samedi, 06 septembre 2008

Le moine (The Monk) - Matthew Gregory Lewis - 1796

bibliotheca le moine

À l'époque de l'Inquisition, à Madrid, Ambrosio, prieur du couvent des Capucins à Madrid, est admiré pour sa vertu et la pureté de sa foi. Les fidèles se bousculent pour assister à ses célébrations de messes et tremblent devant ses sermons. un homme sans taches, sans défauts dévôt comme on ne peut plus. Entièrement consacré à l'oeuvre de Dieu, Ambrosio n'a qu'un seul ami, ou plutôt une bonne connaissance, qui est le jeune moine Rosario. Mais ce dernier va peu à peu découvrir la véritable identité du saint prieur; car aussi saint que soit l'homme, le diable n'est jamais loin. Ambrosio, aussi vertueux qu'il soit, va cependant peu à peu céder aux vances d'une mystérieuse jeune femme visiblement éprise de lui. Sa vie va basculer, entraînant de nombreuses victimes dans les pires infamies...

Le moine
de Matthew Gregory Lewis, publié en 1796 alors que son auteur n'avait que 19 ans, est vite devenu le plus célèbre roman gothique, ou roman noir, genre qui a tenu une grande place dans la littérature anglaise de la fin du XVIIIe et début du XIXe siècle.
Le roman gothique, qui est naît en 1764 par la parution du roman Le Château d’Otrante, histoire gothique (The Castle of Otranto, a Gothic Story) d'Horace Walpole, se caractérise par un certains nombre de lieux communs qui sont les décors (un château hanté, une vieille abbaye, une prison médiévale, des paysages nocturnes, des orages déchaînés sur la lande, des tempêtes en mer...), les personnages (religieux, femmes persécutées, maudits, vampires...) et certaines situations (pactes infernaux, tortures, suicides, secrets du passé venant hanter le présent. Parfois y intervient également l'exotisme en plaçant l'histoire en Italie, en Orient ou en Espagne.
Le moine de Matthew Gregory Lewis reprend évidemment toutes ces caractéristiques en nous narrant les tentations d'un religieux au sein d'une abbaye en Espagne. Et Lewis y va plutôt fort, car le tout est très subversif dans certains thèmes abordés (viol, inceste, matricide, magie noire...) et dans l'attitude de certains personnages (Elvira découpant certains passages de la Bible pour "protéger" sa fille Antonia ou le moine vendant son âme au diable). On le devine, le roman é été censuré lors de sa publication. En même temps la morale reste ancrée dans les us et coutumes de la société. Antonia et Ambrosio sont voués dès le départ à une mort certaine car ils sont les enfants d'un mauvais mariage (un noble avec une roturière),ce qui véhicule les peurs aristocratiques de l'effondrement de l'ordre hiérarchique social. De plus, si Béatrice et Agnès sont enfermées dans un caveau et doivent être confrontées à la mort (la leur ou celle de leur descendance) c'est parce qu'elles ont failli à leur devoir, rompant leurs voeux religieux pour des amours impurs. Donc ce roman anticonventionnel ne l'est finalement pas tant que cela. Le lecteur se perd dans les méandres de la passion et des conventions pour constater à la fin que la raison, finalement, soumet toujours la passion. Ambrosio est l'archétype du moine hypocrite, cédant de plus en plus aux tentations de la chair, alors que son image etérieure est si pure et vertueuse.

Le style d'écriture de Matthew Gregory Lewis est d'une efficacité remarquable, et en même temps d'une poétique admirable. l'écriture est belle et la lecture haletante. Les coups de théâtre sont amenés avec beaucoup d'effets et cela, jusqu'à la dernière phrase du roman qui ouvre l'imaginaire du lecteur à une rêverie infinie.

Le moine
est un grand classique de la littérature anglaise, qui a de nos jours un peu perdu de ses effets, mais qui reste une oeuvre très forte, et même tout à fait hors norme.

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Extrait : premier chapitre

La cloche du couvent sonnait depuis à peine cinq minutes, et déjà la foule se pressait dans l’église des Capucins. N’allez pas croire que cette affluence eût la dévotion pour cause, ou la soif de s’instruire. Ce n’étaient là que de rares exceptions : dans une ville telle que Madrid, où la superstition règne en despote, on chercherait inutilement la vraie piété. L’auditoire assemblé dans l’église des Capucins y était attiré par des raisons diverses, mais toutes étrangères au motif ostensible. Les femmes venaient pour se montrer, les hommes pour voir les femmes : ceux-ci par curiosité d’entendre un si fameux prédicateur ; ceux-là faute de meilleure distraction avant l’heure de la comédie ; d’autres encore, parce qu’on leur avait assuré qu’il n’était pas possible de trouver des places dans l’église ; enfin la moitié de Madrid était venue dans l’espoir d’y rencontrer l’autre. Les seules personnes qui eussent réellement envie d’entendre le sermon étaient quelques dévotes surannées, et une demi-douzaine de prédicateurs rivaux, bien déterminés à le critiquer et à le tourner en ridicule. Quant au reste des assistants, le sermon aurait pu être supprimé sans qu’ils fussent désappointés, et même très probablement sans qu’ils s’aperçussent de la suppression.

Quoi qu’il en soit, il est certain du moins que jamais l’église des Capucins n’avait reçu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, tous les sièges étaient occupés ; même les statues qui décoraient les longues galeries avaient été mises à contribution : des enfants s’étaient suspendus aux ailes des chérubins ; saint François et saint Marc portaient chacun un spectateur sur leurs épaules, et sainte Agathe se trouvait avoir double charge. Aussi, malgré toute leur diligence, nos deux nouvelles venues, en entrant dans l’église, eurent beau regarder alentour : pas une place.

Néanmoins la vieille dame continua d’avancer. En vain des exclamations de mécontentement s’élevaient contre elle de tous côtés ; en vain on l’apostrophait avec "Je vous assure, señora, qu’il n’y a plus de place ici. - Je vous prie, señora, de ne pas me pousser si rudement. - Señora, vous ne pouvez passer par ici. Mon Dieu ! comment peut-on être si sans-gêne !" La vieille était obstinée, et elle allait toujours. A force de persévérance, et grâce à deux bras musculeux, elle s’ouvrit un passage au travers de la foule et parvint à se pousser au beau milieu de l’église, à une très petite distance de la chaire. Sa compagne l’avait suivie timidement et en silence, ne faisant que profiter de ses efforts.

– Sainte Vierge ! s’écria la vieille d’un air désappointé, tout en cherchant de l’œil autour d’elle ; Sainte Vierge ! quelle chaleur ! quelle foule ! qu’est-ce que cela veut dire ? Je crois qu’il faudra nous en retourner : il n’y a pas l’ombre d’un siège vacant, et je ne vois personne d’assez obligeant pour nous offrir le sien.

Cette insinuation peu équivoque éveilla l’attention de deux cavaliers qui occupaient des tabourets à droite, et avaient le dos appuyé contre la septième colonne à compter de la chaire. Tous deux étaient jeunes et richement vêtus. A cet appel fait à leur politesse par une voix de femme, ils suspendirent leur conversation pour regarder qui parlait. La vieille avait relevé son voile pour faciliter ses recherches dans la cathédrale. Ses cheveux étaient roux, et elle louchait. Les cavaliers se retournèrent et reprirent leur conversation.

– De grâce, repartit la compagne de la vieille, de grâce, Leonella, retournons tout de suite chez nous ; la chaleur est excessive, et je meurs de peur au milieu de cette foule.

Ces paroles avaient été prononcées avec une douceur sans égale. Les cavaliers interrompirent de nouveau leur entretien ; mais, cette fois, ils ne se contentèrent pas de regarder : tous deux se levèrent involontairement de leurs sièges, et se tournèrent vers celle qui venait de parler.

C’était une personne dont la tournure élégante et délicate inspira aux jeunes gens la plus vive curiosité de voir sa figure. Ils n’eurent pas cette satisfaction. Ses traits étaient cachés par un voile épais ; mais sa lutte avec la foule l’avait suffisamment dérangé pour découvrir un cou qui aurait pu rivaliser de beauté avec celui de la Vénus médicéenne. Il était d’une blancheur éblouissante, et encore embelli par de longs flots de cheveux blonds qui descendaient en boucles jusqu’à sa ceinture. Sa taille, plutôt au-dessous qu’au-dessus de la moyenne, était légère et aérienne comme celle d’une hamadryade. Son sein était soigneusement voilé. Sa robe était blanche, nouée d’une ceinture bleue, et laissait tout juste apercevoir un petit pied mignon et des mieux faits. Un chapelet à gros grains pendait à son bras, et son visage était couvert d’un voile d’épaisse gaze noire. Telle était la femme à laquelle le plus jeune des cavaliers offrit son siège, ce qui força l’autre de faire la même politesse à la vieille dame.

Celle-ci accepta l’offre avec de grandes démonstrations de reconnaissance, mais sans faire beaucoup de façons ; la jeune femme suivit son exemple, mais ne fit pour tout compliment qu’une révérence simple et gracieuse. Don Lorenzo (tel était le nom du cavalier dont elle avait accepté le siège) se mit près d’elle ; mais il avait apparemment dit quelques paroles à l’oreille de son ami, qui comprit à demi-mot, et tâcha de faire oublier à la vieille son aimable pupille.

– Vous êtes sans doute arrivée depuis peu à Madrid ? dit Lorenzo à sa charmante voisine, tant d’attraits n’auraient pu rester longtemps inaperçus ; et si ce n’était pas aujourd’hui votre première apparition, la jalousie des femmes et l’adoration des hommes vous auraient fait remarquer.

Il s’arrêta dans l’espoir d’une réponse. Comme sa phrase n’en exigeait pas absolument, la dame n’ouvrit point les lèvres ; après quelques instants, il reprit :

– Ai-je tort de supposer que vous êtes étrangère à Madrid ?

La dame hésita ; et enfin, d’une voix si basse qu’elle était à peine intelligible, elle fit un effort et répondit :

– Non, señor.

– Votre intention est-elle d’y rester quelque temps ?

– Oui, señor.

– Je m’estimerais heureux, s’il était en mon pouvoir de contribuer à vous rendre le séjour agréable. Je suis bien connu à Madrid, et ma famille n’est pas sans crédit à la cour. Si je puis vous être de quelque utilité, disposez de moi ; ce sera me faire honneur et plaisir. - "Assurément, se dit-il, elle ne peut pas répondre à cela par un monosyllabe : cette fois il faut qu’elle me dise quelque chose."

Lorenzo se trompait : la dame salua de la tête pour toute réponse.

Pour le coup, il avait reconnu que sa voisine n’aimait guère à causer ; mais ce silence provenait-il d’orgueil, de réserve, de timidité ou de bêtise, c’est ce qu’il ne pouvait encore décider.

Après une pause de quelques minutes :

– C’est sans doute parce que vous êtes étrangère, dit-il, et encore peu au fait de nos usages, que vous continuez à porter votre voile ? Permettez-moi de vous le retirer.

En même temps, il avançait la main vers la gaze ; la dame l’arrêta.

– Je n’ôte jamais mon voile en public, señor.

– Et où est le mal, je vous prie ? interrompit sa compagne, non sans aigreur. Ne voyez-vous pas que toutes les autres dames ont quitté le leur, par respect pour le saint lieu où nous sommes ? J’ai déjà moi-même ôté le mien ; et certes, si j’expose mes traits à tous les regards, vous n’avez aucune raison de prendre ainsi l’alarme. Bienheureuse Marie ! que d’embarras pour la figure d’une enfant ! Allons, allons, petite fille ! découvrez-la. Je vous garantis que personne ne l’emportera.

– Chère tante, ce n’est pas l’usage en Murcie.

– En Murcie, vraiment ! Sainte Barbara ! Qu’importe ? Vous êtes toujours à me rappeler cette infâme province. C’est l’usage à Madrid, c’est là tout ce qui doit nous occuper. Je vous prie donc d’ôter votre voile à l’instant même : obéissez-moi tout de suite, Antonia ; vous savez que je ne peux pas souffrir qu’on raisonne.

La nièce se tut, mais elle ne mit plus d’obstacle aux tentatives de Lorenzo, qui, fort de l’approbation de la tante, se hâta d’écarter la gaze. Quelle tête de séraphin se présenta à son admiration ! Cependant, elle était plutôt ensorcelante que belle ; le charme était moins dans la régularité du visage que dans la douceur et la sensibilité de la physionomie. A les détailler, ses traits, pour la plupart, étaient loin d’être parfaits ; mais l’ensemble était adorable. Sa peau, quoique blanche, n’était pas sans quelques taches ; ses yeux n’étaient pas très grands, ni ses paupières remarquablement longues. Mais aussi ses lèvres avaient toute la fraîcheur de la rose ; son cou, sa main, son bras étaient admirables de proportion ; ses paisibles yeux bleus avaient toute la douceur du ciel, et leur cristal étincelait de tout l’éclat des diamants. Elle paraissait âgée d’à peine quinze ans. Un malin sourire, qui se jouait sur ses lèvres, annonçait en elle une vivacité qu’une timidité excessive comprimait encore. Ses regards étaient pleins d’un embarras modeste, et chaque fois qu’ils rencontraient par hasard ceux de Lorenzo, elle les baissait aussitôt ; ses joues se couvraient de rougeur, et elle se mettait à dire son chapelet, quoique sa contenance montrât clairement qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait.

Lorenzo la contemplait avec un mélange de surprise et d’admiration. Mais la tante jugea nécessaire d’excuser la mauvaise honte d’Antonia.

– C’est une jeune créature, dit-elle, totalement ignorante des choses du monde. Elle a été élevée dans un vieux château en Murcie, sans autre société que celle de sa mère, qui, Dieu lui fasse paix, la bonne âme ! n’a pas plus de bon sens qu’il n’en faut pour porter sa soupe à sa bouche ; et pourtant c’est ma propre sœur, ma sœur de père et de mère !

– Et elle a si peu de bon sens ? dit don Christoval avec un étonnement simulé. Voilà qui est extraordinaire !

– N’est-ce pas, señor, que c’est étrange ? Mais c’est un fait, et malgré cela, voyez le bonheur de certaines gens ! Un jeune gentilhomme, d’une des premières familles, ne se mit-il pas en tête qu’Elvire avait des prétentions à la beauté ! Quant à des prétentions, le fait est qu’elle n’en manquait pas ; mais, quant à la beauté ! — si j’avais pris pour m’embellir la moitié autant de peine. — Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Comme je vous le disais, señor, un jeune homme tomba amoureux d’elle, et l’épousa à l’insu de son père. Leur union resta secrète près de trois ans ; mais enfin la nouvelle en vint aux oreilles du vieux marquis, lequel, comme vous pouvez bien le supposer, n’en fut pas très charmé. Il prit la poste et se rendit en toute hâte à Cordoue, résolu de s’emparer d’Elvire et de l’envoyer n’importe où, pourvu qu’il n’en entendît plus parler. Bienheureux saint Paul ! comme il tempêta quand il vit qu’elle lui avait échappé, qu’elle avait rejoint son mari et qu’ils s’étaient embarqués pour les Indes ! Il jura contre nous tous, comme s’il eût été possédé du malin esprit ; il fit jeter mon père en prison, mon père, le cordonnier le plus honnête et le plus laborieux qui fût à Cordoue ; et à son départ, il eut la cruauté de nous prendre le petit garçon de ma sœur, alors à peine âgé de deux ans, et que, dans la précipitation de la fuite, elle avait été obligée de laisser derrière elle. Je présume que le pauvre petit misérable fut cruellement traité par lui, car, peu de mois après, nous reçûmes la nouvelle de sa mort.

– C’était, señora, un terrible homme que ce vieillard.

– Horrible ! et si totalement dénué de goût ! Le croiriez-vous, señor ? Quand je m’efforçai de l’apaiser, il me traita de maudite sorcière, et il souhaita que, pour punir le comte, ma sœur devînt aussi laide que moi ! Laide ! En vérité ! il est adorable !

– On n’est pas plus ridicule ! s’écria don Christoval. Sans aucun doute le comte eût été trop heureux de pouvoir échanger une sœur contre l’autre.

– Oh ! Jésus ! señor, vous êtes réellement trop poli ! Néanmoins, je suis enchantée, ma foi, que le comte ait été d’un autre avis. Elvire a fait là une si brillante affaire ! Après être restée à bouillir et à rôtir aux Indes pendant treize longues années, son mari meurt, et elle revient en Espagne, sans un toit pour abriter sa tête, sans argent pour s’en procurer. Antonia, que voici, était toute petite alors, et c’était le seul enfant qui lui restât. Elle trouva son beau-père remarié ; il était toujours furieux contre le comte, et sa seconde femme lui avait donné un fils, qui, à ce qu’on dit, est un fort beau jeune homme. Le vieux marquis refusa de voir ma sœur et son enfant ; mais il lui fit savoir que, sous condition de ne jamais entendre parler d’elle, il lui assignerait une petite pension, et lui permettrait de vivre dans un vieux château qu’il possédait en Murcie. Ce château avait été l’habitation favorite de son fils aîné ; mais, depuis que ce fils s’était enfui d’Espagne, le vieux marquis ne pouvait plus souffrir cette résidence, et la laissait tomber en ruine. Ma sœur accepta la proposition ; elle se retira en Murcie, et elle y est restée jusqu’au mois dernier.

– Et quel motif l’amène à Madrid ? s’informa don Lorenzo, qui admirait trop la jeune Antonia pour ne pas prendre un vif intérêt au récit de la vieille bavarde.

– Hélas ! señor, son beau-père vient de mourir, et l’intendant du domaine de Murcie a refusé de lui payer plus longtemps sa pension. Elle vient à Madrid dans l’intention de supplier le nouvel héritier de la lui continuer ; mais je crois qu’elle aurait bien pu s’épargner cette peine. Vous autres jeunes seigneurs, vous savez toujours que faire de votre argent, et vous êtes rarement disposés à vous en priver pour de vieilles femmes. J’avais conseillé à ma sœur d’envoyer Antonia avec sa pétition : mais elle n’a pas voulu m’écouter. Elle est si obstinée ! Mais elle se trouvera mal de n’avoir pas suivi mon idée. L’enfant a un joli minois, et peut-être bien qu’elle aurait obtenu beaucoup.

– Ah ! señora ! interrompit don Christoval prenant un air passionné, s’il faut un joli minois, pourquoi votre sœur n’a-t-elle pas recours à vous ?

– Oh ! Jésus ! señor, je vous jure que je suis tout accablée de vos galanteries. Mais je connais trop bien le danger de pareilles commissions, pour me mettre à la merci d’un jeune gentilhomme. Non, non ; jusqu’ici, j’ai préservé ma réputation de toute atteinte, et j’ai toujours su tenir les hommes à distance.

– Oh ! pour cela, señora, je n’en doute nullement. Mais, permettez-moi de vous le demander, vous avez donc de l’aversion pour le mariage ?

– Voilà une question un peu personnelle. Je ne puis pourtant m’empêcher d’avouer que s’il se présentait un aimable cavalier…

Ici elle voulut lancer à don Christoval un regard tendre et significatif ; mais comme malheureusement elle louchait abominablement, l’œillade tomba sur Lorenzo, qui prit le compliment pour lui, et y répondit par un profond salut.

– Puis-je vous demander, dit-il, le nom du marquis ?

– Le marquis de Las Cisternas.

– Je le connais intimement. Il n’est point à Madrid pour le moment, mais on l’attend de jour en jour. C’est le meilleur des hommes ; et si l’aimable Antonia veut me permettre d’être son avocat auprès de lui, je me flatte d’être en état de lui faire gagner sa cause.

Antonia leva ses yeux bleus, et le remercia silencieusement de cette offre par un sourire d’une douceur inexprimable. La satisfaction de Leonella fut beaucoup plus bruyante. Le fait est que, comme généralement sa nièce était fort silencieuse en sa présence, elle regardait comme un devoir de parler assez pour deux ; et ce devoir, elle s’en acquittait sans peine, car il était bien rare qu’elle se trouvât à court de paroles.

– Oh ! señor ! s’écria-t-elle, toute notre famille vous en aura les plus grandes obligations : j’accepte votre offre avec toute la reconnaissance possible, et je vous rends mille grâces de votre générosité. Antonia, pourquoi ne parlez-vous pas, ma chère ? Monsieur vous dit toutes sortes de choses civiles, et vous restez comme une statue, et vous ne prononcez pas une seule syllabe de remerciements, ni bonne, ni mauvaise !

– Ma chère tante, je suis très sensible au fait que…

– Fi donc ! ma nièce, que de fois je vous ai dit qu’il ne fallait jamais interrompre une personne qui parle ! Quand m’avez-vous vue faire une pareille chose ? Sont-ce là vos manières de Murcie ? Miséricorde ! jamais je ne ferai de cette fille-là rien qui ressemble à une personne bien élevée. Mais je vous prie, señor, continua-t-elle en s’adressant à don Christoval, apprenez-moi pourquoi il y a tant de monde aujourd’hui dans la cathédrale.

– Est-il possible que vous ignoriez qu’Ambrosio, le prieur de ce monastère, prononce ici un sermon tous les jeudis ? Madrid entier retentit de ses louanges. Il n’a encore prêché que trois fois ; mais tous ceux qui l’ont entendu sont tellement ravis de son éloquence qu’il est aussi difficile de se procurer des places à l’église qu’à la première représentation d’une nouvelle comédie. Sa réputation a dû certainement parvenir jusqu’à vous.

– Hélas ! señor, jusqu’à hier je n’avais pas eu le bonheur de voir Madrid ; et à Cordoue nous sommes si peu informés de ce qui se passe dans le reste du monde que jamais le nom d’Ambrosio n’a été prononcé dans ses murs.

– Vous le trouverez ici dans toutes les bouches. Ce moine semble avoir fasciné tous les habitants ; et n’ayant point même assisté à ses sermons, je suis étonné de l’enthousiasme qu’il excite. Jeune et vieux, homme et femme, c’est une adoration générale et sans exemple. Nos grands l’accablent de présents ; leurs femmes refusent tout autre confesseur, et il est connu par toute la ville sous le nom de l’"Homme de Piété."

– Je ne vous demande pas, señor, s’il est de noble origine ?

– On l’ignore jusqu’à présent. Le dernier prieur des Capucins le trouva, encore enfant, à la porte du monastère ; toutes les recherches que l’on a faites pour découvrir qui l’avait laissé là ont été inutiles, et lui-même n’a pu donner aucun indice sur ses parents. Il a été élevé dans le couvent, et il y est resté depuis. Il a montré de bonne heure un goût décidé pour l’étude et pour la retraite, et aussitôt qu’il a été en âge, il a prononcé ses vœux. Personne ne s’est jamais présenté pour le réclamer, ou pour éclaircir le mystère qui couvre sa naissance ; et les moines, qui y trouvent leur compte à cause de la vogue qu’il procure à leur maison, n’ont pas hésité à publier que c’est un présent que leur a fait la Vierge. En vérité, la singulière austérité de sa vie prête quelque appui à cette version. Il est maintenant âgé de trente ans, et chacune de ses heures s’est passée dans l’étude, dans un isolement absolu du monde, et dans la mortification de la chair. Avant d’être nommé supérieur de sa communauté, il y a de cela trois semaines, il n’était jamais sorti des murs du couvent ; même à présent, il ne les quitte que le jeudi, lorsqu’il vient dans cette cathédrale prononcer un sermon qui attire tout Madrid. Sa science, dit-on, est des plus profondes, son éloquence des plus persuasives ; dans le cours entier de sa vie, il n’a pas que l’on sache transgressé une seule règle de son ordre ; on ne découvre pas la plus petite tache à sa réputation ; et il passe pour observer si strictement son vœu de chasteté qu’il ne sait pas en quoi consiste la différence qu’il y a entre l’homme et la femme. Aussi les gens du peuple le regardent comme un saint.

– Un saint pour cela ? dit Antonia. Alors je suis donc une sainte ?

– Bienheureuse Barbara, s’écria Leonella, quelle question ! Fi donc ! petite fille, fi donc ! ce ne sont pas là des sujets convenables pour de jeunes personnes. Vous ne devriez pas avoir l’air de vous souvenir qu’il existe sur la terre rien de semblable à un homme, et vous devriez supposer que tout le monde est du même sexe que vous. Il serait beau de vous voir donner à entendre aux gens que vous savez que les hommes n’ont point de gorge, point de hanches, point de…

L’ignorance d’Antonia aurait été bientôt dissipée par la leçon de sa tante ; mais heureusement un murmure général dans l’église annonça l’arrivée du prédicateur. Doña Leonella se leva pour le mieux voir, et Antonia suivit son exemple.

C’était un homme d’un port noble et d’une présence autoritaire. Sa taille était haute, et sa figure remarquablement belle ; il avait un nez aquilin, de grands yeux noirs et étincelants, et d’épais sourcils qui se touchaient presque ; son teint était d’un brun foncé, mais transparent ; l’étude et les veilles avaient entièrement décoloré ses joues ; la tranquillité régnait sur son front sans rides ; et le contentement, exprimé dans chacun de ses traits, annonçait une âme exempte de soucis comme de crimes. Il salua humblement l’assemblée ; pourtant, même alors, il y avait dans sa physionomie et dans sa contenance une certaine sévérité qui imposait généralement, et peu de regards étaient capables de soutenir le feu des siens. Tel était Ambrosio, prieur des Capucins, et surnommé l’"Homme de Piété".

Antonia, qui le considérait avidement, sentit son cœur troublé d’un plaisir inconnu, et dont elle chercha vainement à se rendre compte. Elle attendait avec impatience que le sermon commençât ; et lorsque enfin le moine parla, le son de sa voix sembla la pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Quoique aucun des assistants n’éprouvât d’aussi violentes sensations que la jeune Antonia, ils écoutaient tous avec intérêt et émotion. Ceux qui étaient insensibles aux vertus de la religion étaient enchantés du talent de l’orateur ; tous sentaient leur attention irrésistiblement dominée, et le plus profond silence régnait dans la foule. Lorenzo lui-même ne put résister au charme ; il oublia qu’Antonia était assise près de lui, et n’eut plus d’oreilles que pour le prédicateur.

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