dimanche, 08 février 2009

Knock ou le Triomphe de la médecine - Jules Romains - 1923

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"LE TAMBOUR - Quand j'ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici. Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille.

KNOCK - Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille.

LE TAMBOUR - Ça me gratouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi...

KNOCK - Est-ce que ça ne vous gratouille pas davantage quand vous avec mangé de la tête de veau à la vinaigrette ?

LE TAMBOUR - Je n'en mange jamais. Mais il me semble que si j'en mangeais, effectivement, çà me gratouillerait plus"

Pendant vingt-cinq ans qu'il est installé au village de Saint-Maurice, le Docteur Paraplaid n'a guère servi de médecin ni fait fortune, les maladies étant rares dans la région. Il revend ainsi son cabinet à un jeune médecin, Knock, pour s'installer en ville. Mais pour Knock les choses vont être différentes. Pour lui tout personne saine est un malade qui s'ignore, il suffit de lui trouver une maladie et un traitement adéquat et elle en sera même contente. Knock commence par donner des consultations gratuites afin d'insuffler l'idée de maladie à chacun et peu à peu Saint-Maurice entre dans un nouvel âge, celui de la médecine.

Knock ou le Triomphe de la médecine
du poète et écrivain français de l'Académie française Jules Romains est une comédie théâtrale écrite en 1923, qui ironise sur l'arrivée d'outre-atlantique d'un phénomène publicitaire plus intensif et qui commence à envahir l'Europe. Comble de l'ironie, Jules Romains s'imagine comment cette commercialisation à outrance pourrait s'en prendre au domaine de la santé... Jules Romains est évidemment bien loin de se douter de l'évolution commerciale que connaîtra la médecine au vingtième siècle et après. Et Knock est le parfait exemple de ce médecin qui est avant tout homme d'affaires, considérant tout patient comme un client à qui l'on se doit de toujours trouver quelque chose à vendre. Et au-delà de cela, la médecine devient un outil de pouvoir pour Knock qui tient d'une main de fer toute la population du village qui de par la peur de la maladie lui est totalement dévouée.
C'est ainsi que Jules Romains finalement dénonce le viol des consciences et l'asservissement des foules à l'heure de l'âge scientifique et commercial totalement déshumanisé.
Cette pièce a été représentée pour la première fois à Paris, à la Comédie des Champs-Elysées, le 15 décembre 1923, sous la direction de Jacques Hébertot, avec la mise en scène et les décors de Louis Jouvet qui interpréta également le rôle principal.

Knock ou le Triomphe de la médecine est aujourd'hui l'œuvre la plus célèbre de Jules Romains et surtout celle qui est le plus d'actualité.

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Extrait : Acte II, scene IV - Knock, la dame en noir.

KNOCK
Ah! voici les consultants. (A la cantonade.) Une douzaine, déjà? Prévenez les nouveaux arrivants qu'après onze heures et demie je ne puis plus rece voir personne, au moins en consultation gratuite. C'est vous qui êtes la première, madame? (Il fait entrer la dame en noir et referme la porte.) Vous êtes bien du canton?

LA DAME EN NOIR
Je suis de la commune.

KNOCK
De Saint-Maurice même?

LA DAME
J'habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.

KNOCK
Elle vous appartient?

LA DAME
Oui, à mon mari et à moi

KNOCK
Si vous l'exploitez vous-même, vous devez avoir beaucoup de travail?

LA DAME
Pensez, monsieur! dix-huit vaches, deux bceufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.

KNOCK
Diable! Vous n'avez pas de domestiques?

LA DAME
Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.

KNOCK
Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner?

LA DAME
Oh! non.

KNOCK
Et pourtant vous souffrez.

LA DAME
Ce n'est pas le mot. J'ai plutôt de la fatigue.

KNOCK
Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s'approche d'elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.

LA DAME
Non.

KNOCK
Vous êtes constipée.

LA DAME
Oui, assez.

KNOCK, il l'ausculte.
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle, étant petite?

LA DAME
Je ne me souviens pas.

KNOCK, il lui palpe et lui percute le dos, lui presse brusquement les reins.
Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant? Une espèce de courbature?

LA DAME
Oui, des fois.

KNOCK,il continue de I'ausculter.
Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.

LA DAME
Ça se peut bien.

KNOCK, très affirmatif.
C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C'est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.

LA DAME
Ah oui!

KNOCK
Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid?

LA DAME
Non, jamais.

KNOCK
Pourquoi ?

LA DAME
Il ne donnait pas de consultations gratuites.

Un silence.

KNOCK, la fait asseoir.
Vous vous rendez compte de votre état?

LA DAME
Non.

KNOCK,il s'assied en face d'elle.
Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie?

LA DAME
J'ai envie.

KNOCK
J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.

LA DAME
Ah! mon Dieu! Et pourquoi ça?

KNOCK
Parce qu'on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu'on traîne depuis quarante ans.

LA DAME
Depuis quarante ans?


KNOCK
Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.

LA DAME
Et combien que ça me coûterait?

KNOCK
Qu'est-ce que valent les veaux, actuellement?

LA DAME
Ca dépend des marchés et de la grosseur. Mais on ne peut guère en avoir de propres à moins de quatre ou cinq cents francs.

KNOCK
Et les cochons gras?

LA DAME
Il y en a qui font plus de mille.

KNOCK
Eh bien! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.

LA DAME
Ah! là! là! Près de trois mille francs? C'est une désolation, Jésus Marie!

KNOCK
Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous en empêche pas.


LA DAME
Oh! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. (Un silence.) Mais qu'est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça?


KNOCK, avec une grande courtoisie. Je vais vous l'expliquer en une minute au tableau noir. (Il va au tableau et commence un croquis.) Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n'est-ce pas? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Turck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez? Eh bien! quand vous êtes tombée de l'échelle, votre Turck et votre Clarke ont glissé en sens inverse (il trace des flèches de direction) de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c'est très peu. Évidemment. Mais c'est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s'exerce sur les multipolaires.

Il s'essuie les doigts.

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14:56 Écrit par Marc dans Romains, Jules | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature francaise, theatre, medecine, romans humoristiques, satires, comedies, jules romains | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!