jeudi, 27 décembre 2012

Sommeil (Nemuri / 眠り) - Haruki Murakami - 1989

haruki murakami, sommeil, kat menschik, nouvelles, litterature japonaise, insomnie, fantastique, nemuriDix-sept nuits qu’elle ne dort plus.

Une jeune femme, la trentaine, mariée un enfant mène une vie bien monotone. Le matin, elle fait les courses et prépare les repas et l'après-midi, elle va nager à la piscine. Tous les jours c’est la même chose, elle vit sa vie comme un robot.
Et une nuit, elle a cessé de dormir. Cela a commencé par un cauchemar, puis le sommeil n’est plus venu. Au lieu de cela elle se plonge dans la lecture, de la littérature russe principalement. La nuit est faite pour se reposer, et elle se repose de se journées monotones en prenant un plaisir oublié depuis longtemps, celui de la nuit quand tout le monde, toute sa famille dort, et qu’elle est seule avec elle-même.
Et peu à peu cette insomnie est une nouvelle liberté qu’elle découvre... à moins que ce ne soit la folie qui la guette...

Parue initialement en 1990 dans le recueil TV People et en France dans Un éléphant s’évapore l’onirique et poétique nouvelle Sommeil paraît en 2009 en édition plus luxueuse, illustrée de superbes dessins de l’artiste Kat Menschik, dessins qui renforcent tout le mystère et la magie du récit. Cela hélas parfois au point d’en faire trop. Cela fait plaisir de retrouver un texte de ce grand auteur qu’est Haruki Murakami, hélas ce texte n’est pas son plus grand. Certes le récit étonne, émerveille... on y retrouve de nombreux éléments bien classiques de l’oeuvre du maître japonais, mais le texte manque d’aboutissement au point où l’on peut se demander si pas un autre texte de l’auteur aurait peut-être plus mérité une telle mise en page et illustration.

La nouvelle Sommeil de Haruki Murakami peut être lue comme introduction dans l’univers de l’auteur, soit appréciée par les amateurs de l’auteur. Les autres n’en tireront guère grand chose sinon la possibilité de découvrir les magnifiques dessins de Kat Menschik.

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Extrait : les premières pages avec deux illustrations prises au hasardharuki murakami, sommeil, kat menschik, nouvelles, litterature japonaise, insomnie, fantastique, nemuri

Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus.


Attention, je ne parle pas d'insomnie. L'insomnie, j'ai une idée de ce que c'est. J'en ai fait une sorte à l'époque où j'étais à l'université. Je dis «une sorte» parce que je n'ai pas la certitude que les symptômes correspondaient exactement à ce qu'on appelle communément «insomnie». Si j'étais allée consulter dans un hôpital, j'aurais sans doute au moins appris si c'était de l'insomnie ou pas. Mais il me semblait inutile d'aller à l'hôpital. Je n'avais aucune raison fondée de croire ça, une intuition, c'est tout. Je ne suis même pas allée voir un médecin. Et je n'en ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis. De toute façon, ils m'auraient dit d'aller à l'hôpital.


Cette «sorte d'insomnie» avait duré tout un mois. Pendant ce mois-là, je n'ai pas passé une seule nuit de sommeil normale. Il suffisait que je me mette au lit avec l'idée de dormir pour qu'instantanément, comme par un réflexe conditionné, je me sente complètement réveillée. Plus je m'efforçais de m'endormir, moins j'y parvenais. Je me sentais au contraire de plus en plus réveillée. J'essayai toutes les méthodes possibles mais rien n'y fit, pas même les somnifères ni l'alcool.


haruki murakami, sommeil, kat menschik, nouvelles, litterature japonaise, insomnie, fantastique, nemuriVers l'aube enfin, je sentais un assoupissement me gagner. Ce n'était cependant pas un véritable sommeil. A peine le bout de mes doigts effleurait-il le bord du sommeil que déjà je me réveillais. Je commençais à somnoler, mais je sentais ma conscience complètement éveillée me surveiller de la pièce voisine, à peine séparée de moi par une mince paroi. Mon corps physique flottait vaguement dans la clarté de l'aube, et juste à côté je sentais le regard insistant et la respiration de ma conscience. Mon corps voulait dormir, ma conscience voulait rester éveillée.


Je passais la journée entière dans un état de semi-somnolence. J'avais la tête vague, embrumée. Je n'arrivais plus à évaluer la distance qui me séparait des objets alentour, ni leur volume ou leur texture. Cette somnolence me submergeait, à intervalles réguliers, comme une vague. Sur la banquette du métro, à ma table de travail, pendant les cours ou le dîner, je m'assoupissais à mon insu. Ma conscience s'éloignait de mon corps. Le monde se mettait à vaciller sans bruit. Tout s'écroulait autour de moi. Je laissais tomber bruyamment à terre mon stylo, ma fourchette, mon sac à main. J'aurais voulu m'endormir profondément. Mais non. L'état de veille était toujours présent. Je sentais son ombre glacée au-dessus de moi. C'était ma propre ombre. Étrange, pensais-je au milieu de ma torpeur. Je suis à l'intérieur de mon ombre. Je marchais en somnolant, mangeais en somnolant, parlais en somnolant. Or, bizarrement, personne de mon entourage ne s'apercevait de l'état limite dans lequel je me trouvais. En un mois, je perdis six kilos. Mais ni ma famille ni mes amis n'y prêtèrent attention. Je vivais en dormant.

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Présente édition : traduit du japonais par Corinne Atlan et illustré par Kat Menschik, éditions 10 18, 25 août 2011, 92 pages
ISBN-10: 2264055871 / ISBN-13: 978-2264055873

Voir également :
- Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami (2000), présentation
- 1Q84 : Livre 1, Avril, Juin - Haruki Murakami (2009), présentation et extrait
- 1Q84, Livre 2 : Juillet-Septembre - Haruki Murakami (2009), présentation
- 1Q84, Livre 3 : Octobre-Décembre - Haruki Murakami (2009), présentation

dimanche, 24 juin 2012

1Q84, Livre 3 : Octobre-Décembre - Haruki Murakami - 2009

haruki murakami,1q84,fantastique,1984,litterature japonaise,livre 3Ils ne le savaient pas alors, mais c'était là l'unique lieu parfait en ce monde. Un lieu totalement isolé et le seul pourtant à n'être pas aux couleurs de la solitude.

Le Livre 3 fait entendre une nouvelle voix, celle d'Ushikawa. Et pose d'autres questions : quel est ce père qui sans cesse revient frapper à notre porte ? La réalité est-elle jamais véritable ? Et le temps, cette illusion, à jamais perdu ?

Sous les deux lunes de 1Q84, Aomamé et Tengo ne sont plus seuls.

L’aventure de cette formaidable trilogie de Haruki Murakami continue dans ce troisième au point où le lecteur l’avait laissé à la fin du deuxième livre.
Mais ce dernier volume déçoit tout de même un peu. De nombreux mystères sont dévoilés, mais pas tant que cela, et on se doutait déjà de certains d’entre eux. Donc guère plus à dire à ce sujet. Et la troisième voix, celle d’Ushikawa, n’apporte pas tant que cela à l’ensemble. Le plaisir reste toujours égal, et si comme précédemment Murakami souvent se répète, remplit parfois inutilement, le tout reste magnifique.


Aujourd’hui, arrivé à la fin de cette trilogie, avec plus de 1500 pages de lues, je ne peux que confirmer tout le bien qu’il a déjà était à ce sujet. Et si tout n’est pas parfait de nombreuses scènes, certains personnages et autre événements resteront, je pense, à jamais marqués dans ma mémoire.


1Q84 de Haruki Murakami est une véritable réussite, un roman à lire absolument.

Présente édition : traduit du japonais par Hélène Morita, éditions Belfond, 1 mars 2012, 530 pages

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Voir également :
- Sommeil (Nemuri) - Haruki Murakami (1989), présentation et extrait
- Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami (2000), présentation

- 1Q84 : Livre 1, Avril, Juin - Haruki Murakami (2009), présentation et extrait
- 1Q84, Livre 2 : Juillet-Septembre - Haruki Murakami (2009), présentation

dimanche, 18 mars 2012

1Q84, Livre 2 : Juillet-septembre - Haruki Murakami - 2009

haruki murakami, 1Q84, fantastique, 1984, litterature japonaise, livre 2Japon, 1984. Un second monde est apparu, parrallèle au réel et tout aussi vivant, et qui évolue dans l’année 1Q84. Ce sont deux mondes imbriqués dans lesquels évoluent, en alternance, Aomamé et Tengo, 29 ans tous deux, qui ont fréquenté la même école lorsqu'ils avaient dix ans. A l'époque, les autres enfants se moquaient d'Aomamé à cause de son prénom, « Haricot de soja », et de l'appartenance de ses parents à la nouvelle religion des Témoins. Un jour, Tengo l'a défendue et Aomamé lui a serré la main. Un pacte secret conclu entre deux enfants, le signe d'un amour pur dont ils auront toujours la nostalgie.
Deux mondes En 1984, chacun mène sa vie, ses amours, ses activités.
Tueuse professionnelle, Aomamé se croit investie d'une mission : exécuter les hommes qui ont fait violence aux femmes. Aomamé a aussi une particularité : la faculté innée de retenir quantité de faits, d'événements, de dates en rapport avec l'Histoire.
Tengo est un génie des maths, apprenti-écrivain et nègre pour un éditeur qui lui demande de réécrire l'autobiographie d'une jeune fille échappé ç la secte des Précurseurs. Il est aussi régulièrement pris de malaises lors desquels il revoit une scène dont il a été témoin à l'âge d'un an et demi.
Les deux jeunes gens sont destinés à se retrouver mais où ? Quand ? En 1984 ? Dans 1Q84 ? Dans cette vie ? Dans la mort ?

Suite direct du Livre 1, l’auteur japonais Haruki Murakami nous entraîne ici encore un peu plus dans son histoire si passionnante, magique et envoûtante autour de ses deux personnages Tengo et Aomamé, si attachants, dans ces deux mondes si mystérieux que sont 1984 et 1Q84. Le mystère autour des Little People s’étoffe ici de plus en plus, certaines solutions sont apportées mais pas toutes... et il ne reste plus qu’à attendre de lire le Livre 3.

Avec ce deuxième livre, Haruki Murakami s’affirme de plus en plus dans ce qui sera sûrement son oeuvre phare, 1Q84, un texte unique qui ne cesse de surprendre par sa beauté et sa magie.

Présente édition : traduit du japonais par Hélène Morita, éditions Belfond, 25 août 2011, 529 pages

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Voir également :
- Sommeil (Nemuri) - Haruki Murakami (1989), présentation et extrait
- Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami (2000), présentation

- 1Q84 : Livre 1, Avril, Juin - Haruki Murakami (2009), présentation et extrait
- 1Q84, Livre 3 : Octobre-Décembre - Haruki Murakami (2009), présentation

lundi, 02 janvier 2012

1Q84, Livre 1 : Avril-Juin - Haruki Murakami – 2009

haruki murakami, litterature japonaise, 1984, 1Q84, fantastiqueTokyo, avril 1984. Aomamé, 29 ans, mène une vie très solitaire. Elle donne des cours d’arts martiauxdans un centre sportif et de temps à autre elle exerce la profession de tueuse à gages, remplissant des contrats engagés par une riche vieille dame qui cherche à éliminer des hommes qui se sont rendus responsables de graves violences conjugales sans jamais en porter de quelconques suites judiciaires. Et Aomamé est plutôt douée dans ce métier. Mais un jour alors qu’elle partexécuter un contrat, une drôle d’impression l’assaille, un peu comme si, peu avant son meurtre, le monde l’environnant aurait subtilement changé. Rien de bien spectaculaire, juste des détails… et pourtant Aomamé sent bien quelque chose cloche.
Pendant ce temps Tengo, un jeune homme solitaire de 29 ans également, enseigne les maths et s'essaie au roman à ses heures perdues. D’ailleurs il œuvre de temps à autre en tant que nègre pour une maison d’édition.
Chargé de sélectionner des manuscrits en vue du prix des Nouveaux Auteurs, il tombe sous le charme de "La Chrysalide de l'air", roman fantastique écrit par une jeune fille de 17 ans.
Son éditeur, séduit par l'histoire mais nettement moins par sa mise en forme, charge Tengo de ré-écrire le manuscrit.
Le jeune homme rencontre alors Fukaéri, l'auteure dudit roman qui provoque en lui un curieux trouble. Cette fille est simplement étrange, elle ne semble pas avoir écrit ce roman, ni même en étre capable, et pourtant, cette histoire fantastique, elle semble l’avoir réellement vécue.
Aomamé et Tengo, que rien ne semble relier alors que leurs destins vont vite s’avérer être inextricablement liés, voient peu à peu en cet avril 1984 tout leur monde basculer vers quelque chose d’autre, vers l’an 1Q84, un lieu et temps inconnu à la fois dangereux et envoûtant…

Le roman en trois volumes 1Q84 du japonais Haruki Murakami a été, dès sa sortie au Japon en 2009, un véritable phénomène de librairie, battant coup sur coup tous les records de vente tout en rencontrant un véritable succès critique. A l’origine deux volumes étaient parus en 2009, le troisième en 2010, et c’est en 2011 que paraissent en français les deux premiers dans l’attente du dernier pour 2012.

Pourquoi 1Q84 : référence au 1984 de George Orwell ? Certainement un peu. En japonais la lettre Q se prononce "kyu", comme le chiffre 9... Et ce sont ces deux mondes 1984 et 1Q84 qui vont vivre en parallèle, le deuxième semblable au premier avec pourtant un décalage subtil.
Le lecteur est vite entraîné dans cette histoire étrange, aux allures de fantastique sans pour autant entrer dans le genre, à la suite de personnages très attachants. Ce premier tome ne divulgue encore que bien peu de choses sur l’intrigue, mais qu’importe, tout y est pour se retrouver irrésistiblement attiré par sa suite.


1Q84
de Haruki Murakaami est un roman passionnant, envoûtant même, qui n’annonce que le meilleur pour ce qui risque d’être une trilogie du meilleur niveau.

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Extrait : les premières pages

La radio du taxi diffusait une émission de musique classique en stéréo. C'était la Sinfonietta de Janacek. Etait-ce un morceau approprié quand on est coincé dans des embouteillages ? Ce serait trop dire. D'ailleurs, le chauffeur lui-même ne semblait pas y prêter une oreille attentive. L'homme, d'un âge moyen, se contentait de contempler l'alignement sans fin des voitures devant lui, la bouche serrée, tel un vieux marin aguerri, debout à la proue de son bateau, appliqué à déchiffrer quelque sinistre pressentiment dans la jonction des courants marins. Aomamé, profondément enfoncée dans le siège arrière du véhicule, écoutait, les yeux mi-clos.


Combien y aurait-il d'auditeurs, à l'écoute des premières mesures de la Sinfonietta de Janacek, qui reconnaîtraient immédiatement ce morceau ? Disons : entre "très peu" et "presque aucun". Mais Aomamé, elle, pour une raison ou une autre, en était capable.


Janacek avait composé cette courte symphonie en 1926. Le thème principal avait été conçu à l'origine pour une fanfare à l'occasion d'une rencontre sportive. Aomamé imaginait la Tchécoslovaquie de 1926. Après la Première Guerre mondiale, le pays s'était enfin libéré de la très longue domination des Habsbourg, les gens buvaient de la bière Pilsner dans les cafés, ils fabriquaient des mitrailleuses efficaces et raffinées, ils goûtaient la paix passagère qui visitait l'Europe centrale. Franz Kafka, encore méconnu, avait disparu deux ans auparavant. Bientôt apparaîtrait Hitler, qui ne ferait qu'une bouchée de ce joli petit pays. Mais, en ce temps-là, tout le monde ignorait que des événements aussi terribles allaient advenir. Ce que l'Histoire enseigne de plus important aux hommes pourrait se formuler ainsi : "A l'époque, personne ne savait ce qui allait arriver."


En écoutant cette musique, Aomamé imaginait les vents qui balayaient sans obstacle les plaines de Bohême et laissait ses pensées vagabonder sur l'Histoire.


1926, c'était la mort de l'empereur Taishô, le commencement d'une ère nouvelle, l'ère Shôwa. Au Japon aussi, ce serait le début d'une époque sombre et terrible. Le modernisme et la démocratie avaient joué leur bref intermède. Celui-ci achevé, le fascisme imposerait sa loi.


L'histoire, comme le sport, était ce qui intéressait le plus Aomamé. Elle ne se lassait pas de lire de nombreux ouvrages historiques, alors qu'elle n'était guère portée sur les romans. En matière d'histoire, elle aimait avant tout que tous les événements soient bien reliés à une chronologie et à un lieu précis. Elle n'avait aucune difficulté à se souvenir des dates. Même quand elle ne l'avait pas apprise par coeur, la chronologie se dessinait automatiquement, du moment qu'elle avait saisi la cohésion d'ensemble des divers événements. Au collège et au lycée, Aomamé avait toujours les meilleures notes de la classe aux contrôles d'histoire, et elle trouvait étrange qu'un élève ait du mal à retenir la succession des dates, alors que c'était si facile d'y parvenir.


Aomamé était son vrai nom. Son grand-père paternel était originaire de la préfecture de Fukushima et là-bas, dans des petites villes ou villages des montagnes, un certain nombre de personnes portaient réellement ce nom d'"Aomamé" - haricots de soja verts. Elle-même ne s'était jamais rendue dans cette région. Avant sa naissance, son père avait rompu avec sa famille. Il en allait de même avec sa lignée maternelle. Par conséquent, Aomamé n'avait jamais rencontré un seul de ses grands-parents. Elle n'avait pour ainsi dire pas voyagé, mais, en de rares occasions, elle avait consulté l'annuaire téléphonique de son hôtel pour chercher si des gens portaient ce patronyme. Jamais elle n'en avait trouvé nulle part, dans aucune ville, grande ou petite. Elle avait chaque fois l'impression d'être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan.


Donner son nom était pénible. Dès qu'elle l'avait prononcé, son interlocuteur prenait un air surpris ou la considérait d'un oeil embarrassé. Mademoiselle Aomamé ? Oui, c'est bien ça. Et mon nom s'écrit A-o-m-a-m-é, comme les haricots de soja, bleu-vert, oui. Quand elle avait travaillé dans une entreprise et qu'elle avait dû avoir des cartes de visite, les tracasseries avaient été d'autant plus nombreuses. L'autre regardait longuement, d'un oeil méfiant, la carte qu'elle lui tendait. Comme si elle lui avait fait lire une lettre maléfique à brûle-pourpoint. Lorsqu'elle se présentait au téléphone, il y avait même des rires étouffés. Dans la salle d'attente de la mairie ou de l'hôpital, dès que son nom était appelé, les gens levaient le nez pour la regarder. Quelle tête pouvait bien avoir quelqu'un affublé d'un nom pareil ?


Parfois, les gens se trompaient et l'appelaient "Edamamé" - haricots de soja encore verts - ou même "Soramamé" - fèves. Chaque fois, elle rectifiait. "Non, ce n'est pas Edamamé (ou Soramamé). Bien sûr, ces noms se ressemblent..." Et la personne de s'excuser avec un petit rire. "Voyez-vous, c'est un nom tellement rare..." En trente ans, combien de fois lui avait-il fallu entendre la même chose ? Combien de plaisanteries stupides ?


Si je n'étais pas née avec un nom pareil, peut-être ma vie aurait-elle pris un tour différent. Si je m'étais appelée "Satô" ou "Tanaka" ou encore "Suzuki", un patronyme bien banal, j'aurais peut-être eu une existence plus tranquille et regardé les autres d'un oeil plus tolérant. Possible.


Aomamé, les yeux clos, écoutait la musique avec attention. Elle se laissait envahir par les belles vibrations produites par l'unisson des bois. Brusquement, quelque chose la frappa. La qualité de la musique était trop bonne pour une radio de taxi. Même à faible volume, le son était profond et les harmoniques clairement restitués. Elle ouvrit les yeux, se redressa et examina la stéréo encastrée dans le tableau de bord. L'appareil était tout noir, élégant et brillant. Elle ne pouvait voir le nom du fabricant mais comprenait bien que c'était un modèle de prix, avec ses multiples réglages et son affichage numérique vert en façade. Sans doute un appareil de première qualité. Pour un taxi ordinaire appartenant à une compagnie, une aussi belle installation stéréo, c'était étonnant.


Aomamé examina l'intérieur de la voiture plus attentivement. Elle n'y avait pas vraiment prêté attention en montant, car elle était absorbée dans ses pensées, mais avec un examen plus minutieux elle voyait bien que ce n'était pas un taxi ordinaire. La qualité de l'équipement intérieur était remarquable, le confort des sièges parfait. Et surtout, le calme régnait dans l'habitacle. La voiture semblait être équipée d'un dispositif antibruit, et le vacarme extérieur ne pénétrait pratiquement pas à l'intérieur. Comme dans un studio insonorisé. Peut-être s'agissait-il d'un taxi indépendant ? Il existait parmi eux des chauffeurs qui dépensaient sans compter afin d'améliorer leur véhicule. Elle chercha de l'oeil la plaque d'enregistrement, en vain. Il n'avait cependant pas l'air d'être un clandestin, sans permis. Il y avait bien un compteur qui calculait précisément le prix de la course. Il indiquait alors 2 150 yens. Mais on ne voyait nulle part de plaque portant le nom du chauffeur.


"C'est une belle voiture ! Très silencieuse, dit Aomamé dans le dos du chauffeur. Qu'est-ce que c'est, comme marque ?


- Une Toyota Crown Royal Saloon, répondit l'homme d'un ton laconique.


- On entend bien la musique.


- C'est une voiture silencieuse. C'est pour cette raison que je l'ai choisie. Et pour ce qui est de l'insonorisation, les Toyota sont parmi les meilleures au monde."


Aomamé approuva et se renfonça dans son siège. La façon de parler du chauffeur l'intriguait. Comme s'il laissait entendre que des paroles importantes n'avaient pas été dites. Par exemple, qu'il n'avait rien à critiquer sur l'isolation sonore des Toyota, certes, mais qu'il y avait un problème à propos de quelque chose. Voilà, par exemple. Et puis, une fois qu'il avait fini de parler, subsistait un petit bloc de silence lourd de sens. Dans l'espace étroit de la voiture se découpait nettement comme un nuage miniature imaginaire. Qui provoquait chez Aomamé une certaine inquiétude.


"Vraiment silencieuse, reprit-elle comme pour chasser ce petit nuage. En plus, votre installation stéréo est de première qualité.


- Quand je l'ai achetée, j'ai jugé que c'était indispensable, répondit le chauffeur sur le ton d'un officier d'état-major retraité qui veut expliquer une opération militaire du passé. Je passe énormément de temps dans ma voiture, je voulais entendre des sons aussi bons que possible, et en outre..."


Aomamé attendit la suite. Il n'y eut pas de suite. Elle ferma de nouveau les yeux et se concentra sur la musique. Aomamé ne savait pas quelle sorte d'homme était Janacek. En tout état de cause, il n'avait vraisemblablement pas imaginé que des hommes de 1984 auraient écouté sa musique dans une voiture parfaitement silencieuse, une Toyota Crown Royal Saloon, coincée dans de terribles embouteillages sur une autoroute urbaine de Tokyo.


Mais pourquoi, se demandait Aomamé, perplexe, ai-je su immédiatement qu'il s'agissait de la Sinfonietta de Janacek ? Et aussi pourquoi est-ce que je savais que ce morceau avait été écrit en 1926 ?


Elle n'était pas spécialement fan de musique classique. N'avait pas non plus de souvenirs personnels sur Janacek. Pourtant, à l'instant où elle avait entendu une simple mesure du morceau, ces diverses données s'étaient inscrites comme un flash dans sa tête. Comme une nuée d'oiseaux qui auraient fait irruption dans une chambre par une fenêtre ouverte. En outre, cette musique laissait à Aomamé une curieuse impression de "tordu". Non pas de douloureux ou de déplaisant. Elle ressentait seulement que tous les constituants de son corps s'étaient comme retournés et tordus. Aomamé n'en comprenait pas la raison. Serait-ce cette Sinfonietta qui provoque en moi cette sensation incompréhensible ?


"Janacek", prononça Aomamé presque sans s'en rendre compte. Puis elle pensa qu'elle aurait mieux fait de s'abstenir.


"Pardon ?


- Janácek. L'homme qui a composé cette musique.


- Je ne savais pas.


- Un compositeur tchèque.


- Ah..., fit l'homme d'un ton admiratif.


- Vous êtes indépendant ? demanda Aomamé, pour changer de sujet.


- Oui", répondit le chauffeur. Puis il laissa un silence. "Je travaille en indépendant. C'est ma deuxième voiture.


- Les sièges sont très confortables.


- Je vous remercie. Au fait, madame, dit le chauffeur en tournant légèrement la tête vers Aomamé. Est-ce que vous êtes pressée ?


- On m'attend à Shibuya. C'est pourquoi je vous ai demandé de prendre la voie express.


- A quelle heure est votre rendez-vous ?


- A quatre heures et demie.


- Il est quatre heures moins le quart. Je pense que vous n'y serez pas.


- Les embouteillages vont continuer ?


- Il doit y avoir un gros accident plus loin. Ce ne sont pas des bouchons ordinaires. Ça n'avance presque pas depuis un bon moment."


Pourquoi ce chauffeur n'écoute-t-il pas les informations sur le trafic à la radio ? se demanda Aomamé, étonnée. Voie express totalement bloquée en raison d'embouteillages monstres. D'habitude, les chauffeurs de taxi recherchent les fréquences réservées à ces bulletins.


"Vous comprenez ce qui se passe sans même écouter la radio ?


- Ça ne sert à rien, les infos trafic, dit le chauffeur, d'une voix atone. Ces trucs, c'est à moitié faux. La régie du réseau routier ne diffuse que ce qui lui convient. Ici et maintenant, avec mes yeux, avec ma tête, je comprends qu'il se passe vraiment quelque chose.


- Et donc, selon vous, ces embouteillages ne vont pas se dissiper facilement ?


- Sûrement pas, confirma tranquillement le chauffeur en hochant la tête. Je vous le garantis. Une fois qu'elle est bouchée comme ça, la voie express, c'est l'enfer. Votre rendez-vous, c'est pour une affaire importante ?"


Aomamé réfléchit.


"Oui. Très. Je dois rencontrer un client.


- C'est ennuyeux. Je suis désolé mais vous n'y serez sûrement pas à temps."


Sur ces mots, le chauffeur secoua légèrement la tête à plusieurs reprises, comme s'il voulait soulager une courbature. Les rides de sa nuque bougeaient à la manière d'un animal préhistorique. A cette vue, Aomamé se souvint brusquement de l'objet pointu et aiguisé placé au fond de son sac en bandoulière. Ses paumes étaient moites de sueur.


"Bon, qu'est-ce que vous me proposez ?


- Rien. On ne peut rien faire avant la prochaine sortie. La voie express, ce n'est pas une route ordinaire, on ne peut pas descendre le plus près possible d'une gare pour prendre le train.


- La prochaine sortie ?


- C'est Ikejiri, mais si ça se trouve, on n'y arrivera pas avant le coucher du soleil."


Pas avant le coucher du soleil ? Aomamé s'imagina enfermée dans ce taxi jusqu'au crépuscule. La musique de Janacek continuait. Les cordes qui jouaient en sourdine ressortaient à présent au premier plan, comme pour atténuer l'émotion croissante d'Aomamé. La sensation de distorsion qu'elle avait éprouvée depuis un moment avait sensiblement disparu. Qu'est-ce que ç'avait donc été ?


Aomamé avait arrêté ce taxi non loin de Kinuta, et la voiture roulait depuis Yôga sur la voie express n° 3. Au début, le flot des voitures s'écoulait tranquillement. Mais, un peu avant Sangenjaya, les embouteillages avaient brusquement commencé. Ensuite, la circulation avait été presque bloquée. Dans le sens Tokyo banlieue, on circulait normalement. Mais le sens inverse était affreusement embouteillé. D'ordinaire, à un peu plus de trois heures de l'après-midi, il n'y avait pas de bouchons sur la voie express n° 3 dans ce sens. C'est pourquoi Aomamé avait indiqué au chauffeur de l'emprunter.


"Je ne vous compterai pas le temps passé sur la voie express, dit le chauffeur en regardant dans le rétroviseur. Ne vous faites pas de souci pour ça. Mais, dites-moi, c'est embêtant si vous êtes en retard à votre rendez-vous ?


- Bien sûr, ce serait ennuyeux ! Mais on dirait qu'il n'y a rien à faire, non ?"


Le chauffeur regarda de nouveau brièvement Aomamé dans le rétro. Il portait des lunettes de soleil légèrement teintées. A cause de la lumière, Aomamé ne pouvait voir son expression.

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Présente édition : traduit du japonais par Hélène Morita, éditions Belfond, 25 août 2011, 533 pages

Voir également :
- Sommeil (Nemuri) - Haruki Murakami (1989), présentation et extrait
- Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami (2000), présentation

- 1Q84, Livre 2 : Juillet-Septembre - Haruki Murakami (2009), présentation
- 1Q84, Livre 3 : Octobre-Décembre - Haruki Murakami (2009), présentation

dimanche, 19 octobre 2008

Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami - 2000

bibliotheca apres le tremblement de terre

1995, la ville de Kobé au Japon est victime d'un immense tremblement de terre. Kobé est aussi la ville d'origine de l'écrivain japonais Haruki Murakami. Le choc de ce tremblement de terre inspirera l'écrivain dans l'écriture de ces six nouvelles reprises dans ce recueil, qui toutes ont un lien plus ou moins éloigné avec la catastrophe de Kobé. Mais pour Murakami il n'est pas question de décrire le séisme en soi, ou alors ses victimes directes, non, Murakami se concentre sur les conséquences plus psychologiques qu'a eu cet événement tragique pour les habitants du Japon. D'ailleurs le tremblement de terre n'est jamais clairement évoqué. Par exemple dans la première nouvelle la femme de Kamura, après avoir vu les images du tremblement de terre à la télévision, décide de quitter son mari sans dire un mot. L'évocation du tremblement peut à l'inverse faire surgir chez d'autres personnages le sentiment amoureux. Pour Katagiri, médiocre employé de l'administration, ce tremblement lui inspire la vision d'une grenouille géante venant l'avertir de la catastrophe et lui demandant son aide pour sauver la ville. Dans tous les cas le tremblement vient bousculer l'équilibre intérieur de chacun, un peu comme l'écho du séisme qui se propage au sein de tous, et cela peu importe son âge ou sa condition.
Par une écriture fluide et limpide, Haruki Murakami réussit à donner une force émotionnelle et psychologique immense à ses récits qui emporteront le lecteur au fin fond des tremblements qui secouent sans cesse l'âme humaine.

A noter que que le titre original du recueil Après le tremblement de terre : Kami no kodomo-tachi wa mina odoru est le titre de la troisième nouvelle: Tous les enfants de Dieu savent danser.

Les nouvelles reprises dans ce recueil sont:
- Un ovni a atterri à Kushiro
- Paysage avec fer
- Tous les enfants de Dieu savent danser
- Thaïlande
- Crapaudin sauve Tokyo
- Galette au miel

A lire!

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Voir également :
- Sommeil (Nemuri) - Haruki Murakami (1989), présentation et extrait
- 1Q84 : Livre 1, Avril, Juin - Haruki Murakami (2009), présentation et extrait
- 1Q84, Livre 2 : Juillet-Septembre - Haruki Murakami (2009), présentation
- 1Q84, Livre 3 : Octobre-Décembre - Haruki Murakami (2009), présentation