mercredi, 03 octobre 2007

L'Affaire Elfe : une aventure de Brakmâr le Viking - Hervé Nicolas - 2007

bibliotheca l affaire elfe

Lorsque Brakmâr le Viking entre dans la ville d’Etron en compagnie de son fidèle dragon Lance-Lô il est loin de se douter des nombreuses aventures qui l’attendent. En effet le jour de son arrivée, la ville est victime d’une tempête qui détruit de nombreuses de ses bâtisses. Et Brakmâr est accusé d’avoir apporté le malheur à Etron. Son principal accusateur est le mage Itien qui va tenter de le faire condamner par un immense procès très médiatisé et pleins de rebondissements. Brakmâr le Viking est encore loin de ses peines et il lui faudra user de toute sa ruse pour venir à bout de ce procès et de ses ennemis.

L’affaire elfe : une aventure de Brakmâr le Viking
est un roman humoristique au ton très léger de l’écrivain français et normand Hervé Nicolas paru aux éditions Le Léopard Masqué, un éditeur spécialisé dans le genre.
Il s’agît d’un roman d’heroic fantasy assez déjanté sur fond de scandale politico-financier. En effet, rien que le titre l’indique déjà, le roman se veut une parodie de l’Affaire Elf, un scandale qui impliquait l'entreprise d'extraction et de distribution pétrolière Elf-Aquitaine dans de nombreuses affaires très médiatisées durant les années 1990 avant de changer de nom après sa fusion avec le concurrent Total. L’auteur s’amuse d’ailleurs à reprendre les noms de principaux protagonistes de l’Affaire pour les transformer et les réutiliser dans son univers revisité de fond en comble.
Ici agissent des elfes chercheurs de pétrole qui ont pour chef Lorik Floc Floc Régent, père d’une fille dénommée Fina, des humains peu recommandables à l’image de ce fabricant d’arcs et escroc à ses heures : Djack Crozmary, etc. Vous l’aurez compris : les références sont nombreuses et mieux vaut bien connaître les scandales qui se sont déroulés à cette époque en France pour pleinement profiter du roman. On regrette cependant que le roman ne soit pas plus méchant ou sarcastique envers le groupe pétrolier concerné qui finalement s’en sort plutôt bien.
Il n’empêche que même pour les plus ignorants le roman reste un petit bijou d’humour très agréable à lire. Les jeux de mots sont très nombreux, je doute de les avoir tous découverts.

En bref L’affaire elfe de Hervé Nicolas est un roman humoristique assez léger mais très divertissant.

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Extrait :

PREMIÈRE PARTIE: Par laquelle tout débute

L’arrivée à Etron


Paris, mon fier drakkar, le fier drakkar de ton fidèle serviteur, ô mon lecteur ! Ce drakkar vogue péniblement depuis quelques heures sur le long fleuve Saint et sous un soleil de plomb. Je suis flanqué de mon inséparable, mon brave Lance-Lô, et je le sens préoccupé, le voilà qui me donne le tournis à force d’impatience. Il est de ceux qui devinent les ennuis prochains, il a un don pour cela.

- N’aurions-nous pas dû prendre un autre chemin, mon capitaine ? me demande-t-il, cet unique et fidèle second-mousse-matelot-cuistot du bord.

- Et quel autre chemin aurions-nous emprunté ? je lui réponds. Le Saint est l’unique fleuve traversant le vieux continent du centre et je t’ai déjà dit qu’à bord d’un bateau on ne dit pas chemin mais cap, ou bien route, au choix.

Voilà près d’une demi-heure que je ne lâche plus ma longue-vue, scrutant l’horizon toujours aussi lointain malgré l’avance prise par mon vaisseau.

- Pourquoi restez-vous l’œil vissé à votre longue-vue, captain’ ? questionne Lance-Lô qui n’y tient plus.

Mais, tu l’as deviné, je n’ai que faire des interrogations de mon subordonné et, d’un geste lent mais pesé, je règle la focale de ma lunette.

Lance-Lô, qui n’a pas sa langue dans sa poche, bien qu’il l’ait assez longue pour l’y ranger, réitère, ce qui ne manque pas de m’agacer, moi, son pourtant supérieur. - Que regardez-vous avec autant d’attention ? insiste-t-il.

Je vois rouge, moi, Brakmâr, déjà si roux. Je replie ma longue-vue d’un mouvement vif mais sûr.

- Ne t’ai-je pas déjà demandé de ne jamais me déranger à bord de mon vaisseau ? éludé-je la question par le reproche.

- C’est que… vous avez l’air fort préoccupé, mon commandant, et, inquiet par votre… euh… par votre inquiétude, je me suis laissé aller à ce petit travers de curiosité qui ne se reproduira plus, j’en fais le serment… le serment sur euh… sur l’ordre des Dragons !

Mon rire résonne. Caverneux. Normal pour un Nain, tu me diras, toi qui connais et sais tout sur mon univers héroïco-fantaisiste.

- Le serment sur l’ordre des Dragons ! Ah ! quelle blague, tu sais très bien que tu as été radié de cet ordre dès ta naissance, mon pauvre Lance-Lô.

Ledit Lance-Lô paraît plus vexé par cette remarque qu’attristé.

- Est-ce ma faute à moi si je ne crache que de l’eau depuis ma plus tendre enfance ?

Il prend un air contrit.

- Allons, allons, mon brave Lance-Lô, dis-toi que tu es une exception, une denrée rare, l’ultime dragon !

Magnanime avec le personnel, toujours. Je tapote l’aile gauche de mon plus fidèle matelot tandis que je lui distribue une tonne de louanges qui ne manquent pas d’émouvoir l’émotif Lance-Lô.

Déjà, une perle de larme glisse sur la peau écailleuse de mon second.

Vois-tu, je pense ne pas trop me vanter en affirmant, sans complexe aucun, être un bon capitaine de drakkar, ferme avec la chiourme mais toujours juste, un vrai Viking, somme toute.

- Vois-tu, Lance-Lô, si je scrute l’horizon depuis un petit moment déjà, c’est parce que je suis inquiet.

Le dragon sèche ses larmes de presque bovin et m’accorde une oreille attentive. Fidèle vassal.

- Inquiet, vous, capitaine, est-ce possible ? lèche-cul-t-il.

- Oui, inquiet, moi ! Je veux d’ailleurs en avoir le cœur net. Voici mes ordres, Lance-Lô : vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça. Bien que seul matelot à bord, Lance-Lô répète toujours les ordres du seul-maître-à-bord-après-dieu, car il ne veut pas transgresser son grade de premier lieutenant. Je laisse faire, je n’ai pas l’esprit contrariant par nature.

- Vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça, répète-t-il donc à tue-tête, tout en mettant les consignes à exécution.

- C’est bien ce que je pensais…, marmonné-je dans ma barbe, toujours juché à la pointe de la proue.

- Qu’y a-t-il, mon commandant ?

Une fois de plus, j’élude la question. Sans doute par crainte de la réponse.

- Mes ordres, Lance-Lô, mouillez une chaîne pour sonder le fleuve.

Ce qu’il fait.

- Cinq brasses, mon capitaine, renseigne l’enseigne.

J’enrage à cette nouvelle.

- Mettez en panne, lieutenant, nous allons manquer de tirant d’eau et nous risquons d’abîmer la coque du Paris, ce qui serait dommageable, surtout que je viens de la faire repeindre et que j’ai encore trois traites à payer dessus.

- Bien, mon comman…

Mais Lance-Lô n’a pas le temps d’achever sa phrase, déjà le lourd drakkar racle le fond vaseux du fleuve, puis s’immobilise dans un craquement sourd prévoyant des frais côté menuiserie.

- Chierie ! Lance-Lô, je vous avais dit de mettre en panne, nom de nom !

Le dragon paraît désemparé.

- C’est ce que j’ai fait, mon capitaine, mais hélas ! je crois que votre ordre n’était pas judicieusement placé sur l’échelle du temps, plaide l’immonde.

Et moi qui en suis déjà à l’heure des devis, je laisse éclater ma colère.

- Comment ? Quoi ? Tu te permets de me juger, paltoquet !

Lance-Lô se rend compte de sa terrible et grossière erreur ; il sait bien qu’il ne faut jamais, au grand jamais, juger le capitaine Brakmâr.

Je vois rouge. Aussi rouge que le bonnet du commandant Cous-Tô, ce brave Viking qui, un jour de brume, se perdit dans le grand fjord, et que l’on retrouva à moitié dévoré par un mérou. Alors je vois rouge, je te dis. Va savoir pourquoi, je me saisis de ma vielle rapière et la pointe sur l’abdomen du pauvre Lance-Lô, qui se fait encore plus petit, lui qui ne dépasse pas la taille d’un vulgaire poney.

- Je… je vous demande pardon, Votre Excellence, mes… mes paroles ont dépassé ma pensée et je…

- Il suffit ! Je vous interdis de penser jusqu’à nouvel ordre ! Est-ce bien compris, gibier de potence ?

- Ou… oui, votre magnanime concupiscence.

La rapière retrouve son fourreau, et moi mon calme.

- Hem, hem… excusez-moi.

Celui qui tousse pour s’éclaircir la voix se trouve être un petit type appartenant au genre humain, c’est-à-dire la pire des espèces. Ton serviteur, lui, appartient à l’ordre des Nains, même si je déteste être rallié à quelque ordre que ce soit. Je ne vois jamais d’un bon œil tout contact avec l’espèce humaine et l’évite autant que faire se peut.

Ledit représentant de l’espèce humaine se tient à quelques encablures de mon drakkar, assis sur la berge, une ligne à la main ; un seau rempli d’eau est à ses côtés et un poisson de bonne taille y exprime son mécontentement à grands coups de nageoires.

- Ah ça ! Mais qui es-tu pour oser interrompre le terrible Brakmâr ?

- Je m’appelle Tâche Mâhal, je suis marchand ambulant et je voulais juste signaler au terrible Falzâr qu’il y a beaucoup de bancs de sable dans la région, surtout depuis que la sécheresse a débuté et que le lit du fleuve s’est considérablement amoindri.

- Mon nom est Brakmâr, pas Falzâr ! le reprends-je vivement. Mais je te remercie pour tes conseils, étranger, même s’ils arrivent un peu tard…

- Ah ! vous voyez, mon commandant, lorsqu’un conseil ou un ordre arrive un peu tard, même un peu… enfin un tout petit peu…

Je tâte la poignée de ma vieille rapière, le ton de Lance-Lô se fait moins arrogant pour finir par devenir totalement inaudible, seules ses lèvres remuant encore.

- As-tu un moyen de nous tirer de là, l’ami ?

- Oui, j’ai ce moyen. Et toi, en as-tu les moyens ? sourit l’homme.

- Que veux-tu dire ?

- Tu m’as bien compris. C’est dix colts.

Je n’en crois pas mes oreilles, planquées sous mes deux tresses rousses.

- Dix colts ?!? m’égosillé-je.

- Dix colts, j’ai bien dit : dix colts !

- C’est du vol !

- Oui, mais tu n’as pas le choix. Je te concède que si nous avions été plusieurs sur cette berge à pouvoir te tirer de là, tu aurais pu faire jouer la concurrence et j’aurais de ce fait tiré mes tarifs au plus près, mais, comme tu le vois, je suis comme qui dirait en situation de monopole et, forcément, mes tarifs s’en ressentent. J’en reste comme le mari de la mère Plexe.

- Qui me dit que tu peux tirer mon drakkar de ce banc de sable ?

- Rien, mais je puis inclure une obligation de résultat dans notre contrat verbal. Si j’échoue, tu gardes tes onze colts et on n’en parle plus.

- Eh là ! eh là ! pas si vite ! On avait dit dix colts d’or !

- Oui, mais avec une obligation de réussite en garantie, portée à l’annexe de notre contrat, c’est un colt d’or de plus, explique calmement Tâche Mâhal.

- C’est une honte ! Tu profites de la détresse des gens pour t’enrichir, je me demande si tout cela est bien en règle.

Le petit type baisse d’un ton et prend des gants.

- Bon, ne monte pas sur tes grands chevaux, je ne suis pas un bourreau et je te fais cadeau d’un colt d’or.

- J’aime mieux ça ! triomphé-je, même si c’est vite oublier qu’un instant auparavant, je trouvais le tarif de Tâche Mâhal prohibitif.

- On paie d’avance, fait ce dernier.

Mais tu penses bien que je ne suis pas tombé de la dernière averse de neige. Alors j’accorde une avance de cinq colts à Tâche, lui en garantissant cinq de plus pour après, lorsque le dépannage sera effectué.

Le dénommé Tâche accepte en faisant la moue et se redresse ; il n’est finalement guère plus grand que moi, mais surtout beaucoup plus frêle. Il remonte la petite colline sans mot dire, à petits pas.

- Eh ! où vas-tu comme ça, l’ami ? l’interpellé-je, croyant à quelque duperie.

- Je vais vous tirer de là, patience…

Une dizaine de minutes plus tard, alors que Lance-Lô et moi-même commencions à ne plus y croire, Tâche Mâhal revient, tenant un jeune dragon cendré par une laisse qui n’est en fait qu’une lourde chaîne.

- Voilà, lancez-moi un filin, nous dit-il.

Lance-Lô lance un solide bout, ce dernier atterrit sur la tête du dragon cendré, l’espèce la plus teigneuse de la caste des dragons, mais de loin la plus puissante physiquement. Il grogne de mécontentement.

Son maître calme la bête et passe le filin autour du cou de l’animal qui s’avère d’une force herculéenne et n’a aucun mal à arracher le drakkar Paris de son bourbier. - Je ne sais comment te remercier, l’ami ! exulté-je, car je suis du genre à ne pas dissimuler mes sentiments.

- En soldant ton compte auprès de moi. Tu es débiteur de cinq colts d’or et je serais en droit de te calculer un intérêt compensatoire, intérêts qui viennent d’ailleurs de chuter de deux points suite à l’annonce de la commission centrale des…

Je lui désigne la vieille rapière.

- Ce n’est pas dans ton intérêt, mon ami, me fais-je bien comprendre ?

- Tout à fait comprendre, ô Brakmâr, ce que je te disais était purement informel et gratuit.

- Parfait, voilà un mot qui me plaît ! Mais, dis-moi, j’ai l’impression que ma coque a souffert, n’y aurait-il pas un charpentier de ta connaissance qui puisse m’aider dans le voisinage ? demandé-je tout en débarquant.

- Si, il y en a même deux, à Etron. C’est une petite ville à trois lieues d’ici. Je vais t’y conduire, car c’est sur mon chemin. Tâche Mâhal, négociant en tout, se présente-t-il.

- Brakmâr, Viking !

Nous nous en serrons cinq moins un en ce qui me concerne, car il me manque un doigt à la main droite à la suite d’un accident de patin à glace.

- Quel étrange navire, je n’en avais encore jamais vu de semblable, comment dis-tu que cela s’appelle ?

- C’est un drakkar viking construit par les usines Paris, ce sont les meilleurs au monde.

- Paris… drakkar ? Je les croyais plutôt constructeurs de ce genre de petits aéronefs assez bizarres…

- Oui, mais ça n’a pas marché, ils ont chuté et sont allés droit dans le mur avec leurs machines volantes, elles coûtaient cher et étaient beaucoup moins fiables qu’un bon vieux dragon.

- Ça, c’est vrai, il n’y a rien de plus solide qu’un authentique dragon ! dit fièrement Lance-Lô, resté muet jusqu’alors.

- Ton dragon parle ! s’éberlue Tâche Mâhal.

- Euh… oui, mais il ne crache pas de feu, ne vole pas non plus, il n’est pas tout à fait comme les autres, en fait.

- Vraiment ?

Le « négociant en tout », comme il aime à se présenter, tourne autour du petit dragon en se frottant l’occiput.

- Je suis en quelque sorte différent en mieux des autres, et je parle en toute modestie, croit bon d’ajouter Lance-Lô qui ne se sent plus. - Intéressant… Et il est à vendre ?

- Non, d’ailleurs il n’a plus de cote, je le garde presque par nostalgie, biaisé-je.

Lance-Lô se terre dans un mutisme aussi profond que soudain.

- Tout est à vendre, c’est une question de prix. Si tu changes d’avis, fais-moi signe, je serai preneur à un bon prix, j’ai déjà un client intéressé, si tu veux savoir. Il cligne de l’œil gauche.

- Tu m’as l’air doué pour les affaires, Tâche, chuchoté-je à l’oreille de l’humain.

- Depuis des générations, dans la famille, nous sommes négociants en tout. Nous achetons et revendons tout ce qui peut l’être sans exception, oui. Ah ! voici Etron, la ville dont je t’ai parlé, là tu trouveras de quoi et par qui faire réparer ton navire.

L’immense porte de la cité où trônent deux véritables dragons de chair et d’os respire la santé. Pas mal de monde en entre et en sort, la faisant ressembler à ces quelques fourmilières géantes du sud du pays.

- Ce sont des dragons physionomistes, explique Tâche Mâhal, en désignant les deux molosses qui encadrent la porte. Ils sont intraitables avec les nouvelles têtes, mais tu n’as rien à craindre puisque je t’accompagne, je suis un habitué des lieux.

- Ça me rassure, je déteste être refoulé.

Et en effet, les deux dragons physionomistes saluent d’un bref hochement du chef à notre passage. Nous pénétrons dans la ville d’Etron.

- Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? triomphe-modeste Tâche Mâhal, avec moi, on entre partout.

- C’est heureux, car je garde un mauvais souvenir de cette soirée où je me suis vu refuser l’entrée d’une ville, sous prétexte que je ne figurais pas sur la « liste ».

- Tu te souviens du nom de cette ville ?

- J’avoue avoir oublié…

- La ville d’Aïpi, je m’en souviens parfaitement, mon capitaine, intervient Lance-Lô.

- Eh bien, c’est fort dommage que tu ne m’aies point connu plus tôt, car mon cousin gère cette ville, il se nomme Saddam Ocamélia, c’est quelqu’un de très bien malgré son air un peu souffreteux et son allure cacochyme.

La ville est bruyante, fourmillante, et l’air y est vicié. Les maisons ont quelque chose de normand dans le style à encorbellements, presque touristique en fait. Les rues sont pavées de bonnes-intentions (un minerai très résistant, voisin du granit), les échoppes y sont nombreuses et variées. On y trouve pêle-mêle : un redresseur de torts, un jeteur de sorts, un électricien en faillite, un plombier en fuite, un kebab, une pizzeria dont les boutiques sont en forme de hutte – les fameuses pizza-huttes –, et l’éternel, l’incontournable Mac’D’os.

- Cela faisait bien longtemps que je n’avais vu autant de monde, dis-je, en prenant un air dégagé et bien nourri.

- Etron est très populaire, une sorte de station balnéaire, quoi…, renseigne Tâche Mâhal.

Il y a là quelques Elfes, grands prospecteurs de pétrole, cette matière noire et visqueuse malodorante, essentielle à la bonne marche de tout dragon qui se respecte et accessoirement utile pour l’éclairage, autant dire indispensable.

- Ce sont de vrais Elfes ? demandé-je, moi qui n’ai pas souvent l’occasion d’en rencontrer sur les flots, ces derniers ne prospectant que peu en mer, pour ainsi dire jamais.

- D’authentiques ! Tiens d’ailleurs, celui à la chevelure et à la barbe blanche, là-bas, et qui se gratte tout le temps, c’est leur chef, Lorik Floc Floc Régent de la caste des Elfes. (Il chuchote :) Je suis étonné de le voir ici, car il a été inquiété la semaine dernière par le conseil des sages…

- Ah ?

- Oui, il aurait détourné des fonds.

- De l’argent ? demande Lance-Lô qui vient de sortir de son mutisme.

- Non, des fonds, des fonds de barils de pétrole, un litre à chaque baril, qu’il aurait accumulés dans des pots qu’il aurait ensuite déposés vingt par vingt sur un compte à Lo-Zanne, pour revendre ensuite au noir.

- Sorte d’or noir si je comprends bien, conclus-je.

- Oui, on peut dire ça comme ça, mais rien n’est encore prouvé, alors…

- Des pots de vingt, quelle drôle d’idée, s’étonne Lance-Lô.

- Et la jeune fille elfe à ses côtés, qui est-ce ? m’intéressé-je, moi qui ai toujours eu un faible pour cette caste féminine là.

- C’est Fina, sa fille unique, elle est très, très belle.

- Pas mal en effet… Mais, dis-moi, Tâche, pourquoi « Floc Floc », c’est un surnom ?

Tâche voix-basse, comme s’il craignait d’être entendu :

- La légende dit qu’il sue énormément des pieds et chaque fois, à la belle saison, dans ses bottes de cuir, lorsqu’il marche…

- Oui, je vois : ça fait « floc floc ».

- Eh oui…

- Et ceux-là, qui sont-ils ?

- Ce sont des Hobbits, grands dresseurs de chevaux. Ils ont d’ailleurs amené aujourd’hui l’un de leurs meilleurs étalons.

- Le tout noir, là ?

- Oui, c’est un très bon reproducteur.

- Mais celui qui le tient par les rênes est un centaure, je croyais que les chevaux et les centaures ne s’entendaient pas ?

- D’habitude oui, tu as raison, ô Brakmâr, mais ces deux-là sont copains comme cochons. Ce centaure-là est très connu, c’est une sorte de sparring partner pour l’étalon, il est toujours de bon conseil et se trompe rarement dans la gestion de carrière d’un jeune étalon.

- C’est vrai, le centaure a toujours raison, c’est bien connu, commente Lance-Lô.

Personne ne relève.

- Ces Hobbits femelles qui les accompagnent sont gigantesques, c’est rare pour ce genre de caste, non ?

- Oui, c’est parce qu’elles sont issues des hautes montagnes de l’Est, cette caste-là a toujours des grosses Hobbites, c’est connu.

- J’ignorais… Ils ont donc tous, et ce n’est pas une légende, une grosse Hobbite.

- Eh oui !

Les humains, en grand nombre dans la ville d’Etron, sont tous marchands de nourriture : fruits, légumes, viande, œufs et volailles. Ils sont d’autant plus nombreux aujourd’hui, car c’est jour de marché.

- Je ne vois pas beaucoup de Nains par ici, constaté-je amèrement en baladant un regard rapide sur cette population aussi fourmillante qu’hétéroclite. - Les Nains, mineurs de père en fils, travaillent tous sans exception à la mine de sel d’Etron.

- Ben voyons…

- Logique, plus petits, ils creusent des galeries moins grosses, donc plus solides, c’est tout simple. De plus, leur capacité physique sans égale est rigoureusement indispensable dans ce genre d’activité.

- Oui, peut-être…, marmonné-je dans ma barbe, pas plus convaincu que ça.

- Il règne une odeur assez particulière dans ce village, fait remarquer Lance-Lô, qui a le sens olfactif fort développé.

- Oui, je m’attendais à cette question. Moi aussi cela m’a surpris au début, puis je me suis habitué. En fait, tous les murs de ces maisons qui nous entourent ont été réalisés en fiente de dragon géant.

- C’est-à-dire ? n’osé-je comprendre.

- En caca de dragon, pour employer un langage familier. C’est une matière certes très odorante, mais fort malléable, on peut tout fabriquer ou presque avec ça, et puis, une fois sèche, c’est très, très solide.

- Et pas cher par-dessus le marché ! conclut Lance-Lô, toujours près de ses colts, celui-là.

- Oui, bien sûr… mais approchons-nous de cet attroupement là-bas, je me demande bien ce qui attire autant la populace.

Et en effet, de nombreuses personnes ont lâché leurs activités pour former un cercle d’une trentaine de mètres de diamètre.

De petite taille, notre trio n’a aucun mal à se frayer un chemin jusqu’aux premières loges.

Que je te décrive, toi qui as payé ce livre de tes précieux deniers.

Au mitan de cette foule concentrique gît un dragon de fort belle taille. Embroché de tout son long, il rougit au-dessus d’un feu de tous les diables – le feu est alimenté par deux humains.

- C’est un dragon géant ! Pourquoi diantre font-ils rôtir un dragon géant ? Je croyais qu’ils s’en servaient pour construire leurs bâtisses ?

- Ne bougez pas, je vais me renseigner.

Et Tâche s’éloigne d’une dizaine de mètres. On le voit interroger un humain tenant une assiette d’étain et un long couteau dans la main droite.

Tâche Mâhal revient presque aussitôt.

- Alors ?

- Il était constipé et ne produisait presque rien à part du gaz. Mais chacun sait que le gaz de dragon géant ne sert à rien à part créer des trous dans la couche d’Ozone.

- Ozone, le fils du dieu Améphes III ?

- Lui-même. Les trous dans la couche de la jeune progéniture affaiblissent ses qualités en terme d’étanchéité et provoquent des pluies acides qui détruisent les forêts, c’est très, très embêtant…

Je tousse dans mon poing.

- Pour en revenir à nos dragons, ces gens attendent quoi au juste ?

- Une part… La viande des dragons géants est aussi rare que nourrissante. Un steak de dragon peut nourrir une équipe de trois à quatre mercenaires perdus dans un donjon et ce pour plusieurs jours, on raconte que les aventuriers Daroou, Hisssa, Tiggy Tahmal et Boris auraient survécu grâce à un seul steak, tous sauvés d’une faim atroce.

Une sonnerie de buccins retentit, annonçant la fin de la cuisson. Et là, la grande cohue commence, la débâcle humaine déferle comme une marée noire elfique sur les côtes de l’océan pas-si-fique-que-ça. Heureusement, chacun y trouve sa part et s’en va, repu de trop de barbaque.

- Tu avais raison, c’est excellent, concédé-je en fin gourmet et en me pourléchant les doigts.

- Je te l’avais dit. Mais toi, Lance-Lô, tu ne manges pas ?

- Je… je ne suis pas encore prêt à me nourrir de mes semblables.

- Tu ne sais pas ce que tu perds, éructé-je fortement.

Comme promis, Tâche Mâhal nous mène chez l’un des deux charpentiers d’Etron. Le célèbre négociant en tout me conseille gracieusement de faire effectuer deux devis comparatifs. Le secteur de la charpente étant en récession cette année, je pourrais en tirer avantage.

Mais les deux devis sont somme toute très proches et surtout très élevés, sans compter les délais d’exécution des travaux, presque insondables. Je signe et accepte malgré tout le devis le plus bas, concède une rallonge écourtant les délais (marrant comme dans le bâtiment, les rallonges écourtent) et à dieu va.

Copyright Le Léopard Masqué

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