vendredi, 31 mars 2006

La sphère d'or (Out of the Silence) - Erle Cox - 1925

Dans les années vingt, Alan Dundas est un jeune homme solitaire vivant dans un coin isolé dans la campagne australienne. Lorsqu'il fait des travaux dans son jardin, sa pioche va heurter une matière dure et mystérieuse. Dundas, intrigué, va continuer à travailler sans relâche jusqu'à ce qu'il libère ce qui ressemble à une immense sphère, fait d'un or plus résistant que les matériaux connus. En continuant ses recherches, il va même trouver une entrèe dans cette sphère et y découvrir, au détour de nombreux pièges, une multitude de trésors culturels et scientifiques témoins d'une très ancienne civilisation, qui semble-t-il est bien supérieure à la civilisation humaine actuelle.

Alan Dundas va y consacrer tout son temps, négligeant non seulement son travail, mais aussi ses quelques amis et surtout sa jeune fiancée. Car le véritable trésor de la sphère, c'est une jeune fille d'une beauté incomparable qui vit là, en état d'hibernation, depuis plus de vingt-sept millions d'années. Alan en tombe amoureux et, à l'aide du docteur Barry, il réussit à la ramener à la vie. Cette femme, répondant au nom de Hiéranie, va livrer à ses deux sauveurs, les grands faits et principes de sa civilisation, disparue il y a bien longtemps. Elle explique comment sa civilisation a atteint des sommets, notamment en pratiquant l'eugénisme et par le nettoyage ethnique. De plus, doté de pouvoirs très puissants, elle compte appliquer ces mêmes principes aujourd'hui: améliorer l'Homme en en sacrifiant certains autres.

Entre science-fiction et fantastique, ce long roman de Erle Cox (1873-1950), ancien journaliste à "The Australian" et "The Argus", est d'un genre semblable à ce que l'on retrouve à l'époque chez Jules Verne ou Herbert George Welles. Cependant Cox y rajoute un côté prophétique faisant froid dans le dos, surtout quand on pense que la Seconde Guerre mondiale et tous les crimes nazis qui vont avec ne sont plus très loins. C'est comme une version moderne de la Belle au bois dormant qui bascule gravement dans les génocides du XXe siècle. Le roman, qui a d'abord été publié en tant due feuilleton, a eu beaucoup de succés à travers les temps. On constate d'ailleurs également que Barjavel s'est fortement inspiré (certains parlent de plagiat!) de ce roman pour écrire en 1968 La Nuit des Temps. En tout cas il s'agît là d'un très bon roman, dont l'intrigue est hélas parfois un peu trop prévisible et qui est un peu long d'ailleurs (beaucoup de descriptions qui ne mènenet pas toujours à grand chose).


Extrait (début du chapitre XV):

"Dundas se releva et se mit en marche vers le portique. Devant la porte, à présent ouverte, pendait un magnifique rideau qui cachait à la vue l’intérieur. Du linteau aux marches, il tombait en lourds plis satinés et chatoyants d’un coloris fastueux. Impressionné et plein d’espoir, il approcha, puis, d’une main tremblante, il écarta le voile et regarda à l’intérieur. Un long moment, il resta immobile, en proie à mille émotions torrentueuses. Et, obéissant à un instinct qu’il n’aurait pas pu expliquer, il se découvrit lorsque, attiré par une fascination irrésistible, il franchit le seuil. Ses pieds ne firent aucun bruit lorsqu’ils s’enfoncèrent dans un tapis moelleux. Ses yeux étaient aveugles aux merveilles exquises qui l’environnaient, inondées par une lueur rose tombant du plafond sur un décor d’une beauté indescriptible.

La respiration haletante, à pas presque craintifs, il avança vers le milieu du temple et là, il s’immobilisa devant la seule chose, ici, qui avait captivé ses regards à l’exclusion de tout le reste. À mi-chemin de chaque extrémité était placé un grand dôme de cristal de bien trois mètres de diamètre. Il était scellé par un anneau d’or terni qui s’élevait jusqu’à trente centimètres environ du sol. Sous le dôme se trouvait un divan bas d’un travail admirable, et sur le divan reposait la forme d’une femme.

De longues minutes s’écoulèrent cependant qu’Alan restait là à contempler à travers le cristal cette forme, dont il imitait l’immobilité. Les seuls sons à franchir ses lèvres furent des mots qui semblaient arrachés de son âme :

– Mon Dieu ! Mon Dieu ! C’est merveilleux !

À travers son cerveau faisait rage une tornade furieuse de pensées. Il n’osait pas permettre à son esprit de s’arrêter à l’idée qui le traversait. Elle était folle, incroyable, fantastique, dépas-sant l’imagination la plus insensée. Son esprit avait, par force, accepté la réalité de tout le reste de sa découverte, mais était arrêté par la vision qui reposait devant lui maintenant. Depuis longtemps, il en était arrivé à la certitude que l’origine des galeries dans le temps ne devait pas être comptée en milliers, mais en millions d’années. Il avait admis l’idée de la préservation de la matière, organique et inorganique, mais ceci…

– Non ! Non ! Mille fois non !

Les mots sortirent de ses lèvres sèches en un murmure rauque. Et pourtant, au moment même où il les prononçait, le frisson fou d’espoir qui lui traversa le cœur semblait donner un démenti aux mots. Il enfonça farouchement ses poings dans ses yeux comme pour rejeter et écraser les espoirs et les désirs qui luttaient pour s’exprimer. Ses bras retombèrent lourdement à ses côtés, et il regarda de nouveau la forme merveilleuse devant lui. Cependant, la certitude que ceci n’était pas une œuvre d’art le frappa avec une force étourdissante. Il le savait sans l’ombre d’un doute, l’être fabuleux qui gisait là était humain, et avait vécu. Il n’osait pas aller plus loin dans ses pensées.

Elle reposait, la tête soutenue par un grand coussin blanc presque caché par les masses de cheveux d’un or profond qui encadraient son visage et s’écoulaient sur ses épaules et sa poitrine, voilant presque jusqu’à ses genoux la couverture saphir jetée sur son corps. Ses bras, nus jusqu’aux épaules, étaient allongés de chaque côté. Là où les lourdes vagues de sa chevelure s’écartaient sur ses épaules, Alan vit qu’elle était vêtue d’une robe du bleu le plus pâle remontant presque jusqu’à sa gorge. Le temps avait fait des tissus délicats qui la recouvraient un moule de chaque ligne et de chaque contour de sa forme.

Le visage environné par un nuage d’or houleux retenait son regard plongé dans l’extase. Il n’était pas seulement beau ; il était adorable et, d’un charme qui n’appartenait pas à la terre. L’ombre noire de ses sourcils droits et délicats, et les longs cils reposant sur ses yeux, formaient un contraste étrange et merveilleux avec ses cheveux scintillants. Du front, bas et large, aux courbes tendres et polies du menton et de la gorge, chaque élément était parfait et sans défaut. La main de Vénus elle-même aurait pu façonner l’arc des douces lèvres attirantes, et son fils capricieux aurait pu ouvrer des années pour déposer ce doux sourire d’ombre sur elles. C’était un visage tel que tous les dieux de l’Olympe auraient pu tenir conseil à son sujet, pour mêler leur sagesse entière, leur mystère, leur majesté et leur beauté, afin d’en modeler la calme expression de la femme qui gisait comme sur un trône sous ce dais de cristal.

Pourtant, le visage semblait voilé, parce que les paupières baissées cachaient les yeux qui l’auraient illuminé de vie. Et par-dessus tout régnait cette pâleur, mais qui n’était pas la pâleur de la mort. Il y avait une faible trace de rose sur les douces joues blanches, et un ton plus soutenu sur les tendres lèvres incur-vées. Ils semblaient constituer une étincelle de vie qu’une caresse pourrait aussi bien éteindre à jamais que ranimer en une flamme immortelle.

À mesure que ses yeux erraient sur les lignes nobles de la gisante, Alan remarquait que son corps était digne de la tête qu’il soutenait. Étendue de toute sa longueur et la tête un peu surélevée, elle paraissait beaucoup plus grande qu’une femme moyenne, mais parfaitement proportionnée. La robe sans manches qu’elle portait était retenue sur chaque épaule par un nœud de ruban uni du même bleu pâle. Il n’y avait pas trace de joyau ni d’ornement autour de la gorge ou des bras de marbre blanc. La perfection de la nature n’avait nul besoin d’être rehaussée par l’art. La couverture, d’un saphir profond à franges d’or, débordait en plis somptueux jusqu’au plancher de chaque côté du divan et couvrait son corps jusqu’au-dessus de la ceinture, à peine ; et sur elle, reposaient les longues mains délicates. Et Alan, dont les yeux s’abreuvaient à leur pâle beauté, pensait qu’un homme aurait quelque raison à risquer sa vie pour les presser contre ses lèvres, ne fût-ce qu’une fois."

18:02 Écrit par Marc dans Cox, Erle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : erle cox, science-fiction, litterature australienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!