vendredi, 19 décembre 2008

Les prédateurs font toujours face au courant - Jean-Louis Nogaro - 2008

bibliotheca les predateurs font toujours face au courant

"Que se passe-t-il en Gascogne en cet été de canicule ? Que cache Grégory, l'adolescent tourmenté ? Qui sont ces scientifiques, reclus dans une ferme abandonnée au pied du Tourmalet ? Que signifient ces balances numérotées, que l'on retrouve peintes à proximité de cadavres parsemant les routes du Sud-ouest ? Le capitaine Séverine, flic en congé dans sa région natale, sera-t-il de taille pour démêler cette intrigue ? Rien n'est moins sûr…" - Quatrième de couverture - éditions Pietra Liuzzo Editions

Les prédateurs font toujours face au courant est le troisième roman de l'écrivain Jean-Louis Nogaro après Un bon flic c'est comme de la soie (2006) et Saint-Etienne Santiago (2007), et qui remet en scène le personnage du capitaine Séverine qui cette fois-ci sera mêlé à une enquête, loin de sa ville de Saint-Etienne, théâtre des précédentes aventures, mais dans le Sud-ouest français, en Gascogne où il passe ses congés. L'intrigue va mêler l'histoire d'un serial killer cherchant à se venger de la société à celle d'un groupe d'indépendantistes basques agissant à la frontière avec l'Espagne.Très classique par sa forme, ce polar garde toutefois une certaine originalité par l'entremêlement astucieux de ces deux histoires. Jean-Louis Nogaro améliore dans ce roman nettement son style et son écriture, déjà bon auparavant, tout en étoffant ses personnages. Après une un peu plus longue introduction l'enquête, même si elle est bien développée, semble cependant un peu trop linéaire.

Les prédateurs font toujours face au courant est un très bon polar de Jean-Louis Nogaro.

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Extrait :

"12 mars 2004, Toulouse, Haute-Garonne.

Bruno Bouysse menait une vie agréable. Rien de bien fantastique, mais une vie agréable. Rythmée par les journées au garage et les soirées au bistrot, avec les copains. Cambouis, Pastis et tarots formaient les piliers de cette existence sans histoire. Quelques sorties au Stadium venaient ponctuer le quotidien d'une petite note de fantaisie. Uniquement lorsque les grosses cylindrées venaient défier les Toulousains dans leur antre. Les week-ends et les cinq semaines de congés annuels se déroulaient paisiblement, sur le même tempo. Le cambouis, ce n'était alors plus au garage, mais sur les parkings et sous les capots des voitures des copains. Bruno Bouysse avait des prix sur les pièces de rechange, mais il mettait un point d'honneur à ne pas faire de bénéfices là-dessus. Les copains payaient les cardans, pots d'échappement et autres plaquettes de frein au comptant. Pour la main d'œuvre, pas question d'argent. Bruno Bouysse payait moins de tournées pendant quelques jours, tout simplement.

Il vivait seul, dans un pavillon hérité de ses parents, en banlieue. Résidentielle, la banlieue. Un jardinet aurait pu agrémenter le devant de la maisonnette, mais Bouysse n'avait pas la main verte et se contentait de passer un coup de tondeuse dans les herbes folles, de temps à autre. Il ne recevait jamais personne. L'intérieur était plus ou moins bien tenu, mais cela n'avait guère d'importance. Bouysse n'utilisait sa maison que pour y passer les nuits. Le frigo était condamné au vide perpétuel, et la cuisinière n'avait plus servi depuis le décès de sa mère, cinq ans auparavant. Seule pièce d'électroménager fonctionnant encore avec une relative régularité, la cafetière se dissimulait sous des taches brunâtres. Bouysse ne lisait pas, n'avait plus de télévision, n'allait pas au cinéma, ne pratiquait aucun sport. Il réparait des bagnoles, jouait aux cartes et buvait du Pastis avec ses copains. Il ne parvenait pas à mettre de l'argent de côté, mais son salaire lui suffisait amplement pour mener la vie qui lui plaisait.

Les filles ne l'intéressaient guère. Il avait tenté quelques expériences, mais toutes s'étaient avérées plus ou moins désastreuses… Il n'avait pas insisté. Ses potes n'avaient pas connu beaucoup plus de réussite dans leurs entreprises de séduction. Deux d'entre eux s'étaient mariés, pourtant. Le premier avait divorcé au bout de deux ans. Ce n'était pas l'envie d'en faire autant qui manquait au second mais plutôt le courage de partir… Quand il avait trop bu, celui-là, il pleurait.

Le 12 mars 2004, à sept heures quarante-cinq, l'équilibre que Bouysse avait su trouver dans la vie chancela. Il venait d'arriver dans le local réservé aux employés du garage et s'employait à enfiler la tenue de rigueur – une combinaison rouge avec les armes de l'entreprise calligraphiées au niveau du cœur – lorsque le patron fit irruption. Bouysse se fit la remarque qu'il n'avait encore jamais vu ce dernier entrer en ce lieu. Il n'avait pratiquement jamais vu le patron ailleurs non plus.

- Bouysse, repose ta combinaison.

- Qu'est ce qui…

- Il se passe que j'ai une question à te poser : Qu'as-tu fait de la bouteille de Bordeaux ?

- Quelle bouteille ?

- Le représentant en pneus que tu as reçu hier. Il t'a laissé une bouteille, oui ou non ?

- Ben… oui. Mais d'habitude…

- D'habitude quoi ?

- Eh bien d'habitude, quand un représentant apporte un cadeau… et ben on le garde.

- C'est du vol Bouysse. Les cadeaux, c'est pour le garage. Pas pour les employés. Tu as volé l'entreprise, c'est grave.

Bouysse regarda le patron. Il devait déconner… Tout le monde faisait ça, ramener à la maison les petits cadeaux des représentants. Mais le patron n'avait pas l'air de déconner. Pas du tout. Bouysse tenta de sauver sa peau.

- Tout le monde fait ça. Depuis des années !

- Ah bon ? Et bien, c'est fini, ça. Les bouteilles, c'est pour les fêtes et cérémonies.

- Hein ? Mais on n'en fait jamais des f…

- On va en faire, maintenant. Et la première, c'est pour ce soir. Pour arroser ton départ.

- Non, mais ça va p…

- Allez, tu discutes pas. Tu poses la combine, tu rends la clé de ton placard et tu rentres chez toi. Tu pourras le siffler ton Bordeaux. Tu as du temps devant toi maintenant.

Bouysse resta un moment planté là, sa combinaison rouge à la main. Il hésita, ne sachant quelle attitude adopter. L'envie de foutre son poing dans la gueule de ce petit con le démangeait. Mais il se doutait que ce n'était pas ce qu'il y avait de mieux à faire. La porte du local était fermée. Bouysse devinait des formes à travers la vitre translucide. Les collègues n'osaient pas entrer. Sûr que certains étaient au courant de ce qui se passait. Il jeta la combinaison au sol, ainsi que la clé de son placard. Le douze mars 2004 à neuf heures, Bruno Bouysse ne faisait plus partie de la société pompeusement nommée "A l'avant des Limousines". Le patron aimait beaucoup Alain Bashung. A dix heures et quart, il reposait une bouteille de Bordeaux vide sur la toile cirée douteuse de la table de cuisine. Il était tout seul dans sa petite maison de la banlieue résidentielle de Toulouse. Il faisait beau. Il fut un peu malade."

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Voir également :
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation

- Saint-Etienne Santiago - Jean-Louis Nogaro (2007), présentation et extrait

lundi, 11 juin 2007

Saint-Etienne Santiago - Jean-Louis Nogaro - 2007

bibliotheca saint etienne santiago

Septembre 1973 à Santiago au Chili, deux étudiants stéphanois s'engagent aux côtés des forces fascistes pour traquer les opposants de gauche. Plus de trente plus tard, l'un d'eux est candidat d'extrême droite aux élections régionales alors que son passé chilien semble refaire mystérieusement surface. Une vieille dame, elle aussi impliquée au Chili, est retrouvée morte assassinée dans sa maison de retraite. Un brocanteur voit son dépôt incendié et des graffitis apparaissent en ville faisant référence en 1973. La police commence à s'intéresser à l'affaire. Le capitaine Séverine est chargé de l'enquête et va petit à petit rassembler les différents élémnts afin de mettre à jour cette sombre affaire.

Saint-Etienne Santiago est le deuxième roman de l'écrivain français Jean-Louis Nogaro après Un bon flic c’est comme de la soie (2006) dans lequel l'auteur nous conte une deuxième aventure de son personnage le policier stéphanois Séverine. L'année 2007 étant en France l'année de l'organisation élections présidentielles et législatives, plus d'un roman sorti cette année réutilise ce contexte politique un peu particulier. Jean-Louis Nogaro s'attache ici particulièrement sur la campagne d'un candidat d'extrême droite dont il dénonce à travers son roman les méthodes peu scrupuleuses et démagogiques. Mais cela reste un polar avant tout, et de plus un polar bien réussi. En grand conteur Jean-Louis Nogaro nous mène sur les traces d'une affaire prenant son origine dans les années septante au Chili et qui va perturber des élections régionales trente ans plus tard. L'intrigue est parfaitement montée. Les énigmes et mystères s'accumulent dès le départ tels les pièces d'un puzzle et petit à petit ils vont prendre forme pour surprendre jusqu'à la fin. Le suspense est soutenu tout au long du récit. Les personnages créés par Jean-Louis Nogaro sont tous très attachants et fonctionnent parfaitement. Ce roman a également l'originalité de se dérouler à Saint-Etienne, ville d'origine de l'auteur, et qui au fil des pages devient presque un personnage à part entière du roman.

Saint-Etienne Santiago est un excellent roman policier de Jean-Louis Nogaro.

A découvrir!

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Extrait: prologue

Septembre 1973, Amérique du sud.

Il aurait dû s’en douter. Il le savait probablement, d’ailleurs, au plus profond de lui-même. Mais les faux semblants l’avaient emporté jusque-là, recouvrant la fange de vernis. Amitié. Aventure. Idéaux… Sauf que maintenant, c’était fini. On ne jouait plus.

Coyote eut soudain du mal à respirer. Jusqu’à ce nom de guerre ridicule qui lui restait maintenant en travers de la gorge. Malgré l’heure matinale, la moiteur s’était déjà emparée de l’espace. Le ventilateur fatigué de la cuisine de l’hôtel San Cristobal ne changeait pas grand-chose à l’affaire. Coyote se demanda à quel moment l’hôtel pourrait à nouveau voir affluer les touristes. Les derniers avaient été évacués par les Américains, juste avant le bombardement du Palais présidentiel.

Soudain, la femme hurla quelque chose en espagnol. Coyote interrogea du regard le second Européen présent dans la pièce transformée en  salle d’interrogatoire. Un gamin tout juste sorti de l’adolescence, comme lui. Le jeune homme,  qui se faisait appeler " Snake ", souffla :

- Elle dit qu’elle ne parlera pas tant qu’elle n’aura pas ses médicaments. Elle est épileptique, ou quelque chose comme ça…

Coyote regarda la fille. Elle était assise sur une chaise de bar, adossée à une colonne métallique. A trois mètres d’elle, lui faisant face, se trouvait son frère, contre une deuxième colonne. Tous deux étaient menottés.  Snake et Coyote faisaient partie de l’expédition qui les avait raflés au saut du lit. Aranxa et Carlos Garchez. Deux étudiants dénoncés par un commerçant. Soupçonnés d’être membres du MIR (1). Un homme en tenue militaire, crâne rasé et brassard noir, lança en direction de la fille :

- No estamos aqui para cuidaros, gamberros. Pero antes de morir escupitais el nombre de vuestros compaňeros ! (2)

Il semblait être le chef de l'équipe. Deux autres militaires locaux et les deux Européens complétaient le quintet. Le regard de la fille s’arrêta sur Coyote. Ce dernier comprit que la braise et le velours de ces yeux noirs seraient à jamais ses compagnons de route. Pour le meilleur ou pour le pire. Il était trop tôt pour le dire. Il se leva, et esquissa un geste en direction de l’arme automatique qui gisait à ses pieds. Le chef souffla alors à Snake, tout en gardant un oeil sur l’autre Français :

- Di a tu compňero que vaya a buscar a la medicina. Ahore sabe donderire. Y tu, te guedas con nosotros…(3)

Snake traduisit d’une voix blanche. Coyote, soulagé, se leva et sortit sur l’avenue Providencia. Il arracha son brassard, signe de reconnaissance des membres de la DINA lors des opérations de police. Il fourra le tissu au fond de sa poche. Il héla un bus vide, qui ne s’arrêta pas. Le chauffeur arborait un rictus terrorisé. Visiblement, l'homme ne savait plus que faire, à part continuer à rouler à tombeaux ouverts dans sa ville dévastée. Aranxa habitait à sept ou huit cents mètres de l’hôtel. Par chance, dans la même avenue. Coyote était encore incapable de se repérer dans Santiago. Il se résolut à se rendre chez la jeune fille en courant. Quelques cadavres jonchaient les trottoirs. Personne n’y prêtait attention. Les rares passants pressaient le pas, ignorant la sueur qui plaquait les chemises sur la peau. Ça et là, quelques bâtiments brûlaient.

Une demi-heure plus tard, un des militaires, répondant au signal convenu, lui ouvrit la porte de service du San Cristobal. L’homme l'accueillit avec un sourire mauvais, alors qu’il se précipitait vers la cuisine. Coyote serrait les médicaments dans la main. Une vieille femme en pleurs, la mère sans doute, les lui avait remis. Elle attendait, seule dans son modeste salon, devant un poste de radio qui crachait des airs militaires. Le sachet était tout prêt, posé sur ses genoux. Coyote n’avait pas osé la regarder en face, mais il avait pris sa décision. Il n’en avait plus rien à foutre de cette folie humaine. Rien à foutre de Snake, du chef, de la DINA, du communisme et de tout le reste. Il était venu là plus par fanfaronnade et désœuvrement que par pure conviction. Il était venu pour montrer à ceux de leur groupuscule de la Fac de droit de St Etienne qu’il  "en avait". Et aussi pour impressionner leur pasionaria. Tous en étaient secrètement amoureux. Mais maintenant, les yeux d’Aranxa avaient chassé ceux de Nadège… Coyote savait qu’il fallait que cette fille et son frère soient libérés sur le champ. Cette évidence s’imposait à lui, il ne pouvait en être autrement.

Ce qu’il vit en premier, en pénétrant dans la cuisine, ce fut le regard de Snake. Les yeux lui sortaient littéralement de la tête. Puis il vit le frère. Carlos. Son sang s’écoulait d’un trou noir, au milieu du front. Une flaque s’étalait déjà à ses pieds. Mécaniquement, Coyote tourna la tête en direction de la sœur.  La tête d’Aranxa formait un angle incongru avec le reste de son corps. Ils s’étaient servis de son foulard rouge pour la garrotter contre le pilier.

Le sachet de médicaments toujours dans sa main crispée, Coyote regarda tour à tour les protagonistes. Le chef finissait une bouteille de Mescal, à même le goulot. Il lança quelque chose à l’adresse de Coyote. En riant.  Snake traduisit :

- La fille a parlé. Toi, Coyote, tu restes avec Sancho. Pour évacuer les corps. Nous, on va chercher les autres.

- Tu te rends compte de ce que tu as fait ?… Snake ! Tu pouvais pas les en empêcher ?

Snake hésita un instant, fixant son compagnon de ses yeux exorbités.  Puis il saisit son revolver, le passa à sa ceinture, et rejoignit les deux militaires qui l’attendaient devant la porte de service…

Coyote les regarda partir, puis se précipita au dessus du vaste évier et vomit. Sancho avait déjà détaché Carlos, et entreprenait de le traîner jusqu’à la cave. Sans prêter la moindre attention aux états d’âme du jeune Français…

(1) Mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne.
(2) On n’est pas là pour vous soigner, bande de voyous. Mais avant de mourir, vous allez nous cracher le nom de vos copains !
(3) Dis à ton pote d’aller chercher les médicaments. Il sait où elle habite, maintenant ! Toi, tu restes avec nous…

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Voir également:
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation

- Les prédateurs font toujours face au courant (2008), présentation et extrait

14:03 Écrit par Marc dans Nogaro, Jean-Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean-louis nogaro, litterature francaise, saint-etienne, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!