lundi, 20 octobre 2008

Le village de l'Allemand, ou le journal des frères Schiller - Boualem Sansal - 2008

bibliotheca le village de l allemand

"Tu n’avais pas le droit de vivre, tu n’avais pas le droit de nous donner la vie, cette vie, je n’en veux pas, elle est un cauchemar, une honte indélébile. Tu n’avais pas le droit de fuir, papa. Je dois assumer à ta place, je vais payer pour toi, papa."

Rachel (pour Rachid-Helmut) et Malrich (pour Malek-Ulrich) Schiller, deux frères nés de l’union d’une Algérienne et d’un Allemand, Hans Schiller, dans un hameau du côté de Sétif. Ils habitent aujourd'hui en France, où ils ont été élevés par un oncle immigré dans une cité de la banlieue parisienne, alors que leurs parents sont restés en Algérie. En 1994 les parents sont massacrés avec d'autres villageois lors d'un égorgement collectif par un groupe armé islamiste.
Rachel, le plus intégré et le plus responsable des deux frères, marié à une française, Ophélie, décide de partir en Algérie pour se recueillir sur la tombe de ses parents. Mais il découvre peu à peu qu’un certain nombre de mystères entourent le passé de son père, ce mystérieux allemand qui en 1962 s'installa dans un village perdu d'Algérie pour ne plus jamais le quitter. Dans une petite valise contenant des archives familiales collectées par son père, Rachel découvre l'affreuse vérité:  
Hans Schiller était un gradé nazi, ayant fui après 1945, via la Turquie et l'Égypte, la responsabilité de ses crimes à l'encontre des juifs d'Europe, pour se fondre dans la guerre de libération algérienne. Auréolé par sa condition de moudjahid, il avait épousé la fille du cheikh du village et, héritant de ce titre à la mort de son beau-père, avait fait merveille grâce à son sens de l'organisation. Une intégration parfaitement réussie, en somme, qui n’était pourtant qu’un odieux camouflage.Ces archives qu'il rapporte ne France signeront sa fin. Au fil de ses découvertes il s'abîme dans l'horreur nazie, pour finalement suivre l'itinéraire que son  père aurait dû suivre à travers l'Europe avant de se perdre à jamais au fin fond de l'Algérie. ne pouvant supporter la faute de son père, il finit par se suicider.
Après la mort de Rachel, Malrich, jusque là insoucieux de toutes choses de la société, récupère le journal de son frère à peine décédé. Lui aussi va se mettre sur les traces de son père et sur celles de son frère afin de comprendre toute cette horreur. Alors que ces révélations sur le passé nazi des Schiller ont abattues Rachel, Malrich va en sortir grandi, et saura même utiliser ses découvertes dans un combat bien plus actuel, mais tout aussi semblable, celui contre la montée de l'islamisme dans sa banlieue de Paris et qu'il identifie à des SS en marche.

Dans l'excellent roman Le village de l'Allemand, ou le journal des frères Schiller de l'écrivain algérien Boualem Sansal le lecteur est confronté à destins de deux frères issus d'un mariage mixte qui les relie par les générations à la fois à l'horreur des exterminations du régime nazi, et à celle plus actuelle, des massacres islamistes de l'Algérie des années 1990. Le récit est composé de passages entremêlés issus des journaux intimes des deux frères: au journal de Rachel, sérieux et accablé par la faute de son père, se mêle celui de Malrich, moins sage et plus révolté. L'un, Rachel le mari d’Ophélie (référence au Hamlet de Shakespeare) s’interroge et intellectualise beaucoup, l'autre est très pertinent.
Et conformes à leurs tempéraments, les deux frères vont réagir de façon diamétralement opposée face aux terribles découvertes qu'ils font. Ce récit à deux voix serait selon l'auteur adapté d'un fait réel, disant lui-même dans le magazine Lire: «Ce village existe vraiment, je l'ai découvert par hasard, au début des années 1980, lors d'un déplacement professionnel: un village très charmant, très propre, contrastant avec les localités poussiéreuses de la région. J'ai vite appris que c'était le fait de l'Allemand qui le "gouvernait", un ancien officier SS devenu moudjahid et considéré comme un héros.»
Et comme souvent dans son œuvre Boualem Sansal par son récit s'attaque directement à son pays, ses années noires de la guerre civile de années 1990, victime d'un islamisme qu'il se permet de comparer au nazisme de l'Allemagne des années 1930 à 1940. Une parallèle est également faite entre la montée de cet intégrisme en Algérie et celui qui se fait dans les communautés maghrébines de France. Lui-même dira que «ceux qui ont conduit l'Algérie à la guerre civile ont eu recours aux mêmes méthodes que les nazis: parti unique, militarisation du pays, propagande à outrance, omniprésence de la police, délation, falsification de l'histoire, xénophobie, affirmation d'un complot ourdi par Israël et les Etats-Unis, etc. Dans les banlieues françaises, les islamistes imposent une façon de vivre et procèdent à un embrigadement qui fait penser aux camps de concentration.» Et par là il critique ce manque de travail de mémoire, notamment envers la Shoah, qui aurait pu ou dû empêcher les catastrophes des années 1990 et après. Or tout s'oublie, c'est d'ailleurs cela qui a permis ici à un cruel officier nazi de devenir un exemplaire citoyen algérien. Boualem Sansal va très loin dans ses idées, cela sent même la provocation et ce rapprochement intellectuel entre ces deux périodes risque de faire couler beaucoup d'encre. D'ailleurs le roman a vite été interdit en Algérie et Boualem Sansal ne s'est pas que fait des amis. Mais au-delà de cela le sujet principal reste toutefois  la question de la responsabilité intergénérationnelle, où l'on voit comment l'un des fils de l'Allemand décide de payer pour les crimes commis alors que l'autre essaie d'en tirer les leçons.

A noter cependant le travail assez médiocre de l'éditeur qui, dans cette édition originale, n'a pas cru bon de faire vérifier les nombreuses expressions allemandes citées dont plus de la moitié comportent des fautes graves.

Le village de l'Allemand, ou le journal des frères Schiller
, est un roman très poignant et souvent dérangeant.

A lire !

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14:09 Écrit par Marc dans Sansal, Boualem | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : islamisme, nazisme, algerie, litterature algerienne, romans de societe, boualem sansal | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!