jeudi, 25 novembre 2010

Le Carillonneur - Georges Rodenbach - 1897

bibliotheca georges rodenbach le carillonneur.jpgJoris Bourluut est un jeune architecte amoureux de sa ville de Bruges et connué comme artiste restaurateur des anciennes maisons de la ville, remporte le concours de « carillonneur », celui qui fait sonner le carillon, ou plutôt les cloches dans les beffrois flamands. Ainsi tous les jours, il peut monter sur le beffroi, contempler sa ville bien-aimée et l’inonder du son majestueux de ses cloches. Etre carillonneur c’est un rêve qui s’accomplit pour Joris.
Le jeune architecte fréquente également un vieil antiquaire du nom de Van Hulle qui vit avec ses deux filles, Barbe et Godelieve. Autant l'une est acariâtre et tyrannique - dans ses veines, coule encore le sang espagnol - , autant la seconde est clame et silencieuse, une vraie Flamande. Godelieve a aimé Joris, mais pour ne pas abandonner son père qui ne peut vivre sans elle, elle renonce à son amour. De son côté, Joris, obsédé par les représentations érotiques qui ornent la grande cloche du beffroi, sent naître en lui une passion sensuelle pour Barbe qu'il épousera; mais le caractère violent de la jeune femme et ses crises nerveuses le rendent malheureux.
Alors que meurt le vieux Van Hulle, Godelieve vient habiter chez sa sœur. Pour Joris, malheureux en mariage, c’est enfin l’occasion de se rattraper, autant que Godelieve n’a elle non plus jamais oublié son ancien amour. 
Mais cette romance adultère, sous les yeux de la terrible Barbe et de la prude et digne ville de Bruges, ne peut que finir en tragédie…

Après l’immense succès de son roman symboliste Bruges-La-Morte (1892), l’écrivain et poète belge Georges Rodenbach revient en 1896 avec Le Carillonneur, qui nous fait revivre, à travers une belle galerie de personnages, la ville de Bruges telle qu’elle était au XIXème siècle. On y découvre ainsi à travers l’intrigue les préoccupations de ses habitants, que ce soit celles d’un jeune architecte et carillonneur, d’un peintre, d’un antiquaire et bien d’autres, dans une ville magnifique en soi, mais quelque part morte dans son évolution. Ainsi Rodenbach y décrit aussi la naissance du nationalisme flamand, certains projets visant à redonner vie à la ville, sous le regard d’un homme amoureux du passé et qui n’arrive à s’y faire, d’autant plus qu’il est repris par ses problèmes sentimentaux entre deux sœurs.
Le rendu donné par Rodenbach est sublime et impressionnant. La Bruges du XIXème siècle reprend vie et forme dans l’esprit du lecteur tout aussi pris par les aventures de son héros.
Mais Le Carillonneur est aussi un texte ancien, par moments quelque peu mal vieilli, et où l’on retrouve souvent en excès ce qui fit les succès des livres de l’époque. D’ailleurs il est devenu difficile de nos jours de trouver ce livre en commerce, sinon chez des bouqinistes ou en format électronique.

Le Carillonneur de Georges Rodenbach est un très beau roman de la fin du XIXème siècle, un classique de la littérature belge. A découvrir, si ce n’est que pour redécouvrir  le Bruges de l’époque : Bruges-La-Morte.
 

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Extrait : premier chapitre

La Grande Place de Bruges, ordinairement déserte, traversée par de rares passants, des enfants pauvres à la dérive, un peu de prêtres ou de béguines, s’imagea soudain de groupes indécis, d’îlots noirs tachant l’étendue grise. Des rassemblements se formaient.

On avait fixé pour le premier lundi d’octobre, à quatre heures, le concours de carillonneurs. La fonction de carillonneur de la ville se trouvait vacante par le décès du vieux Bavon De Vos, qui l’occupa avec honneur durant vingt années. Il y avait lieu d’y pourvoir aujourd’hui, selon la coutume, par un concours public, où le peuple serait, pour ainsi dire, appelé à décider lui-même en acclamant par avance le vainqueur. C’est pourquoi, on avait choisi le lundi, tout travail cessant à midi, ce jour-là de la semaine, qui de la sorte participait encore de la vacance du dimanche. Ainsi, le choix pourrait être vraiment populaire et unanime. N’était-il pas juste que le carillonneur fût élu ainsi ? Le carillon, en effet, est la musique du peuple. Ailleurs, dans les capitales ardentes, c’est le feu d’artifice qui constitue la fête publique, le don féerique dont s’exaltent les âmes. En ces Flandres méditatives, parmi les brumes humides et rebelles aux prestiges du feu, le carillon en tient lieu. C’est un feu d’artifice qu’on écoute. Gerbes, fusées, lueurs, mille étincelles de sons, dont l’air aussi se colore, pour des yeux visionnaires que l’ouïe avertit.

Donc, une foule s’agglomérait. De toutes les rues avoisinantes, la rue aux Laines, la rue Flamande, étaient venues des bandes qui s’annexaient sans cesse aux groupes antérieurs. Le soleil déclinait déjà, par ces journées abrégées du commencement de l’automne. Il en descendit jusque sur la place une lumière ambrée, plus douce d’être finissante. En face, le sombre bâtiment des Halles, son quadrilatère sévère, ses murs mystérieux, comme faits avec des pans de nuit, s’illuminèrent d’une patine chaude.

Quant au beffroi, qui surplombe, plus haut et surgi au-dessus des toits, il pouvait ainsi recevoir encore la pleine clarté du couchant, face à face avec lui. Il en apparaissait, sur la base noire, tout rose et comme fardé. La lumière courait, jouait, coulait. Elle modelait les colonnettes, l’arc ogival des fenêtres, les tourelles ajourées, tous les accidents de la pierre ; puis, ailleurs, ruisselait en nappes agiles, en claires étoffes de drapeaux. Elle en faisait plus mouvementée, et comme fluide, la tour massive qui, d’ordinaire, étage ses blocs obscurs où il y a des ténèbres, du sang, de la lie et de la poussière de siècles… Maintenant le couchant s’y mirait comme dans une eau ; et le cadran, à mi-hauteur, rond et tout en or, avait l’air du soleil lui-même, reflété !

La foule entière tenait les yeux braqués sur ce cadran, attendant l’heure, mais avec calme et presque en silence. Une foule est la somme de la faculté qui prédomine dans chacun. Or, dans chacun d’ici, la part du silence est la plus grande. Et puis on se tait volontiers quand on est dans l’attente.

Pourtant ceux de la ville et des faubourgs étaient accourus, les pauvres comme les riches, pour assister au concours. Les fenêtres étaient garnies de curieux, et aussi les gradins qui flanquent de fins escaliers les pignons de la Grande Place. Celle-ci apparaissait bariolée, joliment frémissante. Le lion en or de l’hôtel de Bouchoute étincelait, tandis que la vieille façade où il s’accroche carrait ses quatre étages, ses briques enluminées.

En face, le Palais du Gouverneur opposait ses lions de pierre, gardiens héraldiques du vieux style flamand, qui avait reconstruit là une belle harmonie de pierres grises, de vitraux glauques et de sveltes pinacles. Sur le palier de l’escalier gothique, se tenaient, couverts d’un dais cramoisi, le Gouverneur de la province, les échevins, en tenue officielle et chamarrures, afin d’honorer cette cérémonie liée aux plus antiques et chers souvenirs de la Flandre.

L’heure du concours approcha.

À coups sonores, le bourdon du beffroi ne cessait pas de sonner. C’était la cloche du Triomphe, celle des deuils, des gloires et des dimanches qui, fondue en 1680, habita là-haut depuis lors et dont le battement, comme celui d’un grand cœur rouge, marqua toutes les pulsations du temps dans les rouages de la tour. Depuis une heure, le bourdon annonçait aux horizons, convoquait. Brusquement les coups se ralentirent, s’espacèrent. Un grand silence. Les aiguilles du cadran qui se cherchent, se fuient tout le jour, s’ouvraient maintenant en compas. Encore une ou deux minutes et l’heure de quatre heures s’accomplissait. Alors, dans le vide du bourdon tu, une aubade indécise, un gazouillis, un éveil de nid chanta, vagues arpèges de mélodie.

La foule écouta ; quelques-uns croyaient que s’ouvrait déjà le concours ; mais ce n’était que le jeu mécanique du carillon, produit par le cylindre de cuivre soulevant les marteaux et qui agit comme dans le système des boîtes à musique. De plus, le carillon obéit aussi à un clavier et c’est ce jeu-ci qu’on allait bientôt entendre, quand les musiciens entreraient en lutte.

En attendant, le carillon joua automatiquement le prélude qui est habituel avant la sonnerie de chaque heure, broderie aérienne, bouquets de sons jetés en adieu au temps qui part. Car n’est-ce pas la raison même du carillon : faire un peu de joie pour atténuer la mélancolie de l’heure qui meurt ensuite ?

Quatre coups venaient de marteler l’horizon, des coups larges, graves, distants l’un de l’autre, irrémédiables, et qui semblaient clouer une croix dans l’air. Quatre heures ! C’était l’heure fixée pour le concours. La foule eut des remous. Une petite impatience se propagea…

Soudain, à la fenêtre à balcon des Halles, non loin de la console sculptée de feuillages et têtes de bélier, où songe la statue de la Vierge, cette même fenêtre où se proclamèrent de tout temps les lois, ordonnances, traités de paix et règlements de la commune, apparut un héraut d’armes vêtu de pourpre qui, dans un porte-voix, clama, déclara ouvert le concours de carillonneurs en la ville de Bruges, eut l’air de vaticiner à l’avenir.

La foule se tut, cargua toutes ses rumeurs.

Quelques-uns seulement savaient des détails : que les carillonneurs de Malines, d’Audenarde, d’Herenthals, étaient inscrits ; d’autres encore, qui peut-être se récuseraient ; sans compter l’imprévu, car on avait le droit de se faire inscrire jusqu’à la dernière minute.

Après la publication, du haut de la fenêtre à balcon, le bourdon sonna précipitamment trois coups, comme trois coups d’angélus. C’était l’annonce de l’entrée en lice d’un concurrent.

Aussitôt, en effet, le carillon s’ébranla, un peu confusément. Ce n’était plus le jeu automatique de tantôt. On sentait maintenant un jeu libre et capricieux, l’intervention d’un homme qui réveille les cloches une à une, les bouscule, les gourmande, les caresse, les conduit devant lui en troupeau. Le départ n’était point maladroit, mais une débandade suivit, une cloche eut l’air de tomber, d’autres s’enfuirent ou se refusèrent.

Un second morceau fut mieux exécuté, mais le choix en était malheureux : c’était un pot-pourri, des airs quelconques cousus ensemble habit d’arlequin, musique qui avait l’air de faire du trapèze au haut de la tour.

Le peuple n’y comprit rien et resta froid. De rares applaudissements éclatèrent, quand il cessa, firent une minute leur bruit de battoirs au bord de l’eau.

De nouveau, après un intervalle, le bourdon sonna ses trois coups d’angélus. Le second concurrent s’entendit. Il semblait posséder davantage le maniement de l’instrument, mais il essouffla vite les cloches à vouloir leur faire rendre les rugissements de La Marseillaise ou les bibliques mélopées du Godsave the Queen… Ici encore l’effet fut médiocre ; et le peuple, déçu, commençait à croire qu’on ne remplacerait jamais le vieux Bavon De Vos qui, tant d’années, avait fait sonner le carillon comme il convient.

L’épreuve suivante fut plus pénible. Le concurrent eut la malencontreuse idée de jouer des refrains d’opérettes et de cafés-concerts, d’un mouvement saccadé et preste. Les cloches sautaient, criaient, riaient comme chatouillées, trébuchaient, avaient l’air un peu ivres et folles. On aurait dit qu’elles relevaient leurs jupes de bronze, se déhanchaient en un cancan cynique. Le peuple fut d’abord surpris, puis se fâcha de ce qu’on faisait faire et dire à ses bonnes cloches séculaires. Il eut l’impression d’un sacrilège. Des huées montèrent vers la tour, en belles rafales…

Deux concurrents encore inscrits furent pris de peur alors, et renoncèrent. Le concours décidément avortait. Faudrait-il ajourner la nomination du nouveau carillonneur ? Auparavant, le héraut d’armes fut chargé de comparaître à nouveau et de demander s’il n’y avait plus personne qui désirât concourir.

Dès l’annonce faite, on entendit un cri, tandis qu’un geste s’ébauchait aux premiers rangs de la foule massée devant les Halles… Un instant après, la vieille porte faisait grincer ses gonds : un homme entra.

La foule frémit, s’inquiéta, colporta le bruit d’on ne sait quoi. Personne ne savait quelque chose. Qu’allait-il se passer ? Est-ce que le concours était fini ? On n’allait pas, sans doute, nommer un seul des concurrents entendus. Est-ce qu’un nouveau, par hasard, surgirait ? Chacun s’informait, se haussait, bousculait des voisins, regardait vers la fenêtre à balcon et les plates-formes du beffroi où on ne savait si c’étaient des silhouettes humaines ou des corbeaux qui se déplaçaient.

Bientôt le bourdon sonna encore une fois ses trois coups d’angélus, signe prémonitoire, salve traditionnelle, qui annonçait un nouveau carillonneur.

D’avoir attendu et désespéré, la foule écouta mieux, surtout que les cloches, cette fois, tintant doux, demandaient plus de silence. Cela préluda en sourdine, quelque chose de fondu où on ne distinguait plus des cloches alternant ou se mêlant, mais un concert de bronze unifié, comme très lointain et très âgé. Musique en rêve ! Elle ne venait pas de la tour, mais de bien plus loin, du fond du ciel et du fond des temps. Ce carillonneur-ci avait eu l’idée de jouer des noëls anciens, noëls flamands nés dans la race et qui sont des miroirs où elle se reconnaît. C’était très grave et un peu triste, comme tout ce qui a traversé des siècles. C’était très vieux, et pourtant compris des enfants. C’était très reculé, très vague, comme se passant aux confins du silence, et pourtant recueilli par chacun, descendu dans chacun. Les yeux de beaucoup se brouillèrent, sans qu’on sût si c’était de leurs larmes ou de ces gouttes de son, fines et grises, qui y entraient…

Le peuple entier tressaillit. Taciturne et réfléchi, il avait senti se dérouler dans l’air la trame obscure de son songe et l’aima de rester informulé.

Quand la série des vieux noëls cessa, la foule resta un moment en silence, comme si elle avait reconduit en pensée, dans l’Éternité, les bonnes aïeules que furent les cloches cette fois, venues leur chanter des histoires du passé et des contes embrouillés que chacun peut achever à sa guise…

Puis il y eut un départ de cris, une détente d’émotion, des ramifications de joie qui s’élancèrent, gagnèrent les étages, grimpèrent à la tour comme un lierre noir, vinrent assaillir le nouveau carillonneur.

Celui-ci s’était improvisé concurrent, par hasard, à la dernière minute. Navré de la médiocrité du concours, il monta tout à coup au beffroi, dans la chambre de verre, où il avait parfois visité son ami, le vieux Bavon De Vos. Est-ce lui maintenant qui allait le remplacer ?

Que faire ? Il s’agissait d’exécuter un second morceau. Les noëls, ç’avaient été les petites vieilles des chemins de l’histoire, les béguines à genoux au bord de l’air. Avec elles, le peuple qui attendait là-bas, tout en bas, s’en était retourné aux meilleurs temps de sa gloire, au cimetière de son passé… Il était prêt maintenant à l’héroïsme.

L’homme s’épongea le front, s’assit devant le clavier, troublant comme des orgues d’église, avec des pédales pour les grandes cloches, tandis que les petites sont actionnées par des tiges de fer montant des touches — sorte de métier à tisser de la musique !

Le carillon recommença à tinter. On entendit le chant du Lion de Flandre, un vieux chant populaire su par tous, anonyme comme la tour elle-même, comme tout ce qui résume une race. Les cloches séculaires rajeunirent, proclamèrent la vaillance et l’immortalité de la Flandre. C’était vraiment l’appel d’un lion dont la gueule, comme celui de l’Écriture, serait toute pleine d’abeilles. Jadis un lion de pierre héraldique surmontait le beffroi. Il sembla qu’il allait revenir avec ce chant aussi vieux que lui, et sortir du beffroi, comme d’un antre. Sur la Grande Place, dans le couchant qui enfiévrait ses derniers feux, le lion en or de l’hôtel de Bouchoute parut étinceler, vivre ; tandis qu’en face les lions de pierre de l’Hôtel provincial agrandirent leur ombre sur la foule. Flandre au lion ! C’était le cri de gloire des gildes et des corporations triomphantes. On le croyait décidément enfoui aux coffres bardés de fer où se conservaient les chartes et privilèges des anciens princes, dans une des salles de la tour… Et maintenant le chant ressuscitait : Flandre au lion ! un chant rythmique comme un peuple qui marche, scandé en mélopée, guerrier et humain à la fois, tel un visage dans une armure…

La foule écouta, haletante. On ne savait même plus si c’était le carillon qui tintait, et par quel miracle les quarante-neuf cloches du beffroi ne faisaient plus qu’un — chant d’un peuple unanime, où les clochettes argentines, les lourdes cloches oscillantes, les antiques bourdons, apparurent vraiment des enfants, des femmes en mantes, des soldats héroïques, s’en revenant vers la ville qu’on croyait morte. La foule ne s’y trompa point ; et, comme si elle voulait aller au-devant de ce cortège du passé, que le chant incarnait, elle entonna à son tour le noble hymne. Ce fut une contagion sur la Grande Place entière. Chaque bouche chanta. Le chant des hommes alla dans l’air à la rencontre du chant des cloches ; et l’âme de la Flandre plana, comme le soleil entre le ciel et la mer.

Une ivresse d’épopée avait soulevé un moment cette foule taciturne, habituée au silence, résignée à la désuétude de la ville, des canaux inertes, des rues grises, et qui dès longtemps goûtait la mélancolique douceur du renoncement. Pourtant un vieil héroïsme sommeillait dans la race, des étincelles habitaient l’inertie des pierres. Soudain le sang, dans toutes les veines, avait couru plus vite. L’enthousiasme éclata, instantané, universel, vibrant et fou, dès que la musique cessa. Cris, clameurs, mains levées, gestes chavirant au-dessus des têtes, appels, hourvari… Oh ! le merveilleux carillonneur ! Ç’avait été le héros providentiel des romans de chevalerie, arrivé le dernier sous une armure impénétrable, et qui est vainqueur du tournoi. Qui était-il, cet homme inattendu, qui avait surgi à la dernière minute, quand on croyait déjà le concours sans résultat, après la médiocre épreuve des premiers carillonneurs ? Quelques-uns seulement, les plus voisins de la tour, avaient pu l’apercevoir quand il s’engouffra sous la porte… Aucun ne le connaissait et n’avait transmis son identité.

Voici que le héraut d’armes, vêtu de pourpre, reparut à la fenêtre à balcon et, dans son porte-voix sonore, il cria : « Joris Borluut ! » C’était le nom du vainqueur.

Joris Borluut… Le nom tomba, dégringola de la tour sur les premiers rangs des assistants, puis ricocha, vola, s’envola, propagé de proche en proche, de vague en vague, comme une mouette sur la mer.

Quelques minutes après, la porte du bâtiment des Halles s’ouvrit large… C’était le héraut rouge, précédant l’homme dont le nom naissait à ce moment sur chaque bouche. Le héraut écarta la foule, fraya un passage pour conduire le carillonneur victorieux jusqu’à l’escalier du Palais où se tenaient les autorités de la ville qui lui donneraient l’investiture.

Tous reculèrent comme devant quelqu’un de plus grand qu’eux, comme devant l’évêque quand il porte, dans la procession, la relique du Saint-Sang.

Joris Borluut ! Et le nom continuait de voler sur la Grande Place, rebondissant, cogné aux façades, lancé aux fenêtres et jusque sur les pignons, répercuté à l’infini, déjà familier à tous comme s’il s’était écrit de lui-même dans l’air nu.

Cependant le vainqueur, arrivé sur le palier de l’escalier gothique, fut complimenté par le gouverneur, les échevins qui, ratifiant l’unanimité populaire, venaient de signer devant lui sa nomination à l’emploi de carillonneur de la ville. Puis ils lui remirent, comme prix de sa victoire et signe de sa charge, une clé ornementée de ferronnerie et de lourdes arabesques en cuivre, une clé solennelle comme une crosse. C’était la clé du beffroi où désormais il aurait le privilège d’entrer à sa guise comme s’il y habitait ou qu’il en fût le maître.

Or, le vainqueur, en recevant ce pittoresque don, pris soudain de la mélancolie qui suit toute fête, se sentit seul et inquiet d’on ne sait quoi. Ce fut comme s’il venait de prendre en main la clé de son tombeau.
 

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Présente édition : Editions L. Carteret, édition illustrée d'eaux fortes originales de Louis Titz, 1926, ~ 300 pages


Voir également :
Bruges-La-Morte - Georges Rodenbach (1892) - présentation
- Les vies encloses - Georges Rodenbach (1896) - présentation

lundi, 02 janvier 2006

Les vies encloses - Georges Rodenbach - 1896

Recueil de poésie de Georges Rodenbach, flamand de langue française, à l'esthétique symboliste. L'auteur de Bruges-La-Morte (1892) marie les notes brumeuses que lui inspirent les paysages de sa contrée natale, les Flandres, le pays des beffrois qui se reflètent dans les canaux au milieu des cygnes voguant dans une lumière incertaine. Cette oeuvre, tel les autres recueils poétiques de Rodenbach, est fortement symboliste, dû à sa dimension mystérieuse, le recours à l'allusion voilée et à la musicalité du vers.

 

Extrait:

 

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente!
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Echeveau qu'on croit frêle et qui nous violente!
Quel remède à l'ennui des longs jours pluvieux?
Et comment éclaircir, lorsqu'on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie?
Sont-ce les pleurs du ciel - en deuil de quelle peine?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine!
Pluie éparse. Elle nous atteint! C'est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.
Elle s'étend dans l'atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renaît d'elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l'âme se mouille
Et se débat? Est-ce de la poussière d'eau?
Où l'effilochement fil à fil d'un rideau?
Est-ce le chanvre impalpable d'une quenouille?
Où bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure?
Alors tout s'élucide: attraction des pleurs!
La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure;
Insinuante, jusqu'en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
O pluie alimentant le réservoir des larmes!
Inexorable pluie! Apporteuse d'alarmes!
Nous n'en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu'après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

13:19 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Rodenbach, Georges | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : georges rodenbach, litterature belge, poesie | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 13 octobre 2005

Bruges-La-Morte - Georges Rodenbach - 1892

bbbbrugeslamorteDepuis la mort de sa femme, Hugues Viane s'est installé à Bruges, religieuse et mortuaire, une ville qui correspond à sa morosité, au calme et à la foi fervente auxquels il aspire. Tous les effets de la morte ont été soigneusement gardés, y compris sa belle chevelure, conservée comme une relique en châsse dans le salon. Jusqu'au jour où il rencontre la même chevelure dans la rue, la copie conforme de sa femme, en une femme actrice de théâtre. Hugues Viane, tentant de retrouver en l'actrice le souvenir de celle qu'il a perdue, devient son amant. La ville austère lui reproche sa liaison. Hugues Viane va petit à petit tomber dans le désespoir.

L'amour pour une morte dans une ville morte, tel se résume ce roman se déroulant fin de XIXe siècle à Bruges, où les beffrois se reflètent dans les canaux, au milieu des cygnes voguant dans une lumière incertaine, où la vie demeure confinée à l’intérieur de hautes demeures, derrière des vitres aux rideaux de tulle, ville abandonnée avant d'être redécouverte, un peu grâce à ce roman.

Bruges-la-morte est le roman le plus célèbre de Georges Rodenbach.


Voir également:
- Georges Rodenbach - site auteur
- Les vies encloses - Georges Rodenbach (1896), présentation
Le Carillonneur - Georges Rodenbach (1897), présentation

18:16 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Rodenbach, Georges | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : georges rodenbach, bruges, litterature belge | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 06 octobre 2005

Georges Rodenbach et Bruges - site

bbbrodenbach

Voici un site très intéressant sur Georges Rodenbach, l'auteur de Bruges-La-Morte, le Carillonneur, Le Musée des Béguines, de nombreux recueils de poésie, ....

Ce site nous emmène pour une magnifique ballade à travers le monde de Rodenbach.

Il y est beaucoup question de Bruges, bien sûr, Rodenbach ayant placé beaucoup de ces oeuvres dans cette ville, à la fin du XIXe siècle.

D'ailleurs le site offre une belle petite ballade en photos (vieilles cartes postales) et en extraits littéraires à travers le Bruges de l'époque.

Le site comprend une biographie, qui nous apprend vite cependant que George Rodenbach n'y passera pas toute sa vie, de nombreux textes et poésies, regroupés par thèmes.

L'atmosphère de mélancolie qui émane du contenu se voit renforcée par quelques photos en noir et blanc. Quelques personnalités, telles Emile Verhaeren, s'expriment sur l'auteur et sur Bruges. On y trouve beaucoup d'écrits, ceux de Rodenbach, biensûr, mais aussi d'autres: Un carnet de sa soeur, des infos sur son cousin Albrecht, également poète.

Tout cela va servir à étoffer l'univers de Rodenbach.

Le site a été réalisé par l'un des descendants de Georges Rodenbach.

Voir également:

- Bruges-La-Morte - Georges Rodenbach (1892) - présentation

- Les vies encloses - Georges Rodenbach (1896) - présentation





15:32 Écrit par Marc dans Rodenbach, Georges | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : georges rodenbach, site, bruges, litterature belge | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!