lundi, 08 février 2010

Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) - Stefan Brijs - 2005

bibliotheca le faiseur d'anges

1984. Absent depuis vingt ans de son village natal, la paisible bourgade Wolfheim situé en Belgique aux frontières à la fois allemandes et néerlandaises près du Vaalserberg, le Doktor Hoppe y revient un jour pour y occuper la maison familiale située au N°1 de la Napoleonstrasse. Ce retour inattendu fait beaucoup parler dans le village, surtout au café Terminus situé non loin de là. Mais ce qui intrigue le plus la population locale est que le docteur n'est pas revenu seul, mais accompagné de trois nouveau-nés qui semblent tous avoir une étrange difformité physique. Et pas de trace d'une quelconque mère. Les rumeurs vont bon train, mais rien ne transparaît. D'ailleurs les enfants ne sortent jamais de la maison. Les réticences des villageois face à ce nouveau médecin sont immenses, mais lorsque celui-ci fait preuve de ses compétences en soignant quelques cas, et de plus poussés par la curiosité, tous trouvent mille et une raisons pour aller en consultation chez lui. Avec le temps qui passe les méfiances tombent, pourtant certains éléments concernant ces trois enfants ne cessent de hanter le village. Le mystère s'épaissit de plus en plus...
 
Paru en 2005, l'excellent roman Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) de l'écrivain belge néerlandophone Stefan Brijs est très vite devenu un immense succès en Belgique et aux Pays-Bas, et ne cesse de conquérir un lectorat bien plus international. C'est en 2010 qu'il paraît enfin en français aux Editions Héloïse d'Ormesson dans une excellente traduction de Daniel Cunin.
Ce vaste roman est assez unique en son genre, pas tant par le sujet traité, mais par sa perspective sur certaines problématiques et son montage. Mieux vaut le dire de suite, si le roman est excellent en soi, il est tout aussi dérangeant. Dès le départ se construit un suspense basé sur un secret que l'on devine effroyable, et au fur et à mesure que l'on avance, tout ce que l'on avait imaginé se confirme de façon plus terrible encore.
Tout commence dans un petit village de la Belgique germanophone, aux trois frontières, une zone reculée et un peu oubliée du Royaume belge, où l'on voit les paisibles villageois faire face à l'arrivée mystérieuse du Doktor Hoppe et de ses trois étranges enfants. L'ambiance est étouffante, tous les faits et gestes du docteur sont analysés avec minutie et les exagérations ne sont pas rares. Les superstitions et préjugés vont bon train. Mais peu à peu les inquiétudes des villageois se voient justifiés. Quelque chose d'étrange et de terrible est réellement à l'œuvre. Une seconde partie, ensuite, éclaire le lecteur sur le passé du docteur, en nous contant dans un récit intense à la fois l'histoire de sa naissance et de son évolution professionnelle en tant que chercheur en génétique en se basant surtout sur ses expériences sur le clonage. En utilisant un mode de narration au chapitrage alterné, le lecteur se rend parfaitement compte comment les erreurs du passé ont influé sur le présent, et annoncent déjà un dénouement inévitable et tragique, contée dans la troisième partie, et dont personne ne sortira indemne.
Le sujet principal du roman, qui explique d'ailleurs l'étrangeté des enfants et qui se révèlera rapidement dans le texte, est évidemment le clonage humain. Mais pas tant la technique que son application. Stefan Brijs y décrit les dangers d'une science sans conscience aux mains, d'un homme certes talentueux et compétent, mais quelque part bien inhumain. En effet de nombreuses questions sont posées à ce sujet : quel serait dans notre société la place d'êtres clonés, et dans quel but d'ailleurs en clonerait-on ? Accompliraient-ils nos projets inachevés, ou hériteraient-ils tout simplement de nos tares ? Et quel est le rôle des "parents" ? Puis qu'en est-il du éthique ou religieux ?
Le Doktor Hoppe agît pour la science, pour la vie aussi... mais son projet reste inacceptable. Il n'est pas un monstre, loin de là, pourtant ses actions à tout moment ne feront que prouver le contraire. Il suscitera tout au long du texte à la fois compassion et répulsion. Se posent à ce moment également des questions sur la différence entre le Bien et le Mal, si différence il y a, ainsi que sur les superstitions et préjugés dont sont continuellement victimes toutes les sociétés face à ce qui lui paraît étrange.
La côté plus scientifique du clonage est traité de façon rigoureuse tout en restant bien compréhensible. L'auteur place son histoire peu avant la naissance de la brebis Dolly, c.à.d. aux débuts de cette science, et il utilise rigoureusement les termes de l'époque, parfaitement rendus par la traduction.
Le titre du roman fait référence à une expression flamande qualifiant de faiseuse d'anges à la fois les mères victimes de grossesses non désirées ainsi que de celles laissant mourir leurs enfants. Le Doktor Hoppe est les deux à la fois, ses enfants étant plus des cobayes qu'il laisse mourir peu à peu, victimes de leurs tares de leur raison d'être.
Même si le lecteur devine assez vite la source scientifique du mal qui entoure les trois petits "anges", le suspense reste entier jusqu'à la fin en se concentrant sur l'évolution du docteur et les conséquences de ses actes, depuis sa naissance jusqu'au dénouement fatal. Le texte est intense, lourd de sens et le suspense toujours haletant. L'écriture est riche, vivante et tout simplement magnifique. Et il s'avère bien difficile de refermer ce livre avant la fin.
 
Le Faiseur d'anges de Stefan Brijs est un thriller haletant et fortement dérangeant, plongeant le lecteur dans les dangers d'une science sans conscience. Un roman qui ne laissera personne indifférent.
 
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Extrait : premières pages
 
Aujourd’hui encore, certains habitants de Wolfheim assurent qu’ils ont d’abord entendu les pleurs à trois voix des bébés installés sur la banquette arrière, bien avant le bruit du moteur du taxi qui entrait dans le village. Quand le véhicule a stoppé devant la porte de l’ancienne demeure du docteur, 1 Napoleonstrasse, les femmes s’arrêtèrent sur-le-champ de balayer le seuil de leur maison, les hommes sortirent du café́ Terminus, leur verre encore à la main, les fillettes interrompirent leur partie de marelle et, sur la place, Meekers L’Asperge laissa Gunther Weber, sourd de naissance, lui subtiliser le ballon et tirer au but en profitant de ce que Seppe La Boulange regardait derrière lui. C’était le 13 octobre 1984. Un samedi après-midi. Au même moment, la cloche de l’église sonna trois coups.
 
Le passager descendit du taxi et tout le monde fut immédiatement frappé par la couleur rouge feu de ses cheveux et de sa barbe.
 
La pieuse Bernadette Liebknecht s’empressa de se signer tandis que, quelques maisons plus loin, la vieille Juliette Blérot portait la main devant sa bouche et murmurait entre ses dents :
 
– Mon Dieu ! Son père tout craché.
 
Trois mois plus tôt, les habitants du patelin belge proche des Trois Frontières, et donc depuis toujours coincé entre les fortes cuisses de Vaals la Hollandaise et d’Aix-la-Chapelle l’Allemande, avaient été́ informés du retour de Victor Hoppe. Le maigre clerc de Renard, le notaire d’Eupen, était venu retirer le panneau jauni ZU VERMIETEN accroché devant la villa dépérissante ; Irma Nüssbaum, qui habitait en face, avait rapporté que Herr Doktor projetait de revenir à Wolfheim. Le clerc n’en savait pas plus, il n’avait même pas pu donner une date approximative.
Pour les habitants du village, le retour de Victor Hoppe, vingt ans ou presque après son départ, constituait une énigme. La dernière information à son sujet, à savoir qu’il était médecin à Bonn, datait déjà̀ de plusieurs années. Aussi avançait-on toutes sortes de raisons pour expliquer sa décision. Un tel estimait qu’il avait perdu son travail, tel autre qu’il était endetté jusqu’au cou; Florent Keuning de l’Albertstrasse pensait qu’il venait uniquement pour retaper sa maison avant de la vendre alors qu’Irma Nüssbaum suggérait que le docteur avait fondé une petite famille et voulait fuir la vie citadine. De tous, c’est elle qui était le plus près de la vérité́, même si, après coup, elle reconnaissait sans difficulté́ que ça lui avait fait un choc à elle aussi d’apprendre que Doktor Hoppe était le père de triplés difformes à peine âgés de quelques semaines.
Cette lugubre découverte, Meekers L’Asperge la fit dès le premier après-midi. Alors que le chauffeur s’éloignait du taxi pour aider Victor Hoppe à ouvrir la grille rouillée, le grand et maigre garçon, intrigué par les pleurs incessants, se glissa près du véhicule et jeta un coup d’œil par la vitre. Ce qu’il vit alors sur la banquette arrière le choqua tellement qu’il tomba illico dans les pommes, devenant du même coup le premier patient de Doktor Hoppe : quelques claques et Meekers L’Asperge retrouva ses esprits. Il cligna des paupières, son regard fusa du docteur à la voiture; vite, il se remit debout et sprinta pour rejoindre ses copains sans se retourner une seule fois. Chancelant sur ses jambes, il passa un bras sur les larges épaules de son camarade de classe Robert Chevalier – tous deux étaient en quatrième primaire – et posa une main sur l’épaule gauche de Julius Rosenboom, son cadet de trois ans qu’il dépassait de deux têtes.
 
– Qu’est-ce que t’as vu, Asperge? lui demanda Seppe La Boulange, faisant plus ou moins face à ses copains, le ballon sous le bras et la tête tournée vers Gunther Weber, le sourd, de façon à ce que lui aussi pût suivre ce qu’il disait.
 
– Ils sont..., commença-t-il, mais, redevenant tout blême, il ne put aller plus loin.
 
– Arrête ton chichi ! fit Robert Chevalier qui lui flanqua une claque sur l’épaule : C’est qui « ils » ? Il y a plusieurs bébés?
 
– Trois. Il y en a trois, répondit Meekers L’Asperge tout en levant autant de doigts maigres.
 
– Twois willes ? demanda Gunther, montrant une grimace adipeuse à la vue des trois doigts dressés.
 
– Je n’ai pas eu le temps de voir, répondit Meekers L’Asperge. Mais ce que j’ai vu... Il se pencha, porta les yeux au loin, à l’endroit où Doktor Hoppe et le chauffeur ouvraient la grille, et fit signe à ses quatre copains d’approcher.
 
– Leur tête..., reprit-il à voix basse, elle est fendue. Et de sa main droite tendue, il traça une rapide ligne verticale du haut de son front jusque sous son menton et passant sur l’arête du nez. Non sans accompagner son geste d’un :
 
– Tchac !
 
Effrayés, Gunther et Seppe reculèrent d’un pas tandis que Robert et Julius restaient les yeux fixés sur la face étroite de leur copain comme si celle-ci menaçait de se diviser en deux.
 
– Je vous jure. On voit le fond de leur gorge. Et aussi, je ne mens pas, leur petite cervelle.
 
– Leur wuoi? demanda Gunther.
 
– Leur petite cervelle! répéta Meekers L’Asperge en tapant du bout de l’index sur le front du sourd.
 
– Bwèèèrk! s’exclama ce dernier.
 
– Ça ressemble à quoi ? demanda Robert.
 
– À une noix. Mais en bien plus gros. Et tout visqueux.
 
– Oh la la, fit Julius en sentant des frissons lui parcourir le dos.
 
– Si la vitre avait été ouverte, continua Meekers L’Asperge, se la jouant et tendant le bras, j’aurais pu pour ainsi dire me servir.
 
Bouche bée, les autres suivirent le mouvement de la main qu’il tenait comme une serre. Mais dans la seconde suivante, il montra, avec cette même main, toujours le même endroit, environ trente mètres plus loin, amenant tous les regards à se porter sur le taxi dont Victor Hoppe ouvrait la portière arrière. Le docteur disparut, tête et buste dans la voiture, pour réapparaître quelques secondes plus tard, portant une grande nacelle bleu foncé d’où montaient toujours des pleurs atroces. La tenant par les deux poignées, il parcourut l’allée du jardin et entra, suivi de près par le chauffeur du taxi qui traînait deux lourdes valises. Deux ou trois minutes plus tard, au cours desquelles un bourdonnement de voix s’était élevée sur la place du village et tout autour, l’homme ressortit, referma derrière lui la porte et se hâta de remonter à bord de son véhicule et de démarrer, visiblement soulagé.
 
Cet après-midi-là, au Terminus, Jacques Meekers tint le crachoir –décrivant par le menu, et sans craindre d’en rajouter, ce que son fils avait vu. Les villageois étaient tout oreilles, surtout les anciens qui purent témoigner que Victor Hoppe lui-même avait une malformation du visage.
 
– Un bec-de-lièvre, expliqua Otto Lelieux.
 
– Comme son père, se souvint Ernst Liebknecht. Il lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau.
 
– De l’eau d’un robinet rouillé, alors, plaisanta Wilfred Nüssbaum.
 
– T’as vu ses cheveux ? Et cette barbe ? Aussi rouge que... que... – Que les poils du diable ! cria tout à coup le borgne Josef Zimmermann. Un grand silence tomba sur le café́. Tous les regards étaient tournés vers le vieillard ; en signe de mise en garde, il leva un doigt en l’air avant de faire retentir une nouvelle fois sa voix éméchée :
 
– Et il est venu avec ses anges exterminateurs ! Ouvrez l’œil, car ils frapperont dès qu’ils en auront l’occasion ! On aurait dit que ses paroles avaient ouvert des vannes : soudain, des histoires rejaillirent de la mémoire d’autres consommateurs, qui toutes jetaient le discrédit sur le médecin. Au bout du compte, chacun avait une anecdote à raconter à son sujet ou au sujet de ses parents, et plus le soir avançait, plus elles augmentaient en nombre, la plupart connues seulement par ouï-dire mais dont personne n’aurait songé à mettre en doute la véracité́.
 
Il a grandi dans un asile de fous. Ça, il le tenait de sa mère. Elle est morte folle. C’est l’abbé́ Kaisergruber, déjà̀ lui, qui l’a baptisé. Le gosse criait comme un écorché vif. À ce qu’il paraît, son père se serait... vous savez... l’arbre à côté́ de la maison. Son fils n’était même pas à l’enterrement. On ne l’a plus jamais revu depuis cette époque. La maison n’a été́ louée qu’une fois. Au bout de trois semaines, les locataires avaient déjà̀ quitté les lieux.
 
Des esprits. Qu’ils ont dit. Ça frappait, ça cognait tout le temps.
 
Les semaines suivantes, Doktor Hoppe se montra dans le village avec la régularité́ d’une horloge. Tous les lundis, mercredis et vendredis, à dix heures et demie pile du matin, il empruntait le même trajet qui le menait de la banque, rue Galmeistrasse, à l’épicerie de Martha Bollen, sur la place, en passant par la poste, Aachener Strasse. D’un pas raide, tête basse, il se hâtait d’un endroit à l’autre comme quelqu’un qui se sait surveillé et qui souhaite rentrer au plus tôt chez lui. Ce faisant, il attirait encore plus l’attention des villageois ; souvent, ceux qui le voyaient arriver au loin changeaient de trottoir pour le suivre du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. Tant Martha Bollen que Louis Denis, l’employé́ de banque, et Arthur Boulanger, le receveur des postes, racontaient que Doktor Hoppe était un homme avare de mots. S’il paraissait très timide, il se montrait néanmoins aimable. Ne manquant jamais de dire : « Guten Tag », « Danke schön » et « Auf Wiedersehen », chaque mot trahissant d’ailleurs son défaut d’élocution.
 
– Il avale certaines syllabes, disait Louis Denis.
 
– Il parle beaucoup du nez, et toujours sur un ton monocorde. Sans jamais vous regarder dans les yeux, disait Martha.
 
Comme on lui demandait souvent ce que le docteur achetait, elle répondait systématiquement :
- Les trucs habituels. Des couches, des pots pour bébé́, du lait, des produits Bambix, de la lessive, du dentifrice, ce genre de choses.
 
Mais elle se penchait ensuite au-dessus de son comptoir, plaçait la main en vasque sur le côté́ de sa bouche et poursuivait à voix basse : « À chaque fois, il achète aussi deux recharges pour polaroïd. Que faut- il avoir dans la tête pour prendre autant de photos de gosses comme ça ? »
 
La plupart des clients exprimaient leur incompréhension, ce dont Martha profitait pour les inviter à s’approcher encore plus près. Et pour conclure sur un ton qui aurait pu laisser croire qu’elle parlait d’un crime atroce : « Et il paie à chaque fois avec des billets de 1 000 francs. »
 
Quant à l’origine de ces coupures, Louis Denis racontait que le docteur venait de temps à autre changer des Deutsche Marks contre de l’argent belge. Malgré́ cela, il n’avait toujours pas ouvert de compte. On pouvait donc supposer qu’il gardait de grosses sommes chez lui.
 
Comme Doktor Hoppe ne faisait rien pour se constituer une clientèle, comme il n’avait placé sur la grille aucune plaque ni aucune heure de consultation, les villageois en déduisirent qu’il pouvait pour l’instant vivre de revenus accumulés au cours des années, quelle qu’ait été́ son activité́ par le passé.
 
 
Pourtant, il semblait bien qu’il se proposait d’exercer un jour ou l’autre dans le village puisque, au cours des premières semaines, on vit au moins trois camions allemands s’arrêter devant son domicile pour livrer du matériel médical. Dans la maison d’en face, à moitié cachée derrière les rideaux de sa cuisine, Irma Nüssbaum avait relevé́ à chaque fois le numéro minéralogique et l’heure de livraison, et pris quelques notes sur ce qu’on déchargeait. Elle avait reconnu sans peine certaines choses, par exemple une table d’examen, une grande balance et une potence de perfusion mais, la majorité́ des caisses en bois blanc ayant gardé leur secret, son imagination les remplirent de moniteurs, de microscopes, de scalpels, de verres gradués et de tubes à essai. Après chaque livraison, elle faisait un rapport circonstancié aux autres femmes du village ; et après avoir vu, début janvier, par un matin très froid, son voisin vêtu d’une blouse blanche, un stéthoscope au cou, prendre son courrier dans sa boîte aux lettres puis scruter avec circonspection la rue, elle annonça partout que le cabinet de Doktor Hoppe était officiellement ouvert et qu’il attendait, plein d’impatience, ses premiers patients.
 
Quelques villageois courageux admirent qu’ils avaient de toute façon l’intention de consulter, ne fût-ce que pour entrapercevoir les enfants. Ces derniers, restés en effet invisibles depuis le début, avaient entre- temps acquis peu à peu le statut de mystère, un mystère plus grand que la sainte Trinité. Cela dit, le premier dimanche après leur arrivée, le sermon de l’abbé́ Kaisergruber, prêtre de la paroisse depuis près de quarante ans, avait inspiré la peur aux derniers sceptiques.
 
« Vous êtes prévenus, vous, croyants ! avait-il crié en chaire, l’index dressé. Vous êtes prévenus, car le grand dragon a été́ précipité́, le serpent ancien, celui qui est appelé́ le diable et Satan, le séducteur de toute la terre ! Je vous le dis, il a été́ précipité́ sur la terre et ses anges avec lui. »
 
Le pasteur du village avait alors marqué une courte pause, laissant aller son regard sur ses deux bonnes centaines de paroissiens, puis, tendant le doigt vers la première rangée, où étaient assis les enfants, bien coiffés et vêtus de leur plus beau costume, il avait mis en garde ceux-ci à voix haute : « Agissez avec pondération et vigilance ! Le diable, votre ennemi, rôdé tel un lion rugissant, dans l’attente de dévorer sa pro- chaine proie! »
 
Toutes les personnes présentes avaient alors vu, en même temps que retentissaient ces derniers mots, l’index tremblant dirigé vers Meekers L’Asperge, lequel était devenu tout pâle et ne s’était plus montré les jours suivants sur la place du village.

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Présente édition : traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 janvier 2010, 458 pages