samedi, 25 mars 2006

Sous le volcan (Under the Volcano) - Malcolm Lowry - 1947

Mexique 1938, jour de la fête des morts dans Quauhnahuac, petite ville mexicaine surplombée par deux volcans. Le consul, Geoffrey Firmin, attend l'arrivée de son ex-femme, Yvonne qui est venu pour le retrouver. Lui, l'attend dans une taverne déjà accoudé au comptoir, hésitant à sombrer dans l'alcool si tôt le matin. Il a tant souhaité le retour d'Yvonne, pourtant il n'arrive pas à s'arracher de son monde de visions cauchemardesques et de monologues éthyliques délirants. Geoffrey est alcoolique, et jour après jour, il s'enfonce de plus en plus. Il est rongé par sa culpabilité, en effet, on le soupçonne d'avoir laissé brûler des officiers allemands dans la soute de son navire lorsqu'il était à la marine durant la première Guerre mondiale. Geoffrey Firmin était responsable de ce tragique accident, même s'il était innocent. D'abord accusé, il a finalement été réhabilité et même décoré, mais sa carrière militaire s'est achevée là et le gouvernement britannique s'est débarrassé de lui en l'envoyant au Mexique, où depuis la rupture de toute voie diplomatique entre les deux pays, Firmin est devenu un ex-consul parfaitement inutile. Malgré le retour d'Yvonne, la descente aux abîmes est inévitable pour Firmin.

Roman complexe, retravaillé pendant quinze ans, Sous le volcan (ou dans sa première trasuction française Au-dessous du volcan) ne peut être résumé en quelques lignes. Malcolm Lowry y crée son propre langage, un espace à part dans un temps tout à fait particulier. Lowry y impose sa propre logique, le lecteur risque d'ailleurs de souvent se perdre dans cette terrible et cauchemardesque descente aux enfers d'un alcoolique invétéré.

Sous le volcan est également fortement biographique. Alcoolique typiquement britannique, le Consul est au dernier degré de la déchéance éthylique. Grand voyageur et marin, il lui a donné un passé d’officier de marine. Il s’est inspiré d’un premier mariage malheureux pour peindre les retrouvailles déchirantes du consul et de sa femme Yvonne. Ses passions, ses obsessions transparaissent dans tous ses personnages, qui représentent chacun une part de lui-même. Et derrière l’histoire en apparence très simple d’une épave humaine échouée dans une petite cité mexicaine, Lowry laisse entrevoir une multitude de références, de Dante à la Kabbale. Un exemple de cette complexité: le roman compte douze chapitres, tient dans les douze mois d’une année et se déroule en douze heures, le 2 novembre 1938 - jour des Morts. Mais toute cette symbolique n'alourdit jamais le récit, mais lui donne au contraire une profondeur vertigineuse.

Mais de tout cela transperce également l'image d'un Mexique gangréné par la misère et la corruption et un monde au bord de l'implosion face à la menace fachiste.

Sous le volcan est un roman difficile et complexe, mais incontournable.


Extrait: début de premier chapitre


En travers de la république courent deux chaînes de montagnes dessinant entre elles, à peu près dans l'axe nord-sud, un certain nombre de vallées et de plateaux. C'est au surplomb d'une de ces vallées dominée par deux volcans, à six mille pieds au-dessus du niveau de la mer, qu'est nichée la ville de Quauhnahuac. Située bien en dessous du tropique du Cancer, très exactement sur le dix-neuvième parallèle, elle occupe la latitude approximative des îles Revillagigedo à l'ouest, dans le Pacifique, ou de l'extrémité sud des îles Hawaii encore plus à l'ouest - comme du port de Tzucox à l'est, tout contre la frontière du Honduras britannique, sur le littoral atlantique du Yucatan ou encore, beaucoup plus à l'est, aux Indes, de la ville bengali de Jaggernaut.

Construite sur une colline, c'est une ville aux murailles hautes, aux ruelles défoncées, aux routes en lacet. Une magnifique Nationale de type américain la dessert en provenance du nord avant de se perdre au labyrinthe de ses venelles dont elle ressort sentier de chèvres. Dix-huit églises et cinquante-sept cantinas sont la gloire de Quauhnahuac qui peut encore s'enorgueillir de posséder un terrain de golf et la bagatelle de quatre cents piscines publiques et privées alimentées par un constant ruissellement d'eau de montagne, ainsi que plusieurs hôtels splendides.

Placé juste à la sortie de la ville près de la gare ferroviaire mais à bonne distance de la Nationale, l'Hôtel-Casino de la Selva est juché sur une légère éminence, au milieu de jardins en terrasses d'où la vue s'étend très loin dans toutes les directions. L'hôtel a quelque chose d'un palais où flotterait le parfum d'une splendeur enfuie. Ce n'est d'ailleurs plus un casino. Pas question d'y jouer l'apéritif aux dés dans le bar. La magnifique piscine olympique semble n'être utilisée par personne. Les plongeoirs demeurent désespérément vides. L'herbe envahit les terrains de pelote basque. Seuls deux tennis sont entretenus en saison.

En ce mois de novembre 1939 où le soleil se couchait sur le jour des morts, deux hommes vêtus de flanelle blanche, qui venaient de jouer successivement au tennis et au billard, buvaient de l'anis sur la grande terrasse du casino. Cordages tenus par des presses - triangulaire pour le docteur, rectangulaire pour l'autre - leurs raquettes étaient posées devant eux, protégées par des housses, sur le parapet. À présent que se rapprochait d'eux la sinueuse procession en provenance du cimetière sur la pente de la colline, derrière l'hôtel, la musique de psalmodies plaintives parvenait à leurs oreilles. Se retournant dans la direction des pénitents que ne signalerait bientôt plus que la mélancolique flamme de leurs cierges, ils suivaient du regard leurs méandres au milieu des lointaines bottes d'épis de maïs. Le docteur Arturo Diaz Vigil fit glisser la bouteille d'Anís del Mono à l'intention de Jacques Laruelle qui était penché, à la seconde même, regard absorbé devant lui.

Un peu à droite, en bas, dans la rougeoyante immensité du soir s'écoulant comme un sang reflété au mirage épars de multiples piscines désertes, régnait la douce quiétude de la ville, quiétude presque parfaite, semblait-il, de là où ils étaient assis. Il fallait très attentivement tendre l'oreille comme faisait à présent M. Laruelle pour pouvoir distinguer une faible rumeur confuse - audible au milieu des infimes chuchotements et tintinnabulements des pénitents, avec quoi pourtant elle se confondait - tenant du chant en ses creux et ses vagues, qu'accompagnait un martèlement régulier - les cris et les pétards de la fiesta en plein boom depuis l'aube.

M. Laruelle se versa un nouvel anís. Cela lui rappelait l'absinthe et c'est pourquoi il en buvait. Son visage était devenu singulièrement cramoisi cependant qu'un léger frisson agitait sa main plaquée contre la bouteille dont l'étiquette libéra un bondissant démon rubicond lui brandissant une fourche menaçante sous le nez.

- "J'ai voulu le convaincre d'aller se faire déalcoholiser", commenta le docteur Vigil. Butant contre le mot français, il poursuivit en anglais.

"Seulement j'étais moi-même si malade ce jour après le bal que j'ai souffrance physique, réellement. Cela n'est pas bien car nous docteurs avons devoir de nous comporter nous-mêmes comme des apôtres. Vous vous souvenez, nous jouâmes au tennis ce jour-là aussi. Bon, donc, après que j'ai regardé le Consul dans son jardin j'envoie un garçon lui demander s'il vient quelques minutes frapper à ma porte, j'apprécierais cela à lui beaucoup, si ne pas, m'écrire un petit mot s'il vous plaît, si boire ne l'a-t-il pas déjà tué."

M. Laruelle eut un sourire.

"Mais ils ne sont plus là, poursuivit l'autre, et c'est ça, je réfléchis à vous demander si ce jour-là l'aviez-vous visité à sa maison."

"Il était chez moi quand vous avez téléphoné, Arturo."

"Je sais ça, mais nous avons eu si terrible ivresse la nuit avant, si perfectamente borracho, qu'il me semble le Consul être aussi malade que moi." Le docteur Vigil hocha la tête. "La maladie n'est pas dans le corps seulement, mais dans la partie usagée d'être nommée âme. Pauvre cet ami de vous il dépenser ses sous sur la terre en continuelles tragédies !"

M. Laruelle vida son verre. Se levant et s'avançant vers le parapet, il posa une main sur chaque raquette contemplant le paysage à ses pieds : les terrains de pelote basque aux frontons envahis par l'herbe, les courts de tennis déserts, le bassin d'eau quasiment au centre de l'avenue conduisant à l'hôtel, où un récolteur de cactus avait arrêté boire son cheval. En bas, sous la véranda de l'annexe, deux jeunes Américains, garçon et fille, entamaient une tardive partie de ping-pong. Ce qui s'était passé un an plus tôt, jour pour jour, semblait déjà relever d'un autre âge. On se serait d'ailleurs attendu à le voir englouti comme une vulgaire goutte d'eau par les horreurs présentes, mais ce n'était pas le cas. La notion de tragédie avait beau être sur le point de paraître dépassée et absurde, il était cependant encore permis de se souvenir du temps où la vie individuelle avait du sens et n'était pas qu'une simple coquille typographique dans un communiqué. Il alluma une cigarette. Très loin sur la gauche en direction du nord-est, par-delà la vallée et les contreforts en étage de la Sierra Madre orientale, se dressaient, clairs et magnifiques dans le couchant, les deux volcans Popocatepetl et Ixtaccihuatl. Plus près, à une dizaine de milles à peine, un peu en contrebas de la vallée principale, il distingua le village de Tomalín niché derrière un écran de jungle d'où s'élevait le mince ruban bleu d'une fumée illicite - quelqu'un en train de faire du charbon de bois. En face, de l'autre côté de la Nationale américaine, s'étendaient champs et bosquets entre lesquels sinuaient une rivière et la route d'Alcapancingo, un mirador de prison émergeant d'un bois à mi-distance de l'une et de l'autre, tandis que la route s'évanouissait aux pentes d'un paradis de collines violettes à la Gustave Doré. Soudain, dans la ville à leurs pieds, commencèrent à briller les lumières de l'unique cinéma de Quauhnahuac à la silhouette se découpant nettement contre une déclivité, puis elles faiblirent, puis brillèrent de nouveau. "No se puede vivir sin amar, dit M. Laruelle... Comme l'a fait graver l'autre estupido sur ma maison."

Allons, amigo, chassez votre esprit !", fit dans son dos le docteur Vigil.

- "Mais hombre, rendez-vous compte ! Comment expliquez-vous cette chose inouïe : qu'elle soit revenue, qu'Yvonne soit revenue vers lui ?" M. Laruelle retourna vers la table se verser un verre d'eau minérale Tehuacan qu'il but.

"Salud y pesetas", lança-t-il.

Son ami répondit d'un ton pensif : "Y tiempo para gastarlas."

traduction: Jacques Darras, 1987 pour les éditions Grasset

17:29 Écrit par Marc dans Lowry, Malcolm | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : malcolm lowry, litterature britannique | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!