mardi, 26 janvier 2010

Acté - Alexandre Dumas - 1838

bibliotheca acte

L’an 57 à Corinthe. Les jeux néméens vont être lancés. Les concurrents de tout bord affluent. Parmi eux, se trouve le beau et fort Lucius, qui dès son arrivée à Corinthe tombe sous le charme de la jolie et ravissante Acté. Elle ne peut résister longtemps aux avances du jeune homme, et lorsque celui-ci remporte haut la main tous les prix des jeux, elle repart avec lui pour Rome. Elle regrette cependant de laisser derrière elle son père et sa patrie, mais son amour pour Lucius est plus fort que tout.
Toutefois, lors leur voyage elle se rend vite compte qu’un certain mystère plane autour de Lucius. Celui-ci semble lui cacher quelque chose. Arrivée à Rome, la vérité éclate : Lucius n’est autre que l’Empereur romain, plus connu sous le nom de Néron, un nom toujours associé à la crainte et à la terreur. Elle devra se faire, malgré elle, à la vie de cour qui l’attend. Mais très vite elle n’en peut plus de toute cette vie de débauche faite d’orgies que mène son amant. Elle essaye alors de s'assurer la protection d'Agrippine, la mère de Néron. Mais celle-ci, en délicatesse avec son fils, échappe de justesse avec Acté au naufrage de son bateau avant d'être assassinée sur ordre de Néron. Acté est recueillie par Paul, apôtre du Christ, qui la conduit dans les Catacombes de Rome, endroit d'asile pour les opprimés de toutes sortes.
La cruauté de Néron s'accentue encore avec l'assassinat de son épouse, puis de sa maîtresse, l'incendie de Rome... Les persécutions des chrétiens s'intensifient.
Acté essaye en vain d’intervenir auprès de Néron, mais rien n’y fait. Le règne de terreur de l’empereur est à son comble, et rien ne peut l’arrêter… si ce n’est sa propre chute. Car de partout les révoltes guettent. Et l’Empire est à deux doigts l’un de ses pires bouleversements…
 
Acté est un roman d’Alexandre Dumas qui paraît en 1838, donc bien avant ses grands succès littéraires que ce sont entre autres Les trois mousquetaires (1844) et Le comte de Monte-Cristo (1844-1845). C’est aussi l’un des rares romans de Dumas, pourtant spécialiste du roman historique, à se dérouler dans l’antiquité.
Ce roman n’est certainement pas l’un des plus réussis du grand auteur, mais réserve quand même quelques bonnes surprises au lecteur. Le fond historique est très convaincant (le règne cruel de Néron) et les différents personnages historiques ou non fonctionnent parfaitement. Il est à noter qu’un doute existe sur le personnage d’Acté qui selon Tacite était une esclave affranchie et non une vierge grecque de Corinthe. L’histoire de cet amour tragique est plutôt émouvante, et réussit à accrocher le lecteur au destin d’Acté.
 
En bref, Acté est une œuvre peu connue d’Alexandre Dumas mais qui a tout pour constituer un excellent roman historique.

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Extrait :

Chapitre I

Le 7 du mois de mai, que les Grecs appellent thargélion, l’an 57 du Christ et 810 de la fondation de Rome, une jeune fille de quinze à seize ans, grande, belle et rapide comme la Diane chasseresse, sortait de Corinthe par la porte occidentale, et descendait vers la plage : arrivée à une petite prairie, bordée d’un côté par un bois d’oliviers, et de l’autre par un ruisseau ombragé d’orangers et de lauriers-roses, elle s’arrêta et se mit à chercher des fleurs. Un instant elle balança entre les violettes et les glaïeuls que lui offrait l’ombrage des arbres de Minerve, et les narcisses et les nymphéas qui s’élevaient sur les bords du petit fleuve ou flottaient à sa surface ; mais bientôt elle se décida pour ceux-ci, et, bondissant comme un jeune faon, elle courut vers le ruisseau.
 
Arrivée sur ses rives, elle s’arrêta ; la rapidité de sa course avait dénoué ses longs cheveux ; elle se mit à genoux au bord de l’eau, se regarda dans le courant, et sourit en se voyant si belle. C’était en effet une des plus ravissantes vierges de l’Achaïe, aux yeux noirs et voluptueux, au nez ionien et aux lèvres de corail ; son corps, qui avait à la fois la fermeté du marbre et la souplesse du roseau, semblait une statue de Phidias animée par Prométhée ; ses pieds seuls, visiblement trop petits pour porter le poids de sa taille, paraissaient disproportionnés avec elle, et eussent été un défaut, si l’on pouvait songer à reprocher à une jeune fille une semblable imperfection : si bien que la nymphe Pyrène, qui lui prêtait le miroir de ses larmes, toute femme qu’elle était, ne put se refuser à reproduire son image dans toute sa grâce et dans toute sa pureté. Après un instant de contemplation muette, la jeune fille sépara ses cheveux en trois parties, fit deux nattes de ceux qui descendaient le long des tempes, les réunit sur le sommet de la tête, les fixa par une couronne de laurier-rose et de fleurs d’oranger qu’elle tressa à l’instant même ; et laissant flotter ceux qui, retombaient par derrière, comme la crinière du casque de Pallas, elle se pencha sur l’eau pour étancher la soif qui l’avait attirée vers cette partie de la prairie, mais qui, toute pressante qu’elle était, avait cependant cédé à un besoin plus pressant encore, celui de s’assurer qu’elle était toujours la plus belle des filles de Corinthe. Alors la réalité et l’image se rapprochèrent insensiblement l’une de l’autre ; on eût dit deux sœurs, une nymphe et une naïade, qu’un doux embrassement allait unir : leurs lèvres se touchèrent dans un bain humide, l’eau frémit, et une légère brise, passant dans les airs comme un souffle de volupté, fit pleuvoir sur le fleuve une neige rose et odorante que le courant emporta vers la mer.
 
En se relevant, la jeune fille porta les yeux sur le golfe, et resta un instant immobile de curiosité : une galère à deux rangs de rames, à la carène dorée et aux voiles de pourpre, s’avançait vers la plage, poussée par le vent qui venait de Délos ; quoiqu’elle fût encore éloignée d’un quart de mille, on entendait les matelots qui chantaient un chœur à Neptune : La jeune fille reconnut le mode phrygien, qui était consacré aux hymnes religieux ; seulement, au lieu des voix rudes des mariniers de Calydon ou de Céphalonie, les notes qui arrivaient jusqu’à elle, quoique dispersées et affaiblies par la brise, étaient savantes et douces à l’égal de celles que chantaient les prêtresses d’Apollon. Attirée par cette mélodie, la jeune Corinthienne se leva, brisa quelques branches d’oranger et de laurier-rose destinées à faire une seconde couronne qu’elle comptait déposer à son retour dans le temple de Flore, à laquelle le mois de mai était consacré ; puis d’un pas lent, curieux et craintif à la fois, elle s’avança vers le bord de la mer, tressant les branches odorantes qu’elle avait rompues au bord du ruisseau.
 
Cependant la birème s’était rapprochée, et maintenant la jeune fille pouvait non seulement entendre les voix, mais encore distinguer la figure des musiciens : le chant se composait d’une invocation à Neptune, chantée par un seul coryphée avec une reprise en chœur, d’une mesure si douce et si balancée, qu’elle imitait le mouvement régulier des matelots se courbant sur leurs rames et des rames retombant à la mer. Celui qui chantait seul, et qui paraissait le maître du bâtiment, se tenait debout à la proue et s’accompagnait d’une cythare à trois cordes, pareille à celle que les statuaires mettent aux mains d’Euterpe, la muse de l’harmonie : à ses pieds était couché, couvert d’une longue robe asiatique, un esclave dont le vêtement appartenait également aux deux sexes ; de sorte que la jeune fille ne put distinguer si c’était un homme ou une femme, et, à côté de leurs bancs, les rameurs mélodieux étaient debout et battaient des mains en mesure, remerciant Neptune du vent favorable qui leur faisait ce repos.
 
Ce spectacle, qui deux siècles auparavant aurait à peine attiré l’attention d’un enfant cherchant des coquillages parmi les sables de la mer, excita au plus haut degré l’étonnement de la jeune fille. Corinthe n’était plus à cette heure ce qu’elle avait été du temps de Sylla : la rivale et la sœur d’Athènes. Prise d’assaut l’an de Rome 608 par le consul Mummius, elle avait vu ses citoyens passés au fil de l’épée, ses femmes et ses enfants vendus comme esclaves, ses maisons brûlées, ses murailles détruites, ses statues envoyées à Rome, et ses tableaux, de l’un desquels Attale avait offert un million de sesterces, servir de tapis à ces soldats romains que Polybe trouva jouant aux dés sur le chef-d’œuvre d’Aristide. Rebâtie quatre-vingts ans après par Jules César, qui releva ses murailles et y envoya une colonie romaine, elle s’était reprise à la vie, mais était loin encore d’avoir retrouvé son ancienne splendeur. Cependant le proconsul romain, pour lui rendre quelque importance, avait annoncé, pour le 10 du mois de mai et les jours suivants, des jeux néméens, isthmiques et floraux, où il devait couronner le plus fort athlète, le plus adroit cocher et le plus habile chanteur. Il en résultait que depuis quelques jours une foule d’étrangers de toutes nations se dirigeaient vers la capitale de l’Achaïe, attirés soit par la curiosité, soit par le désir de remporter les prix : ce qui rendait momentanément à la ville, faible encore du sang et des richesses perdus, l’éclat et le bruit de ses anciens jours. Les uns étaient arrivés sur des chars, les autres sur des chevaux ; d’autres, enfin, sur des bâtiments qu’ils avaient loués ou fait construire ; mais aucun de ces derniers n’était entré dans le port sur un aussi riche navire que celui qui, en ce moment touchait la plage que se disputèrent autrefois dans leur amour pour elle Apollon et Neptune.
 
À peine eut-on tiré la birème sur le sable, que les matelots appuyèrent à sa proue un escalier en bois de citronnier incrusté d’argent et d’airain, et que le chanteur, jetant sa cythare sur ses épaules, descendit, s’appuyant sur l’esclave que nous avons vu couché à ses pieds. Le premier était un beau jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la barbe dorée : il était vêtu d’une tunique de pourpre, d’une clamyde bleue étoilée d’or, et portait autour du cou, nouée par devant, une écharpe dont les bouts flottants retombaient jusqu’à sa ceinture. Le second paraissait plus jeune de dix années à peu près. C’était un enfant touchant à peine à l’adolescence, à la démarche lente, et à l’air triste et souffrant ; cependant la fraîcheur de ses joues eût fait honte au teint d’une femme, la peau rosée et transparente aurait pu le disputer en finesse avec celle des plus voluptueuses filles de la molle Athènes, et sa main blanche et potelée semblait, par sa forme et par sa faiblesse, bien plus destinée à tourner un fuseau ou à tirer une aiguille, qu’à porter l’épée ou le javelot, attributs de l’homme et du guerrier. Il était, comme nous l’avons dit, vêtu d’une robe blanche, brodée de palmes d’or, qui descendait au-dessous du genou ; ses cheveux flottants tombaient sur ses épaules découvertes, et, soutenu par une chaîne d’or, un petit miroir entouré de perles pendait à son cou.
 
Au moment où il allait toucher la terre, son compagnon l’arrêta vivement ; l’adolescent tressaillit.
 
- Qu’y a-t-il maître ? dit-il d’une voix douce et craintive.
 
- Il y a que tu allais toucher le rivage du pied gauche, et que par cette imprudence tu nous exposais à perdre tout le fruit de mes calculs, grâce auxquels nous sommes arrivés le jour des nones, qui est de bon augure.
 
- Tu as raison, maître, dit l’adolescent ; et il toucha la plage du pied droit ; son compagnon en fit autant.
 
- Étranger, dit, s’adressant au plus âgé des deux voyageurs, la jeune fille qui avait entendu ces paroles prononcées dans le dialecte ionien, la terre de la Grèce, de quelque pied qu’on la touche, est propice à quiconque l’aborde avec des intentions amies : c’est la terre des amours, de la poésie et des combats ; elle a des couronnes pour les amants, pour les poètes et pour les guerriers. Qui que tu sois, étranger, accepte celle-ci en attendant celle que tu viens chercher, sans doute.
 
Le jeune homme prit vivement et mit sur sa tête la couronne que lui présentait la Corinthienne.
 
- Les dieux nous sont propices, s’écria-t-il. Regarde, Sporus, l’oranger, ce pommier des Hespérides, dont les fruits d’or ont donné la victoire à Hippomène, en ralentissant la course d’Atalante, et le laurier-rose, l’arbre cher à Apollon. Comment t’appelles-tu, prophétesse de bonheur ?
 
- Je me nomme Acté, répondit en rougissant la jeune fille.
 
- Acté ! s’écria le plus âgé des deux voyageurs. Entends-tu, Sporus ? Nouveau présage : Acté, c’est-à-dire la rive. Ainsi la terre de Corinthe m’attendait pour me couronner.
 
- Qu’y-a-t-il là d’étonnant ? n’es-tu pas prédestiné, Lucius, répondit l’enfant.
 
- Si je ne me trompe, demanda timidement la jeune fille, tu viens pour disputer un des prix offerts aux vainqueurs par le proconsul romain.
 
- Tu as reçu le talent de la divination en même temps que le don de la beauté, dit Lucius.
 
- Et sans doute tu as quelque parent dans la ville ?
 
- Toute ma famille est à Rome.
 
- Quelque ami, peut-être ?
 
- Mon seul ami est celui que tu vois, et, comme moi, il est étranger à Corinthe.
 
- Quelque connaissance, alors ?
 
- Aucune.
 
- Notre maison est grande, et mon père est hospitalier, continua la jeune fille ; Lucius daignera-t-il nous donner la préférence ? nous prierons Castor et Pollux de lui être favorables.
 
- Ne serais-tu pas leur sœur Hélène, jeune fille ? interrompit Lucius en souriant. On dit qu’elle aimait à se baigner dans une fontaine qui ne doit pas être bien loin d’ici. Cette fontaine avait sans doute le don de prolonger la vie et de conserver la beauté. C’est un secret que Vénus aura révélé à Pâris, et que Pâris t’aura confié. S’il en est ainsi, conduis-moi à cette fontaine, belle Acté : car, maintenant que je t’ai vue, je voudrais vivre éternellement, afin de te voir toujours.
 
- Hélas ! je ne suis point une déesse, répondit Acté, et la source d’Hélène n’a point ce merveilleux privilège ; au reste, tu ne t’es pas trompé sur sa situation, la voilà à quelques pas de nous, qui se précipite à la mer du haut d’un rocher.
 
- Alors, ce temple qui s’élève près d’elle est celui de Neptune ?
 
- Oui, et cette allée bordée de pins mène au stade. Autrefois, dit-on, en face de chaque arbre s’élevait une statue ; mais Mummius les a enlevées, et elles ont à tout jamais quitté ma patrie pour la tienne. Veux-tu prendre cette allée, Lucius, continua en souriant la jeune fille, elle conduit à la maison de mon père.
 
- Que penses-tu de cette offre, Sporus ? dit le jeune homme, changeant de dialecte et parlant la langue latine.
 
- Que ta fortune ne t’a pas donné le droit de douter de ta constance.
 
- Eh bien ! fions-nous donc à elle cette fois encore, car jamais elle ne s’est présentée sous une forme plus entraînante et plus enchanteresse.
 
Alors, changeant d’idiome et revenant au dialecte ionien, qu’il parlait avec la plus grande pureté :
 
« Conduis-nous, jeune fille, dit Lucius, car nous sommes prêts à te suivre ; et toi, Sporus, recommande à Lybicus de veiller sur Phoebé.
 
Acté marcha la première, tandis que l’enfant, pour obéir à l’ordre de son maître, remontait sur le navire. Arrivé au stade, elle s’arrêta :
 
- Vois, dit-elle à Lucius, voici le gymnase. Il est tout prêt et sablé, car c’est après-demain que les jeux commencent, et ils commencent par la lutte. À droite, de l’autre côté du ruisseau, à l’extrémité de cette allée de pins, voici l’hippodrome ; le second jour, comme tu le sais, sera consacré à la course des chars. Puis enfin, à moitié chemin de la colline dans la direction de la citadelle, voici le théâtre où se disputera le prix du chant : quelle est celle des trois couronnes que compte disputer Lucius ?
 
– Toutes trois, Acté.
 
- Tu es ambitieux, jeune homme.
 
- Le nombre trois plaît aux dieux, dit Sporus qui venait de rejoindre son compagnon, et les voyageurs, guidés par leur belle hôtesse, continuèrent leur chemin.
 
En arrivant près de la ville, Lucius s’arrêta :
 
- Qu’est-ce que cette fontaine, dit-il, et quels sont ces bas-reliefs brisés ? Ils me paraissent du plus beau temps de la Grèce.
 
- Cette fontaine est celle de Pyrène, dit Acté ; sa fille fut tuée par Diane à cet endroit même, et la déesse, voyant la douleur de la mère, la changea en fontaine sur le corps même de l’enfant qu’elle pleurait. Quant aux bas reliefs, ils sont de Lysippe, élève de Phidias.
 
- Regarde donc, Sporus, s’écria avec enthousiasme le jeune homme à la lyre ; regarde, quel modèle ! quelle expression ! c’est le combat d’Ulysse contre les amants de Pénélope, n’est-ce pas ? Vois donc comme cet homme blessé meurt bien, comme il se tord, comme il souffre ; le trait l’a atteint au dessous du cœur : quelques lignes plus haut, il n’y avait point d’agonie. Oh ! le sculpteur était un habile homme, et qui savait son métier. Je ferai transporter ce marbre à Rome ou à Naples, je veux l’avoir dans mon atrium. Je n’ai jamais vu d’homme vivant mourir avec plus de douleur.
 
- C’est un des restes de notre ancienne splendeur, dit Acté. La ville en est jalouse et fière, et, comme une mère qui a perdu ses plus beaux enfants, elle tient à ceux qui lui restent. Je doute, Lucius, que tu sois assez riche pour acheter ce débris.
 
- Acheter ! répondit Lucius avec une expression indéfinissable de dédain ; à quoi bon acheter, lorsque je puis prendre ? Si je veux ce marbre, je l’aurai, quand bien même Corinthe tout entière dirait non.
 
Sporus serra la main de son maître.
 
- À moins cependant, continua celui-ci, que la belle Acté ne me dise qu’elle désire que ce marbre demeure dans sa patrie.
 
- Je comprends aussi peu ton pouvoir que le mien, Lucius, mais je ne t’en remercie pas moins. Laisse-nous nos débris, Romain, et n’achève pas l’ouvrage de tes pères. Ils venaient en vainqueurs, eux : tu viens en ami, toi ; ce qui fut de leur part une barbarie serait de la tienne un sacrilège.
 
- Rassure-toi, jeune fille, dit Lucius : car je commence à m’apercevoir qu’il y a à Corinthe des choses plus précieuses à prendre que le bas-relief de Lysippe, qui, à tout considérer, n’est que du marbre. Lorsque Pâris vint à Lacédémone, ce ne fut point la statue de Minerve ou de Diane qu’il enleva, mais bien Hélène, la plus belle des Spartiates.
 
Acté baissa les yeux sous le regard ardent de Lucius, et, continuant son chemin, elle entra dans la ville : les deux Romains la suivirent.
 
Corinthe avait repris l’activité de ses anciens jours. L’annonce des jeux qui devaient y être célébrés avait attiré des concurrents, non seulement de toutes les parties de la Grèce, mais encore de la Sicile, de l’Égypte et de l’Asie. Chaque maison avait son hôte, et les nouveaux arrivants auraient eu grande peine à trouver un gîte, si Mercure, le dieu des voyageurs, n’eût conduit au devant d’eux l’hospitalière jeune fille. Ils traversèrent, toujours guidés par elle, le marché de la ville, où étaient étalés pêle-mêle le papyrus et le lin d’Égypte, l’ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrène, l’encens et la myrrhe de la Syrie, les tapis de Carthage, les dattes de la Phénicie, la pourpre de Tyr, les esclaves de la Phrygie, les chevaux de Sélinonte, les épées des Celtibères, et le corail et l’escarboucle des Gaulois. Puis, continuant leur chemin, ils traversèrent la place où s’élevait autrefois une statue de Minerve, chef-d’œuvre de Phidias, et que, par vénération pour l’ancien maître, on n’avait point remplacée ; prirent une des rues qui venaient y aboutir, et, quelques pas plus loin, s’arrêtèrent devant un vieillard debout sur le seuil de sa maison.
 
- Mon père, dit Acté, voici un hôte que Jupiter vous envoie ; je l’ai rencontré au moment où il débarquait, et je lui ai offert l’hospitalité.
 
- Sois le bienvenu, jeune homme à la barbe d’or, répondit Amyclès : et, poussant d’une main la porte de sa maison, il tendit l’autre à Lucius.

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Voir également :
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation
- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

mardi, 10 février 2009

Le Corricolo - Alexandre Dumas - 1843

bibliotheca le corricolo

De son voyage en Italie Alexandre Dumas ramènera trois récits Speronare (Sicile) et au Capitaine Aréna (Calabre), Le Corricolo conclut ses Impressions de voyage dans le Royaume de Naples par la découverte de sa capitale, à l’époque l'une des plus importantes villes du continent. Publié en 1843, les aventures relatées se sont déroulées en 1835. Et les aventures sont nombreuses, faites de multiples anecdotes, historiettes, portraits et promenades. Le titre de ce récit se réfère au véhicule employé par notre auteur et son compagnon, le peintre Jadin, dans cette folle équipée : une fragile petite voiture charriant une quinzaine de passagers parasites et tirée par des «chevaux morts» (c’est à dire en fin de vie), le moyen de transport idéal pour visiter Naples dans tous ses recoins. Et Alexandre Dumas nous fait revivre toute l'histoire de cette ville, depuis l'Antiquité jusqu'à son époque (certaines digressions existent) et de par ses excursions (dont Pompéi et Herculaneum, le tout prend réellement vie. Mais cette ville si riche sert également de miroir à la personnalité d'Alexandre Dumas qui s'y sent comme chez lui. L'humour est également omniprésent dans de multiples situations et dialogues. Ce récit si riche et drôle, démontre bien l'attachement d'Alexandre Dumas à cette ville qu'il devra quitter précipitamment pour y revenir ensuite en 1860, années décrites dans La San Felice (1863).

Le Corricolo, par la richesse de ces descriptions, peut toujours servir aujourd'hui encore pour la visite de la ville de Naples.

Le Corricolo d'Alexandre Dumas, c'est à la fois un texte magnifique et une ville hors normes à découvrir d'un seul coup.

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Extrait :

Introduction

Le corricolo est le synonyme de calessino, mais comme il n'y a pas de synonyme parfait, expliquons la différence qui existe entre le corricolo et le calessino.

Le corricolo est une espèce de tilbury primitivement destiné à contenir une personne et à être attelé d'un cheval ; on l'attèle de deux chevaux, et il charrie de douze à quinze personnes.

Et qu'on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette à boeufs des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de régie ; non, c'est au triple galop ; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les bords du Simèthe, n'allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne les quais de Naples en brûlant un pavé de laves, et en soulevant leur poussière de cendres.

Cependant un seul des deux chevaux tire véritablement : c'est le timonier. L'autre, qui s'appelle le bilancino, et qui est attelé de côté, bondit, caracole, excite son compagnon, voilà tout. Quel dieu, comme à Tityre, lui a fait ce repos ? C'est le hasard, c'est la providence, c'est la fatalité : les chevaux, comme les hommes, ont leur étoile.

Nous avons dit que ce tilbury, destiné à une personne, en charriait d'ordinaire douze ou quinze ; cela, nous le comprenons bien, demande une explication. Un vieux proverbe français dit : « Quand il y en a pour un, il y en a pour deux. » Mais je ne connais aucun proverbe dans aucune langue qui dise : « Quand il y en a pour un, il y en a pour quinze. »

Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations avancées, chaque chose est détournée de sa destination primitive !

Comment et en combien de temps s'est faite cette agglomération successive d'individus sur le corricolo, c'est ce qu'il est impossible de déterminer avec précision. Contentons-nous donc de dire comment elle y tient.

D'abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu et forme le centre de l'agglomération humaine que le corricolo emporte comme un de ces tourbillons d'âmes que Dante vit suivant un grand étendard dans le premier cercle de l'enfer. Il a sur un de ses genoux quelque fraîche nourrice d'Aversa ou de Nettuno, et sur l'autre quelque belle paysanne de Bacoli ou de Procida ; aux deux côtés du moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de ces dames. Derrière le moine se dresse sur la pointe des pieds le propriétaire ou le conducteur de l'attelage, tenant de la main gauche la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient d'une égale vitesse la marche de ses deux chevaux. Derrière celui-ci se groupent à leur tour, à la manière des valets de bonne maison, deux ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succèdent, se renouvellent, sans qu'on pense jamais à leur demander un salaire en échange du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux gamins ramassés sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles, ciceroni surnuméraires des antiquités d'Herculanum et de Pompéi, guides marrons des antiquités de Cumes et de Baïa. Enfin, sous l'essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet à grosses mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui se plaint, qui chante, qui raille, qu'il est impossible de distinguer au milieu de la poussière que soulèvent les pieds des chevaux : ce sont trois ou quatre enfants qui appartiennent on ne sait à qui, qui vont on ne sait où, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont là on ne sait comment, et qui y restent on se sait pourquoi.

Maintenant, mettez au-dessous l'un de l'autre, moine, paysannes, mari, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfants ; additionnez le tout, ajoutez le nourrisson oublié, et vous aurez votre compte. Total, quinze personnes.

Parfois il arrive que la fantastique machine, chargée comme elle est, passe sur une pierre et verse ; alors toute la carrossée s'éparpille sur le revers de la route, chacun lancé selon son plus ou moins de pesanteur. Mais chacun se retire aussitôt et oublie son accident pour ne s'occuper que de celui du moine ; on le tâte, on le tourne, on le retourne, on le relève, on l'interroge. S'il est blessé, tout le monde s'arrête, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on le garde. Le corricolo est remisé au coin de la cour, les chevaux entrent dans l'écurie ; pour ce jour-là, le voyage est fini ; on pleure, on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et sauf, personne n'a rien ; il remonte à sa place, la nourrice et la paysanne reprennent chacune la sienne ; chacun se rétablit, se regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le corricolo reprend sa course, rapide comme l'air et infatigable comme le temps.

Voilà ce que c'est que le corricolo.

Maintenant, comment le nom d'une voiture est-il devenu le titre d'un ouvrage ? C'est ce que le lecteur verra au second chapitre.

D'ailleurs, nous avons un antécédent de ce genre que, plus que personne, nous avons le droit d'invoquer : c'est le Speronare.

Chapitre I

Osmin et Zaïda

Nous étions descendus à l'hôtel de la Victoire. Monsieur Martin ­ir est le type du parfait hôtelier italien : homme de goût, homme d'esprit, antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries, collectionneur d'autographes, monsieur Martin ­ir est tout, excepté aubergiste. Cela n'empêche pas l'hôtel de la Victoire d'être le meilleur hôtel de Naples. Comment cela se fait-il ? Je n'en sais rien. Dieu est parce qu'il est.

C'est qu'aussi l'hôtel de la Victoire est situé d'une manière ravissante : vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaïa, la Villa-Reale, le Pausilippe ; vous en ouvrez une autre, voilà le golfe, et à l'extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à l'ancre, la bleuâtre et poétique Caprée ; vous en ouvrez une troisième, c'est Sainte-Lucie avec ses mellonari, ses fruits de mer, ses cris de tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits.

Les chambres d'où l'on voit toutes ces belles choses ne sont point des appartements ; ce sont des galeries de tableaux, ce sont des cabinets de curiosités, ce sont des boutiques de bric-à-brac.

Je crois que ce qui détermine monsieur Martin ­ir à recevoir chez lui des étrangers, c'est d'abord le désir de leur faire voir les trésors qu'il possède ; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin de leur séjour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c'est vrai : ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille francs, plus ou moins, c'est vrai encore ; mais c'est parce qu'ils demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que monsieur Martin ­ir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans l'appréciation d'une porcelaine ou dans le déchiffrement d'un autographe, oublierait de le leur envoyer.

Aussi, lorsque le dey, chassé d'Alger, passa à Naples, charriant ses trésors et son harem, prévenu par la réputation de monsieur Martin ­ir, il se fit conduire tout droit à l'hôtel de la Vittoria, dont il loua les trois étages supérieurs, c'est-à-dire le troisième, le quatrième et les greniers.

Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite.

Le quatrième était pour lui et ses trésors.

Les greniers étaient pour son harem.

L'arrivée du dey fut une bonne fortune pour monsieur Martin ­ir, non pas, comme on pourrait le croire, à cause de l'argent que l'Algérien allait dépenser dans l'hôtel, mais relativement aux trésors d'armes, de costumes et de bijoux qu'il transportait avec lui.

Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et monsieur Martin ­ir étaient les meilleurs amis du monde ; ils ne se quittaient plus. Qui voyait paraître l'un s'attendait à voir immédiatement paraître l'autre. Oreste et Pylade n'étaient pas plus inséparables ; Damon et Pythias n'étaient pas plus dévoués. Cela dura quatre ou cinq mois. Pendant ce temps, on donna force fêtes à Son Altesse. Ce fut à l'une de ces fêtes, chez le prince de Cassaro, qu'après avoir vu exécuter un cotillon effréné le dey demanda au prince de Tricasie, gendre du ministre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se donnait la peine de danser lui-même.

Le dey aimait fort ces sortes de divertissements, car il était fort impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait, bien entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester son mépris et son admiration. Selon la maigreur ou l'obésité des personnes, il disait :

- Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut plus de mille ducats.

Un jour on apprit avec étonnement que monsieur Martin ­ir et Hussein- Pacha venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement était survenu :

Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir comme de l'encre et luisant comme s'il eût été passé au vernis : un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha était descendu au laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu'il y eût dans l'hôtel.

Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dix-huit pouces de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nègre avait regardé l'instrument en secouant la tête, puis il était remonté à son troisième étage.

Un instant après, il était redescendu et avait rendu le tranchelard au chef en disant :

- Plus grand, plus grand !

Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes occasions, il l'avait remis à son confrère. Celui-ci avait regardé le coutelas avec la même attention qu'il avait fait du tranchelard, et, après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire : « Hum ! ce n'est pas encore cela qu'il me faudrait, mais cela se rapproche ; » il était remonté comme la première fois.

Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le coutelas au chef :

- Plus grand encore, lui dit-il.

- Et pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que celui ci ? demanda le chef.

- Moi en avoir besoin, répondit flegmatiquement le nègre.

- Mais pourquoi faire ?

- Pour moi couper la tête à Osmin.

- Comment s'écria le chef, pour toi couper la tête à Osmin.

- Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre.

- A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse ?

- A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse.

- A Osmin que le dey aime tant ?

- A Osmin que le dey aime tant.

- Mais vous êtes fou, mon cher ! Si vous coupez la tête à Osmin, Sa Hautesse sera furieuse.

- Sa Hautesse l'a ordonné à moi.

- Ah ! c'est différent alors.

- Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à son idée avec la persistance de l'obéissance passive.

- Mais qu'a fait Osmin ? demanda le chef.

- Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand.

- Auparavant, je voudrais savoir ce qu'a fait Osmin.

- Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand, plus grand encore !

- Eh bien ! je te donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu'a fait Osmin.

- Il a laissé faire un trou dans le mur.

- A quel mur ?

- Au mur du harem.

- Et après ?

- Le mur, il était celui de ­aïda.

- La favorite de Sa Hautesse ?

- La favorite de Sa Hautesse.

- Eh bien ?

- Eh bien ! un homme est entré chez ­aïda.

- Diable !

- Donnez donc un grand, grand, grand couteau à moi pour couper la tête à Osmin.

- Pardon ; mais que fera-t-on à ­aïda ?

- Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, ­aïda être dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac à la mer... Bonsoir, ­aïda.

Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire, deux rangées de dents blanches comme des perles.

- Mais quand cela ? reprit le chef.

- Quand quoi ? demanda le nègre.

- Quand jette-t-on ­aïda à la mer ?

- Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par ­aïda.

- Et c'est toi qui t'es chargé de l'exécution ?

- Sa Hautesse a donné l'ordre à moi, dit le nègre en se redressant avec orgueil.

- Mais c'est la besogne du bourreau et non la tienne.

- Sa Hautesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a pris cuisiner à lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper la tête à Osmin.

- C'est bien, c'est bien, interrompit le chef, on va te le chercher, ton grand couteau. Attends-moi ici.

- J'attends vous, dit le nègre.

Le chef courut chez monsieur Martin ­ir, et lui transmit la demande du cuisinier de Sa Hautesse.

Monsieur Martin ­ir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et le prévint de ce qui se passait à son hôtel.

Son Excellence fit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez le dey.

Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous lui et l'autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par un icoglan et éventer par deux esclaves.

Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tête.

- Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.

- Je te connais, répondit le dey.

- Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amène.

- Non. Mais n'importe, sois le bienvenu.

- Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime.

- Un crime ! Et lequel ? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond étonnement.

- Lequel ? Votre Hautesse le demande ! s'écria le ministre. Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tête à Osmin ?

- Couper la tête à Osmin n'est point un crime, reprit le dey.

- Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter ­aïda à la mer ?

- Jeter ­aïda à la mer n'est point un crime, reprit encore le dey.

- Comment, ce n'est pas un crime de jeter ­aïda à la mer et de couper la tête à Osmin ?

- J'ai acheté Osmin cinq cents piastres et ­aïda mille sequins, comme j'ai acheté cette pipe cent ducats.

- Eh bien ! demanda le ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir ?

- Que, comme cette pipe m'appartient, je puis la casser en dix morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me convient, et que personne n'a rien à dire. Et le pacha cassa sa pipe, dont il jeta les débris dans la chambre.

- Bon pour une pipe, dit le ministre ; mais Osmin, mais ­aïda !

- Moins qu'une pipe, dit gravement le dey.

- Comment, moins qu'une pipe ! Un homme moins qu'une pipe ! Une femme moins qu'une pipe !

- Osmin n'est pas un homme, ­aïda n'est point une femme : ce sont des esclaves. Je ferai couper la tête à Osmin et je ferai jeter ­aïda à la mer.

- Non, dit Son Excellence.

- Comment, non ! s'écria le pacha avec un geste de menace.

- Non, reprit le ministre, non ; pas à Naples du moins.

- Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle ?

- Vous vous appelez Hussein-Pacha.

- Chien de chrétien ! s'écria le dey avec une colère croissante ; sais-tu qui je suis ?

- Vous êtes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la police de Naples.

- Et cela veut dire ? demanda le dey.

- Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites l'impertinent, entendez-vous, mon brave homme ? répondit le ministre avec le plus grand sang-froid.

- En prison ! murmura le dey en retombant sur son divan.

- En prison, dit le ministre.

- C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.

- Votre Hautesse est libre comme l'air, répondit le ministre.

- C'est heureux, dit le dey.

- Mais à une condition cependant.

- Laquelle ?

- C'est que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu'il n'arrivera malheur ni à Osmin ni à ­aïda.

- Osmin et ­aïda m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me semblera.

- Alors Votre Hautesse ne partira point.

- Comment, je ne partirai point !

- Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et ­aïda.

- Jamais ! s'écria le dey.

- Alors je les prendrai, dit le ministre.

- Vous les prendrez ? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave ?

- En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu'à la condition que les deux coupables seront remis à la justice du roi.

- Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empêchera de partir ?

- Moi.

- Vous ?

Le pacha porta la main à son poignard ; le ministre lui saisit le bras au dessus du poignet.

- Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez dans la rue. Que voyez-vous à la porte de l'hôtel ?

- Un peloton de gendarmerie.

- Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend ? Que je lui fasse un signe pour vous conduire en prison.

- En prison, moi ? Je voudrais bien voir cela !

- Voulez-vous voir ?

Son Excellence fit un signe : un instant après, on entendit retentir dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'éperons. Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et le brigadier parut sur le seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa culotte.

- Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais l'ordre d'arrêter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous quelque difficulté ?

- Aucune, Excellence.

- Vous savez que monsieur s'appelle Hussein-Pacha ?

- Non, je ne le savais pas.

- Et que monsieur n'est ni plus ni moins que le dey d'Alger ?

- Qu'est-ce que c'est que ça, le dey d'Alger ?

- Vous voyez, dit le ministre.

- Diable ! fit le dey.

- Faut-il ? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa poche et en s'avançant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas en avant, fit de son côté un pas en arrière.

- Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage. Seulement, cherchez dans l'hôtel un certain Osmin et une certaine ­aïda, et conduisez-les tous les deux à la préfecture.

- Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem !

- Ce n'est pas un homme ici, répondit le ministre ; c'est un brigadier de gendarmerie.

- N'importe. Il n'aurait qu'à laisser la porte ouverte !

- Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et ­aïda.

- Et ils seront punis ? demanda le dey.

- Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre.

- Vous me le promettez ?

- Je vous le jure.

- Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez, puisqu'on ne peut pas faire autrement.

- A la bonne heure, dit le ministre ; je savais bien que vous n'étiez pas aussi méchant que vous en aviez l'air.

Hussein-Pacha frappa dans ses mains ; un esclave ouvrit une porte cachée dans la tapisserie.

- Faites descendre Osmin et ­aïda, dit le dey.

L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête et s'éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les coupables.

L'eunuque était une petite boule de chair, grosse, grasse, ronde, avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.
­
Aïda était une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné.

En apercevant Hussein-Pacha, l'eunuque tomba à genoux, ­aïda releva la tête. Les yeux du dey étincelèrent, et il porta la main à son canjiar. Osmin pâlit, ­aïda sourit.

Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables.

- Faites ce que j'ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro.

Gennaro s'avança vers Osmin et vers ­aïda, leur mit à tous deux les poucettes et les emmena.

Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.

Le ministre de la police alla vers la fenêtre, vit les deux prisonniers sortir de l'hôtel, et, accompagné de leur escorte, disparaître au coin de la rue Chiatamone.

- Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est libre de partir quand elle voudra.

- A l'instant même ! s'écria Hussein, à l'instant même ! Je ne resterai pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre !

- Bon voyage ! dit le ministre.

- Allez au diable ! dit Hussein.

Une heure ne s'était pas écoulée que Hussein avait frété un petit bâtiment ; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses trésors. Le même soir il s'y rendait à son tour avec sa suite, et à minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d'esclaves où l'on n'était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme.

Le lendemain, le ministre fit comparaître devant lui les deux coupables et leur fit subir un interrogatoire.

Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait dû veiller, et ­aïda d'avoir veillé quand elle aurait dû dormir.

Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lèse-hautesse n'étaient point prévus, il n'étaient passibles d'aucune punition.

En conséquence, Osmin et ­aïda furent, à leur grand étonnement, mis en liberté le lendemain même du jour où le dey avait quitté Naples.

Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni état, ils furent forcés de se créer chacun une industrie.

Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et ­aïda se fit demoiselle de comptoir.

Quant au dey d'Alger, il était sorti de Naples avec l'intention de se rendre en Angleterre, pays où il avait entendu dire qu'on avait au moins la liberté de vendre sa femme, à défaut du droit de la noyer : mais il se trouva indisposé pendant la traversée, il fut forcé de relâcher à Livourne, où il fit comme chacun sait une fort belle mort, si ce n'est cependant qu'il mourut sans avoir pardonné à monsieur Martin ­ir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien, mais ce qui est sans importance pour un Turc.

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Voir également :
- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation

- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait

- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

16:49 Écrit par Marc dans Dumas, Alexandre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : italie, alexandre dumas, recits de voyages, naples | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 08 juillet 2008

La tulipe noire - Alexandre Dumas - 1850

bibliotheca la tulipe noire

En 1672, Guillaume d’Orange prend le pouvoir en Hollande, profitant du massacre par le peuple des frères Jean et Corneille de Witt accusés de tractations secrètes avec la France. Pendant ce temps, loin des tumultes de la politique, le jeune Cornélius van Baerle (filleul de Corneille de Witt), se livre à sa passion des tulipes en essayant de créer une tulipe noire, dont la découverte sera récompensée par un prix de la société horticole de Harlem. Le voyant sur le point d’aboutir, son voisin Boxtel, par jalousie et par cupidité, le dénonce comme complice de Corneille de Witt. Bien que ne connaissant pas le contenu des lettres que son parrain lui avait confiées, Cornélius est accusé de trahison. Il n’a que le temps d’envelopper ses caïeux de tulipe noire dans une lettre l’innocentant mais qu’il n’a pas lue, avant de se retrouver en prison et condamné à mort. Mais au dernier moment, Guillaume d’Orange transforme sa peine de mort en prison à perpétuité. Malgré son emprisonnement, Cornélius va tenter de poursuivre son rêve, créer cette tulipe noire. Tous ses espoirs reposent sur Rosa, la jolie fille du geôlier, qui décide de l'aider. Et peu à peu leur amour va se développer au rythme de la croissance de la tulipe. Mais Boxtel surveille... et il compte bien récupérer la tulipe noire.

La tulipe noire
est un très beau roman d'Alexandre Dumas se passant en 1672 en Hollande où, sur fond de conspiration, il narre les efforts de Cornélius van Baerle pour créer la mythique tulipe noire, objet de toutes les convoitises. Il s'agît d'un roman  plutôt atypique de la part d'Alexandre Dumas, duquel on connaît mieux les grandes épopées d'aventures. Ici, outre les premiers chapitres décrivant le contexte historique, il s'agît en fait d'un huis-clos se déroulant quasi entièrement dans une cellule de prison. De plus l'intrigue y est d'une grande simplicité, Alexandre Dumas préférant pour une fois mettre en avant les sentiments des personnages plutôt que leur multiples actions. Mais malgré cela, les rebondissements sont nombreux, les dialogues sont éloquents, les personnages sont attachants et réalistes (ni complètement bons, ni complètement mauvais). Mais cette grande simplicité assez inhabituelle laisse un certain pressentiment d'inachevé et risque de décevoir un bon nombre de lecteurs. D'ailleurs le développement de l'histoire peut paraître bien trop naïf pour beaucoup..

La tulipe noire, grand classique et oeuvre décalée d'Alexandre Dumas, réjouira avant tout un public jeune.

Extraits
:
les trois premiers chapitres

Chapitre I

Un peuple reconnaissant

Le 20 août 1672, la ville de La Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de La Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans lesquels se reflètent ses clochers aux coupoles presque orientales ; la ville de La Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes ses artères d'un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants, inquiets, lesquels couraient, le couteau à la ceinture, le mousquet sur l'épaule ou le bâton à la main, vers le Buytenhoff, formidable prison dont on montre encore aujourd'hui les fenêtres grillées et où, depuis l'accusation d'assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frère de l'ex-grand pensionnaire de Hollande.

Si l'histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de laquelle nous commençons notre récit, n'était liée d'une façon indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes d'explication que nous allons donner pourraient paraître un hors-d'oeuvre ; mais nous prévenons tout d'abord le lecteur, ce vieil ami, à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes ; mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication est aussi indispensable à la clarté de notre histoire qu'à l'intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire s'encadre.

Corneille ou Cornélius de Witt, Ruart de Pulten, c'est-à-dire inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville natale, et député aux Etats de Hollande, avait quarante-neuf ans, lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que l'entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s'éprit d'un amour violent pour le stathoudérat, que l'édit perpétuel imposé par Jean de Witt aux Provinces-Unies avait à tout jamais aboli en Hollande.

Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l'esprit public ne voie pas un homme derrière un principe, derrière la république le peuple voyait les deux figures sévères des frères de Witt, ces Romains de la Hollande, dédaigneux de flatter le goût national, et amis inflexibles d'une liberté sans licence et d'une prospérité sans superflu, de même que derrière le stathoudérat il voyait le front incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d'Orange, que ses contemporains baptisèrent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.

Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir l'ascendant moral sur toute l'Europe, et dont ils venaient de sentir l'ascendant matériel sur la Hollande par le succès de cette campagne merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu'on appelait le comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois venait d'abattre la puissance des Provinces-Unies.

Louis XIV était depuis longtemps l'ennemi des Hollandais, qui l'insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L'orgueil national en faisait le Mithridrate de la république. Il y avait donc contre les de Witt la double animation qui résulte d'une vigoureuse résistance suivie par un pouvoir luttant contre le goût de la nation et de la fatigue naturelle à tous les peuples vaincus, quand ils espèrent qu'un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

Cet autre chef, tout prêt à paraître, tout prêt à se mesurer contre Louis XIV, si gigantesque que parût devoir être sa fortune future, c'était Guillaume, prince d'Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils, par Henriette Stuart, du roi Charles I d'Angleterre, ce taciturne enfant, dont nous avons déjà dit que l'on voyait apparaître l'ombre derrière le stathoudérat.

Ce jeune homme était âgé de 22 ans en 1672. Jean de Witt avait été son précepteur et l'avait élevé dans le but de faire de cet ancien prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui l'avait emporté sur l'amour de son élève, il lui avait, par l'édit perpétuel, enlevé l'espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre sans consulter le Roi du ciel ; et par le caprice des Hollandais et la terreur qu'inspirait

Louis XIV, il venait de changer la politique du grand pensionnaire et d'abolir l'édit perpétuel en rétablissant le stathoudérat pour Guillaume d'Orange, sur lequel il avait ses desseins, cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l'avenir.

Le grand pensionnaire s'inclina devant la volonté de ses concitoyens ; mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de mort de la plèbe orangiste qui l'assiégeait dans sa maison de Dordrecht, il refusa de signer l'acte qui rétablissait le stathoudérat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant seulement à son nom ces deux lettres : V.c. Vi coactus, ce qui voulait dire : Contraint par la force.

Ce fut par un véritable miracle qu'il échappa ce jour-là aux coups de ses ennemis.

Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile à la volonté de ses concitoyens, ne lui fut guère plus profitable. A quelques jours de là, il fut victime d'une tentative d'assassinat. Percé de coups de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n'était point là ce qu'il fallait aux orangistes.

La vie des deux frères était un éternel obstacle à leurs projets ; ils changèrent donc momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l'aide de la calomnie, ce qu'ils n'avaient pu exécuter par le poignard.

Il est assez rare qu'au moment donné, il se trouve là, sous la main de Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l'histoire enregistre à l'instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à l'admiration de la postérité.

Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une existence ou renverser un empire, il est bien rare qu'il n'ait pas immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n'a qu'un mot à souffler à l'oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la besogne.

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être l'agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l'avoir dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l'avait du reste prouvé par son apostille, de l'abrogation de l'édit perpétuel, et enflammé de haine contre Guillaume d'Orange, avait donné mission à un assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet assassin c'était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule idée de l'action qu'on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que de le commettre.

Maintenant, que l'on juge de l'explosion qui se fit parmi les orangistes à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille dans sa maison, le 16 août 1672 ; le Ruart de Pulten, le noble frère de Jean de Witt, subissait dans une salle de Buytenhoff la torture préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels, l'aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand coeur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique, comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments, et pendant la torture, il récita d'une voix ferme et en scandant les vers selon leur mesure, la première strophe du Justum et tenacem, d'Horace, n'avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n'en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et n'en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice et le bannissant à perpétuité du territoire de la République.

C'était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts duquel s'était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen. Cependant, comme on va le voir, ce n'était pas assez.

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d'ingratitude, le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir Aristide.

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frère, s'était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-là était aussi dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en général aux honnêtes gens coupables d'avoir travaillé pour leur patrie en s'oubliant eux mêmes.

Pendant ce temps, Guillaume d'Orange attendait, non sans hâter l'événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il était l'idole, lui eût fait du corps des deux frères les deux marches dont il avait besoin pour monter au siège du stathoudérat.

Or, le 2O août 1672, comme nous l'avons dit en commençant ce chapitre, toute la ville courait au Buytenhoff pour assister à la sortie de prison de Corneille de Witt, partant pour l'exil, et voir quelles traces la torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si bien son Horace.

Empressons-nous d'ajouter que toute cette multitude qui se rendait au Buytenhoff ne s'y rendait pas seulement dans cette innocente intention d'assister à un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient à jouer un rôle, ou plutôt à doubler un emploi qu'ils trouvaient avoir été mal rempli.

Nous voulons parler de l'emploi de bourreau.

Il y en avait d'autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions moins hostiles. Il s'agissait pour eux seulement de ce spectacle toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l'instinctif orgueil, de voir dans la poussière celui qui a été longtemps debout.

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n'était-il pas enfermé, affaibli par la torture ? n'allait-on pas le voir, pâle, sanglant, honteux ? n'était-ce pas un beau triomphe pour cette bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout bon bourgeois de La Haye devait prendre part ?

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mêlés à toute cette foule qu'ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant et contondant à la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buytenhoff à la porte de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres même, à ce Ruart de Pulten, qui non seulement n'a donné le stathoudérat au prince d'Orange que vi coactus, mais qui encore a voulu le faire assassiner ?

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on faisait bien et que si on était brave à La Haye, on ne laisserait point partir pour l'exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera toutes ses intrigues avec la France et vivra de l'or du marquis de Louvois avec son grand scélérat de frère Jean.

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent plutôt qu'ils ne marchent. Voilà pourquoi les habitants de La Haye couraient si vite du côté de Buytenhoff.

Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au coeur et sans projet dans l'esprit, l'honnête Tyckelaer, promené par les orangistes comme un héros de probité, d'honneur national et de charité chrétienne.

Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes qu'il lui avait promises et l'infernale machination préparée d'avance pour lui aplanir, à lui Tyckelaer, toutes les difficultés de l'assassinat.

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace, soulevait des cris d'enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des hourras d'aveugle rage contre les frères de Witt.

La populace en était à maudire des juges iniques dont l'arrêt laissait échapper sain et sauf un si abominable criminel que l'était ce scélérat de Corneille.

Et quelques instigateurs répétaient à voix basse :

- Il va partir ! il va nous échapper !

Ce à quoi d'autres répondaient :

- Un vaisseau l'attend à Schweningen, un vaisseau français. Tyckelaer l'a vu.

- Brave Tyckelaer ! honnête Tyckelaer ! criait en choeur la foule.

- Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille, le Jean, qui est un non moins grand traître que son frère, le Jean se sauvera aussi.

- Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l'argent de nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus à Louis XIV.

- Empêchons-les de partir ! criait la voix d'un patriote plus avancé que les autres.

- A la prison ! à la prison ! répétait le choeur.

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de s'armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer.

Cependant aucune violence ne s'était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait les abords du Buytenhoff demeurait froide, impassible, silencieuse, plus menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l'était par ses cris, son agitation et ses menaces ; immobile sous le regard de son chef, capitaine de la cavalerie de La Haye, lequel tenait son épée hors du fourreau, mais basse et la pointe à l'angle de son étrier.

Cette troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude, non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du Buytenhoff pour maintenir l'ordre de compte à demi avec la troupe, donnait aux perturbateurs l'exemple des cris séditieux, en criant :

- Vive Orange ! A bas les traîtres !

La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein salutaire à tous ces soldats bourgeois ; mais peu après, ils s'exaltèrent par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l'on pût avoir du courage sans crier, ils imputèrent à la timidité le silence des cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant à leur suite toute la tourbe populaire.

Mais alors le comte Tilly s'avança seul au-devant d'eux, et levant seulement son épée en fronçant les sourcils :

- Eh ! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi marchez vous, et que désirez-vous ?

Les bourgeois agitèrent leurs mousquets en répétant les cris de :

- Vive Orange ! Mort aux traîtres !

- Vive Orange ! soit ! dit M. de Tilly, quoique je préfère les figures gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres ! si vous le voulez, tant que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu'il vous plaira : Mort aux traîtres ! mais quant à les mettre à mort effectivement, je suis ici pour empêcher cela, et je l'empêcherai.

Puis se retournant vers ses soldats :

- Haut les armes, soldats ! cria-t-il.

Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une confusion qui fit sourire l'officier de cavalerie.

- Là, là ! dit-il avec ce ton goguenard qui n'appartient qu'à l'épée, tranquillisez-vous, bourgeois ; mes soldats ne brûleront pas une amorce, mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.

- Savez-vous bien, monsieur l'officier, que nous avons des mousquets ? fit tout furieux le commandant des bourgeois.

- Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous me les faites assez miroiter devant l'oeil ; mais remarquez aussi de votre côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement à cinquante pas, et que vous n'êtes qu'à vingt-cinq.

- Mort aux traîtres ! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.

- Bah ! vous dites toujours la même chose, grommela l'officier, c'est fatigant !

Et il reprit son poste en tête de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buytenhoff.

Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu'au moment même où il flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre, comme si elle eût hâte d'aller au-devant de son sort, passait à cent pas de la place derrière les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buytenhoff.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement à pied l'avant-cour qui précède la prison.

Il s'était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant :

- Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville mon frère Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espèce d'ours dressé à ouvrir et à fermer la porte de la prison, l'avait salué et laissé entrer dans l'édifice, dont les portes s'étaient refermées sur lui.

A dix pas de là, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante révérence ; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton :

- Bonjour, bonne et belle Rosa ; comment va mon frère ?

- Oh ! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n'est pas le mal qu'on lui a fait que je crains pour lui : le mal qu'on lui a fait est passé.

- Que crains-tu donc, la belle fille ?

- Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.

- Ah ! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas !

- L'entendez-vous ?

- Il est, en effet, fort ému ; mais quand il nous verra, comme nous ne lui avons jamais fait que du bien, peut-être se calmera-t-il.

- Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en s'éloignant pour obéir à un signe impératif que lui avait fait son père.

- Non, mon enfant, non ; c'est vrai ce que tu dis là.

Puis, continuant son chemin :

- Voilà, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par conséquent n'a rien lu, et qui vient de résumer l'histoire du monde dans un seul mot.

Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu'en entrant, l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son frère.

Chapitre II

Les deux frères

Comme l'avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa, pendant que Jean de Witt montait l'escalier de pierre aboutissant à la prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa milice, criait à tue-tête :

- Vivent les bourgeois !

Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui expliquant de son mieux que la consigne donnée par les Etats lui enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses alentours.

- Pourquoi cet ordre ?, pourquoi garder la prison ? criaient les orangistes.

- Ah ! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m'en demandez tout de suite plus que je ne peux vous en dire. On m'a dit : Gardez ; je garde. Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir qu'une consigne ne se discute pas.

- Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir de la ville !

- Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au bannissement, répondait Tilly.

- Mais qui a donné cet ordre ?

- Les Etats, pardieu !

- Les Etats trahissent.

- Quant à cela, je n'en sais rien.

- Et vous trahissez vous-même.

- Moi ?

- Oui, vous.

- Ah çà ! entendons-nous, messieurs les bourgeois ; qui trahirais-je ? les Etats ! Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j'exécute ponctuellement leur consigne.

Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu'il était impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces redoublèrent ; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte répondait avec toute l'urbanité possible.

- Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets ; il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont nous serions bien fâchés ; mais vous plus encore, attendu que ce n'est ni dans vos intentions ni dans les miennes.

- Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous ferions feu sur vous.

- Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le premier jusqu'au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n'en seraient pas moins morts.

- Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

- D'abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui est bien différent ; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français, ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les Etats, qui me paient ; apportez- moi de la part des Etats l'ordre de céder la place : je fais demi-tour à l'instant même, attendu que je m'ennuie énormément ici.

- Oui, oui ! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l'instant par cinq cents autres. Allons à la maison de ville ! allons trouver les députés ! allons, allons !

- C'est cela, murmura Tilly en regardant s'éloigner les plus furieux, allez demander une lâcheté à la maison de ville et vous verrez si on vous l'accorde, allez, mes amis, allez.

Le digne officier comptait sur l'honneur des magistrats, qui de leur côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.

- Dites donc, capitaine, fit à l'oreille du comte son premier lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu'ils leur demandent ; mais qu'ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela ne fera pas de mal, je crois.

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l'escalier de pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa, était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait appliquer la torture préparatoire.

L'arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile l'application de la torture extraordinaire.

Corneille, étendu sur son lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n'ayant rien avoué d'un crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort, avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.

Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre de Buytenhoff, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui oublie la fange de la terre depuis qu'il a entrevu les splendeurs du ciel.

Le Ruart avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

C'était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise mêlées à celles du peuple, s'élevaient contre les deux frères et menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu'au prisonnier.

Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s'enquérir ou ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du dehors.

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu'il lui semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière, planaient au-dessus d'elle comme flotte au-dessus d'un foyer presque éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

Il pensait aussi à son frère.

Sans doute, c'était son approche qui, par les mystères inconnus que le magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille murmurait presque son nom, la porte s'ouvrit ; Jean entra, et d'un pas empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu'il avait réussi à dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.

- Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas ?

- Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.

- Oh ! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c'est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

- Aussi, ai-je plus pensé à vous qu'à moi-même, et tandis qu'ils me torturaient, je n'ai songé à me plaindre qu'une fois pour dire : Pauvre frère ! Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Je suis guéri ; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme je marche bien.

- Vous n'aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.

- Les pistoliers de Tilly ? Pourquoi donc sont-ils au vivier ?

- Ah ! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de La Haye voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.

- Du tumulte ? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère embarrassé ; du tumulte ?

- Oui, Corneille.

- Alors c'est cela que j'entendais tout à l'heure, fit le prisonnier comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère.

- Il y a du monde sur le Buytenhoff, n'est-ce pas ? dit-il.

- Oui, mon frère.

- Mais alors, pour venir ici...

- Eh bien ?

- Comment vous a-t-on laissé passer ?

- Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J'ai pris par les rues écartées.

- Vous vous êtes caché, Jean ?

- J'avais dessein d'arriver jusqu'à vous sans perdre de temps, et j'ai fait ce qu'on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi : j'ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.

- Oh ! oh ! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean ; mais je ne sais si vous tirerez votre frère du Buytenhoff, dans cette houle et sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l'Escaut.

- Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit Jean ; mais d'abord un mot.

- Dites.

Les clameurs montèrent de nouveau.

- Oh ! oh ! continua Corneille, comme ces gens sont en colère ! Est-ce contre vous ? est-ce contre moi ?

- Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c'est d'avoir négocié avec la France.

- Oui, mais ils nous le reprochent.

- Les niais !

- Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné les défaites de Rees, d'Orsay, de Vesel et de Rheinberg ; elles leur eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

- Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d'une vérité plus absolue encore, c'est que si l'on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec Monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point l'esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des gens honnêtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j'aime à croire que vous l'avez brûlée avant de quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à La Haye.

- Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec Monsieur de Louvois prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J'aime la gloire de mon pays ; j'aime votre gloire surtout, mon frère, et je me suis bien gardé de brûler cette correspondance.

- Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenêtre.

- Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du corps et la résurrection de la popularité.

- Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors ?

- Je les ai confiées à Cornélius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure à Dordrecht.

- Oh ! le pauvre garçon, ce cher et naïf enfant ! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et qu'à Dieu qui fait naître les fleurs ! vous l'avez chargé de ce dépôt mortel ; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius !

- Perdu ?

- Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort car si étranger qu'il soit à ce qui nous arrive ; car, quoique enseveli à Dordrecht, quoique distrait, que c'est miracle ! il saura, un jour ou l'autre, ce qui nous arrive, s'il est fort, il se vantera de nous ; s'il est faible, il aura peur de notre intimité ; s'il est fort, il criera le secret ; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère, fuyons vite, s'il en est encore temps.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui tressaillit au contact des linges :

- Est-ce que je ne connais pas mon filleul ? dit il ; est-ce que je n'ai pas appris à lire chaque pensée dans la tête de van Baerle, chaque sentiment dans son âme ? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes s'il est fort ? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il soit ! Le principal est qu'il gardera le secret, attendu que ce secret, il ne le connaît même pas.

Jean se retourna surpris.

- Oh ! continua Corneille avec son doux sourire, le Ruart de Pulten est un politique élevé à l'école de Jean ; je vous le répète, mon frère, van Baerle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

- Vite, alors ! s'écria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui passer l'ordre de brûler la liasse.

- Par qui faire passer cet ordre ?

- Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre l'escalier.

- Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.

- Je réfléchis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts, qui nous défendra, Corneille ? Qui nous aura seulement compris ?

- Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers ?

Jean sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buytenhoff, d'où s'élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

- Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs ; mais ces clameurs, que disent-elles ?

Jean ouvrit la fenêtre.

- Mort aux traîtres ! Hurlait la populace.

- Entendez-vous maintenant, Corneille ?

- Et les traîtres, c'est nous ! dit le prisonnier en levant les yeux au ciel et en haussant les épaules.

- C'est nous, répéta Jean de Witt.

- Où est Craeke ?

- A la porte de votre chambre, je présume.

- Faites-le entrer, alors.

Jean ouvrit la porte ; le fidèle serviteur attendait en effet sur le seuil.

- Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.

- Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j'écrive, malheureusement.

- Et pourquoi cela ?

- Parce que van Baerle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans un ordre précis.

- Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami ? demanda Jean, à l'aspect de ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.

- Oh ! si j'avais plume et encre, vous verriez ! dit Corneille.

- Voici un crayon, au moins.

- Avez-vous du papier, car on ne m'a rien laissé ici ?

- Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.

- Bien.

- Mais votre écriture sera illisible ?

- Allons donc ! dit Corneille en transregardant son frère. Ces doigts qui ont résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur, vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la ligne sera tracée sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

Alors, on put voir sous le linge blanc paraître les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.

La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire.

Corneille écrivit :

« Cher filleul,
« Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé Jean et Corneille.
« Adieu et aime-moi.
                    « Corneille de Witt.
« 20 août 1672. »

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation et revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui semblait près de s'évanouir.

- Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contremaître, c'est qu'il sera hors des groupes de l'autre côté du vivier... Alors nous partirons à notre tour.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un long et vigoureux coup de sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buytenhoff.

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

- Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.

Chapitre III

L'élève de Jean de Witt

Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buytenhoff, montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation de bourgeois était allée, comme nous l'avons dit, à la maison de ville, pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly.

Il n'y avait pas loin de Buytenhoff au Hoogstraet ; aussi vit-on un étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la nouvelle de ce qui allait s'y passer...

Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait, car sans doute il avait des raisons pour ne pas être reconnu, sa figure pâle et longue sous un fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes.

L'oeil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d'une blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette époque, un sujet d'études physiologiques qui d'abord n'eussent pas tourné à son avantage.

Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens, quelle différence trouvera-t-on ? Celle que l'on trouve entre l'aigle et le vautour.

La sérénité ou l'inquiétude.

Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette démarche inquiète qui s'en allaient du Buytenhoff au Hoofstraet à la suite de tout ce peuple hurlant, c'était le type et l'image d'un maître soupçonneux ou d'un voleur inquiet ; et un homme de police eût certes opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous nous occupons en ce moment prenait de se cacher.

D'ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes ; son bras maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique, s'appuyait non pas au bras, mais sur l'épaule d'un officier qui, le poing à l'épée, avait, jusqu'au moment où son compagnon s'était mis en route et l'avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du Buytenhoff avec un intérêt facile à comprendre.

Arrivé sur la place de Hoogstraet, l'homme au visage pâle poussa l'autre sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de l'hôtel de ville.

Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraet s'ouvrit et un homme s'avança pour dialoguer avec la foule.

- Qui paraît là au balcon ? demanda le jeune homme à l'officier en lui montrant de l'oeil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et qui se soutenait à la balustrade plutôt qu'il ne se penchait sur elle.

- C'est le député Bowelt, répliqua l'officier.

- Quel homme est ce député Bowelt ? le connaissez-vous ?

- Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur.

Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt faite par l'officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si étrange, de mécontentement si visible, que l'officier le remarqua et se hâta d'ajouter :

- On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.

- Brave homme, répéta celui qu'on avait appelé monseigneur ; est-ce brave homme que vous voulez dire ou homme brave ?

- Ah ! monseigneur m'excusera ; je n'oserais établir cette distinction vis-à vis d'un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que de visage.

- Au fait, murmura le jeune homme, attendons et nous allons bien voir.

L'officier inclina la tête en signe d'assentiment et se tut.

- Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drôlement recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.

Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgré lui sur l'épaule de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air glacial et sombre de la figure.

On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses collègues.

- Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une décision à moi seul.

- L'ordre ! l'ordre ! crièrent plusieurs milliers de voix.

M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et désespérés.

Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la fenêtre ouverte et appela M. d'Asperen.

M. d'Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant, accueilli M. Bowelt.

Il n'entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la multitude ; mais la multitude préféra forcer la garde des Etats, qui d'ailleurs n'opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la harangue de M. d'Asperen.

- Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraet, il paraît que la délibération aura lieu à l'intérieur, colonel. Allons entendre la délibération.

- Ah ! monseigneur, monseigneur, prenez garde !

- A quoi ?

- Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse.

- Oui, pour qu'on m'accuse d'être l'instigateur de tout ceci. Tu as raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du regret qu'il avait d'avoir montré tant de précipitation dans ses désirs : oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou sans l'autorisation et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir.

- Mais, fit l'officier en regardant avec étonnement celui à qui il donnait le titre de monseigneur ; mais Votre Altesse ne suppose pas un seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de Tilly de s'éloigner, n'est-ce pas ?

- Pourquoi ? demanda froidement le jeune homme.

- Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt.

- Nous allons voir, répondit froidement l'altesse ; Dieu seul peut savoir ce qui se passe au coeur des hommes.

L'officier regarda à la dérobée la figure impassible de son compagnon, et pâlit.

C'était à la fois un brave homme et un homme brave que cet officier.

De l'endroit où ils étaient restés, l'altesse et son compagnon entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers de l'hôtel de ville.

Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM. Bowelt et d'Asperen, lesquels étaient rentrés à l'intérieur, dans la crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter par-dessus la balustrade.

Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces fenêtres.

La salle des délibérations s'emplissait.

Soudain le bruit s'arrêta ; puis, soudain encore, il redoubla d'intensité et atteignit un tel degré d'explosion que le vieil édifice en trembla jusqu'au faîte.

Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les escaliers jusqu'à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit déboucher comme une trombe.

En tête du premier groupe volait, plutôt qu'il ne courait, un homme hideusement défiguré par la joie.

C'était le chirurgien Tyckelaer.

- Nous l'avons ! nous l'avons ! cria-t-il en agitant un papier en l'air.

- Ils ont l'ordre ! murmura l'officier stupéfait.

- Eh bien ! me voilà fixé, dit tranquillement l'altesse. Vous ne saviez pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre.

Puis continuant à suivre de l'oeil, sans sourciller, toute cette foule qui roulait devant lui.

- Maintenant, dit-il, venez au Buytenhoff, colonel ; je crois que nous allons voir un spectacle étrange.

L'officier s'inclina et suivit son maître sans répondre.

La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et surtout avec la même fermeté.

Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperçut bientôt les premières vagues roulant avec la rapidité d'une cataracte qui se précipite.

En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des mains crispées et des armes étincelantes.

- Eh ! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.

- Lâches coquins ! cria le lieutenant.

C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des rugissements joyeux.

Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de Tilly.

Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de mesure.

- Halte ! cria-t-il, halte ! et que l'on dégage le poitrail de mes chevaux, ou je commande : En avant !

- Voici l'ordre ! répondirent cent voix insolentes.

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut :

- Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.

En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui reprendre :

- Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.

Puis se retournant vers sa troupe :

- Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file à droite !

Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent pas perdues pour tout le monde :

- Et maintenant, égorgeurs, dit-il, faites votre oeuvre.

Un cri furieux composé de toutes les haines avides et de toutes les joies féroces qui râlaient sur le Buytenhoff, accueillit ce départ.

Les cavaliers défilaient lentement.

Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le cheval du capitaine.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand, aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.

Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire, l'escalier qui conduisait dans la cour.

Au bas de l'escalier, il trouva la belle Rosa toute tremblante.

- Oh ! monsieur Jean, dit celle-ci, quel malheur !

- Qu'y a-t-il donc, mon enfant ? demanda de Witt.

- Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraet l'ordre qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.

- Oh ! oh ! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la position est mauvaise pour nous.

- Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute tremblante.

- Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta bouche ?

- Eh bien ! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

- Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur poste ?

- Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester devant la prison.

- Sans doute.

- En avez-vous un pour qu'il vous accompagne jusque hors la ville ?

- Non.

- Eh bien ! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers vous tomberez aux mains du peuple.

- Mais la garde bourgeoise ?

- Oh ! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée.

- Que faire, alors ?

- A votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir.

- Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.

- J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté sublime.

- Mais n'avez-vous pas votre voiture ? demande la jeune fille.

- La voiture est là, au seuil de la grande porte.

- Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne.

Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille.

- Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte.

- Oh ! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

- Eh bien ! alors ?

- Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clé au trousseau.

- Et tu l'as, cette clé ?

- La voici, monsieur Jean.

- Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma chambre : c'est le dernier présent d'un honnête homme ; j'espère qu'il te portera bonheur.

- Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la jeune fille.

Puis à elle-même et en soupirant :

- Quel malheur que je ne sache pas lire ! dit-elle.

- Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean ; je crois qu'il n'y a pas un instant à perdre.

- Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.

Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte cintrée s'étant ouverte, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le marche-pied abaissé.

- Eh ! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous ? cria le cocher tout effaré.

Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille.

- Adieu, mon enfant, dit-il ; tout ce que nous pourrions te dire ne t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons à Dieu, qui se souviendra, j'espère que tu viens de sauver la vie de deux hommes.

Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement.

- Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et ferma le mantelet de la voiture en criant :

- Au Tol-Hek !

Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Schweningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux frères.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs.

Rosa les suivit jusqu'à ce qu'ils eussent tourné l'angle de la rue.

Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clé dans un puits.

Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la place de la prison, se ruait contre cette porte.

Si solide qu'elle fût, et quoique le geôlier Gryphus, il faut lui rendre cette justice, se refusât obstinément d'ouvrir cette porte, on sentait qu'elle ne résisterait pas longtemps ; et Gryphus, fort pâle, se demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte, lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit.

Il se retourna et vit Rosa.

- Tu entends les enragés ? dit-il.

- Je les entends si bien, mon père, qu'à votre place...

- Tu ouvrirais, n'est-ce pas ?

- Non, je laisserais enfoncer la porte.

- Mais ils vont me tuer.

- Oui, s'ils vous voient.

- Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas ?

- Cachez-vous.

- Où cela ?

- Dans le cachot secret.

- Mais toi, mon enfant ?

- Moi, mon père, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien ! nous sortirons de notre cachette.

- Tu as pardieu raison, s'écria Gryphus ; c'est étonnant, ajouta-t-il, ce qu'il y a de jugement dans cette petite tête.

Puis, comme la porte s'ébranlait à la grande joie de la populace :

- Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.

- Mais cependant, nos prisonniers ? fit Gryphus.

- Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille ; permettez-moi de veiller sur vous.

Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au moment où la porte brisée donnait passage à la populace.

Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père et qu'on appelait le cachot secret offrait aux deux personnages, que nous allons être forcés d'abandonner pour un instant, un sûr asile, n'étant connu que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement.

Le peuple se rua dans la prison en criant :

- Mort aux traîtres ! à la potence Corneille de Witt ! à mort ! à mort !

Voir également:
- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Le Corricolo - Alexandre Dumas (1843), présentation et extrait
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation
 

15:22 Écrit par Marc dans Dumas, Alexandre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : romans historiques, alexandre dumas, litterature francaise, la tulipe noire | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 09 septembre 2007

Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas - 1844-1845

bibliotheca le comte de monte-cristo

Victime d’une dénonciation calomnieuse alors qu’il allait épouser la belle Mercédès, Edmond Dantès, jeune marin à la carrière prometteuse, est enfermé pour 14 ans dans un sinistre cachot du château d’If en rade de Marseille. En effet le succès du jeune homme est à l’origine de bien des jalousies, et des hommes sont prêts à tout pour s’en débarrasser.
Son salut viendra de l’abbé Faria, un autre prisonnier avec lequel il entretient une amitié clandestine des années durant. Celui-ci lui transmet sa vaste culture et à sa mort, un trésor caché. Pour Dantès il ne reste plus qu’un objectif : fuir pour pouvoir se venger. En échappant de peu à une noyade, il est dit mort, et après s’être assuré le trésor caché dans l’île de Monte-Cristo, il renaît sous une nouvelle identité, celle du comte de Monte-Cristo. Doté d’un immense fortune, d’une puissance sans limite et d’une intelligence supérieure, Monte-Cristo se consacre à sa vengeance, en utilisant notamment toutes sortes de fausses identités et de déguisements.

Le comte de Monte-Cristo est publié entre 1844 et 1845 sous forme de feuilleton dans le journal Le Siècle et deviendra l’un des plus grands succès littéraires d’Alexandre Dumas. Et comme si souvent le roman a été écrit par Alexandre Dumas en collaboration avec le fidèle Auguste Maquet. Le roman connaîtra d’ailleurs de bien nombreuses rééditions et de multiples adaptations cinématographiques et télévisuelles, sans compter les diverses imitations et pastiches littéraires.
Ce roman, donc l’un des plus célèbres romans d’Alexandre Dumas est aussi l’un des plus complexes et des plus élaborés. L’intrigue n’est guère simple, parfois confuse et toujours très recherchée. De nombreux éléments de l’histoire peuvent d’ailleurs être interprêtés de multiples façons, parfois même contradictoires.
Le sujet principal du roman est évidemment a vengeance, le lecteur suivra tout au long du roman comment le personnage d’Edmond Dantès va petit à petit se venger de ses anciens ennemis. Cependant la vengeance tourne à l’obsession, et personne n’y gagnera rien. Dantès mérite certainement que justice lui soit rendue, mais sa croisade, implacable et sans pitié, en fait un homme aigri et rancunier dénué de toute émotion. Le jeune et naïf Dantès est bel et bien mort, laissant place au comte manipulateur.
Mais Alexandre Dumas y montre aussi une magnifique illustration de ce qu’est la puissance absolue et comment elle peut être obtenue grâce à une immense fortune. C’est un peu comme un rêve d’enfant un peu naïf : plus tard quand je serai grand et riche je me vengerai…
Alexandre Dumas en profite également pour critiquer la haute société du royaume, dont les membres, qu’ils soient militaires, politiques ou commerçants, baignent dans un système d’intrigues et de corruptions en tout genre.
Ce qui plaira évidemment le plus au lecteur est le parfait style romanesque d’écriture d’Alexandre Dumas et le parfait montage de l’intrigue attirant l’admiration du lecteur qui voit comment au fil de ces plusieurs centaines de pages les différents éléments, souvent que d’infimes détails, se mettent ensemble en toute logique.

Dû à sa taille immense, ce roman est souvent édité en un minimum de deux volumes.

Le comte de Monte-Cristo est l’un des chefs-d’œuvres les plus marquants d’Alexandre Dumas et un très grand classique qui ne vieillira jamais.

A lire et à relire !

Absolument !

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Extrait :

Chapitre IV : Complot


Danglars suivit Edmond et Mercédès des yeux jusqu’à ce que les deux amants eussent disparu à l’un des angles du fort Saint-Nicolas ; puis, se retournant alors, il aperçut Fernand, qui était retombé pâle et frémissant sur sa chaise, tandis que Caderousse balbutiait les paroles d’une chanson à boire.

« Ah çà ! mon cher monsieur, dit Danglars à Fernand, voilà un mariage qui ne me paraît pas faire le bonheur de tout le monde !

- Il me désespère, dit Fernand.

- Vous aimiez donc Mercédès ?

- Je l’adorais !

- Depuis longtemps ?

- Depuis que nous nous connaissons, je l’ai toujours aimée.

- Et vous êtes là à vous arracher les cheveux, au lieu de chercher remède à la chose ! Que diable ! je ne croyais pas que ce fût ainsi qu’agissaient les gens de votre nation.

- Que voulez-vous que je fasse ? demanda Fernand.

- Et que sais-je, moi ? Est-ce que cela me regarde ? Ce n’est pas moi, ce me semble, qui suis amoureux de Mlle Mercédès, mais vous. Cherchez, dit l’Évangile, et vous trouverez.

- J’avais trouvé déjà.

- Quoi ?

- Je voulais poignarder l’homme, mais la femme m’a dit que s’il arrivait malheur à son fiancé, elle se tuerait.

- Bah ! on dit ces choses-là, mais on ne les fait point.

- Vous ne connaissez point Mercédès, monsieur : du moment où elle a menacé, elle exécuterait.

- Imbécile ! murmura Danglars : qu’elle se tue ou non, que m’importe, pourvu que Dantès ne soit point capitaine.

- Et avant que Mercédès meure, reprit Fernand avec l’accent d’une immuable résolution, je mourrais moi-même.

- En voilà de l’amour ! dit Caderousse d’une voix de plus en plus avinée ; en voilà, ou je ne m’y connais plus !

- Voyons, dit Danglars, vous me paraissez un gentil garçon, et je voudrais, le diable m’emporte ! vous tirer de peine ; mais…

- Oui, dit Caderousse, voyons.

- Mon cher, reprit Danglars, tu es aux trois quarts ivres : achève la bouteille, et tu le seras tout à fait. Bois, et ne te mêle pas de ce que nous faisons : pour ce que nous faisons il faut avoir toute sa tête.

- Moi ivre ? dit Caderousse, allons donc ! J’en boirais encore quatre, de tes bouteilles, qui ne sont pas plus grandes que des bouteilles d’eau de Cologne ! Père Pamphile, du vin ! »

Et pour joindre la preuve à la proposition, Caderousse frappa avec son verre sur la table.

« Vous disiez donc, monsieur ? reprit Fernand, attendant avec avidité la suite de la phrase interrompue.

- Que disais-je ? Je ne me le rappelle plus. Cet ivrogne de Caderousse m’a fait perdre le fil de mes pensées.

- Ivrogne tant que tu le voudras ; tant pis pour ceux qui craignent le vin, c’est qu’ils ont quelque mauvaise pensée qu’ils craignent que le vin ne leur tire du cœur. »


Et Caderousse se mit à chanter les deux derniers vers d’une chanson fort en vogue à cette époque :


Tous les méchants sont buveurs d’eau,
C’est bien prouvé par le déluge.

« Vous disiez, monsieur, reprit Fernand, que vous voudriez me tirer de peine ; mais, ajoutiez-vous…

- Oui, mais, ajoutais-je… pour vous tirer de peine il suffit que Dantès n’épouse pas celle que vous aimez et le mariage peut très bien manquer, ce me semble, sans que Dantès meure.

- La mort seule les séparera, dit Fernand.

- Vous raisonnez comme un coquillage, mon ami, dit Caderousse, et voilà Danglars, qui est un finaud, un malin, un grec, qui va vous prouver que vous avez tort. Prouve, Danglars. J’ai répondu de toi. Dis-lui qu’il n’est pas besoin que Dantès meure ; d’ailleurs ce serait fâcheux qu’il mourût, Dantès. C’est un bon garçon, je l’aime, moi, Dantès. À ta santé, Dantès. »

Fernand se leva avec impatience.

« Laissez-le dire, reprit Danglars en retenant le jeune homme, et d’ailleurs, tout ivre qu’il est, il ne fait point si grande erreur. L’absence disjoint tout aussi bien que la mort ; et supposez qu’il y ait entre Edmond et Mercédès les murailles d’une prison, ils seront séparés ni plus ni moins que s’il y avait là la pierre d’une tombe.

- Oui, mais on sort de prison, dit Caderousse, qui avec les restes de son intelligence se cramponnait à la conversation, et quand on est sorti de prison et qu’on s’appelle Edmond Dantès, on se venge.

- Qu’importe ! murmura Fernand.

- D’ailleurs, reprit Caderousse, pourquoi mettrait-on Dantès en prison ? Il n’a ni volé, ni tué, ni assassiné.

- Tais-toi, dit Danglars.

- Je ne veux pas me taire, moi, dit Caderousse. Je veux qu’on me dise pourquoi on mettrait Dantès en prison. Moi, j’aime Dantès. À ta santé, Dantès ! »

Et il avala un nouveau verre de vin. Danglars suivit dans les yeux atones du tailleur les progrès de l’ivresse, et se tournant vers Fernand :

« Eh bien, comprenez-vous, dit-il, qu’il n’y a pas besoin de le tuer ?

- Non, certes, si, comme vous le disiez tout à l’heure, on avait le moyen de faire arrêter Dantès. Mais ce moyen, l’avez-vous ?

- En cherchant bien, dit Danglars, on pourrait le trouver. Mais continua-t-il, de quoi diable ! vais-je me mêler là ; est-ce que cela me regarde ?

- Je ne sais pas si cela vous regarde, dit Fernand en lui saisissant le bras ; mais ce que je sais, c’est que vous avez quelque motif de haine particulière contre Dantès : celui qui hait lui-même ne se trompe pas aux sentiments des autres.

- Moi, des motifs de haine contre Dantès ? Aucun, sur ma parole. Je vous ai vu malheureux et votre malheur m’a intéressé, voilà tout ; mais du moment où vous croyez que j’agis pour mon propre compte, adieu, mon cher ami, tirez-vous d’affaire comme vous pourrez. »

Et Danglars fit semblant de se lever à son tour.

« Non pas, dit Fernand en le retenant, restez ! Peu m’importe, au bout du compte, que vous en vouliez à Dantès, ou que vous ne lui en vouliez pas : je lui en veux, moi ; je l’avoue hautement. Trouvez le moyen et je l’exécute, pourvu qu’il n’y ait pas mort d’homme, car Mercédès a dit qu’elle se tuerait si l’on tuait Dantès. »

Caderousse, qui avait laissé tomber sa tête sur la table releva le front, et regardant Fernand et Danglars avec des yeux lourds et hébétés :

« Tuer Dantès ! dit-il, qui parle ici de tuer Dantès ? je ne veux pas qu’on le tue, moi : c’est mon ami ; il a offert ce matin de partager son argent avec moi, comme j’ai partagé le mien avec lui : je ne veux pas qu’on tue Dantès.

- Et qui te parle de le tuer, imbécile ! reprit Danglars ; il s’agit d’une simple plaisanterie ; bois à sa santé, ajouta-t-il en remplissant le verre de Caderousse, et laisse-nous tranquilles.

- Oui, oui, à la santé de Dantès ! dit Caderousse en vidant son verre, à sa santé !… à sa santé !… là !

- Mais le moyen, le moyen ? dit Fernand.

- Vous ne l’avez donc pas trouvé encore, vous ?

- Non, vous vous en êtes chargé.

- C’est vrai, reprit Danglars, les Français ont cette supériorité sur les Espagnols, que les Espagnols ruminent et que les Français inventent.

- Inventez donc alors, dit Fernand avec impatience.

- Garçon, dit Danglars, une plume, de l’encre et du papier !

- Une plume, de l’encre et du papier ! murmura Fernand.

- Oui, je suis agent comptable : la plume, l’encre et le papier sont mes instruments ; et sans mes instruments je ne sais rien faire.

- Une plume, de l’encre et du papier ! cria à son tour Fernand.

- Il y a ce que vous désirez là sur cette table, dit le garçon en montrant les objets demandés.

- Donnez-les-nous alors. »

Le garçon prit le papier, l’encre et la plume, et les déposa sur la table du berceau.

« Quand on pense, dit Caderousse en laissant tomber sa main sur le papier, qu’il y a là de quoi tuer un homme plus sûrement que si on l’attendait au coin d’un bois pour l’assassiner ! J’ai toujours eu plus peur d’une plume, d’une bouteille d’encre et d’une feuille de papier que d’une épée ou d’un pistolet.

- Le drôle n’est pas encore si ivre qu’il en a l’air, dit Danglars ; versez-lui donc à boire, Fernand. »

Fernand remplit le verre de Caderousse, et celui-ci en véritable buveur qu’il était, leva la main de dessus le papier et la porta à son verre.

Le Catalan suivit le mouvement jusqu’à ce que Caderousse, presque vaincu par cette nouvelle attaque, reposât ou plutôt laissât retomber son verre sur la table.

« Eh bien ? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de Caderousse commençait à disparaître sous ce dernier verre de vin.

- Eh bien, je disais donc, par exemple, reprit Danglars, que si, après un voyage comme celui que vient de faire Dantès, et dans lequel il a touché à Naples et à l’île d’Elbe, quelqu’un le dénonçait au procureur du roi comme agent bonapartiste…

- Je le dénoncerai, moi ! dit vivement le jeune homme.

- Oui ; mais alors on vous fait signer votre déclaration, on vous confronte avec celui que vous avez dénoncé : je vous fournis de quoi soutenir votre accusation, je le sais bien ; mais Dantès ne peut rester éternellement en prison, un jour ou l’autre il en sort, et, ce jour où il en sort, malheur à celui qui l’y a fait entrer !

- Oh ! je ne demande qu’une chose, dit Fernand, c’est qu’il vienne me chercher une querelle !

- Oui, et Mercédès ! Mercédès, qui vous prend en haine si vous avez seulement le malheur d’écorcher l’épiderme à son bien-aimé Edmond !

- C’est juste, dit Fernand.

- Non, non, reprit Danglars, si on se décidait à une pareille chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement comme je le fais, cette plume, la tremper dans l’encre, et écrire de la main gauche, pour que l’écriture ne fût pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue. »


Et Danglars, joignant l’exemple au précepte, écrivit de la main gauche et d’une écriture renversée, qui n’avait aucune analogie avec son écriture habituelle, les lignes suivantes qu’il passa à Fernand, et que Fernand lut à demi-voix :


Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d’une lettre pour l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de son crime en l’arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.

« À la bonne heure, continua Danglars ; ainsi votre vengeance aurait le sens commun, car d’aucune façon alors elle ne pourrait retomber sur vous, et la chose irait toute seule ; il n’y aurait plus qu’à plier cette lettre, comme je le fais, et à écrire dessus : « À Monsieur le Procureur royal. » Tout serait dit. »

Et Danglars écrivit l’adresse en se jouant.

« Oui, tout serait dit », s’écria Caderousse, qui par un dernier effort d’intelligence avait suivi la lecture, et qui comprenait d’instinct tout ce qu’une pareille dénonciation pourrait entraîner de malheur ; « oui, tout serait dit : seulement, ce serait une infamie. »

Et il allongea le bras pour prendre la lettre.

« Aussi, dit Danglars en la poussant hors de la portée de sa main, aussi, ce que je dis et ce que je dis et ce que je fais, c’est en plaisantant ; et, le premier, je serais bien fâché qu’il arrivât quelque chose à Dantès, ce bon Dantès ! Aussi, tiens… »

Il prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta dans un coin de la tonnelle.

« À la bonne heure, dit Caderousse, Dantès est mon ami, et je ne veux pas qu’on lui fasse de mal.

- Eh ! qui diable y songe à lui faire du mal ! ce n’est ni moi ni Fernand ! dit Danglars en se levant et en regardant le jeune homme qui était demeuré assis, mais dont l’œil oblique couvait le papier dénonciateur jeté dans un coin.

- En ce cas, reprit Caderousse, qu’on nous donne du vin : je veux boire à la santé d’Edmond et de la belle Mercédès.

- Tu n’as déjà que trop bu, ivrogne, dit Danglars, et si tu continues tu seras obligé de coucher ici, attendu que tu ne pourras plus te tenir sur tes jambes.

- Moi, dit Caderousse en se levant avec la fatuité de l’homme ivre ; moi, ne pas pouvoir me tenir sur mes jambes ! Je parie que je monte au clocher des Accoules, et sans balancer encore !

- Eh bien, soit, dit Danglars, je parie, mais pour demain : aujourd’hui il est temps de rentrer ; donne-moi donc le bras et rentrons.

- Rentrons, dit Caderousse, mais je n’ai pas besoin de ton bras pour cela. Viens-tu, Fernand ? rentres-tu avec nous à Marseille ?

- Non, dit Fernand, je retourne aux Catalans, moi.

- Tu as tort, viens avec nous à Marseille, viens.

- Je n’ai point besoin à Marseille, et je n’y veux point aller.

- Comment as-tu dit cela ? Tu ne veux pas, mon bonhomme ! eh bien, à ton aise ! liberté pour tout le monde ! Viens, Danglars, et laissons monsieur rentrer aux Catalans, puisqu’il le veut. »

Danglars profita de ce moment de bonne volonté de Caderousse pour l’entraîner du côté de Marseille ; seulement, pour ouvrir un chemin plus court et plus facile à Fernand, au lieu de revenir par le quai de la Rive-Neuve, il revint par la porte Saint-Victor.

Caderousse le suivait, tout chancelant, accroché à son bras.

Lorsqu’il eut fait une vingtaine de pas, Danglars se retourna et vit Fernand se précipiter sur le papier, qu’il mit dans sa poche ; puis aussitôt, s’élançant hors de la tonnelle, le jeune homme tourna du côté du Pillon.

« Eh bien, que fait-il donc ? dit Caderousse, il nous a menti : il a dit qu’il allait aux Catalans, et il va à la ville ! Holà ! Fernand ! tu te trompes, mon garçon !

- C’est toi qui vois trouble, dit Danglars, il suit tout droit le chemin des Vieilles-Infirmeries.

- En vérité ! dit Caderousse, eh bien, j’aurais juré qu’il tournait à droite ; décidément le vin est un traître.

- Allons, allons, murmura Danglars, je crois que maintenant la chose est bien lancée, et qu’il n’y a plus qu’à la laisser marcher toute seule. ».

 

Voir également:
- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Le Corricolo - Alexandre Dumas (1843), présentation et extrait

- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation
- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

mercredi, 11 octobre 2006

Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas - 1848-1850

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En France entre 1660 1673. Une nouvelle ère de l'histoire s'annonce avec l'arrivée au pouvoir de Louis XIV. D'Artagnan, toujours fidèle à la royauté de son pays est engagé par Louis XIV dans sa lutte contre le surintendant Fouquet, qui pendant la jeunesse du roi a acquis beaucoup de pouvoir et de richesse dans le royaume de France. Aramis, devenu évêque de Vannes et général des Jésuites, travaille dans l'ombre pour Fouquet. Il a entraîné le brave Porthos avec lui dans un complot visant à faire de lui le maître de la France et de l'Eglise, tout en restant toujours dans l'ombre. Aramis et Porthos tentent de kidnapper le Roi de France en le remplaçant par son frère jumeau, qui jusque-là était détenu secrètement à la Bastille le visage recouvert d'un masque de fer afin que personne ne puisse reconnaître sa ressemblance au Roi.
Pendant ce temps, Louis XIV règne en accaparant de plus en plus de pouvoir. Son frère cadet épouse Henriette d'Angleterre, soeur de Charles II. Autour de la jeune princesse, fraîchement arrivée en France, s’est développée une cour bruissante d’intrigues amoureuses. Louis XIV lui-même courtise quelque peu sa belle-sœur avant de séduire une des filles d’honneur d’Henriette: Mademoiselle de La Vallière, la fiancée de Raoul de Bragelonne, le fils d'Athos.

Le Vicomte de Bragelonne est le dernier volet de la trilogie des Mousquetaires, constitué déjà de Les trois mousquetaires (1844) et Vingt ans après (1845), et a été écrit entre 1848 et 1850 par Alexandre Dumas, aidé par son fidèle collaborateur Auguste Maquet. Le roman est préparu en 1847 dans le journal Le Siècle. Le Vicomte de Bragelonne est avant tout aussi le volet le plus gros de la trilogie (plus de 2500 pages), comptant à lui seul plus de pages que ses deux prédécesseurs réunis. Ce qui explique pourquoi l'on trouvera le roman toujours découpé en plusieurs volumes par les éditeurs). Le tout met beaucoup de place à se mettre en route. Les scènes d'action typiques de la trilogie des Mousquetaires, sont entre-coupés par de bien (trop) longues descriptions de la vie de cour de Louis XIV, les histoires amoureuses des courtisanes, du roi etc... C'est comme pour montrer que l'ère des Mousquetaires et de la chevalerie est révolue. La France de Louis XIV, sous l'impulsion de Colbert, va changer radicalement, et fini les aventuriers du style de D'Artagnan, d'Athos, d'Aramis ou de Porthos. Et eux même d'ailleurs ont beaucoup vieilli. De plus il n'y a plus de méchants dans ce volet, plus de Milady ou de Mordaunt. Ceux-ci ont été remplacés par des intrigants de cour. L'action réelle ne commence que vers la moitié du roman. Mais les Mousquetaires ne seront plus jamais réunis. Chacun a ses propres intérêts, et les quatre ensemble n'arriveront plus à s'entendre pour une cause commune. Mais si les mousquetaires vieillissent dans un monde qui n'est plus le leur, de plus leur descendance ne sera pas assurée, puisque Raoul, le vicomte de Bragelonne et fils d'Athos mourra bien avant la fin du roman.
Le roman est très long, voir beaucoup trop long. Cependant Alexandre Dumas arrive à nous fournir un texte magnifique, dont certaines scènes entreront dans la légende de la littérature (tel p.ex. le chapitre sur la mort de Porthos).

Malgré de nombreuses longueurs, ce roman vaut cependant bien la peine d'être lu et est indispensable pour les fans d'Alexandre Dumas et de D'Artagnan et des trois mousquetaires.

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Voir également:
- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Le Corricolo - Alexandre Dumas (1843), présentation et extrait
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
-
Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait

- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

jeudi, 24 août 2006

Vingt ans après – Alexandre Dumas - 1845

Cela fait bien longtemps maintenant que les trois mousquetaires Athos, Porthos et Aramis, ainsi que que d’Artagnan ne se sont plus revus. On est en 1648, c’est la Fronde et les quatre amis seront encore séparés par leurs idées politiques : Athos et Aramis soutiennent les Princes rebelles, alors que d’Artagnan et Porthos se rangent du côté du cardinal Mazarin. Ainsi les deux derniers tentent vainement d’empêcher l’évasion du duc de Beaufort, évasion à laquelle vont participer les deux autres.
Ils se retrouvent encore dans des camps opposés pendant la guerre civile anglaise: d’Artagnan et Porthos sont envoyés par Mazarin porter un message à Cromwell, alors qu’Aramis et Athos sont appelés par Lord de Winter au secours du roi Charles 1er. Tous doivent s’unir pour affronter le bras droit de Cromwell: Mordaunt, fils de Milady, qui a entrepris de châtier les assassins de sa mère, et qui a déjà tué le bourreau et de Winter. Ce dernier fera tout pour venir à bout de nos quatre aventuriers.

Vingt ans après les quatre vaillants mousquetaires ont bien vieillis. D’ailleurs si l’un est enfin devenu mousquetaire, les trois autres ne le sont plus. Pourtant ils seront rappelés pour une nouvelle mission, une aventure des plus réussies. Mais cette fois-ci les quatre héros ne sont plus motivés simplement par le goût de l’aventure. Chacun revient pour ses propres profits. D’Artagnan, toujours mousquetaire, se morfond dans un grade subalterne. Les trois mousquetaires originels ont renoncé au métier des armes et à leurs noms de guerre. Porthos, devenu Monsieur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, vit en riche parvenu et rêve d’un titre de baron. Aramis, alias l’abbé d’Herblay (ou le chevalier d’Herblay, selon les circonstances), intrigue pour le compte de sa nouvelle maîtresse, Madame de Longueville. Athos, comte de La Fère et de Bragelonne, est poussé par sa fierté nobiliaire. Plus personne ne risque sa vie pour rien. Ils sont devenus plus mûrs, plus réfléchis. Les personnalités des différents personnages sont de ce fait bien plus élaborées que dans le premier épisode des aventures du fameux quatuor (Les trois mousquetaires, 1844). Mais les personnages sont également plus caricaturaux.Les quatre amis, même agissant pour des camps opposés vont à jamais être liés par une très forte amitié, qui indirectement ramènera la paix en ces temps de guerre

Le roman, second volet de la trilogie des mousquetaires, est très réussi et, pour ma part bien, plus passionnant encore que le précédent. On trouve dans cette suite une mine de personnages et de situations qui ont inspirés à jamais le roman d’aventures, le cinéma, la bande dessinée et bien d’autres. Comme par exemple le vengeur qui exécute ses victimes une à une, les gentils faits prisonniers qui s’évadent en prenant le méchant en otage et beaucoup d’autres. Alexandre Dumas a pour Vingt ans après de nouveau collaboré avec le précieux Auguste Maquet pour réaliser cette superbe suite.

Note : Il est déjà question dans ce roman du vicomte de Bragelonne, fils d’Athos, dont l’amour pour la jeune Louise de La Vallière annonce déjà certaines aventures du troisième volet.

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Extrait : premier chapitre

"Le fantôme de Richelieu


Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons déjà, près d'une table à coins de vermeil, chargée de papiers et de livres, un homme était assis la tête appuyée dans ses deux mains.

Derrière lui était une vaste cheminée, rouge de feu, et dont les tisons enflammés s’écroulaient sur de larges chenets dorés. La lueur de ce foyer éclairait par-derrière le vêtement magnifique de ce rêveur, que la lumière d’un candélabre chargé de bougies éclairait par-devant.

À voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, à voir ce front pâle et courbé sous la méditation, à voir la solitude de ce cabinet, le silence des antichambres, le pas mesuré des gardes sur le palier, on eût pu croire que l’ombre du cardinal de Richelieu était encore dans sa chambre.

Hélas ! c’était bien en effet seulement l’ombre du grand homme. La France affaiblie, l’autorité du roi méconnue, les grands redevenus forts et turbulents, l’ennemi rentré en deçà des frontières, tout témoignait que Richelieu n’était plus là.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre rouge n’était point celle du vieux cardinal, c’était cet isolement qui semblait, comme nous l’avons dit, plutôt celui d’un fantôme que celui d’un vivant ; c’étaient ces corridors vides de courtisans, ces cours pleines de gardes ; c’était le sentiment railleur qui montait de la rue et qui pénétrait à travers les vitres de cette chambre ébranlée par le souffle de toute une ville liguée contre le ministre ; c’étaient enfin des bruits lointains et sans cesse renouvelés de coups de feu, tirés heureusement sans but et sans résultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-même avait changé de nom, que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantôme de Richelieu, c’était Mazarin.

Or, Mazarin était seul et se sentait faible.

– Étranger ! murmurait-il ; Italien ! voilà leur grand mot lâché ! avec ce mot, ils ont assassiné, pendu et dévoré Concini, et, si je les laissais faire, ils m’assassineraient, me pendraient et me dévoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait d’autre mal que de les pressurer un peu. Les niais ! ils ne sentent donc pas que leur ennemi, ce n’est point cet Italien qui parle mal le français, mais bien plutôt ceux-là qui ont le talent de leur dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

« Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette fois semblait étrange sur ses lèvres pâles, oui, vos rumeurs me le disent, le sort des favoris est précaire ; mais, si vous savez cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori ordinaire, moi ! Le comte d’Essex avait une bague splendide et enrichie de diamants que lui avait donnée sa royale maîtresse ; moi, je n’ai qu’un simple anneau avec un chiffre et une date, mais cet anneau a été béni dans la chapelle du Palais-Royal ; aussi, moi, ne me briseront-ils pas selon leurs vœux. Ils ne s’aperçoivent pas qu’avec leur éternel cri : « À bas le Mazarin ! » je leur fais crier tantôt vive M. de Beaufort, tantôt vive M. le Prince, tantôt vive le parlement ! Eh bien ! M. de Beaufort est à Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l’autre, et le parlement…

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa figure douce paraissait incapable.

– Eh bien ! le parlement… nous verrons ce que nous en ferons du parlement ; nous avons Orléans et Montargis. Oh ! j’y mettrai le temps ; mais ceux qui ont commencé à crier à bas le Mazarin finiront par crier à bas tous ces gens-là, chacun à son tour. Richelieu, qu’ils haïssaient quand il était vivant, et dont ils parlent toujours depuis qu’il est mort, a été plus bas que moi ; car il a été chassé plusieurs fois, et plus souvent encore il a craint de l’être. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je suis contraint de céder au peuple, elle cédera avec moi ; si je fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles sans leur reine et sans leur roi. Oh ! si seulement je n’étais pas étranger, si seulement j’étais Français, si seulement j’étais gentilhomme !

Et il retomba dans sa rêverie.

En effet, la position était difficile, et la journée qui venait de s’écouler l’avait compliquée encore. Mazarin, toujours éperonné par sa sordide avarice, écrasait le peuple d’impôts, et ce peuple, à qui il ne restait que l’âme, comme le disait l’avocat général Talon, et encore parce qu’on ne pouvait vendre son âme à l’encan, le peuple, à qui on essayait de faire prendre patience avec le bruit des victoires qu’on remportait, et qui trouvait que les lauriers n’étaient pas viande dont il pût se nourrir, le peuple depuis longtemps avait commencé à murmurer.

Mais ce n’était pas tout ; car lorsqu’il n’y a que le peuple qui murmure, séparée qu’elle en est par la bourgeoisie et les gentilshommes, la cour ne l’entend pas ; mais Mazarin avait eu l’imprudence de s’attaquer aux magistrats ! il avait vendu douze brevets de maître des requêtes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l’adjonction de ces douze nouveaux confrères devait en faire baisser le prix, les anciens s’étaient réunis, avaient juré sur les Évangiles de ne point souffrir cette augmentation et de résister à toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres qu’au cas où l’un d’eux, par cette rébellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix.

Or, voici ce qui était arrivé de ces deux côtés :

Le 7 de janvier, sept à huit cents marchands de Paris s’étaient assemblés et mutinés à propos d’une nouvelle taxe qu’on voulait imposer aux propriétaires de maisons, et ils avaient député dix d’entre eux pour parler au duc d’Orléans, qui, selon sa vieille habitude, faisait de la popularité. Le duc d’Orléans les avait reçus, et ils lui avaient déclaré qu’ils étaient décidés à ne point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se défendre à main armée contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le duc d’Orléans les avait écoutés avec une grande complaisance, leur avait fait espérer quelque modération, leur avait promis d’en parler à la reine et les avait congédiés avec le mot ordinaire des princes : « On verra. »

De leur côté, le 9, les maîtres des requêtes étaient venus trouver le cardinal, et l’un d’eux, qui portait la parole pour tous les autres, lui avait parlé avec tant de fermeté et de hardiesse, que le cardinal en avait été tout étonné ; aussi les avait-il renvoyés en disant comme le duc d’Orléans, que l’on verrait.

Alors, pour voir, on avait assemblé le conseil et l’on avait envoyé chercher le surintendant des finances d’Emery.

Ce d’Emery était fort détesté du peuple, d’abord parce qu’il était surintendant des finances, et que tout surintendant des finances doit être détesté ; ensuite, il faut le dire, parce qu’il méritait quelque peu de l’être.

C’était le fils d’un banquier de Lyon qui s’appelait Particelli, et qui, ayant changé de nom à la suite de sa banqueroute, se faisait appeler d’Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait reconnu en lui un grand mérite financier, l’avait présenté au roi Louis XIII sous le nom de M. d’Emery, et voulant le faire nommer intendant des finances, il lui en disait grand bien.

– À merveille ! avait répondu le roi, et je suis aise que vous me parliez de M. d’Emery pour cette place qui veut un honnête homme. On m’avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et j’avais peur que vous ne me forçassiez à le prendre.

– Sire ! répondit le cardinal, que Votre Majesté se rassure, le Particelli dont elle parle a été pendu.

– Ah ! tant mieux ! s’écria le roi, ce n’est donc pas pour rien que l’on m’a appelé Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. d’Emery.

C’était ce même d’Emery qui était devenu surintendant des finances.

On l’avait envoyé chercher de la part du ministre, et il était accouru tout pâle et tout effaré, disant que son fils avait manqué d’être assassiné le jour même sur la place du Palais : la foule l’avait rencontré et lui avait reproché le luxe de sa femme, qui avait un appartement tendu de velours rouge avec des crépines d’or. C’était la fille de Nicolas Le Camus, secrétaire en 1617, lequel était venu à Paris avec vingt livres et qui, tout en se réservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf millions entre ses enfants.

Le fils d’Emery avait manqué d’être étouffé, un des émeutiers ayant proposé de le presser jusqu’à ce qu’il eût rendu l’or qu’il dévorait. Le conseil n’avait rien décidé ce jour-là, le surintendant étant trop occupé de cet événement pour avoir la tête bien libre.

Le lendemain, le premier président Mathieu Molé, dont le courage dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, égala celui de M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Condé, c’est-à-dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France ; le lendemain, le premier président, disons-nous, avait été attaqué à son tour ; le peuple le menaçait de se prendre à lui des maux qu’on lui voulait faire ; mais le premier président avait répondu avec son calme habituel, sans s’émouvoir et sans s’étonner, que si les perturbateurs n’obéissaient pas aux volontés du roi, il allait faire dresser des potences dans les places pour faire pendre à l’instant même les plus mutins d’entre eux. Ce à quoi ceux-ci avaient répondu qu’ils ne demandaient pas mieux que de voir dresser des potences, et qu’elles serviraient à pendre les mauvais juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misère du peuple.

Ce n’est pas tout ; le 11, la reine allant à la messe à Notre-Dame, ce qu’elle faisait régulièrement tous les samedis, avait été suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice. Elles n’avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant seulement se mettre à genoux devant elle pour tâcher d’émouvoir sa pitié ; mais les gardes les en empêchèrent, et la reine passa hautaine et fière sans écouter leurs clameurs.

L’après-midi, il y avait eu conseil de nouveau ; et là on avait décidé que l’on maintiendrait l’autorité du roi : en conséquence, le parlement fut convoqué pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soirée duquel nous ouvrons cette nouvelle histoire, le roi, alors âgé de dix ans, et qui venait d’avoir la petite vérole, avait, sous prétexte d’aller rendre grâce à Notre-Dame de son rétablissement, mis sur pied ses gardes, ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait échelonnés autour du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, après la messe entendue, il était passé au parlement, où, sur un lit de justice improvisé, il avait non seulement maintenu ses édits passés, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien que le premier président, qui, on a pu le voir, était les jours précédents pour la cour, s’était cependant élevé fort hardiment sur cette manière de mener le roi au Palais pour surprendre et forcer la liberté des suffrages.

Mais ceux qui surtout s’élevèrent fortement contre les nouveaux impôts, ce furent le président Blancmesnil et le conseiller Broussel.

Ces édits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande multitude de peuple était sur sa route ; mais comme on savait qu’il venait du parlement, et qu’on ignorait s’il y avait été pour y rendre justice au peuple ou pour l’opprimer de nouveau, pas un seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le féliciter de son retour à la santé. Tous les visages, au contraire, étaient mornes et inquiets ; quelques-uns même étaient menaçants.

Malgré son retour, les troupes restèrent sur place : on avait craint qu’une émeute n’éclatât quand on connaîtrait le résultat de la séance du parlement : et, en effet, à peine le bruit se fut-il répandu dans les rues qu’au lieu d’alléger les impôts, le roi les avait augmentés, que des groupes se formèrent et que de grandes clameurs retentirent, criant : « À bas le Mazarin ! vive Broussel ! vive Blancmesnil ! » car le peuple avait su que Broussel et Blancmesnil avaient parlé en sa faveur ; et quoique leur éloquence eût été perdue, il ne leur en savait pas moins bon gré.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes s’étaient grossis et les cris avaient redoublé. L’ordre venait d’être donné aux gardes du roi et aux gardes suisses, non seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où ces groupes surtout paraissaient plus nombreux et plus animés, lorsqu’on annonça au Palais-Royal le prévôt des marchands.

Il fut introduit aussitôt : il venait dire que si l’on ne cessait pas à l’instant même ces démonstrations hostiles, dans deux heures Paris tout entier serait sous les armes.

On délibérait sur ce qu’on aurait à faire, lorsque Comminges, lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout déchirés et le visage sanglant. En le voyant paraître, la reine jeta un cri de surprise et lui demanda ce qu’il y avait.

Il y avait qu’à la vue des gardes, comme l’avait prévu le prévôt des marchands, les esprits s’étaient exaspérés. On s’était emparé des cloches et l’on avait sonné le tocsin. Comminges avait tenu bon, avait arrêté un homme qui paraissait un des principaux agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonné qu’il fût pendu à la croix du Trahoir. En conséquence, les soldats l’avaient entraîné pour exécuter cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient été attaqués à coups de pierres et à coups de hallebarde ; le rebelle avait profité de ce moment pour s’échapper, avait gagné la rue des Lombards et s’était jeté dans une maison dont on avait aussitôt enfoncé les portes.

Cette violence avait été inutile, on n’avait pu retrouver le coupable. Comminges avait laissé un poste dans la rue, et avec le reste de son détachement, était revenu au Palais-Royal pour rendre compte à la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route, il avait été poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs de ses hommes avaient été blessés de coups de pique et de hallebarde, et lui-même avait été atteint d’une pierre qui lui fendait le sourcil.

Le récit de Comminges corroborait l’avis du prévôt des marchands, on n’était pas en mesure de tenir tête à une révolte sérieuse ; le cardinal fit répandre dans le peuple que les troupes n’avaient été échelonnées sur les quais et le Pont-Neuf qu’à propos de la cérémonie, et qu’elles allaient se retirer. En effet, vers les quatre heures du soir, elles se concentrèrent toutes vers le Palais-Royal ; on plaça un poste à la barrière des Sergents, un autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisième à la butte Saint-Roch. On emplit les cours et les rez-de-chaussée de Suisses et de mousquetaires, et l’on attendit.

Voilà donc où en étaient les choses lorsque nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait été autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans quelle situation d’esprit il écoutait les murmures du peuple qui arrivaient jusqu’à lui et l’écho des coups de fusil qui retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout à coup il releva la tête, le sourcil à demi froncé, comme un homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une énorme pendule qu’allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil placé sur la table, à la portée de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit sans bruit, et un homme vêtu de noir s’avança silencieusement et se tint debout derrière le fauteuil.

– Bernouin, dit le cardinal sans même se retourner, car ayant sifflé deux coups il savait que ce devait être son valet de chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais ?

– Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

– Quelle compagnie ?

– Compagnie Tréville.

– Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans l’antichambre ?

– Le lieutenant d’Artagnan.

– Un bon, je crois ?

– Oui, Monseigneur.

– Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi à m’habiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu’il était entré, et revint un instant après, apportant le costume demandé.

Le cardinal commença alors, silencieux et pensif, à se défaire du costume de cérémonie qu’il avait endossé pour assister à la séance du parlement, et à se revêtir de la casaque militaire, qu’il portait avec une certaine aisance, grâce à ses anciennes campagnes d’Italie ; puis quand il fut complètement habillé :

– Allez me chercher M. d’Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu, mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eût dit d’une ombre.

Resté seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction dans une glace ; il était encore jeune, car il avait quarante-six ans à peine, il était d’une taille élégante et un peu au-dessous de la moyenne ; il avait le teint vif et beau, le regard plein de feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionné, le front large et majestueux, les cheveux châtains un peu crépus, la barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevée avec le fer, ce qui lui donnait bonne grâce. Alors il passa son baudrier, regarda avec complaisance ses mains, qu’il avait fort belles et desquelles il prenait le plus grand soin ; puis rejetant les gros gants de daim qu’il avait déjà pris, et qui étaient d’uniforme, il passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte s’ouvrit.

– M. d’Artagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

C’était un homme de trente-neuf à quarante ans, de petite taille mais bien prise, maigre, l’œil vif et spirituel, la barbe noire et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu’on a trouvé la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est fort brun.

D’Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu’il reconnaissait pour y être venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu, et voyant qu’il n’y avait personne dans ce cabinet qu’un mousquetaire de sa compagnie, il arrêta les yeux sur ce mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d’œil, il reconnut le cardinal.

Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et comme il convient à un homme de condition qui a eu souvent dans sa vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son œil plus fin que profond, l’examina avec attention, puis, après quelques secondes de silence :

– C’est vous qui êtes monsieur d’Artagnan ? dit-il.

– Moi-même, Monseigneur, dit l’officier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tête si intelligente et ce visage dont l’excessive mobilité avait été enchaînée par les ans et l’expérience ; mais d’Artagnan soutint l’examen en homme qui avait été regardé autrefois par des yeux bien autrement perçants que ceux dont il soutenait à cette heure l’investigation.

– Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutôt je vais aller avec vous.

– À vos ordres, Monseigneur, répondit d’Artagnan.

– Je voudrais visiter moi-même les postes qui entourent le Palais-Royal ; croyez-vous qu’il y ait quelque danger ?

– Du danger, Monseigneur ! demanda d’Artagnan d’un air étonné, et lequel ?

– On dit le peuple tout à fait mutiné.

– L’uniforme des mousquetaires du roi est fort respecté, Monseigneur, et ne le fût-il pas, moi, quatrième je me fais fort de mettre en fuite une centaine de ces manants.

– Vous avez vu cependant ce qui est arrivé à Comminges ?

– M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires, répondit d’Artagnan.

– Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes ?

– Chacun a l’amour-propre de son uniforme, Monseigneur.

– Excepté moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous voyez que j’ai quitté le mien pour prendre le vôtre.

– Peste, Monseigneur ! dit d’Artagnan, c’est de la modestie. Quant à moi, je déclare que, si j’avais celui de Votre Éminence, je m’en contenterais et m’engagerais au besoin à n’en porter jamais d’autre.

– Oui, mais pour sortir ce soir, peut-être n’eût-il pas été très sûr. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d’uniforme à larges bords.

Le cardinal s’en coiffa d’une façon assez cavalière, et se retourna vers d’Artagnan :

– Vous avez des chevaux tout sellés dans les écuries, n’est-ce pas ?

– Oui, Monseigneur.

– Eh bien ! partons.

– Combien Monseigneur veut-il d’hommes ?

– Vous avez dit qu’avec quatre hommes, vous vous chargeriez de mettre en fuite cent manants ; comme nous pourrions en rencontrer deux cents, prenez-en huit.

– Quand Monseigneur voudra.

– Je vous suis ; ou plutôt, reprit le cardinal, non, par ici. Éclairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef dorée sur son bureau, et ayant ouvert la porte d’un escalier secret, il se trouva au bout d’un instant dans la cour du Palais-Royal."

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vendredi, 21 juillet 2006

Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas - 1844

«Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung» voit le jeune d'Artagnan, cadet de Gascogne, rejoindre Paris pour chercher fortune dans le régiment des mousquetaires du Rois. En chemin il fait la rencontre de Rochefort, agent du Cardinal de Richelieu, accompagné par la belle Milady. Il se fera humilier suite à une dispute et rejoindra Paris pour rencontrer encore d'autres mésaventures. Dès son arrivée il provoquera trois duels contre d'expérimentés mousquetaires, Athos, Porthos et Aramis, avant que tout le monde ne se reconcile contre les gardes du cardinal qui viennent se mêler aux duels. Les quatre amis vont ainsi vivre une multitude d'aventures ensemble et toujours contre les desseins du Cardinal qui tente de gouverner la France dans l'ombre du Roi Louis XIII. Sur leurs chemins se dresseront Milady et Rochefort pour feront leur possible pour nuire à la royauté et aux mousquetaires. De la récupération des ferrets de diamants auprès de Buckingham, au siège de La Rochelle s'amorce l'une des plus grandes aventures de la littérature française.

Tout le monde connaît Les trois mousquetaires, roman le plus célèbre d'Alexandre Dumas (avec la collaboration d'Auguste Maquet) et porté une mutitude de fois à l'écran (c'est surtout l'épisode des ferrets de la Reine qui est adapté, mais qui ne représente qu'une infime partie des aventures décrites dans le livre). Les trois mousquetaires est vite devenu un élément essentiel de la culture mondiale et un mythe à part entière. De nombreuses aventures menés par une équipe parfaite (avec sa devise «tous pour un, un pour tous», que l’on cite généralement à l’envers): D'Artagnan, la naïf courageux et fonceur, Athos, le plus noble et cynique de tous, Porthos, la force et la jovialité en personne, et Aramis, élégant, cultivé, manipulateur et jamais parfaitement honnête. Le tout est raconté avec une vitalité comme jamais rencontrée précédemment. Alexandre Dumas place volontairement ses aventures sous le règne de Louis XIII, une époque qui est souvent considérée par les auteurs romantiques comme l'époque de la liberté, de l'aventure et de la chavalerie. Les aventures des trois mousquetaires se prolongeront d'ailleurs dans deux excellents romans que sont Vingt ans après (1845) et Le vicomte de Bragelonne (1847-1850), dans lesquels nos chevaliers aventuriers auront bien du mal à se faire à la fin de la chevalerie et au progrés et changements des époques qui vont suivre. On reconnaît de force l'admiration de Dumas pour l'époque de Louis XIII, n'hésitant pas à faire oeuvrer ses héros contre la France de Richelieu pour aider la Reine d'Autriche et le Duc de Buckingham, et donc les forces étrangères qu'ils représentent.

Mais n'oublions pas que le personnage de D'Artagnan a réellement existé, même s'il n'a pas vécu le même nombre d'exploits que son personnage de fiction. En 1700 sont publiés les Mémoires de Monsieur d'Artagnan, écrits par Courlitz de Sandras où l'on retrouve sous forme dèjà fortement romancée, la vie de Charles de Batz de Castelmore d'Artagnan. Alexandre Dumas s'en inspirera en empruntant quelques faits et autres anecdotes.

En parallèle, je conseille vivement la lecture de l'excellent Le Club Dumas (El Club Dumas, 1993) d'Arturo Perez-Reverte, qui permet sous la forme d'une intrigue passionante, de revisiter Les trois mousquetaires de Dumas en analysant certains des faits d'une façon différente. Notons également le roman Milady, mon amour (1986) de Yak Rivais qui réécrit tout le roman mais du point de vue du personnage de Milady, qui du coup ne passe plus pour le personnage sombre décrit par Dumas, mais pour une réelle héroïne face à de méchants mousquetaires (en effet n'oublions pas qu'en se concentrant sur elle, on peut dire que Milady a toujours défendu les intérêts de la France, que Athos a tenté de l'assassiner, que D'Artagnan a abusé d'elle, et que à la fin ils se mettent à six pour l'exécuter dans un semblant de justice). Après tant d'années ces deux romans montrent bien que le mythe des trois mousquetaires est toujours bel et bien vivant et qu'il passionne toujours autant, sinon de plus en plus.

Et rappelons que les aventures des Trois mousquetaires et de D'Artagnan continunet dans Vingt ans après (1845) et dans Le vicomte de Bragelonne (1847-1850).

Si ce n'est dèjà fait: à lire absolument!

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Extrait du premier chapitre:

Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir les femmes du côté de la Grand-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d'endosser la cuirasse, et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'Hôtellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais ; souvent contre les seigneurs et les huguenots ; quelquefois contre le roi ; mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise que, ce susdit premier lundi du mois d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l'Hôtel du Franc-Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette humeur.

Un jeune homme... traçons son portrait d'un seul trait de plume : figurez- vous don Quichotte à dix-huit ans ; don Quichotte décorselé, sans haubert et sans cuissards ; don Quichotte revêtu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée en une nuance insaisissable de lie de vin et d'azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume ; l'oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans la longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu'elle fut remarquée : c'était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.

Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune d'Artagnan ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante, qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture : aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait au moins vingt livres ; il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n'avaient pas de prix.

- Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon – dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir à se défaire – mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse ; et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan père, si toutefois vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans, et pour vous et pour les vôtres. Par les vôtres, j'entends vos parents et vos amis. Ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui.

Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l'appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c'est que vous êtes Gascon, et la seconde, c'est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l'épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d'acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous, d'autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n'ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d'entendre. Votre mère y ajoutera la recette d'un certain baume qu'elle tient d'une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, et c'est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru à la cour et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire ; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis XIIIème, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en batailles, et dans ces batailles le roi n'était pas toujours le plus fort. Les coups qu'il en reçut lui donnèrent beaucoup d'estime et d'amitié pour M. de Tréville. Plus tard M. de Tréville se battit contre d'autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois ; depuis la mort du feu roi jusqu'à la majorité du jeune, sans compter les guerres et les sièges, sept fois ; et depuis cette majorité jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-être ! Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c'est-à-dire chef d'une légion de Césars dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an ; c'est donc un fort grand seigneur. Il a commencé comme vous ; allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.

Sur quoi M. d'Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu'ils ne l'avaient été de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimât pas son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d'Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d'un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d'Artagnan était femme et de plus était mère. Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature l'emporta, et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville ; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.

Avec un pareil
vade-mecum, d'Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu'il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung, et que l'un dans l'autre il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire et l'épée ne sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n'épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au- dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu'au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d'un seule côté, comme les masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu'à cette malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc-Meunier sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre l'étrier au montoir, d'Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l'écouter avec déférence. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude être l'objet de la conversation et écouta. Cette fois d'Artagnan ne s'était trompé qu'à moitié : ce n'était pas de lui qu'il était question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller l'irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarité.

Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l'étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué à la moustache noire et parfaitement taillée. il était vêtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie à venir.
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- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation

- Le Corricolo - Alexandre Dumas (1843), présentation et extrait

- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation

- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait

- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

samedi, 17 juin 2006

Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas - 1873

Allan Clare est de retour dans la forêt de Sherwood, dans laquelle Robin Hood s'ést établi avec sa bande d'hors-la-loi et de rebelles. Il va demander l'aide de Robin afin d'empêcher le mariage de Christabel avec un vieux mais riche ami de son père. De plus il faut sauver Will, qui après avoir déserté l'armée, est condamné à mort par pendaison. Christabel et Allan vont réussir à se marier, ainsi que Robin et Marianne. Robin et ses joyeux compagnons continuent ainsi de plus belle à attaquer les riches Normands et les membres du clergé, afin de voler les riches pour donner aux pauvres. Le tyrannique et violent sheriff de Nottingham ne réussira jamais à mettre la main sur son ennemi. L'intensification des prouesses de Robin Hood porte le mécontement des Normands à un sommet, mais également la mort de la jolie Marianne. Après le retour des croisades du roi Richard qui succédera à Henri II, récupérera finalement ses possessions. Mais longtemps inconsolable, suite à la mort de sa bien-aimée, Robin laissera petit à petit se disperser sa bande avant de mourir à 55 ans, tué suite à une trahison.

Robin Hood le proscrit (aussi parfois appelé Robin des bois, le proscrit) est la suite directe du Prince des voleurs (1872). On assiste ici à la partie la connue de la légende de Robin Hood, celle qui a été maintes fois adapté au cinéma ou à la télévision. Le style reste le même: lourd, plat voire soporifique; car tel que expliqué pour Le prince des voleurs (1872), Alexandre Dumas ne fera que mettre sa signature sur ce qui n'est finalement qu'une bête traduction. Le seul intérêt des deux livres est d'enfin connaître la vraie et complète histoire du célèbre héros saxon Robin Hood.

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- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
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- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation

- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation

lundi, 12 juin 2006

Le prince des voleurs - Alexandre Dumas - 1872

Au XIIe siècle, l’Angleterre est sous contrôle des Normands qui influencent de plus en plus la vie politique et militaire du pays. Allan Clare, un Saxon, et sa sœur, la jolie Marianne, doivent traverser la forêt de Sherwood pour se rendre au château du tyranique baron Fitz-Awine, sheriff de Notthingham, afin de demander la main de Lady Christabel sa fille. Cependant celui-ci refuse. Sur la route ils font la connaissance de Robin Hood, et cela dans des circonstances plutôt mouvementées. Robin Hood est un mystérieux personnage qui a été confié dès son plus jeune âge au brave forestier Gilbert par deux inconnus. Il est en fait l’héritier direct du comte de Huntingdon et a été caché à cause de cela. Il est très vite devenu un habile archer. Allan et Robin prévoient d’enlever Christabel, mais ceci tourne court, provoquant le départ de celle-ci pour Londres, bientôt suivie par Allan qui part à sa recherche. Le baron Fitz-Awine, furieux du rôle joué par Robin, lui voue alors une haine terrible: il fait incendier la maison de Gilbert, entrave le bon déroulement du procès intenté par Robin pour retrouver ses droits, se plaint au roi Henri II de mauvais traitements… Ce qui aboutit à la proscription de Robin Hood par le roi. Robin n’a d’autre choix que de fuir et part se réfugier dans la forêt avec quelques amis dont Petit-Jean et le frère Tuck. Pour subvenir aux besoins de sa petite troupe, il instaure un impôt sur le passage des voyageurs à travers la forêt, proportionnel à leur richesse, en bref il leur fait les poches pour devenir petit à petit le célèbre hors-la-loi connu de tous.

L’œuvre de Dumas concernant le célèbre personnage de Robin des Bois ou Robin Hood, se divise en deux volumes. Le premier Le prince des voleurs(1872) relate l’origine de la proscription de Robin alors que le deuxième Robin Hood, le proscrit (1873) est plutôt consacré à ses exploits en tant que voleur. Si l’histoire de Robin Hood est plutôt bien connue du grand publique (que ce soit par les films ou les dessins animés), on ne connaît que rarement les origines de l’histoire qui sont relatés dans ce premier volume Le prince des voleurs. C’est là d’ailleurs que réside l’originalité et, hélas, le seul intérêt du livre. Le tout n’est en effet pas très bon. Il s’agît d’ailleurs plus d’une traduction du roman du Britannique Pierce Egan Robin Hood and Little John, or the merry men of Sherwood forest (1840), une traduction faite d’ailleurs par Marie de Fernand (qui signait sous le nom de Victor Perceval), maîtresse et collaboratrice de Dumas. Alexandre Dumas ne fera qu’y aposer sa signature. Le livre manque de charme, le style n’est pas entraînant, le tout est fort lent, lourd et plat et risque fort d’ennuyer le lecteur, voire de l’endormir.

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- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
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mardi, 09 mai 2006

Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas - 1842

Raoul d'Harmental, jeune aristocrate monté à Paris en 1711, est un jeune homme aventurier avec derrière lui une belle carrière militaire. Mais hélas pour lui, après la mort de Louis XIV, il se trouve malgré lui mêlé au conflit qui oppose le parti des princes légitimes et celui des bâtards. D'Harmental se voit retirer son régiment, et même sa maîtresse, Sophie d'Auverne, lui est enlevée par le régent Philippe d'Orléans. Le chevalier, fortement déçu par les affaires actuelles de l'Etat et touché dans sa fierté, va sous l'impulsion de la duchesse du Maine participer à une conspiration. D'Harmental doit en effet enlever le duc d'Orléans et l'emmener en Espagne. Il loue pour y parvenir les services du capitaine Roquefinette, un ancien militaire désabusé. En attendant le moment propice à l'enlèvement, d'Harmental se cache dans une chambre d'étudiant.Désoeuvré il va s'intéresser à sa voisine d'en face: une jeune fille charmante d'éducation noble. Devinant chez Bathilde du Rocher une origine noble malgré une vie modeste, Raoul en tombe rapidement amoureux et parvient à entrer en contact avec elle. Mais ses projets amoureux vont dans un premier temps aller à l'encontre de son complot, ce qui va amener le chevalier dans un dilemme. De plus, alors que le moment de l'enlèvement s'approche, tout semble indiquer que le complot est voué à l'échec.

Le chevalier d'Harmental est le premier roman historique d'Alexandre Dumas et va ouvrir la voie aux nombreuses autres oeuvres plus connues qu'on connaît de lui. Ce roman représente également la première collaboration avec Auguste Maquet, et repose d'ailleurs sur un pièce de théâtre de ce dernier Bathilde (1839), qui fût inspiré à Maquet par les Mémoires de Jean Buvat. Ce premier roman historique est fort réussi. il entrelace de façon particulièrement habile les destinées des différents personnages, et présente déjà la plupart des ingrédients des futurs grands romans de Dumas (p.ex. noble de province monté à Paris pour y trouver fortune, des duels, un capitaine désargenté, une conspiration qui n'en finit pas d'échouer, etc.). On y retrouve même le capitaine d'Artagnan, pourtant mort en 1673, qui y fait une apparition, ce qui indique que Les trois mousquetaires (à paraître trois ans plus tard) étaient vraissemblablement déjà en préparation.

En bref, un très beau roman de cape et d'épée, le premier historique de Dumas, genre dont il fera sa spécialité et notoriété.

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19:17 Écrit par Marc dans Dumas, Alexandre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre dumas, romans historiques, romans d aventures, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 03 mai 2006

Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas - 1856

En 1799, sous le gouvernement corrompu du Directoire, coups de main et complots se multiplient en France. Les Compagnons de Jéhu pillent les diligences et remettent leur butin aux généraux royalistes qui préparent des insurrections en Bretagne et en Vendée et qui veulent rétablir la monarchie de Louis XVIII. Cette bande est commandée par un gentilhomme masqué que l'on surnomme Morgan. Mais Bonaparte, revenu incognito d'Égypte, charge un de ses officiers, son aide de camp et ami Roland de Montrevel, de le démasquer.

Les Compagnons de Jéhu reprend une période, certes brève (neuf mois), mais cruciale et très captivante de l’Histoire de France : arrivée de Bonaparte au pouvoir, coup d'état du 18 brumaire , négociations secrètes avec le futur Louis XVIII , avec Cadoudal chef de la chouannerie bretonne et même avec l’Angleterre. L'ambition du Corse balaiera tout sur son passage, retardant de 15 ans le retour à la monarchie et n'épargnant pas le million de morts et blessés des guerres napoléonniennes !

Alexandre Dumas prétend tenir l’idée des deux personnages principaux de ce roman de son fils : "- Oui, je vais te donner deux personnages... un gentleman anglais et un capitaine français. [...] Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout ; de sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il accomplit une action d'éclat, il monte d'un grade. - Mais pourquoi veut-il se faire tuer ? - Parce qu'il est dégoûté de la vie. - Et pourquoi est-il dégoûté de la vie ? - Ah ! voilà le secret du livre..." Les Compagnons de Jéhu naissent donc de cette suggestion et de quelques pages des Souvenirs de la Révolution de son ami Nodier.

Mais ce roman de cape et d ‘épée est aussi et avant tout du pur Dumas. En effet le grand auteur était déjà en fin de carrière au moment de l’écriture de ce livre et n’avait plus les moyens financiers pour s’offrir l’aide de collaborateurs. Dumas va réaliser un très beau livre, très réussi malgré certaines longueurs, plein de sentiments exaltés et chevaleresques reprenant les thèmes chers à Dumas : loyauté, honneur, héroïsme, courage, amour impossible dans une époque tourmentée.

Vaut amplement la peine d’être redécouvert.

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- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
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21:49 Écrit par Marc dans Dumas, Alexandre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : alexandre dumas, romans historiques, romans d aventures, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!