mardi, 12 juin 2007

U.V. - Serge Joncour - 2003

bibliotheca uv

Une famille bourgeoise passe tranquillement ses vacances d’été dans une villa isolée sur une île bretonne. Un jour un homme inconnu débarque prétendant être l’ami de Philippe, le fils peu fiable de la famille sur lequel le père avait pourtant misé tant d’espoirs, qui n’est lui-même pas encore arrivé sur l’île. L’absence de Philippe inquiète toute la famille mais ils pensent qu’il sera là comme tous les ans pour fêter le quatorze juillet. De plus l’arrivée de cet ami présage bien la venue future l’absent. L’ami en question, Boris, prend vite ses aises dans la famille. Il joue de son charme auprès du père, de la mère et des sœurs qui le trouvent irrésistible. Seul André-Pierre, le mari de l’une des fille, se méfie de Boris et poussé par la jalousie envers celui qui a réussi à se faire accepter si rapidement contrairement à lui il commence à s’imaginer le pire. Pourquoi Philippe n’arrive-t-il pas ? Lui serait-il arrivé quelque chose ? Et qui est ce mystérieux dont personne n’a jamais entendu parler auparavant ?

U.V. sorti en 2003 est un bon roman policier aux allures de thriller psychologique qui hélas manque fortement d’originalité. Cette histoire d’intrusion d’un personnage mystérieux et dangereux, et surtout ambiguë jusqu’à la fin, dans une famille dans laquelle il se fait trop facilement accepter pour entraîner petit à petit tout le monde dans ses folies est bien trop classique. Les clichés sont nombreux. On y retrouve cependant un beau et toujours très vif style d’écriture et de narration, un peu difficile au début de la lecture. Les personnages également bien peu originaux sont cependant bien décrits, Joncour réussissant parfaitement à en rendre les pensées et sentiments. Et tout cela nous est conté dans une ambiance inquiétante à souhait. Le suspense est bien ménagé et augmente petit à petit jusqu’à la dernière page. Le lecteur attendra jusqu’à la fin quelque part une pointe d’originalité mais qui ne viendra finalement jamais.

Un bon petit polar bien divertissant mais sans plus.

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Extrait :

C’est sans doute le blanc qui les rassura.

Qu’un inconnu pousse comme ça les grilles de votre parc, qu’il soit habillé de blanc de la tête aux pieds, que ce blanc-là soit impeccable, et l’on ne songe même pas à se méfier.

À cette heure-là de l’après-midi le soleil tapait en plein sur la terrasse, seules Julie et Vanessa pouvaient supporter ça. Profitant de ce qu’elles se savaient seules elles avaient même ôté le haut de leur maillot de bain, et se laissaient aller, seulement disposées à bronzer. De loin l’homme marqua un temps d’arrêt, il eut même la délicatesse de se retourner, laissant apparaître un grand sac qu’il portait à l’épaule, blanc lui aussi. Julie passa sa chemise, Vanessa s’enroula d’une serviette de bain, fâchée de s’offrir presque nue, dissimulant sa nudité tout en la soulignant davantage.

L’homme marchait vers elles avec la démarche un rien surjouée, à peine heurtée, de ceux qui se savent observés. Il éparpillait ses regards à droite à gauche, comme s’il cherchait à tout voir de ce décor, à tout envisager. Dans les verres de ses Ray-Ban, les reflets scandaient du plan par plan; la pelouse vert émeraude lissée comme un velours, le Trianon de pierres blanches, la piscine au bas des marches, les fauteuils translucides qui ondulaient dessus, les transats en teck, vides eux aussi, cette suprême désinvolture du luxe quand il confine à la négligence, un climat dans lequel il se retrouvait pleinement.

L’avaient-elles déjà vu ? L’une et l’autre cherchaient, sans réponse, pas plus qu’elles ne supposaient le motif qu’il pouvait avoir de venir là. La plage sans doute, le bateau peut-être.

Ce qui emporta la décision de se montrer courtoises, c’est cette délicatesse qu’il eut de relever ses lunettes de soleil, un genre de prévenance tout de même, le souci pour le moins de ne pas les perturber davantage en se dissimulant le regard. D’autant que ce regard, ce fut sans doute la deuxième partie de la proposition, un bleu acide qui visait droit, de ces regards dont on se détache toujours avec la sourde culpabilité de les fuir.

L’homme se dirigea tout naturellement vers Vanessa, comme s’ils se connaissaient déjà, sans gêne ni effronterie, il avait le soleil de face.


Se perdre à nouveau dans les détours d’une fausse pudeur, circonscrire ces sourdes inimitiés qui couvent parfois d’emblée, affecter ces reculs qui décuplent les intentions de l’autre, se dégager, revenir, et se sentir atteint par cette trop grande facilité qu’on peut parfois avoir à plaire, trouver le juste équilibre entre délicatesse et entêtement…

Philip n’étant pas là, elles essayaient d’évaluer la date de son retour. Demain, ce soir, tout à l’heure peut-être ; de toute façon avec lui on ne savait jamais… En disant cela elles pointaient l’approximative fiabilité de leur frère, sans s’en plaindre toutefois, sans du tout l’accabler.

Pourtant il m’avait dit…

Eh oui que voulez-vous…

Il y avait dans leur façon de lui répondre cette politesse plaintive, ce regret de décevoir, la parfaite conscience en tout cas d’avoir fait tout ce chemin pour rien. L’homme se présenta. Boris. Le prénom disait quelque chose, et puis quand il évoqua l’internat, les années compromises par cette quasi-réclusion, tout ce que tout le monde sait des pensionnats, elles retrouvaient un peu de ces souvenirs glacials qu’elles connaissaient de leur frère, ces douloureuses années passées à résister au dressage, tout un échafaudage de bienséances et de civilités sans le moindre résultat cependant ; la preuve.

Un petit rire ondula. Une façon pour eux de se détendre. Il y a toujours une vague tension à rencontrer quelqu’un pour la première fois, surtout sur de telles bases. D’avance il sentait l’exercice parfaitement réussi. Une sommaire présentation, une pincée d’anecdotes, l’adresse de ne pas les regarder ailleurs que dans les yeux, il survolait ces préliminaires.

Des deux sœurs, c’est Julie qui se montrait la plus compréhensive, la plus ennuyée en tout cas.

– Voyons, son vol partait de Newport le 10, je sais aussi qu’il voulait passer un ou deux jours à New York…

– De toute façon il sera là pour le 14 juillet, lâcha Vanessa, agacée par la trop franche aménité de sa sœur…

Instantanément c’est à elle-même qu’elle en voulut, réalisant qu’elle venait ni plus ni moins de leur offrir la transition parfaite. Et Julie qui s’étendait sur toutes sortes de précisions au sujet du 14 juillet, expliquant que tous les ans Philip tirait crânement son feu d’artifice depuis la pointe sud de l’île, comblant ainsi tous les estivants de l’endroit en plus de la famille, et cette cérémonie, pour idolâtre et consensuelle qu’elle soit, il la manquerait d’autant moins que c’était pour lui une occasion unique de briller, de démontrer à quel point il était tout de même bon à quelque chose, le 14 juillet c’était son apothéose…

Boris visualisa le plaisir équivoque de jouer avec tout ça, les explosifs multicolores, les détonations décuplées par les falaises, la pluie de reflets sur toute la baie, les cris que ça ne devait pas manquer de soulever, le ravissement général…

Toujours assise, Vanessa comprimait sa serviette sur elle comme s’il faisait froid, bougeant le moins possible, craignant de se découvrir en quoi que ce soit. Ce qui la taraudait le plus c’était la perspective de cette engueulade ; s’il y a longtemps qu’elle ne se formalisait plus de l’inconséquence de son frère, cette fois il dépassait les bornes. Leur flanquer comme ça un inconnu dans les pattes, sans la moindre instruction, sans même qu’on sache où le joindre, suspendu à un numéro sourd dont tout indiquait qu’il n’avait pas payé le forfait, encore une fois c’était à la limite de l’irresponsabilité… Et voilà qu’à nouveau elle lui en voulait, à nouveau elle se rêvait le remettant à sa place, la colère supplantant l’inquiétude elle anticipait ce formidable savon qu’elle lui passerait dès qu’il serait là.

Face à un proche, on s’alarme très vite de ce que son portable ne réponde pas, les sonneries qui se perdent dans le vide, les intuitions que ça ne manque pas d’éveiller, les invocations du pire, alors que de la part de Philip c’était presque normal, une marque supplémentaire de son inconséquence, de cette éternelle adolescence qui ne le quittait pas.

Derrière un sourire de façade, déjà Vanessa ne pensait plus qu’à ça, l’avoir sous la main et lui dire ses quatre vérités. Tous avaient trop tendance à considérer la légèreté de Philip comme un de ses traits, sinon une qualité, et si tout le monde s’était résigné au manque de fiabilité de son frère, pour sa part elle ne désespérait toujours pas de le changer.

– Vous n’auriez pas quelque chose à boire ?

– Bien sûr. Vanessa, tu t’en occupes… ?

Vanessa lança un œil venimeux à sa sœur, scandalisée par ce ton supérieur, signe que la seule présence de cet individu l’amenait à perdre son naturel, verser dans le rôle de composition. Elle verrouilla sa serviette et se leva sans un mot, vaincue par cette sensation d’après-midi foutu, cette injure des coïncidences qui veut que parfois, comme il en va d’un sort jeté, on n’arrive pas à être tranquille.

Au travers de cette soif il revisitait tout son voyage, comme si elle en avait été la constante, ce départ précipité, la vertigineuse sensation de débarquer, ces sollicitations diverses, l’arrière-goût de chlore au moment de se poser, toujours le même quel que soit le robinet, celui des aires d’autoroute comme celui des toilettes du port, les carafes d’eau des cafés et les giclées des fontaines, et cette difficulté chaque fois à trouver le chemin, le chercher comme une soif, recomposant le trajet d’après ce que l’autre lui en avait dit.

Julie jubilait de sentir ce type planté au-dessus d’elle, elle jouait de cette prédominance qu’il y a à se savoir sur son terrain, sans arrogance ni dédain, juste la petite jouissance intime de dominer les autres, les amener à ce qu’ils demandent en tout la permission. Gamine, elle était même odieuse à cause de ça, profitant des week-ends pour inviter les copines d’école, ne serait-ce que pour la minime perversion de les régenter toutes. C’est là que sans demander quoi que ce soit, de lui-même Boris empoigna une chaise et s’assit. Il rabaissa un temps ses lunettes, Julie se surprit dans le reflet, une image qui passa comme un trouble, elle s’y découvrit hébétée, très vite elle se redressa.

Cette assurance, cette façon de ne pas demander, ce manque total d’adhésion à son petit jeu, ça lui plaisait, ça l’émouvait qu’un homme puisse avoir ce genre d’impertinence. Déjà elle entrevoyait le régal subtil, la victoire que ce serait d’arriver à déstabiliser ce type, d’une façon ou d’une autre le mettre mal à l’aise.

Visiblement repeignée, le paréo à hauteur des aisselles, Vanessa réapparut sur le perron. Elle tendit le verre à Boris sans autre amabilité qu’un sourire crispé, une simple grenadine qu’il saisit avec la précaution d’un trophée. Ces quelques décilitres qu’il y avait là, ce précieux liquide qu’il détenait, c’était la mesure même du temps qu’il lui restait pour convaincre, tant que ce verre ne serait pas fini, il tiendrait le prétexte de s’incruster, sachant que la dernière navette quittait l’île à vingt heures. Avant même d’y plonger ses lèvres il le roula longuement dans sa paume, s’en rafraîchit par le contact, il le porta même à sa joue, le tendit devant lui, un rouge absolument liquide, absolument rouge, comme tout ce qu’on voyait au travers, cette maison, ce parc, le tout ondulant dans une nébuleuse rouge, la piscine, la mer au-delà, le décor entier noyé dans le grenat, le jus d’un fruit mis à sa disposition, une grenade piétinée… N’y tenant plus, il avala son verre cul sec et en ressortit dans un soupir. Avec l’urgence d’un réflexe il pria qu’on le resserve.

Vanessa fut surprise de cette célérité, une goujaterie tout juste désamorcée par un heureux sourire.

Pour Julie il avait tout simplement soif.

– Eh bien tu ne le ressers pas ?

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