dimanche, 21 novembre 2010

Le valet de coeur - Paul Colize - 2010

bibliotheca paul colize le valet de coeur.jpgAntoine Lagarde est un homme d’affaires à la vie finalement tout à fait normale. Il est divorcé et père d’un garçon de neuf ans qu’il adore. Il travaille dans sa propre société, un bureau de consultance, entre Paris et Bruxelles et accumule les succès professionnels. Sa vie sentimentale faite de conquêtes sans lendemains est certes un peu plus perturbée, mais tout va bien. Antoine Lagarde a également son vieux père, ancien ingénieur aujourd’hui retraité, qu’il va visiter tous les quinze jours.
Mais un beau jour en se rendant au domicile de son père, il retrouve celui-ci mort assassiné. La police pense à un cambriolage ayant mal tourné. C’est une explication simple, mais de toute façon aucun indice ne permet d’envisager autre chose. Qui voudrait tuer un vieux retraité qui vit en ermite depuis des années ? C’est alors que Antoine Lagarde découvre une carte à jouer à côté du cadavre. Sur le recto de la carte il y a un valet de pique, sur le verso un message énigmatique, un indice au sens encore inconnu. Lagarde tente de mener l’enquête mais il n’arrivera pas bien loin. Jusqu’au jour où il recevra un nouvel indice le menant droit vers un nouveau cadavre, un libraire assassiné sans raison apparente dans l’est de la France… avec à côté une nouvelle carte à jouer.

Le valet de coeur de l’auteur belge de polars Paul Colize est certainement l’un de ses romans les plus réussis et plus aboutis à ce jour. Pour moi ce roman représente une véritable découverte : celle d’un écrivain bourré de talent et dont tous les livres jusqu’à présent m’ont conquis. Le Valet de Coeur, paru en 2010 aux éditions Krakoen, est en fait une réédition de Quatre valets et une dame, son quatrième roman datant de 2005 et chroniqué en son temps sur ce blog, qui de plus  à l’époque était édité par l’auteur lui-même. Depuis ce roman a trouvé une certaine reconnaissance, certes trop limitée par rapport à ce qu’il mérite, et surtout il a connu une suite autour du même personnage principal Antoine Lagarde en l’excellent Le Baiser de l’ombre (2010). Il semblerait même qu’une troisième aventure serait en cours de préparation.

Déjà lu en 2005, relu en cette année, je reprends donc ici en gros ma chronique écrite il y a cinq ans.
Donc qu’en est-il de roman : Dès les premières pages Paul Colize nous accroche avec son style à la fois fluide, vif et même drôle et corrosif à travers ce superbe thriller. L’auteur fait surtout preuve d’un immense talent de narration pour mener cette intrigue plutôt complexe et fort intéressante. Mais bien loin des thrillers conventionnels il s’agît ici d’une intrigue au long terme, loin des course-poursuites dans lesquelles tout se dénoue dans les vingt-quatre heures qui suivent l’événement déclencheur. Les indices ne s’imposent que lentement au personnage d’Antoine Lagarde, il se sent manipulé, le temps passe, parfois des mois entre deux événements, mais cela fait encore plus grandir l’intérêt alors que l’intrigue devient de plus en plus complexe et inattendue. Tout s’enchaîne admirablement, sans temps mort, laissant finalement peu de répit au lecteur qui au fil des pages est de plus en plus envoûté par la lecture. L’un des attraits principaux de ce roman, outre son intrigue, est le personnage principal et narrateur Antoine Lagarde, parfaitement construit et très attachant. On ressent bien la psychologie d’un homme, bien loin du super héros, engagé malgré lui dans un engrenage de meurtres et de violence, évoluant de façon à la fois réaliste et surprenante durant cette véritable descente aux enfers.

Le valet de coeur est un excellent polar plein de surprises, l’un de mes préférés du genre, de la part d’un écrivain, certes édité aujourd'hui dans une bonne maison d’édition, mais qui mérite encore à être bien plus reconnu.

A découvrir sans tarder.

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Extrait : premier chapitre

1. UNE MARE DE SANG

Le corps gisait dans une mare de sang.

La phrase toute faite.

Le genre de cliché qui m’a toujours énervé. Les journalistes manquent d’inspiration.

Parfois, il y a une variante.

Le cadavre était allongé dans une mare de sang.

La nuance est subtile.

Dans la version Un, on peut encore espérer ressusciter la victime.

Dans la Deux, c’en est terminé.

Définitivement.

Mais, le dénominateur commun, immuable et récurrent, c’est la mare de sang.

Comme si le corps humain contenait vingt ou trente litres d’hémoglobine.

Il est près de midi lorsque j’actionne le carillon.

Sonnette serait plus correct.

C’est un agaçant grésillement qui parvient à se faire maudire jusqu’au travers de la porte d’entrée.

Pas de réponse.

Ce qui n’a rien d’inquiétant en soi, mon père n’entend la sonnerie qu’une fois sur deux. Je farfouille dans ma poche à la recherche de la clé que j’ai gardée pour je ne sais quelle raison.

Peut-être pour une occasion telle que celle-ci.

Je pénètre dans le hall d’entrée.

Le couple de fêlés se précipite.

Le couple de fêlés, ce sont les épiciers espagnols qui occupent le rez-de-chaussée.

Lui est petit, très sec, la soixantaine rabougrie. Il a le profil d’un aigle, le nez surtout. Il porte en permanence un cache-poussière gris, assorti à la couleur de ses cheveux. Et de son teint.

Elle l’appelle Stacho, ou un truc du genre, je n’ai jamais compris pourquoi. Il s’appelle Alfonso.

Alfonso est un agité, incurable.


Il m’arrivait de l’observer à l’oeuvre, avec ses clients, quand j’habitais encore ici. Il me faisait penser à un acteur évoluant dans un film muet. Il courait comme un dératé d’un coin à l’autre de l’épicerie, à la recherche de l’article que le client venait de lui commander.

Ensuite, il entassait les marchandises sur un coin du comptoir, annonçait le prix après avoir rapidement fait une addition dans un minuscule bloc de papiers à l’aide d’un bout de crayon long de cinq centimètres, jetait le tout dans un sac en plastique qui portait fièrement son nom, marmonnait une vague formule de politesse pour signifier que les tractations étaient terminées et passait au client suivant.

Quand il y avait plus de trois personnes dans le magasin, il passait la tête par la porte de l’arrière-boutique qui donnait dans le petit vestibule
où je me trouve à présent et appelait sa femme au secours.

Il hurlait deux ou trois mots étranges dont je ne suis jamais parvenu à élucider la signification profonde.

Quelques fractions de seconde plus tard, elle arrivait à la rescousse en maugréant.

Pendant la période creuse, c'est-à-dire entre 14 et 15 heures, il virevoltait silencieusement dans l’épicerie, réordonnançant minutieusement dans les rayons les articles qui, durant le cycle de turbulence, s'étaient vus déplacés de quelques millimètres.

Même manège pour les fruits et les légumes et les fleurs, exposés religieusement à l’extérieur.

Sa femme est tout aussi petite que lui, si on ne tient pas compte de la permanente glauque qui la grandit d’une dizaine de centimètres.

Elle porte un tablier choisi dans la même collection que celui de Stacho, mais avec des fleurs, dans les nuances de bleu.

Alfonso l’appelle Momé, ce qui est, selon toute vraisemblance, la version hispanique de Maman et une manière de commémorer la naissance de leur fils unique qui doit avoir, à peu de choses près, le même âge que moi et qui a déserté le domicile parental le jour de sa majorité.

Il m’arrive de le croiser, lui aussi en visite de bonne conscience.

Momé est plus enveloppée que Stacho.

Considérablement.

Elle est aussi beaucoup plus zen que lui.

Avec ce qu’elle picole à longueur de journée, elle a de bonnes raisons d’être zen.


Il est à peine midi, mais elle me semble déjà particulièrement zen.

Lui me paraît normalement excité.

Nos contacts se sont notablement rafraîchis après l’incident du Boursin.

Un soir d’hiver, il tenta de me fourguer un Boursin au poivre dont la date limite de vente était dépassée de deux bonnes semaines.

Je l’avais constaté après coup, et étais redescendu pour lui témoigner ma surprise. Il m’avait rétorqué que cela ne présentait aucun risque notable et que lui-même consommait régulièrement des fromages dont la date de fraîcheur était amplement révolue.

J’avais tenu bon et m’étais fait rembourser mon achat.


Il y a de cela près de quinze ans, mais il m’en tient toujours rigueur.


C’est lui qui entame les pourparlers.

— Bonjour, Monsieur Lagarde, ça va à Paris ?

Il me pose invariablement la même question, à chacune de mes venues.

Je lui procure invariablement la même réponse.

— Ça va, ça va.

Il se contente généralement de cette précision.

Elle se faufile derrière lui et jette les yeux au plafond, ce qui veut dire qu’elle va me parler de mon père, établi au premier étage, précisément au-dessus de leur commerce.

— On ne l'a pas encore entendu, aujourd'hui.

Je ne sais si c’est une simple information ou si cela contient une menace voilée.

Le hall sent le poireau et la banane.

Au bout du hall, il y a une courette.

Dans la courette, ils ont fait construire un petit entrepôt en bois.

L’entrepôt, c’est ce qu’ils appellent pompeusement La Réserve.


Stacho, je vais chercher quelque chose dans la Réserve.


Je constate qu’elle cherche subrepticement à agripper le chambranle de la porte pour enrayer l’amorce d’un chancellement.

Elle est encore plus zen que d’habitude.

Lui rajoute.

— Hier, on l’a vu sortir, dans l’après-midi, comme d’habitude, mais depuis, on ne l’a plus entendu.

Ils guettent tous deux une réaction de ma part. Je décèle une parcelle d’inquiétude dans les yeux d’Alfonso.

Au fil du temps, il a construit un semblant d’amitié avec mon père.

Une relation empreinte de cette solidarité toute masculine qui permet de coaliser indifféremment un veuf inconsolable et le mari d’une alcoolo.

Je sais qu’il lui arrive de monter en cachette au premier étage pour fumer une cigarette en sa compagnie et profiter de cette escapade pour se plaindre des errements de son épouse.

Lorsque j’interroge mon père sur la teneur de leurs propos, il prend la tangente et m'explique qu’Alfonso, quoique fort aimable, le fatigue à remâcher inlassablement les mêmes doléances.

Je l’ai appris plus tard, c’est cette même opinion qu’avait arrêtée Alfonso concernant le discours de mon père. Postulat que je ne peux nullement mettre en doute, étant moi-même le confesseur bimensuel de ses plaintes chroniques.

L’arrêt de son activité professionnelle et son veuvage ont précipité sa prédisposition à l’hypocondrie, sombre tendance que ma mère parvenait, de son vivant, à contenir tant bien que mal dans des proportions acceptables.

Ainsi, il lui arrive de rester de longues minutes, immobile, avachi dans son canapé, les yeux dans le vague, tout à l’écoute de son corps.

Il évalue de la sorte la progression inexorable des microbes dans son organisme.

Lors de ma visite, il m’établit alors la liste des principaux symptômes apparus durant la quinzaine écoulée, me dresse le diagnostic qui en découle, dûment corroboré par la lecture d’un paragraphe dans le Larousse médical et clôt son théorème par un pronostic, toujours alarmiste, me détaillant l’évolution présumable du mal.


Comme je ne tiens pas à ce que le duo m’accompagne, je leur dis, en affectant la plus pure insouciance.

— Je lui demanderai de faire plus de bruit, à l’avenir.

Ma façon très courtoise de leur dire de se mêler de leurs affaires.

Je pose un pied sur la première marche de l’escalier pour leur signifier la fin de notre entrevue.

Il bat en retraite.

Elle pas.

— J’ai un double de la clé d’en haut, si vous voulez, il me l’a donnée au cas où.

Au cas où quoi ?

Elle revient déjà en brandissant une grosse clé accrochée à un porte-clé représentant Tintin.

Je me souviens du porte-clé. Je l’avais reçu d’un vague oncle et l’avais légué officieusement à mon père, peu avant mon mariage.

Je grimpe les deux volées d’escaliers.

Je suis devant la porte.

Je sens la présence de mes épiciers, en bas. Ils n’ont pas bougé et attendent vraisemblablement mon ouf de soulagement.

J’ai envie de leur crier d’aller bouffer leur fromage avarié et de me foutre la paix.

Je frappe à la porte.

Pas de réponse.

Je glisse la clé dans la serrure, manoeuvre inutile, la porte n’est pas verrouillée.

Ce qui est surprenant.

Les néons tremblotent nerveusement dans la cuisine.

Ce qui est encore plus surprenant.

Il est midi passé de quelques minutes. Le pâle soleil d’octobre transperce les voilages jaunis et inonde la pièce d’une lumière ambrée.

Une curieuse odeur rôde dans l’appartement.

Je sens fondre les muscles de mes jambes. Une ribambelle de fourmis s’attaque à mes tripes.

Je reconnais cette odeur.

J’appelle.

— Papa ?

Je sursaute, j’ai presque crié.

Mon cri ne résonne pas dans l’appartement, ce qui signifie qu’il n’est pas vide.


Je connais bien cet appartement, j’y ai vécu cinq années durant.

Quand je rentrais, le soir, je poussais la porte et lançais un Salut Lagarde qui me permettait d’estimer le nombre de personnes présentes.

Rien qu’en évaluant le retour sonore.

Et les odeurs qui ondoyaient.


J’entends Alfonso qui m’interpelle d’en bas.

— Tout va bien, Monsieur Lagarde ?

J’ai un sale pressentiment. Comme eux d’ailleurs. Ils connaissent mon père. Il n’y a pas plus prévisible que mon père. La porte qui s’ouvre, la porte qui se ferme, les pas, la chasse d’eau, la promenade de l’après-midi, tout est institué.

Je ne réponds pas.

Je pénètre dans sa chambre.

Je sens un poignard qui me transperce le flanc gauche. Un voile noir couvre mes yeux. Une secousse de 10.000 volts parcourt mes membres tandis que mes mains se mettent à trembler.

Il est là.

Mon père.

Mon père qui gît dans une mare de sang.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague (2009), présentation

- Le baiser de l'ombre (2010), présentation


Présente édition : Editions Krakoen, 30 septembre 2010, 332 pages

dimanche, 21 février 2010

Le baiser de l'ombre - Paul Colize - 2010

bibliotheca Le baiser de l ombre

Antoine Lagarde, la quarantaine, est consultant pour grandes entreprises. Il fait sa vie entre Bruxelles et Paris et sort avec la belle Ava Desmarets. Sa vie est bien réglée, du moins c'est ce qu'il pense, et d'ailleurs tout sera basculé le jour où le père d'Ava se fait assassiner. Le motif : le vol d'un tableau.
Mais rien ne colle. Le tableau n'a pas de grande valeur et semble masquer quelque chose de bien plus important. D'ailleurs quelqu'un tente de mettre Antoine sur une piste par l'envoi d'une photo montée du tableau. Intrigué, ol se lance dans l'enquête et va finir par tomber sur une histoire bien plus mystérieuse. Le tableau quelconque volé chez Desmarets en cacherait en fait un bien plus important, un mythique tableau de Gustav Klimt, ébauche du célèbre Baiser, et que personne n'aurait jamais vu. En bref, il s'agirait d'une toile valant une somme inimaginable. Mais Antoine n'est pas enquêteur, encore moins spécialiste en art, et ne comprend que peu les tenants et aboutissants de cette affaire qui se transforme peu à peu en un vaste complot mêlant de nombreux collectionneurs d'art. Et notre brave consultant voit vite l'étau se refermer sur lui. Pour la police il devient vite le suspect numéro un, alors que des mystérieux tueurs mettent tout en oeuvre pour l'exécuter. Pour Antoine Lagarde il n'y a plus qu'une solution pour sauver sa réputation ainsi que sa peau : trouver le fin mot de cette histoire dans laquelle il n'aurait jamais dû fourrer son nez.

Dans le thriller Le baiser de l'ombre, paru en 2010 aux éditions Krakoen, l'écrivain belge Paul Colize invite le lecteur dans une l'intrigue palpitante, pleine d'aventures et de rebondissements, dans les arcanes du monde des arts et des collectionneurs, à la suite de l'un de ses personnages fétiches qu'est Antoine Lagarde, déjà paru dans son précédent roman Quatre valets et une dame (2004). Cet excellent polar sera d'ailleurs réédité en 2010, également aux éditions Krakoen.
Le sujet principal ici est le trafic d'objets d'art, et notamment une hypothétique peinture du grand maître autrichien Gustav Klimt, datant du début du vingtième siècle, que les collectionneurs les plus riches veulent s'arracher à tout prix. En parallèle de l'histoire contemporaine, où l'on voit un Antoine Lagarde jouer de malchance en s'embarquant dans tous types de problèmes, le lecteur suit également l'histoire de cette célèbre toile, et son parcours à travers le vingtième siècle, où elle passe d'une oeuvre bannie à la légende.
Paul Colize a un incroyable talent de narration, menant parfaitement son intrigue tout en tenant son lecteur en haleine du début jusqu'à la fin. L'écriture est d'une grande fluidité, originale et vivante. Tout est plutôt bien documenté, l'histoire est d'une grande crédibilité, et servi avec une grande dose d'humour. L'écriture à la première personne rend le personnage principal encore plus attachant. Le lecteur ressent parfaitement ce que son héros ressent, un homme finalement bien loin d'être un héros, plus intrigué par sa vie sexuelle et d'autres tracas de la vie quotidienne que par les complots qui s'organisent autour de lui et desquels il n'a qu'une seule envie, celle d'en sortir vivant.

En bref, Le baiser de l'ombre, comme finalement tous les romans de Paul Colize, est un thriller d'une qualité rare, pleins de suspense et d'humour, et qu'on n'arrive pas à lâcher avant la fin.

Un thriller incontournable !

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Voir également :
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2009), présentation
- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait


Présente édition : Editions Krakoen, 12 février 2010, 318 pages

17:54 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paul colize, gustav klimt, romans policiers, litterature belge, thrillers, antoine lagarde | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 15 mars 2009

La troisième vague - Paul Colize - 2008

bibliotheca la troisieme vague

Vassili Skolovski est photographe de guerre en mission en Irak sous occupation américaine. Toujours prêt pour un scoop qui lui apportera la gloire, il n'hésite pas à mettre lui-même des attentats en scène. Un jour il reçoit un appel mystérieux de Pierre, un ami paparazzo, qui ne lui souffle rien d'autre qu'un prénom. Quelques heures plus tard, Vassili apprend que son ami vient d'être retrouvé mort assassiné dans une petite ruelle du vieux Bruxelles en Belgique. Il comprend vite que Pierre, par son coup de fil juste avant sa mort, a voulu lui donner un indice concernant l'affaire sur laquelle il travaillait. Sans tarder Vassili prend le premier avion pour la Belgique et commence son enquête. Très rapidement il retrouve la carte mémoire de l'appareil photo de son ami et comprend que celui-ci avait été embauché pour une mission bien étrange, bien loin du monde des stars dans lequel il évoluait d'habtude. Il retrouve en effet les photos de deux hommes en train d'échanger une mallette dans le tribunal de Bruxelles. Qui sont ces hommes ? que contient la mallette ? Vassili comprend vite que cette affaire est on ne peut plus sérieuse, car une fois les photos retrouvés, il se retrouve la proie d'hommes de main qui cherchent eux aussi à comprendre le fin mot de l'histoire. Mais dans quel but ? En menant son enquête Vassili découvre de plus très rapidement un lien vers un terrible fait divers, toujours non élucidé aujourd'hui, s'étant passé en région bruxelloise dans les années 1980, où en deux vagues successives s'étant déroulés en 1982 et 1985, des supermarchés du Brabant ont subi des attaques bestiales causant près d'une trentaine de morts. Une troisième vague serait-elle en marche ?

Sorti début 2009 La troisième vague de l'écrivain belge Paul Colize est déjà son sixième roman, mais aussi son premier à être édité à compte d'éditeur. Une révélation un peu tardive au vu de la qualité de ses précédents, mais mieux vaut tard que jamais.
Ici, pour cet excellent thriller, Paul Colize s'inspire d'un triste et sombre fait divers toujours non élucidé, celui des Tueurs du Brabant, responsables de multiples attaques, souvent meurtrières, contre une enseigne de supermarchés installée en région bruxelloise, une affaire qui a mobilisé au fil des années huit juges d'instruction, une centaine d'enquêteurs et deux commissions parlementaires. Pour les besoins du roman, certains éléments ont cependant été modifiés par l'auteur.
Et Paul Colize imagine ici un dernier soubresaut de cette sombre affaire qui, tout en restant dans la fiction, en dévoilera enfin les tenants et aboutissants. Et on retrouve dans ce roman l'immense talent d'écrivain et de conteur de Paul Colize qui réussit à accrocher le lecteur dès les premières pages, dans le rues d'un Bagdad en proie à la guerre et aux médias, et qui se poursuit ensuite dans une enquête pleine de rebondissements dans une capitale européenne, elle en proie à son passé et ses affaires. Le style est efficace et précis, la lecture passionnante.

Et pour tous ceux intéressés par l'affaire des Tueurs du Brabant, cette la vraie sans fiction, le roman est augmenté en annexe d'un dossier complet d'une centaine de pages sur l'affaire, signé par Michel Leurquin, un spécialiste qui suit l'affaire depuis près de vingt ans. Il y détaille les multiples pistes suivies par les enquêteurs ainsi que les nombreuses hypothèses qui ont été établies pour expliquer ces attaques.

La troisième vague
de Paul Colize est un excellent thriller, très réussi, revisitant avec talent la célèbre affaire des Tueurs du Brabant.

A découvrir au plus vite !

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

14:07 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bruxelles, romans policiers, thrillers, litterature belge, paul colize, les tueurs du brabant | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 06 juillet 2007

Sun Tower - Paul Colize - 2007

bibliotheca sun tower

C'est un bien drôle de boulot que se voit un jour proposer Laurent Battard, petit commercial dans un magasin de meubles, par un certain Hervé Halleux, grand avocat à la Cour de Bruxelles. Ce dernier ne lui propose ni plus ni moins d'écrire la biographie de Max Tollet, richissime homme d'affaires belge qui croupit en prison pour meurtre depuis qu'il a défenestré l'un de ses partenaires, un certain Khalil Boutros, du haut de son immeuble Sun Tower à Monaco. Pourquoi avoir choisi Laurent Battard pour ce boulot. Il est vrai que celui-ci voulait toujours publier un roman et puis Laurent a passé son enfance à Monaco, du moins dans sa banlieue de Beau-Soleil. Et puis la somme d'argent que lui propose Hervé de Halleux est telle qu'il ne peut réellement se poser trop de questions. Petit à petit il commence ses recherches sur Max Tollet qu'il va même rencontrer à la prison de Saint-Gilles. Mais certaines choses ne semblent pas coller dans toute cette affaire. Laurent Battard, lorsqu'il se rend à Monaco pour voir les lieux du crime, tombe sur de multiples indices et témoignages contradictoires. De plus il a l'impression d'être surveillé de près lors de tous ses déplacements. Mais qu'en est-il réellement ? Pourquoi a-t-il défenestré Khalil Boutros du vingtième étage du Sun Tower ? Et si ce n'est pas lui, qui cherche-t-il à protéger en ayant tout avoué ? La vérité semble difficile à cerner, et Laurent Battard est loin d'être arrivé au bout de ses peines pour la révéler à tous.

Sun Tower est le dernier roman de l'écrivain belge Paul Colize et certainement le plus abouti de tous. Depuis Clairs Obscurs (2004), Le seizième passager (2002) et Quatre valets et une dame (2005) Paul Colize s'affirme de plus en plus comme une valeur sûre dans le domaine des polars en imposant de plus en plus son style  Paul Colize installe son intrigue avec patience, le récit commençant bien lentement et le lecteur est bien loin de se douter de ce qui va suivre. Les indices se multiplient en faveur de telle ou telle thèse et puis, une fois le lecteur accroché, tout s'accélère. Les rebondissements vont s'enchaîner à très grand rythme à la façon des meilleurs thrillers. De nombreuses pistes suivies par Laurent Battard, le personnage principal, s'avèreront fausses, ou du moins semble-t-il, ou alors elles ne sont peut-être pas interprétées à leur juste valeur. Les certitudes de Laurent Battard vont petit à petit s'envoler le laissant dans un monde où tout semble faux. L'intrigue est parfaitement menée. Mais au-delà de l'intrigue, le talent de Paul Colize se retrouve dans les excellentes descriptions des événements et surtout des personnages, dont chaque caractère est parfaitement décrit. Le style, comme si souvent chez Paul Colize, est tout simplement impeccable et d’une grande efficacité. De plus, Paul Colize y met une bonne dose d’humour, souvent bien noir, qui rend la lecture bien agréable.

Sun Tower est excellent roman policier de la part d’un écrivain encore, hélas, bien trop peu connu.

Sans nul doute, le polar de l’été !

A découvrir de toute urgence.

Le roman n'est pas disponible en librairie, mais peut être commandé directement sur le site de l'auteur: www.unepassion.eu.

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Extrait :

Prologue

L’homme se dirigea vers la porte qui accédait à la terrasse, seule issue qu’il entrevoyait pour se soustraire à la pluie de coups qui s’abattait sur lui.

Jamais il n’aurait dû lui faire confiance.

Il savait pourtant qu’il est des hommes que rien n’arrête. Il se maudit de n’avoir pris aucune précaution, d’avoir accordé son jour de repos à François, de n’avoir gardé aucune arme à portée de main.

En son for intérieur, il pesta aussi contre son excès de poids, sa déplorable condition physique et ses muscles atrophiés qui l’empêchaient à présent d’opposer la moindre résistance.

Hébété, aveugle, le visage en sang, il émergea sur la terrasse. Il espérait pouvoir attirer l’attention de l’un ou l’autre résident sorti pour profiter de la douceur de cette soirée de printemps.

Il parvint jusqu’au parapet et s’y cramponna. Au travers d’un nuage rougeâtre, il distingua les lumières de la ville en contrebas.

Hurler.

Son ultime espoir.

Aucun son ne sortit de sa bouche.

Brusquement, il sentit qu’on le saisissait par les chevilles. Il fut soulevé et arraché du sol. Vainement, il tenta de faire volte-face pour s'agripper à son assaillant.

Lentement, comme dans un film au ralenti, il vit basculer son corps.

Il devina le vide sous lui.

Un vide qui l’attirait inexorablement.

Ses mains lâchèrent prise.

Les ténèbres le happèrent.

Durant la chute, il sentit qu’un vent léger lui caressait le visage.

1. Fenêtre sur Cour

La première impression est souvent la bonne, surtout quand elle est mauvaise.


Si ma mémoire est bonne, c’est La Rochefoucauld qui a dit ça.

Enfin, il me semble.

Hervé de Halleux me laisse d’emblée une mauvaise impression. C’est un dandy grisonnant, à la pâleur diaphane et à la maigreur aristocratique.

Il m’accueille en me décochant un large sourire. Ses dents, à l’alignement irréprochable, sont d’une blancheur étincelante.

— Monsieur Battard, je suis très heureux de faire votre connaissance.

Il place une inflexion sur la première syllabe de mon nom, ce qui donne, à peu de choses près,
Pattard.

Les
s, quant à eux, il les chuinte.

Il m’offre une poignée de main vive, énergique, presque déplaisante, qui contraste avec la moiteur de la mienne. Après ce bref contact, son sourire s’estompe et fait place à un léger rictus.

Son regard entame un examen minutieux de mon 1,70 mètre. Je le sens qui évalue mon blazer bleu griffé Carrefour, mon pantalon gris en Tergal et mes chaussures aux semelles de caoutchouc.

Ses yeux remontent ensuite le long de mes jambes, marquent une courte pause sur mon entre-jambes – assez pour me laisser imaginer que ma braguette est ouverte - et achèvent leur randonnée sur ma cravate. J’ai opté pour la jaune avec les éléphants, choix qu’il ne semble pas valider.

Je me contente d’un sobre :

— Moi de même.

D’un large mouvement de la main, il m’indique le fond de la pièce où un vaste canapé nous attend. Je le laisse passer devant moi. D’un geste rapide et discret, je contrôle l’état de ma braguette.

— Asseyons-nous, nous serons plus à l’aise pour bavarder.

Bavarder ?

Il déploie son 1,87 mètre dans le divan.

Le bureau de Hervé de Halleux est au diapason du personnage.

Une baie vitrée s’étend sur toute la longueur. À mes pieds, la Place Poelaert et le Palais de Justice, fiertés de notre patrimoine architectural. À l’arrière-plan, la capitale de l’Europe s’étire à perte de vue avec, tout au fond, vers le Nord, les boules de l’Atomium qui scintillent au soleil.

De l’autre côté de la pièce, bien centré sur le mur crème, un immense tableau représente un assemblage de viscères ou de serpents multicolores. Le mobilier est moderne, tout de métal et de verre. Sa table de travail est vierge de tout papier. Je n’y discerne qu’un écran plat de 20 pouces et un clavier ergonomique, tous deux minces comme mon portefeuille.

Il me sert un café sans attendre mon assentiment et m’indique le tableau d’un geste guindé.

— Vous aimez Alechinsky, Monsieur Battard ?

— Beaucoup.

Je ne connais pas la finalité de cette convocation.

Il ne l’a pas définie dans le courrier qu’il m’a fait parvenir il y a deux jours.

Cette inconnue m’a contraint à reparcourir les contrats de vente et les factures récentes, à la recherche d’une indélicatesse vénielle ou d’une promesse non tenue qui m’aurait échappée.

— Ce qui a influencé toute l’œuvre d’Alechinsky, Monsieur Battard, c’est sa fascination pour la calligraphie orientale.

Je détaille l’œuvre en hochant la tête, l’air grave.

— J’imagine.

Je ne connais ni le géniteur de cette œuvre, ni son parcours artistique. En revanche, je sais que nous sommes assis dans un Casanova Gatsby de couleur cognac, en vachette Boxer pleine fleur, tannage végétal, coussinage mixte plume-fibre. Une superbe pièce que j’évalue à 5.000 euros, au bas mot.

Chacun sa partie.

— Bien, Monsieur Battard, parlons de ce qui vous amène ici.

— Je vous écoute.

— Vous vous appelez Laurent Battard, vous avez trente et un ans, vous êtes célibataire et vous êtes domicilié au 32 de la rue d’Espagne, à Saint-Gilles, est-ce bien exact ?

Il cite tout cela sans consulter la moindre fiche.

Je fais un relevé des derniers errements qui pourraient me valoir une citation en justice.

Conduite en état d’ivresse ?

Détérioration de biens publics ?

Tapage nocturne ?

— C’est bien exact.

Il poursuit.

— Vous êtes salarié dans une entreprise dont la raison sociale est Séduction du cuir, une société familiale spécialisée dans la fourniture de mobilier pour laquelle vous exercez la fonction de représentant depuis plus de sept ans.

Stationnement approximatif ?

Attentat à la pudeur ?

Je l’interromps.

— J’ai été nommé responsable de la succursale d’Ixelles, il y a six mois.

Il hausse les sourcils, impressionné, et examine mes mains.

— Mes félicitations pour cette promotion.

J’ai décelé une pointe d’ironie dans son compliment.

Une gouttelette de sueur entame sa descente le long de mon flanc droit.

C’est physiologique.

Quand je suis sous tension, quand je suis contrarié, lorsqu’une émotion me parcourt, je me mets à transpirer.

Froid ou chaud.

C’est selon.

En principe, ce handicap apparaît plutôt chez les individus qui
véhiculent une légère surcharge pondérale, comme le formulent les médecins diplomates. Pour ma part, mon ventre est plat comme un mur et mes fesses fermes comme du béton. Je suis en excellente condition physique et je fais du footing deux fois par semaine.

Malgré cela, je transpire quand je mène une négociation délicate.

Une chemise entière peut y passer.

Ce désagrément se manifeste également lorsque j’ouvre le courrier de ma banque, quand je vais chercher des préservatifs dans une pharmacie bondée, lorsque je soulage ma vessie et qu’un quidam vient occuper l’urinoir contigu, lors d’un essayage dans un magasin de chaussures ou si je fais un rêve étrange et pénétrant.

Ma dernière suée affective date d’avant-hier, tandis que je patientais devant la caisse réservée pour
dix articles maximum alors que j’en avais pris douze dans mon caddie.

Mais c’est lorsque se présente une opportunité, une vraie, une de celles qui galvanisent le mâle hétérosexuel en éveil que je suis, que cette maudite affection se fait la plus invalidante. Dans un tel cas, je suis assuré de voir surgir ce désastreux symptôme.

De plus, si la fille accepte
le dernier verre, le mal ira en s'empirant durant l’interminable trajet en voiture, pendant la délicieuse montée de l’escalier, lors du premier attouchement, et lorsqu’elle se déshabillera. Parce que je sais, aussi inéluctablement que la nuit suit le jour, et que le jour précède la nuit, qu’au moment où l’épisode atteindra son paroxysme, je ruissellerai sur elle par tous les pores de la peau, laissant son corps détrempé sous mes émanations organiques.

C’est ainsi.

J’ai les glandes sudoripares en liaison directe avec mes turbulences émotionnelles. Ma vie est un sauna dans lequel je dégouline avec stoïcisme.

Hormis ces quelques situations perturbantes, je reste sec comme un zwieback valaisan.

— Merci.

Il poursuit le résumé de ma biographie.

— Vous avez obtenu ce travail après avoir décidé de mettre un terme à vos études de journalisme.

C’est joliment dit.

En réalité, ce sont mes profs qui ont pris cette décision sans me consulter.

Une phrase explose dans ma tête.

Vous êtes intelligent, Monsieur Battard, mais vous ne pensez qu’à vous amuser. Vous êtes l’étudiant le plus paresseux qu’il m’ait été donné de rencontrer.


Puis aussitôt, une autre.

On se saigne aux quatre veines pour te payer des études et voilà le résultat ! Tu laisses tomber ! Par pure fainéantise ! Merci Laurent !


Son rapport néglige également les deux années durant lesquelles j’ai flemmardé avant de trouver ce boulot, traînant ma déprime de petits boulots pas très reluisants en boulots pas reluisants du tout.

J’ai été porteur de journaux, comme tout le monde, mais aussi livreur de pizzas, réassortisseur au rayon des fruits et légumes chez Match, tenancier d’une buvette dans un club sportif et porteur de dentiers. J’entends par là coursier pour un laboratoire qui remettait en état les prothèses dentaires.

À chaque fois, mon indolence chronique m’a valu un licenciement sec, pour absence de conscience professionnelle ou manque d’assiduité.

Jusqu’à ma rencontre avec Tony.

— C’est bien exact.

Piétinements intempestifs de pelouses réservées ?

Violation de domicile ?

Atteinte aux bonnes mœurs ?

— Durant votre seconde année de journalisme, peu avant votre décision de suspendre vos études, vous avez réalisé un travail qui consistait à remonter le fil d’une enquête de police. Il s’agissait plus précisément de jouer, si vous me permettez l’emploi de ce verbe, au journaliste d’investigation et de rechercher des indices permettant d’élucider un fait divers.

À son tour, mon flanc gauche se met à suinter.

— C’est exact. Il s’agissait d’un meurtre. Une affaire plutôt simple, vite démêlée par la suite.

— En effet. Quelques mois plus tard, vous avez écrit un roman policier dans lequel vous repreniez, en gros, la trame de cet homicide.

Cette fois mon dos accompagne le mouvement. Je sens le tissu de ma chemise qui s’humecte et me colle à la peau.

Comment sait-il cela ?

Il s’agissait d’un lamentable polar que j’avais pondu pour impressionner ma petite amie de l’époque, Catherine, dont le père était éditeur. Sous la pression insistante de sa fille unique, ce dernier avait accepté de me donner une chance. Le bouquin avait été tiré à quatre cents exemplaires.

En dehors de la famille, de mes amis proches et de la distribution promotionnelle, seuls cinquante-trois lecteurs s’étaient portés acquéreurs de ma prose. Ma carrière littéraire s’était arrêtée sur ce chiffre pathétique de cinquante-trois.

Ma relation avec Catherine aussi.

— Oui, mais j’avais bien spécifié que toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé était fortuite.

— Il n’y a pas de préjudice, Monsieur Battard. Ce n’est pas de cela que je souhaite vous parler.

Plagiat ?

Détournements de droits d’auteurs ?

Je ne vois pas.

— Je ne vois pas, Monsieur.

Je ne sais jamais s’il faut les appeler Monsieur ou Maître.

— Il se fait qu’un de nos clients a lu votre livre. Et que cela lui a beaucoup plu.

Avec cinquante-trois exemplaires vendus, je ne me suis pas longtemps bercé d’illusions. Or, voici qu’un de ces cinquante-trois lecteurs anonymes se manifeste et m’adresse, avec quelques années de retard, un vague signe de reconnaissance.

Hervé de Halleux prépare son effet.

Il vrille son regard dans le mien.

— Il se fait que ce client m’a chargé de vous demander si vous accepteriez de rédiger sa biographie.

J’en ai le souffle coupé.

Moi ?

Écrire la biographie d’un type capable de se payer les services d’un avocat de la trempe de Hervé de Halleux ?

Il y a maldonne, c’est sûr.

— Pourquoi moi ?

— Il aime votre style.

Je n’en crois pas un mot.

Même en le relisant avec bienveillance, ce qui m’est arrivé une ou deux fois, j’en ai la nausée. Le style est pitoyable, l’intrigue grossière et les personnages inconsistants. Les rebondissements sont prévisibles comme un coup de tonnerre après un éclair et la fin est plate comme un trottoir.

— Je suis surpris.

— Vous êtes trop modeste, Monsieur Battard. Je l’ai lu, moi aussi, et j’avoue que cette lecture m’a fait passer un bon moment.

— Merci, vous êtes très aimable, mais je pense qu’il existe des auteurs bien plus qualifiés que moi pour réaliser ce travail.

— Il n’y a pas que votre style, Monsieur Battard. Mon client est proche de votre domicile, ce qui facilitera vos rencontres. Et puis, tout comme lui, vous avez résidé une dizaine d’années à Monaco,

Il sait tout.

Enfin presque.

— À Beausoleil. C’était à Beausoleil. Pas à Monaco.

Quand je prononce Beausoleil, j’ai des picotements qui surgissent sur le dessus des mains.

— Oui, enfin, c’est la même chose.

C’est la même chose ?

C’est aussi différent que le 16ème arrondissement de Paris et Saint-Denis.

Que Rhode-Saint-Genèse et Molenbeek Saint-Jean.

Que le ciel bleu du paradis et les ténèbres de l’enfer.

— Pas tout à fait, Monaco, c’est pour les riches, Beausoleil, c’est pour les ploucs qui font le sale boulot des riches.

Il hausse les sourcils face à l’incongruité de ce mot dans le conformisme de son cabinet.

Il balaie ma réprobation d’un geste.

— Tout cela a bien changé depuis. Aujourd'hui, Beausoleil est fréquenté par les Monégasques qui y ont fait construire une résidence secondaire. Mais soit ! Vous connaissez bien la Principauté, c’est un atout.

— Sans doute, mais j’ai quitté Monaco quand j’avais quinze ans et je n’y suis plus retourné depuis. D’ailleurs, il faut que vous sachiez que le roman dont vous parlez est le seul que j’aie écrit. J’en suis resté là. Sans compter que je ne maîtrise pas les techniques de rédaction d’une biographie. C’est très spécifique. Cela demande des compétences que je n’ai pas. De plus, mon travail occupe tout mon temps, week-ends inclus. Je suis désolé, je ne pense pas que ce sera possible.

Il y a aussi ma paresse congénitale. La seule idée d’entamer ce travail m’épuise.

Hervé de Halleux m’expose une nouvelle fois sa dentition hollywoodienne.

Cette fois, je déniche un soupçon de mépris sur ses traits, comme s’il avait lu dans mes pensées.

— Combien gagnez-vous, Monsieur Battard ? Quatre mille, cinq mille euros par mois ?

Je cherche une réponse appropriée.

Je ne la trouve pas.

En toute décence, je ne peux pas lui avouer qu’il est au-dessus de la réalité.

Bien au-dessus.

Il laisse sa question en suspens quelques instants avant de reprendre.

— Mon client propose de vous verser un acompte de 15.000 euros. Payable immédiatement, dès réception de votre accord écrit. À cela s’ajoute un forfait de mille euros par semaine. Et, bien entendu, le remboursement de tous vos frais. Vous pourrez continuer à exercer votre métier. Les précisions quant à la découpe du livre ainsi que les délais de livraison vous seront spécifiées dans le contrat. Rassurez-vous, ce sera raisonnable. Vous pourrez avancer à votre rythme. En outre, vous conserverez la paternité de l’œuvre. C’est votre nom qui apparaîtra sur la couverture. Je vous informe par ailleurs que j’ai mes entrées auprès d’un éditeur réputé qui semble d’ores et déjà intéressé par ce projet.

Mon nom sur la couverture ? Un éditeur complaisant ?

J’ai déjà donné. Mais quinze mille euros, c’est autre chose que mon nom sur un bouquin.

Je calcule à une vitesse vertigineuse.

Il me reste quatorze mensualités à verser sur la Toyota, dont deux en retard. Je dois payer un arriéré d’impôts de quatre cent cinquante-sept euros avant la fin du mois. Le deuxième rappel de la facture de téléphone est arrivé hier. Jean-Pierre me rappelle régulièrement que je lui dois trois cents euros et ma propriétaire manifeste des signes d’impatience quant au loyer du mois dernier.

Je pourrais, de plus, réserver une ou deux semaines de vacances au Club Med de Byssatis - baise garantie – et me payer un ou deux costumes neufs avec des chaussures Puma. Je pourrais aussi acheter les quelques DVD qui sont sur ma liste d’attente, de nouveaux jeux pour ma XBox et un volant à retour de force pour battre mon record personnel à Forza Motorsport.

Tant que j’y suis, pourquoi pas le dernier Sony Vaio, un IPod, un Palm au tungstène et un téléviseur LCD ? Je pourrais aussi déménager, et aller du côté d’Ixelles, ou même à Uccle, inviter une nana distinguée au
Comme chez soi, la baiser au Hilton, acheter une bouteille au Louise Gallery, m’offrir une casquette Von Dutch, reprendre un abonnement pour mon téléphone portable, m’offrir…

Je m’entends prononcer.

— Je pense que ça pourrait s’arranger.

Je présume que les gens posent moins de questions quand on leur fait une proposition assortie de 15.000 euros. Il doit exister des statistiques qui confirment cela.

Il se lève.

— Je vous félicite, Monsieur Battard, c’est une excellente décision, il s’agit là d’une opportunité exceptionnelle qui vous est offerte et que vous avez bien raison de saisir.

Je me lève à mon tour.

Il me tend la main.

Au moment où elle se referme sur la mienne, j’ai un imperceptible mouvement de recul. Je ressens un léger vertige au creux de l’estomac.

Depuis ce jour maudit de décembre 1996, je sais de quoi il s’agit.

Une réaction inconsciente.

Mon instinct de survie qui m’envoie un message de détresse.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre - Pul Colize (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

21:07 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : paul colize, litterature belge, romans policiers, thrillers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 05 mai 2007

Le seizième passager - Paul Colize - 2002

bibliotheca le seizieme passager

11 novembre 1974 : 15 personnes sont froidement massacrés dans un bus reliant l’aéroport de Francfort à la ville de Darmstadt en Allemagne de l’Ouest. Aucun indice, aucun motif, l’enquête n’aboutira pas et l’affaire sera vite classée. Sophie Lazowska est la fille d’une des victimes du massacre, un émigré polonais ayant fait sa vie aux Etats-Unis et qui depuis quelques années parcourt le monde à le recherche de la vérité d’une affaire dont il tait le secret, vient à Francfort pour identifier le cadavre de son père. Elle y rencontre un journaliste français, Jacques Duclos, à qui elle se liera à jamais. Vingt-cinq ans plus tard, le couple formé alors vit paisiblement en France, jusqu’au jour où un mystérieux courrier électronique leur est envoyé d’un expéditeur inconnu. Le sujet de ce courrier en est le massacre de 1974. Jacques Duclos va reprendre l’enquête sans se douter sur l’immense affaire qu’il va mettre à jour, un secret qui depuis sévit depuis cinquante ans à travers le monde entier. Et ceux qui se cachent derrière tout cela sont prêts à tout pour garder leur clandestinité.


Dans le seizième passager Paul Colize met petit à petit en place les éléments de son récit qui semble au premier abord plutôt éclaté, éléments qui mis bout à bout donnent doucement forme au récit pour donner une superbe intrigue policière aux ramifications inattendues. Le récit suit à tour de rôle l’enquête de Jacques Duclos de nos jours, les recherches d’un scientifique allemand nazi dans un camp de concentration dans les années quarante et sa progression à travers les temps, et de multiples autres personnages qui se voient liés d’une façon ou d’une autre à la même affaire. Le tout est brillamment construit pour mener le lecteur petit à petit à un dénouement inattendu et surprenant. Le style d’écriture est comme d’habitude chez Paul Colize très fluide et toujours efficace et tient le lecteur en haleine à travers les multiples rebondissements de son récit. Le lecteur accroche depuis la première à la dernière page.

Le seizième passager est le second roman de l’écrivain belge Paul Colize après Les sanglots longs (2000) et qui sera suivi par Clairs obscurs (2004) et Quatre valets et une dame (2005). Malgré ses excellents romans, Paul Colize n’est pas encore publié par les grandes maisons d’édition et donc son livre n’est disponible que via son site unepassion.eu.

Le seizième passager est un excellent polar à découvrir au plus vite.

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Extrait: les deux premiers chapitres

Il lui adressa un doux baiser

L'homme posa sa main gauche à plat sur la table, doigts bien écartés, et s'empara du poignard dont la lame effilée se terminait par une pointe acérée. Il avala une longue goulée d'air et entama son entraînement matinal.

La manœuvre consistait à ficher la lame dans le bois, le plus près possible de la jonction entre le pouce et l'index, à revenir au point de départ situé à hauteur du poignet, à marquer ensuite l'intervalle entre l'index et le majeur, à regagner le point de départ, et ainsi de suite. Aller, retour, aller, retour, le tout étant exécuté à une vitesse vertigineuse, en changeant à chaque début d'exécution l'ordre de visite selon un plan bien établi.

Le bruit que générait l'opération faisait penser à une dactylographe exécutant consciencieusement ses gammes.

La moindre faiblesse de concentration, un soupçon d’appréhension ou un manque de précision de la main droite aurait pour conséquence de transpercer l’un ou l’autre doigt.

Il avait vu, au début de sa carrière, un présomptueux tenter de le concurrencer et, par maladresse, se guillotiner le médius. L'exercice exigeait un synchronisme sans faille entre la pensée et le geste.

Jusqu’à présent, il n'avait jamais échoué, et sa dextérité l'avait auréolé d'une vague réputation de génie schizophrène.

Cette facétie inutile avait également suscité, en son temps, le respect et l'admiration au sein de ses proches collaborateurs. La crainte aussi.

Il fit une série de dix passes, s'arrêta, le crâne ruisselant de sueur et consulta le chronomètre posé sur la table.

Il s'exclama, admiratif.

—  Moins d’une minute, bon score, pour un vieillard de 56 ans !

Rien n’était plus bénéfique pour garder intacte son habileté légendaire et faire monter l’adrénaline de grand matin.

Il s'épongea le front, se servit un grand verre de jus d’orange, alluma le poste de télévision et s'installa confortablement dans son fauteuil de cuir fauve.

Le présentateur habituel apparut sur le petit écran ; cheveux noirs, moustache noire, costume noir, sourire un tant soit peu contraint. Il parlait vite, comme s'il détenait chaque matin l’événement marquant de l’année et qu’il voulait hâtivement en délivrer la teneur.

Il se montrait capable de présenter, avec la même intensité, la prise de pouvoir du général Alsogaray ou les résultats d’un concours de tango à San Telmo. Le speaker semblait plus exalté encore que de coutume. Son élocution était marquée d'intonations proches de l'hystérie pendant qu'il commentait la une de ce 4 décembre 1967.

L'homme se pencha soudain vers le téléviseur et enregistra attentivement l'information en éprouvant un léger choc dans la poitrine.

Lorsque l'on aborda les titres secondaires, il se leva, songeur, et se dirigea vers la terrasse du somptueux penthouse qui offrait une vue majestueuse sur l'hippodrome, le parcours de golf de Palermo et, plus au loin, l'océan Atlantique.

Un léger sourire vint détendre ses traits. Il se tenait à présent immobile contre le garde-corps, le regard perdu vers l’horizon. La ville de Buenos Aires grouillait sous lui, à quelques dizaines de mètres.

Lentement, il souleva sa main droite et l'approcha de son visage dans un geste devenu désormais familier. Il la fixa amoureusement et lui dit, avec la voix douce que l'on réserve à une conquête récente.

—  Tu n'es pas prête à être détrônée, ce pauvre type sera mort avant la fin du mois, je t’en fais la promesse.

De ses lèvres tendues, il lui adressa un doux baiser.

Il se mit à hurler comme un dément

Franz Müller jeta un coup d’œil à l’extérieur et grommela un juron dans lequel il évoqua, entre autres, les femmes de petite vertu et les endroits propices à la pratique de leur gagne-pain.

Depuis plusieurs jours, le scénario se renouvelait inlassablement ; dès l’aube, un gigantesque brouillard engloutissait une bonne partie de l’Allemagne de l’Ouest pour se dissiper en fin de matinée et faire place à un inhabituel soleil orangé, froid et éblouissant.

En attendant, on ne voyait pas à plus de trente mètres et le nombre de carambolages était consternant ; la veille, pas moins de cent vingt véhicules s’étaient encastrés les uns dans les autres sur l’autoroute qui ceinturait Francfort.

Il avala un café et sortit de son appartement en prenant soin de fermer délicatement la porte pour ne pas réveiller son épouse, ce qui lui aurait valu un nouveau chapelet de reproches à son retour.

Il grimpa dans sa Coccinelle 1200, mit le moteur en marche et remonta l'avenue, plongeant dans la masse nuageuse. Un instant, il songea à rebrousser chemin, mais la perspective de passer la matinée à subir les doléances de Hilde concernant la maigreur de son salaire et son manque d'ambition l’en dissuada aussitôt.

Il parvint enfin à la bretelle d'accès à l'autoroute et constata avec soulagement que la densité du trafic lui permettrait de suivre une voiture à une distance respectable et minimiser le risque de collision.

Il arrêta son choix sur une Fiat 127 de couleur verte dont le conducteur semblait partager le même appétit de survie.

Il pria pour ne pas avoir à faire le plein de carburant. Son modèle n'étant pas équipé de jauge d’essence, le seul indicateur consistait à attendre la panne sèche, à précipiter la pointe du pied, sur la manette de réserve située au plancher et à se mettre, toute affaire cessante, à la recherche de la station-service la plus proche.

Il alluma le poste de radio. La cascade d’accords du hit planétaire de Billy Ocean lui apporta un soupçon de bonne humeur. Depuis sa sortie, cet été 74, tout le pays gigotait sur " I can help ".

Les prévisions météorologiques qui suivirent eurent tôt fait d’effacer sa flambée d'enthousiasme. Rien ne laissait présager une quelconque amélioration. Le seul point positif était que les névrosés chroniques avaient quelque peu modifié leur style de conduite et renonçaient à fendre le brouillard de leur bannière étoilée, à près de 200 km/h, comme s’ils étaient propriétaires et utilisateurs exclusifs du réseau autoroutier de la République Fédérale.

Il roulait maintenant depuis près d'une heure. Selon ses estimations, il serait à son rendez-vous à Heidelberg vers 11 heures. Le brouillard se dissipant généralement vers midi, son retour se révélerait moins périlleux.

Il ressentit soudain une furieuse envie d’uriner. Il grommela quelques formules maléfiques à l'égard du café de Hilde et se mit à scruter le bord de la route, à la recherche d'un hypothétique panneau indicateur.

Enfin, une aire de parking fut annoncée, à 5 kilomètres. Quelques minutes plus tard, il quitta la procession motorisée et s'engagea dans la zone de stationnement. Sans repères visuels, la nappe de brume lui parut plus consistante encore.

Il s’arrêta et sortit du véhicule.

Persuadé d’être hors de vue, il ouvrit sa braguette et entreprit de se soulager, sans tenter de se dissimuler, jouissant du plaisir puéril de pouvoir exhiber, en toute impunité, ses attributs masculins dans un lieu public.

Il perçut alors le vrombissement lancinant d’un moteur diesel au ralenti. Un semi-remorque était vraisemblablement garé à l’autre extrémité du parking, vers la sortie. Il imagina en souriant le chauffeur se livrant au même exercice que lui.  Il se rajusta, et remonta dans son automobile.

En se dirigeant vers la sortie, il discerna la masse blanche et bleue du poids lourd et fut tout d’abord surpris de reconnaître un autocar "Airliner" portant le logo de HEAG, la compagnie qui organisait une navette régulière entre l’aéroport de Francfort et la ville de Darmstadt. Sa présence lui parut d’autant plus incongrue que le bus était rangé en oblique par rapport aux marques prévues à cet effet, ce qui, au pays de la Structure et de l’Ordre, était usuellement qualifié de crime d'état.

Le fait d'avoir choisi cette aire lui sembla tout aussi surprenant ; à moins de dix kilomètres se trouvait la station-service de Gräfenhausen où les usagers auraient pu profiter des commodités du Raststätte pour s'acquitter de leurs besoins primaires ou consommer une boisson chaude. En outre, il ne remarqua aucune présence aux abords du car. Il passa au ralenti et tenta d’apercevoir l’un ou l’autre visage ensommeillé aux fenêtres, mais le bus semblait vide. Il avança quelque peu pour découvrir l'avant du véhicule, mais ne distingua pas la moindre présence humaine.

En scrutant l’emplacement du chauffeur, il crut distinguer celui-ci ramassé sur son siège, figé dans la posture caractéristique de la sieste réparatrice, processus bien connu des routiers professionnels.

Là encore, la situation s'avérait insolite ; s'accorder un somme à 8 heures du matin dépassait son entendement. Il décida d’en avoir le cœur net. Il stoppa à une trentaine de mètres et sortit de sa voiture. L’épaisseur du brouillard étouffait les sons et rendait le ronronnement du bus quelque peu irréel.

Une odeur vaguement familière ondoyait dans l’air sans qu’il ne puisse cependant formellement l’identifier. Il s’approcha de quelques pas et s’arrêta, l’œil et l’ouïe aux aguets.

Pas un mouvement, pas un bruit non plus, si ce n’est le tac-tac-tac caractéristique du moteur sous-alimenté et, plus loin, dans son dos, le bourdonnement de l'autoroute. Tout en gardant ses distances, il fit le tour du véhicule pour se diriger vers la porte d’accès qui était béante.

Il distingua plus clairement la silhouette du chauffeur qui semblait profondément endormi, sa casquette lui cachant la moitié du visage. Considérant la température ambiante, la situation lui parut totalement décalée ; s'offrir une sieste aux premières heures du matin, dans un parking désert, en laissant le moteur tourner et le froid s’engouffrer, dans un bus vide, relevait de l’inconscience, sauf si, en l’occurrence, l'individu récupérait des suites d’une sortie nocturne considérablement arrosée.

Il fit quelques enjambées supplémentaires et héla l’homme au volant. Aucune réponse si ce n’est l’écho feutré de sa propre voix.

Il échafauda alors l'excuse de l'automobiliste égaré pour légitimer son intrusion, franchit les derniers mètres, et pénétra d'un pas assuré dans le bus.

Son regard fut happé par la scène. En une fraction de seconde, son œil enregistra une image qui serait désormais tatouée de manière indélébile dans sa mémoire.

Le couloir central était jonché d'une douzaine de corps étendus parmi un amoncellement de valises éventrées, un foisonnement de papiers disséminés de toute part, une quantité incalculable de douilles éjectées et une mare de sang épaissi.

Il resta un instant éberlué face à ce spectacle d'apocalypse et eut soudain un brusque haut le corps. Il sortit à reculons en hochant la tête en signe de dénégation.  Le conducteur semblait l’observer tandis qu’il battait en retraite.

Son visage avait conservé la moue de stupeur de ses derniers instants.

Franz Müller plongea nerveusement dans sa voiture, fit rugir le moteur et démarra en faisant crisser les pneus sur le bitume.

Brusquement, tous ses membres se mirent à trembler. Sans la moindre mesure de prudence, il s'engouffra à vive allure dans le brouillard épais.

Après avoir parcouru une centaine de mètres, il se mit à hurler comme un dément.

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Voir également:
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

22:47 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paul colize, litterature belge, thrillers, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 23 février 2007

Clairs obscurs - Paul Colize - 2004

bibliotheca clairs obscurs

Bob Walsh, un américain est retrouvé mort pendu à Moscou par la police russe. Jean-Pierre Vandamme, envoyé permanent d'Euroworld TV à Moscou, s'intéresse à cette affaire finalement plutôt banale. Son but n'est pas d'en faire un scoop mais d'utiliser ce fait divers pour en faire le point de départ de son nouveau roman. En effet Jean-Pierre Vandamme est écrivain à ses heures perdues et hélas en panne d'inspiration pour le moment. Sa spécialité ce sont les polars de série dans lesquels il fait évoluer son personnage fétiche Gordon Spice, détective américain à la Humphrey Bogart qui réussit toujours à venir à bout des pires enquêtes. Ce mort à Moscou va, du moins l'espère-t-il, lui donner l'inspiration nécessaire pour de nouvelles aventures de Gordon Spice. Mais que faire à partir d'un bête suicide? Vandamme mène une petite enquête et très vite il tombe sur des éléments étranges qui le poussent à investiguer d'avantage. Encore ne sait-il pas que cette affaire va le mener à enquêter dans les rouages de l'une des sectes les plus importantes et dangereuses du monde: l'Eglise de Scientologie!

Clairs obscurs est le second roman de l'auteur belge Paul Colize que je découvre avec beaucoup d'enthousiasme après l'excellent polar Quatre valets et une dame (2005). Il s'agît du troisième roman de Paul Colize après Les sanglots longs (2000) et Le seizième passager (2002). Pour tous les amateurs de polars, Paul Colize est certainement un écrivain à surveiller dans le futur.
Clairs obscurs est un polar exemplaire plein de suspense au style très vif qui ravira les amateurs du genre. Une intrigue bien montée et servie avec beaucoup d'humour. L'histoire nous raconte en parallèle les investigations du narrateur, aidé par son personnage de roman, Gordon Spice, qui vient ponctuer les réflexions de son géniteur par des répliques classiques du genre du polar, ainsi que en flash-back l'histoire de Linda McDonald et la carrière qu'elle fait au sein de la secte de la Scientologie, sa progression et sa chute, qui la connectera d'une certaine façon au mort retrouvé par le narrateur à Moscou. Les chapitres sont courts et alternent bien dans le temps ces deux histoires jusqu'au moment où elles se rejoignent dans le temps. Ce court chapitrage donne également un rythme bien élevé à l'histoire. Toute la partie concernant la secte de Scientologie est parfaitement documentée et très convaincante: on comprend bien les mécanismes de la secte, depuis les méthodes de recrutement jusqu'aux procédés peu scrupuleux pour gagner plus d'argent et de pouvoir. C'est assez effrayant, pourtant tellement réel. Mais derrière ce sujet plutôt grave Paul Colize aborde aussi celui plus léger du roman policier, de plus avec beaucoup humour, où l'auteur s'amuse à jouer avec les codes du genre via le personnage de Gordon Spice. On regrette même que Paul Colize n'est pas développé encore davantage ce côté-là du roman.

Clairs obscurs est certes un peu moins réussi que Quatre valets et une dame (2005), mais reste toujours d'un très bon niveau.

Le roman n'est pas disponible en librairie, mais peut être commandé directement sur le site de l'auteur: www.unepassion.eu.

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Extrait:

Chapitre Un

Les deux Lada remontèrent à vive allure le boulevard Novinski et prirent à droite, dans Nikitskaïa.

Le hurlement des sirènes résonna de plus belle dans la rue étroite. Le convoi s’arrêta à hauteur du numéro 14, non loin de la maison de Gorki. Huit agents de l’Omone, la police spéciale, surgirent des véhicules et s’appliquèrent à fermer violemment les portières.

Un petit groupe de personnes discutait nerveusement devant l’entrée de l’entrepôt. Un homme d’une soixantaine d’années, à qui il manquait une bonne partie des dents, se détacha de l’attroupement et vint à la rencontre des policiers.

- Dobroïé outro, c’est moi qui vous ai appelé, je l’ai découvert ce matin, en arrivant.

Le plus haut gradé distribua sèchement quelques ordres à ses subordonnés, sortit son arme et avança

- Je te suis, montre-moi où il est.

Ils pénétrèrent dans le hangar et empruntèrent un petit escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Seule une longue table qui croulait sous un amoncellement de papiers meublait la mezzanine.

L’homme était là, pendu à l’une des poutrelles métallique de la charpente. Il tournoyait mollement, un tabouret renversé à ses pieds.

Le guide crut bon de préciser.

- C’est mon bureau, izvinitié, je n’ai pas eu le temps de ranger.

Le policier balaya d’un geste la justification et examina le cadavre en conservant une distance respectable. Il tendit le bras, palpa le tissu du blouson, composa une grimace de dégoût et bougonna.

- Un étranger ! Il ne pouvait pas faire ça chez lui ? On va devoir convoquer le MVD.

Du temps du KGB, tout était plus simple, on alertait la 7ème Direction, celle qui était en charge de la surveillance des étrangers en résidence sur le territoire, et ils s’occupaient de tout.

À présent, selon les cas, il fallait faire appel au SVR, au FSK, au FSB, au FPS, au FSO, au SBP, au MVD ou, plus exceptionnellement, au GRU, le service secret de l’armée qui contrôlait aussi Spetsnaz, les commandos d’élite.

Dans un pays où l’on déplorait un peu plus de 35.000 assassinats par an, ces démarches ne simplifiaient pas la tâche de la police locale.

En attendant, il pouvait entamer les premières formalités.

- Qu’est ce que tu viens faire ici, aussi tôt, un dimanche ?

Le responsable des lieux se mit à bafouiller.

- Ce n’est pas habituel, les voisins m’ont téléphoné, ils ont entendu du bruit, hier soir, aux environs de minuit.

- Qui a les clés, à part toi ?

- Personne, mais ce n’est pas difficile d’entrer, il n’y a rien à voler ici, on fait du dépôt et de la redistribution de journaux, ça n’intéresse personne, les journ…

Le policier le coupa brutalement.

- Tu as déjà vu ce type ?

- Non, jamais, je vous le jure.

- Pourquoi te sens-tu obligé de jurer ? Tu as l’habitude de mentir ?

Avant que le sexagénaire ne parvienne à échafauder une réplique acceptable, l’un des adjoints vint à la rencontre de son supérieur.

- J’ai appelé la centrale, il manque un type au Metropol, depuis vendredi soir, un Américain.

Le subordonné mima la surprise en découvrant la présence du pendu et le considéra avec une compassion simulée. Il parcourut une nouvelle fois les notes qu’il avait prises et indiqua le cadavre du doigt.

- Ça correspond assez bien au signalement, c’est idiot de se suicider par une si belle journée de printemps.

- Tu as vu la couleur de sa langue ? Ça ne s’est pas passé il y a une demi-heure. Il est mort depuis plus de douze heures. Comment il s’appelle, ton disparu ?

- Walsh, Bob Walsh.

Le chef sourit.

- Ces Américains n’ont aucune imagination ! Ils s’appellent tous John, Bill ou Bob.

- Notez, Chef, eux, ils disent que nous, on s’appelle tous Dimitri, Igor ou Boris.

Le lieutenant Igor Olof n’appréciait pas que l’un de ses subalternes s’autorise une surenchère sur ses bons mots.

- Ta gueule, Dimitri. Prends le nom des témoins ainsi que leur déposition, ensuite contacte le MVD et rédige-moi un rapport.

Dimitri rectifia sa position, remit son béret et prit la direction de la sortie.

Le gardien de l’entrepôt grimaça un sourire de toute son absence dentaire.

- Vous voulez du café ? Je viens d’en faire.

- Garde-le pour les types du MVD, moi j’ai terminé, ne touche à rien, passe tes papiers à Dimitri, et ne quitte pas Moscou sans notre autorisation.

Les équipes du MVD firent leur apparition une demi-heure plus tard. Peu avant midi, le consulat des Etats-Unis fut avisé que l’un de ses ressortissants avait eu l’impertinence de mettre fin à ses jours dans la capitale soviétique.

Vers 13 heures les principales agences de presse furent, à leur tour, informées.

Dans l’indifférence la plus complète.

Moscou, dimanche 7 avril 2002

En principe, tout bon roman policier débute par la découverte d’un ou de plusieurs cadavres. Cela fait partie des règles élémentaires du métier.

D'entrée de jeu, l’intrigue doit happer le lecteur et le confronter à l’acte homicide qui, bien entendu, possédera l’opacité requise et renfermera son précieux lot de mystères.

Sans cette amorce attractive, l’auteur risque fort de voir son audience abandonner prématurément l’ouvrage pour se ruer sur la prose concurrente.

La tendance actuelle veut aussi que la description de la scène du crime soit émaillée de détails particulièrement sordides. Rien de tel que quelques éclaboussures de matières cervicales ou un ruissellement de viscères sanguinolents pour canaliser l’attention et assouvir les aspirations morbides du lectorat contemporain.

En ce sens, mon Chapitre Un ne contenait que le minimum acceptable. En effet, il ne s’agissait ici que d’un banal suicide et aucune goutte de sang n’avait été versée, la mort par pendaison respectant, la plupart du temps, la propreté des lieux de son accomplissement.

De plus, ce n’était pas mon mort. Il m’avait été aimablement prêté par Vladimir Kryoutchov, le porte-parole de la police de Moscou, mon contact habituel auprès de cette administration.

Il me tient à cœur de saisir cette opportunité pour lui témoigner toute ma gratitude.

D’habitude, je trouvais personnellement les cadavres qui s’alignaient tout au long de mes pages. C’est, en tout cas, ce qui s’était produit pour mes précédents écrits.

Ma créativité littéraire s’était vue, d'entrée de jeu, saluée par un honnête chiffre de ventes, lors de la parution de mon premier titre, le
Sixième Passage.

Sur la lancée, j’avais pratiquement réalisé un aussi bon score pour le second.

Ensuite, ce fut la grande dégringolade.

Ma septième, et dernière publication, avait rencontré ce que l’on appelle courtoisement un succès d’estime.

Dans les faits, cela signifie que les ventes s’étaient révélées catastrophiques.

Exception faite des membres de ma famille et d’amis proches, le titre avait été unanimement boudé par le marché et vigoureusement descendu par les quelques critiques de romans noirs qui avaient daigné le survoler en diagonale.

En vérité, j’étais en proie depuis plusieurs mois à ce que tout écrivain, même prolifique, risque un jour d’avoir à affronter : le syndrome de la page blanche.

Il m’arrivait de rester de longues heures devant mon traitement de texte ouvert sur un document vierge, sans parvenir à en ensanglanter la plus infime partie.

Pour ajouter à mon désespoir, mon éditeur avait émis toutes les réserves quant à la poursuite de notre collaboration. Sauf si, à court terme, je lui soumettais une preuve tangible de ma résurrection.

Ma panne d’inspiration était à ce point consommée que, non content d’avoir puisé mon souffle créateur dans un fait divers local et de m’être fait livrer mon mort par sous-traitance, j’avais manifesté une poignante incapacité à trouver un intitulé original pour coiffer mes premières lignes et avais dû me satisfaire d’un pitoyable Chapitre Un.

Fort heureusement, ma production de romans policiers n’était qu’une activité secondaire et ne poursuivait pas comme objectif premier de financer mon quotidien.

Mes appointements de correspondant permanent pour Euroworld TV, le pendant européen de CNN, répondaient raisonnablement à cette finalité.

Quoi qu’il en soit, je tenais désormais mon mort.

Il me fallait à présent métamorphoser ce banal suicide en meurtre énigmatique. Tâche que j’allais m’empresser d’assigner à mon héros habituel, l’athlétique et talentueux détective Gordon Spice.

Pour réaliser ce projet, celui-ci devrait, successivement ; mettre en exergue certains indices que la police locale, à l'évidence incompétente, avait ignorés, trouver un mobile pertinent en remontant la biographie du disparu, et esquisser le profil d’un insaisissable meurtrier sans merci.

Le récit serait, comme il se doit, saupoudré de rebondissements qui ne laisseraient aucun répit au lecteur et l’inciterait à cheminer, d’une traite, de la préface à l’épilogue. Aux petites heures du matin, il quitterait enfin le roman, ébloui par la richesse du dénouement final.

Le prolongement de sa nuit blanche serait alors inéluctable : abasourdi par mon talent, il ferait spontanément une promotion de tous les diables pour le bouquin auprès de l’ensemble de ses relations.

Et les ventes repartiraient de manière exponentielle.

C’est, à peu de choses près, sous cette perspective que j’entrevoyais la suite des événements.

J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait.

Assurément, j’aurais mieux fait de me choisir un autre mort.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

21:17 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature belge, paul colize, scientologie, thrillers, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 27 décembre 2006

Quatre valets et une dame - Paul Colize - 2005

bibliotheca quatre valets et une dame

Antoine Lagarde est un homme d’affaires à la vie finalement tout à fait normale. Il est divorcé et père d’un garçon de neuf ans qu’il adore. Il travaille dans sa propre société, un bureau de consultance, entre Paris et Bruxelles et accumule les succès professionnels. Sa vie sentimentale faite de conquêtes sans lendemains est certes un peu plus perturbée, mais tout va bien. Antoine Lagarde a également son vieux père, ancien ingénieur aujourd’hui retraité, qu’il va visiter tous les quinze jours.
Mais un beau jour en se rendant au domicile de son père, il retrouve celui-ci mort assassiné. La police pense à un cambriolage ayant mal tourné. C’est une explication simple, mais de toute façon aucun indice ne permet d’envisager autre chose. Qui voudrait tuer un vieux retraité qui vit en ermite depuis des années ? C’est alors que Antoine Lagarde découvre une carte à jouer à côté du cadavre. Sur le recto de la carte il y a un valet de pique, sur le verso un message énigmatique, un indice au sens encore inconnu. Lagarde tente de mener l’enquête mais il n’arrivera pas bien loin. Jusqu’au jour où il recevra un nouvel indice le menant droit vers un nouveau cadavre, un libraire assassiné sans raison apparente dans l’est de la France… avec à côté une nouvelle carte à jouer.

Paul Colize, auteur belge de polars, signe avec l’excellent roman Quatre valets et une dame son quatrième roman après Les sanglots longs (2000), Le seizième passager (2002) et Clairs obscurs (2004). Il n’est certes pas encore très connu, ses romans étant publiés en auto-édition. J’avais de ce fait une certaine appréhension avant de commencer la lecture de ce roman. Et quelle n’a as été ma surprise en voyant apparaître dès les premières pages du récit le talent d’un immense écrivain.

Dès les premières pages Paul Colize nous accroche avec son style à la fois fluide, vif et même drôle et corrosif à travers ce superbe thriller. Paul Colize fait surtout preuve d’un immense talent de narration pour mener cette intrigue plutôt complexe et fort intéressante. Mais il s’agît d’une intrigue à long terme loin des course-poursuites dans lesquels tout se dénoue dans les vingt-quatre heures qui suivent l’événement déclencheur. Les indices ne s’imposent que lentement au personnage d’Antoine Lagarde, il se sent manipulé, le temps passe, parfois des mois entre deux événements, mais cela fait encore plus grandir l’intérêt alors que l’intrigue devient de plus en plus complexe et inattendue. Tout s’enchaîne admirablement, sans temps mort, laissant finalement peu de répit au lecteur qui au fil des pages est de plus en plus envoûté par la lecture. L’un des attraits principaux de ce roman, outre son intrigue, est le personnage principal et narrateur Antoine Lagarde parfaitement construit. On ressent bien la psychologie d’un homme, bien loin du super héros, engagé malgré lui dans un engrenage de meurtres et de violence, une véritable descente aux enfers.

Quatre valets et une dame est un excellent polar plein de surprises de la part d’un écrivain qui mérite à être connu.

A découvrir sans tarder.

Vous pouvez vous procurer ce livre directement sur le site www.unepassion.eu.

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Extrait:

1. UNE MARE DE SANG

Le corps gisait dans une mare de sang.

La phrase toute faite.

Le genre de cliché qui m’a toujours énervé. Les journalistes manquent d’inspiration.

Parfois, il y a une variante.

Le cadavre était allongé dans une mare de sang.

La nuance est subtile.

Dans la version Un, on peut encore espérer ressusciter la victime.

Dans la Deux, c’en est terminé.

Définitivement.

Mais, le dénominateur commun, immuable et récurrent, c’est la mare de sang.

Comme si le corps humain contenait vingt ou trente litres d’hémoglobine.

 


Il est près de midi lorsque j’actionne le carillon.

Sonnette serait plus correct.

C’est un agaçant grésillement qui parvient à se faire maudire jusqu’au travers de la porte d’entrée.

Pas de réponse.

Ce qui n’a rien d’inquiétant en soi, mon père n’entend la sonnerie qu’une fois sur deux. Je farfouille dans ma poche à la recherche de la clé que j’ai gardée pour je ne sais quelle raison.

Peut-être pour une occasion telle que celle-ci.

Je pénètre dans le hall d’entrée.

Le couple de fêlés se précipite.

Le couple de fêlés, ce sont les épiciers espagnols qui occupent le rez-de-chaussée.

Lui est petit, très sec, la soixantaine rabougrie. Il a le profil d’un aigle, le nez surtout. Il porte en permanence un cache-poussière gris, assorti à la couleur de ses cheveux. Et de son teint.

Elle l’appelle Stacho, ou un truc du genre, je n’ai jamais compris pourquoi. Il s’appelle Alfonso.

Alfonso est un agité, incurable.



Il m’arrivait de l’observer à l’oeuvre, avec ses clients, quand j’habitais encore ici. Il me faisait penser à un acteur évoluant dans un film muet. Il courait comme un dératé d’un coin à l’autre de l’épicerie, à la recherche de l’article que le client venait de lui commander.

Ensuite, il entassait les marchandises sur un coin du comptoir, annonçait le prix après avoir rapidement fait une addition dans un minuscule bloc de papiers à l’aide d’un bout de crayon long de cinq centimètres, jetait le tout dans un sac en plastique qui portait fièrement son nom, marmonnait une vague formule de politesse pour signifier que les tractations étaient terminées et passait au client suivant.

Quand il y avait plus de trois personnes dans le magasin, il passait la tête par la porte de l’arrière-boutique qui donnait dans le petit vestibule
où je me trouve à présent et appelait sa femme au secours.

Il hurlait deux ou trois mots étranges dont je ne suis jamais parvenu à élucider la signification profonde.

Quelques fractions de seconde plus tard, elle arrivait à la rescousse en maugréant.

Pendant la période creuse, c'est-à-dire entre 14 et 15 heures, il virevoltait silencieusement dans l’épicerie, réordonnançant minutieusement dans les rayons les articles qui, durant le cycle de turbulence, s'étaient vus déplacés de quelques millimètres.

Même manège pour les fruits et les légumes et les fleurs, exposés religieusement à l’extérieur.

Sa femme est tout aussi petite que lui, si on ne tient pas compte de la permanente glauque qui la grandit d’une dizaine de centimètres.

Elle porte un tablier choisi dans la même collection que celui de Stacho, mais avec des fleurs, dans les nuances de bleu.

Alfonso l’appelle Momé, ce qui est, selon toute vraisemblance, la version hispanique de Maman et une manière de commémorer la naissance de leur fils unique qui doit avoir, à peu de choses près, le même âge que moi et qui a déserté le domicile parental le jour de sa majorité.

Il m’arrive de le croiser, lui aussi en visite de bonne conscience.

Momé est plus enveloppée que Stacho.

Considérablement.

Elle est aussi beaucoup plus zen que lui.

Avec ce qu’elle picole à longueur de journée, elle a de bonnes raisons d’être zen.


Il est à peine midi, mais elle me semble déjà particulièrement zen.

Lui me paraît normalement excité.

Nos contacts se sont notablement rafraîchis après l’incident du Boursin.

Un soir d’hiver, il tenta de me fourguer un Boursin au poivre dont la date limite de vente était dépassée de deux bonnes semaines.

Je l’avais constaté après coup, et étais redescendu pour lui témoigner ma surprise. Il m’avait rétorqué que cela ne présentait aucun risque notable et que lui-même consommait régulièrement des fromages dont la date de fraîcheur était amplement révolue.

J’avais tenu bon et m’étais fait rembourser mon achat.


Il y a de cela près de quinze ans, mais il m’en tient toujours rigueur.


C’est lui qui entame les pourparlers.

— Bonjour, Monsieur Lagarde, ça va à Paris ?

Il me pose invariablement la même question, à chacune de mes venues.

Je lui procure invariablement la même réponse.

— Ça va, ça va.

Il se contente généralement de cette précision.

Elle se faufile derrière lui et jette les yeux au plafond, ce qui veut dire qu’elle va me parler de mon père, établi au premier étage, précisément au-dessus de leur commerce.

— On ne l'a pas encore entendu, aujourd'hui.

Je ne sais si c’est une simple information ou si cela contient une menace voilée.

Le hall sent le poireau et la banane.

Au bout du hall, il y a une courette.

Dans la courette, ils ont fait construire un petit entrepôt en bois.

L’entrepôt, c’est ce qu’ils appellent pompeusement La Réserve.


Stacho, je vais chercher quelque chose dans la Réserve.


Je constate qu’elle cherche subrepticement à agripper le chambranle de la porte pour enrayer l’amorce d’un chancellement.

Elle est encore plus zen que d’habitude.

Lui rajoute.

— Hier, on l’a vu sortir, dans l’après-midi, comme d’habitude, mais depuis, on ne l’a plus entendu.

Ils guettent tous deux une réaction de ma part. Je décèle une parcelle d’inquiétude dans les yeux d’Alfonso.

Au fil du temps, il a construit un semblant d’amitié avec mon père.

Une relation empreinte de cette solidarité toute masculine qui permet de coaliser indifféremment un veuf inconsolable et le mari d’une alcoolo.

Je sais qu’il lui arrive de monter en cachette au premier étage pour fumer une cigarette en sa compagnie et profiter de cette escapade pour se plaindre des errements de son épouse.

Lorsque j’interroge mon père sur la teneur de leurs propos, il prend la tangente et m'explique qu’Alfonso, quoique fort aimable, le fatigue à remâcher inlassablement les mêmes doléances.

Je l’ai appris plus tard, c’est cette même opinion qu’avait arrêtée Alfonso concernant le discours de mon père. Postulat que je ne peux nullement mettre en doute, étant moi-même le confesseur bimensuel de ses plaintes chroniques.

L’arrêt de son activité professionnelle et son veuvage ont précipité sa prédisposition à l’hypocondrie, sombre tendance que ma mère parvenait, de son vivant, à contenir tant bien que mal dans des proportions acceptables.

Ainsi, il lui arrive de rester de longues minutes, immobile, avachi dans son canapé, les yeux dans le vague, tout à l’écoute de son corps.

Il évalue de la sorte la progression inexorable des microbes dans son organisme.

Lors de ma visite, il m’établit alors la liste des principaux symptômes apparus durant la quinzaine écoulée, me dresse le diagnostic qui en découle, dûment corroboré par la lecture d’un paragraphe dans le Larousse médical et clôt son théorème par un pronostic, toujours alarmiste, me détaillant l’évolution présumable du mal.


Comme je ne tiens pas à ce que le duo m’accompagne, je leur dis, en affectant la plus pure insouciance.

— Je lui demanderai de faire plus de bruit, à l’avenir.

Ma façon très courtoise de leur dire de se mêler de leurs affaires.

Je pose un pied sur la première marche de l’escalier pour leur signifier la fin de notre entrevue.

Il bat en retraite.

Elle pas.

— J’ai un double de la clé d’en haut, si vous voulez, il me l’a donnée au cas où.

Au cas où quoi ?

Elle revient déjà en brandissant une grosse clé accrochée à un porte-clé représentant Tintin.

Je me souviens du porte-clé. Je l’avais reçu d’un vague oncle et l’avais légué officieusement à mon père, peu avant mon mariage.

Je grimpe les deux volées d’escaliers.

Je suis devant la porte.

Je sens la présence de mes épiciers, en bas. Ils n’ont pas bougé et attendent vraisemblablement mon ouf de soulagement.

J’ai envie de leur crier d’aller bouffer leur fromage avarié et de me foutre la paix.

Je frappe à la porte.

Pas de réponse.

Je glisse la clé dans la serrure, manoeuvre inutile, la porte n’est pas verrouillée.

Ce qui est surprenant.

Les néons tremblotent nerveusement dans la cuisine.

Ce qui est encore plus surprenant.

Il est midi passé de quelques minutes. Le pâle soleil d’octobre transperce les voilages jaunis et inonde la pièce d’une lumière ambrée.

Une curieuse odeur rôde dans l’appartement.

Je sens fondre les muscles de mes jambes. Une ribambelle de fourmis s’attaque à mes tripes.

Je reconnais cette odeur.

J’appelle.

— Papa ?

Je sursaute, j’ai presque crié.

Mon cri ne résonne pas dans l’appartement, ce qui signifie qu’il n’est pas vide.


Je connais bien cet appartement, j’y ai vécu cinq années durant.

Quand je rentrais, le soir, je poussais la porte et lançais un Salut Lagarde qui me permettait d’estimer le nombre de personnes présentes.

Rien qu’en évaluant le retour sonore.

Et les odeurs qui ondoyaient.


J’entends Alfonso qui m’interpelle d’en bas.

— Tout va bien, Monsieur Lagarde ?

J’ai un sale pressentiment. Comme eux d’ailleurs. Ils connaissent mon père. Il n’y a pas plus prévisible que mon père. La porte qui s’ouvre, la porte qui se ferme, les pas, la chasse d’eau, la promenade de l’après-midi, tout est institué.

Je ne réponds pas.

Je pénètre dans sa chambre.

Je sens un poignard qui me transperce le flanc gauche. Un voile noir couvre mes yeux. Une secousse de 10.000 volts parcourt mes membres tandis que mes mains se mettent à trembler.

Il est là.

Mon père.

Mon père qui gît dans une mare de sang.

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Voir également:
-
Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait

- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation

- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

21:17 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : paul colize, litterature belge, thrillers, romans policiers, antoine lagarde | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!