lundi, 01 mars 2010

Babylon Babies - Maurice G. Dantec - 1999

bibliotheca babylon babies

2013. Le monde est en feu et en flammes, rongés par de multiples conflits hors contrôles, les nationalismes qui ravagent les états, les mafias, les sectes, les sciences sans consciences.
Dans ce monde en plein chaos, le mercenaire Hugo Cornelius Toorop essaie de survivre comme il peut en acceptant des missions de tout genre pour à peu près n'importe qui. il accepte notamment de travailler pour les mafias sibériennes. Sa mission : escorter Marie, une jeune femme à priori quelconque, de Sibérie au Québec. Pour un vétéran de Bosnie, et de multiples autres conflits, cette mission paraît assez simple à Toorop. Mais son expérience l'avertit dès le départ. Quelque chose se cache derrière cela. Il découvrira assez vite que Marie est en fait une arme biologique très puissante, de plus atteinte de schizophrénie. En effet elle porte en elle la prochaine mutation de l’Humanité, la synthèse de l’Homme et de la neuromatrice crées par Darquandier dans les Racines du Mal (1999), et qu'elle est donc recherchée par tout ce que compte le monde en sectes, mafias et pouvoirs en tout genre qui ont le plus vif intérêt à mettre la main sur elle.

Babylon Babies est le troisième roman de l'écrivain français naturalisé canadien Maurice Georges Dantec, dit Maurice G. Dantec, qui fait donc suite à La Sirène rouge (1994) et Les Racines du Mal (1996) en y intégrant le même personnage de Toorop dans un monde à l'aube de l'apocalypse. Certains liens existent entre les différents romans, mieux vaut-il aussi les avoir lu dans leur ordre, mais ce n'est guère une obligation dans la mesure où les trois histoires restent bien distinctes.
On retrouve donc ici le mercenaire Toorop, guerrier avisé pour toutes les causes et grand amateur de philosophie guerrière, dans une nouvelle traque qui cette fois va donner naissance de l'homme, un homme supérieur, à un monde nouveau totalement éclaté par la cybernétique. Et cela dans un roman empruntant à la fois du polar et de la science-fiction pour donner un techno-thriller hors normes. Et au-delà de cela, ni polar ni roman SF, on a l'impression que Dantec tente de nous dévoiler un futur immédiat, déjà amorcé, et dont ce roman serait une sorte de guide. Ambitieux donc ! Pas toujours réussi mais ambitieux.
L'histoire de base, c.à.d. le convoyage de Marie donne lieu à des scène d'action époustouflantes, et sert de prétexte à ce sujet plus complexe et dense qu'est cette évolution humaine, et qui se raconte par de multiples détails et, entre par des rêves hallucinés très marquants. Peu à peu l'action laisse d'ailleurs sa place au côté plus métaphysique du livre, et cela dans un rythme plus lent mais tout en devenant plus marquant. Et Dantec réussit à parfaitement convaincre tant le roman est dense, le monde recréé savamment détaillé et maîtrisé. L'action est haletante et le lecteur ne s'ennuiera guère. Comme souvent chez Dantec certains propos sont énervants, polémiques, mais le texte en son ensemble ne laissera personne indifférent.

Babylon Babies a été adapté au cinéma en 2008 sous le titre de Babylon A.D. par le réalisateur français Mathieu Kassovitz dans une production internationale avec l'acteur américain Vin Diesel dans le rôle de Toorop.

Maurice G. Dantec propose ici un roman hors normes, entre le polar et la science-fiction, un thriller haletant qui ne laissera guère indifférent.

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Extrait : premières pages

Vivre était donc une expérience incroyable, où le plus beau jour de votre existence pouvait s'avérer le dernier, où coucher avec la mort vous garantissait de voir le matin suivant, et où quelques règles d'or s'imposaient avec constance: ne jamais marcher dans le sens du vent, ne jamais tourner le dos à une fenêtre, ne jamais dormir deux fois de suite au même endroit, rester toujours dans l'axe du soleil, n'avoir confiance en rien ni en personne, suspendre son souffle avec la perfection du mort vivant à l'instant de libérer le métal salvateur. Quelques variables pouvaient à l'occasion s'y glisser, la position du soleil dans le ciel, le temps qu'il faisait, et à qui on avait affaire.

De là où il se trouvait, accroupi au sommet du talus qui longeait le sentier, Toorop surplombait sa victime. A l'ouest, le soleil baissait sur l'horizon, laquant d'un jaune orange volcanique la terre ocre du haut Sin-kiang. L'air était sec, encore vibrant de la chaleur accumulée pendant toute la journée, et d'une pureté irréelle. C'était le temps idéal pour tuer quelqu'un.

Un vent frais soufflait de l'est, en provenance des terres basses, le grand désert du Takla-Makan, un mot ouïgour qui signifie «le lieu où vous entrez mais d'où vous ne sortez pas». Torride à l'origine, ici, à deux mille mètres d'altitude, l'air était coupant comme la lame d'une baïonnette. Quand le soleil aurait disparu derrière les sommets blindés à la neige éternelle, il deviendrait glacial en moins de temps qu'il n'en faut pour prendre une inspiration, ou relâcher son dernier souffle.

L'homme était allongé sur le dos. Un bras tendu à la perpendiculaire était venu s'échouer sur un petit massif de chardons, l'autre était replié sous lui. Il était encore vivant, ce n'était pas son jour de chance. Chacune de ses respirations produisait un tressaillement réflexe de ses muscles, et un râle épuisé sortait par intermittence de sa bouche pleine de sang. Toorop lui donnait quelques minutes de sursis, tout au plus, des minutes qui lui paraîtraient des heures. La balle de 12,7 mm avait pénétré la structure biologique en diagonale, à la hauteur du foie, mais Toorop savait qu'elle avait pu se loger jusque dans le cervelet, l'artère fémorale, ou un organe bien plus sensible encore.

Le visage du jeune mec exposait comme un révélateur chimique l'étonnement de cette vie tranchée vicieusement par un projectile fou qui s'était retourné sur lui-même à l'impact, avant de zigzaguer en tous sens à l'intérieur du corps; l'énergie de ce genre de munitions se diffuse avec une telle intensité qu'en plus des traumatismes physiologiques l'onde de choc provoque de graves commotions nerveuses. Un beau visage mandchou, vingt ans, pas plus, les yeux vitreux s'interrogeant pour toujours sur la fragilité de l'existence face au métal de la douleur.

Toorop se souvint de l'aphorisme du Yi-qing servant de référence au quatorzième des Trente-Six Stratagèmes: «Ce n'est pas moi qui réclame le concours du naïf, c'est lui qui se livre à moi.» Le stratagème n° 14 s'intitulait curieusement «Redonner vie à un cadavre» et disait ceci:

Celui qui peut encore agir pour son propre compte ne se laisse pas utiliser.
Celui qui ne peut plus rien faire suppliera qu'on l'utilise.
Se servir de celui qui ne sert plus à rien pour servir nos fins.

Un sermon pas plus obscur qu'un autre vu les circonstances. Et l'homme qui agonisait avait bien servi ses fins. Toorop descendit du talus en sachant déjà ce qu'il convenait de faire.

Trois jeunes busards venaient de se poser en croassant près du corps, et sans lui prêter la moindre attention entreprirent de fourrager dans la vareuse vert olive, forant le tissu d'un seul coup acéré pour remonter un morceau de viande sanguinolente qu'ils engloutissaient d'un mouvement saccadé de la tête. Toorop vit nettement le geste réflexe, ultime, de l'homme condamné qui tentait de reculer l'échéance. Un frémissement de sa carcasse, une main tremblante qui chercha en vain à se soulever de terre et qui y griffonna comme un message illisible. Toorop put détailler un instant le processus naturel à l'œuvre, son regard ne cherchait même pas à éviter la rosace de sang qui s'étoilait sur l'abdomen du soldat, là où les oiseaux accomplissaient leur besogne, et sur la terre jaune orange tout autour de lui, une flaque noire aux contours pourpres que la lande rocailleuse buvait avec avidité.

A son approche, un des busards émit un croassement de mécontentement en battant des ailes, et se raidit dans une posture de parade agressive. Les deux autres continuaient leur festin sur le ventre de l'homme, imperturbables, pataugeant dans une moquette de sang, de tissu spongieux et de morceaux d'intestins.

Une odeur de tripaille et de merde lui chatouillait les narines au gré des souffles du vent. Le parfum de l'homme mort, ou en train de mourir, une fragrance qui lui laissa comme un arrière-goût de bière rance dans la bouche. Toorop venait d'extirper le «schiskov» de son étui dorsal, un Aurora, une arme polyvalente capable de faire face à toutes les situations d'urgence, et tout bonnement le meilleur fusil d'assaut au monde. Toorop arma la culasse d'un coup sec, mit en joue et logea une balle en plein dans la tête du soldat.

Le coup de feu résonna longuement dans la chambre d'écho naturelle des hautes montagnes. Toorop y entendit le soupir de soulagement de l'homme enfin délivré de ce monde de chair et d'acier, enfin libéré de la vie, et des trois busards.

A l'instant où les rapaces fusaient vers le ciel écorché du crépuscule, les ailes pleines de sang, alors que l'écho du coup de feu résonnait encore dans l'espace immense qui s'étendait devant lui, Toorop s'était dit que la situation réclamait sans doute un passage de Rûmî, ou bien un couplet de Dead Man Walking, mais il sentit une douce vibration se propager le long de sa cuisse, interrompant net le flux de ses pensées. Sa main plongea dans la poche de son battle-dress et en ressortit armée d'un petit cellulaire Motorola GPS. L'écran à cristaux liquides affichait un message du commandement général l'informant de la présence de drones chinois dans le secteur. De l'alphanumérique, crypté par un programme spécial CIA que les tronches du chiffre de l'APL pouvaient toujours essayer de décoder, y compris avec leurs Fujitsu hautement parallèles, développés grâce aux fonds yakuzas dans leurs usines souterraines du Sichuan. D'après les trafiquants russes qui avaient fourni le logiciel, le cryptage était incassable, la somme des ressources informatiques de la planète n'y suffirait pas, même au bout de cinquante ans de travail ininterrompu. Réencodage Transfini sur Modélisation Chaotique, avait dit le binoclard à l'accent british chargé de faire la démo aux guérilleros ouïgours, qui avaient mollement apprécié en dodelinant de la tête. Pour les Ouïgours, ça signifiait simplement qu'Allah ne voulait pas que l'APL puisse décoder leurs communications. Ce qui était la moindre des choses.
 

Toorop se tourna vers l'ouest, là où le ciel combinait des fulgurances azurées avec des machines laiteuses aux reflets de napalm, puis s'agenouilla à côté du cadavre pour commencer le pillage. Un automatique de fabrication locale, copie conforme de l'indémodable Colt modèle 1911. Deux chargeurs pleins en sus. Une grenade à main de fabrication française accrochée à l'autre bout. Dans la poche de la vareuse, il dénicha un paquet de Kool fabriquées à Pékin. Il détestait les Kool mais il pourrait les échanger contre des Marlboro russes ou des Camel indiennes.

Il retourna le cadavre du pied en le faisant rouler sur la terre rocailleuse. L'AK-74 était sanglé crosse en l'air en travers de son dos. Intact, un chargeur de trente balles enclenché, flambant neuf, tout frais sorti des chaînes de montage robotisées du ministère de la Planification militaire. Toorop préleva le butin d'une main expérimentée. C'était la loi des montagnes, le secret transparent de la nature, le code de la chasse, l'étrange rituel de la vie et de la mort et sa fétichisation par le trophée, toutes ces conneries, une simple habitude. Remontant aux origines du monde.

D'un geste sûr, Toorop releva les manches de la vareuse de montagne; le biobippeur GPS formait une petite boursouflure de carbone noir courant juste sous la peau au niveau du poignet gauche, au-dessus d'une très jolie montre en or. Le biobippeur avait pour principale fonction d'envoyer régulièrement un signal radio digital donnant la position et l'état métabolique de son porteur, une technologie copiée sur celle de l'US Army. Pour l'heure, une petite diode rouge y pulsait en silence, l'air de dire que son porteur n'était pas au mieux de sa forme, et qu'il resterait sûrement un bon moment à cette position.

Toorop perça l'épiderme de la pointe de son couteau de combat, y désincrusta le petit composant, le jeta au fond du ravin, et la montre en or au fond d'une de ses poches.

Il retourna une nouvelle fois le corps, et acheva la fouille en prélevant sa plaque d'identification magnétique et quelques biftons chiffonnés, en diverses monnaies locales. La plaque militaire, c'était juste pour donner un peu de boulot aux bureaucrates de l'APL. La caillasse, ce serait pour plus tard, les bars à putes d'Almaty, quelques ecstas new-look achetés à des dealers kazakhs, éventuellement un film de Taiwan en version russe dans une salle de cinéma datant de l'époque soviétique, constructivisme pompier et sièges rapiécés ayant vu passer les culs de toutes les générations depuis Khrouchtchev au moins.

Toorop sortit de sa rêverie pour marcher jusqu'au cheval kirghize, une belle jument grise pommelée de noir, qui se laissa monter sans résistance. Sa propre monture avait succombé trois jours auparavant à une mauvaise chute; cette jument était une pure bonté d'Allah, auraient dit les Ouïgours, elle était à la fois robuste et peu farouche, jeune et expérimentée, une vraie canasse de montagnard. Il lui flatta le museau, la prit par la bride, grimpa sur la selle réglementaire de l'APL, avec ses boucles de laiton frappées de l'étoile rouge, puis redescendit le sentier jusqu'au cadavre, lui jeta un dernier coup d'œil, accrocha le Barrett à la selle, plaça son Aurora dans l'étui dorsal, l'AK-74 chinois en bandoulière sur sa poitrine, et d'un petit jappement accompagnant le coup de talon fit avancer l'animal à la rencontre de l'adret, tournant le dos aux blanches hauteurs du Turugart Shanku.

Son ombre évoquait celle d'un don Quichotte harnaché pour une guerre oubliée, dans le silence élémentaire de la nature.

Le bruit des sabots sur la rocaille couvrit le croassement des busards qui venaient tournoyer de nouveau au-dessus du cadavre derrière lui, puis plus tard, alors qu'il atteignait le fond de la passe, une rafale de vent froid lui fit prendre conscience que le soleil venait de disparaître derrière les montagnes, une ombre bleu ardoise s'abattait sur les roches d'un gris lunaire, le ciel virait à un violet abyssal, les premières étoiles étaient visibles, un croissant de lune apparaissait entre deux sommets neigeux, masses de cendres piégées dans un faisceau de lumière noire et laquées de vif-argent, l'astre nocturne serait au zénith au cœur de la nuit.
C'était d'une beauté à couper le souffle.
 

Tuer son couple d'hommes par semaine, au bas mot. Vivre sur la bête en prélevant armes, munitions, nourriture, drogues, argent liquide - ou plastique -, vêtements, chevaux. Traquer sans relâche les communications ennemies afin de prévoir le mouvement des patrouilles de gardes-frontières, se déplacer constamment, de nuit, en évitant les drones de recherche et de destruction, attendre parfois des jours entiers avant de voir une silhouette apparaître dans l'œilleton de la lunette, tenter d'engager comme un dialogue silencieux avec la cible, juste avant de presser la détente, puis s'enfoncer à nouveau dans les ténèbres afin de s'y fondre, et y dormir un peu, dans l'attente d'un autre matin, d'un nouvel homme à tuer.

Telle était désormais sa vie, et Toorop n'y trouvait rien à redire. Comme il l'avait fait remarquer très longtemps auparavant à une correspondante de guerre en quête de «personnages pittoresques», il fallait bien que quelqu'un s'en charge. Il fallait bien qu'une poignée d'hommes mauvais se battent au bout du monde, pour des causes perdues, et parfois pour bien pire. Il fallait bien que la roue de l'histoire continue de broyer des existences, si le reste du monde voulait continuer à se nourrir d'images de télévision.

Sur le moment la fille de la BBC n'avait rien répondu, son caméscope numérique braqué sur lui comme l'œil noir et globuleux d'une machine vampire. Mais Toorop avait su d'instinct qu'elle l'avait pris pour un fou. Avant de se demander comment elle s'y était prise pour le deviner aussi vite. Seul un dingue, en effet, pouvait passer son temps dans les montagnes et les steppes d'Asie centrale avec deux ou trois livres chinois de stratégie en poche, une couverture de survie arctique de l'armée russe capable d'endurer des températures inférieures à moins 50 degrés centigrades, une trousse médicale de l'US Air Force comprenant tout le kit d'urgence, plus des boîtes entières de méta-amphétamines de pointe, sous toutes les formes possibles, patches transcutanés, capsules auto-injectables, comprimés, chacune d'entre elles répondant à une fonction bien précise, renforcement de l'activité sensorielle, ou motrice, lutte contre la fatigue, oxygénation, taux de globules rouges, tonus mémoriel, capacité de traitement de l'information. Plus fort qu'un peloton cycliste du Tour de France, avait-il dit en souriant, la pharmacopée du chasseur d'hommes moderne. Sur le moment il n'avait pu en dresser la liste complète à la fille. Il avait juste marmonné un truc comme: «La guerre est une science qui ne permet aucune erreur.»

Les journalistes, occidentaux surtout, étaient de ceux à qui il fallait sans cesse rappeler les évidences.

Toorop s'était toujours demandé pourquoi le don s'était révélé à lui durant les derniers mois de la guerre en Croatie et en Bosnie.

Il faut dire que pendant la première partie du conflit bosniaque, l'armée gouvernementale fut incapable de réagir de façon coordonnée face aux assauts conjugués de l'armée yougoslave et des milices de Karadzic, d'Arkan ou de Seselj. Mettons à sa décharge que, pendant les premiers mois de la guerre, l'armée gouvernementale bosniaque n'existait tout bonnement pas, l'Etat lui-même venant à peine d'être créé et reconnu par les Nations unies. C'est pourquoi, durant cette période, les combattants bosniaques formèrent une cohorte hétéroclite de bandits, aventuriers, mercenaires, têtes brûlées et soldats perdus encadrant des recrues qui venaient tout juste de lâcher leur guitare électrique pour tenir un AK-47.

C'est en participant à l'offensive de l'été 95 au sein d'une unité des forces spéciales bosniaques qu'il fut comme saisi par un état de grâce. Rien de l'exaltation religieuse, ou mystique, ni de cette cocaïne naturelle qui irrigue le cerveau lorsque l'excitation du danger est à son comble, non, juste comme si une vieille équation acariâtre, qui résistait depuis un bon moment, venait d'être matée; la guerre était sans nul doute la chose la plus simple à faire, mais c'était surtout la plus difficile à réussir. La seule règle étant qu'il n'y en a aucune, ou plutôt que chaque guerre invente les siennes propres, dans le chaos créateur de la violence. Et que ce sont ceux qui prononcent ces règles qui finalement l'emportent. Dans l'ex-Yougoslavie, comme dans tous les territoires dévastés que Toorop avait depuis traversés, ces règles échappaient pour une bonne part aux belligérants eux-mêmes, ceux qui les édictaient se réunissaient dans de vastes salles de conférences internationales pour décider du sort des armes en lieu et place des hommes qui mouraient sur le terrain. Cela devait désormais être intégré comme une de ces nouvelles lois de la guerre que chaque époque emporte avec elle, une fois morte, et Toorop s'était dit qu'il mourrait probablement avec elle.

Début novembre, de retour à Sarajevo dans l'attente des accords de Dayton, Toorop élut domicile dans un faubourg de la ville, Hrasnica, situé juste en contrebas du mont Ingman, le verrou stratégique qui était resté tout le temps de la guerre l'unique cordon ombilical reliant la capitale de l'Etat bosniaque au petit territoire qu'il contrôlait.

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Présente édition : Editions Folio, 4 avril 2001, 719 pages