mercredi, 21 mai 2008

La réfutation majeure - Pierre Senges - 2004

bibliotheca la refutation majeure

En 1492, Christophe Colomb, à la solde des Espagnols, découvre un nouveau chemin vers les Indes en passant par l’Ouest. Peu après Amerigo Vespucci constate que les terres découvertes par Colomb ne sont guère les Indes mais un tout nouveau continent dont personne ne connaissait l’existence. Du moins c’est ce que les Espagnols veulent bien faire croire au monde. Un nouveau continent a-t-il réellement été découvert ou a-t-il simplement été inventé. Entre 1517 et 1525 apparaît Refutatio major, texte anonyme faussement attribué à Antonio de Guevara, qui dénonce cette immense farce qu’est la découverte du Nouveau Monde et le complot espagnol qui la maintient. Car rien n’est vrai ! Un Nouveau Monde dont personne ne connaissait l’existence, cela ne peut avoir de sens. Les preuves que les Espagnols ne sont que des supercheries. Et le tout n’a pour but que de conforter la monarchie en son pouvoir.

Qui serait assez crédule pour donner foi aux allégations mensongères et totalement fantaisistes de ceux qui ont découvert le prétendu Nouveau Monde ? C’est le message que cherche à passer l’auteur de la Réfutation majeure à ses contemporains du XVIème siècle.
En 2004 l’écrivain français Pierre Senges en fait une traduction suivie d’une enquête en vue de découvrir l’auteur réel de ce texte.
Ecrit sous forme épistolaire comme une lettre adressée au roi, le texte démontre dans une certaine logique qu’il n’y a aucun Nouveau Monde. Page par page l’auteur de la réfutation remet en cause tous les faits et cela en général de façon plutôt crédible. Les arguments mis en avant touchent à la fois les domaines de la géographie, de la politique, de la science et de la philosophie. Même le lecteur d’aujourd’hui se met parfois à douter des faits avant de se reprendre en regard des connaissances d’aujourd’hui. Le tout
Le tout est très plaisant à lire malgré certaines difficultés d’ordre philosophique ou historique. De plus l’enquête faite par Pierre Senges sur l’attribution du texte à son véritable auteur, même si très factuelle, est tout à fait passionnante. Car si ce texte est souvent attribué à Antonio de Guevara, celui-ci est loin d’être le seul susceptible d’avoir écrit ce texte, et parmi les autres suspects on en trouve des plus étonnants.

En bref La réfutation majeure est un livre exceptionnel sur la vérité historique, un magnifique exemple de théorie de complot d’une autre époque et qui donc retrouve écho de nos jours.

A découvrir !

Divers extrait :

Trompé par tant de fables passant pour des promesses, et par cette fausse monnaie qu’après ma mort on jettera dans ma tombe en guise de terre, je n’ai plus comme recours que la solitude et l’exposé des faits, l’un et l’autre si exacts. La solitude, ce serait cette chambre, ou le reflet de mon visage dans une glace, ou bien encore mon seul pouvoir; l’exposé des faits est ce présent livre, que j’abandonne mais que je voudrais semblable à une piqûre d’épingle.

J’ai été pourtant l’un des premiers à accepter l’idée d’une terre nouvelle, située à l’ouest, même réduite, même pauvre, même si elle devait pour l’éternité n’être que la proie des mouettes acharnées sur un tas d’ordures; cette acceptation était une forme d’enthousiasme et la preuve d’un reliquat de jeunesse dans mon corps de vieil hibou. J’ai souscrit aux premières paroles des navigateurs, à peine avaient-ils posé le pied sur le sol espagnol et retiré leurs chapeaux devant leurs souverains. Ils parlaient d’îles et de montagnes; j’ai entendu leurs témoignages prononcés dans un mélange de naïveté et de solennité (c’est-à-dire d’une voix mal assurée) comme, je crois, j’aurais écouté la levée d’une sentence ou, de la bouche d’un juge monolithique, la commutation d’une peine de mort en peine d’exil.



Nonobstant les complots qui ont suivi, se suivent encore, nonobstant les amples calculs, je me suis demandé si la cause de l’invention n’était pas un malentendu. Je crois pouvoir poser à l’origine de ce qui nous tourmente à présent un petit livre, imprimé à Venise lui aussi comme ils semblent tous l’être aujourd’hui, la ville s’enfonçant un peu plus à chaque coup de presse. Un livre qui est le premier à parler de terre nouvelle, de continent vierge, d’îles inutiles, de découvertes, d’Ante Illa, d’Eldorado bien évidemment et de quelques autres créatures dont les noms depuis sont récités sans cesse (ce à quoi je me résigne moi-même volontiers parce qu’il n’est pas mauvais de temps à autre de prononcer des mots inouïs, pour notre convalescence). Le livre, de la taille des plus petits missels in-16 (pour dire la vérité assez médiocrement conçu), même s’il semble parler de voyages et de longs cours, et désigne l’ouest sans ambiguïtés, et le couchant où l’or et le feu se conjuguent sous l’effet de la chaleur, même s’il parle de fleuve charriant des étincelles de lumière, s’il parle de périple, d’initiation, de tempêtes et d’ébullitions, s’il imagine ou promet des territoires inconnus, invisités, s’il lui arrive de prévoir la transformation subie par des créatures blanches au contact de créatures noires et de créatures rouges, s’il lui arrive aussi d’évoquer la face cachée du monde et des fortunes latentes infiniment supérieures aux épiceries du Portugal (un bâton de cannelle ne vaut rien en comparaison du vif-argent), ce livre médiocre contrairement aux apparences n’est pas le journal d’un marin, c’est un traité d’alchimie, comme il s’en produit beaucoup trop de nos jours dans la lignée des œuvres de Pierre Vicot et de Basile Valentin, un livre auquel on a pu souhaiter une bonne fortune, au moins éditoriale: faute de distiller l’or potable, il a fait couler beaucoup d’encre.



L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus: je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne: de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.



S’il me fallait confier mon texte à l’eau, par mélancolie ou goût dépravé du risque, ou parce que je ne pourrais faire autrement, ou parce que des tempêtes me menacent (mais toujours avec cette prudence exacerbée dont font preuve certains lapidaires, bâtissant une forteresse autour d’un seul caillou), s’il m’arrivait par sagesse d’associer l’immortalité de mon texte à sa disparition, l’un étant le garant de l’autre, j’agirais comme Cristobald Colomb. On dit que l’amiral a enveloppé le récit de sa découverte dans de la toile cirée, prise dans un pain de cire, le tout scellé dans un baril qu’il aurait jeté à la mer ou fixé au moyen d’une très longue corde à la proue de son navire: en cas de naufrage, bateau et hommes et richesses par le fond, le récit continue à danser à la surface, pour les curieux, de passage, égarés là.

Des curieux égarés, en aucun cas des grammairiens: je crains, comme des petits démons en l’absence de vrai diable, des commentateurs et les analystes venus du Latran ou s’exprimant depuis Cordoue, les créatures riches d’un bagage théorique semblable à une trousse de thanatopracteur. Je redoute un baume de commentaire autour du cadavre de mon livre, surtout si le commentaire est avisé, s’il est imparable, jamais inquiet, s’il avance comme une lame; j’évite tous ceux qui comprennent puis expliquent, et paraissent ainsi distribuer une manne venant du plus profond d’eux-mêmes; je redoute leur air de saints généreux et bienfaiteurs, le long des couloirs d’Alcalá, amoureux d’une humanité qu’ils tiennent à leurs genoux; je les redoute et je m’en méfie non comme du diable mais comme d’un charlatan convaincu d’être le diable car il occupe sa place vacante avec un zèle excessif, c’était prévisible; je redoute ces êtres vivant dans l’harmonie de la recension et de la synthèse, car dans leur profonde compréhension se devine un instinct carcéral; j’exorcise l’équanimité, comme l’harmonie de la réussite; je relègue aux confins de mon empire, si j’en ai un, ces créatures ayant renoncé à toute inquiétude; je maudis ceux à qui rien n’échappe et qui, une fois tournée la dernière page d’un livre, sont convaincus d’avoir fait ce qu’il y avait à faire, jouissent de cette tautologie comme du devoir accompli.

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