jeudi, 29 janvier 2009

Perdido Street Station – China Miéville – 2000

bibliotheca perdido street station

La cite-état Nouvelle-Crobuzon, métropole gigantesque et insensée où se côtoient différentes races humanoïdes, est en pleine ébullition. Des monstres ont été libérés sur la ville et la milice est impuissante. A l’origine le savant fou et génial, Isaac Grimnebulin, dont les recherches visent à refaire voler Yagharek, un garuda, sorte d’homme-oiseau du désert, qui a perdu ses ailes. Mais durant ses travaux sur le vol Grimnebulin va créer des monstres volants, des gorgones, qui vont s’enfuir de l’atelier de leur créateur pour se disperser en ville. Ces gorgones, en plus, se mettent rapidement à pondre et à se reproduire. Le gouvernement est vite dépassé par les événements et en appelle à la Fileuse, une araignée géante vivant sur plusieurs plans de réalité, pour l'aider à endiguer le péril. Mais en vain, la Fileuse semble représenter une menace supplémentaire. Les politiciens, en proie à la corruption, ainsi que des mafieux veulent régler leurs comptes avec Grimnebulin, auteur du chaos de leur ville, mais aussi le seul à pouvoir trouver une solution réelle au problème.

Perdido Street Station de l’écrivain britannique China Miéville est certainement est un roman unique en son genre, mélange entre science-fiction, fantasy urbaine et bien d’autres choses, qui frappe par l’univers de la ville de Nouvelle-Corbuzon, dans lequel tout se déroule. Et l’auteur nous décrit cette ville avec un réalisme et un souci du détail rarement égalé : son atmosphère noire et pesante, sa misère, sa pègre, sa politique, ses révoltes et problèmes sociaux… tout y passe. Et il faut dire que c’est réellement impressionnant. L’intrigue, sans être originale, est développée d’une façon quand même très particulière et basée sur des personnages tout aussi originaux. Hélas un univers aussi dense que celui de Nouvelle-Corbuzon nécessite de nombreuses descriptions, qui d’ailleurs n’en finissent pas.  Le premier tome de l’édition française ne repose d’ailleurs que sur des descriptions pas toujours très utiles et souvent ennuyeuses.  Beaucoup d’éléments de SF ou de fantastique ne sont guère crédibles et de nombreuses sous-intrigues ne mènent à strictement rien. De plus le tout est porté par un style d’écriture, certes beau, complexe et recherché, est surtout bien lourd et parfois pénible. Difficile d’entrer dans l’histoire et difficile d’y rester par la suite.
Si je n’ai guère apprécié ce roman, beaucoup ne semblent pas partager cet avis dans la mesure où Perdido Street Station est lauréat à la fois du prix Arthur C. Clarke, du British Science Fiction Award et du Grand Prix de l'Imaginaire (meilleur roman et meilleure traduction) en 2004.

A noter que le roman dans son édition originale n’existe qu’en un seul tome, l’édition française l’ayant divisé en deux vraisemblablement pour de pures raisons financières, les deux parties n’ayant aucune autonomie l’une par rapport à l’autre.

Perdido Street Station
est un roman certes intéressant mais peu réussi.

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Extrait : Prologue et premier chapitre

Prologue

Du veldt de la broussaille des champs des fermes puis ces premières masures se dressant sur la terre… La nuit a été longue. À la faveur de l’obscurité, les maisons délabrées incrustées dans les berges ont poussé tout autour comme des champignons.
 
Nous tanguons. Roulons de droite et de gauche sur un profond courant.

Derrière moi, l’homme inquiet tire sur son gouvernail et le chaland redresse le cap. La lueur vacillante de la lanterne oscille. C’est moi que cet homme craint. Je suis penché au-devant de l’onde mouvante, obscure, à la proue du petit esquif.

Des bruits ténus enflent par-dessus le ronron huileux du moteur et la caresse du flot – bruissements de maisons : les poutres chuchotent, le vent frotte le chaume, les murs se tassent, les planchers jouent pour s’adjuger l’espace. Les dizaines d’habitations sont devenues centaines, puis milliers ; éparpillées à partir de la rive, elles émettent leurs lueurs à travers toute la plaine.

Elles m’entourent, grossissent. Gagnent en hauteur, en embonpoint, en coffre. Se coiffent de toits d’ardoise, s’arment de murs de brique.

La rivière tourne et vire pour affronter la ville. Qui soudain se dévoile, menaçante, massive, taillée à l’emporte-pièce dans le paysage. Son halo se répand vers le cirque pierreux des collines tel le sang d’un hématome. Ses tours sales sont illuminées. Je suis ramené à ma petitesse. Contraint de m’incliner devant cette présence extraordinaire, née du limon au confluent des deux rivières. Elle n’est qu’une immense pollution, que puanteur, qu’un éternel coup de klaxon. Même à cette heure, même au coeur de la nuit, ses cheminées trapues vomissent leur crasse dans le ciel. Ce n’est point le courant qui nous pousse, mais la cité elle-même, dont le poids nous aspire. De faibles cris épars, des beuglements animaux : le fracas et les coups de boutoir obscènes des usines où copulent d’énormes machines. Les voies ferrées sillonnent ce corps urbain telles des veines apparentes. Brique rouge et murs sombres ; églises trapues d’aspect troglodyte ; stores en lambeaux qui volettent ; labyrinthes pavés de la vieille ville ; culs-de-sac ; sépulcres séculiers des caniveaux criblant la terre : c’est là tout un nouveau paysage de friches, de pierre écroulée, de bibliothèques regorgeant de volumes oubliés, de vieux hôpitaux, d’immeubles de bureaux, de navires et de serres métalliques soulevant le fret au-dessus des eaux.

Comment avons-nous pu être aveugles à ce qui approchait ? Par quel étrange tour de la topographie ce monstre tentaculaire peut-il se dissimuler ainsi, prêt à fondre sur le voyageur ?

Il est trop tard pour m’enfuir.

L’homme murmure quelques mots, m’explique où nous sommes. Je ne me retourne point.

Ce dédale tourmenté qui nous cerne a pour nom Porte de la Corneille. Les immeubles vermoulus y reposent les uns contre les autres, exsangues. La rivière étale sa gelée glauque jusqu’aux berges de brique, parois urbaines surgies des profondeurs afin de tenir l’eau à distance. L’odeur est méphitique.

(Quel effet cela ferait-il vu d’en haut ? Lors, plus rien n’échappe au regard : pour qui vient sur le vent, tout doit prendre l’allure d’une traînée d’ordure, une charogne grouillant d’asticots étalée sur des lieues à la ronde. Je pourrais chevaucher les courants ascendants que dégagent ces cheminées – je ne devrais point me dire cela mais ne puis plus revenir en arrière –, voguer loin au-dessus de ces tours altières, pour chier sur ceux qui sont sur terre, caracoler au-dessus de ce chaos, atterrir où l’envie m’en prend… – non, je ne dois point, cesse, pas maintenant, pas cela, cesse.)

Il y a là des maisons qui bavent des glaires pâles : un barbouillage organique macule les soubassements et sourd par les fenêtres du haut. D’autres étages sont fondus dans cette mucosité blanche, froide, qui englue aussi les interstices entre les murs et les impasses. Ses ondulations défigurent le paysage telle une coulée de cire répandue sur les toits. Quelque autre intelligence a fait siennes ces rues.

Des câbles sont tendus de part et d’autre de la berge, fixés aux avant-toits par des agrégats laiteux de mucus ; ils bourdonnent comme des cordes de basse. Quelque chose détale au-dessus de ma tête. Le batelier lâche un crachat méprisant dans l’eau.

Sa salive se disperse. L’amas de ciment-bave reflue au-dessus de nous. Émergence de rues étroites.

Un train siffle au-devant, qui franchit la rivière sur des voies aériennes. Je tourne la tête, suis le convoi d’ouest en est ; ses traînées de petites lumières filent dans le lointain, aussitôt avalées par la contrée nocturne, ce mastodonte qui mange ses habitants. Nous allons bientôt longer des usines. Les grues se dressent dans le noir, semblables à des oiseaux malingres ; elles s’activent çà et là afin de maintenir les équipes de nuit à la tâche. Les chaînes charrient des poids morts, tressautant soudain tels des membres inutiles quand s’enclenchent les engrenages et tournent les roues.

Des ombres grasses et prédatrices rôdent dans le ciel.

Il y règne un grondement, une réverbération – à croire que la ville possède un noyau creux. Le chaland noir poursuit son chemin, traverse une foule de ses semblables chargés de coke, de bois, de fer, d’acier, de verre. L’eau, à cet endroit, reflète les étoiles en un arc-en-ciel nauséabond, mélange d’impuretés, d’effluents et de bouillon chymique, qui la rendent tout à la fois stagnante et instable.

(Ah, prendre mon essor ne plus humer la saleté l’ordure la fiente ne point entrer ici à travers ces latrines – mais cesse, cesse, tu ne peux continuer ainsi, cesse.)

Le moteur ralentit. Je me retourne pour contempler l’homme, qui évite mon regard et barre en feignant de ne point me voir. Il nous fait pénétrer derrière un hangar si engorgé que son contenu se répand au-dehors, au-delà des arcs-boutants, en un dédale d’énormes caisses ; puis il se fraie un chemin entre d’autres péniches. Des toits émergent bientôt de la rivière. Une rangée de maisons englouties, bâties du mauvais côté du lit, acculées contre la rive à l’intérieur des eaux. Leur brique noire, bitumineuse, suinte. Cela bouillonne en dessous de nous. La rivière est secouée de courants intérieurs. Grenouilles et poissons morts, ayant renoncé à lutter pour trouver de l’air dans ce brouet putride, décrivent des cercles effrénés dans les remous, piégés entre la plage avant et la berge en béton. L’écart s’amenuise. Mon timonier saute à terre et serre les amarres. Son soulagement manifeste m’est pénible. Il marmonne de sa grosse voix, l’air triomphant, puis, s’écartant, m’ouvre le passage ; j’atterris au ralenti, m’avance comme sur des braises parmi les détritus et le verre brisé.

Il se déclare satisfait des pierres que je lui ai données. Je suis à Crassecoude, m’explique-t-il, et je m’oblige à détourner les yeux tandis qu’il m’indique le chemin. Pour qu’il ignore que je suis égaré, novice en ces rues et que, pris d’une nausée claustrophobe et prémonitoire, je redoute ces édifices sombres, menaçants, d’où je ne pourrai m’envoler. Un peu plus bas vers le sud, deux piliers majestueux s’élèvent au-dessus des eaux : les portes ouvrant sur la vieille ville, autrefois grandioses, désormais psoriatiques et croulantes. Le temps et l’acide ont gommé les récits gravés qui ceignaient leurs colonnes, seul demeure un mortier fileté en spirale. Derrière, un pont bas (le Gué de l’Eubage, m’annonce-t-il). J’ignore les explications pressées de l’homme et m’éloigne, à travers ce secteur blanchi à la chaux, pour franchir une seconde porte béante, promesse d’obscurité véritable et de fuite loin de la puanteur de l’eau. Le batelier s’est réduit à un filet de voix. Je n’éprouve qu’un piètre plaisir à savoir que je ne le reverrai plus.

Il ne fait point froid. À l’est, une des lueurs de la ville présage d’autres promesses.

Je vais suivre les voies de chemin de fer. Je hanterai l’ombre des trains tandis qu’ils passeront au-dessus des maisons, des tours, des casernes, des bureaux, des geôles de la ville ; je marcherai dans leur sillage sur ces arches qui les arriment à la terre. Je dois trouver le moyen d’entrer.

Ma cape, un drap lourd, insolite et cuisant sur ma peau, me ralentit, et ma besace me pèse. Ce sont elles qui me protègent ici, elles et l’illusion que j’ai chérie, fondement de ma peine et de mon infamie, du supplice qui m’a mené ici – dans ce kyste qui n’a de ville que le nom, cette cité poussiéreuse toute d’os et de brique, cette conspiration d’industrie et de violence trempées dans l’Histoire et les arcanes du pouvoir, cette contrée funeste dont j’ignore tout :

Nouvelle-Crobuzon.

Première partie

COMMISSIONS

1

Une fenêtre s’ouvrit à la volée loin au-dessus du marché. Un panier en jaillit et décrivit un arc de cercle vers le bas à l’insu de la foule. Il s’arrêta à mi-course dans un soubresaut avant de tourner sur lui-même, pour reprendre sa dégringolade moins vite, par à-coups. Dansant de façon précaire au fil de sa descente, son treillis s’accrocha et ripa contre la peau rêche de l’immeuble. Le panier repartit à l’aveuglette vers le mur, escorté d’une traînée de peinture et de poussière de ciment.

Le soleil dardait de la grisaille à travers une couverture nuageuse irrégulière. En dessous du panier, étals et voitures de primeurs s’étalaient telle une mare d’huile chatoyante. La cité empestait. Mais c’était jour de marché au Trou d’Aspic : dans ces rues, à cette heure, l’âcre nappe d’odeurs d’excrément et de pourriture qui flottait en permanence au-dessus de Nouvelle-Crobuzon s’agrémentait de paprika et de tomate fraîche, d’huile chaude, de poisson et de cannelle, de boucane, de banane et d’oignon.

Les étals de provisions de bouche s’étiraient sur la longueur bruyante de la rue Shadrach. Livres, manuscrits et reproductions jonchaient la Voie Bordereaux, une avenue de banians intermittents et de béton en cours de désagrégation plus à l’est. Une marée de poteries de tous ordres noyait l’ensemble jusqu’à Chahuttes au sud ; les pièces de moteur remontaient en direction de l’ouest ; les jouets s’étiraient le long d’une rue perpendiculaire, les vêtements entre les deux suivantes. Une kyrielle d’autres produits emplissait toutes les ruelles. Ces alignements de marchandises convergeaient de guingois, tels les rayons d’une roue cassée, en direction du Trou d’Aspic.

Au sein du Trou proprement dit, aucune distinction n’avait plus cours. Dans l’ombre de vieux murs et de tours dangereuses se trouvaient une pile d’engrenages, une table branlante supportant de la vaisselle cassée et de grossiers bibelots en argile, une caisse de vieux livres scolaires tombant en poussière. Vieilleries, sexe, poudre anti-puces. Entre les éventaires fourmillaient des artefacts chuintants. Des mendiants se chicanaient dans les entrailles d’immeubles abandonnés. Les membres de races exotiques achetaient des objets singuliers. Le bazar d’Aspic : un fatras tonitruant de marchandises, de crasse et d’usuriers. Le mercantile y était de règle : aux risques et périls de l’acheteur.

Le marchand des quatre-saisons placé sous le panier leva les yeux vers une clarté terne et une pluie de particules de brique. S’étant essuyé les yeux, il tira sur la ficelle jusqu’à ce qu’elle mollisse puis cueillit le panier effiloché au-dessus de sa tête. À l’intérieur se trouvait un shekel en cuivre, accompagné d’un billet aux italiques soignés et fleuris. L’homme se gratta le nez en parcourant le papier. Il fourragea dans la pile de produits frais posés devant lui, déposa dans le réceptacle, tout en vérifiant sur la liste, oeufs, fruits et tubercules. S’étant interrompu pour relire l’une des lignes, il afficha un sourire lascif et coupa dans une tranche de porc. Lorsqu’il en eut terminé, il rangea le shekel dans sa poche et y chercha de la monnaie, hésitant au moment de calculer ses coûts de livraison – pour finalement déposer quatre fifrelins aux côtés de la nourriture.

Il s’essuya les mains sur son pantalon, réfléchit un instant puis, à l’aide d’un morceau de charbon, inscrivit à son tour quelque chose sur la liste avant de la jeter à la suite des pièces.

Il tira trois fois sur la ficelle ; le panier entama un périple saccadé dans les airs. Poussé par le bruit, il s’éleva au-dessus des toits les plus bas, faisant sursauter les choucas qui nichaient dans un étage déserté et inscrivant sur le mur une nouvelle traînée parmi celles, innombrables, qui le zébraient déjà. Il disparut par la fenêtre d’où il était sorti.

Isaac Dan der Grimnebulin venait juste de prendre conscience qu’il était en plein rêve. Il s’était retrouvé, à sa grande consternation, employé de nouveau à l’université, en train de parader devant un immense tableau noir couvert de vagues représentations de forces, de leviers, de pressions. Introduction aux Sciences Naturelles. Isaac contemplait sa classe avec angoisse quand ce salaud onctueux de Vermishank était passé jeter un oeil.

- Je ne peux pas assurer mon cours ce matin, avait soufflé Isaac, assez fort pour se faire entendre. Le marché fait trop de bruit.

Il désignait la fenêtre.

- Ne vous inquiétez pas, avait assuré un Vermishank apaisant, répugnant. C’est l’heure du petit déjeuner. Cela vous chassera vos mauvaises idées de la tête.

Sur cette absurdité, Isaac avait renoncé au sommeil avec un soulagement immense. Les obscénités tapageuses du bazar et l’odeur de cuisine pénétrèrent avec lui cette journée.

Il resta au lit, exagérément, sans ouvrir les paupières. Il entendit Lin traverser la pièce et sentit les lattes du plancher fléchir légèrement. La mansarde était emplie d’une fumée âcre. Isaac saliva.

Lin frappa par deux fois dans ses mains. Elle devinait toujours quand il s’éveillait. Sans doute parce qu’il refermait la bouche, se dit-il – sur quoi il ricana, les yeux toujours fermés.

- Chut ! geignit-il. Encore au lit ! Pauvre petit Isaac toujours aussi ratatiné !

Et de se rouler en boule comme un enfant.

Lin frappa derechef dans ses mains, juste une fois, ironique, puis s’éloigna.

Il poussa un grognement, roula sur lui-même.

- Harpie ! gémit-il à son adresse. Mégère ! Teigne ! D’accord, d’accord, tu as gagné, espèce de… de… euh… de virago ! De peste !

Il se frotta le crâne et s’assit avec un grand sourire penaud. Lin lui décocha un geste obscène sans se retourner.

Nue devant les fourneaux, dansant en arrière à chaque goutte d’huile chaude qui sautait de la poêle, elle lui tournait le dos. Les couvertures glissèrent du monticule qui constituait l’estomac d’Isaac. Ventru, énorme, rebondi : son propriétaire avait tout du dirigeable. Poils et cheveux gris jaillissaient en abondance de sa personne.

Lin, quant à elle, était dépourvue de pilosité. Sous sa peau rousse, ses muscles serrés se découpaient nettement. On aurait dit un atlas anatomique. Isaac l’étudia, pris d’un désir jubilatoire.

Son cul le démangeait. Il se gratta sous la couverture, fouissant avec aussi peu de vergogne qu’un chien. Quelque chose éclata sous son ongle. Il remonta la main pour l’examiner. Un ver minuscule, à demi écrasé, se tortillait, impuissant, au bout de son doigt. C’était une réflique, un petit parasite khépri inoffensif. Elle a dû être assez déconcertée par mes sucs, pensa Isaac avant de s’en débarrasser d’une chiquenaude.

- Lin, annonça-t-il, c’est l’heure du bain. Réflique !

Lin en trépigna d’irritation.

Nouvelle-Crobuzon était un vrai nid de nuisibles, une ville morbidifiante. Parasites, épidémies et rumeurs y grouillaient de façon incontrôlable. S’ils voulaient échapper aux démangeaisons et aux purulences, les Khépri devaient procéder chaque mois, par prophylaxie, à une immersion chymique.

Lin fit glisser le contenu de la poêle sur une assiette, qu’elle déposa en face de son propre petit déjeuner. Elle s’assit et indiqua à Isaac de la rejoindre. Il se leva du lit pour traverser la pièce d’un pas mal assuré. Il s’assit sur la petite chaise en prenant garde aux échardes.

Isaac et Lin se tenaient de chaque côté de la table en bois nu. Voyant soudain la scène avec le regard d’un témoin extérieur, Isaac prit conscience du tableau qu’ils formaient. Voilà qui ferait une belle et étrange gravure. Ces combles aménagés, ces particules de poussière qui dansaient dans la lueur prodiguée par la petite lucarne, ces livres, ces papiers et ces toiles proprement empilés à côté de ces meubles en bois bon marché. Un homme corpulent, nu, détumescent, au teint mat, le couteau et la fourchette en main, figé dans un immobilisme peu naturel en face d’une Khépri au corps élancé qui demeurait dans l’ombre mais dont la tête chitineuse apparaissait en silhouette.

Ignorant le contenu de leurs assiettes, ils se dévisagèrent un instant. Lin lui signa :

Bonjour, amant.

Puis elle entama son repas sans détacher son regard.

C’était lorsqu’elle mangeait que son aspect était le plus insolite, et leurs repas pris en commun représentaient à la fois une gageure et une affirmation. À sa vue, Isaac ressentit le même trille familier d’émotions : du dégoût – immédiatement balayé ; de la fierté d’avoir vaincu sa répulsion ; un désir coupable.

La lumière brillait dans les yeux composés de Lin. Ses pattes céphaliques frémissaient. Elle saisit une tomate et ses mandibules s’en emparèrent. Elle baissa les mains tandis que ses maxilles internes saisissaient l’aliment maintenu en place par sa mâchoire inférieure.

Isaac regarda l’énorme scarabée iridescent qu’était la tête de sa maîtresse dévorer son petit déjeuner.

Elle avalait, sa gorge se gonflant et se rétractant là où son abdomen insectoïde se fondait harmonieusement dans son cou humain… Non, elle n’aurait pas admis cette description. Les Humains ont le corps, les jambes et les mains des Khépri ; et la tête chauve des gibbons, lui avait-elle affirmé jadis.

Il sourit, soulevant un morceau du porc frit posé devant lui et l’enveloppant de sa langue avant d’essuyer ses doigts graisseux sur la table. Elle ondula des pattes céphaliques à son intention et signa :

Mon monstre.
 
Je suis un pervers, songea Isaac, et elle aussi.

Leurs conversations matinales étaient généralement à sens unique : Lin pouvait signer des mains tout en mangeant, tandis que lorsque Isaac s’essayait à communiquer, ça ne donnait que borborygmes incompréhensibles et chutes de nourriture sur la table. Ils préféraient donc lire : Lin tel ou tel bulletin artistique, Isaac ce qui lui tombait sous le coude. Il tendit la main, saisissant des livres et des papiers entre deux bouchées, et se retrouva en train de parcourir la liste de commissions de Lin. L’inscription demandant une poignée d’émincé de porc avait été entourée ; sous la calligraphie ravissante de sa maîtresse se trouvait un commentaire rédigé dans une écriture beaucoup plus grossière : Tu as de la compagnie ? Un cochon pareil, ça se déguste !

Isaac agita le papier devant elle.

- Qu’est-ce qu’il te veut, ce connard ? éructa-t-il, envoyant valdinguer ce qu’il mâchait.

Son indignation était amusée, mais sincère.

Lin lut le message et haussa les épaules.

Il sait que je ne mange pas viande. Que j’ai un invité ce matin. Jeu de mots sur « porc ».

- Oui, merci, créature de mes nuits, ça, j’ai compris. Comment sait-il que tu es végétarienne ? Vous vous adonnez souvent à ce fin badinage, tous les deux ?

Lin le contempla un instant sans réagir.

Je n’achète jamais de viande. Elle secoua la tête devant la stupidité de ses questions. Ne t’inquiète pas : je badine seulement sur le papier toujours. Il ignore que je suis une punaise.

Cet usage délibéré de l’insulte insupporta Isaac.

- Je n’insinuais rien, bordel !

La main de Lin s’agita, équivalent d’un sourcil froncé. Isaac mugit d’irritation.

- Bordel de Dieu, Lin, n’attribue pas toutes mes paroles à la crainte qu’on nous découvre !

Isaac et Lin étaient amants depuis près de deux ans. Ils avaient toujours tâché d’ériger la légèreté en règle dans leur relation, mais plus ils passaient de temps ensemble, plus leurs stratégies d’évitement se révélaient intenables. Des questions encore informulées exigeaient leur attention. La moindre chose, remarque innocente ou regard interrogateur en provenance d’un tiers, contact trop prolongé en public… phrase d’épicier… la moindre chose concourait à leur rappeler, dans certains contextes, qu’ils vivaient dans le secret. Tout en était faussé.

Ils ne s’étaient jamais déclaré nous sommes ensemble, si bien qu’ils n’avaient jamais eu à se dire qu’ils ne révéleraient pas leur liaison au monde extérieur. Mais, depuis des mois et des mois, celle-ci était manifestement de notoriété publique.

Lin avait commencé à laisser entendre, par le biais d’observations sarcastiques et acides, que le refus d’Isaac de s’avouer son amant était une preuve, au mieux de couardise, au pis de racisme. Un tel manque de sensibilité le dérangeait. Après tout, lui-même avait clairement expliqué la nature de leur relation à ses amis proches, comme Lin l’avait fait de son côté. Or c’était de loin – de très loin – plus facile dans son cas à elle.

Lin était une artiste. Ses proches étaient les libertins, les mécènes et les pique-assiettes, les bohèmes et les parasites, les poètes, les pamphlétaires, et les branchés amateurs de drogues. Ces gens se délectaient du scandale et de l’outre. Dans les salons de thé et les bars des Champs-de-Salacus, les frasques de Liz – largement sous-entendues, jamais niées, jamais explicitées – faisaient l’objet de discussions et d’insinuations louches. Sa vie amoureuse représentait une transgression avant-gardiste, un événement artistique, comme la musique concrète la saison précédente, ou « L’art morve ! » l’année d’avant.

Eh oui, Isaac pouvait jouer ce jeu-là. Il était connu dans cet univers, chose qui remontait bien avant sa relation avec Lin. Tout de même. Il était le savant-proscrit, ce penseur mal considéré qui avait quitté un poste d’enseignant lucratif pour se consacrer à des expériences trop scabreuses et trop brillantes pour les esprits étroits qui dirigeaient l’université. Que lui importaient les conventions ? Il coucherait avec n’importe qui ou n’importe quoi, à sa guise, merde !

Tel était le portrait qu’il aimait présenter de lui-même aux Champs, où sa relation avec Lin était un secret de Polichinelle, où il se plaisait à vivre à visage plus ou moins découvert, où il avait coutume de lui passer le bras autour de la taille dans les bars pour lui murmurer des mots tendres tandis qu’elle aspirait son café sur une éponge. Telle était l’histoire qu’il racontait, qui était au moins vraie pour moitié.

Il avait bien quitté l’université dix ans auparavant. Mais seulement après avoir compris, à son grand dam, qu’il était un professeur exécrable.

Il avait contemplé les visages perplexes, écouté les grattements de plume frénétiques de ses étudiants, et pris conscience qu’avec son esprit voué à foncer, trébucher et se précipiter à tombeau ouvert dans la plus grande anarchie le long des couloirs de la théorie, il pouvait certes s’instruire, par à-coups, au petit bonheur la chance, mais pas transmettre cette compréhension qu’il goûtait tant. Il avait baissé la tête de honte et s’était enfui.

Formant en cela une deuxième entorse au mythe, son chef de département, le sémillant et répugnant Vermishank, n’était pas un épigone besogneux mais un biothaumaturge exceptionnel, qui avait mis son veto aux recherches d’Isaac moins à cause de leur manque d’orthodoxie que parce qu’elles ne menaient à rien. Isaac savait se montrer brillant, mais faisait preuve d’indiscipline. Vermishank avait joué avec lui comme avec une souris, l’incitant à supplier qu’on lui donne du travail en tant que chercheur indépendant, contre un salaire de misère, mais tout en lui consentant un accès limité aux laboratoires de l’université.

Et c’était cela, son travail, qui rendait Isaac circonspect avec Lin

Ces derniers temps, ses relations avec la fac avaient viré au précaire. Dix années de chapardages l’avaient équipé d’un excellent laboratoire privé ; son revenu provenait en grande partie de contrats douteux avec les citoyens les moins recommandables de Nouvelle-Crobuzon, dont les besoins scientifiques se renouvelaient avec une constance qui ne laissait pas de l’étonner.

Mais la recherche d’Isaac – inchangée dans ses objectifs au fil de toutes ces années – ne pouvait progresser dans le vide. Il devait publier. Débattre. Argumenter, assister à des symposiums – sous l’étiquette du fils rebelle, anticonformiste. Le statut de renégat présentait des avantages considérables.

Or, quand le monde académique se montrait vieux jeu, il ne faisait pas semblant. Les étudiants xénians n’étaient admis comme candidats au diplôme à Nouvelle-Crobuzon que depuis vingt ans. Pratiquer ouvertement les amours mixtes aurait été basculer presque aussitôt du statut reluisant de mauvais garçon, vers lequel il avait tendu avec assiduité, à celui de paria. Ce qu’il redoutait, ce n’était pas que les rédacteurs en chef des revues universitaires, patrons de symposiums et autres éditeurs ne découvrent la nature de ses relations avec Lin. C’était qu’on ne le voie pas s’efforcer de dissimuler ses amours. Tant qu’il faisait mine de vivre sous le manteau, ces gens ne le déclareraient pas infréquentable.

Toutes choses qui restaient sur l’estomac de Lin.

Tu nous caches afin de pouvoir publier des articles pour des gens que tu méprises, lui avait-elle signé une fois après une de leurs séances de jambes en l’air.

Lors de ses instants d’amertume, Isaac se demandait comment elle-même aurait réagi si le monde artistique avait menacé de l’ostraciser.

Ce matin-là, les deux amants parvinrent à tuer dans l’oeuf la dispute naissante à coups de plaisanteries, d’excuses, de compliments et de luxure. Tout en se débattant pour enfiler sa chemise, Isaac sourit à Lin, dont les appendices céphaliques ondulèrent avec volupté.

- Que vas-tu faire aujourd’hui ? s’enquit-il.

Je vais à Bercaille. J’ai besoin de baies-couleurs. Et ensuite, à une expo à La Criée… Ce soir, je travaille, ajouta-t-elle, mi-ironique, mi-menaçante.

- Alors j’imagine que je ne vais pas te voir avant un petit moment ?

Isaac sourit jusqu’aux dents. Lin secoua la tête. Il dénombra les jours sur ses doigts.

- Eh bien… Que dirais-tu de dîner ensemble au Coq et la pendule ? Hum… Fuidi, disons ? À vingt heures ?

Lin réfléchissait. Elle avait pris ses mains dans les siennes.

Superbe, signa-t-elle avec une timidité feinte. Elle laissait planer le doute à dessein quant à l’objet de ce qualificatif – le dîner ou Isaac ?

Ils empilèrent ustensiles et assiettes sales dans le seau d’eau froide posé dans un coin de la pièce. Tandis qu’en préalable à son départ, Lin rassemblait ses notes et ses esquisses, Isaac l’attira avec douceur contre lui, puis sur le lit. Il embrassa sa chaude peau cuivrée. Elle se retourna dans ses bras. Elle se redressa sur un coude, et, sous les yeux d’Isaac, le rubis sombre de sa chitine s’ouvrit lentement tandis que s’écartaient ses appendices céphaliques. Les deux moitiés de sa tête-carapace, aussi écartées qu’il était possible, frémissaient de façon manifeste. Sous l’ombre qu’elles projetaient, elle déploya ses belles ailes inutiles de scarabée.

Vers lesquelles, entièrement vulnérable, elle attira avec douceur les mains d’Isaac, en une invitation à caresser ses fragiles appendices, manifestation de confiance et d’amour sans pareille chez les Khépri.

L’air entre eux se chargea de tension. La verge d’Isaac se raidit.

Il souligna de ses doigts l’arborescence des veines des ailes de Lin. La lumière qui les traversait se réfractait en ombres nacrées au fil de leurs douces vibrations.

Il lui remonta la jupe de son autre main, fit glisser ses doigts jusqu’en haut de sa hanche. Elle écarta les jambes autour de ses doigts pour ensuite les enfermer, les prendre au piège. Il lui souffla des invites salaces et tendres.

Le soleil tourna au-dessus d’eux, projetant dans la pièce l’ombre mouvante, embarrassée, de la fenêtre et des nuages. Les deux amants ne remarquèrent pas la progression du jour.

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13:29 Écrit par Marc dans Miéville, China | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : fantasy, science-fiction, litterature britannique, china mieville, nouvelle-corbuzon | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!