dimanche, 05 octobre 2008

L'Etat et la langue - Robert Lafont - 2008

bibliotheca l etat et la langue

"Dès l’instant où les Grecs empruntent l’alphabet aux Phéniciens pour écrire leur langue, l’État pointe sous la forme de la Cité. Langue et écriture se prêtent désormais secours dans son service. Comme il y a pour la communication orale une fixation systémique dite phonologie, il y a pour fixer la langue en écrit un système phonématique, dont l’État établit les règles. D’après le codage grec se construit le codage latin, le nôtre, avec son contrôle maximal de la Lettre sous ses trois aspects de système de langue écrite, de système de ce qui sert à l’écrire, et de système de ce qu’on écrit avec elle sous l’autorité et quelquefois la censure de l’État.
Ainsi naquirent en Gaule romaine deux langues nouvelles : oc au Sud, oïl au Nord, dont l'auteur suit en parallèle émergence et développement dans un salubre réexamen de l'Histoire de France.
De l'Antiquit à la fin du XVIIème siècle, l'Etat se construit et impose son hégémonie en instrumentalisant l'outil linguistique et en le codifiant. le pouvoir centralisateur enfin installé, la France, déclare une et indivisible, devient un Etat intérieurement oppressif, extérieurement conquérant, intellectuellement convaincu de sa supériorité à tout autre." cf. éditions Sulliver.

L'état et la langue ont toujours été liés, sa place dans la société, son rôle à la fois politique et culturel est indéniable. L'historien et linguiste français Robert Lafont nous en fait ici un compte rendu dans ce magnifique essai publié en 2008 aux éditions Sulliver, en partant de l'Antiquité pour e concentrer ensuite sur la situation en France longtemps divisée entre une langue d'oïl, venant du Nord et défendue par le pouvoir, et une langue d'oc venant du sud, avant la mise en place au XVIIème siècle d'un ultime outil linguistique qu'est l'Académie française. Les passionnés d'Histoire de France, mais générale aussi, et de linguistique seront ravis par ce compte-rendu historique et son développement par la suite, véritable synthèse d'années de recherches menées par l'auteur. Robert Lafont nous décrit tout cela avec grande précsion et un véritable talent de synthèse. En véritable conteur Robert Lafont rend cet essai parfaitement divertissant pour toute personne moins habituée à ce genre de travaux académiques.

Conseillé à tous les amateurs d'histoire et de linguistique!

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Extraits :

Le Royaume de France : Déboires militaires, éclat culturel

La guerre des Albigeois avait installé le pouvoir royal sur la Méditerranée. Louis IX était mort à Tunis, mais avait fait construire l’énorme forteresse d’Aigues-Mortes. Les terres de Toulouse, par la mort, coup sur coup et suspecte d’Alphonse et de Jeanne son épouse, étaient intégrées directement au royaume, province de «Langue d’oc», du nom du langage qu’on lui reconnaissait. La maison parente des Anjou régnait en Provence. Mis à part l’Ouest aquitain, la France semblait avoir fait son plein de Midi occitan.

Trois quarts de siècle après, le royaume se désagrégeait. La dynastie était passée des Capétiens aux Valois, ce qui mettait en fureur le roi d’Angleterre. Il y avait eu conflit entre Jean le Bon et ses États généraux, toute prétention sur l’Aquitaine et la Bourgogne avait été abandonnée au traité de Brétigny. Le roi de France prisonnier était mort à Londres.

Charles V redressa la situation, combattit victorieusement Anglais et Castillans, secondé par ses fameux généraux Boucicaut et du Guesclin. Le sentiment français place sous ce fondateur de la Bibliothèque royale et ce constructeur de la Bastille un rayonnement nouveau de Paris, que son petit-fils Charles VII devait rétablir après les catastrophes de la folie du fils Charles VI, de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, de la défaite d’Azincourt et de l’invasion anglaise.

Jeanne d’Arc, arrivée de Lorraine, terre d’Empire, habile militaire autant que figure mythique, avait pris Orléans et rétabli le roi de France sur son trône. Celui-ci se laissera mourir de faim, par peur d’être empoisonné par son fils, le futur Louis XI, et meurt en fait en 1461, mais Jeanne par sa légende mystique, la prise qu’elle fit d’Orléans, le couronnement du souverain qu’elle replaça à Reims et sa mort sur le bûcher, assura la sacralité de son trône.

Deux écrivains marquent cette époque de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. L’un, qui l’ouvre, est une écrivaine d’origine vénitienne, Christine de Pisan. Elle est attachée à la cour de France par le choix de son père, astrologue de Charles V. Veuve d’un notaire royal à 25 ans, elle se fait écrivain de profession, ce en quoi elle innove. Elle produira une œuvre immense pendant une quarantaine d’années, en grande partie inspirée par sa vie solitaire et soutenue par le lyrisme courtois. Elle inonde l’Europe aristocratique des copies de sa production et contribuera ainsi à faire du français royal une langue «de classe» qui déborde son domaine propre. La déploration des malheurs et de la stupidité de la guerre est un autre volet de son œuvre, qui colle à son époque.

François Villon la ferme, en prolongeant la longue tradition des goliards, écolier de Paris, grand artiste au demeurant, poète sous divers noms d’emprunt, maître dans le genre de la ballade. Il finit mal, blessant un prêtre dans une bagarre, poursuivi pour vol, disparu après 1457 dans sa «cavale».

À ces deux pôles ainsi hautement illustrés de la création parisienne, on peut ajouter Charles d’Orléans, fils du duc Louis, fait prisonnier par les Anglais à Azincourt, détenu vint-cinq ans. Une fois libéré, il tint à Blois une cour brillante où il accueillit un moment Villon. Lui-même poète de l’allégorie dans la tradition du Roman de la Rose. Et Alain Chartier, un des grands diplomates de son temps, notaire royal, ambassadeur à travers l’Europe, poète émouvant dans l’apologie de la paix, qu’il enferme en des formes poétiques fixes. Dans un royaume déchiré et incertain de son avenir, la langue du roi prend un éclat qu’elle ne perdra pas.

La «Descente au Sud» du français


Il a été remarqué par les historiens de la langue française que sa conquête administrative des terres du royaume ménage, au Nord de l’occitan, une bande résistante tout au long du XIVe siècle. Il est hasardeux d’attribuer cette «marche» linguistique à des usages locaux protégés, alors qu’il s’agit visiblement de deux larges mobilités zonales. A l’Ouest, du recul d’un occitan du Poitou encore solide au XIe siècle et, en allant vers l’Auvergne, d’une instabilité dialectale qui a laissé jusqu’à nos jours la zone hybride du «croissant». A l’Est, tout est clair : c’est le franco-provençal de terrain qui résiste et résistera jusqu’à aujourd’hui.

A l’Ouest, une avance de la langue du Nord a été masquée par l’usage du latin jusque vers 1400. En Auvergne, pourtant pleinement occitane, un fait politique a été déterminant: l’investiture de la province a été donnée vers 1360 à Jean de Berry, qui installe sa cour à Riom. A partir de là l’écrit français se répand. Les deux villes jumelles de Clermont et Monferrand attendront cependant 1400 pour franciser leurs documents.

À l’Est, le barrage dans l’écrit parait institutionnalisé autour des bourgeoisies des cités marchandes. La plus importante est Lyon, carrefour de commerce européen. Elle garde bien sa langue dans l’usage social écrit jusqu’à 1360. Le français cependant pénètre alors dans la comptabilité publique et dans les registres de taxes. C’est une entrée par l’officialité «pondéreuse». Au XVe il règne, mais le dialecte domine encore dans les procès-verbaux des délibérations communales.

Ce relais sera pris par une littérature populaire: la preuve en est la persistance du guignol lyonnais jusqu’à l’époque moderne. La date de mutation est à peu près la même en Forez et en Bresse, où les documents dialectaux sont nombreux. Tout cela, on le voit, atteste une résistance franco-provençale qui ne s’explique bien que par un sentiment identitaire survivant dans la société des pouvoirs locaux. De même à Genève, hors de France, et en Dauphiné. Dans cette province, qui devient l’apanage du fils aîné du roi de France en 1349, les comptes de Grenoble passent au français peu avant cette date. La limite de l’expansion de la scripta nordique se trace là au cours du XVe siècle : le Haut Dauphiné bascule au français tandis qu’Embrunais et Gapençais gardent l’occitan. C’est là sans doute encore une affirmation d’appartenance linguistique.

Les historiens de la langue l’ont bien remarqué: jusqu’au milieu de ce XVe au moins, le pays d’oc tout entier campe dans sa langue écrite. Il n’offre guère que l’exception de la Haute Marche limousine, francisée totalement vers 1400 par voisinage, alors que le Limousin et Limoges persisteront cinquante ans encore dans une langue institutionnalisée.

Philippe le Bel le reconnaît quand en 1317 il fait expédition gallicanis in gallico, et occitanis in latino. Peut-être parce que ses scribes ne savaient pas l’oc. Il reconnaît ainsi l’existence dans son royaume d’une bande intermédiaire d’«autre France» qui se défend en son langage mais en latin aussi, signe de romanité persistante et de refus de l’émergence de l’oïl; le Limousin, berceau de la littérature occitane, est un bon exemple de résistance au français de France.

Pour le franco-provençal, la grande exception est la Savoie. Elle est d’ordre dynastique. La Maison régnante, d’origine obscure, qui porte le nom du comté alpin depuis le XIe siècle, laisse filtrer un ou deux documents en français au XIIIe siècle, a pleinement choisi cette langue au XVe. La comtesse demande déjà en 1383 qu’on lui écrive en français pour qu’elle comprenne.

Cette francisation va avoir une conséquence tardive aux frontières occitanes. Le comté de Nice parle et écrit l’oc, comme toute la Provence. Mais en 1388 Jean du Beuil inféode l’ensemble de ses fiefs à Amédée de Savoie. Jean de Grimaldi ne peut empêcher les Niçois d’entériner cette décision moyennant le serment juré sur les Évangiles de respecter leurs libertés et franchises. Or le port de Nice va servir de base commerciale au Piémont et la ville annexée sera gérée par des fonctionnaires qui, quel que fût leur dialecte familial, avaient dû adopter le français s’ils étaient d’un rang supérieur, la langue italienne si inférieur. La conséquence linguistique de ce porte-à-faux historique atteindra le 11 février 1560. Le temps nécessaire pour que Nice et son comté, sous une administration savoyarde relativement libérale, persistent en leur langage écrit comme parlé et développent ainsi une belle culture sur bases autochtones. Leur sentiment d’indépendance a été mis à l’épreuve par l’invasion militaire des Français et de leurs alliés Turcs en 1546. En 1560, siégeant à Nice même, le duc Emmanuel Philibert de Savoie impose l’usage du «vulgaire» à son administration. Dans le comté de Nice, ce vulgaire sera l’italien. Ailleurs, le français.

Cet édit n’est pas sans rappeler dans ses termes l’ordonnance que François Ier avait signée en 1539 dans son château de Villers-Cotterêts et que le Conseil d’État de la République française tire encore aujourd’hui des archives quand il s’agit de barrer la route de la légalité aux «langues régionales».

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15:45 Écrit par Marc dans Lafont, Robert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : essais historiques, linguistique, litterature francaise, robert lafont | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!