dimanche, 31 août 2008

Abysses (Der Schwarm) - Frank Schätzing - 2004

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Plus rien ne semble aller, les catastrophes s'accumulent de partout dans le monde : des bancs de méduses extrêmement toxiques envahissent les plages de l’Europe, des millions de vers étranges s’agglutinent au large de la Norvège, des baleines et orques attaquent les touristes sur la côte canadienne, des crabes toxiques enhaissent la terre à plusieurs endroits, ... et cela jusqu'à un immense tsunami qui ravage une bonne partie de l'Europe. C'est un peu comme si la mer se révoltait. Et lorsque la nature devient violente c'est l'humanié toute entière qui est menacée. Mais qui est à l'origine de ce cataclysme et comment faire pour l'arrêter.
Des scientifiques du monde entier sont vite réunis sur une base militaire américaine afin de comprendre ce qui se passe, et trouver des solutions pour sauver l'humanité.

Abysses de l'écrivain allemand Frank Schätzing est un excellent thriller écologique, à deux pas du genre de la science-fiction, qui depuis sa parution en 2004 a connu un succès commercial à travers le monde entier. En près de 900 pages, Frank Schätzing livre ici un roman doté d'une documententation hors norme sur l'évolution de la faune marine et qui passionne d'un bout à l'autre. L'intrigue est solide, bien montée, et toujours prenante. La mer devient un personnage à part entière au fil des pages et le lecteur suit avecbeaucoup d'intérêt son évolution ainsi que les conséquences de cette évolution sur l'être humain. D'autre part il suit le parcours d'une multitude de scientifiques aux prises avec la survie de l'humanité et qui doit en même temps se battre contre des ennemis bien plus humains que ceux venus des fonds des océans. Et si ce danger des fonds des mers semblent plus sortir du domaine de la science-fiction, Frank Schätzing lui donne cependant une véritable crédibilité. Mais outre la parfaite documentation et l'habile intrigue données au roman, on ressent une volonté réelle de l'auteur éveiller les consciences sur le drame écologique qui est en train de se produire actuellement tout en donnant une réflexion plus profonde sur la place de l'être humain dans son environnement.

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Extrait : premières pages

14 janvier

À Huanchaco, sur la côte péruvienne

C'est en ce mercredi que se scella le destin de Juan Narciso Ucañian, mais le monde n'en fut pas informé.

Quelques semaines plus tard, l'information fut diffusée sur une vaste échelle, mais le nom d'Ucañian ne fut jamais prononcé. Car des noms, alors, il y en avait trop, et il faisait simplement partie du lot. S'il avait été possible de l'interroger immédiatement après et de lui demander ce qui s'était passé à l'aube de ce mercredi, la similitude avec des événements qui s'étaient produits au même moment tout autour du globe aurait sauté aux yeux. Et sans doute son avis, parce qu'il émanait d'un simple pêcheur, aurait-il mis en évidence une série de corrélations complexes qui ne sont devenues apparentes que plus tard. Mais Juan Narciso Ucañian ne dit mot, et le Pacifique, au large de Huanchaco, dans le nord du Pérou, ne révéla rien, lui non plus. Ucañian resta muet, comme les poissons qu'il avait pêchés toute sa vie durant. Lorsque, finalement, on le retrouva dans une statistique, l'affaire était déjà passée au stade supérieur et les détails le concernant personnellement ne présentaient plus qu'un intérêt mineur.

De la même manière, avant cette date fatidique du 14 janvier, il ne se serait trouvé personne pour lui accorder la moindre importance ou défendre ses intérêts.

Cette indifférence à son égard n'aurait pas étonné Ucañian.

Il ne se réjouissait pas du tout de l'évolution qui s'était opérée. Au fil du temps, le village de Huanchaco avait gagné ses galons de plage paradisiaque et était devenu un haut lieu du tourisme international. Les étrangers affluaient, enchantés par cet endroit où les autochtones sortaient en mer sur d'archaïques barques en jonc, mais lui, ça lui faisait une belle jambe. Ce qui était vraiment archaïque, c'était que certains continuent encore à sortir. Car la majeure partie de ses concitoyens gagnaient leur vie sur les chalutiers-usines et dans les usines de farine et d'huile de poisson, grâce auxquels le Pérou, en dépit de la raréfaction dudit poisson, continuait à figurer en tête des pays producteurs de pêche, avec le Chili, la Russie, les Etats-Unis et les grands pays asiatiques. En dépit d'El Niñio, Huanchaco s'étendait de tous côtés, les hôtels étaient à touche-touche, les dernières réserves de la nature étaient pillées sans vergogne. Tout le monde se débrouillait pour en tirer profit d'une façon ou d'une autre. Tout le monde, sauf Ucañian, à qui il ne restait pratiquement plus que sa petite barque si pittoresque, un caballito, un « petit cheval », nom qui leur avait été donné autrefois par les conquistadores, charmés. Mais, tel que c'était parti, les caballitos allaient bientôt disparaître à leur tour.

Le millénaire commençant avait visiblement décidé de se séparer d'Ucañian et de ses semblables.

Il ne savait plus où il en était. D'un côté, il avait le sentiment d'être puni. Par El Niñio, qui visitait le Pérou depuis la nuit des temps et dont il n'était pas responsable. Par les écologistes, qui dans leurs congrès discutaient surexploitation des océans et réduction des quotas, au point qu'on voyait littéralement les yeux accusateurs de ces politiciens se tourner vers les patrons de pêche, pour s'apercevoir soudain que c'était leur propre image qui leur était renvoyée comme par un miroir. Ensuite, leurs regards allaient se poser sur Ucañian, qui n'était pas plus responsable du désastre écologique que d'El Niñio. Ce n'était pas lui qui avait demandé la présence des usines flottantes, ni celle des chalutiers japonais et coréens tapis dans la zone des deux cents milles en attendant de pouvoir se ruer sur le poisson local. Ucañian n'était responsable de rien de tout cela, mais il finissait par en douter lui-même, commençait à se sentir vaguement coupable. Comme si c'était lui qui remontait de la mer les thons et les maquereaux par millions de tonnes.

Il avait vingt-huit ans et il était l'un des derniers de son espèce.

Ses cinq frères aînés travaillaient à Lima. Ils le prenaient pour un demeuré parce qu'il acceptait de sortir en mer, à bord d'une barque qui était pour ainsi dire l'ancêtre de la planche à voile, et d'attendre dans les eaux désertées de la côte que les bonites et les maquereaux veuillent bien mordre. Ils lui répétaient que c'était inutile, qu'on ne pouvait pas redonner du souffle aux morts. Or, c'était du souffle de son père qu'il s'agissait, son père qui, malgré ses soixante-dix ans tout proches, avait continué à sortir tous les jours. Sauf que depuis quelques semaines, c'était fini. Maintenant, le vieil Ucañian ne sortait plus. Il restait couché, avec une toux bizarre et des taches sur la figure, et il était en train de perdre la tête. Et Juan Narciso se cramponnait à l'idée qu'il pourrait garder le vieil homme en vie tant qu'il continuerait à maintenir la tradition.

Mille ans auparavant, bien avant l'arrivée des Espagnols, les ancêtres d'Ucañian, les Yunga et les Moche, utilisaient déjà ces barques en jonc. Ils peuplaient la côte tout du long, du Nord au Sud, jusqu'à la région de la ville actuelle de Pisco, et livraient leur poisson à la puissante métropole de Chan Chan. À l'époque, la région était riche en wachaques, des marais proches de la côte, alimentés par des sources d'eau douce souterraines. C'était là que poussaient en quantité les roseaux avec lesquels Ucañian et les survivants de son peuple continuaient à fabriquer leurs caballitos, exactement comme le faisaient les anciens. Pour construire un caballito, il fallait de l'adresse et la paix de l'âme. Le résultat était exceptionnel. Longue de trois à quatre mètres, avec une proue pointue qui s'arrondissait en montant très haut, légère comme une plume, cette barque de roseaux tressés était pratiquement insubmersible. Dans les temps anciens, c'était par milliers qu'elles fendaient les flots en sillonnant cette côte appelée « le Poisson d'Or » car, même les mauvais jours, on rentrait chargé d'un butin plus important que celui qu'Ucañian et ses pareils osaient à peine imaginer, à présent, dans leurs rêves les plus fous.

Mais les marais disparurent, et avec eux les joncs.

Au moins, El Niñio était prévisible. Tous les ans, autour de Noël, le courant de Humboldt, un courant d'ordinaire froid, était réchauffé par les alizés, appauvrissant la chaîne alimentaire, et les maquereaux, les bonites et les sardines restaient absents parce qu'ils ne trouvaient pas de quoi se nourrir. C'est pour cette raison que les ancêtres d'Ucañian avaient donné à ce phénomène le nom d' « El Niñio », autrement dit « l'Enfant Jésus ». Parfois l'Enfant Jésus se contentait de chambouler un peu la nature, mais, tous les quatre ou cinq ans, il faisait fondre le châtiment du Ciel sur les pauvres humains, comme s'il voulait les rayer de la surface terrestre. Tornades, pluies diluviennes et torrents de boue emportaient les gens par centaines. ElNiñio venait, puis repartait, c'était comme ça depuis toujours. Si on n'allait pas jusqu'à faire ami-ami, on s'en accommodait, plus ou moins. Mais, depuis que les trésors du Pacifique échouaient dans des chaluts aux ouvertures assez larges pour y faire entrer une dizaine d'avions gros porteurs côte à côte, il n'y avait plus rien à faire, la prière elle-même ne servait plus à rien.

C'est peut-être vrai, pensa Ucañian dans son caballito bercé par la houle, peut-être que je suis bête. Je suis bête et c'est de ma faute. C'est de notre faute à tous, parce que nous nous sommes acoquinés avec un saint patron chrétien qui ne fait rien contre ElNiñio, ni contre les sociétés de pêche, ni contre les accords gouvernementaux. Avant, nous avions des chamans, au Pérou.

Ucañian connaissait par des récits les découvertes faites par les archéologues dans les temples précolombiens près de la ville de Trujillo, juste derrière le Temple de la Lune. Ils avaient trouvé quatre-vingt-dix squelettes allongés, des hommes, des femmes et des enfants, la plupart poignardés. En 560, dans une tentative désespérée d'arrêter la montée des eaux, les grands prêtres avaient sacrifié la vie de quatre-vingt-dix victimes, et El Niñio était parti.

Qui fallait-il sacrifier pour interrompre la surexploitation de l'océan ?

Ucañian frissonna devant ses propres pensées. Il était bon chrétien. Il aimait le Christ et il aimait aussi san Pedro, le saint patron des pêcheurs. Jamais il n'avait laissé passer une fête de san Pedro, quand on transportait sa statue de bois de village en village à bord d'une barque, sans y participer avec ferveur. Et pourtant... Le matin, ils se précipitaient tous à l'église, mais c'était la nuit que brûlait la véritable ardeur. La nuit, sans retenue, on s'adonnait au chamanisme.

Mais y avait-il un dieu capable de venir à leur secours si l'Enfant Jésus lui-même affirmait qu'il n'avait rien à voir avec le nouveau fléau qui s'était abattu sur les pêcheurs, que son influence se limitait aux dérèglements des forces de la nature et que, pour le reste, il convenait de s'adresser aux politiciens et aux lobbies.

Ucañian leva la tête vers le ciel et cligna des yeux.

La journée s'annonçait belle.

Bien loin de la tourmente d'El Niñio, le nord-ouest du Pérou offrait pour l'instant une image idyllique. Depuis des jours entiers, le ciel était bleu et pur. À cette heure matinale, les surfeurs étaient encore au lit. Il y avait une bonne demi-heure, dès avant le lever du soleil, qu'Ucañian était sorti en compagnie d'une dizaine de pêcheurs, fendant les vagues qui roulaient doucement à leur rencontre. À présent, le soleil montait lentement derrière la brume des montagnes et plongeait la mer dans une lumière pastel. L'immensité infinie, qui, l'instant précédent, était encore couleur d'argent, se teintait de bleu tendre. On devinait à l'horizon les silhouettes de quelques énormes cargos qui avaient mis le cap sur Lima.

Ucañian, indifférent à la beauté du jour naissant, attrapa son calcal derrière lui. C'était le traditionnel filet rouge des pêcheurs en caballito, long de plusieurs mètres et sur lequel était accrochée toute une série d'hameçons de différentes tailles.

Assis sur ses talons dans sa petite embarcation de jonc, le dos bien droit, il inspecta les mailles fines d'un œil critique. On ne pouvait pas s'asseoir à l'intérieur d'un caballito, mais, en revanche, une place généreuse était prévue à l'avant pour le matériel et le filet. La pagaie fabriquée dans un bambou de canne de Guayaquil coupé en deux, comme personne n'en utilisait plus au Pérou, était posée en travers devant lui. Elle appartenait à son père. Il l'avait prise pour que le vieil homme puisse sentir la force avec laquelle lui, son fils, l'enfonçait dans l'eau. Depuis sa maladie, Juan posait la pagaie contre son flanc, et sa main droite par-dessus, afin qu'il la sente - la perpétuation de la tradition, le sens de sa vie.

Il espérait que son père reconnaissait ce qu'il touchait ainsi. Car son fils, il ne le reconnaissait plus.

Ucañian acheva l'inspection du calcal. Il l'avait déjà vérifié à terre, mais les filets étaient une chose précieuse et on ne leur accordait jamais trop d'attention. La perte d'un filet signait votre fin. Ucañian pouvait bien se trouver du côté des perdants dans la partie pipée où se jouaient les dernières ressources du Pacifique, il n'avait pas l'intention de s'abandonner à la moindre négligence, pas plus que de se mettre à boire. Rien ne lui était plus insupportable que la vue de ceux qui avaient perdu l'espoir, qui laissaient pourrir leurs barques et leurs filets. Il savait que si son miroir devait un jour lui renvoyer une image pareille, ça le tuerait.

Il scruta les environs. Le territoire de pêche de la petite flotte des caballitos qui fendaient les flots comme lui, à un bon kilomètre de la plage, s'étendait loin de part et d'autre. Aujourd'hui, les «petits chevaux » ne dansaient pas au gré des vagues comme d'habitude. Il n'y avait que très peu de houle. Les pêcheurs allaient passer les prochaines heures à attendre, patiemment, presque avec fatalisme. À présent, des barques en bois plus grandes s'étaient jointes à eux, un chalutier passa, cap au large.

Indécis, Ucañian regarda ses compagnons, hommes et femmes, jeter à l'eau leurs calcals les uns après les autres en prenant bien soin de les amarrer à leur barque. Des bouées rondes, rouges et brillantes, apparurent bientôt à la surface de l'eau. C'était le moment d'y aller à son tour, mais Ucañian, songeant aux jours précédents, n'arrivait pas à se décider.

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Voir également :
- Tod und Teufel - Frank Schätzing (1996), présentation

lundi, 07 novembre 2005

Tod und Teufel - Frank Schätzing - 1996

Cologne en l'an 1260, Jacop le Renard, un jeune vouyou des rues est témoin malgré lui du meurtre, par le diable selon lui, de l'architecte et constructeur de la nouvelle cathédrale. Il s'enfuit, sachant bien que cette affaire ne le regarde point, mais chacun, à qui il raconte son histoire, meurt assassiné dans les moments qui suivent.

Polar, thriller, roman historique, tout à la fois. Le roman tourne autour de cette crime où vont s'entremêler les complots menés par les patriciens, les intrigues des religieux, et même d'anciens chavaliers croisés vont s'en mêler; et tout cela dans la Cologne médiévale, avide de pouvoir, empreinte de superstition et de mysticisme, la plus puissante ville commerciale et économique de l'Empire. Tout est écrit avec très grande efficacité dans le même style que n'importe quel polar, cependant Schätzing réussit à parfaitement intégrer l'Histoire de sa ville, Cologne, dans ce roman, qui en devient donc un très bon roman historique, qui nous fait réellement renaître la Domstadt d'antan.
Le livre fut un immense best-seller en Allemagne, cependant je ne pense pas qu'il soit déjà traduit en français.
Citons encore que Frank Schätzing, dont Tod und Teufel était son premier roman, situe la plupart de ses romans empreints d'histoire à Cologne.

Voir également :
- Abysses (Der Schwarm) - Frank Schätzing (2004), présentation et extrait