dimanche, 30 septembre 2007

Le Goût de l’Immortalité - Catherine Dufour - 2005

bibliotheca le gout de l immortalite

Mandchourie en l’an 2305. L’Occident n’est plus que l’ombre de lui-même et c’est la Chine qui dirige le monde. Ha Rebin est une mégalopole tentaculaire qui fait dresser les uns contre les autres de multiples tours d’habitations hauts de plusieurs kilomètres. Dans cette ville une vieille dame revient sur sa vie et surtout sa jeunesse à travers une lettre adressée à un correspondant rencontré dans un monde virtuel. Elle y évoque des événements, qui ont commencé en 2113 et qui ont marqués sont existence, ainsi que plusieurs personnages qui ont croisé son chemin durant cette période : Cmatic, brillant entomologiste, envoyé en urgence en Polynésie pour y mener une enquête sur trois cas de paludisme, maladie éradiquée depuis un siècle. Cheng, jeune paumée des bas fond au destin chaotique. Iasmitine la mystérieuse guérisseuse du 42e étage. Mais derrière tout cela il est avant tout question du rêve le plus fou de l’humanité : la conquête de l’immortalité.

Catherine Dufour est une écrivaine française, à qui l'on doit notamment la trilogie humoristique Quand les Dieux buvaient, qui signe avec Le Goût de l’Immortalité un roman de science-fiction hors normes se déroulant dans un univers terriblement sombre.
Le thème principal est celui de l’immortalité qui sans être un sujet bien original dans le monde de la science-fiction est cependant traité de façon assez inédite. Jusqu’ou sommes-nous prêt à aller pour vivre éternellement ? La vie éternelle peut-elle se bâtir sur la mort des autres ? A quoi ressemblera une société de vieux croulants aux physiques de jeunots ? Tels sont les questions qui se posent au  cours du roman.
La forme de narration, une longue correspondance, est aussi très original dans le domaine de la science-fiction. De cette correspondance, ou plutôt une longue confession, se révèle au lecteur l’image évidemment subjectif d’un univers glauque à souhait. Le lecteur ressent toute la tristesse et le désespoir de la narratrice, mais aussi ses joies vécues. Le récit en devient donc très vivant, mais aussi très difficile d’entrée point de vue lecture. Si l’ambiance et l’univers décrit sont très prenants et l’histoire fort intéressante, il faut cependant critiquer le fait que le personnage principal est difficile à cerner et la distanciation qui faite de l’histoire proprement dite, par l’intermédiaire de cette correspondance, fait qu’il est difficile de s’identifier ou de s’intéresser réellement au sort des divers personnages.
De plus, afin de rendre cette correspondance plus réelle, l’auteur semble faire exprès d’y intégrer de nombreuses fautes de frappe (les majuscules entre autres sont rarement respectés). Ceci a cependant pour effet de distancier encore plus le lecteur de l’histoire et de ses personnages et le conduit petit à petit à un certain désintéressement.

A noter que la première phrase du roman (Mon cher Marc...) est la première phrase des mémoires d'Hadrien et la seconde est imitée de la lettre 75 des Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos (La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi; et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder.).

La Goût de l’immortalité, malgré certains défauts, est un très intéressant et fort original roman de science-fiction.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

Extrait : premières pages

Mon cher Marc,

le voilà donc achevé, ce travail qui avait osé croire qu’il pourrait me résister ! Et depuis hier, je n’ai plus rien à y ajouter. Il ne me reste qu’à le livrer à mon client, et à lui souhaiter bonne lecture : les « Arrêts du Tribunal de Grande Instance de Paris – France – Europe – 1985-1995 » sont d’un ennui sans fond. Je suis certaine que les gens qui ont rédigé ces minutes de procès ne se sont pas plus amusé à le faire que moi, à les traduire. Leur seul intérêt réside dans quelques sentences qui concernent david dolhen. Elles sont d’ailleurs assez laconiques, le futur martyr de la cause suburbaine ne se présentait pas souvent devant ses juges.

Vous devez connaître mon client : c’est phadke-ashevak, l’affairiste ministrable. Je me demande pourquoi ce vieil indo-inuit conservateur se passionne pour les restes pénaux d’un repris de justice nord-occidental disparu depuis des siècles. D’accord dolhen a vécu vite, il s’est bien battu et il est mort jeune : ça fait rêver. Peut-être que monsieur phadke-ashevak aime collectionner ses propres antithèses. Ou alors, ce n’est encore qu’un de ces hommes qui ne savent plus où investir leur fortune et qui accumulent les données anciennes au même titre que les tours, les femmes, les organes ou les astéroïdes. Mais changeons de sujet ; je vous ai assez expliqué à quel point il est ingrat d’essayer de transposer en mandarin moderne le français juridique et pourquoi nos machines, si douées qu’elles soient, ne réussissent à livrer qu’une traduction bancale dont je dois rétablir le sens ligne par ligne. Et encore, le résultat final est une arnaque sémantique. Il faut être phadke-ashevak pour ne pas bêler de rire à l’idée d’établir une véritable équivalence de sens entre la mentalité d’antiques juges blancs et son cerveau d’asiatique contemporain. Autant prendre le mahabarata et le traduire en termes de densité de matériaux. Cependant, je ne peux pas me plaindre de l’inculture crasse de gens comme phadke-ashevak : j’en vis.

Cette lettre, qui promet d’être longue, est une réponse à votre requête en deux mots : vous voulez me voir en vrai. Cette expression me fait rire. Nous passons tant de temps dans des décors virtuels, à piloter nos avatars, que la réalité matérielle n’est plus qu’un pont étroit entre deux 3d. Elle en arrive à prendre des allures de boudoir intime et je sens, dans le ton de votre demande, une gêne d’amant qui espère ne pas paraître trop empressé. Excusez-moi de rire : je viens d’un temps où se rencontrer en vrai était plutôt simple et ne se compliquait pas toujours d’érotisme. D’ailleurs, il ne s’agit peut-être pas d’érotisme de votre part ; les fantaisies sexuelles s’épuisent très bien via le Réseau et ne nécessitent aucun contact en vrai. Il y a, dans votre demande, un appétit de l’autre qui va au-delà de ce que deux centenaires pourraient tirer de leurs corps faits et refaits, et que tous nos échanges virtuels n’ont visiblement pas satisfait. Vous exigez l’Être en entier, en quelque sorte. C’est courageux. J’ai donc décidé de l’être à mon tour et de vous faire une série d’aveux. C’est le nom qu’on donne aux explications quand elles sont pénibles. Le premier aveu est assez facile : je n’ai pas, comme vous, comme vous croyez le savoir et comme mes données civiles le disent, un petit siècle.

J’en ai un peu plus.

Pour le moment, vous n’avez qu’à y voir de la coquetterie.

Le second aveu est moins facile : je ne suis pas faite et refaite. Ni génétiquement, ni organiquement, ni prothétiquement. Je sais quelles images vous viennent à l’esprit en ce moment : celles des vieillards d’autrefois, ces pauvres épaves tordues par la sénilité sous un Cuir mité, coupées du monde par la déliquescence de leurs capteurs et dont l’esprit hantait plaintivement une cervelle spongieuse. Vous n’y êtes pas du tout.

La réalité se laisse un peu moins mal regarder, mais elle est pire.

Pour commander ce livre via Amazon.fr : CLIQUEZ ICI !

22:15 Écrit par Marc dans Dufour, Catherine | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : catherine dufour, science-fiction, litterature francaise, immortalite | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!