mercredi, 14 mai 2008

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni (Waqâ'i' hârat al-Za'farânî) - Gamal Ghitany - 1976

bibliotheca la mysterieuse affaire de l impasse zaafarani

L’impasse Zaafarâni d’un quartier populaire du Caire vit un peu recluse sur elle-même. Tous ses habitants se connaissent, se lient, s’apprécient, mais aussi s’épient, se jalousent, se disputent… bref tout le monde vit parfaitement ensemble, un peu comme partout, jusqu’au jour où l’impasse est frappée d’un mal étrange. En effet un jour tous les hommes se retrouvent sexuellement impuissants. Dans la semaine qui suit ils se font tous convoquer chez un énigmatique cheik qui proclame être responsable de cette épidémie, et ainsi, force les habitants à vivre selon les règles qu’il établira au jour le jour. Et il ambitionne d’étendre peu à peu l’influence de son sort dans le monde entier faisant des habitants de l’impasse les premiers d’une nouvelle doctrine qui marquera à jamais le monde entier. Les ménages se brisent et les relations entre les différents riverains deviennent de plus en plus tendues rendant la vie de ses habitants totalement impossible. A tout moment la ruelle s’enflamme pour des querelles ridicules. Et les femmes, de plus en plus désespérées, n'ont de cesse de démasquer le seul qui, aux dires du mystique, aurait été épargné. Osta Abdou le taxi, Takarli le proxénète, Tête-de-Radis le riche commerçant marié à la trop jeune et trop belle Farîda, Hassan Anwar le fonctionnaire envieux, le séduisant Atef ou le misérable Oweiss, débarqué à pied de son village du Saïd, sont désormais soumis à la même honte. Et dès lors Oumm Soheir, sett Bothaïna et les commères tiennent la dragée haute aux hommes, dont la supériorité ne tenait finalement que par leur virilité.

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni du romancier et nouvelliste égyptien Gamal Ghitany est un magnifique récit décrivant le microcosme d’une ruelle du Caire en proie à une immense catastrophe. Le roman fait évidemment penser à L’Impasse des deux Palais ((Bayn al-Qasrayn, 1956) de Naguib Mahfouz où tout se passe également dans une même ruelle. Mais Gamal Ghitany donne moins dans la poésie mais plutôt dans la farce et la satire sociale. De plus il laisse de côté la structure traditionnelle du roman pour fournir un texte qui assemble plus une multitude de rapport et d’écrits sur le sujet, dont des faux rapports de police, des dépêches d’agences de presse, extraits de memorandums. Et cela pour nous montrer une société opprimée par la collectivité et dans laquelle l’individu refoulé se trouve de plus en plus dépossédé de son propre destin. Ghitanyh illustre aussi cette Egypte des années 70 qui venait de perdre un Nasser au profit d’un Sadate plus capitaliste, et qui a vu les inégalités se creuser au sein de la population au profit d’un extrémisme religieux aussi farfelu que dangereux, illustré par le personnage du cheik.
Le tout est écrit dans une grande virtuosité de style et passionnera le lecteur d’un bout à l’autre, que ce soit par sa grande originalité, son humour, ses multiples personnages très réussis ou par son propos plus social.

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Extrait :

1

Ce samedi-là, premier jour de ce mois béni de chaabâne1, après avoir accompli la prière du soir à la mosquée al-Hussein, et assisté à la cérémonie religieuse organisée par la radiodiffusion à cette occasion, osta2 Abdou Morâd trancha un dilemme qui l’avait longuement tourmenté. Il se dirigea d’un pas rapide vers la chambre du cheikh Ateyya, sise au rez-de-chaussée du numéro 7, impasse Zaafarâni.

Osta Abdou exerce la profession de conducteur à la Compagnie des transports publics de la ville du Caire. Avant cela, il a travaillé comme chauffeur sur diverses voitures de location et, à ce titre, a occupé les emplois suivants :

a) En 1949, après sa démobilisation au lendemain de la guerre de Palestine, il conduit un taxi sur la liaison Le Caire-Alexandrie. Il s’agit d’une Ford modèle 1949, pouvant emmener sept passagers, qui appartient à un négociant en jute de Khoronfich répondant au nom de Hâgg1 Aboulyazîd. A la suite d’un différend avec ce dernier, Abdou perd son emploi.

b) Après trois mois d’inactivité, il reprend une place de chauffeur et conduit un taxi urbain opérant sur Le Caire ; dix années durant, il entretient de bons rapports avec le propriétaire du taxi, un généreux Hâgg à la tête d’une entreprise de plomberie. Celui-ci aime à évoquer comment la vie lui a souri, comment il a quitté son village du fin fond de la Haute-Egypte et parcouru la route à pied jusqu’au Caire. Dieu l’a comblé au point qu’il est devenu l’un des rares à assurer la commercialisation et l’installation d’éviers, baignoires et autres sanitaires. Il a alors pu acquérir un camion, ainsi que plusieurs voitures de location.

Osta Abdou apprécie cet emploi qui lui permet de rencontrer une multitude de gens différents et de bavarder avec eux. Il leur raconte souvent ses souvenirs de guerre, la dure bataille qu’il a dû livrer contre les juifs, dans une localité palestinienne appelée Majdal, et dont il a hérité une blessure au-dessous du genou. Il évoque ses sensations au moment où un débris de projectile lui a transpercé la peau, comment il a cru mourir, sa surprise de sentir ses membres lui répondre, son étonnement en reprenant connaissance. Une seule fois, il accepte de montrer sa blessure, lorsque deux jeunes gens qu’il transporte depuis Masr el-Guedida jusqu’à Saqiet Makki montrent de l’intérêt pour son histoire. Ils sympathisent rapidement, au point que l’un d’eux monte s’asseoir à côté de lui à l’avant du taxi ; cette marque d’égard lui fait grand plaisir.

c) En 1957, osta Abdou se fait embaucher par une des compagnies nationales d’autobus. Il est affecté à une ligne reliant midân1 el-Sakakîni à la Citadelle. Il ne rompt pas pour autant avec le métier de taxi avec lequel il renoue parfois à la fin de sa journée officielle.

Il ne sait plus exactement dans quelles circonstances il a rencontré sa future épouse setth Bothaïna, mais les riverains de l’impasse Zaafarâni avancent pour un fait établi qu’il l’a connue grâce au taxi. En prononçant ces mots, les commères baissent la voix et esquissent une moue de dégoût : "Donc, nulle famille à laquelle il se soit déclaré…" Elles évoquent aussi un autre aspect du passé de sett Bothaïna, à savoir le métier de danseuse qu’elle a exercé durant la Seconde Guerre mondiale, amassant ainsi une énorme fortune, évaluée à quelque quatre cents livres. C’est d’ailleurs cela qui a incité osta Abdou à l’épouser ; au moment du mariage, elle a pourvu elle-même à toute la garde-robe de son futur époux : un complet trois pièces, trois pantalons, cinq chemises, plusieurs paires de chaussettes et même des sous-vêtements. Certains – peu nombreux il est vrai – soutiennent qu’il l’a épousée avant la guerre de Palestine et répudiée à son retour, de sorte qu’il vivrait aujourd’hui avec elle dans le péché. Il est impossible qu’il l’ait répudiée, rétorquent d’autres, pour la bonne raison que selon leur contrat de mariage, c’est elle qui dispose du droit de répudiation.

Il n’est pas rare qu’elle le frappe, d’ailleurs on voit bien qu’elle le terrorise, il suffit de l’observer lorsqu’il rentre de son travail à la mi-journée, marchant la tête basse, d’un pas mesuré et silencieux, sans lever les yeux, comme s’il voulait traverser l’impasse sans se faire remarquer. Sur son chemin, il est quelquefois pris à partie par les gosses du quartier qui le poursuivent de leurs cris ou lui tirent la langue ; il ne les rabroue même pas, ne sollicite pas l’aide des autres riverains, jamais il n’a dénoncé l’un des garnements à ses parents.

En ce soir du premier chaabâne, osta Abdou ne rentra pas chez lui, poursuivant son chemin dans la ruelle, qui était en fait un cul-de-sac. Au fond de celle-ci, au numéro 7, se dressait un bâtiment dont l’escalier abritait le réduit occupé par le cheikh Ateyya. Osta Abdou pénétra dans la pièce, s’accroupit devant le cheikh dont la tête touchait presque le plafond voûté. Après avoir égrené le chapelet enroulé autour de son cou, le vieil homme lui demanda le motif – Dieu fasse qu’il s’agisse d’un bon présage – de sa visite.

Osta Abdou se mit à parler précipitamment, sans fioritures – comme le lui avait conseillé Bothaïna. Il expliqua que sa vie conjugale était en danger, qu’une catastrophe menaçait son foyer, qu’il ne savait plus que faire : depuis une semaine, il n’était plus en mesure de remplir ses devoirs conjugaux. Au moment d’épouser sa femme, avant que l’acte de mariage fût signé, elle l’avait interrogé : "Seras-tu en mesure d’arroser la terre chaque jour ?" Il avait hoché la tête en signe d’acquiescement, mais cela n’avait pas suffi à rassurer la future épouse, qui avait multiplié les questions pour éprouver sa sincérité. Durant toutes les années écoulées depuis lors, il ne l’avait délaissée que lorsqu’elle avait ses menstrues. Il suffisait qu’il laisse passer un seul jour sans l’honorer pour qu’elle tombe malade et se trouve prise de nausées.

Une semaine entière de privation représentait une épreuve terrible, d’ailleurs son état ne s’améliorait pas et son angoisse grandissait, au point qu’il hésitait longuement avant de se résoudre à rentrer à la maison. Il craignait qu’elle ne succombe à quelque tentation charnelle tant son tempérament était chaud, elle ne pourrait pas tenir encore bien longtemps. Il avait tenté des remèdes traditionnels, se procurant des herbes auprès de Hamzâoui l’herboriste, et avait même sollicité les conseils d’un vieux chauffeur de taxi qui avait roulé sa bosse dans le monde entier.

Les yeux du cheikh Ateyya s’allumèrent dans l’obscurité. Osta Abdou perçut comme un bruit de cartes battues, de chiffres marmonnés, d’invocations murmurées par une voix fluette ; il n’osait pas lever les yeux, mais le cheikh lui semblait de toute façon insensible à sa présence, tandis que se poursuivait l’énigmatique battage de cartes. D’une voix cassée par le désespoir, il soupira que s’il ne guérissait pas, elle n’hésiterait pas à le chasser de la maison. Après un moment de silence, le cheikh dit : "Reviens me voir ce vendredi, mais sois là avant le lever du soleil."

2

Sayyed effendi1 Takarli est fonctionnaire à la direction générale des Consignations ; on le voit souvent rentrer dans l’impasse en compagnie de messieurs bien mis, arborant d’élégantes lunettes, leurs chemises ornées de boutons de manchettes, leurs chaussures impeccablement cirées. On les aperçoit parfois munis de luxueuses serviettes noires dont le prix atteindrait, si l’on en croit certains riverains de Zaafarâni, vingt livres pièce. Leur apparition suscite de multiples interrogations : S’agit-il de membres de sa famille ? De relations influentes ? Il est clair que certains d’entre eux occupent des postes haut placés au sein de ministères ou d’administrations influentes, et les relations que Takarli entretient avec eux ont grandement facilité la vie des riverains.

Il n’a pas déçu les attentes de sett Waguîda lorsqu’elle lui a demandé d’intercéder en faveur de son fils Ismaïl. Celui-ci venait d’achever ses études primaires, et sa mère désirait le faire admettre dans un centre de formation professionnelle, afin qu’à l’issue d’un court stage, il sorte pourvu d’un métier et épargne à sa famille des dépenses ruineuses.

Il aide aussi les riverains à surmonter leurs soucis quotidiens ; lorsque la bouche d’égout déborde sous la pression des eaux usées, il passe un coup de téléphone, ce qui provoque aussitôt l’arrivée en nombre d’employés municipaux qui s’activent pour réparer les dommages et restituer à l’impasse toute sa propreté.

Quand Aleyya, la fille de sett Khadîga la Saïdeyya1, a été piquée par un scorpion, il l’a accompagnée à l’hôpital. Au retour, elle s’est émerveillée de sa façon de parler aux médecins, de s’adresser au personnel infirmier, on aurait dit un ministre ou un haut responsable. C’est le seul capable de faire rétablir l’électricité dans l’impasse quelques minutes seulement après l’interruption du courant. On commente volontiers la manière dont il compose le numéro de téléphone, l’intonation particulière avec laquelle il crie : "Allô !" C’est le seul qui puisse utiliser à toute heure le téléphone installé dans l’établissement de maître Dâtouri, le cafetier. Toutefois, malgré les nombreux services qu’il rend aux riverains de Zaafarâni, il ne les fréquente pas, nul n’a jamais été admis à visiter son appartement.

On affirme qu’il possède un réfrigérateur, un chauffe-eau et un magnétoscope. Aucune femme n’a jamais réussi à l’espionner, son appartement étant situé au dernier étage de l’immeuble d’Oumm2 Kawthar, c’est la cinquième maison à droite en entrant dans l’impasse ; face à elle on ne trouve que la maison à deux étages du Hâgg Abdel‘alîm ; l’appartement de Sayyed effendi est donc sans vis-à-vis.

En date du 4 août 1971, Oumm Soheir a fait part à sett Bothaïna d’une information importante : elle a vu Sayyed effendi arriver en compagnie d’un individu brun de peau, vêtu d’une gallabieh et coiffé d’un oqâl3 ; elle a imité ses expressions : "Eich, madri, akhi… Eh, qu’est-ce que j’en sais, mon frère !" avant d’esquisser une moue méprisante. Pour Bothaïna, Sayyed effendi est décidément un homme énigmatique… Qui plus est, sa jolie épouse persiste à ignorer les femmes de l’impasse. S’il lui arrive de se montrer quelques instants sur le balcon, elle n’adresse pas le moindre signe à ses voisines et affiche en permanence une expression de dégoût.

"Les maisons sont closes sur leurs secrets", soupire Oumm Soheir. "Si elle est si hautaine et ne daigne même pas saluer ses voisines, rétorque Bothaïna, qu’est-ce qui la retient dans l’impasse, pourquoi ne déménage-t-elle pas pour un quartier plus chic ? Au moins elle y trouverait des égales, des voisines avec qui échanger des visites."

Les femmes du quartier l’épient, elles ne perdent aucun de ses gestes lorsqu’elle apparaît sur le balcon pour suspendre le linge ou encore pour vider un seau : elle attend que les passants se soient éloignés avant d’en déverser le contenu dans l’impasse. A peine a-t-elle parcouru la dizaine de mètres séparant le seuil de la maison de l’entrée de l’impasse que les femmes s’empressent de commenter sa mise, essayant de deviner combien coûtent ses vêtements, chez qui elle les a fait confectionner.

Ses parfums capiteux et sa coiffure élaborée suscitent également un intérêt marqué. Sa taille haute, qui évoque une plante verte bien arrosée, et sa démarche preste éveillent l’admiration des observateurs. L’an dernier, Oweiss le mitron a juré qu’en allant récupérer des plateaux de farine chez Hassan effendi Anwar, il avait aperçu une voiture garée midân al-Hussein, avec à son bord Sayyed effendi et son épouse. La femme de Hassan effendi s’est alors souvenue de ce que lui avait rapporté son fils Hassanein : en rentrant du cinéma – il était tard – il avait vu le couple descendre d’une voiture rouge. Oweiss a rétorqué que, pour lui, la voiture était blanche. Elle a répété l’histoire à son mari mais il l’a rabrouée, ils vivent leur vie et n’ont que faire de savoir comment roule Sayyed effendi ou qui que ce soit. Il a d’ailleurs enjoint à son fils Hassanein de ne plus rapporter de telles histoires.

Quant à sett Oumm Nabîla, elle a écouté ces propos en gardant ses distances : elle n’aime pas se laisser aller aux commérages, de peur que l’ire divine ne retombe sur sa fille Nabîla, qui n’est toujours pas mariée. Néanmoins, elle n’a pu s’empêcher de formuler une remarque : un jour, elle a aperçu des bouteilles d’alcool vides au milieu des ballots d’ordures emportés par Abdou el-Wahâti le balayeur. Comme elle lui demandait d’où elles provenaient, il a répondu : "De chez Sayyed effendi." Pour elle, c’est un homme aux idées modernes, qui invite fréquemment ses connaissances à veiller chez lui. Les voisins n’ont jusqu’à présent jamais eu à s’en plaindre.

Certes, les incidents se sont multipliés à Zaafarâni ces derniers temps, mais d’une certaine manière, ils n’ont rien d’inhabituel par rapport à ce que l’impasse a toujours connu. Il arrive souvent que les riverains soient réveillés en pleine nuit par une dispute surgie dans un foyer voisin : un tel menace de se jeter par la fenêtre ou se met au balcon pour proférer des insultes – quand bien même leur destinataire se trouve à l’intérieur de l’appartement. Des familles sont notoirement coutumières du fait. Certains conflits sont connus de tous : ainsi des querelles à répétition entre Zannouba, l’infirmière, et son mari Omar – celui-ci a travaillé un temps comme receveur avant d’être licencié pour une raison demeurée inconnue –, des disputes de la famille d’Oumm Soheir, ou encore des insultes criées par la blanche Farîda à la figure de son mari Hussein Tête-de-Radis – scènes de ménage non dénuées de drôlerie et, à ce titre, très appréciées des riverains. Il faut dire qu’elles sont inoffensives, et prennent un tour comique lorsque Farîda se refuse aux entreprises de son nain de mari, au point qu’il finit par quitter le domicile conjugal en signe de protestation. Elle sort sur le balcon et lui tire la langue ou s’amuse à l’asperger d’eau. Cependant, il n’a pas plus tôt disparu derrière le premier virage qu’elle entame une conversation avec n’importe laquelle de ses voisines, comme si de rien n’était.

L’impasse redoute les colères de sett Bothaïna car cette dernière connaît une quantité insurpassable d’injures et d’expressions obscènes dont elle peut débiter des bordées entières en un rien de temps ; lorsqu’elle en vient aux mains avec une rivale, elle est capable de la terrasser et de rouer de coups de savate les parties les plus charnues de son anatomie.

Les riverains n’attendent pas qu’une querelle dégénère, souvent les voisins se rendent auprès de la famille en conflit, passent des heures à écouter les récriminations formulées à grands cris par chacun des adversaires. Il arrive que certains menacent de se suicider et, joignant le geste à la parole, entreprennent de s’asperger d’essence ou s’élancent pour se jeter par la fenêtre. Dans ces cas-là, c’est toute l’impasse qui accourt, des cris s’élèvent, et c’est ainsi que les secrets les plus intimes de Zaafarâni deviennent publics, sans que nul n’y trouve à redire.

Que des cris s’élèvent de l’appartement de Takarli, voilà qui était sans précédent. Dans les premiers instants, Dâtouri pensa que les voix provenaient de chez Qarqar le musicien, mais en tendant l’oreille, il trouva leur timbre inhabituel. Intrigué par cette sonorité si particulière, il ressentit un besoin irrépressible de mettre en branle son corps imposant et d’ouvrir la fenêtre afin d’en identifier la source. A son plus grand étonnement, cela venait de chez Takarli. Quant à Atef, le diplômé supérieur qui habitait au troisième étage de la même bâtisse et qui s’intéressait à Ekrâm, la femme de Takarli, il déclara qu’en entendant les cris et les bris de vaisselle, il s’était penché par l’auvent de la cour intérieure. De là, il pouvait distinguer le moindre mouvement dans l’immeuble.

Zaafarâni était habituellement plongée dans un lourd silence l’impasse était à l’écart des grandes voies de circulation fréquentées par les voitures ou les tramways, les enfants se réfugiaient dans les maisons dès la tombée de la nuit, leurs braillements cessaient et le vacarme cédait progressivement la place au silence. C’est pourquoi la voix de Takarli était bien audible : il dialoguait avec un personnage parlant avec précipitation. De ce fait, Atef ne put démêler ses propos, d’autant que l’homme s’exprimait dans un drôle de sabir ; voici certaines des répliques prononcées par Takarli au cours de ce dialogue : "Je ne suis pas responsable", "je ne rendrai pas un millième", "le tort est de votre côté". Le lendemain et le surlendemain, les disputes se répétèrent et on entendit de nouveaux éclats de voix provenant de chez Takarli. Le quatrième jour, Atef, maître Dâtouri, Hassanein – le fils de Hassan effendi Anwar –, ainsi qu’Oumm Soheir, tous purent entendre la voix douce et sanglotante d’Ekrâm murmurer : "J’ai beaucoup enduré… je ne peux plus supporter cela… je ne peux plus…"

3

Nom : Hussein el-Hârouni, alias Tête-de-Radis…

Profession : Epicier, remplit également l’office de messahharâti1 durant les nuits de ramadan, charge qu’il a héritée de son père.

Lieu de naissance : 3, impasse Zaafarâni.

Domicile actuel : 3, impasse Zaafarâni.

Signes particuliers : Mesure 127 centimètres, la tête se dresse au-dessus des épaules suivant un angle anormal, elle est effilée comme un sucre d’orge ou une tête de radis, les yeux sont arrondis comme des billes, avec des pupilles tombantes qui donnent à l’individu l’air d’être perpétuellement aux abois, les lèvres sont gonflées et il arrive qu’un fin filet de salive lui coule entre les commissures des lèvres et le menton.

État civil (extraits) : Aux derniers jours de décembre 1957, Hussein Tête-de-Radis s’est installé à la terrasse du café Dâtouri ; c’était une matinée ensoleillée, les rues étaient vides de passants. Une jeune fille claire de peau qui porte à la main une boîte de fer-blanc – par la suite, il a appris qu’elle allait faire des courses – s’est arrêtée à sa hauteur. Elle a adressé un sourire à une autre fille qui venait de la direction opposée, la complimentant sur sa robe et lui demandant qui était sa couturière. Tête-de-Radis a dû s’avancer légèrement pour regarder la jeune fille, il a pris le temps de bien l’observer, remarquant son teint clair et jusqu’aux petites taches de rousseur qui mouchetaient ses joues. Il s’est penché vers maître Dâtouri : "De qui donc est-ce la fille ?" Après un regard appuyé, le maallim1 a répliqué : "Tu veux l’épouser ?" Les narines de Tête-de-Radis se sont dilatées, il a resserré les lèvres sur l’embout du narghilé, et a secoué la tête rêveusement en priant à haute voix pour que ce vœu se réalise. Le maallim a alors consenti à livrer quelques informations : "Farîda – c’est son nom – est la fille du brigadier Hedqa, une bonne âme du quartier al-Hussein. Il n’a jamais fait de tort à quiconque et ne se drogue pas. Pourtant, il lui serait facile de se procurer gratuitement les substances interdites, puisqu’il est affecté au commissariat de Darb el-Ahmar dont dépend Châre‘2 el-Bâtneyya, cet endroit infesté de revendeurs de haschich et d’opium. Il est père de sept enfants : trois garçons et quatre filles." Dâtouri a ajouté que le père ne lui refuserait certainement pas une demande, au contraire, il verrait celle-ci d’un bon œil, Farîda étant son aînée. Le même jour, et avant que les démarches aient été entamées, Tête-de-Radis a grimpé précipitamment jusqu’à la terrasse de l’immeuble où sa mère Oumm el-Kheir et lui occupent ensemble une petite chambre.

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14:51 Écrit par Marc dans Ghitany, Gamal | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gamal ghitany, litterature egyptienne, egypte, le caire, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!