeau, Zébu. Au suivant ! Un coup d'oeil sur le dictionnaire : Châtaigne, Chalumeau, Chérubin, Fantaisie, Jolicoeur. Au suivant ! Personnages illustres : Annibal, Darius, Cicéron, Caton, Charlemagne, Ninon, Minerve. Anagrammes à multiples variantes : Etilagé pour égalité ou Etrebil pour liberté. Au suivant ! Noms de lieux : Bordelais, Nankin. Noms de maîtres inversés : Gélambé pour Bélanger. Prénoms accolés ou fantaisistes : Fetnat, parodie de Fête nationale, pour ceux nés un 14 juillet. Oui, une bonne farce que de désigner à la moquerie et au ridicule ces Noirs analphabètes que la République prétendait leur imposer comme concitoyens !

Solitude n'a pas besoin de nom. Les autres l'ont toujours appelée la mulâtresse Solitude. Elle est née vers 1772, dans le domaine du planteur Du Parc, sur la commune de Capesterre. Ce dernier l'a prénommée Rosalie car, à l'instant de son premier vagissement, mourrait une vieille esclave ainsi prénommée. Jaugeant plus tard son teint clair, son beau visage et ses cheveux lisses, le maître a décidé qu'elle serait parfaite pour servir à sa table. Sa mère était une vraie Africaine, violée par un marin à bord du bateau qui l'avait arrachée aux siens.

Puis un jour, on les sépara. Solitude devait être élevée dans la maison du maître et sa mère n'avait plus le droit de l'approcher. De désespoir, la pauvre femme échappa nuitamment aux chiens de garde et prit la route du marronnage. Alors, l'enfant, qui n'était guère bavarde, se mura dans le silence et ne répondait que quand elle y était contrainte. On lui apprit le français, la couture et la harpe pour jouer avec la fille du maître à peine plus âgée qu'elle. Petite, celle-ci s'amusait déjà à la fouetter violemment lorsque, montée sur son dos, elle lui disait : « Tiens, fais le cheval! » Puis Solitude se retrouva un jour dans une autre habitation, et plus tard encore sur un champ de cannes.

En 1794, sa liberté acquise, elle ne cherche pas à s'intégrer dans le moule que la République offre à ses citoyens noirs. Elle choisit de rejoindre au camp de Goyave une communauté de Nègres marrons retranchés dans les mornes et les bois. Ce qu'elle a vécu dans l'enfer des habitations, elle préfère l'enfouir aux tréfonds de sa mémoire, sachant bien qu'elle ne pourra jamais oublier... Les viols des maîtres, contremaîtres et intendants qui se sont acharnés sur ce corps de nacre sans arriver à en flétrir la fierté même si ses yeux noisette plongés dans un abîme de tristesse en conservent la marque. Les avortements clandestins, où l'on risquait sa vie entre les mains de rebouteuses, aux plantes plus ou moins efficaces.

Elle se souvient de cette petite Négresse de quinze ans maintes fois abusée qui, doucement, en le couvrant de baisers, avait enfoncé une pointe dans le crâne de son bébé pour lui éviter l'horreur de l'esclavage. Le maître avait été si furieux de perdre ainsi une future force de travail qu'il avait réuni tous les esclaves pour assister au supplice. Et ils étaient restés là des heures à regarder ce corps nu attaché à un poteau et badigeonné de mélasse sucrée, tandis que jusqu'à son dernier souffle la malheureuse ne cessa de brailler des malédictions à l'endroit du maître, pour ne pas sentir les colonnes de fourmis carnivores, les mouches dévorantes, les guêpes et les abeilles qui la grignotaient à petit feu.

Solitude connaissait l'arsenal utilisé pour soumettre les îéL-a1(I trants : chaînes, fers aux pieds, entraves, carcans, garrot, rollicrti de fer dont les pointes empêchaient de dormir, cachots, potence; et aussi ces masques de fer blanc fixés sur la bouche pour cinhécher à l'esclave affamé de sucer même une tige de canne à sucre. Elle avait appris à dompter la révolte qu'elle sentait gronder en elle, face à la jouissance du maître faisant introduire un épieu incandescent dans la croupe d'un Nègre. Ou bien lorsqu'on contraignait une mère à appliquer sur le corps sanguinolent d'un fils, écorché par les coups de nerf de boeuf, un mélange de sel, de piment, de poivre, de citron et de cendre brûlante, pour accroître la douleur tout en évitant qu'une gangrène ne vienne écorner le capital humain. Elle en avait vu gicler du sang lorsque le Blanc mutilait un poignet, coupait un pied, tranchait une oreille ou lacérait les parties sexuelles d'un téméraire qui avait tenté de fuir le paradis de son propriétaire. Et puis les lynchages. Chaque habitation avait son gros arbre qui n'attendait que la corde à serrer autour d'un cou noir.

Que de fois elle avait fermé les yeux devant l'insoutenable : un contremaître hilare versant de la cire enflammée, du lard fondu ou du sirop de canne bouillant sur un Nègre hurlant, maintenu dénudé au sol par quatre piquets. Elle avait pleuré ses compagnons d'infortune grillés vivants dans des fours à pain ou enfermés dans des tonneaux à intérieur piqué de clous, que l'on faisait ensuite dévaler le long d'une pente. Elle s'était mordue les doigts au sang devant l'effroi de ces hommes ligotés, dont la bouche et l'anus avaient été bourrés de poudre explosive, avant qu'on n'enflamme la cordelette qui en dépassait. Elle avait lu aussi l'humiliation de ceux qu'on obligeait à manger leurs excréments, boire de l'urine et avaler la salive des autres esclaves, pour avoir mal répondu à un Blanc. Ô respect pour ces hardies empoisonneuses, dont les décoctions de plantes, inodores et sans saveur, mélangées à de la soupe, foudroyaient en quelques heures un maître maudit. En attendant, courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça.

L'euphorie de l'abolition fut de courte durée. Comment, en effet, redémarrer la production agricole désorganisée par la libération des Noirs ? Après cent soixante ans d'une féroce oppression, ceux-ci refusent désormais de travailler dans les mêmes conditions. Certains se livrent à des actes de sabotage des récoltes, d'autres règlent leurs comptes aux maîtres qui les maltraitaient et viennent la nuit égorger les énormes dogues mouchetés qui plantaient leurs crocs dans le dos des fuyards.

Pour faire revenir la main-d'oeuvre sur les habitations, le Commissaire de la République institue un système de travail forcé. Les nouveaux affranchis non incorporés dans l'armée sont invités à réintégrer leurs anciennes exploitations sous peine de prison en cas de désobéissance. On promet toutefois d'obliger les propriétaires à les'rétribuer sous contrôle de l'autorité publique. Mesure dont l'effectivité n'a jamais pu être attestée. Bah ! Ce n'est pas vraiment l'esclavage et les châtiments meurtriers ne sont plus de mise. Nombre de ces travailleurs ont eu la satisfaction de voir déporter ou décapiter leurs maîtres honnis. De plus, l'incorporation au patrimoine de la République des exploitations arrachées aux royalistes a permis d'instituer un système de fermage plus profitable aux paysans noirs. Alors...

Il faut dire que la masse des anciens esclaves n'est plus aussi indistinctement compacte. Les éléments les plus dynamiques de cette communauté, majoritairement pénétrés des idées révolutionnaires, ont rejoint les rangs de l'armée et jouissent d'une certaine considération vécue comme une revalorisation morale et sociale. Par ailleurs, nombre de ceux qui avaient fui les habitations dans le cafouillage de la période révolutionnaire sont installés comme cultivateurs sur un lopin de terre. D'autres se sont mis à leur compte dans les bourgs, se faisant oublier dans l'anonymat de la ville sous un nouveau statut d'artisans. Quant aux plus réfractaires, ils ont choisi la clandestinité du marronnage.

Justement, les autorités de l'île voient d'un mauvais oeil ces regroupements de Noirs livrés à eux-mêmes, suspects d'avoir fui la liberté, l'égalité, la fraternité et le travail forcé. Ils se sont construit des huttes de branchages et des cabanes de planches loin de toute collectivité administrative et ont planté leurs carrés d'ignames sous la frondaison de bois inaccessibles. En ville, on raconte qu'ils descendent la nuit de leurs mornes pour voler dans les récoltes et soustraire quelques cabris afin d'améliorer leurs frugales rations. On dit aussi que les rebelles qui s'en prennent aux planteurs et aux contremaîtres sadiques pour se venger des sévices passés trouvent refuge dans leurs campements. Aussi l'armée les traque-t-elle sans répit, décimant les bandes organisées et les groupes en divagation.

En février 1798, les gardes nationaux blancs du nouveau chef de la Guadeloupe, le général Desfourneaux, attaquent par surprise le campement de Goyave et anéantit sous les obus presque tous les Marrons qui s'y trouvaient avec femmes et enfants. Solitude et quelques survivants en ont réchappé de justesse. Elle se trouvait en effet à mi-chemin du camp lorsqu'elle avait entendu le hululement des conques de lambis des guetteurs postés à flanc de montagne pour surveiller les intrus. Sentant le danger, elle avait détalé dans les profondeurs de la forêt. Après le carnage, elle était remontée sur la colline, avait consolé les rescapés, enterré les morts et reformé un petit noyau qui, pendant près de quatre ans, d'un bout à l'autre de l'île joua à cache-cache avec les milices.

Pendant ce temps, l'histoire poursuivait son cours. En France, un eune général de vingt-cinq ans auréolé de victoires militaires s'emparait du pouvoir en 1799. Accueilli en sauveur de la République, Napoléon Bonaparte s'attelle à réorganiser le pays. Mais pour lui, restaurer l'ordre dans les colonies, c'est y rétablir totalement l'esclavage. Son épouse, Marie-Josèphe (dite oséphine) Rose Tasher de la Pagerie, veuve de Beauharnais, est une fille de colons de la Martinique et elle l'a sensibilisé aux problèmes de l'économie sucrière. Un homme de poigne sera désigné pour cette mission : le contre-amiral Lacrosse.

Dès son arrivée à Pointe-à-Pitre en mai 1801, celui-ci décide de frapper un grand coup en brisant l'armée coloniale et les élites antillaises. Son objectif : neutraliser certaines personnalités susceptibles d'organiser une résistance au rétablissement de l'esclavage. L'exemple du général noir haïtien Toussaint Louverture, prenant en 1800 le contrôle de Saint-Domingue, a traumatisé la France. Il n'est pas question de laisser se rééditer la même catastrophe en Guadeloupe et de voir se mettre en place un pouvoir noir. Prétextant une conspiration, il fait arrêter et déporter plusieurs officiers antillais respectés pour leurs états de service. Les troupes noires qui s'étaient distinguées dans de nombreux combats contre les Anglais étaient admirées de la population. Certains des officiers de couleur avaient fait leurs armes en France où ils s'étaient perfectionnés dans l'art militaire. Arrestations arbitraires, vexations et déportations frénétiques vers Madagascar, New York ou la France, se multiplient. Mais c'est une violation raciste de la hiérarchie militaire au détriment du plus gradé des officiers antillais qui provoque une première révolte de soldats, réprimée par des exécutions sommaires.

La tension monte dans la population avec l'embastillement de plusieurs notables de couleur investis dans la vie locale et accusés d'être des ennemis du gouvernement. Enfin, la tentative d'arrestation d'un des jeunes officiers les plus populaires de l'armée mettra Pointe-à-Pitre en ébullition. Prévenu à temps, joseph Ignace, ancien charpentier devenu après un brillant parcours militaire, capitaine du premier bataillon de la colonie, réussit à s'échapper. Mais la nouvelle a fait l'effet d'une bombe. Une partie de l'infanterie se répand dans les rues de la ville, suivie de centaines de cultivateurs descendus de leurs champs de cannes dès qu'ils ont appris qu'on menaçait leurs héros. Ces hommes avaient payé de leur sang pour permettre à la France de ne pas perdre une partie de son domaine colonial !

Alors que la garde nationale composée de Blancs s'avance vers la foule en colère, la tragédie est évitée de justesse par l'interposition de deux officiers antillais accourus à la hâte, dont le colonel Magloire Pélage, qui parvient à calmer les esprits. Toutefois, la population, l'armée et un certain nombre de notables blancs, excédés par les méthodes brutales du chef bonapartiste (réfugié à Basse-Terre, chef lieu administratif du pays, avant de fuir la Guadeloupe), décident de créer un Conseil provisoire de gouvernement composé de trois négociants blancs et d'un mulâtre, sous le commandement de Pélage. Proclamant haut et fort sa fidélité à la France, celui-ci, dans ses correspondances au consul Bonaparte, tentera d'expliquer que c'était la seule alternative possible face au comportement inique de son représentant.

Vue de Paris, cette situation s'apparente à un intolérable acte de rébellion. Bonaparte somme le général Antoine Richepance d'aller écraser la mutinerie, de rétablir l'autorité de la France sur la Guadeloupe et de remettre immédiatement à leur place, c'està-dire dans les fers de l'esclavage, ces Nègres insolents qui ont osé défier son pouvoir. Une flotte de dix bâtiments transportant un corps expéditionnaire de près de 4 000 hommes surgit le 4 mai 1802 dans la rade de Pointe-à-Pitre. Les Guadeloupéens ne savent pas ce qui les attend. Légalistes, ils se massent sur le port au son de la musique militaire jouée par les troupes coloniales. Ils sont persuadés que Bonaparte, compréhensif, leur renvoie un administrateur plus juste !

Sitôt débarqués et sans répondre au salut des soldats antillais, les Français vont prendre possession des forts stratégiques de la ville gardés par la garnison locale. C'est le moment que choisit Solitude, cachée dans la foule des badauds étonnés, pour filer vers son maquis. Le soir venu, tous les bataillons noirs sont réunis à l'extérieur de la ville pour la revue des troupes. Richepance ordonne de poser les fusils par terre. Quelques fantassins et officiers en armes s'évanouissent alors discrètement dans la nuit tombante. Les déserteurs - ils sont environ 150, dont le capitaine Ignace - décident de rallier Basse-Terre jugée plus sûre.

Sur le champ d'armes, à peine le dernier soldat noir a-t-il déposé sa baïonnette que le corps expéditionnaire français se jette sur les hommes, leur arrache leurs uniformes et les roue de coups de pieds avant de les traîner vers les cales des frégates où ils sont enchaînés. À minuit, la fière armée coloniale n'existe plus et ses valeureux soldats sont redevenus esclaves ! Un fuyard qui a couru toute la nuit à travers bois et a fini le reste du chemin dans un canot de pêcheur arrive en trombe à Basse-Terre. Bégayant d'émotion, il informe le commandant de la garnison de ce qu'il a vu. Le colonel d'infanterie Louis Delgrès comprend immédiatement la menace. Ces rumeurs diffuses sur le rétablissement de l'esclavage seraient donc avérées ?

Révolté par le revirement de l'État français sur l'abolition, cet intellectuel de trente-six ans, mulâtre d'origine martiniquaise, poète et violoniste à ses heures, pétri des pensées de la philosophie des Lumières, libère la garnison et la garde nationale blanche dont il a la charge sur ces mots :« Mes chers amis, on en veut à notre liberté. Sachons la défendre en gens de cceur et préférons la mort à l'esclavage. Vivre libre ou mourir ! » Les officiers antillais s'engagent spontanément à ses côtés. Avant d'évacuer Basse-Terre, ils installent des batteries sur la côte pour empêcher un éventuel débarquement de Richepance. Quelques déserteurs commencent à arriver de Pointe-à-Pitre, parmi lesquels Ignace et son groupe. Certains filent dans les communes avoisinantes pour informer la population de ce qui se passe.

Le 10 mai 1802, une proclamation de Delgrès intitulée « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir » est placardée sur les arbres et les murs de plusieurs bourgs de la Basse-Terre. « Une classe d'infortunés qu'on veut anéantir - se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité pour lui faire connaître lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave, et tout annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes qui ne veulent voir d'hommes noirs où tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l'esclavage. [...] La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la justice et de l'humanité. »

Son plaidoyer résonne comme un cri de ralliement. Des campagnes environnantes et des plantations voisines, ouvriers, cultivateurs, paisibles pères de famille, femmes, adolescents, arrivent par petits groupes armés de gourdins, de piques et de coutelas. Les frégates de Richepance qui ne peuvent accoster bombardent copieusement les mornes où sont retranchés les insurgés, avant de débarquer les troupes un peu plus loin. Depuis l'arrivée du chef blanc, Pélage, l'ancien chef du gouvernement provisoire, se fait tout petit car il tient à sa tête. En militaire discipliné il a fait allégeance et, tel judas, guide même les soldats français à travers la montagne, vers la position supposée abriter son ancien camarade de régiment.

Parmi les femmes qui, aux côtés des hommes, luttent dans cette guérilla inégale, transportent les munitions, soignent les blessés, réconfortent les enfants effrayés, Solitude est là, un pistolet à la main. Dès que les rumeurs de résistance lui sont parvenues, elle a quitté sa retraite avec les siens pour rejoindre les pauvres forces du commandant Delgrès. Elle est enceinte de son compagnon, un Nègre marron qui se bat comme elle et qui sera bientôt atteint par un obus. Marthe-Rose, la compagne de Delgrès, est là aussi avec son sabre.

Après quinze jours d'un siège ensanglanté, Richepance, qui a subi de nombreuses pertes sur ce terrain inhospitalier, commande de nouveaux renforts à Pointe-à-Pitre. De son côté, le chef des insurgés sait qu'il ne peut rester plus longtemps dans cette forteresse Saint-Charles où il s'est retranché avec ses 400 hommes ainsi que des volontaires paysans et nègres marrons. Une nuit, sur le coup de trois heures du matin, trompant la vigilance des assaillants épuisés, le groupe s'évanouit dans une épaisse végétation, leurs bruits de pas étouffés par le ruissellement d'une rivière proche.

Ignace prend la direction de Pointe-à-Pitre avec une centaine d'hommes. Sa mission : rameuter des forces pour repousser l'offensive française. Car à mesure que les gens apprennent que les Blancs veulent rétablir l'esclavage, des communes se soulèvent, des partisans cherchent à rejoindre les rebelles, d'autres tentent de harceler les renforts attendus en vue de retarder la jonction avec le camp des insurgés. L'aventure d'Ignace s'arrêtera le 25 mai 1802 dans les faubourgs de Pointe-à-Pitre. Pris au piège sur un lieu non protégé, il sera bombardé avec ses compagnons par la colonne française lancée à ses trousses. 675 cadavres d'hommes et de femmes réduits en charpie seront retirés de ce lieu de martyre et la tête d'Ignace exposée sur un piquet en place de la Victoire, tandis que 250 prisonniers seront publiquement passés par les armes.

Au bout de cinq jours d'attente, Delgrès, retranché dans un manoir fortifié du Matouba, dans la zone du volcan de la Soufrière, comprend que la stratégie d'Ignace a échoué. Richepance, informé de la mort du rebelle qui pouvait constituer une menace pour ses arrières, lance ses 1 800 soldats à l'assaut de la colline boisée occupée par les insurgés. Le chef des combattants de la liberté rassemble alors ses gens, peut-être cinq cents personnes, et demande à ceux qui souhaitent se retirer de le faire maintenant pour ne pas prendre de risques. Trois cents irréductibles lui font un rempart de leur corps. Il fait miner l'habitation et se porte avec un groupe d'hommes au devant de l'ennemi afin de ralentir sa marche. Une fusillade éclate, intense. Delgrès est blessé au genou. Les résistants seront bientôt cernés. Ils remontent au manoir. C'est là qu'ils attendront leurs ennemis pour un dernier face à face.

Dès que les Français apparaissent à la barrière de caféiers qui borde le domaine, ils sont accueillis par une grêlée de plombs. Tout autour de l'habitation, de pauvres Nègres se battent pour une cause qu'ils savent perdue. Juste pour leur dignité d'hommes et de femmes libres. Sous la terrasse, des barils ont été camouflés. Une traînée de poudre serpente discrètement jusqu'au rez-dechaussée du bâtiment, passe sous la lourde porte fermée et s'arrête en un petit monticule entre Delgrès et son aide de camp, assis sur un canapé. Ils ont chacun un réchaud allumé à leur côté. Les trois cents martyrs se tiennent la main, les femmes serrant leurs enfants tout contre elles. Une dernière clameur :« La mort plutôt que l'esclavage !», puis c'est le silence. Lorsque, ce 28 mai 1802 à trois heures et demie de l'après-midi, l'avant-garde française franchit enfin la demeure, baïonnettes en joue, une effroyable explosion retentit. Dans un grondement d'éruptions rougeoyantes, des corps blancs et noirs volettent dans les airs et retombent épars sur des décombres de murs, telles de grosses volailles démembrées.Sous les cadavres déchiquetés, Solitude, blessée, a miraculeusement survécu à l'hécatombe avec une poignée de résistants. Sa grossesse lui évite la corde, mais pour quelques mois seulement... Car la répression qui s'abat sur la population antillaise entraîne l'île dans un tourbillon sanglant. Pendant près d'un an, tous ceux qui ont sympathisé avec la rébellion sont impitoyablement traqués, condamnés par une commission militaire et mis à pourrir quarante-huit heures sur la potence de leur pendaison, fusillés par dizaines sur les plages, jetés vivants dans des bûchers en place publique. On estime à environ 10 000 le nombre de victimes de l'insurrection et de la répression, y compris les déportés et ceux qui furent exécutés pour avoir refusé de reprendre leur condition d'esclave.

Dans la même semaine, en effet, les citoyens noirs de Ia Guadeloupe redevenaient esclaves et étaient réincorporés dans biens de leurs anciens maîtres ou, si ces derniers n'étaient pas identifiés, revendus à des esclavagistes au profit des pouvoirs publics.

Le 11 juin 1802, la combattante Marthe-Rose, femme de Delgrès, est transportée au bourreau sur un brancard. S'étant fracturé la jambe lors de la fuite nocturne vers Matouba et ne pouvant marcher faute de soins, elle avait été retrouvée dans son refuge et condamnée à la pendaison. Le 19 novembre, c'est au tour de la mulâtresse Solitude de monter sur l'échafaud. Elle qui s'était battue pour la liberté laisse un enfant à l'esclavage : le nouveau-né dont elle a accouché la veille. La foule qui l'accompagne vers la potence est immense et silencieuse. Mais elle comprend tout dans leurs regards. Ne pas montrer même une larme furtive, de crainte d'être taxé de rebelle. Courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça. Ce sera en 1848. La deuxième abolition de l'esclavage.

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13:40 Écrit par Marc dans Serbin, Sylvia | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sylvia serbin, litterature francaise, diaspora noire, histoire, essais historiques, afrique | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!