mardi, 28 août 2007

Trois hommes dans un bateau, sans oublier le chien (Three Men in a Boat (To Say Nothing of the Dog)) - Jerome K. Jerome - 1889

bibliotheca trois hommes dans un bateauLas de la vie qu'il mène à Londres, l'auteur décide de prendre de vacances et de passer quelques jours sur la Tamise en compagnie de deux de ses amis ainsi que de son chien, Montmorency. Le but est de profiter un maximum de l'air frais de la campagne tout en faisant du sport en remontant la Tamise en bateau. Mais cette escapade fluviale ne sera pas de tout repos pour ces quatre citadins et ils vivront mille et une aventures avant de pouvoir rentrer à Londres.

Three Men in a Boat (To Say Nothing of the Dog), en français Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) est un roman humoristique de Jerome Klapka Jerome, plus connu sous son nom de plume Jerome K. Jerome, publié en 1889. Le roman fut un immense succès à sa sortie et compte aujourd'hui parmi les tous grands classiques de la littérature britannique.
Jerome K. Jerome y narre les aventures de George, Harris, Jérôme et Montmorency (le chien), entreprenant un voyage sur la Tamise, et comment ce voyage suite à de multiples petites aventures va se transformer en une pittoresque aventure faisant se suivre de nombreuses anecdotes comiques. l'auteur en profite pour y intégrer subtilement des réflexions philosophiques sur l'existence de l'individu et de son comportement, des illusions que chacun entretient sur le monde et sur lui-même et de la nécessité de na pas trop charger de luxe la barque de sa vie.
Plus d'un siècle plus tard le livre n'a toujours pas perdu de son humour, même si certaines scènes ne donnent plus autant d'effets de nos jours. Le texte est léger et toujours amusant, les scènes de disputes, les multiples commentaires et disgressions souvent ironiques sont très réussis.

En 1900 Jerome K. Jerome publie un autre roman faisant intervenir les mêmes personnages, mais qui a cependant connu un bien moindre succès. Il s’agit de Three Men in the Bummel, traduit à trois reprises par Trois hommes sur un vélo, Trois hommes en balade et Trois hommes en Allemagne.

Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) est un roman très divertissant à l'humour british qui n'a pris de rides depuis plus d'un siècle.

A lire à tout âge!

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Extrait :

Préface de l’auteur à la première édition

Ce ne sont ni le style ni le savoir qu’il diffuse qui font la qualité essentielle de ce livre. C’est sa vérité. Les événements qui en composent la trame sont réellement arrivés. Je n’ai fait que les colorer, sans rien y ajouter. George, Harris et Montmorency ne sont pas des personnages fictifs, mais des créatures de chair et de sang, singulièrement George qui pèse près de quatre-vingts kilos.

Certaines œuvres témoignent peut-être d’une plus profonde connaissance de la nature humaine ; il est fort probable que d’autres fassent preuve d’une plus grande originalité, mais aucune ne peut surpasser la mienne dans le domaine de la véracité. Cela, plus que toutes ses autres qualités, rendra assurément ce volume précieux au lecteur attentif, et ajoutera au bénéfice que lui en rapportera la lecture.

AVERTISSEMENT

Mon ouvrage a reçu un accueil des plus enthousiastes auprès du public. Les ventes des éditions anglaises ont dépassé le million et demi d’exemplaires. Il y a quelques années, à Chicago, un homme d’affaires, aujourd’hui retiré, m’assura que je comptais plus de un million de lecteurs, et, bien que la publication ait eu lieu avant la Convention des Droits d’Auteurs et ne m’ait donc rapporté aucun bénéfice matériel, je ne peux que me réjouir de la popularité et de la renommée de mon roman. Je crois avoir été traduit dans la plupart des langues occidentales ainsi que dans plusieurs pays d’Asie. Cela m’a valu des milliers de lettres de jeunes et de moins jeunes, de bien portants et de malades, de gais et de tristes. Adressées de tous les coins de la terre, elles suffiraient à elles seules à me réjouir d’avoir écrit ce livre. J’aurai toujours en mémoire ces feuilles froissées que m’envoya un jeune officier colonial d’Afrique du Sud. Il les avait trouvées dans la musette d’un compagnon mort à Spion Kop, lettre-testament qui témoigne de manière bouleversante de la portée de mon succès. J’ai commis des livres que, personnellement, je tiens pour plus intelligents, plus drôles. C’est néanmoins de l’auteur de
Trois Hommes dans un bateau (sans oublier le chien) que le public se souvient.

Certains critiques ont insinué que le livre devait son succès exemplaire à sa vulgarité et à son absence totale d’humour, mais je doute que de tels propos puissent se tenir encore aujourd’hui. Si une œuvre médiocre peut faire illusion un temps, elle ne saurait séduire des générations de lecteurs pendant près d’un demi-siècle. J’en suis venu à penser – allez savoir pourquoi – que je pouvais être fier de mon ouvrage. Pourtant, je me rappelle à peine l’avoir écrit. J’ai seulement le souvenir d’un jeune homme qui baignait alors dans un contentement de soi aussi béat qu’inexplicable. C’était l’été, et Londres est si belle en été ! Par la fenêtre de sa chambre de bonne, ce jeune homme voyait la cité voilée d’une brume dorée. La nuit, les lumières scintillaient à ses pieds, et c’était comme s’il se fut tenu penché sur le trésor d’Aladin. Cette saison-là, je ne quittai pas ma table à écrire ; il me semblait d’ailleurs que ce fût la seule chose à faire.

I

TROIS SOUFFRETEUX. – LES MISÈRES DE GEORGE ET DE HARRIS. – LE PATIENT AUX CENT SEPT MALADIES MORTELLES. – REMÈDES ÉPROUVÉS. – DU SOIN DES MAUX DE FOIE CHEZ LES ENFANTS. – LES SURMENÉS QUE NOUS SOMMES ONT BESOIN DE REPOS. – UNE SEMAINE SUR LES FLOTS AGITÉS. – GEORGE PROPOSE LA TAMISE. – MONTMORENCY BOUDE LE PROJET. – L’IDÉE DE GEORGE ADOPTÉE À UNE MAJORITÉ DE TROIS CONTRE UN.

Nous étions quatre : George, William Samuel Harris, moi-même, et Montmorency. Réunis dans ma chambre, nous fumions et causions de nos misères – nos misères physiologiques, bien entendu.

Il est vrai que nous nous sentions plutôt patraques et cela ne manquait pas de nous inquiéter. Harris déclara qu’il éprouvait parfois de tels accès de vertige qu’il ne savait presque plus ce qu’il faisait, et George nous assura qu’il en allait de même pour lui, à cette différence près que lui ne savait plus du tout ce qu’il faisait. Chez moi, c’était le foie qui n’allait pas. J’en étais convaincu parce que j’avais lu une réclame pour un produit pharmaceutique contre le mal de foie. On y détaillait tous les symptômes susceptibles de vous apprendre que vous avez le foie détraqué. Je les présentais tous.

C’est une chose des plus curieuses, mais je n’ai jamais pu lire ce genre de littérature sans être amené à penser que je souffre du mal en question sous sa forme la plus pernicieuse. Le diagnostic me semble chaque fois correspondre exactement aux symptômes que je ressens.

J’ai toujours en mémoire cette visite faite un jour au British Muséum. Je voulais me renseigner sur le traitement d’une légère indisposition dont j’étais plus ou moins atteint – c’était, je crois, le rhume des foins. Je consultai un dictionnaire médical et lus tout le chapitre qui me concernait. Puis, sans y penser, je me mis à tourner les pages d’un doigt machinal et à étudier d’un œil indolent les maladies, en général. J’ai oublié le nom de la première sur laquelle je tombai – c’était en tout cas un mal terrible et dévastateur – mais, avant même d’avoir lu la moitié des « symptômes prémonitoires », il m’apparut évident que j’en souffrais bel et bien. Un instant, je restai glacé d’horreur. Puis, dans un état de profonde affliction, je me remis à tourner les pages.

J’arrivai à la fièvre typhoïde… m’informai des symptômes… et découvris que j’avais la fièvre typhoïde, que je devais l’avoir depuis des mois sans le savoir. Me demandant ce que je pouvais bien avoir encore, j’arrivai à la danse de Saint-Guy… et découvris – comme je m’y attendais – que j’en souffrais aussi. Je commençai à trouver mon cas intéressant et, déterminé à boire la coupe jusqu’à la lie, je repris depuis le début par ordre alphabétique… pour apprendre que j’avais contracté l’alopécie et que la période aiguë se déclarerait dans une quinzaine environ. Le mal de Bright – je fus soulagé de le constater – je n’en souffrais que sous une forme bénigne, et pourrais vivre encore des années. Le choléra, je l’avais, avec des complications graves. Quant à la diphtérie, il ne faisait aucun doute que j’en étais atteint depuis la naissance. Consciencieux, je persévérai tout au long des vingt-six lettres de l’alphabet et, pour finir, il s’avéra que la seule maladie me manquant était bel et bien l’hydarthrose des femmes de chambre.

J’en éprouvai quelque dépit, tout d’abord. Cela me paraissait tenir d’une injustice. Pourquoi n’avais-je pas l’hydarthrose des femmes de chambre ? Pourquoi cette restriction ? Mais au bout d’un moment, je me montrai moins exigeant. N’étais-je pas atteint de toutes les autres maladies connues de la pharmacopée ? Je refrénai mon avidité et résolus de me passer de l’hydarthrose des femmes de chambre. La goutte, sous sa forme la plus pernicieuse, semblait-il, s’était emparée de moi à mon insu ; et la zymosis, j’en pâtissais naturellement depuis mon enfance. La zymosis, d’ailleurs, clôturait la liste des maladies : j’en conclus qu’après elle je ne pouvais plus rien avoir d’autre. Je restai là, pensif. Quel cas intéressant que le mien, d’un point de vue médical ! Quel sujet d’étude pour un cours de médecine ! Nul besoin aux étudiants de courir les hôpitaux ; j’étais une compilation vivante de toutes les maladies. Il leur suffirait de m’étudier sous tous les angles et sous toutes les coutures, puis de passer tranquillement leur diplôme.

Je m’interrogeai ensuite sur mon espérance de vie. Je tentai de m’examiner moi-même et pris mon pouls : néant, pas la moindre pulsation. Puis, tout d’un coup, il parut démarrer. Je consultai ma montre et chronométrai les battements. Cent quarante-sept à la minute ! J’essayai alors de sentir battre mon cœur, et ne découvris qu’un vide accablant. Il s’était arrêté. J’ai fini depuis par me dire qu’il devait sans doute se trouver là malgré tout et battre comme celui de tout un chacun, mais je n’en mettrais pas ma main au feu. Je me tâtai le devant du corps, depuis ce que j’appelle ma taille jusqu’à la tête et fis une incursion sur les côtés, ainsi que dans le dos. Mais je ne sentis ni n’entendis rien. Je me lançai dans l’examen de ma langue, la tirant aussi loin que possible et fermant un œil, pour l’examiner de l’autre. Je ne pus, hélas ! en voir que le bout, et le seul bénéfice qui m’en échut fut d’avoir plus que jamais la conviction d’être atteint de la fièvre scarlatine.

J’étais entré dans cette salle de lecture avec l’enthousiasme que confèrent la jeunesse et la santé. J’en ressortis tel un vieillard décrépit.

J’irais consulter mon médecin. C’est un vieil ami à moi. Quand je me figure que je suis malade, il me tâte le pouls, me regarde la langue, et me parle de la pluie et du beau temps, le tout gratis. Sûr que je lui rendrais un fier service en allant le voir. « Un médecin a besoin de pratique, me dis-je. Je me mettrai à sa disposition et il en retirera une expérience supérieure à celle de mille sept cents malades réunis, de ces malades ordinaires qui n’ont qu’une ou deux maladies tout au plus. »

Je me rendis donc chez lui.

« Eh bien, qu’as-tu donc ? m’interrogea-t-il.

– Tu sais, mon vieux, la vie est courte et tu risquerais fort d’avoir achevé la tienne avant que j’aie fini de te raconter ce que j’ai. Je me contenterai donc de te dire ce que je n’ai pas : je n’ai pas l’hydarthrose des femmes de chambre. Pourquoi cette lacune, je ne saurais l’expliquer. Mais le fait est là. Toutefois, je puis t’assurer que les autres maladies, je les ai toutes. De A à Z ! »

Je lui contai alors en détail comment j’en avais fait la découverte.

Il me fit tirer la langue, y jeta un coup d’œil, me prit le pouls, m’assena une claque dans le dos au moment où je m’y attendais le moins – ce que j’appelle un coup en traître – puis y colla brutalement son oreille. Après quoi il s’assit, rédigea une ordonnance, la plia et me la remit. Je la fourrai dans ma poche et m’en allai.

Je ne sortis l’ordonnance que pour la tendre au pharmacien le plus proche. Il la lut et me la rendit en s’excusant de ne pouvoir me satisfaire.

« Vous n’êtes pas pharmacien ? demandai-je.

– Si, précisément : je tiens une pharmacie… mais pas un hôtel-restaurant », me répondit-il.

C’est alors seulement que je lus l’ordonnance. Voici ce qu’elle prescrivait :

« Une livre de bifteck, plus une pinte de bière brune toutes les six heures.

Une promenade de quinze kilomètres chaque matin.

Coucher à onze heures précises, chaque soir. Et ne te bourre donc pas le crâne avec des choses qui te dépassent. »

Je suivis les instructions. Résultat : ma vie fut sauve. Et cela dure toujours.

Pour en revenir à la réclame des pilules pour le foie, j’avais, dans ce cas précis, et sans aucun doute possible, tous les symptômes décrits, en particulier « une répugnance générale au travail sous toutes ses formes ». Les mots me manquent pour dire mes souffrances sur ce plan. Dès ma première enfance, j’endurai le martyre. À l’école, cette maladie ne me quitta pas un seul jour. On ignorait alors que mon foie en était la cause. La médecine était loin d’être aussi avancée qu’aujourd’hui, et on avait coutume d’accuser la paresse.

« Quand vas-tu te secouer, satané petit fainéant ? Aurais-tu l’intention de rester un bon à rien toute ta vie ? » me disait-on, sans savoir, bien entendu, que j’étais malade.

Et, au lieu de me donner des pilules, on me flanquait des taloches. Aussi étrange qu’il y paraisse, ces taloches sur la tête avaient sur moi un effet salutaire ; hélas ! très éphémère. J’ai souvent vérifié qu’elles agissaient sur mon foie et suscitaient en moi le goût de la besogne avec une efficacité bien plus grande que ne le fait aujourd’hui toute une boîte de comprimés.

Il en va souvent ainsi, voyez-vous. Les remèdes de bonne femme sont quelquefois plus efficaces que tous ces produits pharmaceutiques.

Nous restâmes donc là, mes deux amis et moi, pendant une demi-heure, à nous décrire nos maladies respectives. J’expliquai à William Harris ce que je ressentais au lever, et William Harris nous entretint de ce qu’il éprouvait au coucher. Quant à George, il se livra sur le tapis à une démonstration de ce qu’il endurait la nuit.

George, voyez-vous, s’imagine qu’il est malade. En réalité, il n’a rien du tout.

George avait repris sa position assise quand Mme Poppets, notre logeuse, frappa à la porte pour savoir si nous désirions dîner. Nous échangeâmes tous trois des sourires tristes et lui répondîmes que nous ferions l’effort d’avaler une bouchée ou deux. Harris ajouta qu’un petit quelque chose dans l’estomac tient souvent la maladie en échec. Mme Poppets revint avec un plateau et nous nous traînâmes jusqu’à la table pour y grignoter un peu de rumsteck aux oignons et de la tarte à la rhubarbe.

Je devais être très affaibli à ce moment-là, car il ne s’était pas écoulé une demi-heure, que je n’avais plus aucun intérêt pour mon assiette – fait exceptionnel en ce qui me concerne – et que j’allai même jusqu’à me passer de fromage.

Ce devoir accompli, nous remplîmes nos verres, allumâmes nos pipes, et reprîmes la discussion sur notre état de santé. En fait, aucun de nous ne savait ce qu’il avait ou n’avait pas ; par contre, nous avions tous la certitude que le mal – quel qu’il fût – était la conséquence du surmenage.

« Ce qu’il nous faut, c’est du repos, dit Harris.

– Du repos et un changement complet, affirma George. L’excès de travail imposé à nos méninges a entraîné chez nous une dépression générale de l’organisme. Le dépaysement et une bonne grève de notre matière grise auront tôt fait de nous remettre d’aplomb. »

George a un cousin qui s’inscrit toujours comme étudiant en médecine sur les fiches d’hôtel, d’où cette manière doctorale d’exposer les choses, qu’il semble avoir héritée de famille.

J’approuvai l’idée de George et suggérai que nous devions chercher un petit coin tranquille, loin de la foule déchaînée, où nous goûterions une semaine radieuse à flâner dans les ruelles paisibles – un trou perdu, protégé par les fées, à l’abri du tumulte du monde, quelque pittoresque nid d’aigle perché sur les falaises du Temps, où l’on n’entendrait plus qu’à peine, dans le lointain, battre les flots houleux de notre XIXe siècle trépidant.

Harris déclara que nous sombrerions vite dans l’ennui. Il connaissait trop ce genre de patelin où l’on ne trouve plus un chat dans les rues passé huit heures du soir, où il est impossible de se procurer, fût-ce à prix d’or ou d’argent, la moindre gazette du turfiste, et où il faut se taper quinze kilomètres ou plus pour bourrer sa pipe de son tabac favori. « Non, dit-il, quand on cherche le repos et le dépaysement, rien de tel qu’une croisière en mer ! »

Je désapprouvai fortement l’idée. Une croisière en mer n’a d’intérêt que si vous disposez de deux bons mois, mais pour une semaine, c’est raté d’avance.

Vous partez le lundi avec la conviction que vous allez bien en profiter. Vous saluez d’« une main aérienne » les amis restés sur le quai, allumez votre plus grosse pipe, et vous vous mettez à déambuler sur le pont comme si les âmes du capitaine Cook, de Sir Francis Drake et de Christophe Colomb réunis vous habitaient soudain. Le lendemain, vous regrettez déjà d’être venu. Le mercredi, le jeudi, le vendredi, vous souhaiteriez être mort. Le samedi, vous vous sentez en état d’avaler un peu de bouillon, de vous traîner jusqu’à une chaise longue sur le pont, et de répondre avec un sourire pâle à tous les cœurs compatissants qui vous demandent si ça va mieux. Le dimanche, vos jambes vous portent à nouveau et votre estomac accepte une nourriture plus solide. Et le lundi matin, alors que, valise et parapluie en main, vous vous tenez à la coupée, attendant de débarquer, vous commencez enfin à vous sentir le pied marin.

Un jour, mon beau-frère fit une petite croisière en mer, pour sa santé. Il prit une cabine aller-retour Londres-Liverpool. À l’arrivée à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir : revendre son billet de retour.

Ce billet, il l’offrit dans toute la ville avec une réduction formidable, et finit par le céder à un jeune homme au teint bilieux à qui son médecin avait justement recommandé l’air de la mer et de prendre de l’exercice.

« Ah, l’air de la mer ! lui dit mon beau-frère en lui pressant affectueusement le billet dans la main. Mon brave, vous allez en respirer pour le restant de vos jours ! Quant à l’exercice, vous en prendrez davantage accoudé au bastingage que si vous faisiez des sauts périlleux sur le plancher des vaches. »

Lui, mon beau-frère, s’en revint par le train, et déclara à l’arrivée que, pour sa part, ce moyen de locomotion lui semblait parfaitement hygiénique. Une autre de mes connaissances partit pour une croisière d’une semaine le long de la côte. Avant le départ, le maître d’hôtel vint lui demander s’il préférait régler chaque repas séparément ou payer d’avance un prix forfaitaire pour les sept jours complets. Il lui recommanda cette dernière formule comme beaucoup plus économique car il serait nourri une semaine entière pour deux livres et cinq shillings. Il y avait, dit-il, du poisson et du rôti au petit déjeuner. Le déjeuner était à une heure et ne comportait pas moins de quatre plats. Le dîner, à six heures, avec potage, poisson, entrée, plat de viande, volaille, salade, entremets, fromage et dessert. À dix heures enfin, une collation de viande froide.

Mon ami, qui a un bon coup de fourchette, n’hésita pas : il régla le forfait.

Le bateau venait de quitter Sheerness quand le déjeuner fut servi. Il n’avait pas aussi faim qu’il l’aurait cru, et il se contenta d’une tranche de bœuf bouilli et de fraises à la crème.

Il eut matière à réflexion durant tout l’après-midi. Tantôt il lui semblait n’avoir rien mangé que du bœuf bouilli pendant des semaines, et à d’autres moments n’avoir subsisté que de fraises à la crème depuis des années.

Ni le bœuf ni les fraises à la crème, du reste, ne faisaient réellement bon ménage ; ils paraissaient même tout à fait contrariés.

À six heures, on vint prévenir mon ami que le dîner était servi. Cette nouvelle ne suscita en lui aucun enthousiasme, mais il songea qu’il devait en avoir pour son argent, et, agrippant cordages et mains courantes, descendit au restaurant. Une alléchante odeur d’oignons, de jambon chaud et de poisson frit l’accueillit au bas de l’échelle. Le maître d’hôtel accourut vers lui avec un sourire patelin et un « Que prendra Monsieur ? » déplacé.

« De l’air ! répliqua mon ami d’une voix éteinte. De l’air ! »

On l’emmena au plus vite sur le pont où on l’abandonna, penché par-dessus le bastingage…

Les quatre jours suivants, il se contenta de simples biscuits et d’innocente eau de Seltz, mais, vers le samedi, il reprit du poil de la bête et risqua un thé léger avec du pain grillé ; le lundi, il s’abandonna à une orgie de bouillon. Il quitta le bateau le mardi, et tandis que celui-ci s’éloignait du débarcadère, lui lança un regard lourd de regrets.

« Le voilà qui s’en va, dit-il. Il s’en va et avec lui mes deux livres de nourriture dont je n’ai même pas reniflé l’odeur. »

Il prétendait que si on lui avait laissé un jour de plus, il se serait rattrapé jusqu’au dernier sou.

Je m’opposai donc à la croisière en mer. Non, comme je l’expliquai, à cause de moi – je suis insensible au mal de mer –, mais je craignais pour George. Celui-ci rétorqua qu’il n’aurait aucun problème et qu’il aimait la mer ; toutefois, il nous conseillerait, à Harris et à moi, de ne pas y songer, car il était persuadé que nous serions malades. Harris déclara que, pour sa part, il n’avait jamais compris qu’on pût être malade en mer. Tous ces gens devaient le faire exprès pour se donner en spectacle, dit-il, et il ajouta que malgré un sincère désir d’en faire l’expérience, ce genre de malaise lui était jusqu’alors resté inconnu. Puis il nous conta quelques-unes de ses traversées du pas de Calais. Une fois, la mer était si mauvaise qu’on avait dû attacher les passagers sur leurs couchettes ; lui et le capitaine étaient les deux seuls êtres vivants à bord qui ne fussent pas malades. Une autre fois, c’était lui et le second qui, toujours seuls, avaient tenu bon ; c’était d’ailleurs la plupart du temps lui et un autre, et quand ce n’était pas lui et un autre, c’était lui, point final.

Il est un fait curieux : des gens qui ont le mal de mer, on n’en rencontre absolument jamais… à terre. En mer, par contre, c’est par pleins bateaux – et des plus mal en point – qu’on les dénombre. Mais je n’en connais pas un seul, à terre, qui ne se prétendît à l’abri de cette calamité. Où ces multitudes de mauvais marins agglutinés le long des lisses de chaque bateau se cachent-elles une fois débarquées ? Cela reste une énigme pour moi.

Si beaucoup d’hommes étaient à l’image de ce citoyen rencontré un jour sur le bateau de Yarmouth, ce mystère cesserait facilement d’en être un.

Nous croisions au large de la digue de Southend, je me souviens, et il se penchait de façon très dangereuse par un des sabords. J’accourus à son secours.

« Hé ! Ne vous penchez pas comme ça ! lui criai-je en le tirant par l’épaule, vous risquez de tomber à l’eau !

– Oh, mon Dieu ! Cela vaudrait mieux ! » fut la seule réponse que je pus obtenir ; et je dus le laisser là.

Trois semaines plus tard, je le revis dans le salon de thé d’un hôtel de Bath. Il racontait ses voyages et parlait avec enthousiasme de son amour de la mer.

« Si j’ai le pied marin ? s’écria-t-il en réponse à la question jalouse d’un aimable jeune homme. Eh bien, je vous l’avoue ! je me suis senti mal une fois. C’était au large du cap Horn. Le navire fit naufrage le lendemain. »

Je m’approchai.

« Si je peux me permettre, glissai-je, il me semble vous avoir vu plutôt mal en point devant la digue de Southend. Vous en étiez à souhaiter vous noyer, ce jour-là…

– La digue de Southend, s’étonna-t-il.

– Oui, en allant à Yarmouth, il y a trois vendredis de cela.

– Oh ! Ah !… oui, répondit-il, rasséréné. Je me souviens à présent. J’avais effectivement la migraine cet après-midi-là. C’était à cause des cornichons, voyez-vous. Les plus ignobles cornichons que j’aie jamais goûtés sur un bateau qui se respecte. En avez-vous mangé ? »

Quant à moi, j’ai mis au point une méthode efficace contre le mal de mer : je me balance. Vous vous tenez debout au milieu du pont, et quand le bateau roule et tangue, vous suivez le mouvement de façon à rester toujours vertical. Quand la proue se soulève, vous vous penchez en avant, jusqu’à ce que le pont touche presque votre nez ; quand c’est la poupe, vous vous inclinez en arrière C’est très bien pendant une heure ou deux, mais on ne peut décemment pas se balancer durant toute une semaine !

George proposa. « Remontons la Tamise ! »

– Nous aurions du bon air, de l’exercice et du repos, affirma-t-il.

Le changement constant du paysage occuperait nos esprits (Harris excepté ; le malheureux a peu à occuper de ce côté-là). Ramer nous donnerait bon appétit et nous ferait bien dormir.

Harris répondit qu’à son avis George ne devrait rien faire qui risquât de le rendre plus endormi qu’à son habitude, car cela pourrait s’avérer dangereux. Il ajouta qu’il comprenait mal pourquoi George voulait dormir davantage qu’il ne faisait déjà, compte tenu du fait qu’une journée ne comptait que vingt-quatre heures, été comme hiver, et que, s’il y parvenait vraiment, il ne lui resterait plus qu’à trouver le repos éternel, ce qui lui économiserait ses frais de pension.

Harris conclut cependant que ce détail à part, la Tamise lui irait « comme un gant ».

À moi aussi, elle convenait parfaitement, et Harris et moi déclarâmes que George avait eu là une sacrée bonne idée. Nous fîmes cette dernière remarque sur un ton qui trahit un tant soit peu notre surprise : George se mettrait-il subitement à avoir des idées ?…

Il n’y en avait qu’un que la perspective n’emballait pas, c’était Montmorency. Montmorency n’a aucun penchant pour la Tamise.

« C’est bon pour vous, les gars, ronchonna-t-il, mais très peu pour moi. Le paysage n’est pas mon fort, et je ne fume pas. Si je vois un rat, vous ne vous arrêtez pas, et si je m’endors, vous faites les idiots avec le bateau, et je me retrouve à la flotte. Non, m’est avis que voilà une idée parfaitement stupide »

Mais nous étions trois contre un, et le projet fut adopté.

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