lundi, 25 juin 2007

Waltenberg - Hédi Kaddour - 2005

bibliotheca waltenberg

Au début du XXe siècle, dans les Grisons Suisses, l'écrivain allemand Hans Kappler et la cantatrice américaine Lena Hotspur se sont rencontrés aimés. Leur relation ne tiendra hélas pas et ils se perdront de vue. Pris de remords piur celle à qui il voue une passion inégale, Hans Kappler ne cessera de parcourir à la recherche de sa bien-aimée. C'est en 1929 qu'ils se retrouvent lors d'un séminaire à Waltenberg à l'hôtel Waldhaus. Mais leurs amours seront rattrapés par les événements du XXe siècle et il s ne finiront de se retrouver et de se perdre à travers le monde jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989.

Waltenberg, publié en 2005, est le premier roman du poète français Hédi Kaddour. Il s’agît d’une œuvre très ambitieuse qui a coûtée dix ans de travail à son auteur. Hédi Kaddour ne nous propose pas moins de revisiter quasi toute l’histoire du XXe siècle sur la trace d’une multitude de personnages qu’il a créés. Waltenberg est une immense fresque historique mêlant à la fois les histoires d’amour, les intrigues politiques et des faits d’espionnage. L’histoire est racontée du point de vue de chaque personnage, donnant ainsi une vision non manichéenne du monde et humanise fortement les propos. L’écriture est très entraînante, bien travaillée et toujours d’une grande beauté.
Hélas le roman souffre de sa trop grande ambition. A force de vouloir y intégrer absolument tout, Hédi Kaddour ne réussit finalement qu’à créer un récit qui paraît bien souvent un peu artificiel. On y reconnaît la volonté de l’auteur d’écrire des romans gigantesques dans le style d’un Léon Tolstoï, à l’exemple de Guerre et paix (1864-1869), mais n’est pas Tolstoï qui veut. Certains passages et personnages sont parfaitement inutiles et ne servent qu’à épaissir le livre sans lui donner une réelle densité.

Waltenberg est un livre intéressant doté d’une intrigue bien impressionnante, mais hélas pas toujours à la hauteur de ses ambitions.

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Extrait :

Le geai a cessé de crier. Hans a une pointe de sabre sur le ventre, un sabre à courbe légère. L'homme qui tient le sabre a un visage très pâle, jeune.

La lame tremble. Il y a d'autres hommes derrière, à cheval, jeunes eux aussi, culotte rouge, tunique bleu foncé, casque à cimier, des dragons français.

Dans ce bois?

Le front est à cinquante kilomètres au sud.

Les lapins.

Hans ne crie pas, il a honte de ne pas crier. Debout, bras levés, pris d'une peur qu'il ne se connaissait pas, il voit fuir les lapins qu'il contemplait dans l'air du soir il y a quelques instants, une quinzaine de lapins gris qui roulaient et se montaient dessus, sauts, taches blanches, accouplements désinvoltes, une distance qui laissait peu distinguer mâles et femelles. «De toute façon, selon saint Maxence, ce sont d'incontrôlables sodomites» venait de lui dire Johann.

Johann avait glissé au sol, le cou à moitié tranché par un dragon français.

Hans et Johann se sont fait surprendre par l'ennemi, à l'extrémité de la grande clairière, au cours de leur tournée du soir, une promenade plutôt, avec des pipes de tabac blond, des hirondelles, des discussions dans l'air encore tiède et les odeurs d'herbe coupée.

Hans observait les nuages, il leur trouvait des formes et se mettait à parler d'une femme dont il avait été amoureux. Des seins d'une douceur de tourterelle, il leur lançait de petits coups d'œil tandis qu'elle buvait devant lui son bol de chocolat. Elle avait disparu, on m'a même dit qu'elle était morte, ce n'est pas vrai, elle ne peut pas, la première fois que je l'ai vue elle venait de laisser claquer la porte en entrant dans la salle à manger d'un grand hôtel, pas par inadvertance, ni vulgarité, un vrai geste d'Américaine, très simple, une Allemande n'aurait jamais osé, même pas une Française, elle l'avait laissé claquer, elle n'avait pas besoin de ça pour attirer l'attention sur elle, non, c'était en toute simplicité, parce que si la porte n'était pas capable de se refermer sans bruit, avec ou sans groom, ce n'était pas à elle de s'en occuper, c'était déjà suffisamment pénible d'être une belle femme entrant seule dans une salle à manger pleine de monde, et elle n'avait pas envie d'attendre l'arrivée d'un homme qui profiterait de l'occasion pour lui sourire.

Elle avait une robe bleu sombre, des épaules très droites, je n'ai jamais compris cette disparition, un soir je suis rentré d'excursion, elle était partie, aucune adresse, je n'ai rien compris mais j'aurais pu m'en douter, il y avait eu une chose idiote, si j'ai la force je te raconterai.

Des épaules blanches, de grands cheveux roux, une voix d'alto, elle étudiait le chant, elle voulait chanter La belle meunière et le Voyage d'hiver; je lui disais que c'étaient des chants d'hommes, mais pour elle cela n'avait pas d'importance, ça pouvait être très musical, une voix de femme chantant une douleur d'homme, ça pouvait être encore plus fort, elle disait moins expressif, musique pure, et, au fond de la musique pure, l'émotion, nettoyée; c'était une idée un peu compliquée mais quand elle commençait à chanter Das Wandern c'était superbe, surtout pas une marche, on ne peut pas marcher là-dessus, trop de silences dans la mélodie, si on marche au pas on écrase les silences, si on marche sur les croches on se dandine, si c'est sur les noires c'est trop lourd, pas une vraie marche, une mise en scène de la marche. Bon, je ne vais pas t'embêter avec ça.

C'est le chant d'un jeune meunier, il va vers la vie, il va rencontrer une belle meunière, marcher c'est une joie, une ronde, un départ, le bruit de l'eau, même les pierres entrent dans la ronde, le piano pousse en avant, en recommençant à chaque fois, à chaque fois une force nouvelle, bon, j'arrête.

O Wandern, Wandern, meine Lust, un vrai plaisir, il fallait entendre Lena dire Lust, c'est pour ça qu'elle voulait chanter un chant d'homme, pour pouvoir dire Lust, dans sa voix de femme, le plaisir. C'était superbe, O Wandern, meine Lust.

Hans chante, plutôt faux, en écrasant les notes et les intervalles, elle disait qu'en anglais lust c'est beaucoup plus fort, presque grossier, en tout cas dans une voix de femme, elle adorait ça, chanter en allemand un mot d'homme qui dans sa langue à elle était presque grossier, lust, elle mélangeait tout cela en riant, et elle remettait tout en place, pour chanter. J'arrête, je suis sûr qu'elle n'est pas morte, elle est repartie de l'autre côté de l'océan.

Johann écoutait, rendait aux épaules blanches, aux seins douceur de tourterelle et aux cheveux roux l'hommage contrôlé qu'un homme doit à la femme d'un ami. On était à la guerre, on parlait entre hommes, avec de plus en plus de vigueur et de précision au fur et à mesure que s'éloignait la vie dans laquelle il aurait fallu marquer de la discrétion vis-à-vis de ce qu'on appelait le moi intérieur, un intérieur qui avait désormais tendance à se répandre aux yeux de tous, sang et tripes confondus au premier coup de canon.

La conversation avançait au fil des étapes du régiment, Namur, Charleroi, Saint-Quentin, Landrecies, Chauny, Fontenoy, Monfaubert, on parlait de femmes, avec de moins en moins de pudeur mais sans vulgarité, montrer à l'ami qu'on sent bien que sa compagne est désirable mais qu'on n'irait pas pour autant lui passer la main sur les fesses.

L'ami a de plus en plus besoin de dire que sa compagne a de belles fesses, et parfois sa main à lui peut même tracer une courbe dans l'air rose et bleu de la clairière; alors, quand on est Johann, on acquiesce en suivant la main du regard, on dit «yo», d'un air rêveur, même si les gestes qu'on a l'habitude de faire avec sa propre main sur les fesses d'une femme sont plus précis, plus inquisiteurs, plus péremptoires que les courbes gracieuses que la main de Hans décrit sur fond de ciel; on dit «yo», pour reconnaître la beauté au passage, même si on ne l'a jamais vue, comme c'était le cas pour Johann qui en temps de paix n'aurait jamais pu devenir le familier de cette femme dont Hans lui parlait pendant des heures, jusqu'à en rêver tout haut, en traçant des courbes dans l'air.

Et Johann montrait qu'il voyait parfaitement les épaules, les hanches, les fesses, les jambes de la femme, tout ce que cela pouvait avoir de délicieux, et la naissance des seins, leur douceur de tourterelle; il n'était pas d'accord sur les tourterelles, il les voyait grises mais il n'allait pas contrarier son ami, et puis les tourterelles blanches ça existe, un blanc tendre, il voyait très bien la femme, en ouvrant grand les yeux et en les levant ensuite au ciel, là où le monde reprend un peu d'innocence.

Hans s'échauffe, Johann prend un air admiratif et rêveur, il est celui que le destin a tenu et tiendra à jamais à l'écart des seins et des fesses de madame Lena Hotspur, la compagne disparue de son ami, une disparition mystérieuse.

Hans aurait cependant pu se douter de quelque chose, une alerte, ce geste incompréhensible de Lena; et par amitié il arrivait même à Johann de relancer Hans. Elles étaient vraiment si droites, les épaules? oui, c'est ce qui m'avait d'abord frappé, d'ordinaire les femmes ont des épaules plus discrètes, plus arrondies, Lena a des épaules de garçon, un corps, comment dire? très ferme, elle pouvait mettre n'importe quelle robe, la robe tombait aussi impeccablement que sur des gravures de couturier, et on voyait pourtant toutes les courbes, partout, elle a dû retourner vivre de l'autre côté de l'océan.

Les deux hommes parlaient ensuite de lapins et de la place des lapins dans la mythologie.

Pour la garde, on se contentait de ranger les véhicules en cercle, grand cercle, approximatif, véhicules très espacés, rien de sérieux, la clairière faisait plus d'une cinquantaine d'hectares, il aurait fallu beaucoup de monde.

C'était toujours la guerre mais les combats les plus durs étaient passés, on ne craignait plus rien.

En quelques semaines, conformément au plan établi par l'état-major, l'armée du Kaiser s'était profondément enfoncée en territoire français, une magnifique percée stratégique en mouvement tournant, par la Belgique, quatre corps d'armée, articulés comme aux grandes manœuvres, qui marquaient une pause et se réorganisaient au bord de la Marne qu'ils allaient incessamment franchir, les camarades n'étaient pas morts pour rien, la même situation qu'en 1870, les Français en déroute et leur président Poincaré déjà replié sur Bordeaux.

On pouvait déambuler dans les prairies comme chez soi, guetter l'instant où nuages et souvenirs se mettaient à inventer une femme, observer des sarabandes de lapins excités.

Johann était intarissable sur les lièvres de Pâques, les héritiers des lapins qui escortaient la déesse du printemps chez nos ancêtres les païens, des lapins à grosses couilles, des bestiaux d'un mètre de haut, tout en granit rose, veillés par des prêtresses, les femmes stériles leur apportaient des offrandes mais je ne sais pas ce que c'était, aujourd'hui dans mon pays les femmes apportent au guérisseur une livre de beurre, une bouteille de schnaps et une culotte, la culotte le guérisseur l'accroche dans son grenier, il fait des fumigations, je ne sais pas si les femmes de nos ancêtres païens portaient des culottes, l'Eglise chrétienne a brûlé les prêtresses mais elle n'a pas pu se débarrasser des lapins, elle les a gardés, elle leur a enlevé les couilles et on demande aux enfants d'aller les chercher à quatre pattes dans l'ombre des buissons, les lapins, ne fais pas l'idiot, des lapins en chocolat!

Les dragons ont ligoté et bâillonné Hans, ils l'ont jeté à terre, ils se préparent pour une de ces charges dont la cavalerie française a le secret depuis des siècles. Il en vient de partout, ils s'alignent par rangs de six, dans l'espace que leur ménage la voie forestière, avant de faire irruption en colonne serrée dans la clairière occupée par les Allemands.

Manœuvre de cavaliers, avec ses ordres à mi-voix, ses froissements d'armes blanches, les chevaux qui tentent de brouter les pousses de chêne au bord du taillis en faisant claquer leur mors: un retardataire de taille moyenne, mince, cheveux bruns, avec de grandes oreilles décollées, tente de prendre place parmi eux, il porte un nom propre conforme au cliché du Français qui veut voyager en première avec un billet de seconde et trois syllabes seulement, une pour le prénom, deux pour le nom, le strict minimum qui permet à un personnage de venir errer aux marges d'une scène mais ne l'autorise peut-être pas à s'avancer au premier rang de ce qui va être une des charges les plus glorieuses de la cavalerie française.

Le capitaine des dragons surveille la mise en place, il a deux craintes: il y a moins d'un an il était à Berlin, aux grandes manœuvres, l'infanterie allemande en action. Même à la jumelle il avait eu du mal à distinguer sur fond de feuillage les uniformes feldgrau. Il vient de prévenir ses hommes de bien ouvrir les yeux, il ne leur a pas parlé de sa deuxième crainte: les Allemands sont sans doute très bien équipés en mitrailleuses, comme celles qu'il a vues fonctionner à Berlin.

«La mort industrielle, mon cher Jourde», lui avait dit l'attaché militaire britannique, un fantassin.

Le capitaine avait répondu: «Oh, les canons nous y ont habitués depuis longtemps!»

L'attaché n'a rien dit.

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