mercredi, 07 janvier 2009

Le banquier anarchiste (O Banqueiro Anarquista) - Fernando Pessoa - 1922

bibliotheca le banquier anarchiste

A la fin d'un dîner le narrateur demande à son interlocuteur, un banquier, comment ce dernier réussit à exercer une profession telle la sienne, un gros commerçant et accaparateur notable, avec ses prétendues convictions anarchistes. En virtuose de la logique la plus effrénée, le banquier explique comment il est devenu anarchiste ou, plutôt, l'anarchiste démontre pourquoi son emploi de banquier était le seul processus d'action anarchiste vraiment réalisable. Le banquier explique que sa théorie doit aboutir à « une révolution sociale préparée par un travail intense et continu, d’action directe et indirecte, tendant à disposer tous les esprits à l’avènement de la société libre et à affaiblir jusqu’à l’état comateux toutes les résistances de la bourgeoisie ».
Le banquier anarchiste, essai sous la forme d'un dialogue philosophique, d'un débat de logique sur des idées plus politiques, est apparu en 1922 dans le revue portugaise "Contemporânea" et en est devenu la seule œuvre de fiction publiée du vivant de ce si célèbre auteur portugais qu'est Fernando Pessoa, véritable chef de fil du modernisme portugais et qui est mort le 30 novembre 1935 dans l'anonymat et la pauvreté les plus totales. Ici Pessoa présente une œuvre unique à la fois excellente et parfois plutôt ratée par ses montages qui porte un montage qui est tout aussi logique qu'il n'est absurde, conformiste et subversif, et, naïf et lucide à la fois. Mais en fin de compte il s'agît avant tout d'un pamphlet ravageur contre toutes les belles âmes se disant révolutionnaires et autres intellectuels donneurs de leçon qui se retrouveront parfaitement dans le personnage du banquier.

Le banquier anarchiste est un excellent dialogue ou conte philosophique doté d'une belle réflexion.

A lire !

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait :

Nous avions fini de dîner. En face de moi, mon ami le banquier, grand commerçant et accapareur notable, fumait comme quelqu’un qui ne pense pas. La conversation qui s'était alanguie peu à peu, gisait entre nous, morte. J'essayai de la ranimer, au hasard, en faisant appel à la première idée qui me passa par la tête. Je me tournai vers lui, en souriant.

- C'est vrai: on m'a dit qu'autrefois vous avez été anarchiste.

- Je ne l'ai pas été: je le suis toujours. A cet égard je n'ai pas changé. Je suis anarchiste.

- Elle est bien bonne, celle-là! Vous, anarchiste! Et en quoi êtes-vous anarchiste?... A moins que vous ne donniez à ce mot un sens différent...

- Du sens banal? Non, pas du tout. Je l'emploie tout à fait banalement.

- Voulez-vous donc dire que vous êtes anarchiste comme les gens des organisations ouvrières? N'y a-t-il alors aucune différence entre vous et ces types des bombes et des syndicats?

- Oui, oui, il y en a... Évidemment qu'il y a une différence. Mais pas celle que vous pensez. Vous croyez peut-être que mes théories sociales ne sont pas pareilles aux leurs?...

- Ah, je comprends! Vous êtes anarchiste pour ce qui qui est des théories; pour ce qui est de la pratique...

- Pour ce qui est de la pratique, je le suis tout autant. Et je le suis même plus, beaucoup plus que ces types dont vous avez parlé. Ma vie en est la preuve.

- Quoi? !

- Ma vie en est la preuve, mon cher. C'est vous qui ne vous êtes jamais penché avec lucidité sur ce genre de choses. Voilà pourquoi vous croyez que je raconte des sornettes ou que je me moque de vous.

- Je n'y comprends rien! Sauf..., sauf si vous considérez que votre vie est dissolvante et antisociale, et si vous donnez à l'anarchisme ce sens-là...

- Je vous ai déjà dit que non, je vous ai déjà dit que je ne donne pas au mot anarchisme un sens différent du sens commun.

- Bien... Je ne comprends toujours pas... Voulez-vous me dire qu'il n'y a pas de différence entre vos théories vraiment anarchistes et la pratique de votre vie - la pratique de votre vie telle qu'elle est maintenant? Voulez-vous que je croie que votre vie est en tous points identique à celle des vulgaires anarchistes?

- Non, ce n'est pas cela. Ce que je veux dire c'est qu'entre mes théories et la pratique de ma vie, il n'y a aucune divergence, mais au contraire une rigoureuse conformité. Que je ne mène pas la vie de types des bombes et des syndicats - ça, c'est vrai. Mais c'est leur vie à eux qui est en dehors de leurs idéaux. La mienne, non. En moi - oui, en moi, banquier, grand commerçant, accapareur si vous y tenez -, en moi, la théorie et la pratique de l'anarchisme se retrouvent enfin, exactes l'une et l'autre. Vous m'avez comparé à ces idiots des syndicats et des bombes pour constater à quel point je diffère d'eux. Je suis différent, certes, mais voici en quoi: eux (oui, eux et pas moi), ne sont anarchistes qu'en théorie; moi, je le suis en théorie et en pratique. Ils sont anarchistes et stupides, je suis anarchiste et intelligent. C'est pourquoi je suis le vrai anarchiste. Eux - les types des bombes et des syndicats (j'en ai été et j'en suis sorti précisément à cause de mon véritable anarchisme) -, ils sont le déchet de l'anarchisme, les femelles de la grande doctrine libertaire.

- Le diable n'en croirait pas ses oreilles! C'est stupéfiant! Mais comment réussissez-vous à concilier votre vie - je veux dire votre vie de banquier et de commerçant - avec les théories anarchistes? Comment réussissez-vous à les concilier, si les théories anarchistes signifient pour vous exactement la même chose que pour les anarchistes vulgaires? Et vous osez me dire, n'est-ce pas?, que vous êtes différent d'eux parce que vous êtes plus anarchiste qu'eux?...

-En effet

- Je n'y comprends que dalle.

- Mais tenez-vous à comprendre?

- J'y tiens absolument.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

15:08 Écrit par Marc dans Pessoa, Fernando | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : romans philosophiques, litterature portugaise, fernando pessoa | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!