dimanche, 05 novembre 2006

L'amour de loin - Amin Maalouf - 2001

bibliotheca amour de loin

Au XIIe siècle, an Aquitaine, Jaufré Rudel, troubadour et Prince de Blaye, se lasse de son état et de la vie de plaisirs menée par les jeunes de son rang. Il rêve d'une femme sublime, différente. Ses compagnons le moquent de lui en disant qu'une telle personne n'existe pas. Mais un pèlerin, de retour des Terres Saintes, lui affirme qu'il a rencontré outre-mer une femme qui correspond parfaitement aux attentes du jeune troubadour. A partir de ce moment Jaufré Rudel ne cessera de penser à cette belle et lointaine inconnue. Le pèlerin retournera outre-mer et dira à la belle, comtesse de Tripoli, qu'un jeune troubadour qui ne la connaît pas est follement amoureux d'elle.

L'Amour de loin n'est pas un roman, mais un livret d'opéra pour l'opéra en cinq actes de la compositrice finlandaise Kaika Saariaho. Mais peu importe la forme utilisée, Amin Maalouf réussit ici un admirable conte sur l'amour pur, passionné et intense. Un amour majestueux et fou qui ne peut hélas connaître autre qu'une fin tragique. Amin Maalouf nous raconte cette histoire tel un conteur oriental, un troubadour qui comme le pèlerin, parcourt le monde pour propager ce message d'amour. Il réussit parfaitement à faire vivre ces sentiments forts dans cette courte histoire.

Il est à noter que ce mythe de l'amour lointain a déjà souvent ét repris dans la littérature, comme par exemple dans La Princesse lointaine (1895) d'Edmond Rostand.

Mais L'Amour de loin est donc avant tout un opéra en cinq actes de Kaika Saariaho se basant sur le texte d'Amin Maalouf. Cet opéra a été créé pour la première fois en août 2000 à Salzbourg, et repris en novembre 2001 au Théâtre du Châtelet en France. Amin Maalouf et Kaika Saariho recollaboreront ensemble en 2004 pour un opéra intitulé Adriana Mater.

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Extrait: extrait du deuxième acte

Le Pèlerin
(après un long silence d'hésitation):
Un homme pense à vous.

Clémence (qui avait parlé pour elle-même, oubliant presque la présence du Pèlerin, et qui revient à la réalité):
Qu'avez vous dit?

Le Pèlerin:
Un homme pense à vous quelquefois.

Clémence:
Quel homme?

Le Pèlerin:
Un troubadour

Clémence:
Un troubadour? Quel est son nom?

Le Pèlerin:
On l'appelle Jaufré Rudel. Il est également prince de Blaye.

Clémence (feignant l'indifférence):
Jaufré... Rudel;;; il m'aurait sans doute aperçue jadis lorsque j'étais enfant...

Le Pèlerin:
Non, il ne vous a jamais vue... paraît-il.

Clémence (troublée):
Mais alors comment pourrait-il me connaître?

Le Pèlerin:
Un voyageur lui a dit un jour que vous étiez
Belle sans l'arrogance de la beauté,
Noble sans l'arrogance de la noblesse,
Pieuse sans l'arrogance de la piété.
Depuis, il pense à vous sans cesse... paraît-il

Clémence:
Et il parle de moi dans ses chansons?

Le Pèlerin:
Il ne chante plus aucune autre dame.

Clémence:
Et il... mentionne mon nom dans ses chansons?

Le Pèlerin:
Non, mais ceux qui l'écoutent savent qu'il parle de vous.

Clémence (désemparée, et soudain irritée):
De moi? Mais de quel droit parle-t-il de moi?

Le Pèlerin:
C'est à vous que Dieu a donné la beauté, comtesse,
Mais pour les yeux des autres.

Clémence:
Et que dit ce troubadour?

Le Pèlerin:
Ce que disent tous les poètes, que vous êtes belles et qu'il vous aime.

Clémence (outrée):
Mais de quel droit, Seigneur, de quel droit?

Le Pèlerin:
Rien ne vous oblige à l'aimer, comtesse
Mais vous ne pouvez empêcher qu'il vous aime de loin.
Il dit d'ailleurs dans ses chansons
Que vous êtes l'étoile lointaine,
Et qu'il se languit de vous sans espoir de retour.

Clémence:
Et que dit-il d'autre?

Le Pèlerin:
Je n'ai pas bonne mémoire... Il y a cependant
Une chanson qui dit à peu près ceci:
"Jamais d'amour je ne jouirai
Si je ne jouis de cet amour de loin
Car plus noble et meilleure je ne connais
En aucun lieu ni près ni loin
Sa valeur est si grande et si vraie
Que là-bas, au royaume des Sarrasins
Pour elle, je voudrais être captif."

Clémence (qui a les larmes aux yeux):
Ah Seigneur, et c'est moi qui l'inspire.

Le Pèlerin (poursuivant sur le même ton):
"Je tiens Notre Seigneur pour vrai
Par qui je verrai l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux, car elle est si loin
Ah que je voudrais être là-bas en pèlerin
Afin que mon bâton et mon esclavine
Soient contemplés par ses yeux si beaux."

Clémence (continuant à feindre le détachement, mais les tremblements de sa voix la trahissent):
Vous rappelez-vous d'autres vers encore?

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Voir également:
- Le périple de Baldassare - Amin Maalouf (2000), présentation et extrait

19:24 Écrit par Marc dans Maalouf, Amin | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : amin maalouf, litterature libanaise, theatre, opera, livret d opera | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 28 mai 2006

Le périple de Baldassare - Amin Maalouf - 2000

1666. Baldassare Embiarco, un homme paisible et négociant en livres et en curiosités, descendant d'une importante famille génoise installée depuis des générations en Orient, à Gibelet dans l'actuel Liban, traverse la Méditerranée une année durant, poursuivie par une peur démoniaque à la recherche d'un livre mystérieux et rarissime d'Abou Maher al-Mazandarani qui est censé révéler le nom caché de Dieu, le centième nom d'Allah. On sait que dans le Coran sont mentionnés 99 noms de Dieu; mais il en existerait un centième, caché, qu'il suffirait d'invoquer pour gagner les faveurs du ciel. Mais en cette année 1666 les esprits s'échauffent, les rumeurs des plus étranges circulent: une véritable perdition menacerait tout le pays. Parce que Jean a écrit au treizième chapitre de l'Apocalypse: «Que celui qui a l'intelligence compte le nombre de la Bête. Car son nombre est un nombre d'homme et son nombre est six cent soixante-six», 666, l'année de la Bête va débuter et partout les prophètes de malheur sillonnent les routes, haranguent les foules en prédisant l'anéantissement du monde. A Alep, en Syrie, la secte des Impatients prédit l'imminence de l'arrivée du Messie, caché sous le plus improbable ou le plus repoussant des déguisements. A Smyrne, en Turquie, un dénommé Sabbataï annonce la fin des temps pour le mois de juin, entraînant derrière lui des foules hystériques; même le puissant sultan de la Sublime Porte tremble. En Moscovie, le chef des Capitons incite ses ouailles à se laisser mourir de faim pour échapper au chaos final. Baldassare est plutôt sceptique par rapport à tout cela, n'est-il pas dit dans les Ecritures «Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure»?. D'ailleurs ce livre mystérieux apportant le salut, "Le centième nom", il le recevra en cadeau, mais hélas il le perdra tout aussitôt. Baldassare, poussé par son entourage et aussi et surtout par l'envie de quitter sa vie monotone, va donc partir de Gibelet, en compagnie de ses deux neveux, Boumeh l'érudit, tenté par la mystique apocalyptique, et Habib, le noceur, ainsi que de son serviteur, Hatem à la recherche du mythique livre. A ce groupe va se joindre Marta, une femme jadis aimée de Baldassare, qui court après un mari volage pour divorcer. Le périple, qui démarre au mois d'août 1665, va mener notre héros à Istanbul, puis dans l'île de Chio, à Gênes et jusqu'à Londres. Et ce sera au prix de mille aventures plaisantes ou tragiques, affrontant peur et tromperie tout en menant combat de l'amour contre le désespoir et celui de la raison contre l'obscurantisme, et au bout de plus d'une année de quête que Baldassare achèvera son long périple.

Le périple de Baldassare tient à la fois du conte philiosophique et du roman d'aventures, nous relatant tout aussi bien dans le language imagé d'un poète et le language précis et documenté d'un historien, une quête envoûtante à travers l'Europe et l'Orient du XVIIe siècle. Paru en l'an 2000, à l'aube du nouveau millénaire, Amin Maalouf nous décrit ici les peurs et angoisses à l'approche d'une autre date aussi fatidique, l'année de la Bête. Le tout est présenté sous la forme du journal intime de Baldassare, ce qui permet de mieux comprendre les peurs de celui-ci à travers les temps et contrées tourmentés qu'il devra parcourir à la poursuite d'un mirage. Amin Maalouf est sans conteste un conteur très habile et un immense écrivain. Hélas l'intrigue et le personnage ne se développe pas toujours tel qu'on pourrait le souhaiter. Au bout d'un certain nombre de pages, le lecteur, même s'il est toujours entraîné par les milles et une péripérties du héros-narrateur, commence à s'ennuyer car l'intrigue principal, celle du livre Le centième nom, n'avance plus. De même les personnages secondaires, pourtant très attachants, sont petit à petit abandonnés par l'auteur pour se concentrer sur celui de Baldassare qui paraît peu amène à porter seul toute cette histoire. La fin du roman semble également un peu baclée, privant le lecteur d'un réel dénouement.

Amin Maalouf nous livre donc avec Le périple de Baldassare un très beau roman, hélas pas toujours abouti.

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Extrait:
première page

"Quatre longs mois nous séparent encore de l'année de la Bête, et déjà elle est là. Son ombre voile nos poitrines et les fenêtres de nos maisons.

Autour de moi, les gens ne savent plus parler d'autre chose. L'année qui approche, les signes avant-coureurs, les prédictions... Parfois je me dis: qu'elle vienne! qu'elle vide à la fin sa besace de prodiges et de calamités! Ensuite je me ravise, je reviens en mémoire à toutes ces braves années ordinaires où chaque journée se passait dans l'attente des joies du soir. Et je maudis à pleine bouche les adorateurs de l'apocalypse.

Comment a débuté cette folie? Dans quel esprit a-t-elle d'abord germé? Sous quels cieux? Je ne pourrais le dire avec exactitude, et pourtant, d'une certaine manière je le sais. De là où je me trouve, j'ai vu la peur, la peur monstrueuse, naître et grossir et se répandre, je l'ai vue s'insinuer dans les esprits, jusque dans celui de mes proches, jusque dans le mien, je l'ai vue bousculer la raison, la piétiner, l'humilier, puis la dévorer.

J'ai vu s'éloigner les beaux jours.

Jusqu'ici j'avais vécu dans la sérénité. Je prospérais, embonpoint et fortune, un peu plus chaque saison; je ne convoitais rien qui ne fût à portée de ma main; mes voisins m'adulaient plus qu'ils ne me jalousaient.

Et soudain, tout se précipite autour de moi.

Ce livre étrange qui apparaît, puis disparaît par ma faute...

La mort du vieil Idriss, dont personne ne m'accuse, il est vrai... si ce n'est moi-même.

Et ce voyage que je dois entreprendre dès lundi, en dépit de mes réticences. Un voyage dont il me semble aujourd'hui que je ne reviendrai pas.

Ce n'est donc pas sans appréhension que je trace ces premières lignes sur ce cahier neuf. Je ne sais pas encore de quelle manière je vais rendre compte des événements qui se sont produits, ni de ceux qui déjà s'annoncent. Un simple récit des faits? Un journal intime? Un carnet de route? Un testament?"

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Voir également:
- L'amour de loin - Amin Maalouf (2001), présentation et extrait