mardi, 20 juin 2006

Les invités, 20 ans dans les prisons d'Hassan II - Raouf Oufkir - 2003

Raouf Oufkir est le fils du général Mohammed Oufkir, le bras droit de Hassan II, roi du Maroc. Raouf va ainsi grandir au sein du pouvoir marocain. C’est ce même pouvoir qui enverra Raouf et sa famille pendant près de vingt ans dans des prisons secrètes du roi. Le général Oufkir a effectivement été responsable en 1972, le 16 août exactement, d’un coup d’état militaire visant à renverser le roi Hassan II. Ce dernier s’en sortira, fera tuer le général et sa colère va s’abattre pendant près de vingt ans sur sa famille et descendance. Raouf Oufkir sera enfermé avec sa famille à partir de l’âge de 15 ans jusqu’à ses 34 ans, dont dix années passées dans l’isolement le plus complet tel un enterré vivant.

Le récit commence lorsque celui fête ses vingt ans. Dans son isolement le plus complet il commence à travailler sa mémoire pour éviter de tomber dans la folie et aussi afin de mieux comprendre cette terrible injustice qui s’abat sur lui et les siens (son plus jeune frère n’avait que trois lorsqu’il a été enfermé pour vingt ans). Cela lui permet de nous retracer l’histoire du Maroc depuis la décolonisation et la prise de pouvoir de Hassan II et comment celui-ci se transformera petit à petit en monarque absolu, créant une société corrompue n’ayant pour but que de servir à sa propre gloire et fortune. Il passe par les grands événements tels l’assassinat de Ben Barka, les différents coups d’état dont la tuerie de Skhirat et autres événements. Sont alors décrits les rouages du pouvoir politique marocain, ses magouilles, propagandes et ses nombreux crimes. On suit également la douloureuse et pénible incarcération de cette famille qui n’a pour seule faute le nom qu’elle porte.

Raouf Oufkir nous retrace tout cela tel un écrivain en utilisant clairement un point de vue subjectif en ce qui concerne l’incarcération de sa famille ; mais aussi les différents faits politiques sont retracés en se basant sur de nombreux témoignages, toujours cités, et là aussi on en revient souvent au point de vue du fils de l’un des acteurs principaux de la société marocaine d’après la décolonisation. Cela nous éloigne d’un livre d’histoire traditionnel, rendant le tout bien plus vivant encore. Certains passages sont mêmes assez dures à lire. On y découvre un Maroc bien loin des cartes postales et un Hassan II complexe, d'une intelligence acerbe, un homme avide de pouvoir et jaloux de celui-ci et un général Oufkir loin de la légende que le pouvoir marocain a livré dans sa propagande à un peuple abandonné, en mal de bouc émissaire. La gauche marocaine, encensée longtemps, ressurgit sous un visage bien moins angélique et bien plus en accord avec les arcanes d'un pouvoir de cour, là ou il fallait choisir entre les bonnes grâces ou la disgrâce. Le récit est exceptionnel, très enrichissant et passionnant d’un bout à l’autre (seules quelques petits temps morts sur plus de 800 pages !), l’écriture est précise et nous transporte au cœur du combat dans lequel cette famille a fait preuve d’un courage et d’une dignité exceptionnelle. Raouf Oufkir n’est pas le premier à s’exprimer sur cette terrible aventure. Déjà précédemment sa mère Fatema Oufkir s’est beaucoup exprimé à ce sujet, notamment en collaborant au livre Notre ami le roi (1990) de Gilles Perrault et sa sœur Malika est l’auteur de La Prisonnière, qui paru en 1999 fut déjà un immense succès de librairie.

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Extraits:

"Dans l’après-midi du 18 août, soit deux jours après le coup d’Etat, le pouvoir lève le voile sur l’implication d’Oufkir. Ce n’est qu’une fois le général enterré que le palais rompt le silence. Le ministre de l’Intérieur Benhima parle d’un suicide de trahison. Il explique comment le général Oufkir s’est tiré trois balles dont la dernière fatale… Trois, alors que j’avais vu plus d’impacts. La sinistre comédie du mensonge se poursuit.

Le 19 août, Hassan II réunit au palais royal de Skhirat les militaires de haut rang. Il leur explique comment Oufkir a voulu abattre son avion et introniser son fils, le prince héritier Sidi Mohamed, âgé de 10 ans Il aurait alors gouverné le Maroc en présidant le conseil de régence jusqu’à la majorité du futur Mohamed VI. Le monarque annonce aussi à son armée sa décision de supprimer les postes de ministre de la Défense et de major général des FAR qu’occupait Oufkir : c’est lui qui, dorénavant, assumera personnellement ces deux fonctions. Hassan II compte reprendre les militaires en main. Son armée ne l’aime pas et le souverain chérifien, jusqu’à la fin de son règne, le lui rendra bien. Il sautera dès 1973, sur l’occasion inespérée de la guerre du Kippour pour éloigner les militaires les plus suspects à ses yeux. Un fort contingent de Marocains sera envoyé combattre Israël aux côtés de l’Egypte et de la Syrie. Sur le Golan, dans le Sinaï, certains officiers jugés dangereux seront, ni plus ni moins, abattus dans le dos… A la cessation des hostilités, le troupes marocaines resteront sur place durant de longs mois.

Les purges qui ont suivi le 16 août ne suffisent pas à rassurer le monarque. En 1975, avec l’affaire du Sahara, il se débarrassera définitivement de la menace militaire en parquant son armée dans les sables du désert. C’est volontairement que Hassan II nommera à leur tête un commandement démotivé, inefficace, corrompu. Les pertes marocaines seront lourdes. Lorsque les unités des FAR, encerclées, pilonnées, écrasées par le feu ennemi, appelleront l’aviation à la rescousse, on leur répondra : « Sa Majesté dort, on ne peut pas la réveiller. » Depuis l’attaque de son Boeing par les F5, aucun appareil de l’armée de l’air ne peut en effet décoller sans l’autorisation expresse du roi. Ce 19 août 1972, le souverain chérifien, en s’adressant aux chefs militaires convoqués à Skhirat, leur signifie donc qu’il va falloir en baver !

Le 20 août, Hassan II renchérit avec un discours au peuple. Une fois de plus le message est limpide, la menace claire : « Dieu m’a mis sur le trône pour préserver la monarchie… Le rite musulman malékite m’autorise à faire périr le tiers de la population polluée par des pensées hérétiques afin de sauvegarder les deux autres tiers du peuple sains ! » Au cours de cette allocution d’une vingtaine de minutes, le roi ne prononce pas le nom d’Oufkir. Un déni d’existence que beaucoup entendent : son silence est des plus parlants."

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