mercredi, 14 novembre 2007

Le fusil de chasse (Ryoju) - Yasushi Inoué - 1949

bibliotheca le fusil de chasse

Le narrateur, un journaliste et chasseur amateur, aperçoit un jour un homme dans les montagnes, un chasseur solitaire accompagné de son chien qui lui inspire un poème qu'il fait publier dans un magazine dédié à l'art de la chasse. Ce texte semble passer inaperçu mais quelques mois plus tard le narrateur le narrateur reçoit un courrier mystérieux: un homme s'étant reconnu dans la poésie décide de confier au narrateur trois lettres de trois femmes différentes et dont il est le destinataire et le principal intéressé. Ces lettres ont été écrites respectivement par Midori, son épouse délaissée, Saïko, une maîtresse détruite par le péché qui la conduit au suicide et sa fille Shoko, habitée par la peine. L'homme a en effet été infidèle à son épouse avec le cousine et amie de celle-ci. Se présentent alors aux yeux du narrateur trois récits d'une même vie terriblement émouvants où la passion amoureuse s'associe irrémédiablement à la douleur la plus profonde.

Le fusil de chasse est écrit en 1949 par l'écrivain japonais Yasushi Inoué dont ce n'est que le second roman mais qui deviendra l'un de ses plus gros succès critiques et populaires. Yasushi Inoué sera d'ailleurs couronné l'année suivante du prestigieux prix littéraire japonais le Prix Akutagawa.
Ce bref roman épistolaire est composé de trois lettres, trois plaintes, de femmes tournant autour du même homme, ce mystérieux chasseur. Comme à la chasse, cet homme ne semble guère faire de distinction autre qu'entre une balle perdue et celle qui atteint sa cible. Sa femme, Midori, est la première touchée par mégarde, alors qu'il visait sa cousine et amie. Mais il réarme et touche enfin sa cible en vivant près de treize ans en cachette de sa femme avec Saïko. Mais ces deux relations vont nuire à toute la famille et toucher particulièrement la fille de Shaïko, dont la mère finit par se suicider. Ces trois lettres résument en quelque sorte la vie ratée de cet homme qui dans son malheur a fait succomber trois autres femmes. De lettre en lettre, le lecteur découvre les différents aspects de cette tragédie, souvent contradictoire dans l'interprétation, car comme souvent dans ce domaine où tout le monde voit l'autre à travers des fantasmes, la vérité est bien difficile à cerner. Le narrateur qui lit la première lettre croit tout comprendre, mais à la seconde il se rend compte que le tout était bien plus subtil que cela, avant de découvrir la dernière qui bousculera toutes ces certitudes obtenues.
L'histoire de ces liaisons, véritable tragédie amoureuse et source à la fois de passion, de rupture et de mort, est racontée dans un style à la fois glacé et brûlant, toujours concis et très poétique.

Le fusil de chasse de Yasushi Inoué est un immense classique de la littérature japonaise. Incontournable!

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Voir également:
- Le Sabre des Takeda (FûRinKaZan) - Yasushi Inoue (1953), présentation et extrait

17:57 Écrit par Marc dans Inoue, Yasushi | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : yasushi inoue, litterature japonaise, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 29 avril 2007

Le Sabre des Takeda (FûRinKaZan) - Yasushi Inoue - 1953

bibliotheca le sabre des takeda

XVIe siècle au Japon. Le pays est en chaos dû aux batailles incessantes entre seigneurs guerriers. La misère s’installe, les paysans deviennent soldats, puis vagabonds. Des dynasties entières disparaissent suite à l’une ou l’autre bataille. Aucune saison ne passe sans batailles sanglantes. La vie se fait dans un climat de violence où la force, la ruse et le courage ouvrent seuls les chemins du pouvoir. Cette période fût surtout marqué par le clan des Takeda, aidé par le génial stratège Yamamoto Kansuke, un nain borgne et boiteux mais un véritable prodige dans l’art de la guerre. Kansuke va vouer sa vie à son maître poussé par le rêve de voir un jour le Japon unifié sous l’autorité des Takeda. La bannière des Takeda se définissant par le terme FûRinKaZan qui traduit indique une armée rapide comme le vent () majestueuse comme la forêt (Rin), dévorante comme le Feu (Ka) et impassible comme la montagne (Zan). Fidèle à son maître et à sa concubine Yubu, qu’il idolâtre pour sa beauté et son caractère indomptable, Kansuke mourra cependant sans avoir vu se réaliser la vision qui soutient son existence.

Yasushi Inoue compte parmi le auteurs les plus prolifiques et les plus populaires du Japon de la seconde moitié du vingtième sècle. Ce sont surtout ses romans historiques, grandes et riches fresques héroïques, qui l’ont rendu célèbre, tel par exemple Le Combat de taureaux (Tōgyū, 1947), Le Fusil de chasse (Ryoju togyu, 1949), Le Loup bleu (Aoki Okami, 1960) ou Le Château de Yodo (Yodo-Dono nikki, 1960).

Dans Le Sabre des Takeda, véritable chef-d’oeuvre écrit en 1953, Yasushi Inoue fait du personnage légendaire de Yamamoto Kansuke son héros principal. L’écrivain y mêle faits historiques et fiction, violence et poésie pour retracer la vie de ce personnage haut en couleurs auprès des Takeda. Il réussit à entraîner le lecteur avec beaucoup d’enthousiasme derrière son héros disgracié de nature et mué malgré lui en guerrier de légende et cela au cœur des rouages militaires et diplomatiques d’une époque si féconde en prouesses héroïques en tous genres. Et c’est tout ce Japon médiéval qui reprend forme et vie dans cet superbe et fascinant récit historique.

Le Sabre des Takeda a fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques et théâtrales au Japon.

Le Sabre des Takeda est une magnifique fresque historique terriblement captivante où se mêle à plaisir la réalité historique à la fiction.

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Extrait :

CHAPITRE I

Nul ne connaissait les antécédents du rônin aux alentours de la trentaine répondant au nom d’Aoki Taizen. Cela faisait un an que l’homme avait échoué dans la ville massée autour du château de Sunpu où Imagawa Yoshimoto avait sa résidence, mais hors le fait qu’il avait été le vassal des Hôjô, avant que son manque de conduite ne le poussât à quelque bévue de taille qui le priva de son seigneur, personne n’en savait davantage sur son compte.

Les hommes de la maison Imagawa eux-mêmes, lorsqu’il leur arrivait de croiser Aoki Taizen, l’évitaient pour la plupart. L’individu possédait on ne sait quoi de déplaisant dans la tournure comme dans le faciès. Il avait le visage blême, qu’une cicatrice entaillait au milieu du front, les lèvres minces et l’épaule gauche de son grand corps se haussait légèrement lorsqu’il marchait.

A tout prendre, il était de traits réguliers mais la cruauté transparaissait dans son air et ses façons. Il était de première force aux armes. Impossible de dire de quel courant il était maître mais c’était un sabreur au trait rapide et meurtrier qui d’un coup d’un seul abattait sans faillir l’adversaire.

Au printemps avait eu lieu un tournoi sur la grandplace du château, auquel les rônins avaient été autorisés à prendre part officieusement, et la dextérité de Taizen s’y était montrée loin au-dessus du lot.

Personne n’avait pu le surpasser. C’était plus d’une dizaine de bushis convaincus de leur prouesse qui avaient été terrassés à la première charge ou presque.

Tous avaient été projetés à la renverse, la poitrine percutée de bas en haut par un coup de sabre en bois.

L’un avait craché le sang et tous les autres autant qu’ils étaient avaient essuyé des blessures plus ou moins importantes. La renommée du rônin Aoki Taizen avait pris dès lors une assez grande ampleur mais aucun ordre d’emploi à leur service n’était venu des Imagawa.

Car tout habile qu’il était, il émanait de l’homme quelque chose qui inspirait vaguement méfiance et faisait le vide autour de lui.

Ce jour-là, Aoki Taizen quitta à la nuit tombante la résidence de bushis du quartier réservé à la classe guerrière, où il avait pris pension. Alors qu’il passait l’entrée, un valet lui adressa quelques mots, auxquels il ne répondit pas, comme à l’ordinaire. Le serviteur lui avait annoncé le retour du maître de maison, mais Aoki avait-il entendu ou non, en tout cas il prit une démarche maussade pour se diriger à pas lents vers le portillon en bois de derrière. Il se pouvait bien que les paroles du valet lui fussent tombées dans l’oreille et qu’il se dérobât ainsi à la rencontre de son hôte.

Environ une heure plus tard, il allait toujours du même pas boudeur le long de l’Abe, mais ne tarda pas à en descendre la berge à l’endroit où la rivière infléchit largement son cours et, dépassant les arrières de deux ou trois fermes, il pénétra dans un temple à moitié en ruines accoté à un fourré de bambous.

- Y a du monde ? appela-t-il à voix basse depuis le sol planchéié à l’entrée.

N’obtenant pas de réponse, il ouvrit sans plus de façons le portail de bois et passa dans une étroite cour intérieure. Plantée de buissons, les dalles de pierre y étaient semées pêle-mêle.

- Y a du monde ? lança-t-il à nouveau. Ayant perçu une présence à l’intérieur de la pièce, il s’assit sur le bord de la galerie extérieure.

- Qui est là ? fit une voix grave et un peu rauque.

- C’est Aoki Taizen, répondit-il avec arrogance.

Du dedans, nulle réponse ne salua ces mots.

- C’est Aoki Taizen ! répéta-t-il. Ses yeux restaient fixés sur les buissons du jardin resplendissant au soleil dont la lumière s’était parée depuis deux ou trois jours d’un éclat glacé.

Un petit bruit sec résonna près de lui. C’était une pièce ovale tombée à côté de l’endroit où il était assis.

Il s’en saisit et lui accorda un bref coup d’oeil. La face en était ornée de mailles comme celles d’une natte de jonc tressé, le dessous frappé d’un motif de paulownia au sein duquel on pouvait lire « Suruga ».

- Une seule ?

Aoki Taizen émit un ricanement nasillard.

- Espèce de charlatan ! jeta-t-il haineusement. Tu la bailles belle avec tes pérégrinations de samouraï errant. Ça vous aurait voyagé par monts et par vaux, observé les moeurs et les coutumes de chaque province, étudié la topographie de leurs défenses, ça serait versé en géographie !

A la suite de quoi Taizen s’esclaffa sur un ton infiniment plus bas que celui sur lequel il avait prononcé ces mots. C’était un rire désagréable où le mépris avait libre cours. Il s’exprimait rarement à l’ordinaire et passait pour un silencieux.

Mais ici, il était le seul à ouvrir la bouche.

- Sale charlatan ! Ça se permet de causer de principes stratégiques. Et sur la manière de prendre un château et de déployer ses positions, ça vous possède les arcanes de l’art militaire. Et en prime, au sabre, on est rompu au style « gyôryû » ! Ce serait me faire bien du plaisir que de me montrer tes dons à ce fameux gyôryû (1). Quand tu veux, Aoki Taizen est là pour te recevoir.

De l’intérieur, toujours aucune réponse. Alors, comme devenu furieux, il articula :

- Craches-en une autre, de pièce ! T’as pas plus d’attaches que moi et parce que tu roules ton monde, t’as le gousset rudement mieux garni en comparaison. Sors-en une autre !

Sans doute lancée par la fente des shôji (2) entrouverts, une nouvelle pièce ovale chuta sur la galerie avec un faible bruit.

- C’est toujours ça. Je t’accorde une rallonge de dix jours, avant d’arracher ton masque d’aigrefin.

Aoki Taizen se leva.

- Aujourd’hui je suis pressé. Ce soir, il faut que je rencontre un Grand Vassal des Takeda du pays de Kai pour négocier ma vente. Le château de Sunpu, j’en ai ma claque.

Son ultime sarcasme décoché, Aoki Taizen avait fait deux ou trois pas lorsque :

- Attends ! fit une voix enrouée.

- Tu me veux quelque chose ?

- Tu as dit un Grand Vassal des Takeda. Qui ?

- On refuserait pas un bon seigneur, hein ? Itagaki quelque chose, général de samouraï. Je sais pas son nom personnel.

Puis, ayant laissé s’écouler un certain temps de silence :

- Tu crois pouvoir conclure facilement ton emploi ? fit la voix enrouée.

- J’en sais fichtre rien, je vais tenter ma chance, c’est tout.

Ce fut après qu’Aoki Taizen eut fait deux ou trois nouveaux pas. Les cloisons s’ouvrirent : celui qui en sortit comme s’il rampait sur les genoux était de taille incroyablement basse. Sa mine, sa tournure, tout chez lui s’écartait de la normale.

- C’est pour quoi ?

Aoki Taizen se retourna.

- Je m’en vais éclairer ta lanterne… Tu m’écoutes ? Ton Itagaki, il doit s’agir d’Itagaki Nobukata. Les Itagaki sont depuis des générations parmi les plus puissants vassaux apparentés au clan Takeda. A cette heure, Amari Torayasu et Itagaki Nobukata remplissent les deux plus hautes fonctions au sein même des Grands Vassaux de la maison Takeda. Ça n’est pas le genre d’homme à se prêter le nez en l’air aux marchandages d’un simple rônin. Il n’y a qu’une seule manière de s’y prendre. Tu m’entends bien, cet Itagaki Nobukata, tu l’assailles !

- L’assaillir ? Je l’assaille et ça m’avance à quoi !

- Ça coule de source. Tu l’assailles et moi, je le tire du danger.

Aoki Taizen ne réussit pas immédiatement à saisir le sens de ces paroles. Là-dessus, l’homuncule maître de la maison reprit :

- De cette façon se créera un lien entre Itagaki Nobukata et moi. Parce qu’il n’est de plus grande obligation à faire à un homme que de lui sauver la vie, et que je souhaite moi aussi entrer au service des Takeda.

Lorsque je serai pour en faire partie, je te recommanderai avec moi.

- Du théâtre ?

Aoki Taizen expulsa un brutal jet de salive avant de fixer son vis-à-vis.

- Oui mais à part celui-ci, je ne vois pas de moyen plus sûr de gagner son emploi.

- Sale aigrefin !

- Si ça te déplaît, tu n’as qu’à t’en aller.

Aoki Taizen réfléchit un instant, mais bientôt il rebroussa chemin vers la galerie extérieure :

- Tu t’es montré sous ton vrai jour, le borgne !

Le regard du personnage agenouillé avec une correction exemplaire sur la galerie était effectivement bigle. On ne savait ce qu’il regardait.

Une fois Taizen revenu vers la galerie, son occupant se mit debout en s’y appuyant de la main droite. Le majeur manquait à celle-ci. Il fut bientôt droit sur ses pieds mais sa taille était effroyablement courte. Elle ne dépassait sûrement pas les trois coudées. Le nain rentra dans le zashiki (3).

Aoki Taizen ricana avec la dernière impudence.

Toutefois, l’individu qui avait disparu dans le zashiki ne rit pas, lui. Dans la faible obscurité de la pièce, il gardait imperturbablement le visage tourné vers les chrysanthèmes rouges du jardin. Mais Taizen ne put trancher avec certitude sur l’endroit qu’il fixait.

- Attaquer un type sans l’abîmer, c’est un brin délicat, foi d’Aoki Taizen, c’est bien la première fois, lança-t-il, mais l’homme de la pièce, comme tout à l’heure, ne desserrait plus la bouche.

- Cause donc ! Tu vas donc pas l’ouvrir, Yamamoto Kansuke ! rugit Taizen, en proie à la fureur. Son visage blafard se crispa subitement.

- Tu peux l’endommager un soupçon mais ne va surtout pas le tuer. Ce serait perdre le fonds avec le revenu !

De la pièce résonna posément la voix enrouée.

Aoki Taizen avait Yamamoto Kansuke en horreur. Il l’avait vu pour la première fois un semestre plus tôt environ et le haïssait depuis. Etait-ce de l’incompatibilité entre eux, dès qu’il avait perçu la voix de cet homme, il avait été pris du désir irrésistible de le persécuter tant et plus, à lui faire passer jusqu’à l’envie de se plaindre. Aussi les visites de Taizen au logement de Yamamoto Kansuke avaient-elles bien pour but de lui soutirer de l’argent mais plus fortement encore étaientelles mues par son besoin ardent de l’invectiver.

Le nom du rônin Yamamoto Kansuke avait acquis une très large notoriété dans le fief du clan Imagawa, de Suruga à Mikawa en passant par Tôtomi. Rônin d’Ushikubo en pays de Mikawa, il était venu à Sunpu il y a sept ans. Durant ces sept années, il avait maintes fois sollicité du service auprès des Imagawa, mais à quoi cela tenait-il, sa demande n’était toujours pas acceptée et pour l’heure, il bénéficiait de la protection d’un Intendant de la maison Imagawa, Iohara Tadatane, et vivait dans l’oisiveté. Si Iohara Tadatane assurait depuis de si longues années à Kansuke le vivre et le couvert, c’était parce qu’ils étaient parents, prétendait la rumeur. Jamais sinon un Intendant tel que Tadatane ne se serait soucié d’un guerrier que les Imagawa se refusaient à employer, preuve qu’ils n’estimaient ni son caractère ni sa compétence. Les on-dit le vantaient pour une fine lame du style gyôryû, à laquelle nul parmi les vassaux Imagawa n’osait se frotter. Toutefois, personne ne l’avait réellement vu le sabre à la main, ni entendu récit de bataille à laquelle il ait pris part ou qu’il ait jamais versé le sang. Vraisemblablement, son aspect hors du commun devait dans l’ombre jouer une assez grande part dans les bruits qui le tenaient pour un maître escrimeur de l’école gyôryû.

D’une taille inférieure à trois coudées, la peau noire, l’oeil gâché, il était de surcroît boiteux. Il avait perdu le majeur de la main droite. Il frisait déjà bien la cinquantaine.

On aurait pu compter les fois dans l’année qu’il lui arrivait de quitter son logis pour déambuler au pied du château, et à ces rares occasions, les gamins se retournaient sur lui mais jamais aucun adulte. Affreuses, sa figure et sa silhouette alliaient une sorte de menace lugubre à une affligeante misère. Les mômes eux-mêmes ne faisaient que se retourner, la peur devait l’emporter car aucun ne lui emboîtait le pas.

Il passait pour avoir parcouru en tous sens chaque province du pays depuis l’âge de vingt ans, vécu d’innombrables années en campagne, pour être ferré sur l’art militaire ancien et nouveau, et expert à investir un château ou une position. Malgré cela, il restait privé d’attaches depuis sept ans sans parvenir à concrétiser son ambition de servir le clan Imagawa, ce qui paradoxalement contribuait plutôt à grandir sa gloire. Il fallait qu’il y ait en ville, parmi l’entourage immédiat du Seigneur Yoshimoto, quelque envieux de sa sagacité, de son expérience et de son talent, usant de son pouvoir pour contrecarrer avec acharnement l’emploi du rônin, allait-on répéter généralement. Ces dernières années, il s’était même trouvé des langues pour affirmer que le gêneur et le protecteur du guerrier, Iohara Tadatane, ne faisaient qu’un.

Quoi qu’il en fût, ceux qui rendaient visite à Yamamoto Kansuke en cachette n’étaient pas rares, même au sein des vassaux Imagawa, et le soir, sa demeure prenait tout l’air, disait-on, d’un cours d’enseignement libre.

Seul Aoki Taizen n’accordait en bloc aucun crédit aux bruits qui couraient sur Yamamoto Kansuke. Un charlatan ! Il en était convaincu. Ce n’était pas qu’Aoki Taizen, à l’examen de chacun des éléments qui formaient la notoriété de Yamamoto Kansuke, y portât un regard soupçonneux. S’il ne se fiait pas à Yamamoto, c’était par pure intuition. Il ne parvenait absolument pas à se l’imaginer debout le sabre à la main. Lorsqu’il s’y efforçait malgré tout, la scène était rien moins que fringante mais au contraire cocasse à l’extrême.

La première rencontre d’Aoki Taizen avec Yamamoto Kansuke remontait à un semestre environ et depuis l’instant même où il l’avait vu, il se méfiait de l’individu.

Une fine lame ne saurait ressembler à ça, s’était-il dit. Et il avait fortement souhaité se battre avec lui pour démasquer l’imposteur. Il avait bien essayé à plusieurs reprises de lui faire empoigner son sabre, mais l’autre s’était rigoureusement refusé à lui donner gain de cause. A chaque fois, il noyait adroitement le poisson et lui filait entre les doigts.

Taizen, de temps à autre, comme si la mémoire lui revenait, s’en allait voir Yamamoto pour vomir un flot d’insultes. Kansuke se taisait en dépit de tout.

Pour Aoki Taizen, son mépris et sa haine envers Kansuke étaient devenus à la longue comme l’unique raison d’être de sa vie d’errance, insipide et misérable.

Comme il n’entendait rien lui-même à l’art de la guerre ou à l’état des diverses provinces, il n’était pas en mesure de porter un jugement en la matière, mais pensait qu’il en allait sûrement comme de la maîtrise du sabre. Pas un homme, pas le moindre soldat de pied, et ça gagnerait des positions, ça prendrait des châteaux ! Ses voyages à travers tout le pays, ça aussi, c’était louche. Une fois, il l’avait interrogé sur la terre et les moeurs des environs d’Odawara où il était né, mais Kansuke n’avait pas pipé mot. On ne pouvait que conclure qu’il n’en savait rien du tout.

Aoki Taizen se sentait très satisfait qu’aujourd’hui, Yamamoto Kansuke lui ait inopinément montré son vrai visage de fripouille. Taizen, contrairement à son habitude, allait à pas rapides sur la berge de l’Abe.

L’agression d’Itagaki Nobukata, même s’il ne s’agissait que d’une scène à jouer, avait réussi à écarter de lui un ennui qui datait de loin. Fripouille ! Tu trompes habilement tout le monde, moi seul, tu ne m’auras pas dupé !

Sur un côté du chemin qu’il longeait, c’était la rive caillouteuse de l’Abe, l’autre s’abaissait d’un cran, où s’étendaient des champs incultes. Il n’y aura sans doute pas de riz cette année ! Cette pensée assombrit soudainement le coeur du rônin. Dès qu’il était question du riz, le problème était vital. Déjà que d’année en année les paysans abandonnaient leur terre pour se faire vagabonds et que les bras étaient de moins en moins nombreux à cultiver les rizières, et voilà qu’au début de ce mois, une pluie diluvienne n’avait cessé de tomber durant une dizaine de jours. A l’est de Kyôto, il y avait partout de terribles dégâts dus aux inondations. Dans la région, on ne comptait plus les maisons emportées le long de cette Abe. Même les rizières avaient glissé, et chevaux et boeufs eux aussi avaient coulé vers la mer. Et l’an passé aussi, la neuvième de l’ère Tenbun (1540), on avait vu au printemps et à l’entrée de l’automne, juste un peu plus tard que cette année-ci, pluies et tempêtes.

Année après année, les désagréments se succédaient.

Pourquoi pas prendre du service en pays de Kai ? se disait-il. Ce sera peut-être un peu mieux là-bas. La perspective de servir avec Yamamoto Kansuke est déprimante mais même un estropié pareil, plutôt que s’en aller seul en terre inconnue, ça peut être de quelque soutien.

Mais il ne me revient pas, ce type ! Aoki Taizen s’arrêta net. Il se dit que, décidément, il l’avait en horreur.

Il faisait à tout le monde l’effet d’un sale bonhomme, mais lui n’éprouvait d’aversion que pour Yamamoto Kansuke et lui seul. Enfant, il lui était arrivé dans les champs d’ignames d’écraser des chenilles à l’aide d’une pierre puis d’en frotter le sol : c’était le seul genre de traitement qui aurait pu apaiser ce qu’il ressentait envers le rônin infirme et de fameuse réputation.

C’était le début de la huitième lune. Il n’y avait pas de vent mais l’air rafraîchi du soir était glacial. La présence de l’automne devenait palpable.

Non loin de la résidence des Imagawa étaient réparties les demeures de ses samouraïs, comme en cercle autour d’elle, puis celles-ci une fois épuisées, une pente longue et sans vigueur menait à la ville basse. L’endroit était relativement passant le jour, mais les allées et venues y cessaient complètement à partir du coucher du soleil. Des groupes de voleurs qui, la nuit, pillaient par bandes organisées traversaient parfois le chemin au pas de course mais c’était tout. Des deux côtés de la route, les échoppes gardaient les portes de leurs devantures hermétiquement closes.

Aoki Taizen se tenait debout auprès du micocoulier géant planté à mi-côte, depuis une demi-heure déjà. Il attendait que le Grand Vassal des Takeda, Itagaki Nobukata passe par là. Itagaki, venu présenter ses devoirs et s’enquérir de Nobutora, le précédent chef suprême des Takeda - chassé de Kai il y a quatre ou cinq ans par son fils Harunobu et l’hôte maintenant du clan Imagawa – , était supposé, la nuit venue, regagner le toit de Shinonome Hanjirô, maintenu en détachement auprès de Nobutora par Takeda. Aoki Taizen projetait de l’assaillir sur le chemin du retour.

Il n’avait pas vu Yamamoto Kansuke aujourd’hui.

Mais le lieu sur lequel ils s’étaient entendus ne faisait pas de doute, c’était bien sous cet immense micocoulier de la pente. Dès qu’il apercevrait Itagaki, il surgirait sans crier gare du bas-côté et passerait à l’attaque. Si l’homme était accompagné, quel que soit leur nombre, il les pourfendrait sans quartier. Là-dessus, Yamamoto Kansuke ferait son entrée. Il échangerait deux ou trois passes d’armes avec lui puis, choisissant son moment, il n’aurait plus qu’à s’enfuir dans les bois qui bordaient la route. C’était tout le travail qu’il avait à accomplir.

Aoki Taizen balaya du regard l’obscurité environnante. Pour sombre qu’elle fût, la nuit n’était pas d’un noir de laque. Une faible luminosité flottait en son sein.

Quelque part dans cet espace noir, pas très loin, ce fichu nain devait être en train de l’épier de son regard tors.

Taizen avait de plus en plus de mal à résister à la torture d’un mutisme prolongé.

- Hé, le bancroche ! Kansuke ! appela-t-il à voix basse. Il tendit l’oreille mais il n’y eut bien sûr aucune réponse. Dépité, il claqua de la langue puis s’accroupit sur le sol.

Une autre heure s’écoula. Les ténèbres qui l’entouraient s’étaient mises depuis un moment à nourrir en lui des germes féroces. Pillard ou chien errant, ça m’est égal ! Y aura donc rien pour passer ici, que je le coupe en deux !

Au même instant, il saisit un furtif bruit de pas se rapprochant depuis le sommet de la côte. Ce n’était pas celui d’un homme seul. Regardant ceux qui s’étaient approchés, ils lui parurent au nombre de trois.

- Saeki Mondo!

Taizen, sans changer de place, apostropha subitement la troupe qui était sur le point de le dépasser. Le nom dont il s’était servi était évidemment une pure invention trouvée sur le moment. Aussitôt, les pas des arrivants cessèrent net.

- Ce n’est pas Saeki qui passe ici. Il doit y avoir erreur sur la personne, fit l’un.

- La malice est cousue de fil blanc. Inutile de dissimuler ! J’ai fait ce long chemin exprès pour avoir l’aumône de ta vie !

- A quoi servirait de mentir ? demanda l’autre, mais Aoki Taizen sortit sa lame du fourreau à brûlepourpoint.

Son adversaire réagit instantanément par un bond en arrière.

- Attends ! La méprise est d’un extrême embarras.

Je suis vassal des Takeda de Kai et me nomme Itagaki.

Imposante, la voix différait de la précédente. Ainsi c’est bien Itagaki, pensa Taizen.

- Itagaki ou pas, je veux pas le savoir, renonce à la vie ! vociféra-t-il.

- Détrousseur !

Accompagnant ce cri, on tira le sabre en face. Les lames au clair devant Aoki étaient au nombre de deux.

Légèrement en retrait, la voix imposante résonna de nouveau.

- Ne vous faites pas blesser ! Débarrassez-vous-en avec prudence !

Dès que Taizen comprit que les deux hommes dressés devant lui n’étaient pas Itagaki, il bondit comme l’éclair et trancha net l’épaule de l’un. Un hurlement de douleur retentit. Il recula d’abord d’un bond puis, s’élançant en une deuxième attaque, faucha la jambe de l’autre. Il y eut un nouveau hurlement.

Cela prit un instant. Puis ce fut au tour d’Itagaki de se précipiter sans un mot pour le fendre. Le temps de ferrailler deux ou trois fois et le souffle rauque de son adversaire fut perceptible à l’oreille de Taizen.

- C’est… c’est une méprise. Je suis Itagaki Nobukata et vassal de Takeda, fit-on.

Taizen, lui, restait coi.

- Ou bien n’es-tu qu’un malandrin ?

Taizen, tout en s’en rapprochant lentement mais sûrement, réfléchissait à la façon d’accommoder un client qu’il ne fallait pas tailler en deux.

Au même moment, l’adversaire fondit le premier en avant. Il était comme de raison d’un bras plus sûr que les compères de tout à l’heure. Taizen bondit jusqu’à lui et lui saisissant la main droite, le repoussa pied à pied au bord du chemin.

- Qui va là ?

Soudain, la lumière d’une lanterne éclaira latéralement le visage de Taizen.

Celui-ci s’aperçut alors qu’il tenait son adversaire acculé contre un mur de pisé.

Présenté comme Grand Vassal, il avait cru qu’il s’agissait d’un vieillard mais l’homme était jeune contre toute attente. C’était un bushi dans la force de l’âge.

- J’ai croisé un détrousseur, qui me donne maille à partir, fit-il d’une voix pleine de hâte.

- Je viens à votre secours !

Pas de doute, c’était la voix de Yamamoto Kansuke.

Aoki Taizen lâcha la main d’Itagaki et lestement, se replia d’un saut sur ses arrières. Eh bien, nous voilà partis pour la scène du duel, se dit-il.

A l’instant même, le souffle d’un sabre furieusement brandi le cingla de plein fouet. Une exclamation de surprise lui échappa et tandis qu’il se reculait vivement, il buta comme sur une pierre et s’affala à la renverse.

Un second trait puis un troisième s’abattirent sans merci. Ça n’était plus du théâtre. Une sauvage tension, décidée à le tuer pour de vrai, le recouvrit de ses rets.

Ça n’est pas ce qui était d’accord ! Taizen, roulant sur lui-même le long du chemin pentu, se remit sur ses pieds au prix d’un immense effort. Il semblait qu’il avait eu le front coupé entre-temps car un flot de sang lui envahit les yeux.

Mais il n’avait pas le loisir de les essuyer de la main.

- Kansuke ! jeta-t-il seulement, avant de sauter dans les fourrés à sa droite. Si c’était de la comédie, la chasse menée par Kansuke devait s’arrêter là.

Lorsqu’il se retourna, le sabre de l’autre le poursuivait.

Et l’arme, c’était clair, était d’une ténacité à ne pas s’éloigner d’un pouce où qu’il aille.

- T’es devenu fou ! hurla Aoki Taizen.

- J’ai toute ma tête.

La voix était horriblement basse. A la suite de quoi :

- Je te tue ! fit Kansuke.

- Viens-y ! cria Aoki Taizen, mesurant le revirement complet de la situation.

L’autre en avait vraiment après sa vie. Il lui fallait donc le tuer lui aussi.

Décuplée à l’infini, sa haine envers l’infirme lui submergea le coeur.

Cependant, pour la première fois de son existence, Aoki Taizen éprouvait quelque chose qui ressemblait à la frayeur. La pointe de la lame adverse était immobile à une hauteur étonnamment faible. Le nain tenait sa garde si bas que la pointe de son sabre frôlait presque le sol. Et puis il y avait ce regard bigle ; à l’imaginer indéfectiblement rivé sur lui, Aoki Taizen se trouvait aussi incapable de s’esquiver que de prendre les devants.

Pouce après pouce, l’écart entre eux se réduisait.

Aoki Taizen se sentait absolument privé de ressources.

A peine le sabre de l’autre lui parut-il étinceler qu’il eut l’épaule tranchée. Ce fut ensuite le poignet droit, et en terce, la jambe qu’il eut de tailladés.

- Attends ! Attends je te prie ! s’écria-t-il désespérément.

Mais c’était comme s’il s’époumonait à l’intention d’un mur. Quoi qu’il hurlât, la pointe de la lame de l’autre ne montrait pas la moindre rémission.

Il eut l’impression que le corps de Yamamoto Kansuke grandissait progressivement tandis que sa haute taille à lui rapetissait peu à peu et allait s’enlaidissant.

De fait, un seul de ses yeux désormais remplissait sa fonction. Il traînait la jambe.

- Ordure !

Ce fut le cri de l’agonie. Il fut taillé de part en part depuis l’épaule.

(1) Soit le courant de la « pratique ascétique », invention probable de l’auteur.
(2) Cloison coulissante composée d’un treillis de bois recouvert de papier.
(3) Pièce à la japonaise pourvue d’une alcôve destinée à accueillir un objet d’art ou une composition florale, où sont reçus les visiteurs.

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Voir également:
- Le fusil de chasse (Ryoju) - Yasushi Inoué (1949), présentation