jeudi, 09 octobre 2008

La Controverse de Valladolid - Jean-Claude Carrière - 1992

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Dans un couvent de Valladolid en Espagne, environ soixante ans après la découverte du Nouveau Monde, deux hommes s'affrontent autour d’une question qui agite toute la chrétienté : les Indiens sont-ils des hommes comme les autres ? En effet la colonisation a débuté, les Espagnols, voulant tirer un grand profit de ces colonies, y envoient des armées et massacrent bon nombre d'indigènes. Pour le dominicain Las Casas, ardent défenseur de la cause indienne, cela ne fait aucun doute: les Espagnols, avides de conquête, ont nié l'évidence, assujettissant et massacrant les indigènes par millions. « J'ai vu nos soldats leur couper la langue, les oreilles, les mains, les seins des femmes et les verges des hommes, oui, les tailler comme on taille un arbre ! Pour s'amuser ! Pour se distraire ! » ajoute-t-il. Face à lui, le philosophe Sépulvéda affirme que certains peuples sont nés pour être dominés. "Les Indiens ne sont pas civilisés, ils ne connaissent ni le travail, ni la valeur de l'argent".
Le sort de tout un peuple est débattu ces jours-là à Valladolid lors d’un face-à-face qui retentit encore…

La Controverse de Valladolid est un roman historique de Jean-Claude Carrière paru en 1992 racontant un fait historique réel s’étant déroulé en 1550 qui avait pour but de déterminer le statut des Indiens d’Amérique en opposant le dominicain Bartolomé de Las Casas et le philosophe Sépulvéda. Les conséquences de ce débat ne pouvaient être que symboliques, il n’empêche que ce débat d’idée était intellectuellement absolument nécessaire dans la reconnaissance des peuples nouvellement découverts par les explorateurs et colonisateurs européens. L’acteur, parolier et scénariste Jean-Claude Carrière tente ici de remettre en scène ce célèbre débat dans une forme quasi théâtrale, dans la mesure où il s’attarde avant tout sur les longs dialogues tenus en 1550 à Valladolid. Les débats sont rythmés, passionnants, de plus le légat du pape intervient régulièrement pour relever les faiblesses de certains arguments ? Le résultat est magnifique, il permet de mieux comprendre notre histoire et la façon qu’ont les religions à façonner les sociétés et les cultures. Et par les questions posés le lecteur est plongé dans un autre siècle, une autre époque, durant laquelle l’égalité entre les hommes était loin d’être une évidence.
Le style est hélas de temps en temps un peu trop scolaire, rendant certains passages un peu lourds et ennuyeux.

A noter que le roman paraît en 1992, année anniversaire des 500 ans de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

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Extrait :


Après quoi il affirme avec la même fermeté :

- Oui, Eminence, les habitants du Nouveau Monde sont des esclaves par nature. En tout point conformes à la description d'Aristote.

- Cette affirmation demande des preuves, dit doucement le prélat.

Sépulvéda n'en disconvient pas. D'ailleurs, sachant cette question inévitable, il a préparé tout un dossier. Il en saisit le premier feuillet.

- D'abord, dit-il, les premiers qui ont été découverts se sont montrés incapables de toute initiative, de toute invention. En revanche, on les voyait habiles à copier les gestes et les attitudes des Espagnols, leurs supérieurs. Pour faire quelque chose, il leur suffisait de regarder un autre l'accomplir. Cette tendance à copier, qui s'accompagne d'ailleurs d'une réelle ingéniosité dans l'imitation, est le caractère même de l'âme esclave. Ame d'artisan, âme manuelle pour ainsi dire.

- Mais on nous chante une vieille chanson! s'écrie Las Casas. De tout temps les envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les peuples conquis indolents, dépourvus, mais très capables d'imiter ! César racontait la même chose des Gaulois qu'il asservissait ! Ils montraient, disait-il, une étonnante habileté pour copier les techniques romaines ! Nous ne pouvons pas retenir ici cet argument ! César s'aveuglait volontairement sur la vie véritable des peuples de la Gaule, sur leurs coutumes, leurs langages, leurs croyances et même leurs outils ! Il ne voulait pas, et par conséquent ne pouvait pas voir tout ce que cette vie offrait d'original. Et nous faisons de même : nous ne voyons que ce qu'ils imitent de nous ! Le reste, nous l'effaçons, nous le détruisons à jamais, pour dire ensuite : ça n'a pas existé !

Le cardinal, qui n'a pas interrompu le dominicain, semble attentif à cette argumentation nouvelle, qui s'intéresse aux coutumes des peuples. Il fait remarquer qu'il s'agit là d'un terrain de discussion des plus délicats, où nous, risquons d'être constamment ensorcelés par l'habitude, prise depuis l'enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent de ce fait très supérieurs aux usages des autres.

- Sauf quand il s'agit d'esclaves-nés, dit le philosophe. Car on voit bien que les Indiens ont voulu presque aussitôt acquérir nos armes et nos vêtements.

Certains d'entre eux, oui sans doute, répond le cardinal. Encore qu'il soit malaisé de distinguer, dans leurs motifs, ce qui relève d'une admiration sincère ou de la simple flagornerie. Quelles autres marques d'esclavage naturel avez-vous relevées chez eux ?

Sépulvéda prend une liasse de feuillets et commence une lecture faite à voix plate, comme un compte rendu précis, indiscutable :

- Ils ignorent l'usage du métal, des armes à feu et de la roue. Ils portent leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de longs parcours. Leur nourriture est détestable, semblable à celle des animaux. Ils se peignent grossièrement le corps et adorent des idoles affreuses. Je ne reviens pas sur les sacrifices humains, qui sont la marque la plus haïssable, et la plus offensante à Dieu, de leur état.

Las Casas ne parle pas pour le moment. Il se contente de prendre quelques notes. Tout cela ne le surprend pas.

- J'ajoute qu'on les décrit stupides comme nos enfants ou nos idiots. Ils changent très fréquemment de femmes, ce qui est un signe très vrai de sauvagerie. Ils ignorent de toute évidence la noblesse et l'élévation du beau sacrement du mariage.  Ils sont timides et lâches à la guerre. Ils ignorent aussi la nature de l'argent et n'ont aucune idée de la valeur respective des choses. Par exemple, ils échangeaient contre de l'or le verre cassé des barils.

- Eh bien ? s'écrie Las Casas. Parce qu'ils n'adorent pas l'or et l'argent au point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de bêtes ? N'est-ce pas plutôt le contraire ?

- Vous déviez ma pensée, répond le philosophe.

- Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ? N'est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon ? Parce qu'une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver répugnante ?

- Ils mangent des oeufs de fourmi, des tripes d'oiseau...

- Nous mangeons des tripes de porc! Et des escargots !

- Ils se sont jetés sur le vin, dit Sépulvéda, au point, dans bien des cas, d'y laisser leur peu de raison.

- Et nous avons tout fait pour les y encourager ! Mais ne vous a-t-on pas appris, d'un autre côté, qu'ils cultivent des fruits et des légumes qui jusqu'ici nous étaient inconnus ? Et que certains de leurs tubercules sont délicieux ? Vous dites qu'ijs portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorez-vous que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur place ? Quant à se peindre grossièrement le corps, qu'en savez-vous ? Que signifie le mot "grossier" ?

- Frère Bartolomé, dit le légat, vous aurez de nouveau la parole, aussi longtemps que vous voudrez. Rien ne sera laissé dans l'ombre, je vous l'assure. Mais pour le moment, restez silencieux.

Le dominicain, qui paraît fatigué, se rassied. Le cardinal s'adresse au philosophe :

- Selon vous, la possession et l'usage des armes à feu seraient une preuve de la protection divine ?

- Une preuve très évidente.

- Cependant, les Maures possèdent des armes à feu et s'en servent très bien contre nous.

- Ils les ont copiées sur les nôtres.

Le légat semble mettre en doute cette dernière affirmation. Il essaie de se souvenir. N'a-t-il pas lu quelque part que l'usage de la poudre à canon venait des pays de l'Orient ?

Dans l'assistance, personne ne peut répondre avec précision et certitude. On préfère penser, et c'est à vrai dire plus confortable, que l'arme à feu est une invention chrétienne, comme la plupart des autres.

Et si d'aventure, comme le suggère le comte Pittaluga, l'intervention divine ne s'est pas clairement montrée dans l'invention elle-même (qui s'étala sur des siècles, à ce qu'on raconte), à coup sûr elle se manifesta en privant les Indiens, jusqu'à leur conquête, de ce type d'armes. Ainsi la pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense.

Le légat, mettant à part cette question, revient à Sépulvéda :

- Autre chose : vous rapportez les sacrifices sanglants qu'ils faisaient à leurs dieux.

- Des dieux cruels, horribles, à l'image même de ce peuple.

- Oui, oui, il s'agit bien d'une horreur démoniaque. Nous sommes tous d'accord. Mais s'ils ne sont pas des êtres humains du même niveau que le nôtre, s'ils sont proches des animaux, peut-on leur reprocher ces sacrifices ? Vous voyez ce que je veux dire ?

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