mercredi, 28 décembre 2005

La Croisade des enfants - Marcel Schwob - 1896

Curieux petit livre, d'une trentaine de pages à peine, que je viens de découvrir d'un auteur que je ne connaissais pas. Nous est décrit ici la Croisade des enfants qui prit naissance en 1212 peu avant la 5e Croisade (1219), entre Paques et Pentecôte, dans la région de Cologne en Allemagne. L'Histoire nous conte que des milliers de jeunes pèlerins français et allemands, rassemblés par de jeunes prophètes se disant élus de Dieu, partent pour la Terre Sainte et Jérusalem pour y trouver Dieu. Un brasseur de Cologne aurait déclaré avoir eu la vision d’un ange l’appelant à délivrer le Saint-Sépulcre des musulmans. Des milliers de personnes répondent à cet appel prétendument divin et se mettent spontanément en marche vers Jérusalem. Les pèlerins se dirigent vers l’Alsace, franchissent les Alpes en Autriche et gagnent Gênes, où le mouvement se disperse rapidement. Quelques-uns embarquent néanmoins pour la Terre sainte. Une minorité revient finalement en Allemagne. Ces mouvements ont suscité la méfiance des autorités tant laïques que cléricales.

La Légende de la Croisade des enfants, qui est relatée dans le livre de Marcel Schwob, s'est constituée vers 1250-1252. On y parle d'un rassemblement de jeunes venus de toute l'Allemagne et de toute la France, autour d'un jeune prophète. Il y est narrée cette expédition jusqu'en Terre Sainte, pour laquelle Dieu fendera les eaux de la Méditerranée, tel la Mer Rouge pour Moïse, leur permettant de traverser et de rejoindre Jérusalem et le Saint-Sépulcre à pied sec. Mais ils seront, pour la plupart, massacrés avant même de pouvoir embarquer. Le reste sera détourné vers Alexandrie par des marchandss marseillais peu scrupuleux, afin d'être vendus comme esclaves.

Le mérite de Marcel Schwob sera de nous conter cette histoire en se basant sur divers témoignages. Le récit est ainsi relaté de huit façons différentes et très subjectives raconté par les personnes suivantes: un clerc misérable (Goliard), un lépreux, le pape Innocent III, trois petits enfants, un autre clerc (François Longuejoue), Kalandar (le mendiant), la petite Allys et le pape Grégoire IX (neveu et successeur du pape Innocent III). De plus Marcel Schwob ne s'attarde pas trop sur les faits et détails historiques, mais se concentre uniquement le côté humain ou inhumain de cette expédition, mettant en valeur le côté absurde et grotesque des croisades et de toute cette époque. Le moins que je puisse dire, est que ces récits m'ont beaucoup marqués.

Ci-dessous se trouve un extrait de La Croisade des enfants de Marcel Schwob représentant le témoignage d'Innocent III sur la Croisade des enfants:


Récit du Pape Innocent III:

Loin de l’encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu dans cette chambre dédorée de mon palais. C’est ici que je viens penser à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon cœur s’élève et mon corps se roidit ; le scintillement du vin sacré emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses ; mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma fatigue terrestre. Ecce homo ! Car le Seigneur ne doit point entendre vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des bulles ; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne lui agréent ; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis. Ce n’est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J’aime mieux voir ton soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi ce visage pâle et ridé que je soulève à grand-peine hors des flots de la nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, comme les derniers jours de ma vie s’échappent.

Mon Dieu ! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse, pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très grands crimes. Nous pouvons leur donner l’absolution. Il y a de grandes hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir impitoyablement. À cette heure où je m’agenouille, blanc, dans cette cellule blanche dédorée, je souffre d’une forte angoisse, Seigneur, ne sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton Sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n’a point su le leur reprendre. Personne n’a dirigé ta croix vers la Terre sainte ; mais nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je m’accuse et je frappe ma poitrine : je suis trop faible et trop vieux.

Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs m’ont apporté d’étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et d’Allemagne jusqu’aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel. Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n’ont point à manger ; ils n’ont point d’armes ; ils sont incapables et ils nous font honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs les ont interrogés. Ils répondent qu’ils vont à Jérusalem pour conquérir la Terre sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu’ils ne pourraient traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages, s’efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de courtisanes. C’est grand-pitié. Seigneur, tous ces innocents seront livrés aux naufrages et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le Soudan de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne s’emparent de leurs corps pour les vendre.

Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la religion. Cette croisade des enfants n’est point une œuvre pie. Elle ne pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les porcs sur la montagne. Le Malin s’empare volontiers des enfants, Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d’un preneur de rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent noyés dans la rivière de Weser ; les autres, qu’il les enferma dans le flanc d’une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers les supplices de ceux qui n’ont point notre foi. Seigneur, vous savez qu’il n’est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu’elle parut dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous ordonnâtes qu’elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs. Ces petits prophètes ébranleront l’édifice de votre Église. Il faut le leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce qu’ils font ? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu’il y ait sous Innocent un nouveau massacre des Innocents.

Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t’avoir demandé conseil sous la tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n’est plus celle des tout petits. L’or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche aussi, et mon cœur desséché est pur. J’ai dit selon ta règle. Il y a des crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse : peut-être qu’il ne faut ni punir ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos résolutions. Je n’ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un miracle ? Quel signe leur as-tu donné ? Les temps sont-ils venus ? Veux-tu qu’un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes petits enfants candides ? Sept mille ! Bien que leur foi soit ignorante, puniras-tu l’ignorance de sept mille innocents ? Moi aussi, je suis Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon extrême vieillesse. Les longues années m’ont appris que ce troupeau d’enfants ne peut pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle ? Ma cellule reste paisible, comme en d’autres méditations. Je sais qu’il n’est point besoin de t’implorer, pour que tu te manifestes ; mais moi, du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas.