mercredi, 26 août 2009

Ni d'Ève ni d'Adam - Amélie Nothomb - 2007

bibliotheca ni d eve ni d adam

Depuis Stupeur et tremblement, roman paru en 1999, on connaissait la piètre carrière professionnelle d'Amélie Nothomb lors de son séjour au Japon. Par contre à peine quelques mots y paraissaient sur sa vie privée. Dans Ni d'Eve ni d'Adam Amélie Nothomb nous conte une relation amoureuse qu'elle a eu avec un Tokyoïte très singulier, dénommé Rinri, rencontré à peine quelques jours après son arrivée au Japon et qu'elle décide de fuir en renonçant à un possible mariage et à sa vie au Japon.

Roman bien plus autobiographique que les autres, Ni d'Ève ni d'Adam est un excellent récit, un de plus, de l'écrivaine belge Amélie Nothomb. Difficile de s'intéresser à son histoire au début, le lecteur se laisse cependant très vite prendre par l'humour de l'auteur, qui semble bien s'amuser à décortiquer les différences, incompréhensions et malentendus entre Amélie la Belge et Rinri le Japonais, ainsi que son analyse des sentiments qui naissent et disparaissent au fil de leur relation. Sous la plume de Nothomb ceux-ci deviennent même palpables. En effet, comme pour tous ses autres livres, c'est avant tout la magnifique et toujours agréable écriture de l'écrivain belge qui donne l'intérêt réel au roman. Le plus étonnant, finalement, est d'avoir réussi à rendre cette histoire drôle et intéressante, alors que, en fin de compte, cette romance n'est que bien banale. La fin, belle, subtile et triste, donne une dimension plus importante, à ce qui au départ ne paraît n'être qu'un divertissement léger.

Ni d'Ève ni d'Adam est un excellent roman d'Amélie Nothomb, une véritable réussite et un beau complément à l'autre roman japonais d'Amélie Nothomb : Stupeur et tremblements.

A lire !

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Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation
- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait

12:21 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : recits autobiographiques, litterature belge, amelie nothomb | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 05 mars 2008

Acide sulfurique - Amélie Nothomb - 2005

bibliotheca acide sulfurique

La téléréalité ne connaît plus de limites : dernière émission en date : Concentration. Le principe : on kidnappe des gens afin de les placer dans un camp et on recrute des kapos pour les faire souffrir ; et tout cela est bien évidemment filmé et diffusé en direct sur les ondes. Alors que le monde entier condamne de façon unanime la cruauté de cette émission, personne ne peut résister et l’audimat bat très vite des records inimaginables.
Pannonique, une étudiante à la beauté stupéfiante, fait partie des victimes de ce jeu. Un jour elle est kidnappée et se retrouve sous le nom de CKZ 114 à l’intérieur de ce camp de concentration. Très vite elle devient la cible préférée de Zdena, une chômeuse paumée devenue la kapo pour gagner de l’importance et de l’estime qui lui font cruellement défaut dans la vraie vie. Pour Zdena, Pannonique représente en quelque sorte un double inversé, et elle se met à la haïr tout autant qu’à l’aimer. Il se livre alors aux yeux des téléspectateurs ébahis le combat entre le bien et le mal, la victime et le bourreau … la belle et la bête.
Mais tout change lorsque les organisateurs décident, suite à une stagnation de l’audience, de faire voter le public pour désigner les prisonniers à abattre. Plus personne en s’abstient de regarder l’émission, et pour Pannonique, sa vie est définitivement en péril.

Acide sulfurique est le quatorzième roman de l’écrivaine belge Amélie Nothomb, un certes gros succès en librairie lors de sa parution, mais aussi le roman le plus controversé de l’auteure. La raison en est cette immense caricature, outrée à souhait, de la télévision poubelle tel qu’on la retrouve de plus en plus sur nos écrans. Et pour Amélie Nothomb la caricature passe cette fable futuriste dans laquelle est organisée un jeu de télé réalité où l'on extermine les candidats comme dans un camp nazi. Les références à la déportation des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale sont omniprésentes. Et l’écrivaine y va fort en détournant tout cela en un lugubre show télévisé ! Le roman se veut ouvertement choquant et polémique, et il faut dire qu’Amélie Nothomb réussit parfaitement son exercice. Le roman prend des la première page. Tout en suivant le parcours des deux héroïnes que sont Pannonique et Zenda, le lecteur apprend également l’évolution et l’impact de l’émission à l’extérieur du camp de concentration, ce qui permet de bien comprendre la dérive morale de la société en se posant la question de jusqu’où tout cela peut-il bien aller. Amélie Nothomb va loin dans ses idées, peut-être trop loin même pour certains lecteurs qui n’y verront qu’une succession de cruautés et de monstruosités qui risquent de transformer le tout en une histoire frisant le grotesque.
Il faut ajouter que de nombreuses caricatures plus ou moins réussies du même genre ont déjà été faites ces dernières années, certaines meilleures, mais rarement aussi dérangeantes qu’Acide sulfurique.
Mise à part cette dénonciation de la téléréalité, on retrouve dans ce roman les motifs récurrents de toute l’œuvre d’Amélie Nothomb : une relation amour/haine entre deux femmes, amours dangereux, impossibles, idéalisation de la beauté en toute chose, … Et tout cela est servi dans l’habituel style flamboyant d’Amélie Nothomb, augmenté de l’habituel dose d’humour très noir, dont on ne se lasse jamais.

Acide sulfurique
est un roman très controversé et fort dérangeant. Pour ma part, c’est l’un des plus marquants de l’écrivaine. Mais sur un tel roman, mieux vaut que chacun se fasse sa propre opinion.

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Extrait : les premières pages

VINT le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus; il leur en fallut le spectacle.

Aucune qualification n'était nécessaire pour être arrêté. Les rafles se produisaient n'importe où: on emportait tout le monde, sans dérogation possible. Etre humain était le critère unique.

Ce matin-là, Pannonique était partie se promener au Jardin des Plantes. Les organisateurs vinrent et passèrent le parc au peigne fin. La jeune fille se retrouva dans un camion.

C'était avant la première émission: les gens ne savaient pas encore ce qui allait leur arriver. Ils s'indignaient. A la gare, on les entassa dans un wagon à bestiaux. Pannonique vit qu'on les filmait: plusieurs caméras les escortaient qui ne perdaient pas une miette de leur angoisse.

Elle comprit alors que leur révolte non seulement ne servirait à rien, mais serait télégénique. Elle resta donc de marbre pendant le long voyage. Autour d'elle pleuraient des enfants, grondaient des adultes, suffoquaient des vieillards.

On les débarqua dans un camp semblable à ceux pas si anciens des déportations nazies, à une notoire exception près: des caméras de surveillance étaient installées partout.


AUCUNE qualification n'était nécessaire pour être organisateur. Les chefs faisaient défiler les candidats et retenaient ceux qui avaient «les visages les plus significatifs». Il fallait ensuite répondre à des questionnaires de comportement.

Zdena fut reçue, qui n'avait jamais réussi aucun examen de sa vie. Elle en conçut une grande fierté. Désormais, elle pourrait dire qu'elle travaillait à la télévision. A vingt ans, sans études, un premier emploi: son entourage allait enfin cesser de se moquer d'elle.

On lui expliqua les principes de l'émission. Les responsables lui demandèrent si cela la choquait.

- Non. C'est fort, répondit-elle.

Pensif, le chasseur de têtes lui dit que c'était exactement ça.

- C'est ce que veulent les gens, ajouta-t-il. Le chiqué, le mièvre, c'est fini.

Elle satisfit à d'autres tests où elle prouva qu'elle était capable de frapper des inconnus, de hurler des insultes gratuites, d'imposer son autorité, de ne pas se laisser émouvoir par des plaintes.

- Ce qui compte, c'est le respect du public, dit un responsable. Aucun spectateur ne mérite notre mépris.

Zdena approuva.

Le poste de kapo lui fut attribué.

- On vous appellera la kapo Zdena, lui dit-on.

Le terme militaire lui plut.

- Tu as de la gueule, kapo Zdena, lança-t-elle à son reflet dans le miroir.

Elle ne remarquait déjà plus qu'elle était filmée.


LES journaux ne parlèrent plus que de cela. Les éditoriaux flambèrent, les grandes consciences tempêtèrent.

Le public, lui, en redemanda, dès la première diffusion. L'émission, qui s'appelait sobrement «Concentration», obtint une audience record. Jamais on n'avait eu prise si directe sur l'horreur.

«Il se passe quelque chose», disaient les gens.

La caméra avait de quoi filmer. Elle promenait ses yeux multiples sur les baraquements où les prisonniers étaient parqués: des latrines, meublées de paillasses superposées. Le commentateur évoquait l'odeur d'urine et le froid humide que la télévision, hélas, ne pouvait transmettre.

Chaque kapo eut droit à plusieurs minutes de présentation.

Zdena n'en revenait pas. La caméra n'aurait d'yeux que pour elle pendant plus de cinq cents secondes. Et cet œil synthétique présageait des millions d'yeux de chair.

- Ne perdez pas cette occasion de vous rendre sympathiques, dit un organisateur aux kapos. Le public voit en vous des brutes épaisses: montrez que vous êtes humains.

- N'oubliez pas non plus que la télévision peut être une tribune pour ceux d'entre vous qui ont des idées, des idéaux, souffla un autre avec un sourire pervers qui en disait long sur les atrocités qu'il espérait les entendre proférer.

Zdena se demanda si elle avait des idées. Le brouhaha qu'elle avait dans la tête et qu'elle nommait pompeusement sa pensée ne l'étourdit pas au point de conclure par l'affirmative. Mais elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie.

C'est une naïveté courante: les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit. Zdena prépara son laïus devant le miroir sans se rendre compte que la caméra n'aurait pas pour elle les indulgences de son reflet.


LES spectateurs attendaient avec impatience la séquence des kapos: ils savaient qu'ils pourraient les haïr et que ceux-ci l'auraient bien cherché, qu'ils allaient même fournir à leur exécration un surcroît d'arguments.

Ils ne furent pas déçus. Dans l'abject médiocre, les déclarations des kapos passèrent leurs espérances.

Ils furent particulièrement révulsés par une jeune femme au visage mal équarri qui s'appelait Zdena.

- J'ai vingt ans, j'essaie d'accumuler les expériences, dit-elle. Il ne faut pas avoir d'a priori sur «Concentration». D'ailleurs, moi je trouve qu'il ne faut jamais juger car qui sommes-nous pour juger? Quand j'aurai fini le tournage, dans un an, ça aura du sens d'en penser quelque chose. Là, non. Je sais qu'il y en a pour dire que ce n'est pas normal, ce qu'on fait aux gens, ici. Alors je pose cette question: c'est quoi, la normalité? C'est quoi, le bien, le mal? C'est culturel.

- Mais, kapo Zdena, intervint l'organisateur, aimeriez-vous subir ce que subissent les prisonniers?

- C'est malhonnête comme question. D'abord, les détenus, on ne sait pas ce qu'ils pensent, puisque les organisateurs ne le leur demandent pas. Si ça se trouve, ils ne pensent rien.

- Quand on découpe un poisson vivant, il ne crie pas. En concluez-vous qu'il ne souffre pas, kapo Zdena?

- Elle est bonne, celle-là, je la retiendrai, dit-elle avec un gros rire visant à provoquer l'adhésion. Vous savez, je pense que s'ils sont en prison, ce n'est pas pour rien. On dira ce qu'on voudra, je crois que ce n'est pas un hasard si on atterrit avec les faibles. Ce que je constate, c'est que moi, qui ne suis pas une chochotte, je suis du côté des forts. A l'école, c'était déjà comme ça. Dans la cour, il y avait le camp des fillettes et des minets: je n'ai jamais été parmi eux, j'étais avec les durs. Je n'ai jamais cherché à apitoyer, moi.

- Pensez-vous que les prisonniers tentent d'attirer sur eux la pitié?

- C'est clair. Ils ont le beau rôle.

- Très bien, kapo Zdena. Merci pour votre sincérité.

La jeune fille quitta le champ de la caméra, épatée de ce qu'elle avait dit. Elle ne savait pas qu'elle pensait tant de choses. Elle se réjouit de l'excellente impression qu'elle allait produire.

Les journaux se répandirent en invectives contre le cynisme nihiliste des kapos et en particulier de la kapo Zdena, dont les propos donneurs de leçons consternèrent. Les éditorialistes revinrent beaucoup sur cette perle que constituait le beau rôle attribué aux prisonniers; le courrier des lecteurs parla de bêtise autosatisfaite et d'indigence humaine.

Zdena ne comprit rien au déferlement de mépris dont elle était l'objet. Pas un instant elle ne pensa s'être mal exprimée. Elle en conclut simplement que les spectateurs et les journalistes étaient des bourgeois qui lui reprochaient son peu d'éducation; elle mit leurs réactions sur le compte de leur haine du lumpenproletariat. «Et dire que je les respecte, moi!» se dit-elle.

Elle cessa d'ailleurs très vite de les respecter. Son estime se reporta sur les organisateurs, à l'exclusion du reste du monde. «Eux au moins, ils ne me jugent pas. La preuve, c'est qu'ils me paient. Et ils me paient bien.» Une erreur par phrase: les chefs méprisaient Zdena. Ils se payaient sa tête. Et ils la payaient mal.

A l'inverse, s'il y avait eu la moindre possibilité que l'un ou l'autre détenu sorte vivant du camp, ce qui n'était pas le cas, il eût été accueilli en héros. Le public admirait les victimes. L'habileté de l'émission était de présenter d'eux l'image la plus digne.

Les prisonniers ne savaient pas lesquels d'entre eux étaient filmés ni ce que les spectateurs voyaient. Cela participait de leur supplice. Ceux qui craquaient avaient affreusement peur d'être télégéniques: à la douleur de la crise de nerfs s'ajoutait la honte d'être une attraction. Et en effet, la caméra ne dédaignait pas les moments d'hystérie.

Elle ne les privilégiait pas non plus. Elle savait qu'il était de l'intérêt de «Concentration» de montrer au maximum la beauté de cette humanité torturée. C'est ainsi qu'elle élut très vite Pannonique.

Pannonique l'ignorait. Cela la sauva. Si elle avait pu se douter qu'elle était la cible préférée de la caméra, elle n'eût pas tenu le coup. Mais elle était persuadée qu'une émission aussi sadique s'intéressait exclusivement à la souffrance.

Aussi s'appliquait-elle à n'afficher aucune douleur.

Chaque matin, quand les sélectionneurs inspectaient les contingents pour décréter lesquels étaient devenus inaptes au travail et seraient envoyés à la mort, Pannonique cachait son angoisse et son écœurement derrière un masque de hauteur. Ensuite, quand elle passait la journée à déblayer les gravats du tunnel inutile qu'on les forçait à construire sous la schlague des kapos, elle n'affichait rien. Enfin, quand on servait à ces affamés la soupe immonde du soir, elle l'avalait sans expression.

Pannonique avait vingt ans et le visage le plus sublime qui se pût concevoir. Avant la rafle, elle était étudiante en paléontologie. La passion pour les diplodocus ne lui avait pas laissé trop le temps de se regarder dans les miroirs ni de consacrer à l'amour une si radieuse jeunesse. Son intelligence rendait sa splendeur encore plus terrifiante.

Les organisateurs ne tardèrent pas à la repérer et à voir en elle, à raison, un atout majeur de «Concentration». Qu'une fille si belle et si gracieuse fût promise à une mort à laquelle on assisterait en direct créait une tension insoutenable et irrésistible.

Entre-temps, il ne fallait pas priver le public des délectations auxquelles sa superbe invitait: les coups s'acharnaient sur son corps ravissant, pas trop fort, afin de ne pas l'abîmer à l'excès, assez cependant pour susciter l'horreur pure. Les kapos avaient aussi le droit d'insulter et ne se privaient pas d'injurier le plus bassement Pannonique, pour la plus grande émotion des spectateurs.

Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation

- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

mercredi, 04 avril 2007

Hygiène de l’assassin - Amélie Nothomb - 1992

bibliotheca hygiene de l assassin

Pretextat Tach, auteur de vingt-deux romans et prix Nobel de littérature, n’a plus que deux mois à vivre. Il se sait en effet atteint d’une maladie rare le syndrôme d’Elzenveiverplatz qui est un cancer des cartilages jusque là uniquement observés chez une dizaine de bagnards incarcérés pour violences sexuelles suivies d’homicides. Mais Pretextat Tach est un curieux personnage, tout aussi curieux que sa maladie. Durant sa carrière il a été l’auteur de vingt-deux livres jusqu’à ce qu’il s’arrête à jamais d’écrire, une envie qui lui serait venue du jour au lendemain. Et il a toujours vécu reclus du monde sans jamais donner la moindre interview. Mais pour cet événement exceptionnel qu’est sa propre mort, il décide de recevoir cinq journalistes à tour de rôle pour donner à chacun une entrevue qui fera sensation. Les cinq heureux élus se présentent alors chez l’écrivain, mais ils découvrent vite fait que le vieil écrivain est un personnage tout à fait insupportable qui n’a qu’une seule envie, celle de les casser. Tach fait preuve vis à vis d’eux d’un profond cynisme et d’une redoutable méchanceté. Entre alors la cinquième et dernière journaliste, Nina, la seule à avoir effectivement lu tous les livres de cet ignoble auteur et la seule à finir par avoir raison de lui et de son terrible secret enfoui dans l’un de ses romans : Hygiène de l’assassin. Car en lisant les écrits d’un homme, on finit par posséder les mots le composant qui permettent de voir sa véritable nature.

Hygiène de l’assassin est le premier roman publié par l’aujourd’hui célèbre écrivain belge Amélie Nothomb. Le roman, même s’il n’est pas le meilleur des nombreux romans publiés depuis par Nothomb, préfigure déjà parfaitement dans son format et son style corrosif le restant de son œuvre. Comme toujours : beaucoup d’humour souvent très noir, beaucoup d’originalité et une immense finesse dans l’écriture pourtant à première vue très simple. Le roman est composé quasi intégralement de dialogues, ou plutôt de joutes verbales comme Nina dit au début de son entrevue : " Je vous propose que l'enjeu soit identique pour nous deux :si je craque, c'est moi qui rampe à vos pieds, mais si vous craquez, c'est à vous de ramper à mes pieds. ". L’intrigue, ainsi que sa présentation (ne s’agît-il finalement pas d’un bête polar ? ) est très original et très réussi. Le texte est par moments une véritable jubilation, cependant certains passages sont un peu morts, et l’immense dialogue entre Nina et Tach devient un peu lassant. Il est dommage que l’écrivain s’avoue si rapidement vaincu devant la jeune journaliste, et le lecteur comprend trop vite que Pretextat Tach a perdu la partie et finira par tout avouer. Le personnage de Pretextat Tach est particulièrement impressionnant, même s’il aurait dû être plus horrible encore.

Hygiène de l'assassin est le tout premier roman d’Amélie Nothomb. Malgré certains défauts, une très bonne lecture.

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Extrait :

Quand il fut de notoriété publique que l'immense écrivain Prétextat Tach mourrait dans les deux mois, des journalistes du monde entier sollicitèrent des entretiens privés avec l'octogénaire. Le vieillard jouissait, certes, d'un prestige considérable ; l'étonnement n'en fut pas moins grand de voir accourir, au chevet du romancier francophone, des émissaires de quotidiens aussi connus que (nous nous sommes permis de traduire) Les Rumeurs de Nankin et The Bangladesh Observer. Ainsi, deux mois avant son décès, M. Tach put se faire  une idée de l'ampleur de sa célébrité.

Son secrétaire se chargea d'effectuer une sélection drastique parmi ces propositions : il élimina tous les journaux en langues étrangères car le mourant ne parlait que le français et ne faisait confiance à aucun interprète ; il refusa les reporters de couleur, parce que, avec l'âge, l'écrivain s'était mis à tenir des propos racistes, lesquels étaient en discordance avec ses opinions profondes-- les spécialistes tachiens, embarrassés, y voyaient l'expression d'un désir sénile de scandaliser ; enfin, le secrétaire découragea poliment les sollicitations des chaînes de télévision, des magazines féminins, des journaux jugés trop politiques et surtout des revues médicales qui eussent voulu savoir comment le grand homme avait attrapé un cancer aussi rare.

Ce ne fut pas sans fierté que M. Tach s'était su atteint du redoutable syndrome d'Elzenveiverplatz, appelé plus vulgairement « cancer des cartilages », que le savant éponyme avait dépisté au XIXe siècle à Cayenne chez une dizaine de bagnards incarcérés pour violences sexuelles suivies d'homicides, et qui n'avait plus jamais été repéré depuis. Il ressentit ce diagnostic comme un abolissement inespéré : avec son physique d'obèse imberbe, qui avait tout de l'eunuque sauf la voix, il redoutait de mourir d'une stupide maladie cardiovasculaire. En rédigeant son épitaphe, il n'oublia pas de mentionner le nom sublime du médecin teuton grâce auquel il trépassait en beauté.

À dire vrai, que ce sédentaire adipeux ait survécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans rendait perplexe la médecine moderne. Cet homme était tellement gras que depuis des années il avouait ne plus être capable de marcher ; il avait envoyé paître les recommandations des diététiciens et se nourrissait abominablement. En outre, il fumait ses vingt havanes par jour. Mais il buvait très modérément et pratiquait la chasteté depuis des temps immémoriaux : les médecins ne trouvaient pas d'autre explication au bon fonctionnement de son cœur étouffé par la graisse. Sa survie n'en demeurait pas moins mystérieuse, ainsi que l'origine du syndrome qui allait y mettre fin.

Il n'y eut pas un organe de presse au monde pour ne pas se scandaliser de la médiatisation de cette mort prochaine. Le courrier des lecteurs fit largement écho à ces autocritiques. Les reportages des rares journalistes sélectionnés, n'en furent que plus attendus, conformément aux lois de l'information moderne.

Déjà les biographes veillaient au grain. Les éditeurs armaient leurs bataillons. Il y eut aussi, bien sûr, quelques intellectuels qui se demandèrent si ce succès prodigieux n'était pas surfait : Prétextat Tach avait-il réellement innové ? N'avait-il pas été seulement l'héritier ingénieux de créateurs méconnus ? Et de citer à l'appui quelques auteurs aux noms ésotériques, dont ils n'avaient eux-mêmes pas lu les œuvres, ce qui leur permettait d'en parler avec pénétration.

Tous ces facteurs concourent à assurer à cette agonie un retentissement exceptionnel. Pas de doute, c'était un succès.

L'auteur, qui avait vingt-deux romans à son actif, habitait au rez-de-chaussée d'un immeuble modeste : il avait besoin d'un logement où tout fût de plain-pied, car il se déplaçait en fauteuil roulant. Il vivait seul et sans le moindre animal familier. Chaque jour, une infirmière très courageuse passait vers 17 heures pour le laver. Il n'aurait pas supporté que l'on fît ses courses à sa place : il allait lui-même acheter ses provisions dans les épiceries du quartier.

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Voir également:
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation

- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait

- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

16:07 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amelie nothomb, litterature belge, romans policiers, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 18 janvier 2007

Les Catilinaires - Amélie Nothomb - 1995

bibliotheca les catilinaires

Emile Hazel, professeur de latin-grec à la retraite, et Juliette, son épouse, s’installent dans une nouvelle maison dans laquelle ils espèrent trouver le bonheur pour le restant de leurs jours. La maison est idéale : à 400 mètres d’un petit village, avec juste une maison voisine séparée par une petite rivière surplombée d’un petit pont. Un coin tranquille où ils pourront vivre dans l’isolement l’un avec l’autre, c’est tout ce qu’ils demandent. Très vite ils font la connaissance de leur voisin qui leur rend visite, Mr Palamède Bernardin, cardiologue retraité lui aussi. Etrange personnage que celui-là. Il ne fait aucun effort pour faire la conversation et semble tout le temps mécontent. Mais hélas pour Juliette et Emile, ce voisin prend rapidement la funeste habitude de le leur rendre visite quotidiennement. Tous les jours sans exception de 4 à 6 heures piles, sans jamais rien dire et toujours avec le même air insatisfait. Cette présence absurde va vite devenir insupportable pour les Hazel. En vain ils décident de trouver un moyen d’y mettre fin.

Les Catilinaires (catilinaires = discours hostiles tirant leur nom d’une série de 4 discours célèbres de Cicéron prononcés pour attaquer son adversaire Catilina, en latin In Catilinam I-IV.) est une comédie noire pleine d’humour et de lucidité. L’histoire commence comme un gentil conte de fées un peu naïf (un couple d’amoureux éternels qui s’isolent dans un coin idyllique pour ne vivre que de leur amour) mais cette petite histoire va vite tourner en farce macabre avec l’arrivée de Palamède Bernardin et de sa femme, surnommée le kyste. Le récit est écrit avec un humour noir irrésistible, surtout dans les descriptions des pensées d’Emile Hazel, ses états d’âme et ses disgressions concernant sa situation. Tour à tour Emile passe pour une victime et un bourreau. Mais finalement ces deux couples sont finalement pareils. Chacun cherche à s’isoler et l’un n’est que l’image miroir décalée de l’autre. Mais Amélie Nothomb prend également plaisir à nous raconter ce monde absurde et mièvre dans lequel personne ne veut courir le risque le risque de froisser son prochain, et cela quitte à subir n’importe quoi. Le comportement des Hazel piégés par leur politesse mais tentant désespérément de se débarrasser de l'importun est délicieuse d'absurdité, de fausse politesse et d’hypocrisie.

En bref, Amélie Nothomb réussit avec Les Catilinaires à nouveau à surprendre son lectorat, comme d’habitude finalement.

A lire !

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Extrait :

"On ne sait rien de soi. On croit s'habituer à être soi, c'est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses.

Ce n'est pas un problème. Où est l'inconvénient de vivre la vie d'un inconnu ? Cela vaut peut-être mieux : sachez qui vous êtes et vous vous prendrez en grippe.

Cette étrangeté ordinaire ne m'aurait jamais gêné s'il n'y avait pas eu- quoi ? je ne vois pas comment le dire-, si je n'avais pas rencontré monsieur Bernardin.

Je me demande quand a commencé cette histoire. Des dizaines de datations conviendraient, comme pour la guerre de Cent Ans. Il serait correct de dire que l'affaire a commencé il y a un an ; il serait juste aussi de dire qu'elle a pris sa tournure il y a six mois. Il serait cependant plus adéquat de situer son début aux alentours de mon mariage, il y a quarante-trois ans. Mais le plus vrai, au sens fort du terme, consisterait à faire commencer l'histoire à ma naissance, il y a soixante-six ans.

Je m'en tiendrai à la première suggestion : tout a débuté il y a un an.

Il y a des maisons qui donnent des ordres. Elles sont plus impérieuses que le destin : au premier regard, on est vaincu. On devra habiter là.

À l'approche de mes soixante-cinq ans, Juliette et moi cherchions quelque chose à la campagne. Nous avons vu cette maison et aussitôt nous avons su que ce serait la maison. Malgré mon dédain des majuscules, je me dois d'écrire la Maison, car ce serait celle que nous quitterions plus, celle qui nous attendait, celle que attendions depuis toujours.

Depuis toujours, oui : depuis que Juliette et moi sommes mari et femme.

Légalement, cela fait quarante-trois années. En réalité, nous avons soixante ans de mariage. Nous étions dans la même classe au cours de préparatoire.


Le jour de la rentrée, nous nous sommes vus et nous nous sommes aimés. Nous ne nous sommes jamais quittés.

Juliette a toujours été ma femme ; elle a aussi toujours été ma sœur et ma fille- bien que nous ayons le même âge à un mois près. Pour cette raison, nous n'avons pas eu besoin d'une autre personne : Juliette est tout pour moi.

J'étais professeur de latin et de grec au lycée. J'aimais ce métier, j'avais de bons contacts avec mes rares élèves. Cependant, j'attendais la retraite comme le mystique attend la mort.

Ma compassion n'est pas gratuite. Juliette et moi avons toujours aspiré à être libérés de ce que les hommes ont fait de la vie. Études, simple expression, c'était encore trop pour nous. Notre propre mariage a laissé l'impression d'une formalité.

Juliette et moi, nous voulions avoir soixante-cinq ans, nous voulions quitter cette perte de temps qu'est le monde. Citadins depuis notre naissance, nous désirions vivre à la campagne, moins par amour de la nature que par besoin de solitude.

Un besoin forcené qui s'apparente à la faim, à la soif et au dégoût.

Quand nous avons vu la Maison, nous avons éprouvé un soulagement délicieux : il existait donc, cet endroit auquel nous aspirions depuis notre enfance. Si nous avions osé l'imaginer, nous l'aurions imaginé comme cette clairière près de la rivière, avec cette maison qui était la Maison, jolie, invisible, escaladée d'une glycine.

À quatre kilomètres de là, il y a Mauves, le village, où nous trouvons tout ce dont nous avons besoin. De l'autre côté de la rivière une autre maison indiscernable. Le propriétaire nous avait dit qu'elle était habitée par un médecin. À supposer que nous ayons voulu être rassurés, c'était encore mieux : Juliette et moi allions nous retirer du monde, mais à trente mètres de notre asile, il y aurait un docteur !

Nous n'avons pas hésité un instant. En une heure, la maison est devenue la Maison. Elle ne coûtait pas cher, il n'y avait pas de travaux à faire. Il nous paraissait hors de doute que la chance avait tenu les rênes dans cette affaire."

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Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation

- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait
- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

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mardi, 03 octobre 2006

Antéchrista – Amélie Nothomb – 2003

antechrista

"J’avais 16 ans. Je ne possédais rien, ni biens matériels, ni confort spirituel. Je n’avais pas d’ami, pas d’amour, je n’avais rien vécu. Je n’avais pas d’idée, je n’étais pas sûre d’avoir une âme. Mon corps, c’était tout ce que j’avais."

Blanche est une jeune adolescente timide, effacée, intello et toujours solitaire malgré elle. Un beau jour elle rencontre à l’université de Bruxelles où elle suit des cours de sciences politiques Christa, une autre étudiante très extravertie, brillante, belle et très populaire. En fait Christa est à l’opposé de ce qu’est Blanche. Elles font connaissance et Blanche croit avoir enfin trouvé une amie, une vraie. D’ailleurs les parents de Blanche sont tout de suite conquis par Christa et lui proposent même de venir s’installer chez eux. En effet Christa habite dans les cantons de l’est bien loin de l’université de Bruxelles. Mais cette pseudo amitié ente les deux jeunes filles va vite tourner à l’affrontement. Blanche se rend vite compte que Christa tente de la manipuler et ne perd pas une occasion pour l’humilier. Christa va pendre de plus en plus de place dans la famille de Blanche et ne cesse de mentir pour se faire bien voir. L’image de Christa aux yeux de Blanche va changer radicalement : de l’amie rêvée Christa va se transformer en un être maléfique que Blanche surnommera « Antéchrista ». Blanche, qui de toute sa vie a toujours été passive, décide de pendre les choses en mains afin d’affronter sa tortionnaire.

Antéchrista est un conte initiatique où deux êtres diamétralement opposés vont se rencontrer et s’affronter. Il s’agît d’un roman assez typique d’Amélie Nothomb reprenant les thèmes chers de l’auteur : l’amour, l’adolescence, l’identité, la beauté, la fascination, une relation passionnelle et cruelle… Typique certes, mais toujours aussi réussi. Le talent d’Amélie Nothomb est ici de nous décrire de façon simple mais terrible les affres de l’adolescence via les yeux de Blanche qui a tant de mal à vivre son âge. Le lecteur accrochera immédiatement et s’identifiera sans peine à Blanche. Pour ma pat je l’ai d’ailleurs lu d’un seul coup. On regrettera peut-être comme toujours chez Nothomb que ce soit si court, ou alors c'est justement une qualité d'en venir diectement à l'essentiel.

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Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait

- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

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jeudi, 11 mai 2006

Attentat - Amélie Nothomb - 1997

Epiphane Otos est laid, mais terriblement laid. Son visage est totalement difforme, son corps n'est pas mieux. Par sa laideur Epiphane Otos est interdit d'amour. Qui voudrait de lui, de toute façon. Tour à tour il sera victime de sa laideur, mais aussi tortionnaire, face à ses contemporains. Mais Epiphane va tomber amoureux de la très belle Ethel, une jeune comédienne.

Un homme laid qui tombe amoureux d'une belle, Amélie Nothomb nous ressort ici un thème récurrent de la littérature depuis Quasimodo et Esmeralda dans Notre-Dame de Paris (1831) de Victor Hugo. Mais l'histoire ne se déroulera pas de la même façon. De plus la vérité exige de mettre un terme à ce mythe de l'amour intérieur. De la confrontation entre la belle et le monstre face à l'enjeu de l'amour ressort toujours une idée maîtresse : en amour, l'apparence physique prime et la promotion de la beauté intérieure n'est qu'un jeu de dupes si Quasimodo préfère la sublime Esméralda à un laideron édenté de son genre. Le sujet du livre est donc surtout l'importance de la beauté et de l'image dans notre société, et la différence entre beauté extérieure et intérieure (si cette différence existe). Le tout est, comme souvent chez Nothomb, sous forme d'un conte très original, avec des personnages bien développés et décrits avec beaucoup de tendresse. Le récit est prenant, très drôle et cruel à la fois.

Attentat est donc un très bon moment de lecture, mais ce n'est pour moi pas le meilleur roman d'Amélie Nothomb.

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Extrait:

La première fois que je me vis dans un miroir, je ris : je ne croyais pas que c'était moi. À présent, quand je regarde mon reflet, je ris : je sais que c'était moi. Et tant de hideur a quelque chose de drôle. Mon surnom arriva très vite. Je devais avoir six ans quand un gosse me cria, dans la cour : « Quasimodo ! » Fous de joie, les enfants reprirent en chœur : « Quasimodo ! Quasimodo ! »

Pourtant, aucun d'entre eux n'avait jamais entendu parler de Victor Hugo. Mais le nom de Quasimodo était si bien trouvé qu'il suffisait de l'entendre pour comprendre.

On ne m'appela plus autrement.

Personne ne devrait être autorisé à parler de la beauté, à l'exception des horreurs. Je suis l'être le plus laid que j'aie rencontré : je considère donc que j'ai ce droit. C'est un tel privilège que je ne regrette pas mon sort.

Et puis, il y a une volupté à être hideux. Par exemple, nul n'a autant de plaisir que moi à se balader dans la rue : je scrute les visages des passants, à la recherche de cet instant sacré où j'entrerai dans leur champ de vision-- j'adore leurs réactions, j'adore la terreur de l'un, la moue révulsée de l'autre, j'adore celui qui détourne le regard tant il est gêné, j'adore la fascination enfantine de ceux qui ne peuvent me lâcher des yeux.

Je voudrais leur crier : « Et encore, vous ne voyez que ma figure ! Si vous pouviez contempler mon corps, c'est alors que je vous ferais de l'effet. »
Il y a quelque chose de mal digéré au sujet de la beauté : tout le monde est d'accord pour dire que l'aspect extérieur a peu d'importance, que c'est l'âme qui compte, etc. Or, on continue à porter au pinacle les stars de l'apparence et à envoyer aux oubliettes les tronches de mon espèce.

Comme quoi les gens mentent. Je me demande s'ils en sont conscients. C'est cela qui m'énerve : l'idée qu'ils mentent sans le savoir.

J'ai envie de leur lancer en pleine figure : « Jouez aux purs esprits si cela vous chante. Affirmez encore que vous ne jugez pas la gens sur leur mine, si cela vous amuse. Mais ne soyez pas dupes! »

Mon visage ressemble à une oreille. Il est concave avec d'absurdes boursouflures de cartilages qui, dans les meilleurs des cas, correspondent à des zones où l'on attend un nez ou une arcade sourcilière, mais qui, le plus souvent, ne correspondent à aucun relief facial connu.

À la place des yeux, je dispose de deux boutonnières flasques qui sont toujours en train de suppurer. Le blanc de mes globes oculaires est injecté de sang, comme ceux des méchants dans les littératures maoïstes. Des pupilles grisâtres y flottent, tels des poissons morts.

Ma tignasse évoque ces carpettes en acrylique qui ont l'air sales même quand on vient de les laver. Je me raserais certainement le crâne s'il n'était recouvert d'eczéma.

Par un reste de pitié pour mon entourage, j'ai songé à porter la barbe et la moustache. J'y ai renoncé, car cela ne m'eût pas dissimulé assez : en vérité, pour être présentable, il eût fallu que la barbe me pousse aussi sur le front et le nez.

Quant à mon expression, si c'en est une, je renvoie à Hugo parlant du bossu de Notre-Dame : « La grimace était son visage. »

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Voir également:
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Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
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samedi, 14 janvier 2006

Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb - 1999

"Moi, quand j'étais petite, je voulais devenir Dieu. Le Dieu des chrétiens avec un grand D. Vers l'âge de 5 ans, j'ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin et j'ai décidé de devenir le Christ. J'imaginais ma mort sur la croix devant l'humanité entière. A l'âge de 7 ans, j'ai pris conscience que cela ne m'arriverait pas. J'ai résolu, plus modestement, de devenir martyre."

 

Amélie, jeune femme belge à peine diplômée en lettres, va accomplir l’un de ses rêves : aller travailler au Japon pour une société japonaise. Sa connaissance parfaite du japonais, langue qu'elle maîtrise pour avoir vécu au Japon dans son enfance, lui permet de décrocher un contrat dans une prestigieuse entreprise japonaise, la compagnie d’import/export Yumimoto. Amélie espère réussir dans ce pays qui la fascine tant. Mais ses débuts sont déconcertants et Amélie va rapidement déchanter à la découverte d'une culture que certes elle connaît bien, mais n’arrive pas à s’y intégrer. La jeune Européenne, embauchée comme interprète, peu au fait de l'hyper susceptibilité nippone, commet gaffe sur gaffe, ce qui va la précipiter dans une foudroyante chute sociale qui ne réussira pourtant pas à lui faire « perdre la face ». La jeune femme désœuvrée prendra un plaisir pervers et délicieux à tenter de surmonter l'ennui des tâches de plus en plus futiles que sa supérieure hiérarchique, une beauté japonaise au cœur de pierre, lui confie avec condescendance. Elle va être affectée à plusieurs tâches et descendra successivement les échelons pour arriver à l'humiliation la plus totale.

L’auteur décortique dans son roman auto-biographique un à un les codes de la société japonaise : la négation de l'individualité, culte de l’obéissance, le respect de la pyramide patronale, la soumission de la femme, harcèlement moral, humiliations. Amélie semble régler ses compte avec la culture d’entreprise nippone, si difficile à vivre pour un esprit occidental. Et pour elle toutes ses humiliations deviennent des défis. On le ton féroce caustique et humoristique raffiné, utilisé par Amélie Nothomb tout au long de ce livre. Amélie Nothomb montre quelle folle dimension ils prennent dans une société obsédée par les «codes d'honneur». Et qui ne doute jamais. «Un Japonais qui s'excuse pour de vrai, cela arrive environ une fois par siècle.»

Le titre de ce roman vient de l'ancien protocole impérial stipulant qu'on s'adressera à l'Empereur avec «stupeur et tremblements».

A la fois drôle, grave et angoissant. Un roman à ne pas manquer, qui d’ailleurs a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999.

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Extrait:


"Mine de rien, eut lieu un événement : je rencontrai Dieu. L'ignoble viceprésident m'avait commandé une bière, trouvant sans doute qu'il n'était pas assez gros comme ça. J'étais venue la lui apporter avec un dégoût poli. Je quittais l'antre de l'obèse quand s'ouvrit la porte du bureau voisin : je tombai nez à nez avec le président.

Nous nous regardâmes l'un l'autre avec stupéfaction. De ma part, c'était compréhensible : il m'était enfin donné de voir le dieu de Yumimoto. De la
sienne, c'était moins facile à expliquer : savait-il même que j'existais ? Il sembla que ce fut le cas car il s'exclama, avec une voix d'une beauté et d'une délicatesse insensées :

- Vous êtes sûrement Amélie-san !

Il sourit et me tendit la main. J'étais tellement ahurie que je ne pus émettre un son. Monsieur Haneda était un homme d'une cinquantaine d'années, au corps mince et au visage d'une élégance exceptionnelle. Il se dégageait de lui une impression de profonde bonté et d'harmonie. Il eut pour moi un regard d'une amabilité si vraie que je perdis le peu de contenance qui me restait.

Il s'en alla. Je demeurai seule dans le couloir, incapable de bouger. Ainsi donc, le président de ce lieu de torture, où je subissais chaque jour des humiliations absurdes, où j'étais l'objet de tous les mépris, le maître de cette géhenne était ce magnifique être humain, cette âme supérieure !

C'était à n'y rien comprendre. Une société dirigée par un homme d'une noblesse si criante eût dû être un paradis raffiné, un espace d'épanouissement et de douceur. Quel était ce mystère ? Etait-il possible que Dieu règne sur les Enfers ?

J'étais toujours figée de stupeur quand me fut apportée la réponse à cette question. La porte du bureau de l'énorme Omochi s'ouvrit et j'entendis la voix de l'infâme qui me hurlait :

- Qu'est-ce que vous fichez là ? On ne vous paie pas pour traîner dans les couloirs !

Tout s'expliquait : à la compagnie Yumimoto, Dieu était le président et le vice-président était le Diable."

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dimanche, 01 janvier 2006

Robert des noms propres - Amélie Nothomb - 2002

Robert des noms propres nous raconte le parcours d'une jeune fille, Plectrude, à travers son enfance et son adolescence. Plectrude est née sous de dramatiques auspices: sa mère tue son père et se suicide après l'avoir baptisé de ce nom étrange: Plectrude. Comme sa mère le dit, cela préviendra les autres qu'elle est exceptionelle.

Plectrude sera élevée comme par Clémence, sa tante, qui va, du moins au début, considérer la petite comme sa fille, l'adorer et la gâter en tout sens. Mais Plectrude est quelqu'un d'exceptionnel. Elle fait partie de celles qui ont la grâce et la beauté, et qui ne vivent que de ça et que pour ça. Mais très vite, elle va se choquer contre le monde de la réalité, un monde dur et cruel, dans lequel la beauté n'a pas toujours la place qu'elle mérite. L'école primaire d'abord. Puis l'école des petits rats de l'opéra. La jeune fille dépérit, mais sa mère ne le voit pas. Plus tard elle deviendra chanteuse et amie de l'écrivaine Nothomb. Mais Amélie Nothomb dans ce roman s'imagine également la biographie de son assassin, une personne hors norme forcémement, quelqu'un au parcours tumultueux et beau.

Le roman se lit bien, et avec beaucoup d'humour. Le style d'Amélie Nothomb est clair et efficace. Elle capte en peu de mots les aspects cruciaux de la vie d'une enfant lors de son enfance et de son adolescence. L'humour est léger et très noir à la fois. Le portrait de Plectrude, la liberté de l'enfance est à la fois charmant et brutal. Hélas le livre ne tient pas toutes ses promesses, la fin est bizarre et déplacée, même si elle est plein d'humour. On ne comprend pas pourquoi l'on aboutit à cela, comme si Nothomb ne sachant pas terminer son livre, nous inventait une pointe humoristique et surréelle pour vite en finir.

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