mardi, 21 avril 2009

Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux - 1910

bibliotheca le fantome de l opera

L'opéra hanté ? Un fantôme y sévirait ? Est-ce bien possible? En tout cas de bien étranges phénomènes se produisent à l'Opéra. Un lustre s'effondre pendant une représentation, un machiniste est retrouvé pendu. Mais le personnage dont certains affirment avoir vu la tête squelettique, voire en feu, ne semble être qu'un humain ; en effet les directeurs de l'Opéra se voient réclamer 20 000 francs par mois de la part d'un certain « F. de O. » ou plutôt « Fantôme de l'Opéra » qui exige aussi que la loge numéro 5 lui soit réservée. Mais, plus étrange encore, une jeune chanteuse orpheline nommée Christine Daaé, recueillie par la femme de son professeur de chant, entend son nom pendant la nuit et elle dirait même avoir vu et rencontré le fameux Fantôme de l'Opéra...

Inspiré de faits réels qui se sont produits à l'Opéra Garnier, Gaston Leroux en imagine le responsable sous les traits d'un mystérieux personnage se faisant passer pour un fantôme et qui étend son royaume dans les bas-fonds et souterrains de l'immense opéra parisien. Le roman est vite devenu un succès immense qui inspirera de nombreuses autres œuvres littéraires, musicales et cinématographiques, ainsi qu'une multitude d'adaptations. Et cela au point de totalement masquer l'œuvre originale qui est, aujourd'hui, quelque peu tombée dans l'oubli. Le roman, formidable mélange de fantastique, de merveilleux et de mystère, a quelque peu vieilli de nos jours, et cela surtout dû au style d'écriture souvent un peu lourd et vieillot. Ce roman a d'ailleurs bien plus vieilli que de nombreux autres textes de Gaston Leroux, dont beaucoup n'ont guère perdu de leur force et de leur humour aujourd'hui. Et c'est bien dommage car l'histoire, tant elle est riche en éléments de tous genres, ne manque guère d'intérêt. Mais, hélas, un problème se pose également d'un point de vue de la narration, il est en effet difficile de suivre ce narrateur-enquêteur, ce qui rend l'immersion dans l'histoire quelque peu plus longue et difficile. Par contre l'exploration des souterrains de l'opéra reste toujours aussi passionnante, et le lecteur est impressionné par les nombreuses trouvailles et inventions qui jalonnent tout le récit.

Le Fantôme de l'Opéra est certainement l'histoire la plus célèbre de Gaston Leroux même si le roman est un peu oublié de nos jours. Ce grand classique reste cependant à redécouvrir, malgré certaines rides prises au fil des ans. 

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait : L'avant-propos et les trois premiers chapitres


Avant-propos

Où l’auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment il fut conduit à acquérir la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé

Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.

Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-à-dire d’une ombre.

J’avais été frappé dès l’abord que je commençai de compulser les archives de l’Académie nationale de musique par la coïncidence surprenante des phénomènes attribués au fantôme, et du plus mystérieux, du plus fantastique des drames et je devais bientôt être conduit à cette idée que l’on pourrait peut-être rationnellement expliquer celui-ci par celui-là. Les événements ne datent guère que d’une trentaine d’années et il ne serait point difficile de trouver encore aujourd’hui, au foyer même de la danse, des vieillards fort respectables, dont on ne saurait mettre la parole en doute, qui se souviennent comme si la chose datait d’hier, des conditions mystérieuses et tragiques qui accompagnèrent l’enlèvement de Christine Daaé, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frère aîné le comte Philippe, dont le corps fut trouvé sur la berge du lac qui s’étend dans les dessous de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Mais aucun de ces témoins n’avait cru jusqu’à ce jour devoir mêler à cette affreuse aventure le personnage plutôt légendaire du fantôme de l’Opéra.

La vérité fut lente à pénétrer mon esprit troublé par une enquête qui se heurtait à chaque instant à des événements qu’à première vue on pouvait juger extra-terrestres, et, plus d’une fois, je fus tout près d’abandonner une besogne où je m’exténuais à poursuivre, – sans la saisir jamais, – une vaine image. Enfin, j’eus la preuve que mes pressentiments ne m’avaient point trompé et je fus récompensé de tous mes efforts le jour où j’acquis la certitude que le fantôme de l’Opéra avait été plus qu’une ombre.

Ce jour-là, j’avais passé de longues heures en compagnie des « Mémoires d’un directeur », œuvre légère de ce trop sceptique Moncharmin qui ne comprit rien, pendant son passage à l’Opéra, à la conduite ténébreuse du fantôme, et qui s’en gaussa tant qu’il put, dans le moment même qu’il était la première victime de la curieuse opération financière qui se passait à l’intérieur de « l’enveloppe magique ».

Désespéré, je venais de quitter la bibliothèque quand je rencontrai le charmant administrateur de notre Académie nationale, qui bavardait sur un palier avec un petit vieillard vif et coquet, auquel il me présenta allègrement. M. l’administrateur était au courant de mes recherches et savait avec quelle impatience j’avais en vain tenté de découvrir la retraite du juge d’instruction de la fameuse affaire Chagny, M. Faure. On ne savait ce qu’il était devenu, mort ou vivant ; et voilà que, de retour du Canada, où il venait de passer quinze ans, sa première démarche à Paris avait été pour venir chercher un fauteuil de faveur au secrétariat de l’Opéra. Ce petit vieillard était M. Faure lui-même.

Nous passâmes une bonne partie de la soirée ensemble et il me raconta toute l’affaire Chagny telle qu’il l’avait comprise jadis. Il avait dû conclure, faute de preuves, à la folie du vicomte et à la mort accidentelle du frère aîné, mais il restait persuadé qu’un drame terrible s’était passé entre les deux frères à propos de Christine Daaé. Il ne sut me dire ce qu’était devenue Christine, ni le vicomte. Bien entendu, quand je lui parlai du fantôme, il ne fit qu’en rire. Lui aussi avait été mis au courant des singulières manifestations qui semblaient alors attester l’existence d’un être exceptionnel ayant élu domicile dans un des coins les plus mystérieux de l’Opéra et il avait connu l’histoire de « l’enveloppe », mais il n’avait vu dans tout cela rien qui pût retenir l’attention d’un magistrat chargé d’instruire l’affaire Chagny, et c’est tout juste s’il avait écouté quelques instants la déposition d’un témoin qui s’était spontanément présenté pour affirmer qu’il avait eu l’occasion de rencontrer le fantôme. Ce personnage – le témoin – n’était autre que celui que le Tout-Paris appelait « le Persan » et qui était bien connu de tous les abonnés de l’Opéra. Le juge l’avait pris pour un illuminé.

Vous pensez si je fus prodigieusement intéressé par cette histoire du Persan, Je voulus retrouver, s’il en était temps encore, ce précieux et original témoin. Ma bonne fortune reprenant le dessus, je parvint à le découvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli, qu’il n’avait point quitté depuis l’époque et où il allait mourir cinq mois après ma visite.

Tout d’abord, je me méfiai ; mais quand le Persan m’eut raconté, avec une candeur d’enfant, tout ce qu’il savait personnellement du fantôme et qu’il m’eut remis en toute propriété les preuves de son existence et surtout l’étrange correspondance de Christine Daaé, correspondance qui éclairait d’un jour si éblouissant son effrayant destin, il ne me fut plus possible de douter ! Non ! non ! Le fantôme n’était pas un mythe !

Je sais bien que l’on m’a répondu que toute cette correspondance n’était peut-être point authentique et qu’elle pouvait avoir été fabriquée de toutes pièces par un homme, dont l’imagination avait été certainement nourrie des contes les plus séduisants, mais il m’a été possible, heureusement, de trouver de l’écriture de Christine en dehors du fameux paquet de lettres et, par conséquent, de me livrer à une étude comparative qui a levé toutes mes hésitations.

Je me suis également documenté sur le Persan et ainsi j’ai apprécié en lui un honnête homme incapable d’inventer une machination qui eût pu égarer la justice.

C’est l’avis du reste des plus grandes personnalités qui ont été mêlées de près ou de loin à l’affaire Chagny, qui ont été les amis de la famille et auxquelles j’ai exposé tous mes documents et devant lesquelles j’ai déroulé toutes mes déductions. J’ai reçu de ce côté les plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire à ce sujet quelques lignes qui m’ont été adressées par le général D…

Monsieur,

Je ne saurais trop vous inciter à publier les résultats de votre enquête. Je me rappelle parfaitement que quelques semaines avant la disparition de la grande cantatrice Christine Daaé et le drame qui a mis en deuil tout le faubourg Saint-Germain, on parlait beaucoup, au foyer de la danse, du fantôme, et je crois bien que l’on n’a cessé de s’en entretenir qu’à la suite de cette affaire qui occupait tous les esprits ; mais s’il est possible, comme je le pense après vous avoir entendu, d’expliquer le drame par le fantôme, je vous en prie, monsieur, reparlez-nous du fantôme. Si mystérieux que celui-ci puisse tout d’abord apparaître, il sera toujours plus explicable que cette sombre histoire où des gens malintentionnés ont voulu voir se déchirer jusqu’à la mort deux frères qui s’adorèrent toute leur vie…

Croyez bien, etc.

Enfin, mon dossier en main, j’avais parcouru à nouveau le vaste domaine du fantôme, le formidable monument dont il avait fait son empire, et tout ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait découvert corroborait admirablement les documents du Persan, quand une trouvaille merveilleuse vint couronner d’une façon définitive mes travaux.

On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l’Opéra, pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre ; or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! J’ai fait toucher cette preuve, de la main, à l’administrateur lui-même, et maintenant, il m’est indifférent que les journaux racontent qu’on a trouvé là une victime de la Commune.

Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les caves de l’Opéra, ne sont point enterrés de ce côté ; je dirai où l’on peut retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense où l’on avait accumulé, pendant le siège, toutes sortes de provisions de bouche. J’ai été mis sur cette trace en recherchant justement les restes du fantôme de l’Opéra, que je n’aurais pas retrouvés sans ce hasard inouï de l’ensevelissement des voix vivantes !

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu’il convient d’en faire ; maintenant, il m’importe de terminer ce très nécessaire avant-propos en remerciant les trop modestes comparses qui, tel M. le commissaire de police Mifroid (jadis appelé aux premières constatations lors de la disparition de Christine Daaé), tels encore M. l’ancien secrétaire Rémy, M. l’ancien administrateur Mercier, M. l’ancien chef de chant Gabriel, et plus particulièrement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui fut autrefois « la petite Meg » (et qui n’en rougit pas), la plus charmante étoile de notre admirable corps de ballet, la fille aînée de l’honorable Mme Giry – ancienne ouvreuse décédée de la loge du Fantôme – me furent du plus utile secours et grâce auxquels je vais pouvoir, avec le lecteur, revivre, dans leurs plus petits détails, ces heures de pur amour et d’effroi. [1]


1. Je serais un ingrat si je ne remerciais également sur le seuil de cette effroyable et véridique histoire, la direction actuelle de l’Opéra, qui s’est prêtée si aimablement à toutes mes investigations, et en particulier M. Messager; aussi le très sympathique administrateur M. Gabion et le très aimable architecte attaché à la bonne conservation du monument, qui n’a point hésité à me prêter les ouvrages de Charles Garnier, bien qu’il fût à peu près sûr que je ne les lui rendrais point. Enfin, il me reste à reconnaître publiquement la générosité de mon ami et ancien collaborateur M. J.-L. Croze, qui m’a permis de puiser dans son admirable bibliothèque théâtrale et de lui emprunter des éditions uniques auxquelles il tenait beaucoup. – G. L.


Chapitre I

Est-ce le fantôme ?

Ce soir-là, qui était celui où MM. Debienne et Poligny, les directeurs démissionnaires de l’Opéra, donnaient leur dernière soirée de gala, à l’occasion de leur départ, la loge de la Sorelli, un des premiers sujets de la danse, était subitement envahie par une demi-douzaine de ces demoiselles du corps de ballet qui remontaient de scène après avoir « dansé » Polyeucte. Elles s’y précipitèrent dans une grande confusion, les unes faisant entendre des rires excessifs et peu naturels, et les autres des cris de terreur.

La Sorelli, qui désirait être seule un instant pour « repasser » le compliment qu’elle devait prononcer tout à l’heure au foyer devant MM. Debienne et Poligny, avait vu avec méchante humeur toute cette foule étourdie se ruer derrière elle. Elle se retourna vers ses camarades et s’inquiéta d’un aussi tumultueux émoi. Ce fut la petite Jammes, –le nez cher à Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses, une gorge de lis, – qui en donna la raison en trois mots, d’une voix tremblante qu’étouffait l’angoisse :

« C’est le fantôme ! »

Et elle ferma la porte à clef. La loge de la Sorelli était d’une élégance officielle et banale. Une psyché, un divan, une toilette et des armoires en formaient le mobilier nécessaire. Quelques gravures sur les murs, souvenirs de la mère, qui avait connu les beaux jours de l’ancien Opéra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du corps de ballet, qui étaient logées dans des chambres communes, où elles passaient leur temps à chanter, à se disputer, à battre les coiffeurs et les habilleuses et à se payer des petits verres de cassis ou de bière ou même de rhum jusqu’au coup de cloche de l’avertisseur.

La Sorelli était très superstitieuse. En entendant la petite Jammes parler du fantôme, elle frissonna et dit :

« Petite bête ! »

Et comme elle était la première à croire aux fantômes en général et à celui de l’Opéra en particulier, elle voulut tout de suite être renseignée.

« Vous l’avez vu ? interrogea-t-elle.

– Comme je vous vois ! » répliqua en gémissant la petite Jammes, qui, ne tenant plus sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.

Et aussitôt la petite Giry, – des yeux pruneaux, des cheveux d’encre, un teint de bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os, – ajouta :

« Si c’est lui, il est bien laid !

– Oh ! oui », fit le chœur des danseuses.

Et elles parlèrent toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous les espèces d’un monsieur en habit noir qui s’était dressé tout à coup devant elles, dans le couloir, sans qu’on pût savoir d’où il venait. Son apparition avait été si subite qu’on eût pu croire qu’il sortait de la muraille.

« Bah ! fit l’une d’elles qui avait à peu près conservé son sang-froid, vous voyez le fantôme partout. »

Et c’est vrai que, depuis quelques mois, il n’était question à l’Opéra que de ce fantôme en habit noir qui se promenait comme une ombre du haut en bas du bâtiment, qui n’adressait la parole à personne, à qui personne n’osait parler et qui s’évanouissait, du reste, aussitôt qu’on l’avait vu, sans qu’on pût savoir par où ni comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, ainsi qu’il sied à un vrai fantôme. On avait commencé par en rire et par se moquer de ce revenant habillé comme un homme du monde ou comme un croque-mort, mais la légende du fantôme avait bientôt pris des proportions colossales dans le corps de ballet. Toutes prétendaient avoir rencontré plus ou moins cet être extra-naturel et avoir été victimes de ses maléfices. Et celles qui en riaient le plus fort n’étaient point les plus rassurées. Quand il ne se laissait point voir, il signalait sa présence ou son passage par des événements drolatiques ou funestes dont la superstition quasi générale le rendait responsable. Avait-on à déplorer un accident, une camarade avait-elle fait une niche à l’une de ces demoiselles du corps de ballet, une houppette à poudre de riz était-elle perdue ? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme de l’Opéra !

Au fond, qui l’avait vu ? On peut rencontrer tant d’habits noirs à l’Opéra qui ne sont pas des fantômes. Mais celui-là avait une spécialité que n’ont point tous les habits noirs. Il habillait un squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tête de mort.

Tout cela était-il sérieux ? La vérité est que l’imagination du squelette était née de la description qu’avait faite du fantôme, Joseph Buquet, chef machiniste, qui, lui, l’avait réellement vu. Il s’était heurté, – on ne saurait dire « nez à nez », car le fantôme n’en avait pas, – avec le mystérieux personnage dans le petit escalier qui, près de la rampe, descend directement aux « dessous ». Il avait eu le temps de l’apercevoir une seconde, – car le fantôme s’était enfui, – et avait conservé un souvenir ineffaçable de cette vision.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme à qui voulait l’entendre :

« Il est d’une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une charpente squelettique. Ses yeux sont si profonds qu’on ne distingue pas bien les prunelles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands trous noirs comme aux crânes des morts. Sa peau, qui est tendue sur l’ossature comme une peau de tambour, n’est point blanche, mais vilainement jaune ; son nez est si peu de chose qu’il est invisible de profil, et l‘absence de ce nez est une chose horrible à voir. Trois ou quatre longues mèches brunes sur le front et derrière les oreilles font office de chevelure. »

En vain Joseph Buquet avait-il poursuivi cette étrange apparition. Elle avait disparu comme par magie et il n’avait pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, d’une imagination lente, et il était sobre. Sa parole fut écoutée avec stupeur et intérêt, et aussitôt il se trouva des gens pour raconter qu’eux aussi avaient rencontré un habit noir avec une tête de mort.

Les personnes sensées qui eurent vent de cette histoire affirmèrent d’abord que Joseph Buquet avait été victime d’une plaisanterie d’un de ses subordonnés. Et puis, il se produisit coup sur coup des incidents si curieux et si inexplicables que les plus malins commencèrent à se tourmenter.

Un lieutenant de pompiers, c’est brave ! Ça ne craint rien, ça ne craint surtout pas le feu !

Eh bien, le lieutenant de pompiers en question[1], qui s’en était allé faire un tour de surveillance dans les dessous et qui s’était aventuré, paraît-il, un peu plus loin que de coutume, était soudain réapparu sur le plateau, pâle, effaré, tremblant, les yeux hors des orbites, et s’était quasi évanoui dans les bras de la noble mère de la petite Jammes. Et pourquoi ? Parce qu’il avait vu s’avancer vers lui, à hauteur de tête, mais sans corps, une tête de feu ! Et je le répète, un lieutenant de pompiers, ça ne craint pas le feu.

Ce lieutenant de pompiers s’appelait Papin.

Le corps de ballet fut consterné. D’abord cette tête de feu ne répondait nullement à la description qu’avait donnée du fantôme Joseph Buquet. On questionna bien le pompier, on interrogea à nouveau le chef machiniste, à la suite de quoi ces demoiselles furent persuadées que le fantôme avait plusieurs têtes dont il changeait comme il voulait. Naturellement, elles imaginèrent aussitôt qu’elles couraient les plus grands dangers. Du moment qu’un lieutenant de pompiers n’hésitait pas à s’évanouir, coryphées et rats pouvaient invoquer bien des excuses à la terreur qui les faisait se sauver de toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant quelque trou obscur d’un corridor mal éclairé.

Si bien que, pour protéger dans la mesure du possible le monument voué à d’aussi horribles maléfices, la Sorelli elle-même, entourée de toutes les danseuses et suivie même de toute la marmaille des petites classes en maillot, avait, – au lendemain de l’histoire du lieutenant de pompiers, – sur la table qui se trouve dans le vestibule du concierge, du côté de la cour de l’administration, déposé un fer à cheval que quiconque pénétrant dans l’Opéra, à un autre titre que celui de spectateur, devait toucher avant de mettre le pied sur la première marche de l’escalier. Et cela sous peine de devenir la proie de la puissance occulte qui s’était emparée du bâtiment, des caves au grenier !

Ce fer à cheval comme toute cette histoire, du reste, – hélas ! – je ne l’ai point inventé, et l’on peut encore aujourd’hui le voir sur la table du vestibule, devant la loge du concierge, quand on entre dans l’Opéra par la cour de l’administration.

Voilà qui donne assez rapidement un aperçu de l’état d’âme de ces demoiselles, le soir où nous pénétrons avec elles dans la loge de la Sorelli.

« C’est le fantôme ! » s’était donc écriée la petite Jammes.

Et l’inquiétude des danseuses n’avait fait que grandir. Maintenant, un angoissant silence régnait dans la loge. On n’entendait plus que le bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes s’étant jetée avec les marques d’un sincère effroi jusque dans le coin le plus reculé de la muraille, murmura ce seul mot :

« Écoutez ! »

Il semblait, en effet, à tout le monde qu’un frôlement se faisait entendre derrière la porte. Aucun bruit de pas. On eût dit d’une soie légère qui glissait sur le panneau. Puis, plus rien. La Sorelli tenta de se montrer moins pusillanime que ses compagnes. Elle s’avança vers la porte, et demanda d’une voix blanche :

« Qui est là ? »

Mais personne ne lui répondit.

Alors, sentant sur elle tous les yeux qui épiaient ses moindres gestes, elle se força à être brave et dit très fort : « Il y a quelqu’un derrière la porte ?

– Oh ! oui ! Oui ! certainement, il y a quelqu’un derrière la porte ! » répéta ce petit pruneau sec de Meg Giry, qui retint héroïquement la Sorelli par sa jupe de gaze… « Surtout, n’ouvrez pas ! Mon Dieu, n’ouvrez pas ! »

Mais la Sorelli, armée d’un stylet qui ne la quittait jamais, osa tourner la clef dans la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et que Meg Giry soupirait :

« Maman ! maman ! »

La Sorelli regardait dans le couloir courageusement. Il était désert ; un papillon de feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et louche au sein des ténèbres ambiantes, sans parvenir à les dissiper. Et la danseuse referma vivement la porte avec un gros soupir.

« Non, dit-elle, il n’y a personne !

– Et pourtant, nous l’avons bien vu ! affirma encore Jammes en reprenant à petits pas craintifs sa place auprès de la Sorelli. Il doit être quelque part, par là, à rôder. Moi, je ne retourne point m’habiller. Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour le “compliment”, et nous remonterions ensemble. »

Là-dessus, l’enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui était destiné à la conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina, à la dérobée, du bout de l’ongle rose de son pouce droit, une croix de Saint-André sur la bague en bois qui cerclait l’annulaire de sa main gauche.

« La Sorelli, a écrit un chroniqueur célèbre, est une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu’une branche de saule ; on dit communément d’elle que c’est “une belle créature”. Ses cheveux blonds et purs comme l’or couronnent un front mat au-dessous duquel s’enchâssent deux yeux d’émeraude. Sa tête se balance mollement comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches indescriptible, qui donne à tout son corps un frissonnement d’ineffable langueur. Quand elle lève les bras et se penche pour commencer une pirouette, accusant ainsi tout le dessin du corsage, et que l’inclination du corps fait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c’est un tableau à se brûler la cervelle. »

En fait de cervelle, il paraît avéré qu’elle n’en eut guère. On ne le lui reprochait point.

Elle dit encore aux petites danseuses :

« Mes enfants, il faut vous “remettre” !… Le fantôme ? Personne ne l’a peut-être jamais vu !…

– Si ! si ! Nous l’avons vu !… nous l’avons vu tout à l’heure ! reprirent les petites. Il avait la tête de mort et son habit, comme le soir où il est apparu à Joseph Buquet !

– Et Gabriel aussi l’a vu ! fit Jammes… pas plus tard qu’hier ! hier dans l’après-midi… en plein jour…

– Gabriel, le maître de chant ?

– Mais oui… Comment ! vous ne savez pas ça ?

– Et il avait son habit, en plein jour ?

– Qui ça ? Gabriel ?

– Mais non ! Le fantôme ?

– Bien sûr, qu’il avait son habit ! affirma Jammes. C’est Gabriel lui-même qui me l’a dit… C’est même à ça qu’il l’a reconnu. Et voici comment ça s’est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout à coup, la porte s’est ouverte. C’était le Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le “mauvais œil”.

– Oh ! oui ! » répondirent en chœur les petites danseuses qui, aussitôt qu’elles eurent évoqué l’image du Persan, firent les cornes au Destin avec leur index et leur auriculaire allongés, cependant que le médium et l’annulaire étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce.

« … Et si Gabriel est superstitieux ! continua Jammes, cependant il est toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs… Eh bien, aussitôt que la porte s’est ouverte devant le Persan, Gabriel ne fit qu’un bond du fauteuil où il était assis jusqu’à la serrure de l’armoire, pour toucher du fer ! Dans ce mouvement, il déchira à un clou tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner du front contre une patère et se fit une bosse énorme ; puis, en reculant brusquement, il s’écorcha le bras au paravent, près du piano ; il voulut s’appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts ; il bondit comme un fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l’escalier qu’il dégringola sur les reins toutes les marches du premier étage. Je passais justement à ce moment-là avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il était tout meurtri et avait du sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout de suite il s’est mis à nous sourire et à s’écrier : “Merci, mon Dieu ! d’en être quitte pour si peu !” Alors, nous l’avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Elle lui était venue de ce qu’il avait aperçu, derrière le Persan, le fantôme ! le fantôme avec la tête de mort, comme l’a décrit Joseph Buquet. »

Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle Jammes arriva tout essoufflée, tant elle l’avait narrée vite, vite, comme si elle était poursuivie par le fantôme. Et puis, il y eut encore un silence qu’interrompit, à mi-voix, la petite Giry, pendant que, très émue, la Sorelli se polissait les ongles.

« Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau.

– Pourquoi donc qu’il se tairait ? lui demanda-t-on.

– C’est l’avis de m’man… », répliqua Meg, tout à fait à voix basse, cette fois-ci, et en regardant autour d’elle comme si elle avait peur d’être entendue d’autres oreilles que de celles qui se trouvaient là.

« Et pourquoi que c’est l’avis de ta mère ?

– Chut ! M’man dit que le fantôme n’aime pas qu’on l’ennuie !

– Et pourquoi qu’elle dit ça, ta mère ?

– Parce que… Parce que… rien… »

Cette réticence savante eut le don d’exaspérer la curiosité de ces demoiselles, qui se pressèrent autour de la petite Giry et la supplièrent de s’expliquer. Elles étaient là, coude à coude, penchées dans un même mouvement de prière et d’effroi. Elles se communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait.

« J’ai juré de ne rien dire ! » fit encore Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui laissèrent point de repos et elles promirent si bien le secret que Meg, qui brûlait du désir de raconter ce qu’elle savait, commença, les yeux fixés sur la porte :

« Voilà… c’est à cause de la loge…

– Quelle loge ?

– La loge du fantôme !

– Le fantôme a une loge ? »

À cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent contenir la joie funeste de leur stupéfaction. Elles poussèrent de petits soupirs. Elles dirent :

« Oh ! mon Dieu ! raconte… raconte…

– Plus bas ! commanda Meg. C’est la première loge, numéro 5, vous savez bien, la première loge à côté de l’avant-scène de gauche.

– Pas possible !

– C’est comme je vous le dis… C’est m’man qui en est l’ouvreuse… Mais vous me jurez bien de ne rien raconter ?

– Mais oui, va !…

– Eh bien, c’est la loge du fantôme… Personne n’y est venu depuis plus d’un mois, excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné l’ordre à l’administration de ne plus jamais la louer…

– Et c’est vrai que le fantôme y vient ?

– Mais oui…

– Il y vient donc quelqu’un ?

– Mais non !… Le fantôme y vient et il n’y a personne. »

Les petites danseuses se regardèrent. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le voir, puisqu’il avait un habit noir et une tête de mort. C’est ce qu’elles firent comprendre à Meg, mais celle-ci leur répliqua :

« Justement ! On ne voit pas le fantôme ! Et il n’a ni habit ni tête !… Tout ce qu’on a raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu, c’est des blagues ! Il n’a rien du tout… On l’entend seulement quand il est dans la loge. M’man ne l’a jamais vu, mais elle l’a entendu. M’man le sait bien, puisque c’est celle qui lui donne le programme ! »

La Sorelli crut devoir intervenir :

« Petite Giry, tu te moques de nous. » Alors, la petite Giry se prit à pleurer.

« J’aurais mieux fait de me taire… si m’man savait jamais ça !… mais pour sûr que Joseph Buquet a tort de s’occuper de choses qui ne le regardent pas… ça lui portera malheur… m’man le disait encore hier soir… »

À ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir et une voix essoufflée qui criait :

« Cécile ! Cécile ! es-tu là ?

– C’est la voix de maman ! fit Jammes. Qu’y a-t-il ? »

Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier poméranien, s’engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement sa face de brique cuite.

« Quel malheur ! fit-elle… Quel malheur !

– Quoi ? Quoi ?

– Joseph Buquet…

– Eh bien, Joseph Buquet…

– Joseph Buquet est mort ! »

La loge s’emplit d’exclamations, de protestations étonnées, de demandes d’explications effarées…

« Oui… on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous !… Mais le plus terrible, continua, haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible est que les machinistes qui ont trouvé son corps, prétendent que l’on entendait autour du cadavre comme un bruit qui ressemblait au chant des morts !

– C’est le fantôme ! » laissa échapper, comme malgré elle, la petite Ciry, mais elle se reprit immédiatement, ses poings à la bouche : « Non !… non !… je n’ai rien dit !… je n’ai rien dit !… »

Autour d’elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix basse :

« Pour sûr ! C’est le fantôme !… »

La Sorelli était pâle…

« Jamais je ne pourrai dire mon compliment », fit-elle.

La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur qui traînait sur une table : il devait y avoir du fantôme là-dessous…

La vérité est qu’on n’a jamais bien su comment était mort Joseph Buquet. L’enquête, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du suicide naturel. Dans les Mémoires d’un Directeur, M. Moncharmin, qui était l’un des deux directeurs, succédant à MM. Debienne et Poligny, rapporte ainsi l’incident du pendu :

« Un fâcheux incident vint troubler la petite fête que MM. Debienne et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J’étais dans le bureau de la direction quand je vis entrer tout à coup Mercier – l’administrateur. – Il était affolé en m’apprenant qu’on venait de découvrir, pendu dans le troisième dessous de la scène, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore, le corps d’un machiniste. Je m’écriai : “Allons le décrocher !” Le temps que je mis à dégringoler l’escalier et à descendre l’échelle du portant, le pendu n’avait déjà plus sa corde ! »

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est pendu au bout d’une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh ! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le : C’était l’heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le mauvais œil. Un point, c’est tout. Vous voyez d’ici le corps de ballet descendant l’échelle du portant et se partageant la corde de pendu en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Ce n’est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, à l’endroit exact où le corps a été retrouvé – dans le troisième dessous de la scène – j’imagine qu’il pouvait y avoir quelque part un intérêt à ce que cette corde disparût après qu’elle eut fait sa besogne et nous verrons plus tard si j’ai tort d’avoir cette imagination-là.

La sinistre nouvelle s’était vite répandue du haut en bas de l’Opéra, où Joseph Buquet était très aimé. Les loges se vidèrent, et les petites danseuses, groupées autour de la Sorelli comme des moutons peureux autour du pâtre, prirent le chemin du foyer, à travers les corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la hâte de leurs petites pattes roses.


Note

1. Je tiens l’anecdote, très authentique également, de M. Pedro Gailhard lui-même, ancien directeur de l’Opéra.


Chapitre II

La Marguerite nouvelle


Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait. Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

« J’allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon fort galante. Ah ! Sorelli, quelle belle soirée ! Et Christine Daaé : quel triomphe !

– Pas possible ! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou ! Mais laissez-nous passer, mon cher comte, fit la gamine avec une révérence mutine, nous allons aux nouvelles d’un pauvre homme que l’on a trouvé pendu. »

À ce moment passait, affairé, l’administrateur, qui s’arrêta brusquement en entendant le propos.

« Comment ! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles ? fit-il d’un ton assez rude… Eh bien, n’en parlez point… et surtout que MM. Debienne et Poligny n’en soient pas informés ! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour. »

Tout le monde s’en fut vers le foyer de la danse, qui était déjà envahi.

Le comte de Chagny avait raison ; jamais gala ne fut comparable à celui-là ; les privilégiés qui y assistèrent en parlent encore à leurs enfants et petits-enfants avec un souvenir ému. Songez donc que Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Delibes, montèrent à tour de rôle au pupitre du chef d’orchestre et dirigèrent eux-mêmes l’exécution de leurs œuvres. Ils eurent, entre autres interprètes, Faure et la Krauss, et c’est ce soir-là que se révéla au Tout-Paris stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet ouvrage, faire connaître le mystérieux destin.

Gounod avait fait exécuter La marche funèbre d’une Marionnette ; Reyer, sa belle ouverture de Sigurd ; Saint-Saëns, La Danse macabre et une Rêverie orientale ; Massenet, une Marche hongroise inédite ; Guiraud, son Carnaval ; Delibes, La Valse lente de Sylvia et les pizzicati de Coppélia, Mlles Krauss et Denise Bloch avaient chanté : la première, le boléro des Vêpres siciliennes ; la seconde, le brindisi de Lucrèce Borgia.

Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s’était fait entendre d’abord dans quelques passages de Roméo et Juliette. C’était la première fois que la jeune artiste chantait cette œuvre de Gounod, qui, du reste, n’avait pas encore été transportée à l’Opéra et que l’Opéra-Comique venait de reprendre longtemps après qu’elle eut été créée à l’ancien Théâtre-Lyrique par Mme Carvalho. Ah ! il faut plaindre ceux qui n’ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette, qui n’ont point connu sa grâce naïve, qui n’ont point tressailli aux accents de sa voix séraphique, qui n’ont point senti s’envoler leur âme avec son âme au-dessus des tombeaux des amants de Vérone :

« Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! pardonnez-nous !»

Eh bien, tout cela n’était encore rien à côté des accents surhumains qu’elle fit entendre dans l’acte de la prison et le trio final de Faust, qu’elle chanta en remplacement de la Carlotta, indisposée. On n’avait jamais entendu, jamais vu ça !

Ça, c’était « la Marguerite nouvelle » que révélait la Daaé, une Marguerite d’une splendeur, d’un rayonnement encore insoupçonnés.

La salle tout entière avait salué des mille clameurs de son inénarrable émoi, Christine qui sanglotait et qui défaillait dans les bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle semblait avoir rendu l’âme. Le grand critique P. de St-V. fixa le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique qu’il intitula justement La Marguerite nouvelle. Comme un grand artiste qu’il était, il découvrait simplement que cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-là, sur les planches de l’Opéra, un peu plus que son art, c’est-à-dire son cœur. Aucun des amis de l’Opéra n’ignorait que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze ans, et P. de St-V., déclarait « que pour comprendre ce qui venait d’arriver à Daaé, il était dans la nécessité d’imaginer qu’elle venait d’aimer pour la première fois ! Je suis peut-être indiscret, ajoutait-il, mais l’amour seul est capable d’accomplir un pareil miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait donné un espoir charmant. D’où vient le sublime d’aujourd’hui ? S’il ne descend point du ciel sur les ailes de l’amour, il me faudra penser qu’il monte de l’enfer et que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable ! Qui n’a pas entendu Christine chanter le trio final de Faust ne connaît pas Faust : l’exaltation de la voix et l’ivresse sacrée d’une âme pure ne sauraient aller au-delà ! »

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur dissimuler si longtemps un pareil trésor ? Christine Daaé avait été jusqu’alors un Siebel convenable auprès de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle qu’était la Carlotta. Et il avait fallu l’absence incompréhensible et inexplicable de la Carlotta, à cette soirée de gala, pour qu’au pied levé la petite Daaé pût donner toute sa mesure dans une partie du programme réservée à la diva espagnole ! Enfin, comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s’étaient-ils adressés à la Daaé ? Ils connaissaient donc son génie caché ? Et s’ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils ? Et elle, pourquoi le cachait-elle ? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de professeur actuel. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que, désormais, elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, à ce délire et s’y était mêlé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et un ans. C’était un grand seigneur et un bel homme. D’une taille au-dessus de la moyenne, d’un visage agréable, malgré le front dur et des yeux un peu froids, il était d’une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur excellent et une honnête conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était devenu le chef d’une des plus illustres et des plus antiques familles de France, dont les quartiers de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La fortune des Chagny était considérable, et quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe, que celle qu’il dut accepter de gérer un aussi lourd patrimoine. Ses deux sœurs et son frère Raoul ne voulurent point entendre parler de partage, et ils restèrent dans l’indivision, s’en remettant de tout à Philippe, comme si le droit d’aînesse n’avait point cessé d’exister. Quand les deux sœurs se marièrent, – le même jour, – elles reprirent leurs parts des mains de leur frère, non point comme une chose leur appartenant, mais comme une dot dont elles lui exprimèrent leur reconnaissance.

La comtesse de Chagny – née de Moerogis de la Martynière – était morte en donnant le jour à Raoul, né vingt ans après son frère aîné. Quand le vieux comte était mort, Raoul avait douze ans. Philippe s’occupa activement de l’éducation de l’enfant. Il fut admirablement secondé dans cette tâche par ses sœurs d’abord et puis par une vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune Raoul le goût des choses de la mer. Le jeune homme entra au Borda, en sortit dans les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour du monde. Grâce à de puissants appuis, il venait d’être désigné pour faire partie de l’expédition officielle du Requin, qui avait mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de l’expédition du d’Artois, dont on n’avait pas de nouvelles depuis trois ans. En attendant, il jouissait d’un long congé qui ne devait prendre fin que dans six mois, et les douairières du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait si fragile, le plaignaient déjà des rudes travaux qui l’attendaient.

La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son innocence, était remarquable. Il semblait être sorti la veille de la main des femmes. De fait, choyé par ses deux sœurs et par sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des manières presque candides, empreintes d’un charme que rien, jusqu’alors, n’avait pu ternir. À cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D’abord, il en était très fier et prévoyait avec joie une carrière glorieuse pour son cadet dans cette marine où l’un de leurs ancêtres, le fameux Chagny de La Roche, avait tenu rang d’amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait à peu près dans ce qu’il peut offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.

Le comte estimait qu’à l’âge de Raoul trop de sagesse n’est plus tout à fait sage. C’était un caractère fort bien équilibré, que celui de Philippe, pondéré dans ses travaux comme dans ses plaisirs, toujours d’une tenue parfaite, incapable de montrer à son frère un méchant exemple. Il l’emmena partout avec lui. Il lui fit même connaître le foyer de la danse. Je sais bien que l’on racontait que le comte était du « dernier bien » avec la Sorelli. Mais quoi ! pouvait-on faire un crime à ce gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent, avait bien des loisirs devant lui, surtout depuis que ses sœurs étaient établies, de venir passer une heure ou deux, après son dîner, dans la compagnie d’une danseuse qui, évidemment, n’était point très, très spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du monde ? Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny, doit se montrer, et, à cette époque, le foyer de la danse de l’Opéra était un de ces endroits-là.

Enfin, peut-être Philippe n’eût-il pas conduit son frère dans les coulisses de l’Académie nationale de musique, si celui-ci n’avait été le premier, à plusieurs reprises, à le lui demander avec une douce obstination dont le comte devait se souvenir plus tard.

Philippe, après avoir applaudi ce soir-là la Daaé, s’était tourné du côté de Raoul, et l’avait vu si pâle qu’il en avait été effrayé.

« Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal ? »

En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.

« C’est toi qui vas défaillir… fit le comte en se penchant vers Raoul. Qu’as-tu donc ? »

Mais Raoul était déjà debout.

« Allons, dit-il, la voix frémissante.

– Où veux-tu aller, Raoul ? interrogea le comte, étonné de l’émotion dans laquelle il trouvait son cadet.

– Mais allons voir ! C’est la première fois qu’elle chante comme ça ! »

Le comte fixa curieusement son frère et un léger sourire vint s’inscrire au coin de sa lèvre amusée.

« Bah !… » Et il ajouta tout de suite : « Allons ! Allons ! » Il avait l’air enchanté.

Ils furent bientôt à l’entrée des abonnés, qui était fort encombrée. En attendant qu’il pût pénétrer sur la scène, Raoul déchirait ses gants d’un geste inconscient. Philippe, qui était bon, ne se moqua point de son impatience. Mais il était renseigné. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir à ramener tous les sujets de conversation sur l’Opéra.

Ils pénétrèrent sur le plateau.

Une foule d’habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se mêlaient les allocutions véhémentes des chefs de service. Les figurants du dernier tableau qui s’en vont, les « marcheuses » qui vous bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui descend du cintre, un praticable qu’on assujettit à grands coups de marteau, l’éternel « place au théâtre » qui retentit à vos oreilles comme la menace de quelque catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d’un renfoncement solide pour vos reins, tel est l’événement habituel des entractes qui ne manque jamais de troubler un novice comme le jeune homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille qui traversait, aussi vite que l’encombrement le lui permettait, cette scène sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-là, la confusion n’avait jamais été plus complète, mais Raoul n’avait jamais été moins timide. Il écartait d’une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s’occupant point de ce qui se disait autour de lui, n’essayant point de comprendre les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus, Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine, qu’il avait connue toute petite, lui était réapparue, Il avait ressenti en face d’elle une émotion très douce qu’il avait voulu chasser, à la réflexion, car il s’était juré, tant il avait le respect de lui-même et de sa foi, de n’aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement, songer à épouser une chanteuse ; mais voilà qu’à l’émotion très douce avait succédé une sensation atroce. Sensation ? Sentiment ? Il y avait là-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme si on la lui avait ouverte pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus être rempli que par le cœur de l’autre ! Ce sont là des événements d’une psychologie particulière qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été frappés, par l’amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, « coup de foudre ».

Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scène, passé la double porte qui s’ouvre sur les degrés qui conduisent au foyer et sur ceux qui mènent aux loges de gauche du rez-de-chaussée, Raoul dut s’arrêter devant la petite troupe de rats qui, descendus à l’instant de leur grenier, encombraient le passage dans lequel il voulait s’engager. Plus d’un mot plaisant lui fut décoché par de petites lèvres fardées auxquelles il ne répondit point ; enfin, il put passer et s’enfonça dans l’ombre d’un corridor tout bruyant des exclamations que faisaient entendre d’enthousiastes admirateurs. Un nom couvrait toutes les rumeurs : Daaé ! Daaé ! Le comte, derrière Raoul, se disait : « Le coquin connaît le chemin ! », et il se demandait comment il l’avait appris. Jamais il n’avait conduit lui-même Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout seul pendant que le comte restait à l’ordinaire à bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait souvent de demeurer près d’elle jusqu’au moment où elle entrait en scène, et qui avait parfois cette manie tyrannique de lui donner à garder les petites guêtres avec lesquelles elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses souliers de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse : elle avait perdu sa mère.

Le comte, remettant à quelques minutes la visite qu’il devait faire à la Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et constatait que ce corridor n’avait jamais été aussi fréquenté que ce soir, où tout le théâtre semblait bouleversé du succès de l’artiste et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n’avait pas encore repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du théâtre, qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de près par Raoul, qui lui marchait sur les talons.

Ainsi, le médecin et l’amoureux se trouvèrent dans le même moment aux côtés de Christine, qui reçut les premiers soins de l’un et ouvrit les yeux dans les bras de l’autre. Le comte était resté, avec beaucoup d’autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s’étouffait.

« Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient “dégager” un peu la loge ? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut plus respirer ici.

– Mais vous avez parfaitement raison », acquiesça le docteur, et il mit tout le monde à la porte, à l’exception de Raoul et de la femme de chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincère ahurissement. Elle ne l’avait jamais vu.

Elle n’osa pas toutefois le questionner.

Et le docteur s’imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c’était évidemment parce qu’il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta dans cette loge à contempler la Daaé renaissant à la vie, pendant que les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mêmes, qui étaient venus pour exprimer leur admiration à leur pensionnaire, étaient refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.

« Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin ! »

Et il ajoutait, in petto : « Fiez-vous donc à ces jouvenceaux qui prennent des airs de petites filles ! »

Il était radieux. Il conclut : « C’est un Chagny ! » et il se dirigea vers la loge de la Sorelli ; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin, comme il a été dit.

Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel avait répondu un gémissement. Elle tourna la tête et vit Raoul et tressaillit. Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.

« Monsieur ! demanda-t-elle à ce dernier, d’une voix qui n’était encore qu’un souffle… qui êtes-vous ?

– Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et déposa un ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, je suis le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer. »

Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois se mirent à rire. Raoul se releva très rouge.

« Mademoiselle, puisqu’il vous plaît de ne point me reconnaître, je voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de très important.

– Quand j’irai mieux, monsieur, voulez-vous ?… – et sa voix tremblait. – Vous êtes très gentil…

– Mais il faut vous en aller… ajouta le docteur avec son plus aimable sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.

– Je ne suis pas malade », fit tout à coup Christine avec une énergie aussi étrange qu’inattendue.

Et elle se leva en se passant d’un geste rapide une main sur les paupières.

« Je vous remercie, docteur !… J’ai besoin de rester seule… Allez-vous-en tous ! je vous en prie… laissez-moi… Je suis très nerveuse ce soir… »

Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant l’agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remède à un pareil état consistait à ne point la contrarier. Et il s’en alla avec Raoul, qui se trouva dans le couloir, très désemparé. Le docteur lui dit :

« Je ne la reconnais plus ce soir… elle, ordinairement si douce… »

Et il le quitta.

Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. On devait procéder à la cérémonie d’adieux, au foyer de la danse. Raoul pensa que la Daaé s’y rendrait peut-être et il attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula même dans l’ombre propice d’un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur à la place du cœur. Et c’était de cela qu’il voulait parler à la Daaé, sans retard. Soudain la loge s’ouvrit et il vit la soubrette qui s’en allait toute seule, emportant des paquets. Il l’arrêta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui répondit en riant que celle-ci allait tout à fait bien, mais qu’il ne fallait point la déranger parce qu’elle désirait rester seule. Et elle se sauva. Une idée traversa la cervelle embrasée de Raoul : Évidemment la Daaé voulait rester seule pour lui !… Ne lui avait-il point dit qu’il désirait l’entretenir particulièrement et n’était-ce point là la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d’elle ? Respirant à peine, il se rapprocha de sa loge et l’oreille penchée contre la porte pour entendre ce qu’on allait lui répondre, et il se disposa à frapper. Mais sa main retomba. Il venait de percevoir, dans la loge, une voix d’homme, qui disait sur une intonation singulièrement autoritaire : « Christine, il faut m’aimer ! »

Et la voix de Christine, douloureuse, que l’on devinait accompagnée de larmes, une voix tremblante, répondait :

« Comment pouvez-vous me dire cela ? Moi qui ne chante que pour vous ! »

Raoul s’appuya au panneau, tant il souffrait. Son cœur, qu’il croyait parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des coups retentissants. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies. Sûrement, si son cœur continuait à faire autant de tapage, on allait l’entendre, on allait ouvrir la porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position pour un Chagny ! Écouter derrière une porte ! Il prit son cœur à deux mains pour le faire taire. Mais un cœur, ce n’est point la gueule d’un chien et même quand on tient la gueule d’un chien à deux mains, – un chien qui aboie insupportablement, – on l’entend gronder toujours.

La voix d’homme reprit :

« Vous devez être bien fatiguée ?

– Oh ! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.

– Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d’homme et je te remercie. Il n’y a point d’empereur qui ait reçu un pareil cadeau ! Les anges ont pleuré ce soir. »

Après ces mots : les anges ont pleuré ce soir, le vicomte n’entendit plus rien.

Cependant, il ne s’en alla point, mais, comme il craignait d’être surpris, il se rejeta dans son coin d’ombre, décidé à attendre là que l’homme quittât la loge. À la même heure il venait d’apprendre l’amour et la haine. Il savait qu’il aimait. Il voulait connaître qui il haïssait. À sa grande stupéfaction la porte s’ouvrit, et Christine Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle, sortit seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu’elle ne refermait point à clef. Elle passa. Il ne la suivit même point des yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir étant à nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la porte de la loge et la referma aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans la plus opaque obscurité. On avait éteint le gaz.

« Il y a quelqu’un ici ! fit Raoul d’une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il ? »

Et ce disant, il s’appuyait toujours du dos à la porte close.

La nuit et le silence. Raoul n’entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se rendait certainement point compte que l’indiscrétion de sa conduite dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer.

« Vous ne sortirez d’ici que lorsque je le permettrai ! s’écria le jeune homme. Si vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche ! Mais je saurai bien vous démasquer ! »

Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n’y avait personne dans la loge ! Raoul, après avoir pris soin de fermer la porte à clef, alluma les globes, les lampes. Il pénétra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de ses mains moites les murs. Rien !

« Ah ! ça, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou ? »

Il resta ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans la paix de cette loge abandonnée ; amoureux, il ne songea même point à dérober un ruban qui lui eût apporté le parfum de celle qu’il aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu’il faisait ni où il allait. À un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le frapper au visage. Il se trouvait au bas d’un étroit escalier que descendait, derrière lui, un cortège d’ouvriers penchés sur une espèce de brancard que recouvrait un linge blanc.

« La sortie, s’il vous plaît ? fit-il à l’un de ces hommes.

– Vous voyez bien ! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est ouverte. Mais laissez-nous passer. »

Il demanda machinalement en montrant le brancard : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » L’ouvrier répondit :

« Ça, c’est Joseph Buquet que l’on a trouvé pendu dans le troisième dessous, entre un portant et un décor du Roi de Lahore. »

Il s’effaça devant le cortège, salua et sortit.


Chapitre III

Où pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en secret, aux nouveaux directeurs de l’Opéra, MM. Armand Monchardin et Firmin Richard, la véritable et mystérieuse raison de leur départ de l’Académie nationale de musique

Pendant ce temps avait lieu la cérémonie des adieux.

J’ai dit que cette fête magnifique avait été donnée, à l’occasion de leur départ de l’Opéra, par MM. Debienne et Poligny qui avaient voulu mourir comme nous disons aujourd’hui : en beauté.

Ils avaient été aidés dans la réalisation de ce programme idéal et funèbre, par tout ce qui comptait alors à Paris dans la société et dans les arts.

Tout ce monde s’était donné rendez-vous au foyer de la danse, où la Sorelli attendait, une coupe de champagne à la main et un petit discours préparé au bout de la langue, les directeurs démissionnaires. Derrière elle, ses jeunes et vieilles camarades du corps de ballet se pressaient, les unes s’entretenant à voix basse des événements du jour, les autres adressant discrètement des signes d’intelligence à leurs amis, dont la foule bavarde entourait déjà le buffet, qui avait été dressé sur le plancher en pente, entre la danse guerrière et la danse champêtre de M. Boulenger.

Quelques danseuses avaient déjà revêtu leurs toilettes de ville ; la plupart avaient encore leur jupe de gaze légère ; mais toutes avaient cru devoir prendre des figures de circonstance. Seule, la petite Jammes dont les quinze printemps semblaient déjà avoir oublié dans leur insouciance – heureux âge – le fantôme et la mort de Joseph Buquet, n’arrêtait point de caqueter, babiller, sautiller, faire des niches, si bien que, MM. Debienne et Poligny apparaissant sur les marches du foyer de la danse, elle fut rappelée sévèrement à l’ordre par la Sorelli, impatiente.

Tout le monde remarqua que MM. les directeurs démissionnaires avaient l’air gai, ce qui, en province, n’eût paru naturel à personne, mais ce qui, à Paris, fut trouvé de fort bon goût. Celui-là ne sera jamais Parisien qui n’aura point appris à mettre un masque de joie sur ses douleurs et le « loup » de la tristesse, de l’ennui ou de l’indifférence sur son intime allégresse. Vous savez qu’un de vos amis est dans la peine, n’essayez point de le consoler ; il vous dira qu’il l’est déjà ; mais s’il lui est arrivé quelque événement heureux, gardez-vous de l’en féliciter ; il trouve sa bonne fortune si naturelle qu’il s’étonnera qu’on lui en parle. À Paris, on est toujours au bal masqué et ce n’est point au foyer de la danse que des personnages aussi « avertis » que MM. Debienne et Poligny eussent commis la faute de montrer leur chagrin qui était réel. Et ils souriaient déjà trop à la Sorelli, qui commençait à débiter son compliment quand une réclamation de cette petite folle de Jammes vint briser le sourire de MM. les directeurs d’une façon si brutale que la figure de désolation et d’effroi qui était dessous, apparut aux yeux de tous :

« Le fantôme de l’Opéra ! »

Jammes avait jeté cette phrase sur un ton d’indicible terreur et son doigt désignait dans la foule des habits noirs un visage si blême, si lugubre et si laid, avec les trous noirs des arcades sourcilières si profonds, que cette tête de mort ainsi désignée remporta immédiatement un succès fou.

« Le fantôme de l’Opéra ! Le fantôme de l’Opéra ! »

Et l’on riait, et l’on se bousculait, et l’on voulait offrir à boire au fantôme de l’Opéra ; mais il avait disparu ! Il s’était glissé dans la foule et on le rechercha en vain, cependant que deux vieux messieurs essayaient de calmer la petite Jammes et que la petite Giry poussait des cris de paon.

La Sorelli était furieuse : elle n’avait pas pu achever son discours ; MM. Debienne et Poligny l’avaient embrassée, remerciée et s’étaient sauvés aussi rapides que le fantôme lui-même. Nul ne s’en étonna, car on savait qu’ils devaient subir la même cérémonie à l’étage supérieur, au foyer du chant, et qu’enfin leurs amis intimes seraient reçus une dernière fois par eux dans le grand vestibule du cabinet directorial, où un véritable souper les attendait.

Et c’est là que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard. Les premiers connaissaient à peine les seconds, mais ils se répandirent en grandes protestations d’amitié et ceux-ci leur répondirent par mille compliments ; de telle sorte que ceux des invités qui avaient redouté une soirée un peu maussade montrèrent immédiatement des mines réjouies. Le souper fut presque gai et l’occasion s’étant présentée de plusieurs toasts, M. le commissaire du gouvernement y fut si particulièrement habile, mêlant la gloire du passé aux succès de l’avenir, que la plus grande cordialité régna bientôt parmi les convives. La transmission des pouvoirs directoriaux s’était faite la veille, le plus simplement possible, et les questions qui restaient à régler entre l’ancienne et la nouvelle direction y avaient été résolues sous la présidence du commissaire du gouvernement dans un si grand désir d’entente de part et d’autre, qu’en vérité on ne pouvait s’étonner, dans cette soirée mémorable, de trouver quatre visages de directeurs aussi souriants.

MM. Debienne et Poligny avaient déjà remis à MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard les deux clefs minuscules, les passe-partout qui ouvraient toutes les portes de l’Académie nationale de musique, – plusieurs milliers. – Et prestement ces petites clefs, objet de la curiosité générale, passaient de main en main quand l’attention de quelques-uns fut détournée par la découverte qu’ils venaient de faire, au bout de la table, de cette étrange et blême et fantastique figure aux yeux caves qui était déjà apparue au foyer de la danse et qui avait été saluée par la petite Jammes de cette apostrophe : « Le fantôme de l’Opéra ! »

Il était là, comme le plus naturel des convives, sauf qu’il ne mangeait ni ne buvait.

Ceux qui avaient commencé à le regarder en souriant, avaient fini par détourner la tête, tant cette vision portait immédiatement l’esprit aux pensers les plus funèbres. Nul ne recommença la plaisanterie du foyer, nul ne s’écria : « Voilà le fantôme de l’Opéra ! »

Il n’avait pas prononcé un mot, et ses voisins eux-mêmes n’eussent pu dire à quel moment précis il était venu s’asseoir là, mais chacun pensa que si les morts revenaient parfois s’asseoir à la table des vivants, ils ne pouvaient montrer de plus macabre visage. Les amis de MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin crurent que ce convive décharné était un intime de MM. Debienne et Poligny, tandis que les amis de MM. Debienne et Poligny pensèrent que ce cadavre appartenait à la clientèle de MM. Richard et Moncharmin. De telle sorte qu’aucune demande d’explication, aucune réflexion déplaisante, aucune facétie de mauvais goût ne risqua de froisser cet hôte d’outre-tombe. Quelques convives qui étaient au courant de la légende du fantôme et qui connaissaient la description qu’en avait faite le chef machiniste, – ils ignoraient la mort de Joseph Buquet, – trouvaient in petto que l’homme du bout de la table aurait très bien pu passer pour la réalisation vivante du personnage créé, selon eux, par l’indécrottable superstition du personnel de l’Opéra ; et cependant, selon la légende, le fantôme n’avait pas de nez et ce personnage en avait un, mais M. Moncharmin affirme dans ses « mémoires » que le nez du convive était transparent. « Son nez, dit-il, était long, fin, et transparent » – et j’ajouterai que cela pouvait être un faux nez. M. Moncharmin a pu prendre pour de la transparence ce qui n’était que luisant. Tout le monde sait que la science fait d’admirables faux nez pour ceux qui en ont été privés par la nature ou par quelque opération. En réalité, le fantôme est-il venu s’asseoir, cette nuit-là, au banquet des directeurs sans y avoir été invité ? Et pouvons-nous être sûrs que cette figure était celle du fantôme de l’Opéra lui-même ? Qui oserait le dire ? Si je parle de cet incident ici, ce n’est point que je veuille une seconde faire croire ou tenter de faire croire au lecteur que le fantôme ait été capable d’une aussi superbe audace, mais parce qu’en somme la chose est très possible.

Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin, toujours dans ses « mémoires », dit textuellement : – Chapitre XI : « Quand je songe à cette première soirée, je ne puis séparer la confidence qui nous fut faite, dans leur cabinet, par MM. Debienne et Poligny de la présence à notre souper de ce fantomatique personnage que nul de nous ne connaissait. »

Voici exactement ce qui se passa :

MM. Debienne et Poligny, placés au milieu de la table, n’avaient pas encore aperçu l’homme à la tête de mort, quand celui-ci se mit tout à coup à parler.

« Les rats ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n’est peut-être point si naturelle qu’on le croit. »

Debienne et Poligny sursautèrent. « Buquet est mort ? s’écrièrent-ils.

– Oui, répliqua tranquillement l’homme ou l’ombre d’homme… Il a été trouvé pendu, ce soir, dans le troisième dessous, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore. »

Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se levèrent aussitôt, en fixant étrangement leur interlocuteur. Ils étaient agités plus que de raison, c’est-à-dire plus qu’on a raison de l’être par l’annonce de la pendaison d’un chef machiniste. Ils se regardèrent tous deux. Ils étaient devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne fit signe à MM. Richard et Moncharmin : Poligny prononça quelques paroles d’excuse à l’adresse des convives, et tous quatre passèrent dans le bureau directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.

« MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, raconte-t-il dans ses mémoires, et il nous parut qu’ils avaient quelque chose à nous dire qui les embarrassait fort.

D’abord, ils nous demandèrent si nous connaissions l’individu, assis au bout de la table, qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet, et, sur notre réponse négative, ils se montrèrent encore plus troublés. Ils nous prirent les passe-partout des mains, les considérèrent un instant, hochèrent la tête, puis nous donnèrent le conseil de faire faire de nouvelles serrures, dans le plus grand secret, pour les appartements, cabinets et objets dont nous pouvions désirer la fermeture hermétique. Ils étaient si drôles en disant cela, que nous nous prîmes à rire en leur demandant s’il y avait des voleurs à l’Opéra ? Ils nous répondirent qu’il y avait quelque chose de pire qui était le fantôme. Nous recommençâmes à rire, persuadés qu’ils se livraient à quelque plaisanterie qui devait être comme le couronnement de cette petite fête intime. Et puis, sur leur prière, nous reprîmes notre « sérieux », décidés à entrer, pour leur faire plaisir, dans cette sorte de jeu. Ils nous dirent que jamais ils ne nous auraient parlé du fantôme, s’ils n’avaient reçu l’ordre formel du fantôme lui-même de nous engager à nous montrer aimables avec celui-ci et à lui accorder tout ce qu’il nous demanderait. Cependant, trop heureux de quitter un domaine où régnait en maîtresse cette ombre tyrannique et d’en être débarrassés du coup, ils avaient hésité jusqu’au dernier moment à nous faire part d’une aussi curieuse aventure à laquelle certainement nos esprits sceptiques n’étaient point préparés, quand l’annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement rappelé que, chaque fois qu’ils n’avaient point obéi aux désirs du fantôme, quelque événement fantasque ou funeste avait vite fait de les ramener au sentiment de leur dépendance. »

Pendant ces discours inattendus prononcés sur le ton de la confidence la plus secrète et la plus importante, je regardais Richard. Richard, au temps qu’il était étudiant, avait eu une réputation de farceur, c’est-à-dire qu’il n’ignorait aucune des mille et une manières que l’on a de se moquer les uns des autres, et les concierges du boulevard Saint-Michel en ont su quelque chose. Aussi semblait-il goûter fort le plat qu’on lui servait à son tour. Il n’en perdait pas une bouchée, bien que le condiment fût un peu macabre à cause de la mort de Buquet. Il hochait la tête avec tristesse, et sa mine, au fur et à mesure que les autres parlaient, devenait lamentable comme celle d’un homme qui regrettait amèrement cette affaire de l’Opéra maintenant qu’il apprenait qu’il y avait un fantôme dedans. Je ne pouvais faire mieux que de copier servilement cette attitude désespérée. Cependant, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes, à la fin, nous empêcher de « pouffer » à la barbe de MM. Debienne et Poligny qui, nous voyant passer sans transition de l’état d’esprit le plus sombre à la gaieté la plus insolente, firent comme s’ils croyaient que nous étions devenus fous.

La farce se prolongeant un peu trop, Richard demanda, moitié figue moitié raisin : « Mais enfin qu’est-ce qu’il veut ce fantôme-là ? »

M. Poligny se dirigea vers son bureau et en revint avec une copie du cahier des charges.

Le cahier des charges commence par ces mots : « La direction de l’Opéra sera tenue de donner aux représentations de l’Académie nationale de musique la splendeur qui convient à la première scène lyrique française », et se termine par l’article 98 ainsi conçu :

« Le présent privilège pourra être retiré :

1° Si le directeur contrevient aux dispositions stipulées dans le cahier des charges. »

Suivent ces dispositions.

Cette copie, dit M. Moncharmin, était à l’encre noire et entièrement conforme à celle que nous possédions.

Cependant nous vîmes que le cahier des charges que nous soumettait M. Poligny comportait in fine un alinéa, écrit à l’encre rouge, – écriture bizarre et tourmentée, comme si elle eût été tracée à coups de bout d’allumettes, écriture d’enfant qui n’aurait pas cessé de faire des bâtons et qui ne saurait pas encore relier ses lettres. Et cet alinéa qui allongeait si étrangement l’article 98, – disait textuellement :

5 ° Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualité qu’il doit au fantôme de l’Opéra, mensualité fixée jusqu’à nouvel ordre à 20 000 francs – 240 000 francs par an.

M. de Poligny, d’un doigt hésitant, nous montrait cette clause suprême, à laquelle nous ne nous attendions certainement pas.

« C’est tout ? Il ne veut pas autre chose ? demanda Richard avec le plus grand sang-froid.

– Si », répliqua Poligny.

Et il feuilleta encore le cahier des charges et lut :

« ART. 63. – La grande avant-scène de droite des premières n° 1, sera réservée à toutes les représentations pour le chef de l’État.

La baignoire n° 20, le lundi, et la première loge n° 30, les mercredis et vendredis, seront mises à la disposition du ministre.

La deuxième loge n° 27 sera réservée chaque jour pour l’usage des préfets de la Seine et de police. »

Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous montra une ligne à l’encre rouge qui y avait été ajoutée.

La première loge n° 5 sera mise à toutes les représentations à la disposition du fantôme de l’Opéra.

Sur ce dernier coup, nous ne pûmes que nous lever et serrer chaleureusement les mains de nos deux prédécesseurs en les félicitant d’avoir imaginé cette charmante plaisanterie, qui prouvait que la vieille gaieté française ne perdait jamais ses droits. Richard crut même devoir ajouter qu’il comprenait maintenant pourquoi MM. Debienne et Poligny quittaient la direction de l’Académie nationale de musique. Les affaires n’étaient plus possibles avec un fantôme aussi exigeant.

« Évidemment, répliqua sans sourciller M. Poligny : 240 000 francs ne se trouvent pas sous le fer d’un cheval. Et avez-vous compté ce que peut nous coûter la non-location de la première loge n° 5 réservée au fantôme à toutes les représentations ? Sans compter que nous avons été obligés d’en rembourser l’abonnement, c’est effrayant ! Vraiment, nous ne travaillons pas pour entretenir des fantômes !… Nous préférons nous en aller !

– Oui, répéta M. Debienne, nous préférons nous en aller ! Allons-nous-en ! »

Et il se leva. Richard dit :

« Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme. Si j’avais un fantôme aussi gênant que ça, je n’hésiterais pas à le faire arrêter…

– Mais où ? Mais comment ? s’écrièrent-ils en chœur ; nous ne l’avons jamais vu !

– Mais quand il vient dans sa loge ?

– Nous ne l’avons jamais vu dans sa loge.

– Alors, louez-la.

– Louer la loge du fantôme de l’Opéra ! Eh bien, messieurs, essayez ! »

Sur quoi, nous sortîmes tous quatre du cabinet directorial. Richard et moi nous n’avions jamais « tant ri ».

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également :
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le parfum de la dame en noir - Gaston Leroux (1908), présentation
- La poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

15:48 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fantastique, romans policiers, gaston leroux, litterature francaise, romans de mystere | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 16 juillet 2008

Le fauteuil hanté - Gaston Leroux - 1909

bibliotheca le fauteuil hante

Un jour qu'il se promène près de l'Académie Française, Gaspard Lalouette, marchand de tableaux et d'antiquités, est intrigué par la foule nombreuse qui se presse tout autour de la coupole. Il se renseigne et apprend qu'un certain Maxime d'Aulnay va bientôt prononcer son discours de réception à l'Académie.
Mais pourquoi ce discours a-t-il attiré tant de monde ? Tout simplement parce que Maxime d'Aulnay est candidat à la succession de Mgr d'Abbeville, parce que le précédent candidat à cette succession, Jehan Mortimar, est mort alors qu'il prononçait son discours de réception et parce que la rumeur dit que tous ceux qui voudront s'asseoir dans le fauteuil hanté subiront le même sort.
Les Immortels ne le sont plus ! Ils restent trente-neuf. Un refoulé de l'Académie aurait-il le pouvoir de jeter un mauvais sort ? Monsieur le Secrétaire perpétuel. Hippolyte Patard, et Monsieur Gaspard Lalouette vont mener l’enquête, et cela bien malgré eux.

Le fauteuil hanté, paru en 1909, est un excellent roman de l’écrivain français Gaston Leroux, surtout connu pour son roman Le mystère de la chambre jaune (1908), qui allie à merveille intrigue policière aux aspects parfois fantastiques et humour.
Car le ton de la satire et de la parodie est donné dès les premières pages, et la victime en est nulle autre que l’Académie française, cette noble et si sérieuse institution qui sera bousculée par des événements fantastiques et risquera même de succomber à la superstition et à l’irrationnel. Dès les premières pages le lecteur ressent cette volonté de Gaston Leroux, écrivain populaire et donc quelque part considéré comme mineur par l’élite intellectuelle, d’en découdre avec cette arrogante institution qui considère même ses membres comme des immortels. Et ce ridicule est parfaitement représenté par le personnage de Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie Hippolyte Patard, qui sous ses airs hautains et intellectuels succombe aux pires superstitions dans l’affaire du fauteuil hanté. Et à côté de Monsieur Patard Gaston Leroux nous présente toute une galerie de personnages hauts en couleurs et complètement surréalistes. Il est à noter que la plupart des académiciens nommés, même si fictifs, s’inspirent largement de contemporains de Gaston Leroux.
Mais outre ce côté parodique, réel et principal attrait du roman, le côté policier et fantastique tiennent parfaitement la route et apportent un véritable suspense qui tient jusqu’au dernières pages. Et ce qui est fort appréciable chez Gaston Leroux est qu’il ne craint guère de mélanger les différents genres et d’accumuler tout au fil du récit de très nombreuses fausses pistes menant le lecteur dans tous les sens.
Le style d’écriture est parfait, même si l’on ressent que certains passages ont dû être écrits un peu à la va-vite, et Gaston Leroux réussit à parfaitement rendre les ambiances des différents genres du récit.

Le fauteuil hanté
est un roman passionnant, plein de mystère et d’humour.

Excellent !

Extrait
:
les deux premiers chapitres

I. La mort d'un héros


- C'est un vilain moment à passer...

- Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien !...

- A-t-il des enfants ?

- Non !... Et il est veuf !

- Tant mieux !

- Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas !... Mais dépêchons-nous !...

En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette - honnête homme, marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac - leva la tête...

Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.

M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils redoutaient tout haut l'issue fatale.

Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière lui, une voix dit :

- Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave !

Et une autre répondit :

- On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde !... Mais, en vérité, j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions pas en retard !

M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers l'Institut, en pressant le pas.

“ Eh quoi ! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement devenus aussi fous que les jeunes gens?

(M. Lalouette avait dans les quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes étudiants de tout à l'heure ! ” L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et gesticulant :

- Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament !

- S'il ne l'a pas fait, il a eu tort !

- On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près...

- Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a mis à la porte !

- Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser ?...

- Le prenez-vous pour un lâche ?

- Tenez.. . le voilà. . . le voilà !

Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Ans.

M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement héroïques.

Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui criaient : “ Bravo !... ”

M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer ce qui se passait.

- Eh ! vous le voyez bien !... C'est le capitaine de vaisseau Maxime d'Aulnay !

- Est-ce qu'il va se battre en duel ? interrogea encore, avec la plus humble politesse, M. Lalouette.

- Mais non !... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie française ! répondit le professeur agacé.

Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien. Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais, car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant, comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire lui tint ce langage :

- Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs !

M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il était, avait un grand respect pour les lettres.

Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs oeuvres, l'autre sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé officier d'Académie ; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans la salle.

C'était Maxime d'Aulnay qui entrait.

Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui.

Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une pieuse douairière se signa.

Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.

Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir.

A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers moments.

M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se disait autour de lui. On disait :

- Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui !

- Et si heureux d'avoir été élu !

- Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours ?

- Il semblait rayonner... Il était plein de vie...

- On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle...

- Non, ça n'est pas une mort naturelle...

M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue. Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants :

- Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur ?

Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux ! Il y avait à cela une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M. Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut, s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que chacun dénommait : la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.

Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay.

- Elle va lui porter malheur ! s'écria quelqu'un.

Et la rumeur publique répéta :

- Oui, oui, elle va lui porter malheur !...

M. Lalouette demanda :

- Pourquoi va-t-elle lui porter malheur ?

Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau, qu'il avait écrit un livre intitulé : Voyage autour de ma cabine, et qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par Mgr d'Abbeville. Et puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public, dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci :

- Comme l'autre !... N'ouvrez pas !... Ah ! la lettre !... comme l'autre !... comme l'autre !... Ne lisez pas !...

M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle.

Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid, mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne.

Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les tribunes, chacun reprit :

- Il sourit !... Il sourit !... L'autre aussi a souri !

Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la lettre : “ Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour de sa cabine ! ” Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence tragique pesa immédiatement sur l'assistance.

Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi !

Et le voilà qui commence de lire son discours.

Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir ; puis, après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville.

Il parle... il parle...

A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la longueur du discours : “ Il dure plus longtemps que l'autre !... ” Il parle et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se retrouvaient après un gros danger...

Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre...

Il arrive à la fin de l'éloge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à Mgr d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la science humaine...

Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de l'orgueil ! ... Et dans un élan admirable qui, certes ! n'a rien d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie :

- Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné Prométhée sur son rocher ! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu !

Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis s'abattre, telle une masse.

Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte...

Maxime d'Aulnay était mort !

Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle.

Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier élu à la succession de Mgr d'Abbeville.

Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu :

“ Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense”, et lui aussi, quelques minutes après, avait culbuté : voici ce qu'apprit enfin, d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay. Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se venger dans des conditions aussi nouvelles ; alors on lui sortit une si bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et, comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à rentrer chez lui, traversant le pont des Ans où quelques académiciens attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures.

Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel, se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des Ans et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par l'événement. Il lui demanda :

- Enfin ! monsieur ! sait-on de quoi il est mort ?

- Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme.

- Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort ?

- Les médecins ont dit : d'une congestion cérébrale !...

Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit :

- Tout ça, c'est des blagues !... Ils sont morts tous deux parce qu'ils ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté !

M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette, mais elle avait déjà disparu...

Il rentra chez lui, pensif...


II. Une séance dans la salle du Dictionnaire.


Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le secrétaire perpétuel et lui dit :

- Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire perpétuel, personne n'est encore arrivé.

M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un mot au digne homme.

Celui-ci s'en étonna.

- Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.

Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire !

Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.

Le concierge eut le tort d'ajouter :

- Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de L'Époque sur le Fauteuil hanté ?

M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant, charmant, que tout le monde à l'Académie appelait “ mon bon ami ” excepté les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M. Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors M. Hippolyte Patard: “Monsieur le secrétaire perpétuel”, gros comme le bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir, l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine institution, il les marquait du Patard citron.

Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il ; je ne sais pas s'il y a un fauteuil hanté ! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas de journalistes ! A bon entendeur salut !

Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.

Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté ! mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des semaines ! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un sujet aussi passionnant !

Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable coïncidence ? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela était bien naturel.

Et Maxime d'Aulnay, impressionné parla fin tragique de son prédécesseur et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et cela n'était pas moins naturel.

M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.

“ Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture d'un anévrisme ? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à l'Académie française !... ” Il ajouta :

“ Il suffit pour cela d'être académicien ! ” Ayant dit, il s'arrêta pensif, sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois protège contre le mauvais sort.

Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit tout haut :

- Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres ! mais tous les imbéciles s'y laissent prendre ! ces deux lettres signées des initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste d'Eliphas !  Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox !
Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française !... Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se faisait appeler : Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !...

Qui, un mage ! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de l'univers ! un alchimiste, quoi ! un devin ! un astrologue ! un envoûteur! un nécromancien !

Et ça avait voulu être de l'Académie !

M. Hippolyte Patard en étouffait.

Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr d'Abbeville étaient morts !...

Ah ! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil hanté ! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque ; et, en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette : cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car, en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: “ Eh bien, et le Fauteuil hanté! ” L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Ans, on était persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox ! Et comme, après son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès subits. En sortant pour la dernière fois du club des “Pneumatiques” (ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du fauteuil de l'éminent prélat : “ Malheur à ceux qui auront voulus asseoir avant moi !” En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.

Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M. d'Aulnay.

L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'ii salua au passage, puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.

M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du Dictionnaire.

Elle était encore déserte.

Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habitueIIe, y déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.

Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.

Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de Richelieu. Il souleva sa toque.

- Bonjour, grand homme ! fit-il.

Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en face de lui, un fauteuil.

C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.

Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay, qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.

Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr d'Abbeville.

Il dit tout haut : - Le Fauteuil hanté !

Et il haussa les épaules.

Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision :

- Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.

Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.

- Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté !

Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...

Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit :

- Et puis non, je ne m'assoirai pas ! C'est trop bête !... On ne doit pas attacher d'importance à des bêtises pareilles.

Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.

Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années, l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.

A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la veille ; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé, à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.

- Ah ! monsieur le directeur ! quelle catastrophe ! s'écria M. Hippolyte Patard en levant ses mains au ciel.

- Qu'y a-t-il donc, mon cher ami ? daigna demander avec une grande bonhomie le grand Loustalot.

- Comment ! vous ne savez pas ! M. le chancelier ne vous a rien dit ? C'est donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante nouvelle ! Maxime d'Aulnay est mort !

- Dieu ait son âme ! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la foi de son enfance.

- Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son discours !...

- Eh bien tant mieux ! déclara le savant, le plus sérieusement du monde. voilà une bien belle mort !

Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta :

- C'est pour cela que vous m'avez dérangé ?

M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent, consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot, que l'illustre savant pensait déjà à autre chose ; ils n'insistèrent pas et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se dire : “ Là, maintenant, il va rester tranquille ! ” Puis, se retirant dans l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.

Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.
M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard :

- Et Martin Latouche ? Avez-vous de ses nouvelles ?

Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.

- Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard.

- Comment !... vous n'en savez rien ?...

M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact.

- Je n'ai pas encore ouvert mon courrier !

- Mais ouvrez-le donc, malheureux !...

- Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une certaine hésitation.

- Patard, je ne vous comprends pas !...

- Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul qui nous reste, renonce maintenant à la succession de Mgr d'Abbeville !

M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M. le secrétaire perpétuel :

- Oh ! Patard ! je vous comprends...

- Tant mieux ! monsieur le chancelier ! Tant mieux !...

- Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après...

- Vous l'avez dit, monsieur le chancelier ; il sera toujours temps pour nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente pas !... Ah ! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil hanté !...

M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna. Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment, comme une chose naturelle : “ le Fauteuil hanté !... ” Il y eut un silence entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde.

M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le sourcil, dit :

- Songez donc ! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf fauteuils ! - J'en mourrais ! fit Hippolyte Patard, simplement.

Et il l'eût fait comme il le disait.

Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans son encrier, croyant plonger dans sa tabatière.

Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra, Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux camelot du roi.

- Savez-vous comment il s'appelle ? s'écria-t-il.

- Qui donc ? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau malheur.

- Bien, lui ! votre Eliphas !

- Comment ! notre Eliphas !

- Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde ! M. Borigo !

D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus grande animation.

- Oui ! Oui ! répétaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo !... Ce sont les journalistes qui le disent !

- Les journalistes sont donc là ! s'exclama M. le secrétaire perpétuel.

- Comment ! s'ils sont là ? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se présente plus.

M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle :

- Je n'ai reçu aucune communication à cet égard...

Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.

- C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du reste, nous allons tout de suite procéder à son élection...

Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.

- Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo ? demanda-t-il.

Il vendait de l'huile d'olive !... Et comme il est né au bord de la Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean Borigo du Careï...

A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière, le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la première pyramide elle-même, entra.

- C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu ! fit-il simplement.

Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière. Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un Eliphas ! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle Mme de Bithynie.

M. le secrétaire perpétuel alla vers lui.

- Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou des dents de loup, ou de la graisse de pendu ?

Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les entendait pas. Il répondit :

- Non ! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey, l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie, et il cherchait le secret de Toth !

Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.

Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde. M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide, par-dessus ses lunettes, lui dit :

- Eh bien, mon cher collègue ? vous ne vous asseyez point ? Le fauteuil de Mgr d'Abbeville vous tend les bras !

M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques Immortels.

- Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !

- Et pourquoi ? lui demanda avec un petit rire déplaisant

M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville ? Est-ce que, par hasard, vous prendriez, vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le Fauteuil hanté ?

- Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas, c'est simple !

Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait au mauvais sort.

- Je n'aurai garde de le nier ! dit-il.

Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière de vouloir bien s'expliquer.

L'académicien constata, d'un coup d'œil circulaire, que personne ne souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.

Alors, d'une voix grave, il dit :

- Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne, pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas le “ mauvais sort ”, mais il existe. Qui nierait la veine ou la déveine ? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle il n'y a rien à faire.

L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude, cette force secrète, et il se peut - je dis il se peut - que celui qui serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort. Parfaitement.

Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le Fauteuil.

Au bout d'un instant, M. le chancelier dit :

- Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit pas ?

- Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.

- La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.

Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais personne ne riait plus.

La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda :

- Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth ?

- Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et son secret est celui de la vie et de la mort.

On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel :

- Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à l'Académie française !

- Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité

M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas - appelez-le comme vous voulez, cela n'a pas d'importance - si cet homme a surpris, comme il le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi, j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues !
Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.

Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec :

- C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de Paris avec une robe phosphorescente !... A ce qu'il paraît qu'il présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans une robe qui faisait de la lumière !...

- Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a ses petites manies.

- Que voulez-vous dire ? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.

- Rien ! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus fétichiste d'entre nous !

- Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris, monsieur, que j'étais fétichiste ?

- En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde pas !

- Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois ?

- Plus de vingt fois par jour !...

- Vous en avez menti, monsieur !

Aussitôt on s'interposa. On entendit des : “ Allons, messieurs !... messieurs ! ” et des : “ Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous !” et des : “ Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et de cette enceinte ! ” Et toute l'illustre assemblée était dans un état de fièvre incroyable pour des Immortels ; seul le grand Loustalot paraissait ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa plume dans sa tabatière.

M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond :

- Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï !...

M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son sang-froid.

- Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre parapluie !...

M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil égyptologue. Il criait :

- Mon parapluie... Mon parapluie !... D'abord, je vous défends de parler de mon parapluie !...

Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste tragique, le Fauteuil hanté :

- Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous l'osez !...

L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.

Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et de M. Hippolyte Patard au fauteuil.

M. Hippolyte Patard déclara :

- Je m'assiérai si je veux ! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne !... D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes...

Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité.

Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires l'accompagnassent.

Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit air pincé, l'air du Patard citron :

- Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui désire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place.

Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la conscience de tout le monde par cette explication :

- Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de Mgr d'Abbeville.

Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à l'unanimité.

Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M. Martin Latouche.

Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement.

Ça ne s'était jamais vu.

- Qu'est-ce que vous allez lui dire ? demanda le chancelier à M. Hippolyte Patard.

M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement :

- Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?... Je lui dirai :

“ Du courage, mon ami... ” Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse, dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.

jeudi, 07 décembre 2006

Le parfum de la dame en noir - Gaston Leroux – 1908

bibliotheca le parfum de la dame en noir

Deux ans après les tragiques événements autour du mystère de la chambre jaune et grâce à la précieuse aide de Rouletabille, le mariage entre Robert Darzac et Mathilde Stangerson a enfin eu lieu. Frédéric Larsan, auteur du crime de la chambre jaune, est officiellement mort. Donc plus rien ne peut s’opposer au bonheur du couple de jeunes mariés qui partent en paix en voyage de noce. Cependant Rouletbille, toujours assisté par son fidèle ami Sinclair, reste sur ces gardes. Il ne croit pas en la mort de Larsan. Un homme aussi génial ne peut disparaître comme cela, il doit réapparaître. Et pour cause, peu de temps après le départ en noces des jeunes mariés, le journaliste reçoit une missive désespérée de Darzac. Larsan est enfin réapparu. Rouletabille, suivi de Sinclair, partent rejoindre Darzac et Mathilde Stangerson au sud de la France au Fort d’Hercules, au bord de la mer. Le fort est bouclé, ils attendent une attaque de Larsan. Rouletabille fera tout pour protéger Mathilde Stangerson, qui lui rappellera toujours le parfum de la dame en noir qui a bercé son enfance. Le seul moyen de survivre à Larsan reposera finalement sur la raison et logique de Rouletabille.

Le parfum de la dame en noir est la suite directe de Le mystère de la chambre jaune (1908), grand classique du roman policier français qui pourtant se suffisait à lui-même. On retrouve ici d’ailleurs les mêmes personnages et la même façon de monter l’intrigue. Gaston Leroux tente par tous moyens de surpasser le roman précédent, rendant le tout plus compliqué, mieux monté encore… mais hélas il en fait trop. Les énigmes sont encore plus recherchés et en deviennent incrédibles. Certaines énigmes, comme par exemple celle du corps impossible, méritent cependant tous les éloges. Mais le roman souffre également de certaines longueurs. A certains moments on croit presque que plus rien n’avance et le lecteur risque de lâcher prise. Il s’agît néanmoins d’un très bon roman policier, second épisode des aventures du journaliste-enquêteur Rouletabille, dans lequel on apprend d’ailleurs beaucoup de choses sur le passé de celui-ci. Certaines indications sur les origines de Rouletabille étaient déjà donnés dans Le mystère de la chambre jaune (le parfum de la dame en noir y était d’ailleurs déjà cité). Ici on finit par tout comprendre, même si on se doutait déjà de tout auparavant.

Une bonne suite mais loin d’être aussi réussie que Le mystère de la chambre jaune.

Il est à noter que les aventures de Rouletabille vont continuer dans Rouletabille chez le Tsar (1913), épisode qui est déjà introduit dans le roman présent, à la fin duquel Rouletabille est dépêché d’urgence en Russie.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également :
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

- Le fantôme de l'opéra - Gaston Leroux (1910), présentation et extrait

- La poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait

23:09 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gaston leroux, litterature francaise, rouletabille, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 04 octobre 2006

La Machine à assassiner - Gaston Leroux - 1923

lamachineaassassiner

Après les aventures décrites dans La Poupée sanglante, la peur s'abat à nouveau sur Paris. Alors que le relieur d'art Bénédict Masson a été guillotiné pour avoir tué de nombreuses femmes et pour ensuite avoir brûlé les corps dans son poêle, les mystères continuent. Bénédict Masson avait toujours clamé son innocence, qu'en est-il alors maintenant après sa mort. L'histoire commence dans l'île de Saint-Louis où apparaît Gabriel, l'automate construit par Norbert l'horloger avec l'aide de sa fille Christine et de son neveu Jacques, portant Christine ensanglantée et inconsciente. Il menace les quelques témoins présents, tente de soigner la jeune fille, puis reprend la fuite en emportant l'inconsciente. Mais l'automate Gabriel a changé. S'il est bien muet, il s'exprime cependant par l'écrit... et avec l'écriture de Bénédict Masson. Les crimes réapparaissent, les morts rejaillissent autour de ce qu'on appellera la Machine à assassiner.

La Machine à assassiner est la suite directe de La Poupée sanglante de Gaston Leroux. L'histoire parait en feuilleton dans le quotidien Le Matin, du 1er juillet au 19 septembre 1923. L'année suivante il sera publié en deux volumes par Tallandier. On retrouve dans cette partie le même mélange d'aventures, d'intrigue policière, de fantastique que dans la première partie. Et le tout écrit avec la même noire poésie. Gaston Leroux crée des personnages d'une certaine profondeur psychologique et de grande sensibilité, tous très attachants. Ce roman, pris en entier, est un véritable chef-d’œuvre. Mon roman préféré de Gaston Leroux. Hélas ce roman a été un peu oublié dans le temps.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait: Avant-propos

"« La machine à assassiner ! » quelle est cette invention nouvelle ? et le besoin s’en faisait-il réellement sentir ?

Il ne s’agit peut-être, après tout, que de cette vieille invention, sortie des mains de Dieu, aux plus beaux jours d’Éden, et qui devait s’appeler : l’Homme !

En vérité, l’Histoire, depuis ses premières empreintes aux parois des cavernes jusqu’aux plus récents rayons de nos bibliothèques, est là pour attester que l’on n’a point encore trouvé de meilleure mécanique à répandre le sang !

Vouloir faire mieux que le Créateur, c’est là le fait d’un génie diabolique, une nouvelle forme de la lutte éternelle entre le Prince des lumières et celui des ténèbres !

Le Malin se glisse où il veut ! Pour ceux qui ont lu La Poupée sanglante qui est à l’origine de ce récit, il ne peut faire de doute qu’il ait élu domicile dans la boutique du vieil horloger de l’Île-Saint-Louis, ni que ce soit lui qui anime de ses maléfices le triple mystère qui, dans cet antique quartier, tout gris encore de la poussière des siècles, met aux prises, d’une part : l’inquiétante famille du vieux Norbert, lequel passe pour chercher le mouvement perpétuel, aidé de sa fille, la belle Christine, et de son neveu, le prosecteur Jacques Cotentin, - et, d’autre part : le marquis de Coulteray, cet être éternellement jeune, qui a quarante ou deux cents ans, on ne sait au juste, et qui fait, à côté de la marquise, sa femme (si pâle et toujours agonisante), une singulière figure d’empouse, - vieux mot qui, dans le langage satanique, désigne les vampires, tout simplement, - enfin, en troisième lieu : le terrible Bénédict Masson, le relieur d’art de la rue du Saint-Sacrement, qui vient d’être condamné à mort et exécuté pour avoir brûlé dans son poêle, une demi-douzaine de jeunes et jolies femmes - au moins !

Et, à ce propos, il convient de citer ici la dernière phrase du volume précédent, intitulé La Poupée sanglante. L’auteur avait traité de « sublime » l’aventure de Bénédict Masson. En quoi donc pouvait être sublime une aventure qui conduisit son héros à une mort aussi ignominieuse ? - « En ce que cette aventure, répliquait l’auteur, ne faisait que commencer… » Voilà des lignes qui, s’appliquant à un homme qui vient d’avoir la tête tranchée, apparaissent bien étranges… Aussi n’a-t-il pas moins fallu d’un second volume que voici et que nous appelons : La Machine à assassiner, pour qu’elles soient expliquées d’une façon peut-être redoutable, mais à coup sûr, normale…

… Normale, car nous avons la Science avec nous qui nous protège, nous soutient, nous encourage dans cette incursion vertigineuse aux bords du Grand Abîme…

- La Science, dites-vous ?… Tout à l’heure, vous parliez de Satan ?… Satan ?…

- Eh bien ?… eh bien ?… eh bien ?… Peut-être s’entendra-t-on un jour sur le nom qu’il faut donner à tout ce qui nous éloigne de la Candeur Première…"

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également:
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le parfum de la dame en noir – Gaston Leroux (1908), présentation

- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

- Le fantôme de l'opéra - Gaston Leroux (1910), présentation et extrait
- La Poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation

13:42 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fantastique, gaston leroux, litterature francaise, romans de mystere, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 08 septembre 2006

La Poupée sanglante – Gaston Leroux - 1923

Bénédict Masson est poète et relieur à l’île de Saint-Louis à Paris. Son petit commerce marche, mais Bénédict a un grave problème : il est laid, terriblement laid. Et Bénédicte en souffre, attribuant à cette laideur la raison de tous ses problèmes de solitude. Mais Bénédict est secrètement amoureux de Christine, la fille de son voisin Norbert, l’horloger du quartier, laquelle il arrive à observer discrètement dans sa chambre, située en face de la sienne de l’autre côté de la rue. Un beau jour il observe Christine cacher un garçon beau comme un ange, dénommé Gabriel, dans l’armoire de sa chambre d'où elle le sort dès que père et fiancé ont le dos tourné. En effet Christine est déjà fiancé à Jacques Cotentin, médecin de génie et prosecteur, càd. Préparateur de dissections pour des cours d’anatomie. Scandalisé par cette découverte, Bénédict est cependant encore loin de se douter de ce qui l’attend. Quelques jours plus tard il observe l’horloger découvrir le beau Gabriel et l’assassiner. Mais le cadavre disparaît mystérieusement. Bénédict essaie d’enquêter à ce sujet lorsque Christine vient le prier de travailler avec elle à la bibliothèque du marquis de Coulteray ? moins, pour réparer les livres que pour la protéger des assiduités du marquis. Mystérieux homme également, ce marquis. Bien vivant, beau, il semble cependant souffrir de son mariage, derrière lequel se cache encore de nombreux mystères.

De bien nombreux mystères dans ce roman alliant à la fois intrigue policière et fantastique. L’histoire continue d’ailleurs dans La Machine à assassiner qui est la suite et la conclusion de cette magnifique histoire pleine de poétique noirceur. La Poupée sanglante, ainsi que sa suite, sont des œuvres bien moins célèbres de Gaston Leroux, auteur de Le mystère de la chambre jaune (1908) et de Le Fantôme de l’Opéra (1910), mais équivalent, voire surpassent les autres écrits du célèbre journaliste-écrivain. L’histoire est passionante. A aucun moment le lecteur ne se doutera d’où l’auteur veut le mener. Le lecteur suit evec effroi, mais aussi avec humour, la descente aux enfers de tous les personnages de ce roman qui sont entraînés l’un après l’autre dans la folie, le désespoir et même la mort. Fantastique, policier, mais aussi tès gore : on trouvera des corps découpés, un tueur en série avant l'heure, de mystérieux Hindous aux étranges pouvoirs, un voyeur, une guillotine, des vivants qui ont l'apparence des morts, des femmes qui disparaissent… Et malgré les années qui passent, le roman a à peine vieilli.

L'histoire parait en feuilleton dans le quotidien Le Matin, du 1er juillet au 19 septembre 1923 et sera publié l'année suivante en deux volumes par Tallandier.

Absolument à (re-)découvrir !

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait: premier chapitre

"I:Derrière les rideaux

Bénédict Masson avait sa boutique dans un des coins les plus retirés, les plus paisibles et aussi les plus vieillots de l’Île-Saint-Louis. Bénédict Masson était relieur d’art, ce qui ne l’empêchait pas de vendre des cartes postales et de se livrer à un petit commerce de papeterie dans ce quartier désuet, manière de province dans la capitale, qui semble défendue par sa ceinture d’eau de cette éternelle bacchanale que l’on est convenu d’appeler la vie parisienne.

Dans cette rue, dont le nom a été changé depuis, et qui s’appelait – il n’y a pas bien longtemps encore – la rue du Saint-Sacrement-en-l’Isle, à l’ombre de vieux hôtels qui furent, il y a deux siècles, le rendez-vous de tous les beaux esprits, se sont ouverts ou plutôt entrouverts une demi-douzaine de boutiques, quelques débits, un modeste magasin d’horlogerie, dans la prétention exorbitante d’y entretenir un semblant de vie… Eh bien, c’est de cette petite rue, habitée par notre relieur, c’est de ce quartier qui semblait ne devoir plus exister que par ses propres souvenirs qu’est sortie l’une des plus prodigieuses aventures de cette époque et, à tout prendre, la plus sublime ! Sublime, l’aventure de Bénédict Masson l’a été sûrement, car elle fut une Date (avec un grand D) dans l’histoire de l’Humanité, mais en même temps que sublime, elle fut aussi épouvantable… et Paris, qui n’en a surtout connu que l’épouvante, en tressaille encore.

Pour la juger à bon escient, il faut la prendre à son origine. Traversons le pont Marie et regardons autour de nous. Si nous admettons que la vie ne se traduit exclusivement point par le mouvement, nous pouvons envisager cette vérité que dans l’Île-Saint-Louis, plus que partout ailleurs, il y a toujours eu une vie intense, mais dans le domaine intellectuel. Sans évoquer les ombres lointaines de Voltaire et de Mme Du Châtelet, les peintres, les poètes, les écrivains y ont, de tout temps, élu domicile : George Sand, Baudelaire, Théophile Gauthier, Gérard de Nerval, Daubigny, Corot, Barye, Daumier y installèrent leurs pénates. À l’angle de la rue Le Regrattier, qui, autrefois, était la rue de la Femme-sans-Tête, se dresse, au fond d’une niche, une Vierge mutilée, qui a vu défiler toute la pléiade romantique. Notre Bénédict Masson, qui n’était pas seulement relieur d’art, mais poète, – un étrange poète, comme on en a vu quelques-uns en ces temps-ci qui sont troubles, – prétendait habiter la chambre même où avait vécu quelque temps – et souffert – l’auteur des Fleurs du mal !

Naturellement il en concevait, dans son humilité, un singulier orgueil.

Mais nous ne saurions mieux connaître Bénédict Masson que par lui-même.

Comme tous ceux qui croient être agités par quelque démon supérieur, il se complaisait à tenir registre des moindres événements d’une existence qui, apparemment, semblait s’être déroulée, jusqu’au jour où nous sommes arrivés – Bénédict Masson pouvait avoir dans les trente-cinq ans – dans la plus terne monotonie. Je souligne le apparemment parce qu’il s’est trouvé des gens pour prétendre que ces sortes de Mémoires, tracés au jour le jour, avaient été rédigés dans un but des plus intéressés, ne relatant que ce qui pouvait faire croire à l’innocence d’un monstre qui vivait dans la crainte perpétuelle que l’on ne découvrît ses crimes. Ceux qui ont prétendu cela avaient bien des excuses et peut-être bien des raisons, mais avaient-ils raison ? C’est ce que nous verrons un jour.

Pour moi, j’ai toujours été frappé de l’accent de sincérité qui se trouve dans les Mémoires de Bénédict Masson, même et surtout, dans leurs passages les plus désordonnés.

À la date qui nous occupe, nous sommes fin mai. La journée avait été chaude ; le printemps, cette année-là, était l’un des plus précoces qu’on eût vus depuis longtemps à Paris.

Il est neuf heures du soir ; dans ce coin de rue déserte, noyée d’ombre, le dernier bruit qui s’est fait entendre a été le timbre de la porte du magasin de Mlle Barescat, mercière, qu’elle fermait elle-même après avoir mis le volet…

De la lumière encore à deux vitres, celle du relieur et celle de l’horloger…

La boutique de Bénédict Masson faisait face, ou à peu près, à celle du vieux Norbert que l’on ne voyait guère sortir que le dimanche pour aller à l’office à Saint-Louis-en-l’Île, avec sa fille et son neveu.

Le reste du temps, il restait caché derrière ses rideaux de serge verte, penché sur ses outils, travaillant fort mystérieusement à des travaux qui, au surplus, dans la partie, l’avaient déjà rendu célèbre. Il avait inventé une sorte de régulateur qui eût pu faire sa fortune, mais qui n’avait réussi qu’à le dégoûter à jamais des hommes d’affaires. Maintenant, il ne semblait plus travailler que pour l’art, à la poursuite d’une chimère où d’autres, avant lui, avaient laissé leur raison.

Ses confrères, avec lesquels il avait rompu tout commerce, s’entretenaient de lui avec une condescendance attristée ; les plus renseignés parlaient d’une sorte « d’échappement » contraire à toutes les lois connues de la mécanique et grâce auquel le malheureux prétendait réaliser le mouvement perpétuel. C’était tout dire !

En attendant, on pouvait voir à sa devanture un fort curieux ouvrage d’horlogerie dont les engrenages extérieurs prenaient des formes jusqu’alors inconnues. Il y avait là, entre autres pièces bizarres, des roues carrées. Cependant les habitants de l’île affirmaient que ce « mouvement » durait depuis des années et qu’il ne le remontait jamais. Mlle Barescat, la mercière, en eût mis « sa main au feu ». Bref, entre le pont Marie et le pont Saint-Louis, le vieux Norbert faisait figure d’un personnage un peu diabolique.

Ce soir-là, Bénédict Masson n’avait d’yeux, derrière ses rideaux, que pour la boutique de l’horloger, et nous pouvons dire tout de suite que ce n’était point la vue du vieux Norbert qui l’empêchait de travailler. Sa fille venait de pénétrer dans l’atelier.

Parcourons maintenant les Mémoires un peu désordonnés de Bénédict Masson. Nous serons immédiatement renseignés sur bien des choses.

La voilà, dit Bénédict dans ces Mémoires, la voilà telle que je me la suis toujours imaginée, celle à qui je dois donner ma vie ; la voilà telle que Dieu l’a faite pour mon cœur d’homme avide de beauté et de mystère. Non, non, en vérité, il n’y a rien de plus beau au monde ni de plus mystérieux que cette Christine. Rien de plus calme au monde. Qu’y a-t-il de plus mystérieux que le calme et de plus profond et de plus insondable ? Les flots en furie m’intéressent, mais une mer calme m’épouvante. Les yeux calmes de cette Christine m’effraient et m’attirent. On peut se perdre dans des yeux pareils, c’est l’abîme.

Mais les imbéciles ne comprennent pas cela… Qui comprendrait Christine ? Pas son vieil abruti d’horloger de père, assurément, toujours penché sur ses roues carrées et qui n’a peut-être pas vu sa fille depuis des années, ni son godiche de cousin de fiancé de Jacques, le phénomène de l’École de médecine, oui : un sujet exceptionnel paraît-il, et qui est quelque chose comme prosecteur à la Faculté, oh ! un bûcheur, un brave garçon qui fait les quatre volontés de la mademoiselle, qui passe son temps en dehors des travaux de l’amphithéâtre à la regarder, mais qui ne la voit pas ! Il y en a des tas, comme celui-là, qui la regardent parce qu’elle est belle, mais je suis le seul à la voir, moi, Bénédict Masson !

Cette fille-là n’a rien à faire avec les poulettes d’aujourd’hui : la taille et l’air d’une archiduchesse, ni plus ni moins, plutôt plus que moins, une nuque de déesse, au-dessus de laquelle se tord une chevelure aux reflets de vieux cuivre ; quand elle suspend à la patère le chapeau dont elle vient de se défaire, comme en ce moment, elle a la cambrure et tout le mouvement du bras de l’amazone du Capitole, ce qui n’est pas peu dire à mon goût, car je n’ai jamais vu, dans tous mes voyages, d’aussi belle Diane. Ce que doivent être ses jambes, ses nobles jambes, la pensée ne peut s’y attacher sans être en flamme, pour peu qu’on l’ait vue marcher, se déplacer : c’est à baiser la trace de ses pas.

Quant au visage, il est d’un ovale parfait, mais le nez a heureusement une courbe légère qui enlève de la froideur à toute cette régularité ; le dessin de la bouche est d’une pureté angélique, la lèvre n’est point charnue. Là est la beauté idéale et vivante. Cette belle personne, qui est une artiste, et qui donne des leçons de modelage pour vivre, ne devrait avoir d’autre modèle qu’elle-même.

Mais tout cela, tout le monde le voit. Ce qu’on ne voit pas, c’est qu’il y a au fond de son calme et fatal regard, au fond de ces yeux-là, il y a – je vais vous le dire – l’étonnement immense, prodigieux et qui ne cessera jamais : de vivre – elle qui était faite pour l’Olympe – au fond de cette misérable boutique de l’Île-Saint-Louis, entre cet horloger et ce carabin ! Ceci dit, elle aime son père et son cousin avec qui elle se mariera un jour, dit-on, le plus tard possible, espérons-le. Ah ! misère ! comment ne se suicide-t-elle pas ?… C’est qu’elle est en même temps la Beauté et la Vertu ! Magnifique comme une statue païenne, sage comme une image de missel ! Ah ! il n’y a rien à dire ! C’est la madone de l’Île-Saint-Louis !… Eh bien, écoutez ! voilà ce qui m’est arrivé, ce soir…

Le vieux Norbert, sa fille et son neveu n’habitent pas sur la rue. Il n’y a là que la boutique. Ils logent dans un pavillon qui est séparé de la boutique par un jardin. Ce pavillon, je ne l’avais jamais vu. À l’exception d’une femme de ménage qui vient chez eux le matin, personne ne pénètre jamais là-dedans. Or, voilà que j’ai trouvé le moyen d’apercevoir le pavillon… Oui, cette nuit même, après que les lumières furent éteintes sur la rue, je me suis introduit par une échelle dans le grenier de la maison que j’habite et, par une lucarne, j’ai vu !

Le pavillon a deux étages… le deuxième étage est transformé en sorte d’atelier vitré auquel on accède par un escalier de bois extérieur.

L’horloger et le neveu couchent au premier, Christine couche dans l’atelier. Il faisait un clair de lune éblouissant. Christine resta plus d’une heure, accoudée à la rampe qui court tout au long de l’atelier, formant balcon. Quelle nuit pour un poète et pour un amoureux ! Soudain, elle quitta le balcon et, d’un pas furtif, descendit quelques marches de l’escalier. Puis elle s’arrêta et prêta l’oreille du côté de l’appartement de son père et de son fiancé. Enfin, elle remonta, toujours avec de grandes précautions ; elle pénétra dans l’atelier, se dirigea vers un énorme bahut qui en occupe le fond, sortit une clef de sa poche, ouvrit la porte de l’armoire. Et je vis sortir de cette armoire un homme, qu’elle embrassa. Et puis je ne vis plus rien, car elle s’était empressée de fermer la porte-fenêtre et de tirer les rideaux.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également:
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le parfum de la dame en noir – Gaston Leroux (1908), présentation

- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

- Le fantôme de l'opéra - Gaston Leroux (1910), présentation et extrait

- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait

13:02 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gaston leroux, fantastique, romans policiers, romans de mystere, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 16 mai 2006

Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux - 1908

Le professeur Stangerson travaille depuis des années avec sa fille reclus dans leur domaine de campagne, le château du Glandier. Alors que Mlle Stangerson prévoit de se marier avec Robert Darzac qui lui fait la cour depuis quinze ans, un crime horrible dirigé contre elle se produit. Elle se fait attaquer dans sa chambre, la chambre jaune qui est une pièce annexe du laboratoire su pavillon du château, par un mystérieux inconnu. Seul problème : la victime était seule dans cette chambre verrouillée de l’intérieur, et lorsque les secours arrivent et ouvrent la porte, ils retrouvent la victime toujours seule. Qui est ce mystérieux agresseur ? Que voulait-il ? Et surtout, comment a-t-il fait pour s’enfuir ? Il est évident que toutes les personnes présentes seront suspectées.

Rouletabille, un journaliste sagace de la presse populaire, se rend sur place afin de mener son enquête en parallèle avec l’enquête du juge d’instruction et de son fin limier, le célèbre policier Fréderique Larsan. Mais mystère de plus, tous les proches de la victime semblent avoir une raison de plus de ne rien divulguer aux policiers. Mais Rouletabille semble en connaître plus qu’il ne paraît sur Mlle Stangerson et le passé de la famille, et va prendre la défense de Robert Darzac, le principal suspect de Larsan. Il va mener une enquête basée sur son raisonnement qui selon lui ne peut que démasquer l’assassin.

Avec ce roman, publié septembre à novembre 1907 dans l'annexe de l'Illustration et en 1908 en volume, Gaston Leroux introduit un nouvel héros de romans policiers, le dénommé Rouletabille, personnage certes étrange mais sympathique, digne rival d’un Sherlock Holmes.

Mais Le mystère de la chambre jaune est un crime digne des pires faits divers, une énigme pleine de rebondissements et un jeune reporter, Rouletabille, dont l’enquête obstinée va se confondre avec la quête de sa propre identité. Ce roman, très populaire au début du XXe siècle est un précurseur des murder parties à l'anglo-saxonne tout en tenant du feuilleton rocambolesque. L’intrigue est élaborée avec rigueur, et le style est incroyablement riche et touffu de formules fascinantes. On se laisse facilement prendre au jeu à essayer de résoudre l’énigme avant Rouletabille, mais peine perdue, même si le lecteur a quasi tous les éléments sous la main, il aura un mal immense à en venir à bout.

Gaston Leroux signe ici l’un de ses romans les populaires mais aussi le plus abouti. Et près d’un siècle plus tard Le mystère de la chambre jaune n’a pas pris tant de rides que cela tel que le prouve l’encore récente adaption au cinéma en 2003 par Bruno Podalydès.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Voir également:
- Le parfum de la dame en noir – Gaston Leroux (1908), présentation
- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

- Le fantôme de l'opéra - Gaston Leroux (1910), présentation et extrait
- La poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait

23:44 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gaston leroux, romans policiers, litterature francaise, rouletabille | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!